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Full text of "La Ville lumière : anecdotes et documents historiques, ethnographiques, littéraires, artistiques, commerciaux et encyclopédiques"

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Anecdotes  et  Documents 


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ISTORIQUES,  ETHNOGRAPHIQUES  ^(^ 

LITTÉRAIRES,  ARTISTIQUES 
COMMERCIAUX  ET  ENCYCLOPÉDIQUES 


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PARIS 

DIRECTION    ET   ADMINISTRATION 

25,    RUE    LOUIS-LE-GRAND,     25 


1909 
TÉLÉPHONE  :    209-16 


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Promenade  à  travers  Paris 


AVANT-PROPOS 

_,OMBiEN  de  séductions  et  de  souvenirs  évoque  le  nom  de  Paris,  la 
grand 'ville  ! 

«  Qui  regarde  au  fond  de  Paris  a  le  vertige,  écrit  Victor  Hugo. 
Rien  de  plus  fantasque,  rien  de  plus  tragique,  rien  de  plus  su- 
perbe. Paris  est  sur  toute  la  terre  le  lieu  oii  l'on  entend  le  mieux 
frissonner  l'immense  voilure  du  progrès.  »  Est-ce  de  là  que  vient 
l'attrait  irrésistible  que  Paris  exerce  sur  le  monde,  et  qui  durera  tant  que  les 
hommes  seront  sensibles  aux  délicatesses  et  aux  fantaisies  de  l'esprit,  aux  beautés 
de  l'art,  aux  agréments  de  l'élégance  et  du  plaisir? 

Un  grand  poète,  Henri  Heine,  que  les  Français  ont  toujours  aimé  à  recon- 
naître pour  un  des  leui^s,  a  parlé  maintes  fois  de  l'effet  de  surprise  et  de  ravisse- 
ment que  Paris  produit  sur  tous  les  étrangers.  Chez  quelques-uns  cette  admiration 
n'est  pas  exempte  de  quelque  crainte  ;  ils  éprouvent  \in  sentiment  de  méfiance, 
de  révolte  même  pourrait-on  dire  ;  les  autres  ne  cherchent  pas  à  résister  au 
charme  étrange  et  si  puissant  qui  les  gagne  :  au  piTmier  abord  ils  reconnaissent 
qu'ils  viennent  de  prendre  contact  avec  leur  patrie  d'élection. 

Nombre  d'entre  eux  ont  gardé  la  nostalgie  de  la  Ville  Lumière  au  sein  de  leur 
propre  pays.  Il  y  a  peut-être  des  villes  plus  opulentes  ou  plus  attirantes  par  la 
beauté  des  paysages  et  la  douceur  du  climat,  il  n'en  est  aucune  dont  le  charme 
soit  aussi  puissant. 

L'apôtre  de  la  République  Universelle,  Anacharsis  Clootz  —  et  le  témoi- 
gnage d'un  étranger  doit  avoir  pour  nous  une  plus  grande  valeur  —  voulait  faire 
de  Paris  la  commune  centrale  du  globe  ;  c'était  pour  lui  «  le  centre  de  la  régéné- 
ration humanitaire,  le  lieu  sacré,  la  ville  par  excellence  ». 

Quant  aux  Parisiens,  qui,  pour  la  plupart  cependant,  ne  peuvent  se  vanter 
de  bien  connaître  Paris,  c'est  une  tendresse  vivace  et  exclusive  qu'ils  ressentent 
pour  leur  Ville  ;  tous  pourraient  dire  comme  Montaigne  :  «  Paris  a  mon  cœur 
dès  mon  enfance,  et  m'en  est  advenu  comme  des  choses  excellentes  ;  plus  j'ay  vu 
depuis  d'autres  villes  belles,  plus  les  beautés  de  cette  cy  peult  et  gagne  en  mon  affec- 
tion. Je  l'ai/iu-  eu  cllc-niènie  et  plus  en  son  être  seul  que  rechargée  de  pompes  estran- 
gières  ;  je  l'aime  tendrement,  jusques  à  ses  verrues  et  à  ses  taches.  » 

Et  le  Paris  de  Montaigne  était  loin  cependant  de  ressembler  au  Paris  d'au- 
jourd'hui, avec  ses  rues  larges  et  brillantes,  ses  avenues  spacieuses  et  ses  voies 
triomphales.  Les  verrues  et  les  taches  disparaissent  de  jour  en  jour,  au  grand 
désespoir  des  fervents  du  passé  qui  s'appliquent  sans  cesse  à  faire  revivre  par  la 
chronique  et  par  l'image  les  souvenirs  qui  s'en  vont. 


4  LA     VILLE      LUMIERE 

Et  de  nombreuses  sociétés  se  sont  formées  pour  écrire  l'histoire  exacte  et 
patiente  de  chaque  quartier  de  la  ville.  La  Commission  du  Vieux-Paris  travaille 
sans  relâche  à  conserver  la  physionomie  de  ce  coin  de  l'univers  dans  lequel,  ainsi 
que  le  dit  un  vieux  dicton  parisien,  nous  vo3-ons  l'univers  tout  entier  :  Orhcm 
in  Urbc  videmus  :  nous  voyons  le  monde  dans  la  Ville. 

L'n  groupe  d'écrivains  et  d'artistes  s'efforce  de  reconstituer  les  aspects  divers 
et  attachants  du  Paris  de  jadis.  Au  nombre  des  plus  militants  d'entre  eux,  nous 
pouvons  citer:  Edouard  Détaille,  Georges  Cain,  André  Hallays  qui,  dans  ses 
charmants  articles  intitulés  En  flânant,  mène  contre  les  vandales  une  campagne 
si  intéressante  et  si  courageuse.  Et  certes,  l'on  ne  peut  s'empêcher  de  déplorer 
les  obligations  qu'impose  l'hygiène  et  le  progrès  chaque  fois  que  s'anéantit  sous 
la  pioche  du  démolisseur  quelqu'un  de  ces  coins  évocateurs,  restés  jusqu'alors  à 
peu  près  intacts,  ovi  vit  et  palpite  ce  que  l'on  pourrait  appeler  l'âme  de  Paris. 

Ce  sont  quelques-uns  de  ces  souvenirs  que  nous  voudrions  raconter.  Dans 
la  longue  promenade  que  nous  allons  entreprendre  à  travers  Paris,  nous  vou- 
drions à  l'occasion  des  rues,  des  maisons  et  des  monuments  qui  s'offriront  à  nos 
yeux  rappeler  quelques  faits  historiques  dont  ils  furent  les  témoins  et  qu'ils  font 
soudain  ressusciter  devant  nous.  Nous  voudrions  signaler  quelques-unes  des 
importantes  maisons  de  commerce  et  entreprises  industrielles  qui  contribuent  à 
faire  de  Paris  une  des  villes  les  plus  riches  et  les  plus  séduisantes  du  globe. 

Si  les  grands  soldats  font  la  gloire  d'une  nation,  les  grands  commerçants  font 
sa  richesse.  Les  Jacques  Cœur,  les  Marco  Polo,  les  Côme  de  Médicis  n'ont-ils  pas 
rendu  d'aussi  grands  services  à  leur  patrie  que  les  noms  les  plus  glorieux?  Le 
commerce,  qui  embrasse  l'universalité  des  choses  utiles,  est  un  puissant  moyen 
de  progrès  ;  il  est  le  signe  le  plus  certain  d'une  civilisation  avancée. 

La  guerre  est  l'instnmient  propre  de  la  barbarie,  le  commerce  est  celui  des 
hommes  civilisés  et  n'est  rien  moins  que  l'organe  de  la  solidarité  universelle. 

Paris  répand  sa  lumière  dans  le  monde  entier,  non  seulement  par  l'éclat  des 
lettres,  des  arts  et  des  sciences,  mais  aussi  par  son  industrie  et  son  commerce 
qui  occupent  un  rang  prépondérant.  Il  est  certain  que  nulle  des  grandes  cités 
célèbres  dans  l'histoire  n'a  eu  la  même  puissance  de  rayonnement.  Nulle  n'a  exercé 
nn  prestige  si  absolu  et  irrésistible,  que  les  frivolités  de  ses  modes  et  de  ses  usages 
s'imposent  jusqu'aux  extrémités  du  monde.  Orbcm  in  Urbc  videmus! 

Ce  n'est  pas  une  histoire  de  Paris  que  nous  voulons  tenter  ici  —  un  pareil 
sujet  épuiserait  la  matière  de  plusieurs  volumes  ;  —  c'est  la  mise  en  scène,avec  les 
décors  et  les  accessoires,  de  quelques  événements  essentiels  et  de  quelques  détails 
pittoresques.  Nous  voudrions  en  deux  mots  esquisser  la  physionomie  du  Paris 
d'autrefois  à  travers  le  Paris  lUoderne. 

Avant  de  commencer  cette  étude,  ou  plutôt  cette  promenade  que  nous  nous 
efforcerons  de  rendre  aussi  pittoresque  qu'intéressante,  nous  voudrions  d'abord 
adresser  nos  remerciements  aux  nombreux  collaborateurs  qui  sont  venus  nous 
aider  dans  nntrr  taclir  .11  nous  :i|.ii.,rtant  leur  précieux  concours. 


►.-^^^^'.■,:;rondissement  du  Louvre  comprend  quatre  quartiers  :  Saint-Gernianr- 
lIlfA'^'i  l'Auxerrois,  les  Halles,  le  Palais-Royal  et  la  place  Vendôme  (i). 


Cet  arrondissement  sera  fécond  en  souvenirs,  puisque,  si  l'on  voulait 
raconter  tous  les  événements  qui  s'y  sont  déroulés,  il  faudrait  faire  le  récit  de 
presque  toute  l'Histoire  de  France. 

La  mairie  du  1"  arrondissement  est  située  place  du  Louvre.  Entre  la 
mairie  et  l'église  Saint-Germain-l'Auxerrois,  l'on  voit  une  grande  tour,  œuvre  de 
l'architecte  Ballu,  qui  possède  un  des  trois  carillons  de  Paris.  (Les  deux  autres 
sont,  l'un  au  Comptoir  d'Escompte  de  la  rue  Bergère,  l'autre  rue  Drouot,  au 
Figaro).  Ce  carillon  fait  entendre  toutes  les  deux  heures  :  Frère  Jacques,  le 
Tambour,  de  Rameau,  et  un  air  de  YArlésieiuie,  de  Bizet. 


(i)  Avant  le  xiv^  siècle,  Paris  était  divisé  en  trois  quartiers  :  la  Cité,  l'Outre  Grand  Pont 
ou  Ville,  et  l'Outie  Petit  Pont  ou  Université.  Le  nombre  des  quartiers  augmenta  successi- 
vement, jusqu'en  1789  où  la  ville  fut  divisée  en  soixante  districts,  puis  en  1795  en  douze 
arrondissements.  En  1 860,  après  l'annexion  des  communes  suburbaines,  Paris  fut  divisé, 
comme  il  l'est  actuellement,  en  20  arrondissements  divisés  en  80  quartiers. 


6  LA      \ILLK      LUMIERE 

A  côté  de  la  mairie,  se  trouve  l'église  Saint-Germain-l'Auxerrois  qui  occupe 
l'emplacement  d'un  oratoire  dédié  en  l'an  450  à  saint  Germain  d'Auxerre,  pour 
commémorer  les  miracles  qu'il  avait  accomplis  en  ce  lieu.  C'est  une  des  plus 
anciennes  églises  de  Paris.  Brûlée  en  886  par  les  Normands,  elle  fut  reconstruite 
par  le  roi  Robert,  de  997  à  io3i,au  moment  de  l'enthousiaste  ferveur  qui  après 
l'an  mil  s'était  emparée  du  monde  chrétien.  De  cette  reconstruction,  il  ne  reste 
aujourd'hui  qu'une  vieille  tour  basse,  carrée,  cintrée  aux  ouvertures,  de  style 
roman,  qui  sert  de  clocher.  Presque  tout  le  reste  de  l'église  actuelle  (elle  fut  res- 
taurée'en  1838),  notamment  le  portique  couronné  de  balustrades  et  de  combles 
fleuronnés  qui  est  l'œuvre  du  maître  maçon  Jean  Gaurel,  date  de  Charles  "VU, 
qui  la  fit  réédifier  en  1435.  Un  grand  nombre  de  sépultures  de  personnages  célèbres, 
entre  autres  Malherbe,  Jodelle,  Guy  Patin,  Coysevox,  y  sont  renfermées. 

Nous  avons  toujours  l'impression  que  cette  église  est  hantée  d'un  souvenir 
tragique  et,  pour  peu  que  l'on  se  reporte  à  l'époque  des  guerres  de  religion,  les 
cloches  qui  donnèrent  le  signal  de  la  Saint-Barthélémy  semblent  résonner  d'un 
glas  lugubre.  Non  loin  de  l'église  Saint-Germain-l'Auxerrois,  nous  voyons  rue  de 
Rivoli  la  belle  statue  de  l'amiral  Coligny  érigée  en  1889  et  qui  est  l'œuvre  de  l'ar- 
chitecte Salliers  de  Gisors  et  du  sculpteur  Crauck. 

L'amiral  Coligny,  assassiné  en  1572,  fut  la  première  victime  de  la  Saint- 
Barthélémy.  Son  monument  a  été  élevé  à  peu  près  à  l'endroit  où  se  trouvait 
l'hôtel  qu'il  habitait  rue  Béthizy. 

Pendant  la  Révolution,  ce  fut  sur  la  place  de  Saint-Germain-l'Auxerrois 
que  l'on  exposa  le  buste  de  Marat,  au  moment  du  culte  enthousiaste  que  la 
France  lui  avait  voué. 

Par  contre,  ce  fut  là  qu'iui  peu  plus  lard  le  fameux  Ange  Pitou,  surnommé 
Pitou  l'Auxerrois,  jeta  à  tous  les  vents  ses  couplets  royalistes  et  fit  du  vaudeville, 
ainsi  qu'il  le  disait,  la  trompette  de  la  vérité.,Tous  les  soirs,  il  venait  s'installer  sous 
le  portail  de  l'église  et  là,  accompagné  par  les  crincrins  d'un  marchand  de  vul- 
néraire, il  criblait  la  République  de  ses  sarcasmes,  chantait  ses  couplets  libres  et 
joyeux,  agrémentés  d'épigrammes  et  de  gestes  expressifs.  De  la  rue  des  CoQS. 
à  la  place  des  \"ictoires  et  jusqu'au  carrefour  de  I'Arbre-Sec,  mais  faisant 
toujours  de  la  place  Saint-Germain-l'Auxerrois  son  quartier  général,  il  promenait 
la  foule  avidement  attroupée  autour  de  lui,  qui,  rieuse,  excitée  par  les  couplets 
frondeurs,  s'intriguait  de  la  personnalité  mystérieuse  d'Ange  Pitou.  Etait-ce  un 
prêtre  déguisé?  Ou  bien  un  professeur?  Ou  bien  encore  l'agent  de  quelque  famille 
noble?  Ce  n'était  qu'un  jeune  homme  poussé  d'abord  par  la  misère  à  descendre 
dans  la  rue.  Enhardi  bientôt  par  le  succès,  il  était  devenu  un  joyeux  pamphlé- 
taire qui  raillait  tous  les  ridicules  du  jour  avec  une  verve  caustique  et  hardie. 
Ange  Pitou,  le  héros  d'Alexandre  Dumas  et  de  Madame  Aiigot  (i),  exprimait 

(1)  Madame  A  ngot  ou  la  Poissarde  parvemte,  publiée  en  1707  par  Antoine-François  ÈvE, 
dit  Dcsmaillots.  C'est  là  que  se  trouve  pour  la  première  fois  le  type  de  Madame  Angot  sou- 
vciU  reproduit  depuis  et  notainiiu-ut  dans  l'ojiérette  ci'li^bre  :  la  Fille  de  Madame  Angot. 


I"      ARRONDISSEMENT 


LA     VILLE     LUMIÈRE 


STATUE  Di;  COLlliNV. 


I'^'^      ARRONDISSEMENT 


10  LA     VILLE      LUMIERE 

dans  ses  chansons  le  sentiment  du  peuple  aspirant  an  retour  de  l'ordre  et  c'est 
ce  qui  explique  sa  vogue  étonnante  et  rapide.  «  Il  s'était  fait  un  si  nombreux 
auditoire,  dit  Mercier,  que  la  garde  n'osait  l'interrompre.  Chaque  fois  qu'il  parlait 
de  la  République,  il  portait  la  main  derrière  lui.  Il  se  fit  arrêter  :  traduit  devant 
le  tribunal  criminel,  il  répondit  à  l'accusateur  public  que  dans  le  geste  qu'on  lui 
reprochait,  il  n'avait  d'autre  intention  que  de  chercher  sa  tabatière.  »  Condamné 
à  la  déportation,  il  parvint  à  s'échapper  de  la  Guyane  et  mourut  à  Paris  dans 
le  plus  profond  oubli. 

Engageons-nous  à  présent  dans  la  petite  rue  des  Prêtres,  latérale  à  l'église, 
puis  après  avoir  traversé  la  rue  du  Pont-Neuf,  prenons  la  rue  Saint-Germain- 
l'Auxerrois  qui  nous  conduira  à  la  place  du  Châtelet.  Au  numéro  17  de  la  rue 
Saint-Gcrmain-l'Auxerrois,  nous  voyons  le  Café  Momus,  illustré  par  Murger  dans 
sa  Vie  de  Bohème.  Au  numéro  19  se  trouvait  la  prison  de  For  L'Evêque,  dénom- 
mée la  Bastille  des  Comédiens,  parce  qu'elle  était  surtout  la  prison  des  acteurs 
insoumis. 

A  ce  propos  l'on  cite  un  mot  assez  plaisant.  Le  7  avril  1765,  la  Clairon, 
ainsi  que  plusieurs  acteurs  de  la  Comédie-Française  avaient  refusé  de  jouer  la 
tragédie  de  Dubelloy,  le  Siège  de  Calais.  Un  exempt  se  présente  au  domicile  de 
la  Clairon  en  la  priant  de  le  suivre.  Après  de  nombreuses  difficultés,  la  belle 
finit  par  se  soumettre.  «  Mon  honneur  en  tout  cas  reste  intact,  dit-elle.  Le  roi 
même  n'y  peut  rien.  —  Vous  avez  raison,  repartit  l'exempt,  où  il  n'3'  a  rien,  le 
roi  perd  ses  droits  (i).  » 

D'ailleurs  ces  emprisonnements  n'étaient  pas  bien  sérieux,  et  les  acteurs, 
tels  depuis  quelques-uns  de  nos  sympathiques  financiers,  sortaient  de  la  prison 
pour  aller  jouer  leurs  rôles,  et  revenaient  le  soir  une  fois  le  spectacle  terminé. 

Nous  arrivons  à  la  place  du  Châtelet,  créée  sur  l'emplacement  du  Grand 
Châtelet  et  des  ruelles  infâmes  qui  l'avoisinaient.  C'étaient  les  rues  de  la  Tuerie, 
de  l'EcoRCHERiE,  de  la  Vieille  Tannerie,  etc.,  ovi  jour  et  nuit  on  assommait 
des  boeufs,  on  égorgeait  des  veaux  et  des  moutons,  «  voire  quelquefois  des 
passants  ».  Ces  abattoirs  en  jiloin  air  idimcntaient  un  fleuve  de  sang  s'ccoulant 
lentement  vers  la  Seine. 

La  rue  de  Trop  va  qui  dure  ou  Qui  m'y  trouve  si  dure,  appelée  ensuite 
Descente  de  la  Vallée  de  Misère,  où  tournaient  les  broches  de  rôtis- 
serie, conduisait  au  Grand  Châtelet. 

Le  Grand  Châtelet  était  dans  l'origine  un  château  fort  destiné  à 
défendre  l'accès  de  Paris  par  le  Pont  au  Change  ;  il  devint  plus  tard  le  siège 
d'une  juridiction  civile  et  criminelle  et  ses  cachots  jouirent  d'une  lugubre 
célébrité  :  l'un  avait  été  surnommé  Chausse  d'Hvpocras,  parce  que  les 
captifs  y  avaient  les  pieds  dans  l'eau  croupie;  un  autre,  Fin  d'Aise,  était  l'cmpli 
do  reptiles  et  d'immondices. 

(1)  Oiiiioiiii.iii,  liisioti.itir  ,/,  /',»/<   ,,.ir  r.ustavc  Pessakd. 


I"      ARRONDISSEMENT 


LA      VILLE      LUMIERE 


Le  Châtelet  doit  passer,  après  le  gibet  de  ^lontfaucon,  pour  l'édifice  du 
vieux  Paris  le  plus  sinistre  par  sa  physionomie  et  sa  destination.  Son  voisin, 
le  cimetière  des  Innocents,  n'était  certes  par  un  endroit  folâtre,  mais,  après 
tout,  les  morts  y  reposaient  insensibles,  tandis  que  les  vieilles  murailles  mous- 
sues du  Cliàtek't  recelaient  des  êtres  humains  à  l'agonie  qui  étaient  soumis  à 

d'atroces  tortures  sur  une  simple 
accusation  et  qui,  gémissants  et 
douloureux,  croupissaient  au  fond 
de  véritables  sépulcres. 

Quittons  ces  lugubres  souve- 
nirs en  constatant  qu'aujourd'hui 
ce  séjour  n'a  plus  rien  de  sa  tris- 
tesse d'antan.  La  prison  du  Grand 
Châtelet  depuis  longtemps  n'existe 
plus  et  sur  son  emplacement  a  été 
créée  la  place  du  Châtelet.  Au 
centre  de  la  place,  se  trouva  la 
Fontaine  de  la  Victoire  ou  des  Pal- 
miers, érigée  en  souvenir  de  l'expé- 
dition d'Egypte.  Des  deux  côtés  de 
la  place  se  trouvent  deux  théâtres, 
le  théâtre  du  Châtelet,  construit 
en  1860,  et  l'ancien  théâtre  Lyrique 
devenu  successivement  :  théâtre 
des  Nations,  puis  Opéra-Comique, 
iniis  théâtre  Sarah-Bernhardt.  Au 
coin  de  la  place  du  Châtelet  et  de 
la  rue  Saint-Denis,  se  trouve  la 
Chambre  des  Notaires. 

Suivons  à  présent  le  pont  au 
Cliange  qui  nous  mènera  boule- 
vard du  Palais  et  qui  est  im  des 
l)lus  anciens  ponts  de  Paris.  Il 
tient  son  nom  de  ce  fait  que 
Louis  VII  y  avait  établi  des 
changeurs  en  1141.  La  corpora- 
tion des  Orfèvres  était  venue  également  s'y  installer. 

A  présent  il  nous  ?emble  étrange  de  penser  que  sur  tous  les  vieux  ponts  de 
Paris  étaient  établies  deux  rangées  de  maisons.  Celles  du  pont  au  Change  ne 
furent  supprimées  qu'en  1769.  Le  jour  du  Carnaval,  des  tables  étaient  dressées 
sur  le  pont  au  Change  et  les  amateurs  venaient  y  faire  d'interminables  parties 
de  dés. 


LA  PLACE  Dtl  CHAT1;LI:T.  —  FONTAINE  DE  LA  VlcrolHI-, 


pr      ARRONDISSEMENT  13- 

Le  boulevard  du  Palais  a  absorbé  la  place  du  Palais  où  jadis  les  criminels- 
étaient  exposés  aux  regards  du  public. 

Auprès  du  Palais  de  Justice,  remarquons  la  Tour  de  l'Horloge.  Cette  hor- 
loge, la  première  que  l'on  vit  à  Paris,  est  due  à  Charles  V,  qui  iît  venir  d'Alle- 
magne un  très  habile  ouvrier  tout  exprès  pour  l'installer. 

Du  temps  de  l'époque  romaine,  un  palais  existait  déjà  dans  la  Cité,  sur 
l'emplacement  du  Palais  de  Justice  actuel,  et  le  palais  du  Moyen-Age  qui  jusqu'à 
Charles  VII  servit  de  résidence  à  nos  rois  n'avait  fait  que  se  substituer  à  un  palais 
antique  dont  on  utilisa  même  les  débris  comme  matériaux  de  la  construction 
nouvelle.  Après  Charles  VU,  ce  palais  devint  le  siège  de  la  Justice  et  rien  ne 
manquait  au  «  bailli  »  pour  exercer  de  la  façon  la  plus  terrible  la  justice  haute 
et  basse.  Il  y  avait  non  seulement  des  cachots  dont  Clément  Marot  a  dit  : 

II  Je  ne  vois  pas  qu'il  y  ait  chose  au  monde 
Qui  mieux  ressemble  un  enfer  très  immonde,    » 

mais  encore  cinq  potences  dressées  dans  le  palais  même.  Sur  les  anciens  jardins 
attenant  au  palais  de  la  Cité,  l'Hôtel  des  Présidents  du  Parlement  avait  été 
construit  par  Achille  de  Harlay  et  Nicolas  de  Verdun.  C'est  dans  cet  hôtel  que 
s'installa  en  1789  le  fameux  Comité  de  Surveillance,  institution  de  terreur  poli- 
cière, qui  fut  un  acheminement  à  ce  qu'il  devait  devenir  définitivement  à  partir 
de  1800  :  la  Préfecture  de  Police,  située  quai  des  Orfèvres,  rue  de  Harlay  et  rue 
de  Jérusalem. 

La  rue  de  Jérusalem  fut  célèbre  jadis  :  c'était  une  ruelle  étroite,  enserrée  entre 
de  hautes  bâtisses,  se  brisant  à  une  extrémité  pour  devenir  la  rue  de  Nazareth, 
ruelle  mal  famée  s'il  en  fut,  refuge  des  femmes  galantes  et  des  escarpes,  effroi  du 
passant  solitaire  qui  ne  s'y  aventurait  qu'en  tremblant.  Le  Tribunal  Révolu- 
tionnaire siégeait  à  la  Gr.^nd'Chambre,  au-dessous  de  laquelle  étaient  situées 
les  prisons  de  cette  sinistre  Conciergerie  (i)  où  le  dogue  du  guichetier,  dit  une 
brochure  du  temps,  était  le  seul  être  caressé,  gras,  heureux  (2).  La  geôle  de  la 
tour  Bon  Bec,  où  se  donnait  autrefois  la  question,  était  la  plus  redoutable,  mais 
le  cachot  où  Marie- Antoinette  vécut  son  martyre  de  soixante-quinze  jours  était 
pi'esque  aussi  horrible,  surtout  lorsque,  atin  de  mieux  garder  la  royale  prisonnière, 
on  eut  muré  deux  des  fenêtres,  en  ne  laissant  subsister  qu'une  partie  de  la  troi- 
sième qui  donnait  sur  la  cour  des  femmes  (3). 

Enclavée  dans  le  Palais  de  Justice  se  trouve  la  Sainte-Chapelle  que  saint 
Louis  fit  construire  en  1245  pour  y  placer  la  couronne  d'épines  et  un  morceau  de 
la  vraie  Croix.  Il  voulut,  pour  placer  ces  reliques,  faire  faire  une  châsse  de  pierres: 
travaillées  à  jour  comme  un  filigrane  d'or,  tapissée  d'émaux,  illuminée  de  brillantes 
■serr  cries. 

(i)Ce  nom  de  Conciergerie  vient  de  ce  qu'une  partie  des  constructions  de  la  Conciergerie 
servait  d'habitation  au  Concierge. 

(2)  Paris  à  travers  les  âges,  par  F.  Hoffb.^uer  (Firmin  Didot). 

(3)  On  peut  voir  aujourd'hui  le  cachot  de  Marie- Antoinette  à  la  Conciergerie. 


14 


LA      VILLE     LUMIÈRE 


Mercier  nous  raconte  dans  son  Tableau  de  Parts  qu'au  x\iii'  siècle, 
pendant  la  nuit  du  Jeudi  au  \'endrcdi-Saint,  on  exposait  publiquement  à 
la  Sainte-Chapelle  un  morceau  de  la  vraie  Croix  :  «  Tous  les  épileptiques.sous  le 
nom  de  possédés,  accourent  en  foule  et  font  mille  contorsions  en  passant  devant 
la  relique;  on  les  tient  à  quatre.  Ils  grimacent,  poussent  des  hurlements  et 
gagnent  ainsi  l'argent  qu'on  leur  a  distribué  ».  Mercier,  poursuivant  son  récit, 
nous  raconte  qu'en  1777,  pendant  que  se  jouait  cette  comédie,  un  scandale  qui 


I   l_    r  \l  AI^    DE    JISTIC1-. 


révolutionna  Paris  (ut  déchaîné  jiar  un  homme  (le  démon  disait  la  po])ulace),  qui 
vint  défier  d'une  voix  de  tonnerre  le  Dieu  du  Temple  et  vomit  contre  lui  les  plus 
atroces  invectives. 

La  Sainte-Chapelle,  qui  est  une  merveille  d'art  et  dont  la  flèche  haute  de 
33  mètres  est  une  des  choses  les  plus  remarquables,  a  été  dévastée  sous  la  Révolu- 
tion. Elle  fut  transformée  successivement  en  club,  en  magasin  à  farine,  puis;  affec- 
tée aux  archives  judiciaires.  Elle  fut  restaurée  de  1843  à  1867. 

Nous  ne  pouvons  pas  quitter  les  abords  du  Palais  de  Justice  sans  rappeler 
([ue  la  fameuse  table  de  marbre  du  palais  fut  un  des  berceaux  du  théâtre.  C'est 
un  souvenir  lui  peu  ])lus  gai  qui  s'attache  à  ce  monument  qui  fut  le  témoin  de 
si  effroyables  drames. 

Les  clercs  de  la  BASOCiin  avaient  été  réunis  en  uni'  association  qui  portait  le 


I"      ARRONDISSEMENT  15. 

titre  de  Royaume  de  la  Basoche,  et  le  président  celui  de  Roi  de  la  Basoche. 
Pendant  que  d'autres  acteurs  offraient  en  spectacle  les  mystères  de  la  Passion, 
les  Basochiens  jouaient  sur  la  vaste  table  de  marbre  située  dans  la  grand'salle 
du  Palais  de  Justice,  des  farces,  soties  et  moralités.  L'argent  qu'ils  retiraient 
des  spectateurs  était  employé  aux  préparatifs  du  spectacle  et  aux  frais  d'un 
festin.  Ces  pièces  stigmatisaient  si  violemment  tous  les  abus  que  les  jeunes 
acteurs,  dont  le  respect  n'était  pas  la  qualité  primordiale,  encoururent  souvent 
la  peine  de  la  prison  en  punition  de  leur  audace. 

Des  spectacles  de  la  Basoche,  nous  allons  passer  aux  spectacles  en  plein 
air  du  pont  Neuf. 

Pour  nous  rendre  sur  le  PONT  Neuf,  nous  passerons  par  la  place  Dauphine, 
appelée  ainsi  en  l'honneur  du  dauphin  Louis  XIII,  et  où  nous  ne  pouvons  faire 
autrement  que  de  nous  arrêter  quelques  instants.  C'est  là  qu'en  1314,  Jacques 
Molay,  le  grand-maître  des  Templiers,  fut  brûlé  vif.  Jusque  sous  Louis  XV,  des- 
exécutions capitales  y  eurent  lieu.  Sous  Louis  XIV,  la  place  Dauphine  et  la  place 
Royale  (actuelle  place  des  Vosges)  étaient  les  endroits  les  plus  fréquentés  de  Paris. 
Au  numéro  23,  se  trouvait  la  boutique  qui  portait  l'enseigne  A  la  Croix  Verte,  du 
fameux  orfèvre  Nicolas  Josse  que  Molière  a  immortalisé. 

Nous  voici  maintenant  sur  le  célèbre  pont  Neuf  avec  la  statue  de  Henri  W 
qui  resta  populaire  même  sous  la  Révolution.  C'est  devant  cette  statue  que  fut 
pendu  et  brûlé  le  corps  du  maréchal  d'Ancre  en  1617.  Le  pont  Neuf  est  aujour- 
d'hui bien  paisible  et  ne  donne  guère  l'idée  de  ce  qu'il  était  jadis.  Mercier,  auquel' 
nous  aurons  plus  d'une  fois  l'occasion  de  recourir  pendant  cette  promenade,  nous 
dit  :  (!  Le  pont  Neuf  est  dans  la  ville  ce  que  le  cœur  est  dans  le  corps  humain ,  le 
centre  du  mouvement  et  de  la  circulation  ;  le  flux  et  le  reflux  des  habitants  et 
des  estrangers  frappent  tellement  ce  passage  que  pour  rencontrer  les  personnes 
qu'on  cherche  il  suffit  de  s'y  promener  une  heure  chaque  jour.  Les  mouchards- 
se  plantent  là,  et  quand  au  bout  de  quelques  jours  ils  ne  voient  pas  leur  homme, 
ils  affirment  positivement  qu'il  est  hors  de  Paris.  » 

On  pourrait  presque  dire  que  l'apparition  des  chanteurs  des  rues  est  con- 
temporaine chez  nous  de  la  fondation  du  pont  Neuf.  Dès  qu'il  fut  bâti,  les  chan- 
teurs satiriques  y  affluèrent  ;  il  devint  bientôt  une  espèce  de  foire  permanente. 

A  côté  des  petits  marchands  de  la  place  Dauphine,  entre  autres  charlatans,, 
pitres  et  baladins,  Tabarin,  sous  l'ample  blouse  mi-verte  et  jaune,  parade  en  com- 
pagnie de  sa  femme  Francisque,  de  son  nègre  et  de  son  ami  IMondor,  coiffé  de 
l'énorme  chapeau  de  docteur. 

Sous  la  Révolution  la  race  des  chanteurs  en  plein  vent  ne  fit  que  pulluler  de 
plus  belle.  On  chantait  la  mort  de  Capet,  la  mort  de  Marat,  la  mort  de  Marie- 
Antoinette,  la  mort  de  Lepeletier  de  Saint-Fargeau.  La  police  gageait  ces  rap- 
sodes républicains  pour  entretenir  le  feu  sacré  de  la  canaille  (i). 

Sur  l'emplacement  des  bains  actuels  de  la  Samaritaine  s'élevait  la  célèbre 
(i)  Les  Rues  du  Vieux  Paris,  par  Victor  Fournel. 


i6 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


1er     ARRONDISSEMENT 


17 


LA  SAINTE-CHAPELLE. 


LA     VILLE     LUMIERE 


1,  m  m;i  1 


1er      ARRONDISSEMENT  19 

fontaine  dont  ils  ont  pris  le  nom.  C'était  une  machine  hydraulique  destinée  à 
amener  les  eaux  de  la  Seine  dans  les  jardins  des  Tuileries.  Un  bas-relief  en  bronze 
représentait  le  Christ  et  la  Samaritaine  auprès  du  puits  de  Jacob. 

Le  pont  Neuf  a  été  restauré  en  1853.  Pour  finir  cette  petite  étude  rétro- 
spective du  pont  Neuf,  nous  raconterons  une  anecdote  assez  curieuse  :  «  Un 
Anglais,  dit-on,  fit  la  gageure  qu'il  se  promènerait  le  long  du  pont  Neuf  pendant 
deux  heures,  offrant  au  public  des  écus  neufs  de  six  livres  à  vingt  quatre  sols 
pièce  et  qu'il  n'épuiserait  pas  de  cette  manière  im  sac  de  douze  cents  francs  qu'il 
tiendrait  sous  son  bras.  Il  se  promena  criant  à  haute  voix  :  «  Qui  veut  des 
«  écus  de  six  francs  tout  neufs  à  vingt-quatre  sols  ?  Je  les  donne  à  ce  prix.  »  Plu- 
sieurs passants  touchèrent,  palpèrent  les  écus  et,  continuant  leur  chemin,  levèrent 
les  épaules  en  disant  :  «  Ils  sont  faux  ».  Les  autres,  souriant  comme  supérieurs  à  la 
ruse,  ne  se  donnaient  pas  la  peine  de  s'arrêter  ni  de  regarder.  Enfin,  une 
femme  du  peuple  en  prit  trois  en  riant,  les  examina  longtemps  et  dit  aux 
spectateurs  :  «Allons,  je  risque  trois  pièces  de  vingt-quatre  sols  par  curiosité.  « 
L'homme  au  sac  n'en  vendit  pas  davantage  pendant  une  promenade  de  deux 
heures  ;  il  gagna  amplement  la  gageure  contre  celui  qui  avait  moins  bien 
étudié  que  lui  ou  moins  bien  connu  l'esprit  du  peuple  ». 

Laissant  de  côté  le  pont  des  Arts,  le  pont  Royal,  le  pont  du  Carrousel  et  le 
pont  Solférino,  qui  n'ont  rien  de  particulièrement  intéressant,  nous  prendrons  le 
QUAI  DU  Louvre  pour  revenir  place  du  Louvre.  C'était  là  que  s'élevait  jadis 
l'hôtel  du  Petit  B.ourbon  et  si  Charles  IX  a  véritablement  tiré  sur  les  Huguenots 
le  jour  de  la  Saint-Barthélémy,  c'est  d'une  des  fenêtres  de  l'hôtel  du  Petit  Bourbon 
et  non  de  la  fameuse  fenêtre  de  la  galerie  des  antiques  du  Louvre,  ainsi  que  s'en 
était  établie  la  légende,  puisque  sous  le  règne  de  Charles  IX  cette  partie  du  Louvre 
n'existait  pas.  Avant  l'entière  destruction  de  l'hôtel  du  Petit  Bourbon,  Molière  et 
sa  troupe  obtinrent  de  Louis  XIV  l'autorisation  d'y  donner  leurs  représentations. 

Après  avoir  admiré  la  belle  colonnade  du  Louvre,  construite  par  Perrault 
en  1668  et  qui  fait  face  à  Saint-Germain-l'Auxerrois,  pénétrons  dans  la  cour  inté- 
rieure de  ce  mer\-eilleu.x  et  imposant  monument  qui  est  devenu  le  Louvre  après 
trois  siècles  de  travail.  En  l'an  1200,  le  Louvre  n'était  qu'une  vaste  tour  ronde 
dressée  dans  un  quadrilatère  de  remparts,  entourée  de  fossés.  Depuis  François  P"" 
qui,  en  1541,  confia  à  Pierre  Lescot  et  à  Jean  Goujon  le  soin  de  reconstruire  son 
palais  (c'est  cette  partie  du  monument  que  l'on  appelle  le  Vieux  Louvre),  tous  les 
rois  de  France  y  apportèrent  des  embellissements  successifs. 

C'est  en  1662  que  Louis  XIV  abandonna  le  Louvre  qui  commença  sa  des- 
tination actuelle,  c'est-à-dire  qu'il  fut  consacré  exclusivement  aux  arts  et  aux 
artistes.  Les  quatre  académies  y  tinrent  leurs  assises  et  les  artistes  favoris  du  roi 
logèrent  dans  la  belle  galerie  du  Louvre  au  bord  de  l'eau.  Les  collections  du 
Louvre  furent  formées  au  début  avec  les  tableaux  tirés  des  palais  de  nos  rois. 

Il  est  bien  certain  aujourd'hui  —  de  longues  discussions  eurent  lieu  à  ce 
sujet  —  que  le  Louvre  fut,  jusqu'à  Napoléon  l^^,  entouré  de  fossés,  puisqu'une 


20  LA     VILLP:      LUMIERE. 

brochure  qui  date  de  1650  assure  que  des  fenêtres  du  Louvre  et  des  rues  qui 
bordaient  le  palais,  on  lançait  dans  les  fossés  une  telle  quantité  de  détritus  que 
la  Cour  était  obligée  de  s'absenter  chaque  année  pendant  trois  semaines  pour 
permettre  le  nettoyage  complet  du  Saut  de  loup. 

Depuis  le  commencement  du  règne  de  Louis  XV  jusqu'en  1758,  la 
colonnade  resta  encombrée  de  masures  en  partie  démolies  et  parasitaires  où 
les  fripiers,  les  vendeurs  et  les  brocanteurs  vendaient  leurs  denrées.  Le  Pavillon 
de  Flore,  ancien  Perron  du  Prince  Impérial  sous  Napoléon  IH,  est  occupé  à 
présent  par  la  Préfecture  de  la  Seine  et  le  ^Ministère  des  Colonies.  Le  Ministère  des 


COLO.NN.\DE    DL"    LOUVKI 


Finances  est  installé  dans  les  bâtiments  du  Louvre  en  façade  sur  la  rue  de  Ri\oli. 

Nous  arrivons  maintenant  sur  la  place  du  Carrousel,  située  entre  les 
palais  du  Louvre  et  l'emplacement  des  Tuileries.  La  place  du  Can'ousel  tient  son 
"nom  du  fameux  tournoi  ou  carrousel  donné  par  Louis  XIV  les  5  et  6  juin  1662. 

Cette  fête  dont  le  souvenir  demeura  longtemps  populaire  surpassa  en  magni- 
ficence et  en  éclat  toutes  celles  qu'on  avait  données  jusqu'alors.  Le  roi  en  cos- 
tume romain  y  figura  en  personne  ;  Monsieur  commandait  les  Persans  ;  le  prince 
de  Condé,  les  Turcs  ;  le  duc  d'Enghien,  son  fils,  les  Indiens  ;  le  duc  de  Guise,  le 
petit-fils  du  Balafré,  les  Américains.  On  rompit  les  lances  et  le  duc  do  Guise  notam- 
ment lutta  avec  le  grand  Condé. 

Dans  l'intervalle  de  chaque  exercice,  les  quadrilles  se  réunissaient  tous 
ensemble  et  formaient  des  figures  réglées  d'avance  par  l'organisateur  du  carrousel. 
Les  principaux  exercices  étaient  ceux  de  la  bague,  de  la  quintainc  et  du  faquin. 
L'exercice  de  la  bague  consistait  à  enlever  au  bout  de  la  lance  une  bague  sus- 


ïer      ARRONDISSEMENT 


LA     VILLE      LUMIERE 


PAVILLON      KICIIF.LIEU. 


jicndue  en  l'air  ;  on  voit  que  les  chevaux  de  bois  actuels  sont  un  lointain  souvenir 
du  carrousel.  Parfois  le  soin  d'enlever  la  bague  était  confié  à  une  dame  assise  dans 
un  char  que  conduisait  un  cavalier.  Un  curieux  manuscrit  de  Versailles  qui  repro- 


i'^'-      ARRONDISSEMENT 


23 


24 


LA     VILLE     LUMIERE 


duit  les  fêtes  données  sous  Louis  XIV  contient  plusieurs  gravures  représentant 
des  scènes  de  ce  genre.  La  quintaine  n'était  autre  chose  qu'un  tronc  d'arbre  ou  un 
pilier  contre  lequel  on  allait  rompre  sa  lance  pour  s'exercer  à  atteindre  l'ennemi 
par  des  coups  mesurés.  Pour  la  course  au  faquin  on  se  servait  d'un  faquin  ou  man- 
nequin armé  de  toutes  les  pièces  contre  lesquelles  on  courait.  Le  mannequin  était 


GUICHET    DU     CARROUSEL. 


li.xé  sur  ini  pivot,  de  façon  que  si  on  le  fraj)pait  au  visage  il  restait  ferme  et  immo- 
bile, mais  si  on  le  frappait  ailleurs  il  tournait  si  nidemcnt  que  le  cavalier  qui  n'é- 
tait pas  assez  adroit  pour  esquiver  le  coup  était  frappé  d'un  sabre  de  bois  ou  d'un 
sac  plein  de  terre,  au  grand  divertissement  des  spectateurs.  Au  carrousel  de  1662. 
chaque  cavalier  courait  la  lance  à  la  main  le  long  de  la  banière  pour  emporter  une 
tête  de  Turc  posée  sur  la  baiTière  même.  Après  plusieurs  voltcs-faces,  il  venait 
lancer  un  dard  contre  une  tête  de  Méduse  tenue  par  un  Persée,  puis,  s'écartant 


I"      ARRONDISSEMENT  25 

une  dernière  fois,  il  revenait  l'épée  à  la  main  pour  emporter  une  tête  posée  sur  un 
buste  de  bois  à  un  pied  de  terre.  En  1564,  la  place  du  Carrousel  actuelle  était  un 
grand  terrain  vague  occupé  par  les  fossés  et  les  anciens  remparts  de  Paris  ; 
l'HospiCE  DES  Quinze- Vingts  (aujourd'hui  rue  de  Charenton)  y  était  situé  ; 
la  rue  Saint-Nicaise  longeait  l'hospice  des  Quinze-Vingts. 

Après  la  machine  infernale  de  la  rue  Saint-Nicaise  dii'igée  contre  Napo- 
léon pi'  se  rendant  à  l'Opéra,  une  grande  partie  des  maisons  environnantes 
ayant  été  ébranlées  par  l'explosion  furent  démolies,  et  c'est  de  cette  époque 
seulement  que  date  l'agrandissement  de  la  place  du  Carrousel.  Mais  cepen- 
dant des  quantités  de  maisons  et  de  boutiques  y  subsistèrent  encore  et 
Balzac,  dans  la  Cousine  Bette,  fait  une  description  pittoresque  de  ce  que  fut  jus- 
qu'en 1852  la  place  du  Carrousel  que  nous  voyons  aujourd'hui  vaste  et  impo- 
sante et  que  nous  parvenons  difficilement  à  nous  figurer  comme  un  quartier  mal 
famé  :  «  Mal  éclairée  par  quelques  rares  lanternes  à  l'huile  et  formant  un  dédale 
inextricable  de  petites  rues,  c'était  un  véritable  coupe-gorge  quand  arrivait  la 
nuit,  de  sorte  que  c'est  à  peine  si  les  passants  osaient  s'y  hasarder  seuls  à  cause 
des  sinistres  habitués  des  bouges  environnants.  Le  jour,  les  baraques  de  brocan- 
teurs, de  bouquinistes,  de  marchands  d'oiseaux  installés  contre  des  palissades  en 
bois  avaient  envahi  les  moindres  espaces  laissés  vides  ;  l'herbe  poussait  entre  les 
pavés  disjoints  et  pour  compléter  le  déplorable  état  de  cette  place,  un  large  égout 
nauséabond  s'engouffrait  au  pied  des  palissades  vermoulues  placées  de  tous  côtés.  » 

Sur  la  place  du  Carrousel  se  trouvent  le  monument  de  Gambetta  érigé 
en  1900,  et  le  merveilleux  Arc  de  Triomphe,  élevé  par  Percier  et  Fontaine,  sur 
l'ordre  de  Napoléon  F'',  à  la  gloire  des  armées  françaises,  et  qui  formait  aux  Tui- 
leries une  entrée  triomphale. 

L'emplacement  sur  lequel  s'élevait  le  palais  des  Tuileries  était  au  xiii*^  siècle 
un  terrain  sablonneux  situé  en  dehors  de  l'enceinte  de  Paris,  occupé  par  des 
briqueteries  et  des  tuileries.  C'est  Catherine  de  Médicis,  qui,  après  la  mort  de 
Henri  H,  en  1564,  fit  construire  le  palais  des  Tuileries  par  Philibert  Delorme. 
Successivement  modifié  sous  les  ordres  de  Henri  IV,  Louis  XIV,  Louis-Philippe, 
Napoléon  I"',  il  fut  achevé  sous  Napoléon  III.  Le  palais  des  Tuileries,  abandonné 
pendant  les  règnes  de  Louis  XV  et  de  Louis  XVI,  était  dans  un  état  de  pitoyable 
délabrement  lorsque  le  Roi,  la  Reine  et  le  Dauphin  furent  ramenés  de  Versailles 
dans  la  nuit  du  6  octobre  1789.  Tout  y  manquait  jusqu'aux  lits.  La  famille  royale 
y  resta  jusqu'au  10  août  1792.  Après  le  combat  acharné  qui  eut  lieu  enti-e  le  peuple 
et  les  Suisses,  le  palais  fut  envahi  et  Louis  XVI,  s'étant  réfugié  à  la  Convention 
avec  sa  famille,  quitta  les  Tuileries  pour  n'y  plus  revenir. 

Pendant  la  Révolution,  les  Tuileries  furent  le  siège  du  pouvoir  exécutif  et 
jusqu'à  Napoléon  III  la  résidence  des  souverains. 

En  1871,  pendant  la  Commune,  les  révolutionnaires  avaient  organisé  dans 
la  grande  salle  des  Tuileries  des  concerts  patriotiques  où  l'on  chantait  entre 
autres  le  fameux  refrain  : 


26 


LA      VILLE      LUMIERE 


MONUMENT    DE    GAMUMTTA. 


I"      ARRONDISSEMENT  27 

L'père,  la  mère  Badinguet, 
A  deux  sous  tout  l'paquet. 
L'père,  la  mère  Badinguet 
Et  le  petit  Badinguet. 

C'est  le  22  mai  1871  que  l'incendie  des  Tuileries  fut  accompli  par  la  Com- 
mune. De  l'œuvre  admirable  de  Philibert  Delorme  à  laquelle  s'attachaient  tant 
de  souvenirs,  il  ne  reste  aujourd'hui  qu'une  colonnette  surmontée  d'une  boule,  qui 
faisait  partie  de  la  grille  séparant  le  palais  des  Tuileries  de  l'Arc  de  Triomphe,  et 
deux  arcades  qui  ont  été  transportées  dans  le  jardin,  au  bout  de  l'Orangerie. 

Le  jardin  des  Tuileries,  tracé  en  1663  par  Le  Notre,  est  lui  aussi  tout  plein 
de  souvenirs. 

Nous  rappellei-ons  seulement  que  c'est  dans  le  manège  des  Tuileries  que  s'in- 
stalla l'Assemblée  nationale  en  1791.  C'est  dans  cette  enceinte  que  se  succédèrent 
les  événements  les  plus  émouvants  de  la  Révolution,  puisque  c'est  là  que  sié- 
gèrent, après  l'Assemblée  nationale,  l'Assemblée  constituante,  puis  l'Assemblée 
législative,  puis  la  Convention. 

Pendant  toutes  les  séances  de  la  Convention,  im  orchestre  installé  dans  le 
jardin  jouait  des  airs  patriotiques. 

Le  manège  des  Tuileries  occupait  l'emplacement  de  la  rue  de  Rivoli,  à  peu 
près  depuis  la  rue  du  Dauphin  — devenue  la  rue  Saint-Roch — jusqu'à  la  rue  Casti- 
glione.  On  peut  voir  une  plaque  située  sur  un  des  piliers  de  la  grille  des  Tuileries 
indiquant  cet  emplacement.   Cette  plaque  est  située  en  face  du  numéro  228. 

C'est  au  228  de  la  rue  de  Rivoli,  en  partie  sur  l'emplacement  du  manège 
et  en  partie  sur  des  terrains  dépendant  de  l'ancien  couvent  des  Feuillants,  que 
s'élève    aujourd'hui    l'hôtel  Meurice. 

Il  y  a  bien  longtemps  qu'il  vint  s'établir  dans  cet  immeuble,  au  temps 
où  l'on  voyageait  encore  en  chaise  de  poste.  Les  grandes  familles  princières  y 
descendaient  et  l'on  avait  établi  dans  l'hôtel  une  vaste  écurie  pouvant  contenir 
jusqu'à  cent  vingt  chevaux. 

Puis  les  choses  évoluèrent  et  l'hôtel  Meurice  menaçait  de  s'endormir  dans 
une  quiétude  dangereuse  en  ce  temps  de  progrès,  lorsqu'un  groupe  de  Parisiens 
avertis  acquirent  des  immeubles  jusqu'à  la  rue  du  Mont-Thabor  et  firent  édifiera 
coups  de  millions  le  nouvel  hôtel  Meurice. 

L'hôtel  proprement  dit  a  son  entrée  particuhère  rue  du  ÎMont-Thabor,  avec  un 
vaste  porche  couvert  où  les  voyageurs  peuvent  évoluer  à  l'abri. 

Le  restaurant  a  son  entrée  rue  de  Rivoli.  Des  portes  en  bronze  et  glaces  inspirées 
de  Versailles  s'ouvrent  devant  nous.  Nous  voyons  à  droite  le  grand  restaurant 
où  les  bronzes  dorés  de  style  Louis  XIV  et  Louis  XVI  mêlent  leurs  décorations. 
Des  pilastres  de  marbre  supportent  un  plafond  peint  par  Poilpot,  tandis  qu'au- 
dessus  de  la  cheminée  et  du  dressoir  se  trouvent  deux  autres  compositions  du 
même  artiste.  De  grandes  fenêtres  s'ouvrent  sur  toute  la  gaieté  de  la  rue  de  Rivoli. 
A  côté  du  restaurant,  est  situé  le  grand  salon  Louis  XVI,  avec  ses  murs 


28 


LA     VILLE     LUMIERE 


I"      ARRONDISSEMENT 


HOTEL    MEURICE.     —     LE    SALON     DE     LECTURE. 


blancs  et  or  et  sa  somptueuse  cheminée  surmontée  d'un  joli  motif  de  fleurs.  Ce 
salon  est  parfois  transformé  en  salle  de  banquets  et  en  salle  des  fêtes. 

De  l'autre  côté,  nous  entrons  dans  le  petit  restaurant,  lui  aussi  de  pur  style 
Louis  XVI,  aux  boise- 
ries rehaussées  d'or  où 
s'encadrent  de  gracieu  - 
ses  compositions  du 
peintre  Maxime  Faivre. 
Après  avoir  traversé  le 
grand  hall  avec  son 
plafond  translucide  en 
fer  forgé,  nous  remar- 
quons dans  la  galerie 
trois  superbes  pan- 
neaux de  Lavalley  ([ui 
représentent  une  fête 
à  Fontainebleau  au 
XYiii^  siècle. 

L'ascenseur,  qui  a  la  forme  d'une  chaise  à  porteurs  Louis  XVI,  nous  mène 
aux  appartements  décorés  avec  le  même  luxe  que  les  pièces  du  rez-de-chaussée. 
Les  200  chambres  et  salons  ornés  d'ameublement  de  grand  style,  les  150  salles 
de  bains  et  cabinets  de  toilette  sont  desservis  par  de  doubles  corridors  destinés 
à  atténuer  les  bruits  extérieurs.  Les  appartements  particuliers  offrent  le  plus 

grand    confortable    et 
l'hôtel    Meurice    peut 
compter  au  nombre  de 
ses   hôtes  le  Roi  et  la 
Reine     d'Espagne,    la 
Reine  Marie  Christine 
d'Espagne, la  Princesse 
Henri  de   Battenberg, 
plusieurs    grands-ducs 
et     grandes-duchesses 
de    Russie     et    d'Au- 
triche,    la     Duchesse 
de  Malborough ,  la  Du- 
chesse de  Westminster, 
le  Sultan  de  Zanzibar, 
le  Prince  Constantin  Radziwill,  le  Prince  Charles,  devenu  Haakon  VII,  etc.,  etc. 
Sur  les  toits  se  trouve  un  jardin  aérien,  d'où  l'on  embrasse  un  merveilleux 
point  de  vue.  Nous  dominons  les  deux  superbes  terrasses  des  Tuileries  construites 
par  Le  Nôtre  :  la  terrasse  des  Feuillants  sur  la  rue  de  Rivoli,  et  la  terrasse  du 


HOTEL   MEURICE.  LE   RESTAURANT. 


LA     VILLE      LUMIERE 


I"      ARRONDISSEMENT 

Bord  de  l'Eau,  sur  les  quais.  Nous  voyons  l'Orangerie  qui  fut  reconstruite  en 
•et  nous  songeons  à  tous  les  événements  qui  se  déroulèrent  dans  cet  imposant 
rama.  Au  mois  de  juin  1794,  c'est  dans 
les  Tuileries  qu'eut  lieu  la  fête  de  l'Etre 
suprême.  Le  corps  de  Jean-Jacques 
Rousseau  fut  déposé  sur  une  estrade  au 
milieu  d'un  des  bassins  et  c'est  de  là 
qu'ensuite  il  fut  transporté  au  Panthéon. 

La  rue  de  Rivoli  qui  commence  à  la 
rue  Saint-Antoine  pour  finir  à  la  place 
de  la  Concorde,  en  longeant  tout  le  jar- 
din des  Tuileries,  est  une  des  plus  belles 
et  des  plus  longues  voies  de  Paris. 

Un  arrêté  des  Consuls  de  la  Répu- 
blique, le  7  Floréal  de  l'an  XH,  en  dé- 
cida la  création,  et  ordonna  qu'elle  por- 
terait le  nom  de  Rivoli,  en  mémoire  de 
la  victoire  remportée  par  Bonaparte  les 
14  et  15  janvier  1797. 

Cet    arrêté    donnait    le    plan    des 
constructions  qui  devraient  y  être  élevées 
et  fixait  en  même  temps  les  différentes  ser- 
vitudes imposées  aux  futurs  propriétaires.  Les  travaux  furent  commencés  en 
et  de  cette  époque  date  la  construction  des  premières  arcades  entre  la  rue 


31 

1853. 
pano- 


HOTEL    MEURÎCI;.    LE    S.^LOX 


I81I, 

Mon- 


HOIEL     .MEURICE. 


LA     TERR.\SSE. 


■dovi  et  le  numéro  186  actuel.  Les  travaux  furent  plusieurs  fois  abandonnés,  puis 
repris,  et  le  percement  complet   de  la  rue  de  Rivoli  ne  se  teiTnina  qu'en  1856. 


LA     VILLE     LUMIÈRE 


1er      ARRONDISSEMENT 


33 


HOTEL     WAGRAM.    SALLE 


Au  numéro  208  de  la  rue  de 

Rivoli,     nous     visiterons     l'hôtel 

^^'agram,   dont   le  propriétaire  est 

M.  A.  D.  Volcan.  Sous  la  direction 

de  ce   dernier,    l'hôtel   vient  tout 

récemment     d'être    complètement 

reconstruit    et   organisé   selon   les 

tout  derniers  perfectionnements. 
Pénétrons  dans  le  grand  hall 

d'entrée   si   luxueusement   meublé 

en  style  Empire,  ce  style  qui  s'at- 
tacha à  imiter  les  formes  grecques 

et  romaines.  Des  milliers  de  lampes 

éclairent  le  hall  et  l'illumination  en 

est  absolument  féerique.   La  salle 

de  restaurant,  également  de  style 

Empire,  est  très  joliment    décorée 

tout  en  blanc  et  or. 

Nous    trouverons     à      l'hôtel 

\^'agram  toute  une  série  d'appartements  privés,  qui,  meublés  d'un  goût  très  sûr, 

sont  d'une  richesse  vraiment  inconnue  jusqu'à  ce  jour.  Il  nous  semble  intéressant 

d'y  jeter  un  coup  d'œil.  Voyons  d'abord  les  appartements  du  premier  étage  garnis 

des  meubles  Empire  les  plus  som- 
ptueux aux  lignes  pures  et  artisti- 
ques. Au  second  étage,  l'ameuble- 
ment nous  offre  toutes  les  beautés 
du  gracieu.x  style  Louis  XVI,  avec 
ses  pieds  droits  et  cannelés,  ses 
colonnettes,  les  culots  d'acanthe  ou 
de  laurier,  les  rosaces,  les  boudins, 
les  perles  et  les  rubans,  sculptés 
dans  les  moulures.  La  délicatesse 
du  goût  s'allie  à  la  richesse  de  l'exé- 
cution. Le  mobilier  des  apparte- 
ments du  troisième  étage  est  en- 
tièrement Louis  XV,  genre  rocaille. 
Ce  mobilier  est  remarquable  par 
ses  formes  rondes  habilement  com- 
binées ;  les  chaises  et  les  fauteuils 
ont  des  dessins  renversés  et  ondu- 
leux  qui  suivent  dans  leurs  contours 
HOTEL  WAGRAM.  —  UN  SALON  DU  i"''  ÉTAGE.         Ics  forme?  du  corps,  de  telle  sorte 


LA     VILLE     LUMIERE 


HOTEL     WACRAM. 


1er      ARRONDISSEMENT 


35 


qu'on  peut  y  conserver  longtemps  la  même  position  sans  en  éprouver  nulle 
fatigue;  ils  sont  rembourrés  avec  soin  et  capitonnés,  présentant  un  matelas 
moelleux  dans  toutes  les  parties  où  doit  s'appuyer  le  corps. 

Le  quatrième  étage  possède  un  ameublement  très  original  en  modern-style, 
et  enfin  le  cinquième  étage  est  aménagé  avec  toute  la  netteté  du  style  anglais 
dont    on     connaît     les 
admirables  qualités    de 
confort. 

Chaque  apparte- 
ment possède  sa  sali' 
de  bains  et  chaqin' 
chambre  a  une  toilette 
avec  eau  chaude  et  eau 
froide. 

En  un  mot,  l'hôtel 
Wagram,  tel  qu'il  vient 
d'être  transformé,  est 
destiné  à  devenir  l'un 
des  premiers  hôtels  et 
l'un  des  plus  agréables 
à  habiter  pour  les  nom- 
breuses familles  aristo- 
cratiques dont  il  a  la 
clientèle. 

Et  de  cet  hôtel, 
d'où  la  vue  s'étend  sur 
tout  le  jardin  des  Tui- 
leries, nous  ne  pouvons 
nous  empêcher  d'évo- 
quer à  ce  propos  quel- 
ques souvenirs  encore. 

Jadis,  de  la  place 
Louis  XV  alors  entourée 

de  fossés,  on  accédait  aux  Tuileries  par  un  pont  tournant.  C'est  là  que 
passèrent  Louis  XVI  et  sa  famille  le  25  juin  1791,  à  sept  heures  du  soir,  après 
la  pitoyable  arrestation  de  Varenn^g^ 

En  1811,  Napoléon  fit  étabhr  un  souterrain  qui  allait  des  appartements  du 
palais  des  Tuileries  à  la  terrasse  du  bord  de  l'eau,  afin  de  ménager  une  pro- 
menade solitaire  et  discrète  à  l'impératrice  Marie-Louise,  à  la  veille  de  la  nais- 
sance du  roi  de  Rome.  C'est  par  ce  souterrain,  qui  n'existe  plus  aujourd'hui, 
que  le  24  février  1848  Louis-Philippe  quitta  furtivement  les  Tuileries,  lorsqu'il  se 
décida  à  abdiquer.  Il  se  réfugia  d'abord  au  château  d'Eu,  avec  l'espérance  que 


MUSÉE    DU    LOUVRE.    —  G.ALERIE  DES  ANIigUES 


36 


LA     VILLE      LUMIERE 


son  petit-fils,  le  comte  de  Paris,  pourrait  conserver  le  trône  ;  il  parvint  à  quitter 
la  France  après  qu'il  eut  appris  la  proclamation  de  la  République  et  mourut 
en  exil  le  26  août  1850. 

Au  numéro  202  de  la  me  de  Rivoli,  nous  voyons  l'ancien  hôtel  de  Foix,  con- 
struit en  1672,  dont  une  partie  des  constructions  subsiste  encore.  L'ouverture  de 
la  rue  du  29-Juillet  en  fit  malheureusement  disparaître  tout  un  côté. 

Cet  hôtel  s'étendait  sur  tout  l'espace  compris  entre  la  rue  Saint-Roch,  nom- 
mée alors  cul-de-sac  Saint- Vincent  puis  rue  du  Dauphin,  et  la  rue  d'Alger.  C'était 
une  denicurc  Sdinptucuse  qui  comportait  :  cour  d'honneur,  basse-cour,  cour  inté- 


IIOTEL     SAINT-JA.MES     ET     D'ALBANV.    —    LE     VESTIBULE     'ANCIENNE    SALLE     DES    GARDES   . 


rieure,  salle  des  gardes,  salle  du  dais,  antichambre  des  valets  de  chambre,  salle 
à  manger  pour  les  officiers.  Les  dépendances  s'étendaient  sur  l'emplacement 
de  la  rue  de  Rivoli  actuelle,  et  les  immenses  jardins  prolongeaient  les 
verdures  des  Tuileries.  L'entrée  de  l'hôtel  était  rue  Saint-Honoré.  Aujourd'hui 
l'hôtel  Saint-James  a  une  entrée  rue  de  Rivoli,  et  une  entrée  au  211  de  la  me 
Saint-Honoré. 

Cette  demeure  vit  passer  des  hôtes  illustres.  Lorsque  La  Fayette  revint  en 
France,  après  avoir  combattu  pour  l'indépendance  des  Etats-Unis,  le  duc  de 
Noailles  était  son  aide  de  camp.  Marie-Antoinette,  accompagnée  de  Madame  de 
La  Fayette,  vint  dans  l'hôtel  de  Noailles  pour  souhaiter  la  bienvenue  aux  deux 
héros  français. 


Iff      ARRONDISSEMENT 


i7 


HOTEL    SAIN  l-.l  \MI  ■-.     I    I      I     Al  l■..\^■^". 

[Façade   de  l'ancien  palais  du  duc  de   Noailles.) 


38 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


L'hôtel,  après  avoir  appartenu  à  la  famille  de  Noailles,  devint  la  propriété 
de  Lebrun,  duc  de  Plaisance,   en  1808,  puis    un    peu  plus    tard  d'un   Anglais 

fameux  par  ses  excentricités, 
Sir  Henry  Francis  Egerton,  un 
jiarent  du  duc  «  of  Bridgewater  y 
et  prince  de  la  maison  de  l'Em- 
pire Romain. 

Quand  Napoléon  ordonna 
aux  propriétaires  des  maisons  de 
la  rue  de  Rivoli  de  construire 
toutes  les  façades  pareilles.  Sir 
Henrv  Egerton  ne  voulut  pas 
(>xécuter  cet  ordre. 

Les  alliés  entrèrent  à'  Paris 
avant  qu'il  l'eût  exécuté  et  le 
duc  de  Saxe-Cobourg  voulant 
user  de  ses  droits  militaires,  vou- 
lut se  loger,  lui  et  sa  suite,  gratui- 
ti'ment  dans  cet  hôtel.  Sir  Henry 
arma  ses  30  domestiques  et,  pre- 
nant lui-même  un  fusil,  annonça, 
■  |iKind  le  duc  se  présenta,  qu'il 
lerait  toute  résistance  en  son 
pouvoir.  Devant  cette  désagréable 
détermination  bien  anglaise,  le 
dv  camp  du   tsar,  décida  d'oc- 


lUnlI.     SMM-JAMKS     11      I)   Al-llANV. 

i.A   coin   d'honneur. 


aid 


duc  s'en  retourna.  Mais  un  général  russe, 
cuper  l'hôtel. 

Sir  Henry  Egerton  arma  à  nouveau  ses  30  domestiques  et  gravement  haran- 
gua les  Russes  ainsi  :  «  J'ai  beaucoup  voyagé,  et  partout  j'ai  mangé,  bu  et  dormi, 
j'ai  payé  ma  note,  vous  n'êtes  à  mes  yeux  autre  chose  que  des  brigands.  Faites 
le  siège  de  ma  maison  si  vous  voulez.  » 

Le  général  russe  s'éloigna  en  disant  :  «  .\llons  chercher  du  secours  »,  et 
oublia  de  revenir. 

Cependant  le  souvenir  de  ces  désagréments  et  le  désir  de  revoir  son  pays 
natal  décidèrent  Sir  Henry  Egerton  à  quitter  Paris. 

Son  départ  eut  les  apparences  d'une  véritable  expédition,  les  jjréparatils 
étaient  faits  pour  six  mois.  Enlin,  un  beau  matin,  les  voisins  le  virent  (juitter  la 
maison  escorté  par  ses  30  domestiques  habituels  et  suivi  jxir  15  wagons  de 
bagages.  Cependant,  le  soir,  la  caravane  était  de  retour  à  l'hôtel,  Sir  Henry  avait 
fait  halte  à  Saint-Germain  pour  le  déjeuner  et  avait  été  si  mal  servi  qu'il 
pensa  que  c'était  un  mauvais  présage  pour  son  \'oyage  et  il  abandonna  ses 
projets. 


1er      ARRONDISSEMENT  39 

Au  numéro  199  de  la  rue  Saint-Honoré,  où  nous  voyons  aujourd'hui  les 
magasins  Henrion,  se  trouvait  jadis  une  auberge  à  l'enseigne  des  Trois  Pigeons. 
En  l'année  1609,  Ravaillac  avait  demeuré  dans  cette  auberge. 

Ravaillac,  après  une  existence  malheureuse,  tourmentée  et  ravagée  par  des 
crises  de  mysticisme,  avait  quitté  Angoulême  le  jour  de  Pâques  1610  pour  venir 
de  nouveau  à  Paris.  Il  était  cette  fois  bien  décidé  à  tuer  le  roi,  ayant  repassé  dans 
son  esprit  tous  les  sujets  de  haine  qu'un  catholique  pouvait  avoir  contre  le  Béar- 
nais. Il  entreprit  son  voyage  à  pied  et  arriva  à  Paris  quinze  jours  ou  trois  semaines 
avant  de  perpétrer  son  crime.  Il  logea  d'abord  à  l'auberge  des  Cinq  Croix,  au  fau- 
bourg Saint- Jacques,  puis  il  voulut  demeurer  dans  une  hôtellerie  voisine  des 
Quinze-Vingts,  mais  il  n'y  trouva  pas  de  logement  vacant.  Ce  fut  là  qu'il  déroba 
un  couteau  placé  sur  une  table  et  qui  devait  servir  à  tuer  le  roi.  Ravaillac  trouva 
enfin  un  gîte  rue  Saint-Honoré,  à  l'auberge  des  Trois  Pigeons.  C'est  après  avoir 
déjeuné  aux  Trois  Pigeons,  avec  son  hôte  et  un  marchand  nonmié  CoUetet,  qu'il 
se  rendit  au  Louvre  pour  tuer  Henri  IV. 

La  maison  Henrion  fournit  tout  ce  qui  concerne  le  lit,  ce  meuble  si  doux  et  si 
indispensable,  qu'a  tendrement  chanté  Béranger  : 

«  Dans  mon  réduit  où  l'on  voit  l'indigence, 
Sans  m'éveiller  assise  à  mon  chevet. 
Grâce  aux  amours,  bercé  par  l'espérance, 
D'un  lit  plus  doux  je  rêve  le  duvet.  » 

Un  lit  de  feuilles  sèches  et  de  bruyères  fut  probablement  la  première  couche 
de  l'homme,  mais  il  ne  dut  pas  tarder  à  chercher  quelque  chose  de  mieux  et  des 
toisons  étendues  par  terre  lui  offrirent  bientôt  une  couche  plus  moelleuse.  Puis, 
surtout  dans  les  pays  humides,  on  sentit  la  nécessité  de  former  un  plancher  isolé 
de  la  terre  pour  s'y  étendre  pendant  le  sommeil.  Quatre  pieux  fichés  dans  le 
sol  et  portant  une  claie  de  branches  entrelacées,  voilà  le  premier  lit  créé  par 
l'industrie  humaine  ;  un  tas  de  laine  tondue  enfermée  entre  deux  peaux  nouées 
ou  cousues  en  formes  d'outre,  voilà  le  premier  matelas.  Puis  l'industrie  se 
développe  avec  les  besoins  ;  le  lit  primitif  se  modifie  et  se  change  en  une 
toile  tendue  sur  un  fort  châssis  et  recouverte  d'un  matelas  grossier  encore. 
Mais  ces  perfectionnements  ne  furent  adoptés  que  par  les  tribus  qui  émigrèrent 
vers  le  Nord.  Les  Romains  des  premiers  temps  de  la  République  n'avaient 
comme  lit,  comme  les  Spartiates,  que  des  nattes  de  paille.  On  a  retrouvé  à 
Pompéi,  dans  la  plupart  des  chambres  à  coucher,  un  simple  bloc  de  maçon- 
nerie sur  six  pieds  de  long  et  un  peu  plus  d'un  mètre  de  large.  Couvert  de 
draperies  et  de  coussins,  ce  bloc  de  pierre  pouvait  à  la  rigueur  servir  de  lit, 
mais  il  ne  devait  pas  être  bien  confortable.  Ce  sont  pourtant  les  seuls  lits  que 
l'on  ait  retrouvés  dans  la  ville.  Les  cellules  des  maisons  de  prostitution, 
fort  nombreuses  à  Pompéi  et  à  Herculanum,  sont  toutes  garnies  d'un  lit  de 
cette  sorte. 


40 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


Plus  tard,  dans  les  demeures  seigneuriales,  le  lit  devint  en  quelque  sorte 
une  chambre  dans  la  chambre  à  coucher  :  taillé  en  plein  bois,  sculpté,  omé  de 

moulures  à  fortes  sail- 
lies, il  fut  surmonté 
d'un  ample  dais,  en- 
touré de  rideaux  en 
tapisserie  supportés 
par  des  colonnes  droi- 
tes ou  torses.  A  la  fin 
du  moyen  âge  et  sous 
la  Renaissance,  il  y 
eut  même  des  lits  où 
les  colonnes  furent 
remplacées  par  des 
figures  sculptées  dans 
le  bois,  comme  on 
peut  en  voir  un 
exemple  au  musée  de 
Cluny. 

Puis  le  lit  perdit 
de  son  aspect  monu- 
mental pour  devenir 
plus  élégant,  plus  lé- 
ger, mais  aussi  plus 
riche  ;  construit  jusque 
là  en  chêne  et  quel- 
quefois en  noyer,  il 
fut  façonné  dans  l'éra- 
ble, le  palissandre,  le 
citronnier  et  l'ébènc, 
avec  des  incrustations 
de  nacre  et  de  pierres 
précieuses  telles  cjue 
le  lapis-lazuli. 

La  Ré\'olutinn 
(levait  avoir  sur  l'in- 
dustrie du  lit  l'iniluen- 
cequ'elle  eut  sur  toutes 
les  industries  et  sur 
toutes  les  productions. 
La  transformation  économique  qu'elle  opéra  fit  qu'il  y  eut  dès  lors  des  meubles 
fabriqués  en  grand  nombre  sur  un  unique  modèle,  dans  les  conditions  les  plus 


MAISO.N    IIF.NKION. 


I"      ARRONDISSEMENT  41 

propres  à  obtenir  le  bon  marché.  Les  lits  fabriqués  d'abord  en  noyer  le  furent 
ensuite  en  acajou,  puis  l'industrie  du  fer  en  se  développant  donna  la  possibilité  de 
remplacer  le  bois  par  le  métal.  On  obtint  ainsi  des  lits  solides,  relativement  légers 
et  aussi  peu  embarrassants  que  possible.  On  songea  également  à  remplacer  la 
paillasse,  dont  les  inconvénients  étaient  nombreux,  par  le  sommier,  qui  ofïre 
infiniment  plus  de  commodité  et  qui  satisfait  mieux  aux  lois  de  l'hygiène. 

Nous  trouverons  tous  les  articles  de  literie  à  la  maison  Henrion,  lits  propre- 
ment dits,  traversins,  oreillers  de  plumes  et  de  crins,  sommiers,  berceaux,  etc.,  etc. 
Tous  ces  objets  sont  d'un  très  grand  confortable  et  de  la  plus  parfaite  fabrication. 

En  face  de  la  maison  Henrion  se  trouve  l'église  Saint-Roch,  qui  occupe 
l'emplacement  de  deux  anciennes  chapelles,  la  chapelle  de  Gaillon,  dite  Sainte- 
Suzanne,  et  la  chapelle  des  Cinq-Plaies. 

Cette  église  fut  commencée  en  1653,  puis  interrompue,  car  les  fonds  faisaient 
défaut.  Comme  c'était  l'usage,  on  eut  recours  à  une  loterie  pour  achever  les  tra- 
vaux. 

En  1719,  les  fonds  manquèrent  de  nouveau  et  ce  fut  le  financier  Law  qui 
foin^nit  l'argent  nécessaire  à  l'achèvement  de  Saint-Roch. 

L'église  Saint-Roch  fut  le  théâtre  d'un  combat  meurtrier  le  13  Vendé- 
miaire 1795,  entre  les  sectionnaires  réfugiés  dans  l'église  et  les  volontaires  com- 
mandés par  Bonaparte  qui  les  délogea  à  coups  de  canon. 

Nous  verrons  plus  loin  comment  Bonaparte,  alors  obscur  et  dédaigné,  fut 
chargé  par  la  Convention  du  commandement  de  l'armée  des  volontaires  et  con- 
quit à  Saint-Roch  la  renommée  qu'il  ambitionnait. 

La  rue  des  Pyramides,  qui  traverse  la  rue  Saint-Honoré,  fut  ouverte  en  1846. 
Au  numéro  2,  demeurait  le  peintre  Champin,  grand  amateur  du  Vieux  Paris. 
Cet  artiste  légua  au  musée  Carnavalet  de  pittoresques  et  intéressantes  toiles 
représentant  des  vues  de  Paris. 

Aujourd'hui  les  extraordinaires  progrès  de  la  photographie  font  une  redou- 
table concurrence  aux  peintres,  et  tels  clichés  photographiques,  par  leur  finesse 
et  leur  perfection,  valent  un  tableau. 

Au  21  de  la  rue  des  Pyramides,  nous  voyons  les  magasins  d'exposition  et 
de  vente  des  établissements  Demaria-Lapierre  qui  ont  leurs  ateliers  quai  Valmy, 
et  sont  les  fournisseurs  de  la  plupart  des  établissements  scientifiques,  militaires 
et  industriels  de  la  France  et  de  l'Etranger.  Cette  manufacture  possède  des  appa- 
reils extrêmement  perfectionnés  pour  la  photographie  et  la  cinématographie. 
Nous  aurons  l'occasion  d'en  parler  plus  longuement  en  parcourant  le  X^  arrondis- 
sement. 

La  rue  de  Rivoli,  à  laquelle  nous  ramène  la  nie  des  Pyramides,  forme  en  face 
de  la  rue  des  Tuileries  la  place  de  Rivoli,  où  se  trouve  la  statue  de  Jeanne  d'Arc, 
œuvre  de  Frémiet.  Cette  statue  occupe  à  peu  près  l'endroit  où  Jeanne  d'Arc 
fut    blessée  en  1429,  après  un  assaut  qui  dura  plus  de  quatre  heures. 

La  rue  de  Rivoli  occupe  l'emplacement  des  écuries  du  Roi,  de  la  Salle  du 


LA     VILLE      LUMIERE 


I"      ARRONDISSEMENT 


43 


]\Ianège,  dont  il  a  été  parlé  plus  haut,  des  couvents  de  l'Assomption,  des  Feuil- 
lants, des  Capucins  et  d'une  quarantaine  de  rues.  Il  fallut,  pour  la  tracer, 
abattre  plus  de  cinq  cents  maisons. 

Les  frères  Lazare  nous  donnent  sur  le  couvent  des  Feuillants  les  renseigne- 
ments suivants  :  «C'était  une  congrégation  de  religieux  de  l'ordre  de  Citeaux  qui 
tirait  son  nom  de  l'abbaye  'des  Feuillants  en 
Languedoc.  Henri  III,  voulant  les  avoir  près 
de  lui,  fît  venir  Jean  de  la  Bavière,  abbé  des 
Feuillants,  avec  soixante-deux  religieux  qui 
firent  leur  entrée  dans  Paris,  le  9  juillet  1587, 
en  chantant  l'office. 

«  Ils  habitèrent  quelque  temps  à  Vin- 
cennes,  au  prieuré  de  Grandmont.  La  règle 
des  Feuillants  était  d'une  rigueur  excessive. 
Ils  marchaient  nu-pieds  et  la  tête  découverte, 
mangeant  à  genoux  du  pain  le  plus  gros- 
sier ou  quelques  herbes  crues,  et  buvaient 
dans  des  crânes  liumains.  En  une  semaine, 
il  mourut  quatorze  de  ces  Feuillants  et  leur 
règle  fut  adoucie.  La  nouvelle  congrégation 
prit  alors  le  nom  de  Notre-Dame  des  Feuil- 
lants et  leur  monastère  fut  reconstruit  aux 
Tuileries,  de  1601  à  1608  «.  Supprimé  en  1790 
et  devenu  propriété  nationale ,  il  servit 
alors  aux  séances  du  Club  des  Feuil- 
lants. 

Malgré  les  efforts  des  fondateurs,  il  fut  aisé  de  prévoir,  dès  le  principe,  que  le 
club  des  Feuillants  serait  impuissant  à  soutenir  la  lutte  contre  les  Jacobins  deve- 
nus un  véritable  pouvoir  de  l'Etat.  Il  comptait  cependant  parmi  ses  chefs  le 
grand  orateur  de  l'époque,  Mirabeau,  qui  «  lorsqu'il  eut  d'autres  vues  person- 
nelles, écrit  Mme  de  Staël,  venait  à  ce  raisonnable  club,  qui  pourtant  fut  désert 
en  peu  de  temps,  parce  qu'aucun  intérêt  actif  n'y  appelait  personne.  On  était  là 
pour  conserver,  pour  réprimer,  pour  arrêter;  mais  ce  sont  les  fonctions  d'un  gou- 
vernement, pas  celles  d'un  club  ».  D'autre  part,  le  club  des  Feuillants  devint  peu 
à  peu  le  refuge  d'un  certain  nombre  de  réactionnaires  qui,  regrettant  les  insti- 
tutions et  les  privilèges  abattus,  achevèrent  de  dépopulariser  le  club.  M.  de 
Clermont-Tonnerre  en  a\'ant  été  élu  président,  la  foule  se  porta  à  son  hôtel  et  le 
mit  au  pillage  (17  janvier  1791).  Deux  mois  plus  tard,  le  club  lui-même  était 
assiégé  par  le  peuple  et  ses  membres  chassés  à  coups  de  pierre.  La  mort  de  Mira- 
beau fut  pour  les  Feuillants  le  désastre  suprême,  et  dès  lors  le  peu  d'influence 
qu'ils  étaient  parvenus  à  conserver  déclina  de  jour  en  jour.  Après  la  journée 
du  10  août,  le  club  des  Feuillants  disparut. 


ST.\TUE     DE    JE.1NNE    d'aRC. 


44 


LA     VILLE      LUMIERE 


NOKMANUV-U 


LE     lUMOIR 


Si  nous  continuons  à  suivre  la  rue  de  Rivoli,  nous  rencontrerons,  après  la 
rue  des  Pyramides,  la  rue  de  l'Echelle. 

Cette  rue  se  nommait,  en  1402,  Chemin  qui  va  de  la  -porte  Saint-Honoré  à  la 

Seine.  En  1683,  elle  reçut  le 
nom  de  rue  de  l'Echelle  parce 
([ue  les  évêques  de  Paris  y 
avaient  autrefois  une  échelle 
patibulaire.  L'échelle  patibu- 
laire était  le  symbole  de  la 
haute  justice.  C'était  une 
espèce  de  pilori  ou  de  carcan 
dressé  dans  un  lieu  public 
où  l'on  exposait  ceux  dont 
on  voulait  noter  l'infamie. 
Cette  peine  était  toujours 
suivie  ou  précédée  du  fouet. 
A  côté  de  l'échelle  se  trou- 
vait le  gibet.  Les  hauts  justi- 
ciers à  Paris  avaient  chacun  une  échelle  dans  les  lieux  où  ils  faisaient  exécuter 
les  coupables.  Au  commencement  du  .xviie  siècle,  l'échelle  de  l'évêque  de 
Paris  fut  détruite  ;  on  y  substitua,  en  1767,  un  carcan  fixé  à  un  poteau.  C'est 
de    ce  poteau  que  partaient    toutes    les    distances    itinéraires   de   la   France. 

Le  grand  Hôtel  Nor- 
mandy  est  situé  au  numéro  7 
de  la  rue  de  l'Echelle. 
Il  a  une  très  belle  vue  sur 
toute  l'avenue  de  l'Opéra, 
le  palais  du  Louvre,  la  place 
du  Théâtre-Français,  le  jar- 
din des  Tuileries  et  le  Palais- 
Royal.  Il  est  impossible  de 
rêver  une  situation  à  la  fois 
plus  agréable  et  plus  centrale. 
Cet  hôtel  fut  fondé  on 
1850  par  M.  Parent  qui  le 
céda,  en  1870,  à  M.  Paul 
Brunel.    Celui-ci    le    modifia 

et  lui  fit  subir  de  considérables  agrandissements  en  1879.  ^'^  1905  -  MM.  Bros- 
sard  et  Cie  en  devinrent  propriétaires  et  acquirent  en  même  temps  le  droit 
d'ajouter  au  nom  de  Normandy  celui  de  M.  Binda,  propriétaire  d'un  hôtel 
important.  A  cette  époque,  l'hôtel  fut  de  nouveau  transformé.  Les  propriétaires 
le  reconstituèrent  en  quelque  sorte  ;  ils  y  firent  opérer  de  sérieux  travaux  d'agran- 


NORMANDV-noTEI  , 


I"      ARRONDISSEMENT 


45 


KORMANDY-HOIEL       ENTREE     PRINCIPALE 


46  LA     VILLE      LUMIERE 

dissements  et  y  installèrent  tout  le  confort  et  le  luxe  modernes.  Au  rez-de- 
chaussée,  nous  voyons  un  vaste  et  imposant  hall  d'entrée,  un  fumoir,  un 
luxueux  salon,  une  très  belle  salle  de  restaurant  et  une  salle  de  table  d'hôte,  par 
petites  tables  séparées.  La  cuisine  y  est  fort  particulièrement  soignée  et  la  cave 
a  une  grande  réputation. 

Aux  étages  supérieurs  se  trouve  toute  une  suite  d'appartements  privés  où 
les  familles  françaises  et  étrangères  peuvent,  tout  en  étant  à  l'hôtel,  se  croire 
absolument  chez  elles  et  avoir  une  parfaite  tranquilhté  sans  les  ennuis  et  les 
frais  d'une  installation. 

'L'hôtel  qui  se  recommande  tout  particulièrement  aux  familles  et  envoie  sur 
demande  ses  plans  et  ses  prix,  possède  actuellement  deux  cent  cinquante  cham- 
bres admirablement  aménagées,  salles  de  bains  pubhques  et  privées,  fumoirs, salons 
particuliers,  etc.,  etc. 

Dans  la  rue  de  l'Echelle  se  trouvait  jadis  une  fontaine,  dite  Fontaine  du 
Diable,  parce  qu'elle  fut  pendant  longtemps  sans  fournir  d'eau. 

Revenons  maintenant  sur  nos  pas  et  suivons  la  rue  de  Rivoli  en  nous  diri- 
geant vers  la  place  de  la  Concorde. 

Au  194  de  la  rue  de  Rivoli,  formant  le  coin  de  la  rue  Saint-Roch,  se  trouve 
la  pharmacie  Béral. 

La  rue  Saint-Roch  fut  ouverte  en  1495  sous  le  nom  de  rue  Michel-Regnault  ; 
en  1578,  elle  fut  nommée  rue  Gaillon,  puis  rue  Saint-Roch  en  1677.  Sur  l'emplace- 
ment des  numéros  20  et  22  s'ouvrait  autrefois  la  rue  des  Moineaux.  Au  35,  se 
trouvait  l'hôtel  d'Epinay. 

La  célèbre  Mme  d'Epinay  fut  liée  avec  tous  les  écrivains  du  parti  philoso- 
phique. Jean-Jacques  Rousseau  fut  l'objet  de  sa  plus  vive  amitié  et  de  ses  atten- 
tions les  plus  déHcates.  Elle  fît  construire  pour  lui  dans  la  vallée  de  Montmorency 
la  retraite  fameuse  connue  sous  le  nom  d'Ermitage  oii  le  poète  ensevelit  pendant 
quelque  temps  ses  chagrins  et  sa  misanthropie. 

Mme  d'Epinay  eut  de  nombreuses  aventures  qu'elle  nous  conte  dans  ses 
Mémoires  écrits  d'une  façon  charmante  ;  mais  celui  qui  l'aima  véritablement  et 
qu'elle  aima  elle-même  d'un  amour  sérieux  et  durable  fut  Cirinun.  L(>ur  inti- 
mité dura  vingt-sept  années  paisibles,  sans  soubresauts,  sans  mauvais  jours. 
Elle  fut  de  moitié  dans  ses  travaux  littéraires  ;  c'est  elle  qui  écrit  aux  souverains 
du  Nord  avec  lesquels  Grimm  est  en  correspondance  lorsqu'une  cause  quel- 
conque l'en  empêche,  et  dans  les  lettres  écrites  par  Mme  d'Epinay  on  peut  recon- 
naître la  droiture  de  sens  fine  et  profonde,  la  franchise  et  l'indépendance  qu'on 
reconnaissait  à  son  amant,  tant  leurs  pensées  avaient  iini  par  se  confondre. 

Dans  la  rue  Saint-Roch,  nous  rencontrons  la  rue  d'Argcnleuil  dans  l.Kiut  llr 
se  trouvait  la  maison  de  Corneille,  qui  est  actuellement  démolie. 

Molière  avait  une  petite  maison  de  campagne  au  numéro  2  de  la  rue  d'Argen- 
teuil.  Au  mmiéro  6  —  actuel  numéro  18  —  vint  en  1683  loger  le  grand  Corneille. 

Corneille  ne  s'était  décidé  qu'en  1662  à  quitter  Rouen,  sa  ville  natale,  pour 


1er      ARRONDISSEMENT 


47 


48 


LA     VILLE      LUMIERE 


venir  demeurer  à  Paris,  où  le  duc  de  Guise  lui  donna  l'hospitalité  dans  son  hôtel 
de  la  rue  du  Chaume.  Lorsque  le  duc  de  Guise  mourut,  Corneille  se  trouva  seul 
et  désemparé  ;  il  adressa  à  Louis  XI\'  une-  requête  en  vers  afin  d'obtenir  de  lui 
un  logis  au  Louvre. 

L'épître  du  poète  resta  sans  réponse  et  c'est  alors  qu'il  s'en  vint  loger  rue  de 
Cléry.  En  1683,  il  s'installa  rue  d'Argenteuil  où  il  mourut  moins  d'un  an  après, 
en  1684. 

En  1826,  le  propriétaire  de  cette  maison,  rendue  célèbre  par  le  séjour  de 


PHARMACIE     BÉRAL     (VUIî   INTÉRIEV  RF.). 


l'auteur  du  Cid,  lit  placer  sur  la  façade  un  buste  du  poète  avec  une  plaque  de 
marbre.  Cette  maison  fut  malheureusement  démolie  lors  du  percement  de  l'ave- 
nue de  l'Opéra.  'Victorien  Sardou  possédait  dans  sa  propriété  de  Marlj-  la  porte 
cochère  de  la  maison  de  Corneille.  C'était  une  lourde  porte  avec  de  gros  clous 
comme  on  les  faisait  à  l'époque. 

La  pharmacie  Béral  est  la  plus  ancienne  pharmacie  anglaise  de  Paris.  Elle 
fut  fondée  en  1816  au  14  de  la  rue  de  la  Paix.  Tous  les  Parisiens  connaissaient 
bien  cette  vieille  maison  quasi  historique  et  qui  fut  l'une  des  dernières  maisons 
existantes  restées  telles  qu'elles  furent  construites  dans  la  me  Napoléon.  La 
pharmacii'  Béral  fut  (ibliyéc  de  (|uitter  la  rue  de  la  Pai.v  lors  de  la  démolition  de 


I<?r      ARRONDISSEMENT  49 

l'immeuble  qu'elle  occupait.  Elle  fut  transférée  rue  de  Rivoli,  en  face  du  jardin 
des  Tuileries  où  nous  la  voyons  à  l'heure  actuelle.  Elle  se  recommande  par  la 
qualité  toute  particulière  de  ses  produits  et  par  la  scrupuleuse  exécution  des 
ordonnances  qui  lui  sont  confiées  et  qui  sont  exécutées  en  accordance  avec  les 
pharmacopées  de  leurs  contrées  respectives. 

On  sait  que  l'on  entend  par  pharmacopée  un  ouvrage  réunissant  la  collec- 
tion de  toutes  les  préparations  médicamenteuses  usitées  dans  un  pays.  Chaque 
nation  a  sa  pharmacopée  légale,  plus  ou  moins  différente  de  toutes  les  autres. 
En  France,  on  a  remplacé  le  mot  pharmacopée  par  le  mot  codex. 

Il  existait  déjà  autrefois  de  ces  formulaires  ou  dispensaires  rédigés  par  les 
écoles  de  médecine  et  auxquels  les  actes  de  l'autorité  publique  avaient  donné 
une  sanction  officielle  en  les  déclarant  obligatoires.  Le  nouveau  code  pharma- 
ceutique ne  fut  complètement  arrêté  qu'en  1816.  En  1835,  une  commission  spéciale 
composée  des  sommités  de  la  science  médicale  et  pharmaceutique  fut  chargée 
de  reviser  et  de  compléter  continuellement  le  codex  par  les  dernières  conquêtes 
de  la  science. 

Les  analyses  chimiques  et  bactériologiques  sont  exécutées  à  la  pharmacie 
Béral  avec  le  plus  grand  soin  et  d'une  façon  très  prompte.  Cette  pharmacie  a 
toujours  un  stock  important  de  spécialités  françaises  et  étrangères  ainsi  que  tous 
les  accessoires  de  pharmacie.  Elle  se  charge  en  outre  de  procurer  très  rapidement 
tout  article  qu'elle  n'aurait  pas  en  magasin. 

Nous  rencontrerons  ensuite,  rue  de  Rivoli,  la  rue  du  Vingt-Neuf-Juillet  pré- 
cédemment appelée  iiie  du  Duc-de-Bordeaux,  en  l'honneur  du  fils  de  la  duchesse 
de  Berry,  et  qui  porte  son  nom  actuel  en  souvenir  de  la  troisième  journée  de  la 
Révolution  de  1830,  et  la  rue  d'Alger  où  nous  voyons  l'hôtel  d'Oxford  et  de 
Cambridge. 

Cette  rue  a  été  ouverte  en  1830  sur  les  terrains  dépendant  de  l'ancien 
hôtel  de  Noailles  dont  nous  avons  vu  tantôt  l'emplacement.  Elle  fut  d'abord 
nommée  rue  Louis-Philippe  l^^,  puis  rue  d'Alger  en  mémoire  de  la  prise  d'Alger 
par  l'armée  fi"ançaise,  le  25  juillet  1830. 

L'hôtel  d'Oxford  et  de  Cambridge  situé  au  numéro  13  a  été  fondé  sous 
Louis-Philippe  lors  de  l'ouverture  de  la  rue. 

Les  hôtels  de  voyageurs,  les  hôtelleries,  comme  on  disait  jadis,  sont  une 
institution  corrélative  du  voyage  et  essentiellement  moderne  par  conséquent. 
Chez  les  peuples  primitifs,  pour  lesquels  l'hospitalité  était  non  seulement  une 
vertu,  mais  un  devoir,  les  hôtelleries  n'existaient  pas. 

Les  conditions  de  la  vie  actuelle  ont  tellement  perfectionné  cette  industrie, 
que  c'est  aujourd'hui  dans  les  hôtels  même  que  nous  trouvons  les  plus  grands 
raffinements  de  luxe  et  de  confortable.  L'hôtel  d'Oxford  et  de  Cambridge  en 
est  une  nouvelle  et  éclatante  preuve. 

Tout  dernièrement  en  1907,  la  maison  qui  avait  une  très  ancienne  réputation 
fut  reprise  par  M.  Jean  KroU  qui  lui  fit  subir  des  modifications  importantes.  Il 

4 


50  LA      VILLE      LUMIERE 

fit  remettre  l'hôtel  complètement  à  neuf  et  y  fit  effectuer  de  nombreuses  amélio- 
rations. 

L'hôtel  possède  à  l'heure  actuelle  le  chauffage  dans  toutes  les  chambres, 
salles  de  bains,  électricité,  ascenseur,  salons,  fumoirs,  salle  de  restaurant  et  tout 
ce  qui  réalise  en  un  mot  le  plus  complet  confort  moderne. 

Le  confortable,  qui  se  rapporte  cependant  à  tous  les  détails  et  à  toutes  les 


HOTEL  D  OXFORD  ET  DE  CAMBRIDGE. 


habitudes  de  la  vie,  n'est  qu'un  privilège  très  récent  de  la  civilisation.  Mais  nous 
nous  sommes  bien  vite  familiarisés  avec  lui  et  il  fait  aujourd'hui  partie  inté- 
grante de  notre  existence.  Il  constitue  en  somme  un  véritable  progrès  puisqu'il 
est  la  continuation  de  cette  lutte  étemelle  de  l'homme  contre  la  nature  pour 
s'affranchir  des  soucis,  des  préoccupations  matérielles,  et  pouvoir  donner  tout 
son  temps  aux  choses  de  l'esprit. 


I"      ARRONDISSEMENT 


51 


Les  hôtels  font  à  l'heure  actuelle  en  fait  de  confort  des  perfectionnements 
incessants. 

L'hôtel  d'Oxford  et  de  Cambridge  qui  possède  une  situation  extrême- 
ment centrale,  est  proche  de  la  place  Vendôme,  des  Tuileries  et  du  palais  du 
Louvre.  Suivons  maintenant  la  rue  de  Rivoli  jusqu'à  la  rue  Saint-Florentin 
qui  s'appelait 
autrefois  Cul- 
de-sac  DE  l'O- 
rangerie, parce 
qu'elle  servait 
de  réserve  aux 
orangers  des 
Tuileries.  C'est 
Philippeaux, 
comte  de  Saint- 
Florentin,  qui 
fit  construire 
l'hôtel  situé  au 
numéro  2,  et  qui 
appartint  suc- 
cessivement au 
baron  de  Fitz- 
James,  à  la  du- 
chesse de  l'In- 
fantado,  puis  au 
prince  de  Tal- 
leyrand,  et  enfin 
aujourd'hui  au 
baron  Edouard 
de  Rothschild. 

A  l'angle  de 
la  rue  Saint-Flo- 
rentin et  de   la 

rue  Saint-Hono-  hôtel  d'oxford    et  de  Cambridge.   — salon  du  r''  étage. 

ré,  nous  voyons 

la  maison   où    était   jadis  le   cabaret  du  Saint-Esprit,  où  pendant  la  Terreur 
on   venait  voir  passer  les  charrettes  des  victimes. 

La  demeure  que  Robespierre  habita  pendant  trois  ans  chez  le  menuisier 
Duplay,  au  numéro  398,  est  restée  intacte  :  c'est  l'appartement  du  premier 
étage  qui  est  au  fond  de  la  cour. 

Au  numéro  364  de  la  rue  Saint-Honoré,  nous  voyons  la  maison  d'Hygiène 
et  de  Beauté  de  Mme  Georgine  de  Champbaron,  installée  tout  à  côté  de  l'hôtel  du 


52 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


SALON  D  APPLICATION 
CHEZ  M"""  GEORGINE  DE    CHAMPBARON. 


célèbre  financier  Lavalette  de  Langes, 
garde  du  trésor  royal  qui  prêta,  dit-on, 
sept  millions  au  comte  d'Artois. 

Les  maisons  portant  les  numéros  362, 
364,  366,  368  et  370  sont  de  vieux  hôtels 
très  intéressants  qui  datent  des  XYii^  et 
wiii^  siècles.  Le  numéro  364  fut  habité 
j)ar  i\Ime  de  Maintenon.  Le  premier  étage 
de  cet  immeuble  est  occupé  par  les  salons 
de  Mme  Georgine  de  Champbaron  qui  eu 
a  conservé  toute  la  somptueuse  décora- 
tion. 

La  maison  d'Hygiène  et  de  Beauté 
t|ui  intéressera  si  vivement  toutes  les 
femmes  fut  créée  en  1876,  et  fut  la  pre- 
mière maison  de  ce  genre  fondée  à  Paris. 
l'allé  a  été  reprise,  il  y  a  quelques  années, 
])ar  une  jeune  femme  qui  a  continué  l'ap- 
plication de  la  méthode  employée  jus- 
qu'alors,  tout   en  l'améliorant   et   en    la 

perfectionnant.  Elle  y  a  apporté  le  fruit  d'^  s(^s  nombreuses  études,  de  son  expé- 
rience  et  a    donné   la    première  place    à 

tous   les   progrès   de    l'hygiène  moderne. 

Elle  vient  de  s'installer  très    récemment 

dans  cet  hôtel  de  la  rue   Saint-Honoré. 

proche  de  tout  le  commerce  élégant  de  la 

place  Vendôme  et  de  la  rue  de  la  Paix. 

Elle    a    fait    aménager    ses    salons    avet- 

le  plus    luxueux   confort,   de   façon  à  ce 

ipie  les  clientes  les  plus   exigeantes    n'y 

puissent  rien  trouver  à  reprendre. 

La  devise  de  la  m.iison  :  Sempcr  Piil- 

chra,   toujours   jolie,   j)laira  aux    femmes 

et    les  séduira   lorsqu'elles   sauront    ipu 

la    maison    Champbaron     leur    donner;  1 

les    moyens     de     réaliser    cette      devise 

et    d'empêcher    la    disparition     de     leur 

beauté.  La  découverte  de  la  Georgine  fut 

une    véritable    révolution    dans    l'art    dt 

la  cosmétique  et  toutes  les  créations  dr 

la  maison,  dont  les  effets  sont  aussi   du- 
rables   qu'infaillibles,    sont    maintenant 


'.KOKCINK    11E    CllAMI  liAKON. 


upjiréciées    dans    le     monde     entier. 


I"      ARRONDISSEMENT 


53 


54  LA      VILLE      LUMIERE 

.^hlis  nous  voudrions  insister  surtout  sur  les  applications  qui  consistent  en 
des  soins  particuliers  donnés  aux  personnes  désirant  des  résultats  rapides.  Elles 
sont  faites  principalement  en  vue  de  faire  disparaître  les  rides,  la  couperose, 
les  taches  de  rousseur,  le  hâle.le  masque  de  grossesse,  etc.,  etc.  Ces  applications 
qui  sont  le  résultat  d'une  très  longue  expérience  et  qui  sont  basées  sur  les 
lois  de  l'hygiène  la  plus  rigoureuse,  ont  toujours  donné  satisfaction  à  celles 
qui  sont  venues  demander  à  Mme  Georgine  de  Champbaron  de  leur 
rendre  ou  de  leur  conserver  une  étemelle  jeunesse,  ainsi  qu'une  durable 
beaîité.  Les  personnes  ne  pouvant  se  rendre  chez  Mme  Georgine  de  Champbaron 
peuvent  elles-mêmes  se  faire  les  apphcations  de  ses  différents  produits  et  obtien- 
nent d'excellents  résultats. 

Ce  fut  là  —  le  témoignage  des  écrivains  est  bien  fait  pour  nous  en  con- 
vaincre —  la  constante  préoccupation  des  femmes.  «  Les  femmes,  dit  le  biblio- 
phile Jacob,  dans  un  curieux  petit  livre,  les  femmes,  à  quelque  époque,  à  quelque 
nation  qu'elles  appartiennent,  ayant  dans  leur  vie  im  but  essentiel,  celui  de  plaire, 
ont  évidemment  adopté  les  mille  moyens,  les  mille  secrets  qu'on  leur  a  proposés 
pour  étendre  ou  conserver  leur  empire.  »  La  science  de  la  cosmétique  remonte 
à  la  plus  haute  antiquité  et  nous  ne  pouvons  pas  entreprendre  son  histoire  sans 
risquer  d'entrer  en  de  trop  longs  développements. 

Nous  dirons  seulement  que  la  France  fut  de  tout  temps  maîtresse  en  cet 
art.  Les  Romaines  étaient  tributaires  des  Gaulois  pour  la  cosmétique  et 
c'était  de  Gaule  que  venaient  les  parfumeurs  les  plus  renommés  de  Rome.  Nos 
fées,  selon  la  légende,  avaient  le  pouvoir  de  concéder  une  éternelle  jeunesse  à 
qui  leur  plaisait  ;  Mélusine  et  l'enchanteur  Merlin,  de  leurs  mains  magiques, 
cueillaient  des  plantes  dans  les  bois  et  en  composaient  de  mer\-eilleux  spéci- 
fiques. 

Les  légendes  de  jadis  sont  devenues  en  quelque  sorte  les  réalités  d'aujour- 
d'hui. 

Au  251  de  la  rue  Saint-Honoré,  se  trouve  actuellement  le  Xouveau-Cirque, 
bâti  sur  l'emplacement  de  l'ancien  bal  Valentino. 

Suivons  la  rue  Saint-Honoré  jusqu'à  la  rue  Duphot,  qui  occupe  les  terrains 
où  s'élevait  jadis  le  couvent  des  Filles  de  la  Conception  fondé  en  1635  par  .\nne 
Peteau. 

Aux  numéros  7  et  9  se  trouve  le  restaurant  Prunier,  très  réputé  ]M)ur  ses 
luiîtres,  coquillages  et  poissons  de  mer. 

Cette  maison  eut  des  débuts  extrêmement  modestes  ;  c'était  en  1S72  un  tout 
petit  restaurant  connu  de  quelques  gourmets  seulement,  qui  venaient  y  déguster 
des  huîtres  avec  du  vin  blanc. 

Kn  1878,  un  .américain  montra  au  restaurateur  à  faire  son  premier  potage 
aux  huîtres,  et  sa  première  douzaine  d'huîtres  frites.  Ce  fut  une  révélation,  et 
le  i)()int  de  départ  d'une  foule  de  plats  aux  huîtres,  parmi  lesquels  le  filet  Boston 
s'est  créé  une  réputation  extraordinaire. 


I"      ARRONDISSEMENT 


55 


Aujourd'hui,  la  maison  n'a  rien  à  envier  aux  restaurants  de  poissons  les 
mieux  achalandés  de  New- York  et  de  Londres,  sans  compter  tout  ce  que  la  cui- 
sine parisienne  offre  de  ressources  aux  gourmets. 

On  trouve  les  espèces  d'huîtres  les  plus  diverses  :  américaines,  françaises, 
anglaises,  hollandaises,  soit  nature,  soit  cuites  en  accordance  avec  les  méthodes 
américaines,  mais  oii  la  science  culinaire  française  n'est  pas  sans  apporter  quelques 
perfectionnements.  C'est  im  coin  d'Amérique  importé  en  plein  Paris. 


MAISON     PRUNIER. 


POISSONNERIE. 


Chez  Prunier,  le  voyageur  gourmet  goûte  ses  premiers  escargots  de  Bour- 
gogne généralement  arrosés  de  vin  blanc  de  Pouilly  ou  Châbhs  pour  lesquels  la 
maison  s'est  taillé  une  réputation  solide,  car  la  cave  y  est  de  premier  choix.  On  y 
fait  également  des  plats  spéciaux  de  poissons  :  bouillabaisse,  homard  grillé, 
anguilles  au  vert,  qui  ont  le  plus  grand  succès.  Plusieurs  fois  représentée  au 
théâtre,  la  maison  est  restée  simple  et  d'un  accueil  affable.  C'est  le  rendez-vous 
des  Parisiens  et  étrangers  soucieux  de  bonne  cuisine  agréablement  dégustée  en 
bonne  compagnie.  Ajoutons,  ce  qui  a  son  prix,  qu'une  dame  seule  peut  parfaite- 
ment venir  déjeuner  ou  dîner  sans  aucun  risque  de  voisinage  gênant.  Les  prix  sont 
accessibles  à  toutes  les  bourses  ;  les  plats  et  les  vins  ont  leur  prix  marqué  sur  la 
carte,  et  le  client  est  à  l'abri  de  surprises  fâcheuses  au  moment  de  l'addition.  Il  y 
a  toute  une  série  de  petits  salons  particuliers  que  l'on  peut  se  faire  réserver  sans 
augmentation  de  prix. 


56 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


En  dehors  de  son  restaurant  où  l'on  soupe  couramment  après  le  théâtre  jusqu'à 
deux  heures  du  matin,  il  y  a  un  important  service  organisé  pour  l'expédition  et 

la  livraison  à  domicile 
des  huîtres  et  des 
plats  spéciaux  de  pois- 
sons. Près  de  quatre- 
vingts  porteurs  sil- 
lonnent constamment 
Paris  pour  livrer  et 
ouvrir  les  huîtres  à 
heure  fixe.  Des  voi- 
tures automobilesspé- 
cialement  aménagées 
livrent  toute  la  jour- 
née les  plats  de  ho- 
mards, de  soles,  de 
bouillabaisse,  d'an- 
guilles au  vert  tout 
chauds  à  domicile.  On  aura  une  idée  du  mouvement  de  cet  établissement  quand 
nous  dirons  (jne  la  v^ente  annuelle  dépasse  six  millions  d'huîtres.  La  maison  Pru- 
nier est  au  nombre  des  curiosités  typiques  qu'il  faut  visiter  en  passant  à  Paris. 
Nous  devons  noter  toutefois  que  l'établissement  ferme  de  juin  à  fin  août. 


CI1:k.    SALdN     J.' 


MAISON      l'Kl'MElJ.    IN 


\11IN      AT      I"     ÉIAC.I:. 


La  rue  Duphot  aboutit  au  boulevard  de  la  Madeleine,  ([ui  lui  ouvert  en  1676 
i>t  ipii  a  absorbé  la  rue  Basse-du-Kem])art. 

Au  numéro  8  du  boulevard  de  la  Madeleine,  se  trouvait  l'hôtel  d'Osmond, 
(jui  avait  été  bâti  i)ar  Brongniart  |)our  M.  de  Sainl-Foix,  trésorier  de  hi  marine. 


I"      ARRONDISSEMENT 


57 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


Dans  cet  hôtel  furent  donnés  par  la  suite  des  bals  dirigés  par  Musard,  qui 
eurent  une  très  grande  célébrité. 

Un  peu  plus  loin,  au  coin  de  la  rue  Caumartin  et  des  boulevards,  nous 
voyons  un  pavillon  assez  ancien  où  Mirabeau  habita  pendant  quelque 
temps. 

«  Mirabeau,  dit  Sainte-Beuve,  fut  la  première  grande  figure  qui  ou\'rit 
l'ère  des  Révolutions,  qui  traduisit  en  discours  et  en  actes  publics  ce  qu'avaient 
dit  les  livres. 

•«  Son  honneur  et  son  rachat  moral,  c'est  d'avoir  souffert,  d'avoir  été  homme 
en  tout,  non  seulement  par  ses  fautes,  par  ses  entraînements  et,  nommons  les 
choses  à  regret,  par  ses  vices,  mais  aussi  par  le  cœur  et  par  les  entrailles  ;  d'avoir 
été  pauvre  et  d'avoir  su  l'être  ;  d'avoir  été  père  et  d'avoir  pleuré  ;  d'avoir  été 
laborieux  comme  le  dernier  des  hommes  nouveau.x  ;  d'avoir  été  captif  et  per- 
sécuté et  de  n'avoir  point  engendré  le  désespoir  ;  de  ne  s'être  point  aigri,  d'avoir 
prouvé  sa  nature  ample  et  généreuse  en  sortant  de  dessous  ces  captivités  écra- 
santes à  la  fois  dans  toute  sa  force  et  dans  toute  sa  bonté.  » 

Au  numéro  7  du  boulevard  de  la  Madeleine,  nous  nous  arrêterons  devant 
les  merveilles  d'horlogerie  exposées  par  la  maison  Leroy,  qui  fut  fondée  au 
Palais -Royal  en  1785. 

Rappeler  l'histoire  de  cette  honorable  maison,  c'est  revivre  les  époques 
les  plus  brillantes  de  l'horlogerie  française.  Il  n'est  pas  un  souverain  passant  à 


LA     MAISON     LEROY    ET   c'".  —    VUE    INTÉRIEIRE. 


I"      ARRONDISSEME"NT 


59 


6o 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


Paris  qui  ne  rende  visite  à  MM.  Leroy,  et  qui  ne  rapporte  dans  ses  Etats  la  montre 
ou  la  pendulette  à  la  mode. 

Leurs  magasins  du  boulevard  de  la  I\Iadeleine  sont  d'un  goût  parfait. 
L'ccrin  vaut  la  parure.  Tout  est  soigné  et  artistique. 

Les  clironomètres  de  marine  Leroy  s'adressent  aux  hommes  de  science, 
comme  leurs  jolies  montres  de  luxe  s'adressent  aux  femmes  élégantes. 

Aussi  cette  maison  plus  que  centenaire  fiigure-t-elle  parmi  les  plus  brillantes 
dans  toutes  les  Expositions  françaises  et  étrangères. 

Tout  près  de  la  maison  Leroy,  au  numéro  ii,  nous  ne  pourrons  faire 
autrement  que  d'entrer  chez  La  Marquise  de  Sêvigné,  dont  l'aimable  patro- 
nage préside  aux  destinées  du  magasin  de  chocolat  de  Royat.  La  maison 
Rouzaud  n'est  installée  que  depuis  quelques  années  à  Paris  ;  mais  l'excellence 
de  ses  bonbons  et  le  charme  de  ses  magasins,  qui  furent  aménagés  avec  de 
grands  rafiinements  artistiques,  lui  donnèrent  bien  vite  droit  de  cité.  Le 
nom  de  la  Marquise  de  Sévigné  donne  à  cette  maison  une  grâce  spéciale  et 
très  évocatrice.  Le  charmant  portrait  de  celle  qui  fut  foute  grâce  et  tout  esprit 
nous  accueille  dès  l'entrée  et  nous  reçoit  dans  cette  maison  qu'elle  domine  de 
sa  présence. 

Le  médaillon  de  la  Marquise  s'encadre  de  boiseries  sculptées  reproduites  de 
Trianon  et  nous  contemplons  le  portrait  aux  grâces  surannées  de  l'aimable  habi- 


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A    LA    MAKQUISË    DE   SÉVIGNÉ.    —    VfE    ISTÉRIEUF 


I"      ARRONDISSEMENT 


6i 


■I>K   DE  si:\u.Ni:. 

i\     nr     MÉDAILI.DN. 


LA     VILLE      LUMIERE 

tuée  de  l'hôtel  de  Rambouillet  qui  disait  à  son 
cousin  Bussy-Rabutin  :  «  Je  suis  un  peu  fâchée  que 
vous  n'aimiez  pas  les  madrigaux.  Ils  sont  les  maris 
des  épigrammes  et  ce  sont  de  si  jolis  ménages  quand 
ils  sont  bons  ». 

La  Marquise  de  Sévigné  aurait  aimé  que  l'on 
adressât  lui  madrigal  au  charmant  magasin  auquel 
son  souvenir  a  porté  bonheur,  et  où  les  friandises 
semblent  certainement  meilleures,  savourées  dans  un 
tel  décor. 

En  dehors  de  son  magasin  du  boulevard  de  la 
Madeleine,  la  maison  de  Chocolat  de  Royat  qui  a 
obtenu  les  plus  hautes  récompenses  à  toutes  les  ex- 
positions, possède  des  surccursales  dans  maintes 
villes  de  France,  notamment  sur  la  Riviera,  à  Nice  et 
dans  toutes  les  stations  balnéaires  de  l'Auvergne. 

Au  deuxième  étage  du  numéro  13  du  boulevard 
de  la  Madeleine,  nous  voyons  la  maison  Bichot, 
maison  de  corsets  et  de  lingerie,  tenue  aujour- 
d'hui   par  Mme  Blanche  Mercedes. 

C'est    un    bel    appartement  gai    et   clair    avec 


MAISON     nr  AN(  111;    MKRcftni^S     (ANCIUNNe"    MAIMiN    UICHUl).     —    UN    SALON. 


I"      ARRONDISSEMENT 


63 


cinq    grandes    fenêtres     par     où    pénètre     toute     l'animation     du    boulevard. 

Dans  cet  appartement,  vécut  et  mourut  jadis  Marie  Duplessis,  celle  qui  fut, 

sous  le  nom  désormais  immortel  de  Marguerite   Gautier,  l'héroïne   de  la  Dame 


MAISON    BLANCHE    Mt 


aux  Camélias.  Cette  pièce  fournit  à  Alexandre  Dumas  fils  l'occasion  de  débuter 
au  théâtre  par  un  triomphe  éclatant.  «  Rien  de  plus  simple  que  cette  pièce,  a  dit 
Théophile  Gautier.  La  situation  est  toujours  la  même  depuis  le  commence- 
ment jusqu'à  la  fin.  Mais  un  souffle  amoureux  et  jeune,  mais  une  passion  ardente 
et  vraie  circule  dans  toute  la  pièce  et  donne  à  chaque  détail  un  attrait  sympa- 
thique. A  ce  mérite  se  joint  celui  d'une  observation  exacte  et  line.  Quant  à  l'idée, 
elle  est  vieille  comme  l'amour  et  éternellement  jeune  comme  lui.  Immortelle  his- 
toire de  la  courtisane  amoureuse,  tu  tenteras  toujours  les  poètes.  Le  grand  Gœthe 
lui-même  a  fait  descendre  le  dieu  Mahaba  dans  le  lit  banal  de  la  bayadère.  » 

Dans  la  réalité,  plus  triste  que  la  légende,  Alexandre  Dumas  n'arriva  pas  assez 
tôt  pour  voir  vivante  encore  celle  qu'il  aimait  :  la  vie  fut  plus  dramatique  que  le 
roman.  C'est  dans  cet  appartement  que  l'on  vendit  les  meubles,  les  bijoux,  les  den- 
telles et  toutes  les  fanfreluches  de  la  pauvre  Dame  aux  Camélias.  Nous  y  évo- 
quons facilement  l'image  de  cette  femme  à  laquelle  il  doit  être  beaucoup  pardonné 
parce  quelle  a  beaucoup  aimé,  au  miheu  de  tout  ce  luxe  gracieux,  souriant  et 
aimable  de  linge  aux  fines  batistes,  pantalons  de  dentelles,  chemises  ouvragées, 
jupons  légers  et  soyeux,  déshabillés  et  peignoirs  suggestifs,  combinaisons. 


64  LA      VILLE      LUMIERE 

j\Ime  Blanche  Mercedes  a  depuis  deux  ans  donné  à  l'ancienne  maison  Bichot 
une  extension  considérable. 

Les  grands  couturiers  lui  en\'oient  leurs  clientes  pour  qu'elle  leur  donne 
la  fine  et  élégante  silhouette  à  la  mode  grâce  à  son  ingénieux  corset  en  jersey  de 
soie,  si  mince,  si  souple,  si  léger  que  les  femmes  qui  le  portent  ont  l'apparence 
de  ne  point  avoir  de  corset. 

Puis  ce  sont  les  corsets  de  batiste,  les  corsets  de  dentelle  pour  l'été,  les  cor- 
sets pour  le  sport,  s])éciaux  pour  l'équitation  et  pour  l'auto,  le  corset  courant  en 
coutil,  ainsi  qu'un  corset  médical  qui,  tout  en  satisfaisant  à  toutes  les  règles 
prescrites  par  le  médecin  n'enlève  rien  de  l'esthétique  féminine.  Savoir  donner 
aux  femmes  une  hgne  absolument  idéale,  sans  qu'elles  soient  gênées  en  aucune 
sorte  et  leur  laisser  conserv-er  la  plus  complète  liberté  de  mouvements,  c'est  en 
cela  que  consiste  l'art  si  spécial  du  corset. 

Mme  Blanche  Mercedes  fait  aussi  de  très  jolies  robes  de  lingerie  et  de  char- 
mants modèles  de  blouses  très  appréciés  de  toute  son  élégante  clientèle,  parmi 
laquelle  on  compte  de  nombreuses  Américaines  du  Nord  et  du  Sud,  clientes  d'Au- 
triche, d'Allemagne,  etc.,  l'aristocratie  et  la  bourgeoisie  françaises.  L'on  est  sûr 
de  trouver  chez  elle  le  plus  grand  raffinement  et  le  goût  le  plus  parfait.  Elle  vient 
depuis  peu  de  temps  d'inaugurer  à  Berlin  une  succursale  de  sa  maison  de  Paris 
qui  est  en  voie  de  prendre  un  très  grand  développement. 

Quittons  le  boulevard  de  la  Madeleine,  et  par  la  rue  Cambon,  ouverte  sur 
l'emplacement  de  l'hôtel  du  maréchal  de  Luxembourg,  prenons  la  rue  Saint-Ho- 
noré  que  nous  suivrons  jusqu'à  la  rue  Castiglione. 

Cette  rue,  où  nous  \-oyons  l'hôtel  Dominici,  une  des  maisons  les  plus  anciennes 
et  les  plus  réputées  du  quartier,  est  très  spacieuse  et  fort  plaisante.  Elle  possède 
deux  qualités  qui  d'habitude  ne  sont  que  très  rarement  réunies  :  elle  est  à  la  fois 
gaie  et  tranquille. 

Elle  a  remplacé  l'ancien  passage  des  Feuillants,  ruelle  tortueuse  seriwntant 
entre  le  couvent  des  Capucins  et  le  couvent  des  Feuillants,  qui  était  en  1792  la 
seule  voie  reliant  la  place  Vendôme  aux  Tuileries. 

La  rue  Castiglione  fut  créée  sur  les  terrains  occupés  par  l'ancien  couvent  des 
Feuillants  et  une  partie  du  manège  des  Tuileries. 

L'hôtel  Dominici,  qui  fut  fondé  en  1856  et  qui,  depuis  lors,  a  subi  de  nom- 
breuses transformations,  est  merveilleusement  situé  entre  le  jardin  des  Tuileries 
et  l'Opéra,  et  se  trouve  à  la  fois  au  centre  des  affaires  et  des  théâtres. 

Il  a  la  clientèle  la  plus  choisie.  Il  a  eu  l'honneur  de  compter  au  nombre  de  ses 
hôtes  :  feue  Sa  Majesté  l'Impératrice  d'Autriche,  sa  sœur  l'ex-reine  de  Naples, 
la  duchesse  d'Alençon,  et  tant  d'autres  qui  ont  aimé  rencontrer  à  l'hôtel  Domi- 
nici tout  le  luxe  qu'ils  peuvent  souhaiter  ainsi  que  l'urbanité  la  plus  exquise. 

De  très  grands  égards  sont  recommandés  au  personnel,  et  la  clientèle  de 
l'hôtel  Dominici  n'a  jamais  eu  qu'à  se  louer  de  la  tenue  parfaite  de  la  maison. 

L'hôtel  possède  des  appartements  particuliers  jiourvus  de  tout  le  confort 


1er      ARRONDISSEMENT 


65 


66 


LA      VILLE      lAMlERE 


llMlhl.      la'MIMCl. 


moderne,  et  aménagés  de  la  façon  la  plus  artistique  avec  des  meubles  et  des  déco- 
rations de  grand  style.  Le  restaurant,  les  salons  de  correspondance,  les  salons  de 
lecture  et  le  fumoir  situés  au  rez-de-chaussée  sont  installés  avec  un  très  grand  luxe. 

Au  numéro  4  de  la  rue  Castiglione,  se  trouve  la  maison  Giraud,  dont  le  suc- 
cesseur est  M.  Campedieu.  C'est  une  grande  maison  de  lingerie  qui  a  été  installée  à 
Paris  depuis  de  longues  années.  Elleoccupe-tout  l'immeuble  portant  le  numéro  4  de 
la  rue  Castiglione  où  elle  possède  au  rez-de-chaussée  un  très  beau  et  très  vaste 
magasin.  Aux  étages  supérieurs  sont  situés  de  fort  luxueux  salons  d'essayage 
ainsi  que  tous  les  atehers.  La  maison  (iiraud-Campedieu  s'est  fait  la  spécialité 
de  tout  ce  qui  concerne  la  lingerie. 

On  sait  l'importance  con3idérable  que  cette  industrie  a  prise  depuis  quelque 
temps  et  les  raffinements  de  luxe  qui  y  sont  apportés.  Nous  a\-ons  ipielque  peu 
ciiangé  les  usages  des  anciens  qui  ne  portaient  généralement  jias  de  linge  sur  la 
peau.  La  timique  de  lin  des  Grecs  était  portée  sur  un  premier  vêtement  de  laine. 
Ce  vêtement  de  laine,  ou  tunique,  avait  à  peu  près  la  même  forme  que  la  che- 
mise moderne,  comme  on  le  voit  notamment  sur  un  vase  étrusque  où  est  repré- 
sentée une  femme  quittant  sa  chemise  pour  entrer  au  bain.  C'est  beaucoup  plus 
tard  seulement,  à  la  fin  de  l'empire  romain,  que  l'on  commença  à  se  vêtir  de  che- 
mises de  lin  et  cet  usage  se  répandit  bientôt  dans  toute  l'Europe.  Mais  pendant 
longtemps  les  chemises  furent  un  objet  exclusivement  de  luxe  et  non  de  néces- 


I"      ARRONDISSEMENT 


67 


68  LA     VILLE      LUMIERE 

site  comme  aujourd'hui.  On  offrait  des  chemises  à  la  Vierge  comme  on  hii  offrait 
des  bijoux  et  des  étoffes  précieuses.  A  l'éghse  Notre-Dame  de  Paris,  on  les  sus- 
pendait près  du  pupitre  où  l'on  chantait  l'évangile. 

La  chemise  n'était  si  bien  qu'un  vêtement  de  lu.xe  qu'on  la  retirait  au  moment 
de  se  mettre  au  lit  pour  éviter  de  l'user.  L'usage  de  coucher  sans  chemise,  qui 
dura  jusque  vers  le  xvi^  siècle,  venait  de  l'antiquité;  l'expression  coucher  nu 
à  nue  est  très  fréquente  chez  les  anciens  poètes.  Eutrapel,  dans  ses  Contes,  parlant 
d'une  promesse  ridicule  ou  impossible  à  tenir,  dit  qu'elle  ressemble  à  celle  d'uni- 
mariée  qui  s'engagerait  à  entrer  au  lit  en  chemise. 

Le  hnge  actuel  est  devenu  tellement  gracieux  et  joli,  avec  ses  garnitures  com- 
pliquées, la  finesse  de  ses  linons  et  de  ses  dentelles,  l'art  merveilleux  de  ses  broderies 
qu'il  constitue  ]K)ur  la  femme  la  plus  seyante  des  parures.  Si  nous  voulons  nous 
en  rendre  comi)te,  nous  n'aurons  qu'à  admirer  les  délicieux  trousseaux  exécutés 
par  la  maison  Giraud-Campedieu,  dans  lesquels  nous  pourrons  voir  les  plus  jolis 
modèles.  Ils  comprennent  tout  le  hnge  de  corps,  le  linge  de  maison,  le  linge  de 
table  le  plus  riche,  les  draps  de  lit  brodés  avec  l'art  le  plus  fin  et  le  plus  parfait. 

La' maison  exécute  aussi  des  robes  de  lingerie  façonnées  de  fort  jolie  manière, 
des  blouses  parées  de  broderie  et  de  dentelles,  des  déshabillés  extrêmement  élé- 
gants qui  ajoutent  à  la  séduction  de  la  femme,  et  enfin  les  layettes  et  les  garni- 
tures de  berceaux. 

La  maison  Giraud-Campedieu  s'honore  de  la  clientèle  la  plus  distinguée  tant 
àParis  qu'àCannes  où  elle  possède  une  merveilleuse  succursale,  rue  d'Antibes,  33. 

En  suivant  la  rue  Castiglione,  nous  arrivons  à  la  place  Vendôme,  créée  par 
Mansard  sur  l'emplacement  de  l'ancien  couvent  des  Capucines  et  de  l'hôtel  de 
Vendôme  qui  appartenait  à  César  de  Vendôme,  fris  naturel  de  Henri  IV  et  de 
Gabrielle  d'Estrées. 

La  place  Vendôme  se  dénomma  d'abord  place  des  Conquêtes,  puis  place  Louis- 
le-Grand,  à  cause  de  la  statue  colossale  de  'Louis  XI\',  œuvre  de  Girardon,  cjui  en 
occupait  le  centre  et  qui  fut  remplacée  en  1805  par  la  colonne  d'Austerlitz.  fnndur 
avec  le  bronze  de  douze  cents  canons  pris  aux  Autrichiens  et  aux  Russes. 

Le  véritable  nom  de  cette  colonne  est  celui  d'Austerlitz  ou  de  la  (irande- 
Armée  ;  c'est  du  moins  celui  que  lui  avait  donné  Napoléon  pr  ;  mais  on  a  persisté 
néanmoins  à  lui  donner  le  nom  de  la  place  où  elle  se  dresse.  Elle  reproduit  les 
proportions  de  la  colonne  Trajane  qui  lui  a  servi  de  modèle,  avec  cette  différence 
toutefois  que  la  colonne  Trajane  est  en  marbre,  tandis  que  celle-ci  est  en  pierre 
revêtue  de  bronze  fondu,  construction  originale  que  l'on  n'avait  jamais  essayéi' 
encore  pour  une  œuvre  de  ces  dimensions.  Sa  hauteur  est  de  quarante-huit 
mètres  cinquante  y  compris  le  piédestal  et  la  statue.  Une  spirale  de  bas-reliefs, 
dont  tous  les  personnages  et  les  accessoires  reproduisent  les  costumes  militaires 
et  les  armes  de  l'Empire,  déroule  autour  du  fût  les  faits  d'armes  de  la  campagne 
de  1805.  Ces  bas-reliefs  sont  reliés  entre  eux  par  un  cordon  sur  lecpicl  est  inscritr 
en  relief  l'action  ou  la  scène  guerrière  que  représente  le  dessin. 


I"      ARRONDISSEMENT  69 

Le  16  mai  1871,  la  colonne  fut  abattue  par  ordre  de  la  Commune,  sous  la 
surveillance  du  peintre  Courbet.  Elle  fut  réédifîée  en  1876. 

La  colonne  Vendôme  a  maintes  fois  inspiré  les  poètes  et  les  chansonniers. 
L'un  des  plus  célèbres  poèmes  est  ïode  à  la  Colonne  de  Victor  Hugo.  C'est  là  qu'il 
faut  chercher  à  comprendre  le  sentiment  qui  animait  les  Français  de  la  Restau- 
ration «  en  regardant  la  colonne  »,  comme  dit  la  chanson  fameuse  d'Emile  Debraux. 
Voici  l'une  des  strophes  de  l'ode  de  Victor  Hugo  : 

«  O  monument  vengeur,  trophée  indélébile, 
Bronze,  qui  tournoyant  sur  ta  base  immobile, 
Semblés  porter  au  ciel  ta  gloire  et  ton  néant  ; 
Et  de  tout  ce  qu'a  fait  une  main  colossale. 
Seul  es  resté  debout,  ruine  triomphale 
De  l'édifice  d'un  géant.    » 

La  place  Vendôme  est  entourée  d'hôtels  qui  datent  de  la  fin  du  xyii*^  et  du 
xviii'^  siècle. 

Elle  fut  dessinée  et  édifiée  par  Mansard  et  Boffrand;  l'Etat  ne  se  chargea 
alors  que  de  la  construction  des  façades,  laissant  aux  particuliers  le  soin  de  cons- 
truire leurs  hôtels  comme  ils  l'entendraient. 

La  place  Vendôme  est  carrée,  mais  présente  néanmoins  des  pans  coupés  à 
chaque  angle  et,  par  le  fait,  huit  façades.  La  décoration  de  ces  façades  se  com- 
pose d'un  ordre  corinthien  élevé  sur  un  soubassement.  Au-dessus  de  l'entable- 
ment corinthien  sont  des  lucarnes  de  pierre  de  formes  variées.  Les  pans  coupés 
angulaires  se  composent  d'un  avant-corps  de  trois  arcades  et  de  deux  arrière- 
corps  d'une  arcade  chacun.  Le  tout  couronné  de  frontons  est  d'un  effet  magistral. 

Les  hôtels  qui  environnent  la  place  Vendôme  furent  bâtis  pour  la  plupart 
pour  le  compte  de  fermiers  généraux.  Ils  sont  restés  absolument  intacts  et  sont 
tous  d'une  splendeur  princière.  Ils  furent  habités  par  des  personnages  importants 
qui  appartiennent  tous  plus  ou  moins  directement  à  l'histoire.  Aussi  nous  semble- 
t-il  intéressant  de  faire  le  tour  de  l'ancienne  place  des  Conquêtes  et  de  nous  attar- 
der quelques  instants  à  chacun  des  immeubles  qui  l'entourent.  Ils  valent  tous 
la  peine  d'être  cités  en  raison  de  leur  imposante  magnificence. 

Les  hôtels  portant  actuellement  les  numéros  4,  6  et  8,  appartenaient  autrefois 
au  fermier  général  Delpech.  Que  de  somptuosités  et  de  merveilles  durent  s'en- 
tasser dans  ces  salons,  puisqu'ils  appartenaient  à  l'un  de  ceux  qui  possédaient,  à 
titre  de  baux,  tous  les  revenus  de  la  France.  On  sait  que  les  fermiers  généraux,  au 
nombre  de  quarante  d'abord,  puis  de  soixante,  touchaient  les  droits  sur  les 
gabelles,  les  aides;  les  tabacs,  les  octrois,  etc.,  moyennant  une  redevance  annuelle 
de  cent  quatre-vingts  millions  au  trésor.  On  sait  aussi  les  fortunes  colossales 
que  la  plupart  des  fermiers  généraux  édifièrent. 

Il  ne  sera  pas  difficile  de  se  faire  une  idée  du  luxe  qui  pouvait  régner  jadis 
dans  cet  hôtel  en  visitant  les  salons  qui  furent  récemment  installés  au  premier 
étage  par  Badin.  Mais  voyons  auparavant  l'historique  de  l'immeuble. 


70  LA      \ILLE      LU:\IIÈRE 

Le  14  septembre  1714,  Jean-Pierre  de  Montigii}'  de  Saint- Victor  consentait 
en  faveur  de  Paul  Delpech  une  vente  «  au  sujet  d'une  place  à  bastir  sistuée  place 
Louis-le-Grand,  ayant  cinq  arcades  de  face  sur  la  place  et  faisant  partie  de  celles 
qui  composaient  ci-devant  l'hostel  de  Vendôme  de  Lancret,  emplacement  des 
Filles  de  la  Passion,  dites  Capucines  ». 

La  vente  comprenait  à  la  fois  le  terrain  et  la  construction  de  la  façade  déjà 
existante,  avec  obligation  de  ne  pas  altérer  les  ornements,  décorations  et  dessins 
exécutés  par  l'architecte  Mansard  sur  la  dite  façade.  Elle  fut  consentie  moyennant 
le  {îrix  de  quarante-deux  mille  livres. 

Après  la  mort  du  fermier  général,  l'hôtel  devint  la  possession  de  sa  veuve 
Mme  Madeleine  de  Mduchy  ;  ses  enfants  n'en  conservèrent  pas  la  propriété  et 
l'hôtel  fut  licite  en  1766. 

En  1771,  il  devint  la  possession  de  Lepeletier  de  Saint-Fargeau,  dont  le 
neveu  fut  tué  au  Palais-Roj'al  après  avoir  voté  la  mort  de  Louis  XVL  Lepe- 
letier de  Saint-Fargeau  habita  cet  hôtel  avec  sa  fîlle  la  belle  princesse  de  Chi- 
may,  connue  à  la  cour  sous  le  galant  surnom  de  la  Dame  de  Volupté. 

lùi  1813,  la  famille  Lepeletier  de  Saint-Fargeau  vendit  l'hôtel  à  M.  Loui^ 
Marie  Legé,  ancien  notaire.  .\  la  mort  du  fils  de  celui-ci,  l'hôtel  devint  la  pro- 
priété de  la  Société  du  Crédit  Mobilier,  puis  de  ]\1.  La  Chambre,  qui  y  apporta  les 
restaurations  nécessaires  et  les  transformations  actuelles. 

Nous  aurons  la  curiosité  de  visiter  l'hôtel  de  Delpech,  occupé  aujourd'luii 
par  la  maison  de  couture  Badin.  Nous  pénétrons  d'abord  dans  le  petit  salon  de 
réception  du  rez-de-chaussée,  puis  dans  l'appartement  du  premier  étage.  L'en- 
trée est  imposante  :  c'est  une  longue  galerie  qui  semble  avoir  été  faite  tout  exprès 
pour  les  fêtes  et  les  réceptions  somptueuses.  Le  mur  du  fond  entièrement  tapissé 
de  glaces  donne  l'illusion  que  la  galerie  se  prolonge  indéiiniment.  Le  grand  salon 
du  milieu,  encadré  par  deux  salons  plus  petits,  donne  l'impression  de  quelque 
appartement  royal  précieusement  conserve  dans  un  musée.  Les  boiseries,  les  tru- 
meaux, les  motifs  d'ornementation  sculptés,  qui  ornent  les  dessus  des  portes, 
les  lustres,  l'ameublement,  les  panneaux  peints  qui  décorent  le  mur  du  fond 
datent  de  l'époque  où  l'iiôtel  fut  construit,  c'est-à-dire  du  couuuencement  du 
xviiie  siècle. 

Les  plafonds  et  les  murs  sont  élincelants  d'ors  vi  de  peintures.  L'hôtel  lui 
édifié  au  moment  où  le  style  Louis  XI\',  souvent  un  j)eu  lourd,  subissait  un.' 
lente  évolution.  Il  se  transformait  peu  à  peu,  et  le  style  Louis  X\'  plus  gracieux 
devait  lui  succéder  bientôt.  C'est  alors  qu'on  supprime  les  solives  apparentes  des 
plnnchers  et  qu'on  les  revêt  de  ces  plafonds  qui  donnent  tant  de  grâce  aux  appar- 
tements. On  les  décore  de  frises  et  de  toutes  sortes  d'ornements  agréables.  .\u 
lieu  de  ces  tableaux  et  de  ces  énormes  bas-reliefs  que  l'on  plaçait  sur  les  chemi- 
nées, on  les  décore  de  glaces  qui  par  leur  répétition  avec  celles  qu'on  leur  oppose 
forment  des  tableaux  mouvants  qui  grandissent  et  animent  les  apjxirtements. 
Lfs  glaces  qui  se  rellètent  l'une  l'autre  dans  les  salons  de  M.  Badin,  leur  donnent 


I^'-      ARRONDISSEMENT 


72 


LA     VILLE      LUMIERE 


un  air  de  gaieté  et  de  magnilicence,  et  le  soir,  les  lustres  allumés  font  un  effet 
magique.  Du  dehors,  l'on  aperçoit  de  très  loin  cet  appartement  qui  ruisselle  de 
l'éclat  des  lumières. 

Les  larges  fenêtres  des  salons  s'ouvrent  sur  le  noble  décor  de  la  place  ^'en- 
dôme,  et  dans  ce  cadre  évocateur  notre  esprit  se  reporte  tout  naturellement  aux 
splendeurs  des  siècles  passés. 

De  l'autre  côté  de  la  galerie,  nous  trouvons  l'ancienne  salle  à  manger  restée 
intacte,  où  viennent  s'étaler  à  présent  les  manteaux  et  les  fourrures,  puis  à  la 
suite  de  la  galerie,  les  salons  d'essayage  décorés  par  de  charmantes  gravures 
anciennes.  Les  unes  représentent  des  coins  disparus  du  Paris  d'autrefois,  tandis 
que  les  autres  nous  offrent  de  pittoresques  silhouettes  oii  l'on  s'amuse  à  contem- 
pler les  modes  de  jadis.  L'on  voit  que  M.  Badin  a  apporté  dans  les  moindres  détails 
un  très  grand  souci  d'art  et  un  goût  parfait.  Les  femmes  sont  certaines  qu'vm  tel 
artiste  saura  toujours  adapter  à  leur  beauté  les  toilettes  et  les  ornements  qui 
pourront  le  mieux  leur  convenir. 

Le  numéro  lo,  occupé  aujuurd'luii  par  les  couturiers  ^lartial  et  Armand, 
formait  •  jadis    l'hôtel    d'Aubert,    receveur   général    de    Caen. 


MAISON     MARTIAL     ET     ARMAND. 


En  1716,  après  la  mort  de  Louis  Xl\'.  lorsiiu'ou  trouva  dans  les  caisses  du 
Trésor  un  déficit  de  plus  de  quatre-vingts  millions,  Aubert  fut  condamné  à  resti- 
tuer ;\  l'Etat  une  grande  partie  de  la  fortune  qui  lui  avait  servi  à  édifier  le  somp- 


I"      ARRONDISSEMENT 


73 


tueux  hôtel  que  nous  pouvons  voir  actuellement.  C'est  là  que  mourut  Chopin, 
le  17  octobre  1849,  pendant  que  la  comtesse  Delphine  Potocka,  à  la  prière  de  l'ar- 
tiste expirant,  chantait  l'air  de  Siraddla  et  un  psaume  de  Marcello,  n  C'était  à  la 


MAISON      MARTIAL      KT 


GRAND     SALC 


tombée  de  la  nuit  :  tous  les  assistants  brisés  d'émotion,  à  genoux,  sanglotaient 
et  la  voix  merveilleuse  chantait  toujours,  berçant  ce  mourant  sublime.  » 

Mlle  Eugénie  de  IMontijo,  plus  tard  Impératrice  des  Français,  demeura 
dans  cet  hôtel,  et  c'est  là  que  le  futur  empereur  Napoléon  III  la  vit  pour  la  pre- 
mière fois. 

La  maison  Martial  et  Armand  a  succédé  à  ces  hôtes  illustres.  Les  luxueux 
salons  sont  décoi'és  de  boiseries  anciennes  et  de  motifs  sculptés  de  style  Louis  XIV. 

Dans  le  grand  salon  du  milieu,  ainsi  que  clans  les  deux  petits  salons,  nous 
admirons  de  très  belles  boiseries  dorées,  et  un  remarquable  lustre  de  bronze  qui 
figura  à  l'Exposition  de  1900.  Ce  lusti'e,  ainsi  que  les  appliques,  les  candélabres  et 
les  deux  lustres  semblables,  mais  de  moindres  dimensions,  qui  se  trouvent  dans 
les  petits  salons,  sont  des  reconstitutions  exactes  de  modèles  anciens. 

Tous  les  salons  d'essayage  donnent  sur  la  grande  cour  d'honneur  de  l'hôtel. 

Les  appartements  du  receveur  général  Aubert,  au  temps  de  sa  plus  grande 
magnificence-,  ne  virent  certes  pas  défiler  plus  de  jolies  femmes  et  plus  de  mer- 


74 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


veilleuses  toilettes  que  celles  qui  sout  créées  aujourd'hui  par  .MM.  .Martial  et 
Armand  pour  le  plaisir  exquis  de  nos  yeux  et  pour  l'émerveillement  des 
femmes. 

La  maison  Martial  et  Armand  possède  également  rue  de  la  Pai.K,  au  nu- 
méro 13,  un  délicieux  magasin  qui  vient  d'être  complètement  reconstruit  et 
transforme  sous  la  direction  artistique  de  M.  Armand.  Ce  magasin,  décoré  inté- 
rieurement de  colonnes,  et  meublé  dans  le  plus  pur  style  Louis  XVI,  présente 


charmants  modèles  attirent  invincibK 


rue  de  la  Paix  trois  devantures  dont 
nient  les  regards. 

Le  14  est  l'ancien  hôtel  de  Claude  Paparel,  trésorier  des  guerres,  qui  fut 
condamné  à  mort  pourconcussions.il  ne  fut  pas  exécuté  et  sa  peine  fut  commué'e 
en  celle  de  la  détention  perpétuelle. 

Le  numéro  16,  après  avoir  été  habité  par  le  financier  Hertaut,mort  en  1716, 
fut  occupé  par  le  célèbre  physicien  Mesmer,  qui  fit  courir  tout  Paris  avec  son 
baquet  magnétique. 

Ce  fut  dans  les  derniers  mois  de  l'année  1778  que  Mesmer,  médecin  alL- 
mand,  auteur  de  la  doctrine  du  magnétisme  animal,  imagina  son  fameux  baquet. 
Il  se  trouvait  alors  à  l'apogée  de  sa  célébrité  et  chaque  jour  \()\ait  augmenter  la 
«•lientèle  que  de  prétendues  guérisons  lui  avaient  faite.  Ne  pouxant  plus  magné- 


I"      ARRONDISSEMENT  75 

tiser  ses  malades  individuellement,  il  eut  l'idée  de  les  distribuer  en  groupes  de 
dix  ou  quinze  personnes,  auxquelles  il  administrait  collectivement  des  passes 
salutaires.  Dès  ce  moment  l'affluence  devint  énorme  à  ces  séances  et  tout  le 
monde  ne  pouvait  trouver  de  place  autour  du  merveilleux  baquet.  Il  fallait  se 
faire  inscrire  longtemps  à  l'avance  et  bientôt  la  mode  vint  de  retenir  le  baquet 
pour  une  soirée,  absolument  comme  on  retient  aujourd'hui  une  loge  à  l'Opéra. 

Voici  la  description  que  nous  trouvons  de  ce  fameux  baquet  : 

Au  milieu  d'une  salle  éclairée  par  un  demi-jour,  se  trouvait  une  cuve  en 
bois  de  chêne,  haute  d'environ  cinquante  centimètres  et  ayant  un  diamètre  de 
près  de  deux  mètres.  Cette  cuve  était  fermée  par  un  couvercle,  de  sorte  que  vue 
extérieurement,  elle  avait  l'apparence  d'une  table  circulaire.  Elle  était  remplie 
d'eau  jusqu'à  une  certaine  hauteur  et  contenait  au  fond  un  mélange  de  limaille 
de  fer  et  de  verre  pilé.  Sur  ces  substances  étaient  couchées  des  bouteilles  pleines 
d'eau  qui,  rangées  symétriquement  autour  de  la  caisse,  avaient  leurs  goulots 
tournés  vers  le  centre  de  celle-ci  ;  d'autres  bouteilles  également  pleines  d'eau, 
mais  disposées  en  sens  inverse,  partaient  du  centre  et  rayonnaient  vers  la  cir- 
conférence. Le  couvercle  était  percé  de  trous  par  lesquels  sortaient  un  égal 
nombre  de  tiges  de  fer,  dont  une  des  extrémités  plongeait  dans  l'eau,  tandis  que 
l'autre,  terminée  en  pointe,  se  recourbait  et  était  destinée  à  être  tenue  par  les 
malades. 

Les  patients,  assis  sans  mot  dire  autour  du  baquet,  tenaient  chacun  une 
des  tiges  dont  ils  appliquaient  la  pointe  sur  la  partie  malade  et  attendaient  l'agent 
mystérieux  qui  devait  les  guérir.  Mesmer  prétendait,  en  effet,  que  la  cuve  était 
le  réservoir  où  venait  s'accumuler  le  magnétisme  animal,  la  panacée  par  excel- 
lence, qui  venait  pénétrer  ensuite  dans  le  corps  des  malades  pour  y  apporter  la 
santé  !  Afin  de  faciliter  l'action  du  fluide,  les  malades  communiquaient  entre  eux 
au  moyen  d'une  longue  corde  qui  partant  du  baquet  leur  entourait  le  corps.  De 
plus,  pour  qu'ils  puissent  entièrement  participer  à  la  communion  magnétique, 
Mesmer  les  soumettait  à  des  passes  et  à  des  attouchements.  Il  appuyait  sur  la 
partie  malade  une  baguette  de  fer  qu'il  tenait  à  la  main  et  qui  avait  passé  pour 
avoir  la  propriété  de  concentrer  le  fluide  dans  sa  pointe. 

Pour  compléter  la  mise  en  scène,  un  harmonica  était  placé  dans  un  des  coins 
de  la  salle  et  jouait  des  airs  variés. 

Les  effets  produits  sur  les  malades  rangés  autour  du  baquet  étaient  des  plus 
variables.  Quelques-uns  n'éprouvaient  rien;  chez  d'autres  l'action  magnétique  se 
manifestait  par  des  éclats  de  rire,  des  bâillements,  des  frissons  ou  des  sueurs  ; 
d'autres  enfin  étaient  agités  par  des  convulsions  d'une  violence  extrême  qui 
duraient  parfois  pendant  des  heures.  Les  femmes  surtout  y  étaient  sujettes. 
Quelques-unes  poussaient  des  gémissements  douloureux,  entrecoupés  de  pleurs 
et  de  sanglots.  Au  milieu  de  la  foule  épileptique,  Mesmer  se  promenait  en  habit 
lilas,  armé  de  sa  baguette  magique  qu'il  étendait  sur  les  individus  réfractaires 
ou  sur  ceux  qui  avaient  des  crises  trop  violentes.  Il  calmait  leurs  convulsions  en 


76  LA      VILLE      LUMIERE 

leur  prenant  les  mains,  en  leur  touchant  le  front  ou  opérait  sur  eux  avec  les 
mains  ouvertes  et  les  doigts  écartés  en  croisant  et  décroisant  les  bras  avec  une 
rapidité  extraordinaire.  Il  prenait  les  plus  furieux  à  bras  le  corps  et  emportait 
ces  énergumènes  dans  une  pièce  voisine  dite  salle  des  crises  ou  l'enfer  des  convul- 
sions, dont  les  murs  et  les  parquets  soigneusement  matelassés  permettaient  aux 
malades  de  se  livrer  à  tous  leurs  ébats  sans  danger  de  se  blesser. 

Mesmer  avait  organisé  quatre  appareils  dans  son  hôtel  de  la  place  Ven- 
dôme, trois  pour  les  riches  ovi  il  opérait  lui-même  et  un  pour  les  pauvres  où  il  se 
faisait  remplacer  par  son  valet.  L'histoire  ne  dit  pas  si  les  pauvres  guérissaient 
aussi  bien  que  les  riches. 

Bientôt  l'affluence  devint  si  grande  que  le  fameux  magnétiseur  fut  obligé 
de  transporter  son  établissement  dans  le  quartier  Montmartre.  A  un  moment 
donné,  voulant  mettre  son  remède  à  la  portée  de  tout  le  monde,  il  disposa  sur  le 
boulevard,  à  l'extrémité  de  la  rue  de  Bondy,  un  arbre  qui  devait  avoir  les  mêmes 
vertus  que  le  baquet.  Et  la  naïveté  des  malades  fut  telle  que  l'on  \-it  des  mil- 
liers d'individus  venir  se  serrer  contre  cet  arbre  et  attendre  avec  conviction  la 
guérison  .de  leurs  maux. 

Pendant  quelque  temps  la  manie  des  baquets  devint  générale  en  France  et 
Mesmer,  comme  on  peut  le  croire,  eut  de  nombreux  concurrents.  Cependant, 
vers  1785,  lés  esprits  furent  quelque  peu  désabusés  ;  un  revirement  se  ût  dans 
l'opinion  publique,  et  Mesmer  quitta  la  France  au  milieu  de  l'indignation  générale. 

Les  numéros  18  et  20  de  la  place  Vendôme,  où  nous  remarquons  aujourd'hui 
la  maison  Dœuillet,  étaient  réunis  pour  former  l'hôtel  du  duc  de  La  \'icuville, 
surintendant  des  finances  et  grand  fauconnier  de  la  couronne. 

En  1780,  cet  hôtel  fut  habité  par  Millon  Dainval,  receveur  général  des  finances 
qui  émigra  sous  la  Révolution.  Quelque  temps  après  il  devint  la  propriété  de  la 
baronne  de  Feuchères,  qui  le  vendit  au  grand  banquier  Aguado  de  Las  Marismas. 
Ce  dernier  qui  avait  commencé  par  suivre,  .avec  distinction,  la  carrière  militaire 
et  avait  été  l'aide  de  camp  du  maréchal  Soult  quitta  le  service  en  1815  pour  se 
lancer  à  Paris  dans  des  entreprises  commerciales  dont  les  puissantes  relations 
de  sa  famille  en  Espagne  lui  facilitèrent  le  succès.  Nommé,  en  1823,  agent  financier 
de  l'Espagne  à  Paris,  il  reçut  de  Ferdinand  VII  un  grand  nombre  de  conces- 
sions industrielles  et  le  titre  de  marquis  de  Las  ]\Iarismas.  Ce  fut  lui  qui  négocia 
les  emprunts  espagnols  de  cette  époque.  Quand  il  mourut,  il  possédait  une  for- 
tune estimée  à  plus  de  soixante  millions  et  une  magnifique  galerie  de  tableaux 
dont  Gavarni  a  publié  1rs  dessins  et  qui  était  exposée  dans  son  hôtel  de  In  place 
N'cndômc. 

Le  Cercle  de  l'Union,  dit  des  A/ /r/j^ows,  occupa  l'immeuble  jjendant  quelque 
temps.  Deux  locataires  lui  succédèrent,  le  comte  de  Zerbeck  et  M.  de  la  Chapelle. 
La  grande  maison  de  couture  Dœuillet  y  est  aujourd'hui  installée. 

Cette  maison  a  été  fondée  le  2  janvier  1899  par  M.  Georges  Dœuillet  et  dès 
sa  première  année  d'existence,  elle  prit  une  place  prépondérante  dans  le  monde 


1er      ARRONDISSEMENT 


77 


de  la  haute  couture  grâce  au  goût  très  sûr  et  très  raffiné  de  M.  Dœuillet  qui  a  su 
imposer  à  la  mode  ses  idées  personnelles  et  qui  peut  être  considéré  comme  le 
véritable  créateur  des  robes  princesses  et  de  ces  gracieuses  robes  grecques  aux 
lignes  simples  et  élégantes  dont  la  maison  s'est  fait  une  spécialité.  Il  a  su  adap- 
ter au  goût  du  jour  les  souples  vêtements  des  Athéniennes,  les  tuniques  qui 
s'attachaient  sur  les  épaules  et  qui,  se  serrant  au-dessous  des  seins  par  une  large 
ceinture,  descendaient  jusqu'au  talon  en  plis  ondoyants;  le  pallium,  manteau 
carré  ou  rond,  qui  tantôt  roulé  en  forme  d'écharpe.  tantôt  déployé,  semblait  par 


PETITS     SALONS 


ses  plis  destiné  en  quelque  sorte  à  dessiner  les  formes  du  corps  ;  Yortbostadia. 
sorte  de  tunique  droite  et  sans  ceinture;  le  peplos,  vêtement  qui  enveloppait 
l'épaule  gauche  devant  et  derrière  et  dont  les  deux  ailes,  se  réunissant  sur  le  côté 
gauche,  laissaient  à  découvert  la  mam  et  l'épaule  droite.  Et  tous  ces  voiles 
gracieux,  grâce  au  talent  de  M.  Dœuillet,  se  sont  plus  ou  moins  transformés 
pour  parer  le  charme  de  la  Parisienne. 

Les  salons  de  la  maison  Dœuillet  occupent  le  deuxième  étage  du  numéro  i8 
et  celui  du  numéro  i6  qui  lui  est  contigu,  offrant  ainsi  une  merveilleuse  perspec- 
tive. 

Nous  pénétrons  d'abord  dans  le  salon  Louis  XVI  orné  de  fort  belles  boise- 
ries et  clos  par  une  grille  du  même  style  en  cuivre  ciselé  et  émail  bleu. 


78  LA      VILLE      LUMIERE 

C'est  ensuite  le  salon  des  glaces,  rayonnant  de  lumière,  puis  le  grand  salon 
décoré  de  boiseries  sculptées  sur  lequel  donne,  à  droite,  le  charmant  salon  rose, 
et,  à  gauche,  le  salon  Empire.  Celui-ci  s'ouvre  sur  une  importante  galerie  qui 
conduit  au  cabinet  de  tra\'ail  de  M.  Dœuillet,  qui  a  été  également  aménagé  dans 
un  fort  joli  stj-le  Empire. 

La  galerie  nous  conduira  au.\  nombreux  salons  d'essayage,  parmi  lesquels 
nous  remarquons  le  luxueux  salon  de  théâtre  où  la  disposition  des  lumières  per- 
met de  juger  de  l'cftet  des  toilettes  sur  la  scène. 


SON      IXKl'ILI.ET.     I.E    (IKANll 


De  l'autrt'  côté  de  l'appartement,  se  trmiw  la  manutention.  Les  vastes  ate- 
liers sont  situés  à  l'étage  supérieur  et  occupent  un  immense  espace.  Ils  donnent 
d'un  côté  sur  la  place  Vendôme  et  de  l'autre  sur  la  place  du  marché  Saint-Honoré. 
Ils  sont  remplis  par  i)Uis  de  cinq  cents  ouvrières  et  les  divers  services  de  la  maison 
sont  assurés  par  une  centaine  d'employés. 

La  maison  Dœuillet,  qui  a  une  très  grande  réputation,  est  extrêmement 
ajipréciée  par  les  Parisiennes  et  par  les  étrangères  qui  recherclient  l'élégance  pure 
et  originale  de  ses  modèles. 

L'hôtel  portant  le  numéro  22  est  occupé  jxir  la  maison  Ney  sœurs. 

L'architecte  Boffrand  le  constniisit  pour  lui-même  en  1699  et  l'habita  pen- 
dant longtemps.  Il  fut  ensuite  la  propriété  du  banquier  Law,  puis  fut  acheté  par 


I"      ARRONDISSEMENT  79 

le  financier  Magon  de  la  Ballue.  Après  la  Révolution,  il  devint  le  siège  de  l'état- 
major  de  la  Garde  Nationale,  époque  à  laquelle  il  fut  acheté  par  le  baron  de  Gar- 
gan,  maître  de  forges  en  Lorraine.  On  retrouve  encore,  dans  les  attributs  qui 
ornent  le  grand  salon  du  premier  étage,  avec  les  armes  de  la  famille  de  Gargan, 
une  tête  couronnée  de  Napoléon  I^r  qui  fit  dans  cet  hôtel  un  court  séjour,  ainsi 
que  le  maréchal  Ney. 

Vers  1812,  le  maréchal  Hulin,  gouverneur  de  Paris,  habita  cet  hôtel.  Le  maré- 
chal Hulin  avait  fait  toutes  les  campagnes  d'Italie  et  concouru  à  l'héroïque 
défense  de  Gênes.  Il  était  général  de  division  et  commandait  la  place  de  Paris 
lors  de  l'invraisemblable  conspiration  de  Malet.  Malet  avait  préparé  sa  conspira- 
tion dans  la  solitude  d'une  maison  de  santé  où  il  était  soumis  à  une  sévère  surveil- 
lance et  d'où  il  avait  eu  l'audace  incroyable  de  s'élever  contre  Napoléon.  A  minuit, 
à  l'heure  même  où  il  commença  l'exécution  de  son  projet  gigantesque,  il  n'avait 
pas  un  écu,  pas  un  complice,  pas  même  la  moindre  liaison  dans  l'armée,  ni  dans 
l'administration  ;  cinq  heures  après  il  était  maître  de  la  garnison,  du  ministère 
et  de  la  préfecture  de  police  ;  le  ministre  et  le  préfet  étaient  captifs  et  deux  pri- 
sonniers d'Etat  qui  ne  se  doutaient  de  rien  quelques  instants  auparavant  rempla- 
çaient ces  deux  hauts  fonctionnaires.  Paris  en  s 'éveillant  trouvait  presque  un  gou- 
vernement établi. 

Revêtu  de  l'uniforme  d'officier  général,  à  cheval  et  suivi  d'un  aide  de  camp, 
le  caporal  Râteau,  Malet  se  présenta  dans  la  nuit  à  la  caserne  Popincuurt,  fit 
réveiller  le  colonel  nommé  Soulier,  lui  annonça  que  la  nouvelle  de  la  mort  de 
l'Empereur  était  arrivée  à  Paris  depuis  quelques  heures,  que  le  Sénat,  immédia- 
tement assemblé,  a  déclaré  sa  famille  déchue  et  nommé  un  gouvernement  provi- 
soire, lequel  l'a  investi  lui,  Malet,  du  commandement  de  Paris.  Il  lui  remit  en 
même  temps  un  paquet  cacheté  contenant  la  proclamation  du  Sénat  et  la  copie 
de  sa  propre  nomination.  Le  colonel  entièrement  persuadé  mit  son  régiment  à 
la  disposition  du  général  qui  s'empressa  aussitôt  d'envoyer  des  détachements 
pour  s'emparer  du  Trésor,  de  la  Banque,  de  la  Poste  au.x  lettres  et  de  l'Hôtel  de 
Ville  en  remettant  aux  officiers  des  pièces  qui  doivent  les  convaincre. 

Malet  se  rend  lui-même  à  la  Force  où  les  généraux  Guidai  et  Lahorie  languis- 
saient depuis  plusieurs  années  et  leur  donne  leur  nomination,  le  premier  au 
ministère  de  la  police  générale  et  l'autre  au  poste  de  préfet  de  police,  avec 
l'ordre  de  s'assurer  du  duc  de  Rovigo  et  du  duc  de  Pasquier  qui  remplissaient 
ces  fonctions. 

Puis  Malet  se  porte  à  l'état-major,  place  Vendôme,  chez  Hulin,  pour 
lui  annoncer  le  nouvel  ordre  de  choses  à  la  suite  duquel  il  venait  le  remplacer. 
Hulin  montrait  à  juste  raison  quelque  méfiance  et  faisait  des  difficultés.  Alors 
Malet,  pour  qui  les  moments  étaient  précieux,  lui  cassa  la  mâchoire  d'un  coup  de 
pistolet.  Cet  étonnant  coup  de  main  se  trouvait  ainsi  presque  consommé  lorsque 
les  adjudants  Laborde  et  Doucet,  étant  accourus  au  bruit  du  coup  de  pistolet,, 
se  précipitèrent  sur  Malet,  le  terrassèrent  et  l'emmenèrent  en  prison. 


LA      VILLE     LUMIERE 


I"-      ARRONDISSEMENT 


8i 


MAISON     NEY     SŒURS.    ■    ESCALIER    D'HONNEUR. 


82  LA     VILLE     LUMIÈRE 

Quelques  jours  après  cette  nuit  fameuse,  [Malet  fut  traduit  devant 
une  commission  militaire  avec  Guidai  et  Lahorie  ainsi  qu'ime  vingtaine 
d'autres  personnes.  Malet  fut  condamné  à  mort  ;  il  tomba  en  criant  :  \'ive  la 
Liberté. 

C'est  dans  cette  demeure  historique  du  22  de  la  place  Vendôme  que 
nous  voyons  aujourd'hui  les  imposants  et  somptueux  salons  de  la  grande 
maison  de  couture  Ney  soeurs  qui  a  pris  une  si  considérable  et  si  rapide 
extension. 

•  Fondée  en  1896,  rue  du  Quatre-Septembre,  où  ses  affaires  prirent  bien  vite 
un  grand  développement,  elle  est  venue  s'établir  en  1906  au  22  de  la  place 
\'cndômc. 

Les  salons  de  l'hôtel  de  l'architecte  Bofïrand,  meublés  dans  le  plus  pur  style 
Louis  XIV  et  reconstitués  tels  qu'ils  étaient  à  l'époque  avec  leurs  trumeaux 
et  leurs  boiseries  sont  devenus  les  salons  de  vente  de  la  maisons  Ney  où  tant  de 
jolies  femmes  défilent  chaque  jour. 

La  salle  à  manger  de  l'hôtel,  qui  communique  avec  les  salons  par  une  sorte 
de  galerie  ornée  d'une  superbe  balustrade  en  fer  forgé,  a  été  transformée  en  salons 
d'essayage,  très  joliment  et  très  confortablement  aménagés  pour  le  plus  grand 
agrément  des  élégantes  clientes  de  la  maison. 

La  maison  Ney  sœurs  a  créé  d'exquis  modèles  de  robes,  de  manteaux  et  de 
fou'nurcs  qui  lui  ont  valu  sa  grande  renommée  actuelle.  Nous  3-  trouvons 
une  note  très  originale,  très  parisienne  et  le  goût  le  plus  raffiné. 

Il  est  impossible  de  nier  que  la  couture  soit  un  art  véritable,  puisqu'il  s'agit 
de  concourir  à  la  perfection  de  cette  œuvre  d'art  si  gracieuse  qu'est  une  femme 
élégante.  Il  faut  donc  que  les  couturiers  aient  le  sens  inné  du  beau  au  même  degré 
que  les  peintres  et  les  sculpteurs  et  qu'ils  sachent  combiner  la  grâce  et  la  pureté 
des  lignes  avec  l'harmonie  des  couleurs. 

Nous  trouverons  toutes  ces  quahtés  .dans  les  créations  de  la  maison  Ney  à 
laquelle  les  femmes  peuvent  entièrement  se  fier  pour  le  choix  des  toilettes  qui 
pourront  le  mieux  convenir  au  caractère  spécial  de  leur  beauté. 

Dans  ce  même  immeuble,  au  numéro  22  de  la  place  Vendôme,  se  trouve  la 
maison  du  Corset  Thylda  créé  par  le  docteur  Raynaud.  Cette  maison  offrira 
certainement  le  plus  grand  intérêt  pour  les  femmes  ([ui  sont  toujours  si  vivement 
intéressées  par  cette  question  primordiale. 

S'il  est  vrai  que  les  anciens  ne  connurent  pas  l'usage  du  corset  til  que  nous 
le  concevons  aujourd'hui,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  de  certains  genres  de 
corsets  ont  existé  dans  la  plus  haute  antiquité. 

Décrivant  la  toilette  que  portait  Junon  quand  elle  voulait  séduire  Jupiter, 
Homère  parle  avec  une  grande  complaisance  des  deux  ceintures  qui  dessinaient 
amoureusement  la  taille  de  la  déesse  :  l'une  bordée  de  franges  d'or,  l'autre  cmjnun- 
tée  à  Vénus,  ornée  de  mille  richesses.  A  Athènes  et  à  Rome,  les  ceintures  que  por- 
taient les  femmes  n'étaient  pas  seulement  destinées  à  enserrer  étroitement  la 


I"''    ARRONDISSEMENT 


83 


taille,  mais  encore  à  soutenir  les  seins,  à  en  augmenter  le  volume,  à  dissimuler 
les  imperfections  des  tombes. 

L'usage  du  corset  baleiné  ne  date  que  de  la  Renaissance.  Ce  furent  les  dames 
vénitiennes  qui  les  premières  firent  usage  de  ce  vêtement  désigné  sous  le  nom 
de  huste  et  qui  devint  en  France  la  basquine  ou  vasquine.  Cet  objet  de  toilette 
prit  de  plus  en  plus  l'apparence  d'un  instrument  de  torture,  jusqu'à  la  Révolution 
qui  iit  disparaître  tous  ces  insignes  de  coquetterie,  tels  que  les  paniers  etles.corsets 
à  baleines.  Ceux-ci  firent  une  nouvelle  apparition  en  1812,  puisque  Napoléon  en 


MAISON     DU    CORSET  THYLDA. 


SALON     d'essayage. 


parlait  comme  à' un  vêtement  d'une  coquetterie  de  mauvais  got'tt  qui  vieuririt  les 
femmes  et  maltraite  leur  progéniture. 

Il  est  très  évident  qu'avant  tout  le  corset  ne  doit  pas  constituer  un  supplice 
pour  les  femmes.  Afin  d'être  à  la  fois  hygiénique  et  gracieux,  il  faut  qu'il  soit  lé 
moule  exact  du  corps  de  la  femme  ;  il  doit  s'adapter  à  la  forme  des  parties  qu'il 
recouvre,  de  manière  à  entraver  le  moins  possible  l'exercice  de  la  fonction  des 
organes. 

Le  Corset  Thylda  remplit  admirablement  ces  conditions.  Grâce  à  sa  coupe 
spéciale  et  à  la  façon  particulière  dont  toutes  les  pièces  sont  assemblées,  il 
ne  fait  perdre  au  corps  féminin  aucun  de  ses  mouvements  gracieux  et  respecte 
chacun  des  organes  avec  lesquels  il  est  en  contact.  Il  aide  même  à  leur  fonction- 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


I"      ARRONDISSEMENT 


85 


nement,  en  maintenant  le  corps  dans  une  attitude  normale  sans  lui  imposer  aucune 
fatigue  inutile.  Il  est  fait  tout  spécialement  pour  chaque  cliente  d'après  ses 
mesures  prises  avec  le  plus  grand  soin.  Est-il  en  effet,  rien  de  plus  illogique  que 
de  vouloir  appliquer  un  même  modèle  de  corset  à  toutes  les  femmes  alors  que  les 
formes  du  corps  varient  si  profondément  d'après  chaque  personne. 

En  un  mot,  le  corset  ne  doit  pas  être  un  véritable  lit  de  Procusfc  sur  lequel  les 
femmes  les  plus  différentes  doivent  modeler  leur  corps,  mais  il  doit,  ainsi  que  l'a 
si  bien  compris  le  docteur  Raynaud,  être  une  sorte  de  maillot,  modelant  parfai- 
tement le  corps  sans  le  gêner. 

Après  ces  quelques  aperçus,  reprenons  notre  promenade  et  remarquons  au 
numéro  24  l'ancien  hô- 
tel de  Thomas  Quesnel , 
premier    commis    aux 
finances. 

C'est  aujourd'hui 
la  maison  Cardeilhac 
qui  y  est  installée  et 
dont  nous  admirons  le 
merveilleux  magasin. 

Fondée  en  1804, 
elle  peut  vraiment  se 
considérer  comme  la 
plus  ancienne  maison 
d'orfèvrerie.  Lors  de 
sa  fondation,  elle  était 
située  au  cours  d'Alli- 

gre.  Elle  fut  transférée,  en  1819,  rue  du  Roule,  puis  en  1858,  à  l'angle  de  la  rue  du 
Louvre  et  de  la  rue  de  Rivoli.  L'immeuble  fut  incendié  pendant  la  Commune,  puis 
reconstruit  et  la  maison  Cardeilhac  y  demeura  jusqu'en  1906,  époque  à  laquelle 
elle  vint  occuper  le  magasin  du  24  de  la  place  Vendôme  que  nous  nous  amuserons 
à  visiter.  Admirons  d'abord  le  superbe  hall  d'entrée  avec  son  intéressante  expo- 
sition d'objets  d'art  et  pénétrons  ensuite  dans  les  vastes  magasins  de  l'entre- 
sol. Le  magasin  est  entièrement  aménagé  et  meublé  dans  le  style  Louis  XIV, 
sauf  le  salon  réservé  aux  collections  qui  est  de  style  Louis  XVI. 

La  maison  Cardeilhac  qui  appartient  aujourd'hui  à  la  quatrième  génération 
de  la  même  famille,  fut,  à  son  origine,  une  maison  de  coutellerie. 

A  part  la  table  des  grands  oii  son  usage  est  plus  ancien,  le  couteau  ne  com- 
mença à  faire  partie  du  couvert  qu'au  seizième  siècle.  Avant  cette  époque, 
chaque  convive  apportait  son  couteau  renfermé  dans  une  gaine.  Nous  trouverons 
à  la  maison  Cardeilhac  les  collections  les  plus  rares  de  couteaux  anciens,  collec- 
tions absolument  uniques  et  dont  plusieurs  pièces  sont  d'une  inestimable  valeur. 
La  maison  d'orfèvrerie  de  la  place  Vendôme  reproduit  chaque  jour  les  pièces  les 


:ardeilhal 


;.\'„ERIE     DE     VENTE. 


1,A     VILLE      LUMIERE 


MAISON    CARDEILHAC.    —    IIALI.    D  ENTREE. 


plus  intéressantes  de  ces  collections  et  se  sert  des  modèles  anciens  pour  établir 
de  nouveaux  modèles  où  les  matières  précieuses  s'harmonisent  pour  produire 


I"      ARRONDISSEMENT 


87 


le  plus  heureux  effet.  L'orfèvrerie  s'adjoignit  bientôt  à  la  coutellerie  et  la  maison 
Cardeilhac  qui  travaille  beaucoup  d'après  l'ancien  a  su  créer  des  pièces  d'or- 
fèvrerie de  toute  beauté. 

L'art  de  l'orfèvrerie  a  subi  chez  tous  les  peuples  et  à  toutes  les  époques  les 
mêmes  évolutions  que  la  peinture  et  la  sculpture  ;  partout  où  ces  beaux-arts 
fleurirent,  l'orfèvrerie  réalisa  des  chefs-d'œuvre.  Cette  solidarité  tient  à  ce  que, 
indépendamment  de  son  caractère  d'utilité  domestique,  l'orfèvrerie,  par  le  haut 
prix  des  matières  qu'elle  emploie,  a  toujours  dû  s'efforcer  de  reproduire  les  styles 
qui  jouissaient  alors  de  la  plus  grande  faveur.  L'antiquité  nous  a  laissé  des 
modèles  parfaits  en 
vases  d'or  et  d'ar- 
gent ;  la  pureté  des 
lignes,  la  simplicité  des 
compositions  et  l'a- 
mour de  la  forme  en 
constituent  le  carac- 
tère dominant.  C'est  à 
cette  source  que  pui- 
sent tous  les  artistes 
désireux  de  se  rappro- 
cher de  la  perfection 
antique. 

La  maison  Car- 
deilhac, en  dehors  de 
ses  créations  originales, 

fait  de  très  intéressantes  reproductions  et  fait  preuve  dans  tous  ses  modèles  du 
goût  le  plus  délicat  et  de  l'art  le  plus  parfait. 

Le  numéro  26  fut  l'ancien  hôtel  de  René  Boutin,  receveur  général  d'Amiens, 
mort  en  1724. 

Nous  voyons  actuellement  dans  cet  immeuble  la  maison  Dupuy,  situét,- 
place  Vendôme  et  103,  rue  des  Petits-Champs.  Cette  maison  qui  a  été  fondée  il 
y  a  un  siècle  environ  rue  des  Petits-Champs,  est  restée  rue  de  la  Paix,  au  numéro  S, 
pendant  quatre-vingts  ans,  mais  a  été  obligée  de  quitter  cette  rue  en  1907,  par 
suite  de  la  démolition  de  l'immeuble  où  elle  se  trouvait.  Elle  a  la  spécialité  d'om- 
brelles de  luxe,  de  cannes  et  de  parapluies  aux  poignées  très  artistiques  et  très 
finement  ciselées. 

Le  parapluie  et  le  parasol  étaient  connus  dès  les  temps  les  plus  reculés.  Ils 
paraissent  avoir  pris  naissance  chez  les  Chinois,  les  Egyptiens  et  les  Assyriens 
où  ils  étaient  réservés  aux  seuls  souverains.  Le  parasol  des  régions  tropicales  est 
devenu  le  parapluie  des  pays  septentrionaux.  Cet  instrument  n'était  pas  connu 
en  France  dans  la  seconde  moitié  du  seizième  siècle.  Ce  furent  les  femmes  qui 
s'en  servirent  les  premières. 


C.^KLEILH.^L.    SALON    DU     1' 


88 


LA      VILLE      LUMIERE 


MAISON      DUI>VY. 


I"      ARRONDISSEMENT  89 

On  utilisa  d'abord,  pour  le  parapluie,  le  cuir,  la  toile  cirée,  l'étoffe  de  soie  huilée, 
k  papier  verni.  Vers  1789,  la  mode  fut  aux  taffetas  rose,  jaune,  vert-pomme,  uni 
ou  chiné.  Plus  tard,  on  adopta  les  couleurs  rouge,  vert  clair,  bleu  avec  bordures- 
de  couleurs  différentes  ;  enfin,  vers  1825,  on  donna  la  préférence  aux  couleurs 
foncées,  vert-myrte,  marron,  noir  qui  sont  encore  aujourd'hui  les  teintes  en  usage. 

D'autre  part,  le  parapluie-parasol  pour  dames  s'est  peu  à  peu  transformé 
en  ombrelle  et  cette  dernière  a  subi  des  perfectionnements  qui  l'ont  presque 
convertie  en  objet  d'art.  Tour  à  tour,  suivant  la  mode,  elle  fut  couverte  de  soie 


MAISON     DUPUY. 


blanche,  unie  ou  rayée,  de  couleur  claire,  foncée  ou  noire,  avec  bordure  ou  avec 
franges,  recouverte  de  dentelles,  brodée  de  verrerie  ou  garnie  de  marabout. 

Le  parapluie  et  l'ombrelle  ont  été,  dans  toutes  leurs  parties,  l'objet  de  per- 
fectionnements ingénieux;  l'on  est  arrivé,  par  suite  d'une  bonne  division  du  tra- 
vail et  d'une  fabrication  plus  intelligente,  à  livrer  à  des  prix  très  modérés,  malgré 
l'augmentation  constante  de  la  main  d'œuvre,  des  produits  de  qualité  supérieure. 

L'on  connaît  depuis  longtemps  la  supériorité  du  travail  parisien  dans  l'art 
de  façonner  une  canne  ;  il  y  a  des  cannes  françaises  dans  tous  les  pays. 

La  maison  Dupuy  a  d'ailleurs  une  très  belle  clientèle,  non  seulement  à  Paris, 
mais  à  l'étranger  ;  elle  est  le  fournisseur  de  nombreuses  cours  d'Europe,  ainsi 
que  de  la  cour  du  Japon. 


90 


LA     VILLE      LUMIERE 


Voyons  à  présent  les  numéros  impairs  de  la  place  \'endôme .  N  ous  nous  arrêterons 
devant  le  numéro  7,  où  l'on  peut  voir  actuellement  les  salons  de  la  maison  Béer  : 
c'était  primitivement  l'hôtel  de  Mansard.  Il  devint  ensuite  la  propriété  de  son 
gendre  Lebas,  trésorier  de  Y  Extraordinaire  de  Guerre,  qui  fut  condamné,  en  1716, 
à  restituer  deux  millions  de  livres  à  l'Etat.  Puis  l'hôtel  fut  habité  successivement 
par  M.  de  la  Grange.  II.  de  Lagarde,  et  enfin  par  Dcville,  fermier  général  con- 
damné pour  concussions.  En  1870,  l'état-major  s'y  installa  pendant  un  certain 


MAISON    BEEK.  UN  S.\LON. 


temps  et  les  généraux  Douai,  Montauban,  Borel,  Clinchant,  Lccontc  et  Saussier, 
gouverneurs  de  Paris,  y  demeurèrent. 

La  maison  Béer  a  été  fondée  en  1886  par  M.  Béer,  boulevard  Poissonnière,  puis 
transférée  place  de  l'Opéra,  et  enfin  installée  depuis  l'année  1900  place  Vendôme. 

La  maison  occupe  l'immeuble  tout  entier  ainsi  que  plusieurs  dépendances 
dans  des  immeubles  contigus.  De  la  grande  cour  intérieure  nous  apercevons  les 
cinq  étages  occupés  par  les  ateliers  où  travaillent  six  cents  ouvrières. 

Les  salons  de  vente  sont  extrêmement  somptueux  et  très  richement  décorés 
avec  des  boiseries  anciennes,  glaces  et  peintures.  Attardons-no\is  un  instant  au 
monumental  escalier  de  pierre  qui  nous  conduit  à  ces  salons.  L'architecture  a 
trouvé  moyen  de  faire  servir  les  escaliers  à  l'ornement  et  à  la  décoration  des  habi- 
tations. Leur  grandeur,  leurs  larges  proportions  ont  apporté  une  nouvelle  majesté 


I"      ARRONDISSEMENT 


91 


1  A      XIT.T  1-:      I.UMIËRE 


MAISON     UEHK. 


M,<IN"    AVIiC    VIE    SLR    L  i:: 


aux  palais.  A  l'époque  de  Louis  X I V 
notamment  où  l'étiquette  régnait 
en  souveraine,  l'escalier  d'honneur 
avait  une  importance  particulière 
et  le  grand  escalier  de  la  maison 
Béer,  avec  sa  rampe  de  fer  forgé, 
nous  reporte  aux  splendeurs  du 
grand  siècle. 

Dans  la  maison  Béer,  où  deu.x 
cents  employés  sont  occupés  à  la 
vente,  à  l'administration,  à  la  ma- 
nutention, les  élégantes  trouveront 
de  quoi  satisfaire  à  toutes  leurs 
coquetteries  et  l'on  sait  que  la 
coquetterie  est  certainement  l'une 
des  vertus  les  plus  essentielles  de 
la  femme.  Celle-ci  en  est  d'ailleurs 
bien  persuadée  et  c'est  chez  elle 
une  preuve  de  tact  et  de  jugement. 


ii:i-K.     L  ESCALIF.K, 


I"      ARRONDISSEMENT 


93 


LA     COLONNE     VENDOME. 


94 


LA      VILLE      LUMIERE 


Ne  fut-il  pas  question  un  jour  de  faire  de  la  coquetterie  une  divinité  et  de 
lui  élever  des  autels?  Si  ce  projet  n'a  pas  été  réalisé,  et  si  l'on  n'a  pas  encore  élevé 
d'autels  à  cette  nouvelle  déesse,  il  est  certain  du  moins  —  et  la  maison  Béer  en  est 
une  preuve  —  qu'on  lui  a  consacré  des  palais  qui  sont  devenus  ses  temples. 

Dans  toutes  ses  créations,  la  maison  Béer  fait  preuve  du  plus  grand  raffine- 
ment et  de  la  plus  parfaite  élégance. 

Le  9  fut  autrefois  la  propriété  du  fermier  général  Lelay,  qui  fut  condamné  à 
restituer  cjuatre  cent  mille  livres  indûment  perçues.  Sous  le  règne  de  Louis- 
Pfiilippe,  cet  hôtel  devint  l'hôtel  des  Domaines. 

On  aj^pelle  Domaine  l'ensemble  des  biens  mobiliers  et  immobiliers  qui  appar- 
tiennent à  une  nation  considérée  comme  être  collectif. 

Longtemps  les  revenus  domaniaux,  comme  la  plupart  des  autres  revenus, 
furent  affermés  pour  chaque  province  à  des  compagnies  ou  à  des  fermiers  géné- 
rau.\  qui  les  percevaient  pour  leur  compte  et  à  leurs  risques  et  périls.  En  1870, 
on  vit  se  former  une  compagnie  qui  prit  le  nom  d'Administration  générale  du 
Domaine  et  des  droits  domaniaux.  Mais  l'Assemblée  Nationale  ayant  posé  en 
principe  en  1790  que  les  impôts  et  les  revenus  publics  seraient  perçus  directement 
pour  le  compte  de  l'Etat,  elle  chargea  l'administration  de  l'enregistrement,  créée 
cette  même  année,  de  la  régie  des  domaines  corporels  et  incorporels. 

Depuis  cette  époque  l'administration  de  l'enregistrement  est  appelée  admi- 
nistration de  l'enregistrement  et  des  domaines  et  forme  l'une  des  directions 
générales  ressortissant  au  ministère  des  finances.  Les  attributions  de  la  régie  du 
domaine  concernent  tout  ce  qui  est  gestion  matérielle.  Elle  prend  possession  au 
nom  de  l'Etat  des  biens  dont  s'accroît  le  Domaine. 

Les  numéros  11  et  13  forment  actuellement  le  Ministère  de  la  Justice.  Le  13 
était  l'hôtel  de  la  duchesse  de  Vendôme. 

Le  17  appartenait  à  Reich  de  Penautin,  trésorier  des  Etats  du  Languedoc, 
qui  fut  très  gravement  compromis  dans  le  procès  de  la  Brinvilliers.  Il  céda  son 
hôtel  à  Antoine  Crozat.  Le  19  qui  était  réuni  au  17  et  faisait  partie  de  l'hôtel  de 
Penautin.servit  pendant  un  moment  de  présidence  de  la  Chambre  "des  Députés, 
et  est  habité  actuellement  par  le  gouverneur  du  Crédit  Foncier  de  France. 

Les  21  et  23,  où  sont  maintenant  les  salons  de  la  maison  Cheruit,  ancienne 
maison  Raudnitz,  formaient  jadis  l'hôtel  de  Pierre  BuUct,  architecte  de  Louis  XR', 
né  vers  163g,  mort  en  1716.  Le  plus  célèbre  de  ses  ouvrages  est  l'arc  triomphal 
de  la  porte  Saint-Denis  qui  est  d'une  assez  belle  exécution.  Il  est  également 
l'auteur  de  l'église  Saint-Thomas-d'Aquin. 

La  maison  Cheniit  qui  occupe  le  somptueux  liôtcl  de  Pierre  Bullet,  a  été  fon- 
dée au  numéro  13  de  la  rue  Grange-Batelière,  sous  la  dénomination  Raudnitz 
et  Cie.  C'est  elle  qui,  s'installant  l'une  des  premières  sur  cette  solennelle  place 
Vendôme  alors  un  peu  désertée,  contribua  à  sa  complète  transformation.  La  place 
des  Concpictes  est  devenue  peu  à  peu  avec  la  rue  de  la  Paix,  le  centre  de  toutes 
les  élégances  de  Paris. 


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95 


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MAISON    CHERUIT.    SALON    DES    LUMIERES. 


96 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


Les  salons  de  vente  et  les  salons  d'essayage  de  la  maison  Cheruit  sont  admi- 
rablement décorés  de  boiseries  et  de  peintures  anciennes.  Ils  sont  aménagés  avec 
le  goût  le  plus  artistique.  L'un  des  salons,  entre  autres,  véritable  petit  bijou, 
possède  un  remarquable  plafond,  peint  par  Huet,  qui  est  une  merveille  d'art  et 
serait  digne  de  figurer  dans  quelque  musée. 

La  maison  Cheruit  est  le  rendez-vous  de  la  rlientèle  la  plus  raffinée.  Celle-ci 


sait  bien  qu'elle  trouvera  dans  tous  ses  modèles  cet  art  impeccable  et  cette  re- 
cherche absolue  de  la  ligne  qui  ont  fait  le  renom  de  la  maison. 

Qu'est-ce  en  somme  que  la  ligne,  ce  mot  que  l'on  prononce  si  souvent  et  sans 
lequel  il  n'est  point  de  véritable  élégance  :  c'est  une  certaine  ligne  courbe  au.x 
inflexions  onduleuscs  dans  laquelle  les  artistes  ont  cru  trouver  tous  les  éléments 
des  belles  formes.  Et  la  beauté,  en  effet,  ne  peut  pas  être  parfaite  si  elle  ne  possède 
pas  la  grâce  subtile  et  nécessaire  de  la  ligne.  Les  modèles  de  Cheruit  offrent  tous 
cette  simplicité  gracieuse  de  la  forme  qui  constitue  l'élégance  et  qui  multiplie  les 
séductions  de  la  femme.  Il  est  certain  que  la  créature  volontairement  belle,  c'est- 
à-dire  raffinée  dans  sa  mise,  l'emportera  toujours  sur  la  beauté  inerte  qui  négli- 
gera ou  qui  dédaignera  imprudemment  les  accessoires  de  la  séduction  :  «  Prends 
garde,  ma  chère  enfant,  disait  un  jour  à  sa  fille  une  élégante  sur  le  retour  :  les 


I"      ARRONDISSEMENT 


97 


Les  jeunes  femmes  qui  ne  mettent  pas  de  rouge  sont  toujours  quittées 
pour  de  vieilles  femmes  qui  en  mettent  trop.   » 

Que  d'exquises  créations  en  robes,  manteaux  et  fourrures  nous  présente  la 
grande  maison  de  couture  qui  a  une  telle  influence  sur  la  mode  et  qui  décide  en 
quelque  sorte  de  ce  qui  se  fera  demain.  Le  goût  si  original,  si  fin  et  si  personnel 
de  Mme  Cheruit  a  placé  la  maison  au  premier  rang,  aussi  bien  à  Paris  que  dans 
l'univers  entier. 

De  plus,  nous  ne  devons  pas  oublier  d'ajouter  que,  il  y  a  quelques 
années  déjà,  Mme  Cheruit  a  créé  un  nouveau  rayon  pour  les  bébés  et  les 
fillettes. 

Tout  ce  joli  petit  monde,  parmi  lequel  se  recrutera  la  clien- 
tèle de  l'avenir,  est  habillé  et  chapeauté  de  la  plus  gracieuse  façon, 
avec  cette  note  dénuée  de  toute  banalité  qui  est  le  caractère  distinctif  du 
21    de    la  place  Vendôme. 

Quelques  personnes  ont  souvent  déploré  que  plusieurs  hôtels  de  la  place  des 
Conquêtes     fus- 
sent  occupés    à 
présent    par    le 
commerce. 

Comment 
pourrait-on  ce- 
pendant le  re- 
gretter, en 
voyant  à  côté 
des  installations, 
comme  celles  que 
nous  venons  de 
décrire,  des  ma- 
gasins aussi  jolis 
et  aussi  tentants 
que  le  magasin 
de  Charvet,  au 
numéro  25  de 
la  place  Ven  - 
dôme. 

L'Héritier 
de  Brutelles  et 
le  marquis  de 
Méjanes  habitè- 
rent successive- 
ment  cet  hôtel. 

Par  sa  dis-  maison  ch.».rvet.  —  vue  intérieure. 


LA      VILLE      LUMIERE 


I*^'-      ARRONDISSEMENT  99 

crétion  élégante,  l'étalage  de  Charvet  est  bien  cligne  de  figurer  dans  la  splen- 
deur de  la  place  Vendôme. 

La  maison  Charvet  a  été  fondée  en  1836  par  M.  Christofle  Charvet,  auquel 
a  succédé  en  1868  son  fils  M.  Edouard  Charvet,  qui  est  encore  aujourd'hui  le  chef 
de  la  maison  avec  ses  trois  fils  comme  collaborateurs.  Universellement  connue 
pour  le  raffinement  de  ses  articles,  la  m.aison  Charvet  sut  introduire  dans  la 
toilette  masculine  des  éléments  nouveaux  d'élégance,  qui  n'étaient  jusqu'alors 
que  le  privilège  d'un  cercle  trop  restreint.  Le  prince  de  Galles,  aujourd'hui 
rci  d'Angleterre,  l'avait  depuis  longtemps  choisie  comme  son  fournisseur 
préféré. 

Un  peu  plus  loin,  place  du  J\Iarché-Saint-Honoré,  sur  une  partie  de  l'em- 
placement de  l'ancien  couvent  des  Jacobins  réformés,  fondé  en  1613  par 
le  jacobin  Michaelis,  nous  verrons  la  blanchisserie  modèle  que  M.  Charvet, 
par  un  constant  souci  de  perfectionnement,  voulut  installer  comme 
dépendance  de  son  magasin.  Le  couvent  des  Jacobins  fut  supprimé  en  1790  et 
servit  pendant  un  certain  temps  aux  réunions  de  l'association  appelée  les  Amis 
de  la  Convention,  qui  avait  pour  président  Robespierre.  De  là  vint  le  surnom  de 
Jacobins. 

Le  m.arché  des  Jacobins,  devenu  aujoin"d'hui  marché  Saint-Honoré,  fut  con- 
struit en  1810. 

De  là,  nous  suivrons  la  rue  des  Petits-Champs,  ouverte  en  1634  à  travers 
des  petits  chanips. 

Nous  nous  arrêterons  en  passant  à  c^uelques  beaux  hôtels  du  xviii'^  siècle, 
et  nous  arriverons  enfin  au  Palais  Royal. 

«  Un  des  plus  anciens  habitués  du  Palais  Royal  —  le  Palais  autrefois  en 
comptait  beaucoup  —  flânait  un  jour,  comme  fléchissant  sous  le  poids  d'abon- 
dantes méditations.  Un  ami  l'aborde  et  lui  dit  :  «  A  quoi  pensez-vous,  mon  cher? 
«  —  Je  me  raconte  l'histoire  du  Palais-Royal,  répondit-il,  et  je  n'en  suis  encore 
«qu'au  "  cinquième  volume  ».  «  C'était  répondre  sans  aucune  ironie  et  sans 
aucune  invraisemblance  (i).  » 

Lorsque  Richelieu,  désireux  de  se  rapprocher  du  Louvre,  eut  conçu  le  projet 
d'aller  se  fixer  dans  le  quartier  Saint-Honoré,  il  acheta  à  cet  effet  le  vieil  hôtel 
de  Rambouillet,  situé  entre  la  rue  Saint-Honoré  et  le  rempart  de  Charles- V;  puis 
il  acheta  successivement  toute  une  série  de  terrains  et  de  propriétés  entre  la  porte 
Saint-Honoré  et  la  rue  des  Bons-Enfants,  et  confia  à  Jacques  Le  Mercier  le  soin 
d'édifier  le  Palais  Cardinal.  Trois  ans  avant  son  achèvement,  craignant  que  le  roi 
ne  l'accusât  de  trop  de  magnificence,  Richelieu  fit  don  de  son  palais  au  Roi  sous 
le  nom  d'hôtel  Richelieu.  Cette  dem.eure  était  une  véritable  merveille. 

«  Non,  l'Univers  ne  peut  rien  voir  d'égal 
Aux  superbes  dehors  du  Palais  Cardinal ,  » 

(1)  La  Vie  an  Palais  Royal,  par  AuGÉ  de  Lassus. 


loo  LA      VILLE      LUMIÈRE 

avait  écrit  Corneille  dans  le  Menteur.  Louis  XIV  demeura  jusqu'en  1632  au 
Palais  Cardinal,  qui  prit  alors  le  nom  de  Palais  Royal,  et,  enfant,  chassa  dans  les 
jardins.  En  1660,  le  Roi-Soleil  donna  à  Molière,  qui  y  joua  jusqu'à  sa  mort,  le 
superbe  théâtre  du  Palais  Cardinal,  où  Richelieu  avait  fait  représenter  sa  tragédie 
de  Mirante. 

Louis-Philippe,  duc  d'Orléans,  puis  le  duc  de  Chartres  firent  faire  de  pro- 
fonds changements  dans  le  Palais  Royal  ;  ils  firent  construire  d'abord  provisoi- 
rement les  Galeries  de  Bois,  puis  les  Galeries  de  A'alois,  Montpensier,  Beaujo- 
lais et  d'Orléans.  Un  journal  de  la  lin  du  xviii*^  siècle  énumère  les  diverses  curio- 
sités de  ces  galeries,  où  les  merveilleuses  et  les  nymphes  venaient  se  promener  en 
robes  décolletées,  lamées  d'or  et  d'argent.  C'était  le  Cabinet  des  Curtius  avec  son 
musée  de  ligures  de  cire  que  l'on  pouvait  voir  pour  deux  sols,  le  célèbre  Café  de 
Foy,  les  petites  comédies  de  Monseigneur  de  Beaujolais,  l'horlogerie  Leroy  qui 
attirait  tous  les  étrangers  de  marque  et  qui,  après  avoir  été  pendant  plus  de 
cent  ans  l'un  des  ornements  du  Palais  Royal,  expose  à  présent,  boulevard  de  la 
Madeleine, ses  chronomètres  de  précision;  le  Café  du  Caveau,  où  l'on  exposait  un 
sauvage  ;  les  ombres  chinoises  de  Séraphin,  la  maison  Loiselier  au  46  de  la  gale- 
rie Montpensier,  connue  pour  sa  spécialité  d'équipements  militaires.  Cette  mai- 
son existe  encore  aujourd'hui  et  s'est  consacrée,  sous  la  direction  de  ]M.  Krètly,  à 
la  fabrication  des  ordres  français  et  étrangers.  La  maison  Krètly,  qui  inventa  les 
rosettes  faites  sans  couture,  fournit  le  ministère  de  l'Instruction  publique  et  de 
nombreuses  cours  étrangères. 

Dulaure,  dans  son  Histoire  de  Paris,  dit  que  le  Palais  Royal  fut  une  foire 
perpétuelle,  peuplée  d'oisifs  et  de  filles,  un  tripot,  un  repaire  de  filous.  Mercier, 
après  avoir  fourni  des  renseignements  tout  spéciaux  sur  les  jolies  prostituées  qu'on 
y  venait  admirer,  dit  que  le  Palais  Royal  était  un  des  endroits  les  plus  fréquentés 
de  Paris  et  qu'il  arrivait  quelquefois  que  l'afflucnce  y  était  telle  qu'un  objet  quel- 
conque jeté  d'en  haut  ne  serait  pas  arrivé,  à  terre,  et  que  de  cette  multitude  s'éle- 
vait un  bourdonnement  confus  impossible  à  décrire. 

Rétif  de  la  Bretonne  avait  pénétré,  comme  Mercier,  et  même  plus  a\ant  dans 
les  profondeurs  du  Palais  Royal,  dont  le  vice  lui  plaisait.  Rétif  ne  se  sent  repoussé 
par  rien  dans  ce  célèbre  bazar  ;  tout,  au  contraire,  l'attire.  C'est  là,  nous  dit-il 
dans  son  Monsieur  Nicolas,  qu'il  fit  sur  le  monde  des  femmes  publiques,  dont  il 
nous  décrit  complaisamment  toutes  les  catégories,  des  études  qu'il  croit  dignes 
de  Pétrone.  Dans  son  œuvre,  le  Palais  Royal  seul  n'a  pas  moins  de  trois  volumes, 
au  cours  desquels,  sous  le  nom  de  M.  Aguilaine  des  Escopettes,  on  lui  \'oit  suivre 
tout  le  gibier  dont  il  aime  tant  le  flair,  jusqu'à  la  célèbre  courtisane  pour  laquelle 
on  traduisit  l'un  des  plus  fameux  livres  de  l'Arétin  avec  cette  annonce  :  «  Nouvelle 
éditi<jn  revue,  corrigée,  augmentée  aux  dépens  de  Mlle  Théroigne  de  Méricourt, 
présidente  du  club  du  Palais  Royal,  et  spécialement  chargée  du  plaisir  des  ga- 
naches de  notre  illustre  Sénat  »  (1791). 

Pendant  les  années  révolutionnaires,  le  Palais  Royal  était  un  véritable  club  : 


I^'-      ARRONDISSEMENT 


MAISON      KRÈTLY. 


102  LA      \ILLE      LUMIERE 

les  nouvelles  y  affluaient  et  les  orateurs  les  plus  ardents,  entre  autres  Camille 
Desmoulins,  s'y  faisaient  acclamer.  Au  milieu  des  jardins,  était  un  cirque  sou- 
terrain où  fut  créé  le  club  des  Jacobins.  Jusqu'à  1836,  trente-deux  tripots  fonc- 
tionnaient officiellement  dans  les  galeries  du  Palais  Royal  et  rapportaient  annuel- 
lement de  trois  à  quatre  millions.  Le  plus  célèbre  de  ces  tripots  était  dans  la  gale- 
rie de  Valois.  «  On  y  accédait  par  un  large  escalier  de  pierres  aux  marches  gluantes, 
et  l'on  voyait  dans  une  pièce  délabrée  qui  servait  d'antichambre  un  portefaix 
dont  les  biceps  saillants  inspiraient  une  crainte  salutaire.  Puis  d'autres  individus 
d'ajlure  louche  et  d'aspect  herculéen  dévisageaient  les  passants  :  c'étaient  les 
bouledogues  au  service  des  tenanciers,  chargés  d'expulser  tout  joueur  ayant  déjà 
eu  maille  à  partir  avec  l'administration  des  jeux.  Dans  la  salle  de  jeu  sommaire- 
ment meublée  de  six  tables  de  roulettes,  l'on  voyait,  tout  le  long  des  murs,  des 
banquettes  où  venaient  s'asseoir  les  nymphes,  les  hardies  filles  de  joie,  et  même 
d'aullientiques  grandes  dames  passionnées  du  jeu.  « 

Il  nous  vient  à  l'esprit  une  anecdote  sur  Chodruc  Ducros,  un  des  habitués 
du  Palais  Royal  les  plus  étranges  et  les  plus  pittoresques.  En  iSjo.  la  fusillade 
crépite  autour  du  Palais  Royal;  Chodruc  Ducros  s'en  émeut  assez  peu.  Les  barri- 
cades et  le  Palais,  défendu  par  les  Suisses,  se  donnent  la  réplique  à  coups  de  fusil. 
Un  gamin  armé  d'un  lourd  fusil  tire,  mais  l'arme  est  trop  lourde,  et  il  tire  sans 
jamais  atteindre  personne.  Le  bon  tireur  qu'est  Chodruc  Ducros  se  réveille  ;  il 
prend  l'arme  des  mains  de  l'enfant,  vise  un  Suisse  et  le  tue.  Le  gamin  s'émer- 
veille et  dit:  «  lùicore.  »  Mais  Ciiodruc  lui  rend  le  fusil  et  dit  :  «  Non,  ce  n'est  pas 
mon  opinion,  i'  Au  Palais  Royal  et  clans  toutes  les  rues  avoisinantes  affluèrent, 
surtout  pendant  le  Directoire,  les  traiteurs,  les  restaurateurs,  les  pâtissiers  avec 
leurs  étalages  succulents,  les  crémiers,  les  bouchers  et  les  charcutiers, qui,  au  lieu 
des  lampes  de  cuivn-  (pii  annonçaient  autrefois  Iciu'  cnnnnerce.  dressèrent  des 
montres  appétissantes. 

Aux  numéros  6  et  8  de  la  rue  de  \'alois,  dans  une  maison  qui  avait  été  jadis 
l'hôtel  Mélusine,  puis  l'hôtel  de  M.  Duplessis-Châtillon,  et  enfin  en  1760,  l'hôtel 
du  marquis  Voyer  d'Argenson,  s'était  installé  le  fameux  restaurant  Méot,  avec 
son  enseigne  du  Bœuf  à  la  Mode,  qui  représentait  un  bœuf  coiffé  d'un  chapeau 
à  rubans  et  portant  sur  le  dos  un  châle  à  ramages.  \'éritable  tableau,  cette 
enseigne  était  une  anivre  d'art  rcmar<iuahlr,  (pii  fut  t'xécutéi'  jiar  le  peintre 
Swaggers.  Ce  dernier,  bohème  plein  de  talent,  mais  absolument  déjKiurvu 
d'argent,  prenait  ses  repas  dejniis  longtemps  au  restaurant  Méot,  sans  rim 
payer,  et  le  maliieureux  voyait  avec  terreur  son  addition  s'allonger  indéfiniment. 
Ce  fut  alms  (pi'il  fit  pour  le  restaurateur  cette  enseigne  du  bœuf  habillé  à  la 
dernière  mode.  L'artiste  s'était  ainsi  largement  acquitté  de  sa  dette,  puisqu'un 
Américain  acheta  plus  tard  pour  30  000  francs  le  tableau  qui  en  vaut  actuelle- 
ment i)lus  de  looooo. 

Chez  Méot,  les  dîneurs  venaient  vider  «  quelcjnes  bouteilles  poudreuses  pro- 
venant de  la  cave  du  ci-devant  t\ran  >'  et  ciioisir   «  entre  les  seize  espèces  de 


1er      ARRONDISSEMENT  103 

liqueurs  indiquées  sur  la  carte  ".  Les  Goncourt.  dans  leur  étude  sur  la  Société  Fran- 


KEbTAL'RANI     DL'      l(     BŒUF    A    LA     MODE     ».     UN     SALON'. 

çaisc  SOUS  le  Directoire,  parlent  de  Méot  en  ces  termes  enthousiastes  :«  C'est  Méot 
qui  offre  cent  plats  à  choisir;  Méot,  le  cuisinier  des  galas  du  Directoire;  Méot,  dont 
le  palais  va  du  Palais 
Royal  à  la  rue  des 
Bons-Enfants  ;  palais 
trop  petit  encore  pour 
les  habitués  de  ]Méot, 
serrés  dans  le  salon, 
la  salle  d'audience,  le 
grand  cabinet,  le  cabi- 
net en  bibliothèque,  la 
salle  à  manger,  l'anti- 
chambre et  la  salle  du 
commun  du  ci-devant 
hôtel  d'Argenson.  » 
Ce  restaurant    du 

Bceuf  a  la  Mode  est  un  restaurant  du    «  bœuf  a  la  mode   ».  —   un  salon. 

des    seuls    qui     aient 

survécu    à    la    décadence  du  Palais  Royal.  Avec  sa  cuisine  parfaite    et    sa  cave 


f.A     VILLE      LUMIERE 


< 

H 


1er      ARRONDISSEMENT 


io6 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


réputée,    il    soutient    aujourd'hui,    sous    la    direction   de    .M.    Auger,   son    pro- 
priétaire  actuel,  sa  réputation  d'autrefois,  si  vantée  par  les  Concourt. 

Au  numéro  4  de  la  rue 
de  Valois,  remarquons  le 
Grand  Hôtel  du  Palais-Royal 
tenu  par  'SI.  Charuyer  ;  il 
est  situé  rue  et  place  de 
\'alois. 

La  rue  de  Valois  fut 
ouverte  en  1782  sur  la  cour 
Orry,  espèce  de  cul-de-sac 
qui  servait  autrefois  d'entrée 
à  l'ancien  Opéra,  brûlé  en 
1781.  Au  numéro  2,  dans 
l'immeuble  qui  se  trouve  à 
côté  de  l'Hôtel  du  Palais- 
.i;\M'  ihiiii   iii    lu.Ais-K.iVAi.  —  >Ai  1 1    A  MANci.K.  Royal,  unc  société  savante 

avait  été  fondée  avant  la 
Révolution,  \-ers  l'année  1783,  j)ar  l'aéronaute  Pilâtre  de  Rozier.  Après  la 
mort  de  son  fondateur,  cette  société,  qui  avait  reçu    ie  titre  de  Musée,  devint 


GRAND  HOTEL  DU  l'ALAIS-ROVAL.  —  UNE  CHAMBRE. 


I"      ARRONDISSEMENT 


107 


GRAND    HOTEL    DU    PALAIS-ROYAL. 


io8  LA     VILLE      LUMIERE 

le  Lycée,  puis  \ Athénée,  où  la  Harpe,  Fourcroy,  Cuvier  et  J.-B.  Say,  firent  long- 
temps des  cours. 

Le  Grand  Hôtel  du  Palais-Royal  est  une  maison  de  premier  ordre  et  de 
très  vieille  renommée.  Il  a  été  fondé  en  1840,  mais  a  été  depuis  peu  entiè- 
rement restauré,  et  il  nous  offre,  aujourd'hui,  tous  les  avantages,  toutes  les 
améliorations  et  tous  les  progrès  de  ce  fameux  confortable  moderne  qui  nous 
semble  si  doux  et  dont  nous  ne  savons  plus  nous  passer.  Nous  en  avons 
déjà  parlé  tantôt;  mais  il  faut  avouer  que  c'est  un  sujet  qui  nous  mtéressc  tous 
très  vivement  et  qui  nous  paraît  essentiel. 

Au  temps  de  la  splendeur  du  Palais  Royal,  nos  pères  devaient  certes  se 
montrer  beaucoup  moins  difficiles  que  nous;  ils  auraient  fait  preuve,  sans  doute, 
d'unegrande  surprise  envoyant  dans  un  hôtel  comme  celui  du  Palais-Royal,  par 
exemple,  tous  les  perfectionnements  réalisés  et  les  avantages  auxquels  peut  main- 
tenant prétendre  un  voyageur  pour  des  prix  en  somme  très  modérés. 

La  cour  de  Valois  s'appelait  anciennement  cour  des  Fontaines  et  fut  très 
longtemps  fréquentée  par  de  nombreux  saltimbanques. 

Le  Palais-Royal  d'aujourd'hui  fait  triste  mine  à  côté  de  ce  qu'il  était  jadis. 
De  nombreux  projets  ont  été  mis  en  avant  pour  chercher  à  le  ressusciter,  mais 
aucun  n'a  encore  abouti. 

Le  théâtre  du  Palais-Royal  a  été  fondé  par  la  Montansier. 
Après  avoir  traversé  ces  lieux  qui  semblent  embaumés  dans  leurs  souvenirs, 
nous  voyons  le  Conseil  d'Etat,  installé  à  l'extrémité  du  Palais- Royal,  et  nous  arri- 
vons place  du  Théâtre-Français,  où  nous  voudrions  dire  quelques  mots  du  fameux 
Café  de  la  Régence,  qui  fut  fondé  au  xviii*^  siècle,  pendant  le  règne  du  Régent,  et 
qui  vit  défiler  tous  les  hommes  les  plus  célèbres  de  Paris.  Les  hommes  de  lettres 
et  les  joueurs  d'échecs  le  fréquentaient  assidûment.  On  y  venait  aussi  pour  faire 
l'amour,  et  les  maîtresses  du  lieu  passaient  pour  n'avoir  jamais  été  bien  cruelles. 
Qu'aurait-on  fait  d'ailleurs  à  ce  café  illuslre  si,  lorsque  les  vieux  jouaient  aux 
échecs,  les  plus  jeunes  ne  s'étaient  amusés  à  de  plus  galantes  occupatiojis.  Diderot 
nous  conte,  dans  le  Neveu  de  Rameau,  qu'il  s'amuse  au  café  de  la  Régence  à  voir 
jouer  aux  échecs.  «  C'est,  nous  dit-il,  l'endroit  de  Paris  où  l'on  joue  le  mieux  à  ce 
jeu  ;  c'est  là  que  font  assaut  Légal  le  profond,  Philidor  le  subtil,  le  solide  Mayot. 
C'est  là  (ju'on  voit  les  coups  les  plus  surprenants  et  qu'on  entend  les  plus  mau- 
vais propos;  car,  si  l'on  peut  être  homme  d'esprit  et  grand  joueur  d'échecs  comme 
Légal,  on  peut  être  un  grand  joueur  d'échecs  et  un  sot  comme  Foubert  et  Mayot.  » 
Jean-Jacques  Rousseau  fréquentait  aussi  beaucoup  la  Régence  ;  à  l'époque  où  il 
eut  l'étrange  idée  de  s'habiller  en  Arménien,  sa  présence  au  café  fut  le  prétexte 
d'une  véritable  émeute,  à  tel  point  que  l'on  fut  obligé  de  faire  mettre  une  senti- 
•    nelle  à  la  porte. 

Alfred  de  Musset  fut  aussi  un  des  fervents  habitués.  Il  jouait,  causait  ou 
buvait  ;  son  jeu  était  assez  habile,  et  dans  ses  jours  lucides  il  passait  pour  être 
un  joue\n-  de  force  remarquable. 


I*"'-      ARRONDISSEMENT 


109 


jio  LA      VILLE      LUMIÈRE 

Nous  terminerons  cet  aperçu  du  café  de  la  Régence  par  une  anecdote  qui, 
quoique  assez  connue,  nous  semble  digne  d'être  rapportée  ici. 

Pendant  la  Révolution,  il  ne  venait  plus  grand  monde  au  café,  car  on  n'avait 
guère  le  cœur  à  jouer,  et  ce  n'était  pas  gai  de  voir  passer  à  travers  les  vitres  les 
charrettes  des  condam.nés  dont  la  rue  Saint-Honoré  était  le  chemin.  M.  Robes- 
pierre, que  ce  spectacle-là  n'affligeait  probablement  pas,  venait  régulièrement 
y  faire  sa  partie.  Il  n'était  pas  très  fort,  m.ais  il  faisait  si  grand'peur  que  m,ême  les 
plus  habiles,  quand  ils  jouaient  avec  lui,  perdaient  toujours.  Un  soir  qu'il  atten- 
dait im  partenaire  suivant  son  habitude,  car  on  ne  se  pressait  jamais  de  se  mettre 
face  à  face  avec  lui,  un  tout  petit  jeune  homme,  joli  com.m.e  l'amour,  entra  dans  le 
café  et  vint  crânement  prendre  place  à  sa  table.  Sans  dire  un  m.ot,  il  poussa  une 
première  pièce,  M.  Robespierre  en  fît  autant,  et  la  partie  fut  engagée.  Le  petit 
jeune  homme  gagna.  Revanche  dem.andée  et  accordée,  on  joua  une  seconde  par- 
tie et  le  petit  jeune  homm.e  gagna  encore.  «  Très  bien,  dit  le  perdant  en  se  m_ordant 
les  doigts,  mais  quel  était  l'enjeu?  — La  tête  d'un hom.me,  je  l'ai  gagnée  ;  donne-la- 
moi  et  bien  vite,  le  bourreau  la  jjrendrait  denuiin.  »  Le  petit  jeune  homme  tirade 
sa  poche  une  feuille  de  papier,  sur  laquelle  était  rédigé  l'ordre  de  mettre  en 
liberté  le  jeune  comte  de  R...,  enfermé  à  la  Conciergerie.  Robespierre  signa  et  ren- 
dit le  papier.  «  Mais  toi,  qui  donc  es-tu,  citoyen?  —  Je  suis  une  citoyenne,  la 
fiancée  du  jeune  comte.  Merci  et  adieu.  » 

L'avenue  de  l'Opéra,  qui  part  de  la  place  du  Théâtre-Français,  est  vme  des 
plus  belles  et  des  plus  larges  voies  de  Paris.  Elle  a  été  commencée  en  1854  et  ter- 
minée en  1878.  C'est  là  que  furent  faits  les  premiers  essais  d'éclairage  électrique. 

Au  numéro  26,  se  trouve  une  jolie  petite  devanture, qui  se  distingue  tout  par- 
ticulièrement des   autres  par  son  originalité  et  par  sa  gracieuse  coquetterie. 

Le  titre  heureux  de  la  Gavotte  rappelle  tout  le  charme  des  siècles  passés,  et 
en  voyant  l'élégance  des  souliers  exposés  à  ce  joli  étalage,  nous  songeons  aux 
grâces  défuntes  des  marquises  dansant  la  gavotte  et  le  menuet. 

On  peut  dire  de  M.  Boisselet,  le  distingué  fondateiu-,  qu'il  s'est  fait  lui- 
même.  Sa  vive  intelligence,  sa  haute  compréhension  des  affaires,  sa  parfaite 
urbanité  lui  ont  \-alu  la  belle  place  qu'il  occupe  dans  le  monde  du  commerce 
parisien. 

M.  Boisselet  est  jeune  ;  il  a  tout  juste  quarante  et  un  ans.  C'est  un 
Berriclion  ;  il  est  né  à  Marmagne,  dans  le  Cher,  le  25  février  1868.  Tout  cn- 
f:!nt,  il  dut  gagner  son  pain.  Il  n'avait  pas  treize  ans  qu'il  débutait  dans  les 
affaires  à  Bourges.  Déjà  il  montrait  les  (jualités  qui  devaient  le  conduire  si  rapi- 
dement au  succès  et  à  la  fortimi';  il  était  un  enragé  travailleur,  et  il  a\ait  une 
volonté  tenace  ;  il  voulait  arriver,  il  avait  foi  en  son  étoile. 

Une  fois  qu'il  fut  déjà  un  peu  rompu  aux  affaires,  M.  Boisselet  rêva 
d'aller  à  Paris,  où  il  trouvera  plus  facilement  un  champ  digne  de  son  activité. 
Dans  toutes  les  maisons  où  il  fut  tour  à  tour  employé,  il  fit  preuve  des  plus  belles 
qualités;  il  réussit,  à  force  d'économies, à  réaliser  une  petite  fortune,  et  voici  ipi'il 


I"      ARRONDISSEMENT 


MAISON    BOISSELliT. 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


songea  à  s'établir  lui  aussi.  Le  if""  décembre  1897,  il  ouvrit,  au  26  de  l'avenue  de 
l'Opéra,  un  magasin  de  chaussures.  L'entreprise  ne  laissait  pas  que  d'être  péril- 
leuse, toute  une  clientèle  était  à  venir.  Et  cependant,  dès  la  première  année,  les 
résultats  financiers  étaient  plus  qu'encourageants.  Aujourd'hui,  après  plus 
de  douze  ans,  la  Gavotte  chausse  la  plupart  de  nos  notabiUtés  parisiennes. 

\'ous  croyez  peut-être  que  M.  Boisselet  se  serait  contenté  de  diriger  le  maga- 
sin de  l'avenue  de 
l'Opéra,  vous  vous 
trompez.  Après  avoir 
ouvert  une  succursale 
rue  du  Bac,  il  est  au- 
jourd'hui encore  à  la 
tête  d'une  importante 
maison  de  chaussures: 
le  Gamin  de  Paris. 

Cependant  M.  Bois- 
selet   ne     se    conten- 
tait  pas    de  s'occuper 
uniquement     de      ses 
affaires  ;    il    se    mit    à 
s'intéresser  à  la  chose 
publique.  Et  là  encore 
il    devait    y    apporter 
une  activité    de    tous 
les  instants.    Au  mois 
d'août  de  l'année  der- 
nière, il  constituait   le 
Comité  de  défense  des 
intérêts  des  habitants 
et  des  commerçants  de 
la  rue  du  Ouatre-Sep- 
tembre  ;       le    j^remier 
acte  du  Comité  fut  de 
faire  de  pressantes  dé- 
marches auprès  des  pouvoirs  publics  pour  que  les  travaux  de  la  remise  en  état  de 
la  rue  fussent  poussés  avec  rapidité.  Pour  atteindre  ce  but,  M.  Boisselet  ne  ména- 
gea ni  son  temps,  ni  son  argent,  ni  sa  peine  ;  il  sut  intéresser  à  l'teuvre  qu'il  pour- 
suivait la  presse  tout  entière,  et   les   journau.x  sans  distinction  d'upinidu  sou- 
tiennent depuis  bientôt  dix  mois  la  campagne  ainsi  entreprise. 
Bientôt  M.  Boisselet  verra  ses  efforts  couronnés  de  succès. 
La  rue  du  Quatre-Septembre  redeviendra  ce  qu'elle  était  il  y  a  neuf  ans,  et 
le  trolley  sera  enlevé.  Mais  le  Comité,  par  l'organe    de   son    aimiible  ])résidcnt. 


M.MSON    LOISbELtl.   SALO.N    IJli     Vt.M  K. 


I"      ARRONDISSEMENT 


"3 


MAISON    BOISSELET.    UN    SALON. 


estime  qu'il  ne  saurait  pas  s'arrêter  en 
si  bon  chemin.  Il  voudrait  que  la  rue 
du  Ouatre-Septembre  soit  en  quelque 
sorte  le  prolongement  de  la  rue  de 
la  Pai.x  :  aussi  fait-il  démarches  sur 
démarches,  pétitions  sur  pétitions, 
pour  que  le  terminus  des  tramways 
de  l'Est- Parisien  soit  reporté  à  la 
hauteur  de  la  place  de  la  Bourse. 

En  attendant  de  voir  ce  projet  se 
réaliser,  M.  Boisselet  entend  commé- 
morer la  lin  des  travaux  de  la  rue  du 
Quatre-Septembre  par  de  grandes  fêtes 
qui  auront  lieu  dans  la  première  quin- 
zaine du  mois  de  juin  1909. 

Et,  si  la  rue  du  Ouatre-Septembre 
revient  à  la  vie,  elle  le  devra  à  M.  Bois- 
selet; aussi  tous  les  amoureux  du  Paris 
artistique  devront-ils  lui  savoir  gré 
de  l'œuvre  qu'il  aura  ainsi  accomplie. 


M.     BOISSELET. 


114 


LA      VILLE      LUMIERE 


M.  Boisselet  a  émis  également  l'idée  de  réclamer  pour  Paris  une  déco- 
ration permanente.  La  rue  pourrait-elle  se  prêter  à  cette  esthétique 
individuelle  ?  Pourquoi  pas  ?  L'idée  de  M.  Boisselet  est  fort  intéressante  et 
mérite  d'être  étudiée  sérieusement,  car  nous  avons  vu  l'aspect  charmant  de  la 
rue  de  la  Paix  depuis  l'heureuse  initiative  qu'ont  prise  les  grands  couturiers 
de  fleurir  leurs  balcons  à  l'instar  de  Londres.  Rien  n'est  plus  joli  que  cette 
illusion  de  la  campagne  dans  le  centre  élégant  de  Paris.  Il  y  a  quelques  années, 
cette  idée  reçut  un  commencement  d'exécution  ;  l'on  songea  à  décorer  l'avenue 
de  l'Opéra  ;  mais  la  commission  nommée  à  cet  effet  présenta  un  projet  jugé 
insuffisant. 

Dans  le  même  immeuble,  nous   voyons  les  magasins  de   Cogswell  et   Har- 


MAISON  COGSWELL  ET  HARRISON.  VUE  INTÉRIEURE. 


rison  Ltd,  qui  est  l'une  des  plus  importantes  et  des  plus  tmcienncs  fabriques 
d'armes. 

Elle  a  été  fondée  en  1770  et  possède  à  Londres  son  usine  Gillingham  Street 
et  ses  magasins,  141,  New  Bond  Street  et  226,  Strand. 

L'usage  des  armes  est,  on  le  conçoit  facilement,  aussi  ancien  que  le  monde. 
Un  des  premiers  besoins  de  l'homme  a  dû  être  de  se  défendre  contre  certains  ani- 
maux et  contre  ses  semblables  pour  acquérir  ou  conserver  les  objets  nécessaires. 


!"'■      ARRONDISSEMENT 


ii6 


LA      VILLE      LUMIERE 


On  peut  diviser  l'iiistoire  des  armes  en  devix  époques,  dont  la  première  s'étend 
depuis  les  siècles  les  plus  reculés,  jusqu'à  l'invention  de  la  poudre  et  des  armes  à 
feu,  et  la  seconde  depuis  cette  époque  jusqu'à  nos  jours. 

Il  est  certain  que  jamais  les  armes  n'ont  atteint  un  degré  de  perfection  aussi 
grand  qu'aujourd'hui.  Les  armes  à  feu  surtout  sont  d'une  puissance  et  d'une 
précision  incomparables. 

La  maison  Cogswell  et  Harrison  est  tout  particulièrement  réputée  pour  la 
fabrication  supérieure  et  impeccable  de  ses  armes,  que  des  études  scientifiques  ont 
sans  cesse  améliorées. 

Au  moment  de  l'apparition  des  poudres  sans  fumée,  l'absence  d'appareils 
capables  de  mesurer  les  différentes  propriétés  de  ces  poudres  attira  l'attention  de 
la  maison  Cosgwell  et  Harrison,  qui  s'engagea  alors  dans  une  voie  de  recherches  et 
d'études,  féconde  en  enseignements  utiles. 

En  1884,  MM.  Cogswell  et  Harrison  établirent  un  système  de  chronographe  et 
de  cibles  électriques  pour  les  fusils  tirant  le  plomb  ;  puis  ils  inventèrent  successi- 
vement des  appareils  scientifiques  pour  mesurer  la  force  de  résistance  du  fusil, 
sa  pénétration  et  son  recul,  pour  mettre  à  l'épreuve  la  force  de  la  capsule,  aussi 
bien  que  pour  mesurer  le  choc  nécessaire  à  donner  à  la  capsule  afin  d'obtenir  la 
meilleure  ignition. 

Tant  d'expériences  faites  an  prix  des  plus  .i^rands  sacrifices  eurent  pour  résul- 


M.MbON     1. 


SALON    DE    RÉCEPTION. 


1er      ARRONDISSEMENT 


117 


tat  l'établissement  de  modèles  spéciaux  poiu"  le  tir  aux  pigeons,  qui  obtiennent 
un  grand  succès  auprès  des  sportsmen.  Ce  sont  les  fusils  Hammerless  éjecteur,  à 
une  ou  deux  détentes,  qui  sont  d'une  conception  toute  spéciale,  et  qui  ont  été 
l'objet  de  merveilleux  perfectionnements. 

Deux  armes  de  chasse,  répandue  dans  toutes  les  parties  du  monde,  sont  éga- 
lement des  spécialités  de  la  maison  :  les  carabines  Certus  à  répétition,  ainsi  que 
la  carabine  express  double,  qui  sont  très  appréciées  par  les  grands  explorateurs. 


E.     AGIER. 


PEUT    SALOX. 


L'infinie  variété  des  armes  fabriquées  par  la  maison  Cogswell  et  Harrison  et 
les  nombreux  témoignages  de  satisfaction  que  lui  prodiguèrent  les  tireurs  les  plus 
connus  furent  les  facteurs  principaux  de  sa  notoriété  actuelle. 

Il  est  à  noter  qu'elle  vend  également  les  trappes  Harrison  équilibrées  d'une 
façon  toute  particulière  et  spéciales  pour  le  tir  aux  pigeons  artificiels,  qui  est  à  la 
fois  un  exercice  très  agréable  et  très  divertissant  et  une  excellente  préparation 
au  sport  de  la  chasse. 

MM.  Cogswell  et  Harrison  accueillent  avec  la  plus  grande  attention  toutes 
les  communications  qui  leur  sont  faites  relatives  à  la  fabrication  des  armes 

Au  numéro  22  nous  trouvons  une  véritable  artiste,  Mlle  Agier,  qui  est  par- 
venue à  résoudre  la  question  du  corset  si  longtemps  discutée  par  les  docteurs, 
les  savants  et  les  artistes. 


ii8 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


Personne  n'ignore  aujourd'lnii  le  rôle  important  que  joue  le  corset  dans 
la  toilette  de  la  femme  ;  je  dirai  ])lus,  il  en  est  la  base  fondamentale.  Il  est  donc 
capital  que  cet  objet  de  toilette  absorbe  à  lui  seul  tous  les  soins  de  la  bonne 
faiseuse  et  qu'il  soit  non  seulement  construit  d'une  façon  anatomique,  mais  sur- 
tout   scientifique,  puisqu'cn  suivant  la  ligne  anatomique  il  conserve  celle  de 

l'esthétique  qui  donnent  à 
la  femme  la  souplesse,  la 
grâce  et  la  jeimesse. 

Nos  savants  ont  com- 
battu le  corset  avec  achar- 
nement, et  cela  avec  juste 
raison,  car  la  plupart  de 
ces  corsets  sont  exécutés 
sans  savoir  ni  science. 
Nous  avons  rencontré  chez 
Mlle  Agier  l'artiste  qui 
s'est  d'autant  mieux  dis- 
tinguée dans  la  confection 
pe  ce  gracieux  fourreau, 
dans  lequel  la  femme  se 
trouve  flexible  comme  un 
jonc,  qu'elle  possède  Lart 
de  la  coupe  de  l'habille- 
ment qui  donne  la  ligne  à 
Il  femme. 

.\vant     de    créer    son 
merveilleux    corset     Gaine 
Gant,  sans  couture,  ni   ba- 
leine, Mlle  Agier  a  été,  il  \- 
MAI  NAGE.  a  quelques  années,  la  créa- 

trice d'une  robe  princesse 
sans  couture  et  brevetée  s.  g.  d.  g.,  a  qui  elle  d(5it  ses  premiers  succès  dans 
la  couture  qu'elle  a  abandonnée  il  y  a  un  an  pour  se  consacrer  tout  entière 
à  son  corset  avec  lequel  elle  obtient  de  merveilleuses  transformations  de 
taille. 

Nous  devons  ajouter  que  Mlle  Agier  a  non  seulement  une  connaissance 
approfondie  de  la  cc;upe,  mais  aussi  de  l'anatomie,  de  sorte  que  la  construction 
du  corset  est  devenue  entre  ses  mams  une  réelle  science. 

La  grande  mondaine,  l'artiste,  l'actrice,  la  chanteuse,  s'eminessent  d'adopter 
cette  merveille  anatomique  et  scientifique.  Ce  qui  nous  explique  la  vogue  et  le 
succès  toujours  croissants  et  les  merveilleux  agrandissements  du  17,  de  ra\-enue 
de  l'Opéra,  dûs  au  goût  raffiné  d'une  artiste  accomplie. 


I^f      ARRONDISSEMENT 


119 


Le  mobilier  d'un  stvle  très  original  est,  paraît-il,  unique.  Il  représente 
quinze  années  de  travail  d'artiste. 

Une  merveilleuse  galerie  de  tableaux  achèvi'  de  donner  à  ces  salons  l'in- 
térêt d'un  musée. 

Mlle  Agier  a  su,  par  son  talent  et  son  intelligence,  s'attacher  la  sympathie 
de  nos  voisines  d'Outre-Manche  et  faire,  de  sa  maison  de  Glasg(5\v,  la  première 
de  l'Ecosse. 

Si  l'avenue  de  l'Opéra  ne  peut  nous  intéresser  au  point  de  vue  historique, 
puisqu'elle  est  très  ré- 
cente, elle  nous  offre,  du 
moins,  toute  une  suc- 
cession de  jolies  devan- 
tures qui  charment  irré- 
sistiblement les  pari- 
siennes. Nous  sommes 
certains  que  celles-ci  ne 
nous  en  voudront  pas  bi 
nous  nous  y  attardons 
encore  quelques  ins- 
tants, surtout  lorsqu'il 
s'agit  d'un  magasin 
comme  celui  de  la  par- 
fumerie Gellé,  frères,  au 
numéro    6  de   l'avenue 

de    l'Opéra.    L'industrie    de    la     parfumerie     remonte    à    la   plus    haute     anti- 
quité. 

Les  parfums  étaient  bien  connus  du  temps  d'Homère,  qui  les  cite  à 
chaque     instant.     Hésiode     les    recommande   pour    le  culte    di\'in. 

Chez  les  Grecs,  la  parfumerie  joua,  de  tout  temps,  un  grand  r(")le,  et 
les  boutiques  des  parfumeurs  étaient  un  lieu  de  réunion  comme  le  sont  aujour- 
d'hui   nos    cafés. 

En  vain  Solon  proscrivit-il  la  vente  des  parfums,  en  vain  Socrate  railla-t-il 
ceux    qui  s'en  servaient;  rien  ne  put  triompher  du  goût  des  Athéniens. 

Les  Romains  en  héritèrent,  et  l'on  raconte  que  Néron  consomma  aux 
funérailles  de  Poppée  plus  d'encens  que  l'Arabie  ne  pcjuvait  en  produire  en 
dix  ans. 

Certains  parfums  dont  se  servaient  les  femmes  romaines  coûtaient  jusqu'à 
800  francs  le   kilogramme. 

En  Europe,  les  parfums  furent  d'abord  exclusivement  consacrés  au  culte.  Ce 
fut  Catherine  de  Médicis  qui  en  généralisa  l'usage  en  France.  René  le  Florentin, 
venu  à  sa  suite,  établit  sur  le  Pont-au-Change  une  boutique  où  venait  se  presser 
la  société  élégante.  Sous  le  règne  de  Louis  X\',  la  mode  des  parfums  devint  une 


MAISON    CELLE    FRERES. 


.ATELIER    DES    E.XTR.\ITS. 


LA     VILLE      LUMIERE 


I"      ARRONDISSEMENT 


MAISON    GELLE    FRERES. 


ATELIER    DES    SAVONS. 


véritable  épidémie  ;  à  la  Cour,  la  mode  prescrivait  des  parfums  différents 
■chaque  jour,  et  Versailles  reçut  le  nom  de  Cour  parfumée.  Les  dépenses  de 
Mme  de  Pompadour  s'élevèrent  jusqu'à  500000  francs  par  an  pour  ce  seul  article. 
L'usage  des  parfums  a  suivi  une  progression  incessante  et  s'est  en  outre 
■considérablement  perfectionné.  L'on  obtient  aujourd'hui  des  parfums  extrême- 
ment fins  et  très  supé- 
rieurs à  ceux  de  jadis. 
La  parfumerie 
Gellé  frères  a  été  fon- 
dée, à  Paris,  en  1826. 
par  MM.  Gellé  et  fut 
■continuée  par  ^I.  Le- 
caron-Gellé,  gendre  et 
associé  de  M.  Gellé 
aîné. 

Eni9o6,MM.M.et 
P.  Lecaron  succédè- 
rent à  leur  père,  dont 
ils  étaient  depuis  long- 
temps les  collabora- 
teurs. 

Depuis  sa  fondation,  la  parfumerie  Gellé  frères  a  vu  ses  affaires  prospérer  sans 
cesse,  grâce  à  la  même  idée  directrice  qui  a  toujours  présidé  à  ses  destinées  et  qui  fut 
uniquement  de  fabriquer  des  produits  de  très  bonne  qualité.  Aussi  la  maison  s'est- 

oUe  vu  décerner  les 
plus  hautes  récompen- 
ses à  toutes  les  Expo- 
sitions universelles  à 
])artir  de  l'année  1851, 
jusqu'en  1889,  où  elle 
fut  membre  du  Jury 
et  hors  concours,  ainsi 
(ju'en  1900,  oih  le  Grand 
Prix  lui  fut  décerné. 
;\I.  Gellé  aîné  avait  été 
nommé  chevalier  de 
la  Légion  d'honneur  à 
l'occasion  de  l'Exposi- 
tion de  1878,  et  M. 
Emile  Lecaron  fut 
honoré  de  la  même   distinction   lors    de    l'Exposition Jde    1889. 

Après  la  guerre  de  1870,  l'usine  de  la  parfumerie  fut  installée  à  Levallois- 


MAISON    GELLÉ    FRÈRES.    VUE    INTÉRIEURE    DES    MAGASINS. 


122  LA     VILLE      L  U:\II  ÈRE 

Perret,  pour  remplacer  Lusine  de  la  Porte-lMaillot,  qui  avait  été  détruite  pendant 
la  Commune.  Les  magasins  sont  installés,  depuis  1883,  avenue  de  l'Opéra.  Nous 
pourrons  y  respirer  des  parfums  pénétrants  et  très  doux  tels  que  VAdoreis,  Solange, 
Cherissime,  Paradisia,  Séduction,  dont  la  vogue  grandit  chaque  jour.  Leur  suavité 
nous  fait  songer  aux  paroles  de  Montaigne,  qui  attribuait  aux  odeurs  une  très 
grande  influence  sur  notre  esprit  : 

Les  médecins  pourraient  tirer  des  odeurs  plus  d'usage  qu'ils  ne  fo)it.  car  j'ai  sou- 
vent aperçu  qu'elles  me  changent  et  agissent  en  mes  esprits,  suivant  qu'elles  sont  ; 
qui  me  fait  approuver  ce  qu'on  dit,  que  l'invention  des  encens  et  des  parfums  aux 
églises,  si  ancienne  et  si  espandue  en  toute  nation  et  religion  regarde  à  cela  de  nous  ré- 
jouvr,  esvicller  et  purifier  la  sang,  pour  nous  rendre  plus  propres  à  la  contemplation . 

Certains  produits  fabriqués  par  la  maison  Gellé  frères,  et  entre  autres  la  pâte 
d>  ntifrice  glycérine,  sont  connus  dans  tous  les  pays. 

MiVL  Lecaron  fils,  qui  occupent  plus  de  450  employés,  tant  comme  commis, 
ouvriers,  contremaîtres  et  voyageurs,  se  font  un  devoir  de  maintenir  l'.nur  Uur 
personnel  le  système  de  secours  et  de  retraites  qui  est  traditionnel  dans  la  maison. 
Ils  considèrent  que  c'est  un  droit  bien  acquis  par  leurs  dévoués  collaborateurs. 

Revenons  à  présent  jilaco  du  Théâtre-Français,  où  nous  remarquerons, 
presque  adossé  au  Théâtre,  le  monum.ent  d'Alfred  de  Musset,  représentant  le  poète 
assis,  près  duquel  se  tient  la  Muse.  Quelques  vers  du  poète  sont  gravés 
sur  le  socle. 

Le  monument  (l'.Mfr.  d  de  Musset  semble  être  la  paraphase  de  ce  vers  célèbre 
des  Nuits  : 

«  Poète,  prends  ton  lulh,  et  me  donne  un  baiser.  ■■ 

Le  Théâtre-Français,  appelé  Maison  de  Molière,  a  été  édifié  en  1787.  La 
Comédie  Française  s'y  installa  en  1789.  Incendié  l'année  de  l'exposition  de  1900, 
il    fut  reconstruit    la  même  année. 

Sans  nous  préoccuper  pour  le  moment  de  la  rue  de  Richelieu,  (pie  nous 
étudierons  dans  le  11^  arrondissement,  prenons  la  rue  Croix-des- Petits-Champs 
pour  arriver  à  la  B.JiNQfEDE  FR.'VNrE,  installée  dans  l'ancien  hôtel  de  La  \'nllière, 
(pii.bàti  parMansard,  fut,  en  1713,1a  propriété  du  comte  de  Toulouse,  lils  naluvel 
de  Louis  XI\'  et  de  Mme  de  Montespan. 

La  rur  CcKiuillière  fut  baptisée  ainsi,  en  1792,  ilu  mun  cK'  l'icire  Coipul- 
iier,  bourgeois  de  Paris,  qui  avait  fait  bâtir  un  grand  nombre  de  maisons  dans 
cette  rue,  qui  part  de  la  rue  Croix-des-Petits-Champs  pour  aboutir  aux  Halles. 
\\\  numéro  31  de  la  rue  Coquillière,  est  l'ancienne  entrée  de  17/(i/f/r/<'sDo;;;rt(';it'.';, 
qui  avait  été  jadis  le  couvent  des  Carmélites. 

A  peu  près  sur  l'emplacement  de  la  maison  qui  occupe  le  coin  de  la  rue 
Coquillière  et  delà  rue  Jean-Jacques-Rousseau,  s'élevait  l'hôtel  du  duc  de(iesvres, 
qui  lit  construire  le  quai  de  Gesvres,  ainsi  que  nous  le  verrons  par  la  suite.  Cet 
hôtel  fut  h.ihité  plus  tard  par  le  maréchal  de  Coigny,  puis,  vers  1830,  par  Casimir 


I"      ARRONDISSEMENT 


123 


Perier.  Dans  la  maison  qui  a  remplacé  l'hôtel  du  duc  de  Gesvres,  et  qui  porte  les 
numéros  18  et  20  de  la  rue  Coquillière,  se  trouvent  aujourd'hui  les  vastes  établisse- 
ments Dehillerin,  où  nous  voyons  étinceler  l'éclat  du  métal. 

Dans  cette  maison,  nous  trouverons  le  plus  complet  assortiment  des  batte- 
ries de  cuisine,  glacières,  moules  et  appareils  de  toutes  sortes. 

C'est  une  installation  absolument  unique  en  son  genre.  Par  la  di\-ersité  des 
articles  qu'il  nous  présente, 
ce  magasin  constitue  à  vrai 
dire  une  des  curiosités  de 
Paris.  La  plupart  des  grands 
hôtels,  restaurants  parisiens 
et  étrangers, viennent  se  four- 
nir aux  établissements  De- 
hillerin, qui  peuvent  seuls 
leur  fournir  tous  les  objets 
différents  que  nécessite  une 
cuisine  importante. 

Avant  d'arriver  à  la 
Bourse  du  Commerce,  nous 
ferons  im  détour  jusqu'à 
l'Hôtel  des  Postes,  élevé  sur 
l'emplacement  de  l'Hôtel 
-d'Armenonville,  bâti  par 
Nogaret  de  La  Valette. 

La  Bourse  du  Com- 
merce, anciennement  Halle 
AUX  Blés,  occupe  l'empla- 
cement du  vaste  hôtel  de 
Nesles,  dont  les  cours  et  les 
jardins  s'étendaient  jusqu'à 
l'église  Saint-Eustache,etqui. 
au    xiii^  siècle,    appartenait 

aux  seigneurs  de  Nesles.  Lorsque  Catherine  de  Médicis.  par  crainte  de  Saint- 
Germain -l'Auxerrois,  dont  on  avait  prédit  que  le  voisinage  lui  serait  fatal,  eut 
résolu  de  quitter  son  château  des  Tuileries  encore  inachevé,  elle  choisit  pour 
demeure  l'ancien  hôtel  des  Seigneurs  de  Nesles.  Elle  transféra  à  Saint-Magloire 
le  couvent  des  Filles  Pénitentes,  qui  depuis  longtemps  avait  trouvé  un  asile 
dans  cette  demeure,  fit  ensuite  démolir  l'hôtel  et  fît  construire  à  la  place  un  véri- 
table palais  appelé  hôtel  de  la  Reine.  Ce  palais,  après  avoir  plusieurs  fois 
changé  de  propriétaire,  fut  démoli  en  partie,  et,  en  1749,  Louis  XV  acheta  le 
terrain  pour  y  faire  édifier  la  Halle  aux  Blés. 

Près  de  ce  monument,  du  côté  de  la  rue  de  \'iarmes,  s'élève  la  fameuse  colonne 


MAISON     DEHiLLIiRIN.    VUE    I  .N'TERI  EURE. 


124 


LA      \ILLI-;      LUMIÈRE 


I"      ARRONDISSEMENT  125 

de  Médicis  ou  de  l'Astrologue,  que  Catherine  de  Médicis  fit  construire  en  1572 
par  Bullant,  et  qui  dépendait  alors  de  son  palais.  Cette  couronne  cannelée,  cou- 
verte d'emblèmes  sculptés,  de  couronnes,  de  lacs  d'amour  et  de  chiffres  G.  H. 
entrelacés,  possédait  à  son  sommet  une  plate-forme,  à  laquelle  on  accédait  à 
l'aide  d'un  escalier  à  vis.  C'est  là,  dit-on,  que  la  reine,  accompagnée  des  physi- 
ciens Gauric  et  Ruggieri,  aimait  à  se  livrer  à  ses  expériences  astronomiques  et  à 
essayer  de  lire  le  destin  dans  la  marche  des  astres. 

Tout  à  côté  de  la  Bourse  du  Commerce,  se  trouvent  les  Halles  Centrales. 
Les  Halles  ou  Allés  de  Paris,  appelées  ainsi  parce  que  chacun  y  allait,  commen- 
cées par  Philippe- Auguste,  furent  considérablement  agrandies  d'abord  par  Saint 
Louis,  puis  par  ses  successeurs.  C'est  sous  Henri  H  que  furent  construits  les 
piliers  des  Halles.  Entre  ces  piliers,  les  boulangers  forains,  les  tailleurs,  les  cor- 
donniers et  autres  pauvres  maîtres  des  communautés  venaient,  les  jours  de  mar- 
ché, débiter  leurs  marchandises.  «  De  tout  temps,  les  petites  ruelles  sinueuses 
obscures,  étroites,  qui  avoisinent  les  Halles,  ont  justement  compté  parmi  les  plus 
pittoresques  de  Paris  ;  c'est  une  tradition  exacte  encore  à  notre  époque  (i).  » 
Des  tronçons  de  rues  subsistent  :  la  rue  Mondétour,  la  rue  Pirouette,  les  rues  de 
la  Grande  et  de  la  Petite- Truanderie,  qui  nous  donnent  une  idée  de  ce  que  devaient 
être  jadis  toutes  ces  rues  de  la  Triperie,  de  la  Poterie,  de  la  Lingerie,  de  la  Chaus- 
setterie,  de  la  Cossonnerie,  de  la  Fromagerie,  etc.,  etc. 

Toute  la  vie  de  Paris  grouillait  dans  ces  ruelles,  encombrées  de  cha- 
lands, de  porteurs,  de  négociants,  de  ménagères,  de  badauds,  de  filles  de 
joie,  de  coupe-bourse  et  d'escholiers  en  rupture  de  Sorbonne.  Les  Halles  sont 
le  lieu  de  la  bonne  chère  et  de  la  vieille  gaieté  gauloise,  où  la  foule  crie  et 
vit  en  un  pittoresque  assemblage,  rit  et  s'amuse  aux  parades  des  saltim- 
banques et  des  baladins.  Pâtissiers  et  boulangers,  crémiers  et  fruitiers,  mar- 
chands de  poissons  et  marchands  de  volailles,  etc.,  etc.,  se  pressent  et  se  bous- 
culent à  l'envi.  Pour  convier  le  passant  à  s'arrêter  devant  leurs  étalages,  ils  usent 
de  forces  gestes  et  cris  aux  expressions  pittoresques  et  hardies.  Là-bas,  un  peu 
à  l'écart,  on  voit  un  emplacement  où  se  réunissent  quantité  de  filles  :  c'est  l'étal 
gratuit  réservé  aux  filles  à  marier,  pourvu  toutefois  que  l'on  n'ait  rien  à  reprendre 
à  leurs  mœurs  ;  l'acheteur  ne  doit  pas  être  trompé  sur  la  qualité  de  la  maixhan- 
dise.  Puis,  au  miheu  de  toute  cette  agitation  où  le  rire  vibre  et  se  déploie  à  l'aise,, 
au  milieu  des  tréteaux  des  faiseurs  de  tours  et  des  charlatans,  une  note  sinistre  : 
en  face  de  la  rue  Pirouette,  s'élève  la  maison  du  Pilori,  où  loge  le  bourreau  et  où,  les 
jours  de  marché,  l'on  expose  à  la  dérision  du  peuple  les  criminels,  les  voleurs,  les 
blasphémateurs  et  les  débauchés.  C'est  réjouissance  pour  la  populace  lorsqu'elle 
peut  avoir  la  représentation  du  passage  d'une  femme  de  mauvaise  vie  conduite 
au  Pilori  pour  y  être  fouettée  publiquement.  Le  front  cemt  d'une  couronne  de 
paille,  juchée  à  rebours  sur  un  âne,  on  lui  fait  traverser  la  foule  impitoyable  qui 
la  hue  et  lui  jette  de  la  boue.  Mais  le  peuple  de  Paris  aime  les  brusques  antithèses  : 

(i)  Promenade  dans  Paris,  par  Georges  Gain. 


kWV.    i>I-.    M^^sl  1. 


I"      ARRONDISSEMENT 


127 


128  LA     VILLE     LUMIÈRE 

mises  en  regard  de  ces  spectacles  de  mauvais  aloi,  les  farces  joyeuses  des  Enfants 
Sans  Souci  auront  plus  de  saveur.  C'est  aux  Halles  en  effet  que  les  Enfants  Sans 
Souci,  «  cesgratieux  galants,  si  bien  chantants,  si  bien  parlants  »,  dont  firent  partie 
Villon,  Gringoire  et  Clément  Marot,  avaient  dressé  leurs  tréteaux  pour  faire  con- 
currence à  leurs  confrères  de  la  Passion.  C'est  pendant  le  Carnaval,  triomphe  de 
la  folie,  fête  de  la  licence  et  du  franc-parler,  que  les  audaces  de  la  sottie  s'épa- 
nouissent à  l'aise  et  se  donnent  un  libre  cours.  Chaque  année,  au  jour  du  Jlardi- 
Gras,  les  Enfants  Sans  Souci  font  une  entrée  solennelle  dans  Paris.  Le  bruit  des 
trompettes,  des  tambourins,  des  guitares,  des  violons,  éclate  en  notes  aigres,  stri- 
dt^ntes,  joyeuses.  Tous  les  instruments  de  musique  sont  réquisitionnés  pour  faire 
partie  de  cette  burlesque  fanfare  dont  le  tapage  vraiment  infernal  déchaîne  une 
extraordinaire  animation  dans  ia  foule.  En  tête  s'avance  le  Prince  des  Sots,  avec  sa 
fameuse  devise  -.Stultoruninumerus  estinfinitus:  «  Le  nombre  des  sots  est  infini,  » 
a  dit  Salomon.Et,  dans  les  Halles  grouillantes,  la  foule  aftairée.  amusée,  prête  à 
s'enthousiasmer  pour  toutes  les  audaces,  souligne  d'un  gros  rire  les  mots  indécents, 
approuve  toutes  les  critiques  et  applaudit  avec  joie  à  l'ironie  cinglante  qui  brave 
les  grands,  parce  que  le  peuple  de  Paris  eut  toujours  l'esprit  frondeur  et  irres- 
pectueux. 

En  1797,  les  Halles  furent  le  théâtre  d'une  sensationnelle  arrestation,  celle 
de  Gracchus  Babeuf,  qui  s'était  caché  depuis  longtemps  au  numéro  21  de  la  rue 
de  la  Grande-Truanderie. 

Les  Halles  Centrales,  après  avoir  été  jilusieurs  fois  réparées  et  reconstruites, 
ont  été  refaites  entièrement,  telles  qu'elles  sont  aujourd'hui. 

Nous  ne  pouvons  pas  quitter  les  Halles  sans  parler  d'un  des  établissements 
(pii  coiitrihurnl  le  plus  à  répandre  les  produits  de  l'alimentation  aux  habitants  de 
Paris. 

Paris  pourvoit  à  la  nourriture  de  jilus  de  trois  millions  d'habitants,  et  l'on 
ne  peut  que  difticilement  se  faire  une  idée  de  ce  que  représente  chaque  jour  cette 
obligation.  Les  statisticiens  s'amusent  parfois  à  publier  les  chiffres  de  la  consom- 
mation fantastique  de  la  population  paiisienne,  chiffres  qui  s'élèven.t  davantage 
chaque  année,  en  même  temps  que  les  étrangers  affluent  et  que  le  bien-être  tend 
à  se  répandre  de  plus  en  y>\\\s  dans  toutes  les  classes  de  la  population. 

Dans  l'industrie  di'  lalimentation,  M.  .Alexandre  Duval  occupe  une  jilace 
imi)iirtantc.  jiresque  unique,  et  (jui  mérite  d'rtrc  mentionnée  ici,  car  la  question 
de  la  nourriture  rentre  dans  la  grande  science  du  bien-être  et  doit  être  l'objet  de 
la  sollicitude  de  tous  ceux  qui  s'intéressent  au  progrès  social. 

Les  établissements  Duval  sont  une  des  entreprises  les  plus  étonnantes  cpi'il 
soit  donné  d'observer  dans  Paris,  entreprise  dont  le  programme  appartient  à  la 
théorie  pure  et  dont  rexploitation  ingénieuse  et  si  admirablement  organisée  et 
comprise  répond  à  toutes  les  exigences  de  la  pratique  la  plus  compliquée. 

M.  Duval  père  créa  son  premier  restaurant  dans  une  petite  salle  de  la  rue 
de  la  ^Monnaie,  et  c'était  alors  un  établissement  bien  modeste  cpie  ce  restaurant 


I"      ARRONDISSEMENT 


129 


d'où  allait  naître  la  colossale  entreprise  des  Etablissements  Duval,  aujourd'hui 
si  prospère.  Le  mode  de  portionnement,  le  bon  marché,  la  propreté  parfaite  et  la 
qualité  tout  à  fait  exceptionnelle  des  viandes  mises  en  consommation  assurèrent 
dès  l'Origine,  comme  par  la  suite,  le  succès  de  cette  maison.  M.  Duval  e.xploita 
alors  son  idée  sur  une  plus  grande  échelle  et  installa  son  Bouillon  modèle  rue 
Montesquieu.  Le  public  s'y  porta  en  foule,  séduit  par  tous  les  avantages  qu'on  lui 


HT.^BLISSEMENT    Dl'' 


RUE     MONTESQUIEU 


.■E    INTERIEURE 


offrait.  ^I.  Duval  eut  à  lutter  contre  toutes  les  difficultés  inhérentes  à  toute  orga- 
nisation aussi  vaste,  mais  il  parvint  bien  vite  à  en  triompher. 

En  1867,  fut  fondée  la  Compagnie  anonyme  des  Etablissements  Duval, 
dont  tout  le  monde  connaît  la  prospérité.  Nous  aurons  tout  dit  sur  son  importance 
lorsque  nous  aurons  fait  connaître  que  le  chiffre  annuel  des  repas  se  compte 
par  quelques  millions,  et  que  nous  aurons  cité  quelques-uns  de  ses  plus  grands 
restaurants,  tels  que,  en  dehors  de  l'établissement  principal  de  la  rue  Mon- 
tesquieu, ceux  du  boulevard  Saint-Denis,  du  boulevard  de  la  Madeleine,  de  la 
place  du  Havre,  du  boulevard  des  Italiens,  de  la  rue  de  Rome,  de  la  rue  de  Cli- 
chy,  du  boulevard  Poissonnière,  de  la  rue  du  Quatre-Septembre,  de  la  rue  de 
Rivoli,  du  boulevard  Saint-Germain,  etc.,  etc. 

Il  faut  avoir  visité  les  divers  services  desEtablissements  Duval  pour  se  rendi'e 
compte  d'une  œuvre  aussi  considérable,  qui  se  suffit  à  elle-même  et  évite  autant 
que  possible  les  intermédiaires,  dans  le  plus  grand  intérêt  de  sa  clientèle.  Chacun 


LA      VILLE     LUMIERE 


I"      ARRONDISSEMENT 


i3t 


sait  que  la  boucherie  Duval  est  la  plus  réputée  de  Paris.  Tous  les  jours,  l'ache- 
teur de  la  maison  Duval  fait  son  choix  au  marché  de  la  \'illette  ;  il  assiste  aux 
pesées  et  fait  porter  les  animaux  achetés  sur  les  voitures  de  la  Compagnie.  Les 
caves  ont  leur  siège  central  à  l'entrepôt  de  Bercy,  rue  Soulage.  Elles  sont  admi- 
rablement disposées  et  contiennent  toujours  2  à  3  000  pièces  de  vin,  prêtes  à 
entrer  en  consommation.  Chaque  établissement  reçoit  son  approvisionnement  en 
fûts.  La  mise  en  bouteilles  a  lieu  dans  les  caves  de  la  Compagnie,  8,  rue  Bausset. 


ETABLISSEMENT    DUVAL. 


PLACE     DU    HAVRE. 


Ces  vins  ont  une  renommée  très  justifiée;  il  y  a  un  service  spécial  de  livraisons 
de  vins  pour  la  clientèle  bourgeoise  très  importante  à  Paris,  en  province  et  à 
Létranger. 

La  création  constante  de  nouveaux  établissements  mns  Paris  prouve  assez 
la  marche  toujours  ascendante  de  cette  Société,  dirigée  par  un  administrateur  de 
premier  ordre,  M.  Alexandre  Duval,  seul  directeur -gérant  de  la  Société  des  Bouil- 
lons depuis  1882.  M.  Duval,  en  dehors  de  ses  qualités  d'administrateur,  d'artiste 
et  d'homme  du  monde,  est  un  grand  philanthrope,  auquel  la  population  pari- 
sienne est  redevable  d'une  réelle  augmentation  de  bien-être. 

Chevalier  de  la  Légion  d'honneur  et  membre  de  l'Automobile-Club,  le  musi- 
cien de  grand  talent  qu'est  M.  Duval  compte   de  nombreux  succès  à  son  actif. 


132 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


mm 


Ses  Compositions 


CSA  .L  bifiS 


yjlLSES 

Capucines 
Crépuscule  d'Amour 
Darling 
Floramye 
Lèvres  Closes 
Parisienne 
Valse  câline 
Viennoise 

AVTKES  DJIJ^SES 
Marquisette   (menuet) 
Pimpante  (polkaI  m^ 

The   Golliwogg's   Dance  ^ 

MJUjCHES 

En  Fête 
Gavroche 
Marche  des    Petites    Bonnes 
Marche  Royale 
Parade   Cokiail 

CJiAMSOJMS  ' 

Fête  d'Amour 
Marche  des    Petites    Bonnes 
La   Modinette 

'A 'A  'A. 'A 'A 'A  'A 'A  'A 'A 'A 'A 'A 'A  'A 


4issiiSSiiiiSHr*-!ii' 


M.    ALEXANDRE    DIVAI.. 


I"      ARRONDISSEMENT  133 

Citons  au  hasard  quelques-unes  de  ses  compositions,  telles  que  :  Crépuscules 
d'amour,  Lèvres  closes,  Parisienne,  Marche  royale.  Fête  d'aviour,  etc.,  etc. 

L'église  Saint-Eustache,  que  nous  voyons  en  face  des  Halles,  est  la  plus  belle 
église  de  Paris  après  Notre-Dame. 

Sur  cet  emplacement  s'élevait,  au  xu^  siècle,  une  chapelle  de  Sainte-Agnès 
qui  avait  remplacé  un  temple  dédié  à  Cybêle  pendant  l'époque  romaine. 

Cette  église  fut,  lors  de  l'invasion  des  Pastoureaux,  la  scène  de  violences 
sanglantes  ;  plusieurs  prêtres  furent  massacrés.  Au  xV^  siècle,  Saint-Eustache 
vit  s'organiser  dans  ses  murs  la  confrérie  des  Bouchers,  qui,  pendant  un  instant, 
domina  Paris  à  force  de  terreur. 

En  1791,  les  funérailles  de  Mirabeau  eurent  lieu  à  Saint-Eustache,  et 
en  1793  cette  église,  surnommée  le  Temple  de  l'Agriculture,  vit  célébrer  la  fête 
de  la  Raison. 

Adossée  aux  maisons  formant  la  pointe  Saint-Eustache,  se  trouvait  jadis 
la  Fontaine  de  Tantale,  ainsi  nommée  à  cause  d'une  tête  couronnée  de  fruits, 
qui,  placée  au-dessus  de  la  coquille  recevant  l'eau,  semblait  s'efforcer,  mais  en 
vain,  de  se  désaltérer  avec  l'eau  dont  la  coquille  était  remplie. 

Cette  fontaine  n'existe  plus,  mais  Tantale  pourrait  aujourd'hui  se  désaltérer 
en  savourant  les  délicieuses  oranges  de  l'appétissant  étalage  de  la  maison  Varraz, 
située  au  numéro  i  de  la  rue  Montmartre. 

Cette  maison,  installée  à  Paris  depuis  plus  d'un  siècle,  sous  différentes  déno- 
minations, est  accotée  à  l'église  Saint-Eustache.  Ses  caves  et  magasins  de  dépôts 
sont  placés  dans  l'église  même. 

La  maison  Varraz  est  une  maison  de  gros  qui  s'est  confinée  dans  la  spécialité 
des  oranges,  citrons  et  mandarines.  C'est  chez  elle  que  viennent  s'approvisionner, 
pour  ces  fruits  exotiques,  tous  les  magasins  de  détail. 

Ses  oranges  viennent  de  Carcagente,  petit  pays  d'Espagne,  qui  est  situé  dans 
la  province  de  Valence  et  qui  est  tout  particulièrement  renommé  pour  la  qualité 
supérieure  de  ses  fruits. L'orange  passe,  avec  raison,  pour  un  fruit  des  plus  sains; 
le  suc  qui  l'emplit  est  légèrement  acide,  rafraîchissant  et  apéritif.  Il  y  a  des  qua- 
lités d'oranges  extrêmement  différentes,  et  il  y  a  des  crus  divers  d'oranges  aussi 
bien  qu'il  y  a  des  crus  de  vins. 

La  maison  Varraz  achète  tous  les  plus  beaux  jardins  d'oranges  de  Carcagente, 
et  les  superbes  fruits  d'or  lui  arrivent  directement.  Elle  en  fait  venir  également, 
mais  en  moindre  quantité,  des  pi"ovinces  d'Andalousie  et  de  Murcie.  C'est  de  cette 
dernière  province,  oii  l'on  voit  d'innombrables  plantations  de  mûriers,  de  citron- 
niers et  d'orangers,  qu'elle  fait  venir  les  citrons,  vulgairement  appelés  de  Valence, 
parce  que  jadis  ils  étaient  d'abord  expédiés  de  Murcie  à  Valence,  puis  de  Valence 
à  Paris. 

L'on  sait  que  la  culture  des  citronniers  forme  une  branche  d'industiie  extrê- 
mement importante,  qui  alimente  le  commerce  d'un  grand  nombre  de  pays  situés 
au  bord  de  la  Méditerranée.  On  reconnaît  les  citrons  de  belle  qualité  à  leur  poids, 


134 


LA      \ILLK      LUMIERE 


1er      ARRONDISSEMENT  135 

à  leur  odeur  agréable,  à  leur  teinte  jaune  pâle  et  à  leur  superficie  glabre  sans  aucune 
tache. 

La  maison  Varraz  reçoit  également  des  dattes  de  Biskra  et  de  Tunisie.  En 
été,  elle  fait  venir  ses  citrons  et  ses  oranges  de  la  belle  ville  de  Sorrente,  près  de 
Naples,  qui  produit  des  fruits  si  savoureux.  La  richesse  en  orangers  du  territoire 
de  Sorrente  est  telle  que  les  habitants  ont  voulu  la  célébrer  jusque  dans  leur 
écusson,  qui  se  compose  d'ime  couronne  tressée  avec  des  feuilles  d'oranger.  Cette 
ville,  qui  occupe  une  situation  délicieuse  sur  un  tertre  dominant  le  golfe  de  Naples, 
fut  fondée  par  Ulysse,  d'après  la  légende. 

Nous  trouverons,  en  outre,  à  la  maison  de  fruits  de  l'église  Saint-Eustache, 
d'excellentes  mandarines  au  subtil  parfum. 

En  quittant  l'église  Saint-Eustache,  nous  nous  engagerons  dans  la  rue  de 
la  Grande-Truanderie,  qui  existait  déjà  au  xiii^  siècle  et  qui  doit  son  nom  aux 
truands  qui  y  abondaient  à  cette  époque  et  qui  avaient  leurs  repaires  dans  les 
Cours  des  Miracles,  dont  nous  parlerons  plus  loin. 

A'I'endroit  où  se  rejoignent  les  rues  de  la  Petite  et  de  la  Grande-Truanderie,  à 
l'ancien  Carrefour  d'Ariane,  existait  jadis  un  puits  qui  fut  comblé  au  xiii^  siècle 
et  que  l'on  nommait  le  Puits  d'amour,  parce  qu'il  était  prédestiné,  racontait-on, 
aux  désespoirs  d'amour.  D'après  la  légende,  en  effet,  une  jeune  fille  abandonnée 
par  son  amant  était  venue  s'y  noyer  ;  puis,  longtemps  après,  un  jeune  homme, 
ne  pouvant  épouser  celle  qu'il  aimait,  tenta  de  mettre  fin  à  ses  jours  en  se  pré- 
cipitant dans  le  même  puits.  On  le  secourut  à  temps,  et  il  épousa  l'objet  de  sa 
flamme. 

Un  boulanger  était  établi  à  ce  carrefour  et  conserva  longtemps  l'enseigne 
mtitulé  Au  Puits  d'amour,  dont  le  titre  est  resté  à  des  gâteaux  à  la  crème  qui  se 
vendent  encore  aujourd'hui  sous  ce  nom. 

Aux  numéros  16  et  18  de  la  rue,  existait  la  rue  Saint-Jacques-de-l'Hôpital, 
ouverte  sur  l'emplacement  du  cloître  Saint-Jacques-l'Hôpital.  En  1319,  des  bour- 
geois de  Paris  achetèrent  rue  Saint-Denis  un  emplacement  oii  ils  firent  élever 
une  église.  En  1383,  ces  bâtiements  furent  transformés  en  une  sorte  d'asile  de 
nuit. 

En  suivant  la  rue  Saint-Denis,  qui  fut  longtemps  «  la  plus  belle  rue  de  Paris  », 
nous  reviendrons  à  la  place  du  Châtelet. 

En  face  de  la  Chambre  des  Notaires,  se  trouve  la  Brasserie  Dreher,  non  loin 
de  l'ancienne  auberge  de  la  Pomme  du  Pin,  où  Chapelle  parvint,  raconte-t-on, 
à  enivrer  le  grave  Boileau. 

Aujourd'hui,  c'est  à  la  Brasserie  Dreher  qu'il  le  conduirait,  dans  ce  restau- 
rant aux  tables  toujours  occupées  par  des  magistrats,  des  avocats  et  des  avoués, 
de  graves  notaires  et  des  personnages  importants  du  quai  des  Orfèvres  venus 
dans  l'intention  de  s'offrir  un  succulent  repas. 

C'est  chez  Dreher  qu'ils  viennent  fraterniser  après  leurs  vives  discussions, 
et  leurs    débats  ;  c'est  là  qu'ils  terminent   parfois    quelque   transaction   impor- 


136 


LA     VILLE      LUMIERE 


BRASSERIE    DREHER, 


VUE    INTÉRIEURE. 


tante,  tout  en  savourant  la  bière  la  meilleure  que  l'on  puisse  trouver  à  Paris. 

Les  établissements  Dreher,  qui  ont  de  nombreux  dépôts  en  Autriche,  sont 

la  jilus  ancienne  fabrique  de  bière  de  l'Europe.  Des  documents  attestent  qu'elle 

existait  déjà  en  1632. 
A  la  fin  du  xviiie  siè- 
cle, la  famille  Dreher 
en  devint  propriétaire. 
C'est  à  l'Exposi- 
tion universelle  de 
1867  que  les  bières 
Dreher,  qui  à  cette 
époque  n'étaient  guère 
connues  hors  des  fron- 
tières austro-hongroi- 
ses, furent  envoyées  à 
Paris,  oi^i  leur  renom- 
mée ne  tarda  pas  à 
grandir  et  à  prendre 
beaucoup  d'extension. 
C'est  à  cette  époque  que  l'on  fonda  pour  la  dégustation  de  la  bière  un  grand 
établissement  dénommé  Brasserie  Restaurant  Dreher,  sis  à  Paris,  i,  rue  Saint- 
Denis  (place  du  Châtelet).  Cette  maison  fut  érigée  par  la  famille  Dreher 
de  1867  jusqu'en  1905, 
où  elle  céda  son  éta- 
blissement parisien  à 
M.  Queyroi.  Celui-ci 
continuera  ccrtaim- 
mcnt  la  bonne  tradi- 
tion de  la  maison, 
ayant  été  lui-même 
le  fondateur  de  di\er- 
ses  brasseries-restau- 
rants à  Paris, jouissant 
toutes  aujourd'liu  i 
d'une  très  grande  re- 
nommée. La  rue  Saint 
Denis  possède  de  nom- 
breuses maisons  inté- 
ressantes. Elle  s'appelait  ,en  1372,  la  Grande  Chaussée  de  Monsieur  Saint-Denis, 
parce  que  l'on  racontait  que  saint  Denis,  après  sa  décollation,  suivit  le  chemin 
marqué  par  cette  rue  jusqu'à  l'endroit  où  il  voulait  être  enterré,  dans  le  village 
de  Saint-Denis. 


BR.\SSERIE    DREHER.    REST.\VR.\XT. 


1er      ARRONDISSEMENT 


137 


138 


LA     VILLE      LUMIERE 


A  rencontre  de  la  rue  de  Rivoli  et  de  la  rue  Saint-Denis,  où  nous  voyous 
aujourd'hui  les  grands  magasins  de  nouveautés  Pygmalion,  se  trouvait  jadis  la 
Croisée  de  Paris.  C'était  l'endroit  où  s'opérait  le  croisement  de  deux  grandes 
voies  qui  furent  pavées  en  1185  par  suite  de  l'ordonnance  de  Philippe-Auguste, 
enjoignant  les  bourgeois  et  le  prévôt  de  Paris  «  à  pav-er  les  rues  de  Paris  avec  de 
fortes  et  dures  pierres  ».  Un  riche  financier,  Girard  de  Poissy,  contribua  pour  sa 
part  à  ce  travail  pour  une  somme  de  14  000  francs.  C'était  pour  l'époque  une 
somme  assez  considérable,  qui  équivaudrait  aujourd'hui  à  plus  de  100  000  francs. 


11:    rYi.iMAl  Uj.N. 


IIAI.I.   DE   l'eDE.N. 


Leh  magasins  de  Pygmalion  furent  fondés  en  1793.  Ils  ne  formaient  alors 
qu'un  i)etit  magasin  auprès  duquel  se  trouvait,  à  l'angle  de  la  rue  Saint-Denis 
l't  delà  rue  des  Lombards,  la  Société  Théophilanthropiquc,  que  dirigeait  en  1702 
La  Réveillère-Lépeau.x.  Cette  Société  avait  pour  but.  ainsi  que  s.ni  nom  l'indique. 
de  prêcher  l'amour  de  Dieu  et  des  hommes.  Les  Tliéophilantln-opes,  dont  les 
adeptes  furent  un  moment  très  nombreux,  réunirent  ensuite  leurs  assemblées 
dans  différentes  églises,  jusqu'à  ce  que  leur  Société  fût  dissoute  par  Napoléon  I«"''. 

Le  titre  des  Magasins  de  Pygmalion  rappelle  la  gracieuse  légende  du  sculp- 
teur grec  qui  inspira  si  souvent  les  peintres,  les  poètes  et  les  sculpteurs.  Pygma- 
lion était  un  célèbre  sculpteur  de  l'île  de  Chypre  qui  avait  fait  le  vreu  de  ne  jamais 
aimer.  Vénus  se  vengea  de  ses  dédains  en  lui  inspirant  une  ardente  jxission  pour 
une  merveilleuse  statue  qu'il  avait  lui-même  sculptée.  .\  force  de  prières,  i!  obtint 


^■>-      ARRONDISSEMENT 


139 


140 


LA      VILLE      LL.MIËRE 


de  Vénus  que  la  matière  morte  s'animât,  et  il  épousa  la  statue  qu'il  avait  nommée 
Galathée. 

A  partir  du  moment  de  leur  fondation,  les  magasins  de  P\gmalion  se  déve- 
loppèrent d'une  façon  incessante.  Après  avoir  été  la  proie  des  flammes  pendant 
la  Commune,  ils  furent  reconstruits  sur  un  plan  beaucoup  plus  vaste.  C'est  de 
cette  époque  que  date  la  porte  d'entrée  du  boulevard  Sébastopol.  Cette  porte 
monumentale,  qui  eut  beaucoup  de  succès  à  l'époque  où  elle  fut  construite,  est. 


M.\GASIXS  DE    PVGMAI.IOX.  H.\LL   DU   BOULEVARD  SÉBASTOPOL. 


en  effet,  fort  intéressante  ;  elle  forme  une  espèce  de  rotontle  au  milieu  de  laquelle 
est  placé  un  immense  lustre  en  fer  forgé  d'apparence  très  curieuse. 

A  ce  moment,  les  magasins  furent  réorganisés  et  complètement  tr,in>- 
formés  par  M.  Urion.  Celui-ci,  en  mourant,  laissa  la  direction  de  la  maiMin 
à  MAL  Georges  Urion  et  Philippe  Petit,  son  fils  et  son  gendre. 

En  1895,  la  maison  \-it  la  nécessité  de  s'étendre  davantage  et  absorba  le 
local  de  l'Eden-Concert,  petit  café-concert  qui  eut  son  heure  de  vogue.  C'est  là 
que  débuta  Yvette  Guilbert,  dont  les  chansons  provoquèrent,  durant  quelques 
années,  à  Paris,  un  engouement  extraordinaire. 

La  salle  de  l'Kden-Concert,  après  avoir  subi  d'importantes  transformations, 
est  devenue  le  grand  hall  d'exposition  de  Pygmalion.  C'est  là  (pie  sont  exposés  les 


pi-      ARRONDISSEMENT 


141 


tissus  de  laine,  de  toile  et  de  soie,  les  objets  de  bonneterie,  ainsi  que  tous  les 
articles  dont  l'ensemble  constitue  la  dénomination  de  magasin  de  nouveautés. 

Les  magasins  occupent  actuellement  tout  l'emplacement  compris  entre  la 
rue  Saint-Denis,  la  rue  de  Rivoli,  le  boulevard  Sébastopol  et  la  rue  des  Lombards, 
dont  le  nom  vient  des  usuriers  lombards,  qui,  au  xiii^  siècle,  habitaient  presque 
tous  dans  cette  rue.  L'impatience  que  ces  usuriers  mettaient  à  poursuivre  leurs 
débiteurs  pour  le  moindre  retard  était  si  connue  qu'elle  en  était  devenue  prover- 
biale :  on  disait  par  dérision  :  «  Patient  comme  un  Lombard.  » 

Dans  ces  récentes  années,  les  magasins  Pygmalion  ont  subi  de  nombreux 


M.\G.\SINS    DE    PYGMALION.    H.^LL    DU    BOULEVARD  SEB.'^STOPOL. 


agrandissements  gagnés  sur  les  cours  intérieures.  Ils  possèdent  ime  très  longue 
galerie  installée  de  façon  tout  à  fait  moderne,  qui  comprend  toute  la  façade  de 
la  rue  de  Rivoli  et  presque  toute  celle  du  boulevard  Sébastopol.  Cette  galerie  est 
entièrement  consacrée  aux  robes,  manteaux  et  fourrures.  Toute  la  partie  du 
magasin,  concernant  la  toilette  des  femmes,  des  hommes  et  des  enfants,  se  déve- 
loppe tous  les  jours;  MM.  Urion  et  Petit  lui  consacrent  leurs  soins  tout  spéciaux. 

La  rue  Saint-Denis  est  une  rue  extrêmement  commerçante,  qui  nous  offre, 
à  côté  des  meilleurs  restaurants  tels  que  Dreher,  des  maisons  capables  d'aider 
les  femmes  à  suivre  tous  les  caprices  de  la  mode  telles  que  Pygmalion  et  la  mai- 
son de  coiffure  Lémery. 

Cette  maison,  qui  constitue,  en  quelque  sorte,  une  véritable  attraction,  possède 
rue  Saint-Denis  un  vaste  lavatory  modem  style,  installé  avec  le  plus  grand  con- 
fort, où  vingt-cinq  artistes  capillaires  rivalisent  d'habileté  pour  satisfaire  la 
nombreuse  clientèle  qui  fréquente  l'établissement. 

En  face,  au  numéro  43  de  la  me  de  Rivoli,  formant  le  coin  de  la  rue  Saint- 


lA     VILLE      LUMIERE 


FONTAINE    DES    INNOCENTS. 


I"      ARRONDISSEMENT  143 

Denis,  M.  Lémery,  chimiste  distingué  qui  a  obtenu  les  plus  hautes  récompenses 
honorifiques,  a  inauguré  quinze  salons  des  plus  luxueux,  où,  par  un  procédé  spécial 
de  coloration  des  cheveux  par  les  plantes,  il  peut  satisfaire  à  toutes  les  élégances 
des  femmes  désireuses  de  changer  ou  d'aviver  la  nuance  de  leurs  cheveux.  Ce  pro- 
cédé de  ITndo-Henné  ne  peut  offrir,  paraît-il,  aucun  danger  d'intoxication  et  a 
d'ailleurs  été  approuvé  par  plusieurs  sommités  médicales. 

On  sait  que  la  coutume,  chez  les  femmes,  de  modifier  la  couleur  de  leurs  che- 
veux remonte  à  la  plus  haute  antiquité.  Les  Romains  empruntèrent  cette  mode 
aux  habitants  de  la  Grande-Bretagne,  que  César  appelait  Pidi,  c'est-à-dire  peints. 

Tibulle  nous  apprend  que  l'écorce  verte  de  la  noix  serv^ait  à  cet  usage. 

M.  Lémery  veille  lui-même  à  la  préparation  et  à  l'application  de  son  procédé. 
;  Il  a  la  clientèle  des  femmes  les  plus  jolies  et  les  plus  élégantes  de  Paris,  qui 
viennent  défiler  dans  ses  salons,  où  elles  trouvent  tout  le  confortable  qu'elles  sont 
en  droit  de  désirer. 

Nous  devons  ajouter  que  Mme  Lémery,  ayant  su  créer  un  grand  nombre  de 
fort  gracieuses  coiffures,  est  très  recherchée  et  très  appréciée  de  ses  clientes,  qui 
aiment  à  trouver  en  elle  l'amabilité  charmante  et  le  goût  parfait  qui  ont  tant 
contribué  à  l'essor  considérable  qu'a  pris  la  maison. 

Dans  la  rue  Saint-Denis,  débouche  la  rue  de  la  Ferronnerie,  où  Henri  IV^  en 
se  rendant  au  Louvre,  fut  poignardé  par  Ravaillac.  La  rue  de  la  Ferronnerie 
s'appelait  ainsi  à  cause  des  ferrons,  marchands  de  fer  auxquels  Saint  Louis  avait 
donné  la  permission  de  s'établir  le  long  des  Charniers  des  Innocents,  dans  des 
baraques  en  bois  construites  à  cet  effet. 

La  rue  de  la  Ferronnerie  était  très  étroite  et  encombrée  par  toutes  ces  ba- 
raques :  c'est  ce  qui  permit  à  Ravaillac  de  profiter  de  l'embarras  de  voitures  pour 
s'approcher  du  carrosse  de  Henri  IV.  Ce  n'est  qu'en  1669  qu'on  supprima  les  nom- 
breuses échoppes  des  ferronniers. 

La  rue  des  Innocents,  parallèle  à  la  rue  de  la  Ferronnerie,  fut  ouverte  à 
l'époque  où  le  cimetière  des  Innocents  fut  supprimé.  Au  numéro  15  était  le  Caba- 
ret du  Caveau,  qui  faisait  partie  du  couvent  des  Saints-Innocents. 

Le  square  des  Innocents  occupe  l'emplacement  de  l'église  et  du  cimetière 
des  Innocents.  Ce  cimetière,  autrefois  appelé  cimetière  des  Champeaux,  avait  été 
établi  en  1186.  Il  fut  entouré  plus  tard  d'une  galerie  voûtée  appelée  Charnier  des 
Innocents.  C'était  une  galerie  sombre,  humide  et  malsaine,  destinée  à  la  sépul- 
ture des  personnes  riches.  Elle  servait  de  passage  aux  piétons.  On  y  voyait, 
peinte  sur  les  murs,  la  fameuse  «  danse  macabre  »,  ainsi  que  le  squelette  sculpté 
en  marbre  de  Germain  Pilon. 

La  galerie  du  Charnier  des  Innocents  était  pavée  de  tombeaux,  tapissée  de 
monuments  funèbres  et  bordée  de  boutiques  de  modes  et  de  lingerie  et  de  bureaux 
d'écrivains  publics. 

«  Sans  la  secrète  correspondance  des  cœurs,  dit  Mercier  dans  son  Tablmu 
de  Paris,  les  écrivains  des  Charniers  iraient  augmenter  le  nombre  prodigieux  des 


LA     VILLE      LUMIERE 


I"      ARRONDISSEMENT 


145 


squelettes  qui  sont  entassés  sur  leurs  têtes,  dans  ces  greniers  surchargés  de  leur 
poids.  Ces  ossements  frappent  les  regards,  et  c'est  au  milieu  des  débris  vermou- 
lus de  trente  générations,  c'est  au  milieu  de  l'odeur  fétide  et  cadavéreuse  qui 
vient  offenser  l'odorat  qu'on  voit  celles-ci  acheter  des  bonnets,  des  rubans  et 
celles-ci  dicter  des  lettres  amoureuses.  » 

En  176^,  le  Parlement  interdit  les  inhumations  dans  Paris.  On  supprima 
alors  les  cimetières  qui  étaient  dans  la  ville,  et  on  plaça  les  ossements  qui  prove- 
naient des  fouilles  dans  d'anciennes  carrières  abandonnées  situées  dans  le  fau- 
bourg Saint-Jacques.  On  leur  donna  le  nom  de  Catacombes. 

L'entrée  des  Catacombes,  que  l'on  peut  visiter,  est  située  place  Denfert- 
Rochereau. 

Parla  rue  Sainte-Opportune,  qui  fut  ouverte  en  1836  et  doit  son  nom  à  l'ancienne 
église  Sainte-Opportune,  nous  reviendrons  encore  à  la  rue  de  Rivoli.  Traversons 
la  rue  du  Pont-Neuf  et  suivons  la  rue  de  Rivoli  j  usqu'à  la  rue  de  l' Arbre-Sec.  Situé  au 
coin  de  cette  rue  et  au  numéro  83  de  la  rue  de  Rivoli,  se  trouve  l'hôtel  Sainte-Marie. 


HOTEL   SAINTE-MARIE. 


SALLE    .\    MANGER. 


La  rue  de  l'Arbre-Sec  a  été  ainsi  dénommée,  suivant  les  uns,  à  cause  d'un 
gibet  qui  y  avait  été  placé.  Selon  les  autres,  ce  nom  ferait  allusion  à  la  légende 
chrétienne  de  l'Arbre-Sec,  l'arbre  d'Egypte  qui  vivait  depuis  le  commencement 
du  monde,  toujours  vert  et  rempli  de  feuilles  et  qui  se  dessécha  soudain  lorsque 
Jésus-Christ  fut  mort  sur  la  croix. 


LA      VILLE      LUMIERF. 


IIÙTKL     SMNTK-MARIK, 


I"      ARRONDISSEMENT 


147 


Le  numéro  21  de  cette  rue  est  une  ancienne  dépendance  de  l'hôtel  Sourdis. 
Entre  le  21  et  le 23,  existe  une  petite  impasse,  avec  porte  grillée,  qui  s'appelait  au- 
trefois impasse  Courbaton.  Elle  communiquait  avec  l'impasse  Sourdis  située  rue 
des  Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois,  et  donnait  accès  à  l'hôtel  Sourdis  du  côté 
de  la  rue  de  l' Arbre-Sec.  Au  48,  se  trouve  l'hôtel  de  Saint-Roman,  où  nous  voyons 
une  cour  intérieure  très  curieuse.  Au  52, hôtel  de  Trudon,  sommelier  de  Louis  XV, 


HOTEL    SAINTE-MARIE. 


UN    SALON. 


et  de  son  fils,  marchand  de  chandelles  du  roi.  En  face  s'ouvre  la  rue  Bailleul,  (.[ui 
doit  son  nom  à  Robert  Bailleul,  clerc  des  comptes  qui  habitait  cette  rue  en  1423. 

Il  existait  jadis,  rue  de  l'Arbre-Sec,  l'impasse  de  la  Petite-Bastille,  qui  avait 
été  nommée  ruelle  Sans  bout,  puis  ruelle  de  Jean  de  Charonne,  à  cause  d'un  certain 
Jean  de  Charonne  qui  y  tenait  un  cabaret.  Ce  cabaret  existait  encore  en  1738, 
etja  maison  du  83  de  la  rue  de  Rivoli  occupe  exactement  le  terrain  où  se  trouvait 
cette  impasse. 

Ainsi  que  nous  venons  de  le  voir  plus  hauf,  c'est  l'hôtel  Sainte-Marie  qui 
occupe  aujourd'hui  cet  emplacement.  '  : 

C'est  un  hôtel  très  confortable,  admirablement  tenu  et  essentiellement  de 
famille. 

En  face,  à  l'angle  opposé  de  la  rue  de  Rivoli,  se  trouve  une  inscription  rap- 


148  LA     VILLE      LUMIÈRE 

pelant  que  s'élevait  là  l'hôtel  de  Montbazon,  où  l'amiral  Coligny  fut  tué  à  la  Saint- 
Barthélémy.  Sophie  Amoult,  la  célèbre  actrice,  naquit  dans  cet  hôtel,  et  Carie 
Vanloo  l'habita. 

L'hôtel  Sainte-Marie  possède  des  chambres  et  des  appartements  très  bien 
organisés.  La  salle  de  restaurant,  gaie  et  claire,  donne  sur  la  rue  de  Rivoli.  Le  service 
y  est  fait  par  petites  tables,  et  la  cuisine  se  recommande  tout  particulièrement 
aux  amateurs  de  bonne  chère.  La  cave  de  la  maison  est  renommée. 

Nous  voyons  également  au  rez-de-chaussée  le  fumoir  et  le  salon  de  lecture. 
«      Nous  venons,  dans  cette  promenade,  de  rencontrer  des  hôtels  si  luxueux  et  si 
confortables  qu'il  nous  semble  amusant  de  jeter  un  coup  d'oeil  sur  ce  qu'étaient 
les  hôtelleries  d'autrefois. 

Elles  étaient  le  plus  souvent  situées  à  l'entrée  ou  à  la  porte  des  villes;  l'hô- 
telier, ou  un  de  ses  valets  assis  sur  la  porte  invitait  les  passants  à  entrer,  criait 
tout  haut  le  prix  du  vin.  Souvent  le  tarif  était  affiché  sur  le  mur.  Ainsi  l'on  voyait 
écrit  :  Dînée  du  voyageur  à  fied^  six  sols  ;  couchée  du  voyageur  à  pied,  huit  sols. 
C'étaient  là  les  petites  hôtelleries  ;  les  grandes,  celles  où  l'on  pouvait  descendre 
avec  son  équipage  et  son  train  portaient  :  Dînée  du  voyageur  à  cheval,  douze  sols; 
couchée  du  voyageur  à  cheval,  vingt  sols.  Ces  prix  étaient  assez  chers  pour  l'époque. 
Une  ordonnance  avait  forcé  les  hôteliers  à  afficher  leurs  pri.x  pour  empêcher 
leurs  vols  et  leur  rapacité. 

Les  hôtelleries  étaient,  le  plus  souvent,  le  refuge  de  la  nombreuse  population 
errante  de  cette  époque,  soldats,  aventuriers,  pèlerins,  filles  de  joie,  malfaiteurs, 
marchands. 

Elles  servaient  d'embuscades  à  tout  un  ramassis  de  gens  sans  aveu,  qui 
attendaient  les  voyageurs  riches  au  passage  pour  les  enivrer,  les  voler  au  jeu. 
.\ussi  dans  la  plu])art  de  ces  établissements  faisait-on  bonne  chère. 

Erasme  nous  a  laissé  de  jolis  tableaux  très  animés  des  hôtelleries  de  son 
temps  en  France  et  en  Allemagne  ;  il  nous  dépeint  la  mauvaise  mine  des  hôtes 
qui  ont  l'air  de  se  soucier  fort  peu  de  vous  recevoir,  la  lenteur  méthodique  du  ser- 
vice, le  sans-gêne  des  convives,  l'odeur  du  tabac,  le  pêle-mêle  un  peu  trop  patriar- 
cal où  vivent  maîtres  et  valets. 

Cependant  lorsque  le  nombre  de  voyageurs  fut  devenu  de  plus  en  plus  consi- 
dérable et  que  les  relations  commerciales  se  furent  accrues,  les  hôtelleries  furent 
obligées  de  se  modifier  et  de  songer  davantage  à  la  satisfaction  du  public. 

Ce  souci  n'a  fait  depuis  que  d'augmenter  chaque  jour,  et  l'on  sait  à  quels 
raffinements  les  hôtels  d'aujourd'hui  nous  ont  habitues. 

N'oublions  pas  de  citer  dans  la  rue  de  l' Arbre-Sec,  par  laquelle  nous  ter- 
minerons notre  promenade,  un  hôtel  des  ;\Iousquetaires  qui  occupait  l'emplace- 
ment du  numéro  4  actuel  et  où  habita,  pendant  quelque  temps,  le  fameux  d'Arta- 
gnan,  qu'Alexandre  Dumas  a  immortalisé. 


arrondissement  (la  Bourse),  comprend  les  quartiers  Gaillon, 
'ivienne,  le  Mail  et  Bonne-Nouvelle.  Il  est  limité,  d'une  part,  par 
la  rue  des  Capucines,  la  rue  des  Petits-Champs,  la  rue  Etienne -Marcel 
■et  le  boulevard  Sébastopol  et,  d'autre  part,  par  les  boulevards  des  Capucines, 
des    Italiens,    Montmartre,  Poissonnière,  Bonne-Nouvelle  et  Saint-Denis. 

Nous  partirons  de  la  rue  des  Capucines,  qui  fait  à  la  fois  partie  des  I" 
€t  IP'  arrondissements.  Elle  date  de  l'année  1700  et  fut  tracée  sur  les  jardins 
de  l'hôtel  du  maréchal  de  Luxembourg,  sous  le  nom  de  rue  Neuve-des-Capucines , 
à  cause  de  la  proximité  du  couvent  des  Capucines  dont  nous  aurons  l'occasion  de 
parler  plus  loin.  Les  écuries  de  la  duchesse  d'Orléans  occupaient  l'emplacement 
-de  quatre  numéros  actuels  de  cette  rue.  Au  19,  nous  voyons  actuellement  le 
Crédit  Foncier  de  France,  bâti  sur  les  terrains  des  anciens  hôtels  de  Villequier,  de 
Septeuil  et  deMazade.  Au  12  était  placé  l'hôtel  du  lieutenant  général  de  police, 
qui  devint  pendant  la  Révolution  la  Mairie  de  Paris,  où  logèrent  Pétion  etBailly. 

La  rue  Volney  part  de  la  rue  des  Capucines.  Elle  s'appelait  jadis  rue  Arnaud, 
à  cause  de  l'hôtel  appartenant  au  maréchal  de  Saint-Arnaud  dont  elle  occupe 
l'emplacement.  Au  7  est  le  cercle  Volney. 

La  rue  Daunou  faisait  partie  de  la  rue  Neuve-Saint-Augustin  ;  elle  nous 
conduira  dans  la  rue  qui  est  sans  conteste  la  plus  brillante  et  la  plus  somptueuse 
de  Paris  :  la  rue  de  la  Paix,  où  nous  verrons  le  commerce  parisien  dans  toute  sa 
richesse  et  dans  tout  son  éclat. 

La  rue  de  la  Paix  a  été  tracée  en  1806  sur  l'emplacement  du  couvent  des 
Capucines,  qui  occupait  un  terrain  compris  entre  la  rue  et  le  boulevard  des  Capu- 
cines, la  rue  des  Petits-Champs  et  la  rue  Louis-le-Grand.  Louise  de  Lorraine, 
épouse  de  Henri  III,  avait  conçu  le  dessein  de  fonder  un  couvent  de  Capucines  à  . 
Bourges  et  laissa  pour  cette  fondation  la  somme  de  soixante  mille  livres.  Marie 
de  Luxembourg,  sa  belle-sœur,  exécuta  en  partie  la  volonté  de  Louise  de  Lorraine  ; 
mais,  au  lieu  de  fonder  le  couvent  de  Capucines  à  Bourges,  elle  le  fonda  à  Paris 
et  acheta  dans  ce  but  l'hôtel  du  Perron.  L'Estoile  parle  de  cet  étabhssement  ; 
il  dit  que  les  Capucines  prirent  d'abord  le  titre  de  Filles  de  la  Passion  et  qu'elles 
figuraient  aux  processions  publiques  portant  une  couronne  d'épines  sur  la  tête. 
Il  ajoute  que  leur  règle  surpassait  en  austérité  toutes  celles  des  autres  commu- 
nautés. Louis  XIV,  en  1688,  pour  faire  construire  la  place  Vendôme,  ordonna  la 
démolition  du  couvent  des  Capucines  et  l'érection  d'un  nouveau  couvent  plus 
vaste  et  plus  commode  à  l'endroit  où  finit  la  rue  des  Petits-Champs  et  commence 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


la  rue  des  Capucines.  La  façade  de  l'église  correspondit  à  l'axe  de  la  place  Ven- 
dôme et  lui  servit  de  perspective  et  de  décoration.  Ce  couvent  fut  supprimé 
en  1790,  et  les  bcâtiments  furent  dans  la  suite  destinés  à  la  fabrication  des  assi- 
gnats. Puis  les  jardins  de  cette  maison,  théâtres  des  gémissements  et  des  austé- 
rités des  pieuses  filles  qui  l'habitaient,  devinrent  pendant  quelques  années  une 
promenade  publique  et  le  séjour  des  jeux  et  des  amusements  de  toutes  sortes. 
C'est  là,  entre  autres,  que  fut  établi  le  premier  Panorama,  ainsi  que  le  fameux 
cirque  Franconi. 

Enfin  la  rue  de  la  Paix  fut  tracée  sous  le  nom  de  rue  Napoléon.  L'empereur 
voulait  (jue  ce  fût  la  plus  belle  rue  de  Paris,  et  son  désir  fut  pleinement  réalisé. 
La  rue  de  la  Pai.x,  écrit  Edouard  Fournicr,  dans  l'un  de  ses  ouvrages  sur  Paris, 
«  est  restée  le  bazar  du  confortable  le  plus  splendide  et  le  plus  délicat  ». 

En  creusant  la  terre  pour  jeter  les  fondements  des  constmctions  qui  devaient 
border  la  voie  nouvelle,  on  mit  à  jour  le  sarcophage  d'un  centurion  romain, 
Ceius  Agomarus,  et  on  découvrit  dans  des  vases  d'airain  des  pièces  d'or  et  d'argent 
aux  effigies  de  Jules  César,  de  Marc  Aurèle,  de  Trajan  et  de  Titus. 

Afin  d'encourager  les  constructions  des  édifices  dans  la  nouvelle  rue.  Napoléon 
affranchit  d'impôts  pendant  quinze  ans  toutes  les  maisons  qui  s'y  élèveraient,  et 
il  accorda  en  outre  de  grandes  facilités  de  paiement  pour  les  terrains.  Ces  encou- 
ragements atteignirent  très  vite  leur  but,  et  la  rue  Napoléon,  future  nie  de  la 
Paix,  dressa  ses  édifices  des  deux  côtés  de  la  voie. 

Là  se  termine,  en  dehors  des  nombreuses  reconstructions  qui  sont  faites 
actuellement,  l'historique  de  la  rue  de  la  Paix,  qui,  tout  comme  les  peuples  heu- 
reux, n'a  pas  d'histoire.  L'on  ne  peut 
rien  ajouter  à  son  sujet,  l'on  ne  peut 
qu'énumérer  quelques-unes  des  impor- 
tantes maisons  de  commerce  qui  y  sont 
installérs. 

11  y  a  quelque  temps,  nous  avons  lu 
dans  le  Figaro  un  article  intitulé  Douze 
millions  de  frivolités  et  consacré  à  la 
maison  Paquin. 

Les  marchands  de  frivolités  ven- 
daient jadis  tout  ce  qui  concernait  la 
toilette  de  la  femme,  et  ce  mot  de  «  fri- 
volités »  est  gracieux  pour  designer  cis 
mille  colifichets,  pourtant  indispensables 
et  essentiels.  Les  marchands  de  frivolités 
sont  devenus  aujoind'hui  l'une  des 
importantes  manifestations  de  l'initiative  et  de  l'activité  française,  et  si 
l'on  trouve  naturel  que  l'on  nous  décrive  ces  immenses  usines  d'Amérique 
et    ces   colossales  entreprises  allemandes  et  anglaises,   il   ne  nous  semble^  pas 


MAISON    l'AQLlN. 


Ile      ARRONDISSEMENT 


151 


. __.  _    .    i^....   ^ 

niiitiiii      niiiiiîiiiii      HiiiSiiiiSïii     n      iMiii'iiiiii      h      iiîiiiiHSiu      îwfiiiimr      liiiiilHR 


MAISON       PAQUIN. 


152 


LA      VILLE      LUMIÈRE 

frivolités  »  aussi  importante  que 


moins  intéressant  d'étudier  une  maison  de 
Paquin. 

Ce  nom  est  connu  dans  tout  l'univers,  et,  en  tous  lieux,  les  femmes  consi- 
dèrent comme  un  grand 
bonheur  de  pouvoir  se  faire 
iiabiller  dans  cette  maison 
de  haute  couture  dont  l'im- 
portance commerciale,  éco- 
nomique et  financière,  vaut 
la  peine  d'être  mentionnée. 
Si  nous  disons  que 
([uatre  millions  de  francs 
sont  dépensés  chaque  année 
pour  les  étoffes  servant  à 
confectionner  les  toilettes 
qui  sortent  de  chez  Paquin, 
que  les  rubans  employés 
M\;^(.\  iMjiiN.  pourraient    couvrir  la    dis- 

tance Paris-Versailles,  que 
les  vingt-deux  millions  de  mètres  de  fil  qui  passent  entre  les  mains  des  petites 
ouvrières  pourraient  relier  les  deux  pôles  de  la  terre,  que  les  essaj'euses  usent  bon 
an  mal  an  plus  de  mille  kilogrammes  d'épingles,  qu'il  est  fait  une  consommation 
de  trois  cent  soixante  kilogrammes  de  fil  de  soie,  cent  cinquante  kilogrammes  de 
baleines,  trois  cents  kilo- 
grammes d'agrafes  et  de 
portes,  nous  ne  donnerons 
peut-être  encore  (lu'une 
faible  idée  du  nombre  incal- 
culable des  fournitures  uti- 
lisées par  la  maison  Paquin, 
et  nous  n'avons  pas  la  place 
de  compléter  cette  énumé- 
ration  fantastique. 

La  maison  de  Paris  — 
car  l'on  sait  que  Paquin  pos- 
sède également  une  maison 
à  Londres  —  emploie  envi- 
ron treize  cents  personnes. 
Il    est  vrai  de  dire  que   le 

personnel  est  admirablement  traité.  Les  emjiloyés,  hommes  et  femmes,  au 
nombre  de  trois  cent  cinquante,  sont  nourris  dans  la  maison;  soit  un  total 
de  sept  cents  repas  à  préparer  chaque  jour  dans  les  locaux  de  la  rue  de  la  Pai.\, 


MAISON   P.\QeiN. 


II*^      ARRONDISSEMENT  153 

fonctions  réservées  à  un  chef  et  quinze  aides  de  cuisine.  A  Londres,  où  presque 
tout  le  personnel  est  français,  les  ouvrières  sont  même  logées  dans  la  maison. 
De  plus,  l'été,  à  partir  de  juin,  lorsque  le  Grand  Prix  est  couru  et  que  la  besogne 
diminue  dans  les  ateliers,  la  maison  Paquin  envoie  toutes  les  semaines  ses 
ouvrières,  par  groupes  de  vingt  ou  trente,  au  bord  de  la  mer  ;  elle  possède  trois 
chalets  à  Paris-Plage,  entre  les  flots  et  la  forêt  de  pins. 

Nous  n'entreprendrons  pas  d'énumérer  les  frais  généraux  de  la  maison,  nous 
dirons  seulement  —  et  cela  suffira  pour  concevoir  le  reste  —  que  vingt-cinq  mille 
francs  sont  dépensés  par  an  pour  ces  jolis  hortensias  mauves  qui  égayent  la  rue 
de  la  Paix. 

Visitons  à  présent  cette  maison  de  frivolités,  depuis  l'élégant  magasin  du  rez- 
de-chaussée  oii  sont  exposés  quantités  de  jolis  modèles  ainsi  que  les  fourrures  pré- 
cieuses. Au  premier  étage  sont  les  salons  de  vente  et  d'essayage,  parmi  lesquels 
nous  voyons  une  véritable  petite  scène  très  habilement  disposée  pour  les  toilettes 
de  scène.  Puis  ce  sont  les  différents  ateliers,  ateliers  spéciaux  pour  les  jupes, 
les  corsages,  les  costumes  tailleur,  etc.,  etc.  D'étages  en  étages,  nous  arrivons  à 
la  section  de  pelleterie  admirablement  organisée  ;  la  maison  Paquin  a  des  ache- 
teurs qui  parcourent  chaque  année  les  grands  marchés  du  monde,  tels  que  Londres, 
Leipzig,  Nijni-Novgorod. 

La  maison  occupe  quatre  immeubles,  les  i,  3  et  5  de  la  rue  de  la  Paix  et  le 
numéro  6  de  la  rue  des  Capucines,  qui  forment  un  tout  homogène  que  l'on  peut 
parcoin"ir  en  entier  sans  s'apercevoir  que  l'on  change  de  maisons. 

La  maison  Paquin  a  été  créée  en  1S90  par  'SI.  et  ;\Ime  Paquin.  En  1896, 
elle  était  mise  en  société  au  capital  de  douze  millions  et  demi.  Chacun  sait  que 
c'est  l'une  des  maisons  qui  lancent  les  modes  dans  Paris  et  que  Mme  Paquin 
est  une  véritable  artiste  qui  connaît  admirablement  tout  l'art  du  costume 
et  trouve  d'incessants  et  miraculeux  changements  de  lignes,  de  couleurs  et 
d'étoffes. 

Au  numéro  10  de  la  rue  de  la  Paix,  nous  trouverons  la  maison  Toy,  qui  s'est 
fait  la  spécialité  des  verreries  artistiques  et  des  porcelaines  et  faïences. 

On  connaît  l'extension  que  l'industrie  de  la  verrerie  a  prise.  C'est  au 
xiii^  siècle  que  cet  art,  où  l'Orient  s'était  surpassé,  redevint  en  honneur 
en  Europe  au  moment  où  \'enise  et  Murano  ci-éèrent  leurs  fabriques.  Au 
xv^^  siècle,  devant  les  progrès  surprenants  de  Murano  et  de  Venise,  les  produits  des 
verreries  orientales  cessèrent  d'être  recherchés.  On  fabriqua  à  cette  époque  des 
glaces  et  des  vases  merveilleux.  L'Allemagne  rivalisa  avec  l'Italie;  puis  la  Bohême 
commença  sa  fabrication.  En  France,  l'usage  du  verre  était  répandu  depuis  très 
longtemps  ;  Colbert  donna  une  grande  impulsion  à  l'industrie  verrière  en 
appelant  d'Italie  des  ouvriers  d'un  talent  consommé.  L'état  de  verrier  prit 
ensuite  une  telle  importance  que  le'  gouvernement  français  établit  une 
noblesse  particulière,  les  gentilshommes  verriers,  en  faveur  de  ceux  qui  l'excr- 
■çaient. 


T54 


LA      \ILLE      LUMIÈRE 


La  maison  qui  nous  occupe  a  été  fondée  par  M.  Toy.en  1S25,  rue  de  la  Vic- 
toire, et  elle  acquit  de  suite  une  très  grande  réputation  pour  ses  services  de  table, 
ses  porcelaines  et  ses  cristaux.  Elle  se  développa  très  rapidement,  et  quelques 
années  plus  tard,  ayant  été  forcée  de  s'agrandir,  elle  s'installait  rue  de  la 
Chausséc-d'Antin,  au  numéro  19.  C'est  là  que  M.  Toy  commença  à  vendre  des 
porcelaines  et  des  faïences  anglaises  jusqu'alors  inconnues  à  Paris. 

La  porcelaine  tendre  naturelle  anglaise  est  la  seule  que  pendant  longtemps 
l'on  ait  fabriquée  en  Angleterre. 

En  introduisant,  en   1800.  dans   la   composition   de   la  pâte   jusque-là  en 


usage  une  quantité  raisonnée  de  phosphate  de  chaux,  Ch.  Spode  amena  un 
perfectionnement  dont  Macquer  avait  fait  l'essai  avant  1735.  A  part  le  phos- 
phate de  chaux,  cette  porcelaine  possède  les  mêmes  élémi  uts  constitutifs  que 
ceux  qui  servent  à  la  fabrication  des  faïences  fines  ;  mais  elle  est  translucide, 
se  cuit  à  la  température  de  la  faïence  fine  et  peut  recevoir,  grâce  à  son  émail. 
une  ornementation  très  riche  et  très  variée. 

La  pâte  de  la  porcelaine  anglaise  étant  plastique  se  façonne  aisément  ;  elle 
est  susceptible  d'une  ornementation  toute  particulière. 

La  vente  de  ces  articles  donna  bien  vite  à  la  maison  To\'  une  grande  notoriété, 
d'autant  plus  que,  liée  à  la  maison  Minton,  elle  devint  le  représentant  à  Paris  de 


Ile      ARRONDISSEMENT 


155 


156 


LA      VILLE      LUMIERE 


cette  manufacture  qui  est  la  plus  importante  et  la  plus  artistique  d'Angleterre  et 
dont  l'on  a  admiré  à  toutes  les  expositions  les  vases,  les  coupes,  les  statuettes 
et  les  maj cliques. 

En  1866,  au  moment  de  la  construction  de  l'Opéra  et  des  travaux  effectués 
pour  le  percement  et  l'achèvement  du  boulevard  Haussmann  et  de  la  rue 
Lafayette,  l'immeuble  oîi  se  trouvait  la  maison  Toy  fut  démoli.  Celle-ci  fut 
transportée  alors  au  numéro  6  de  la  rue  Halév}-,  où  elle  resta  jusqu'en  1902, 
c'est-à-dire  pendant  trente-cinq  ans. 

A  cette  époque,  elle  subit  de  nouveaux  agrandissements  :  elle  s'adjoignit 
successivement  la  maison  Leveillé-Rousseau  et  la  maison  Le  Gerriez,  et  elle 
s'établit  dans  le  beau  local  qu'elle  occupe  aujourd'hui  au  numéro  10  de  la 
rue  de  la  Paix. 

La  maison  Toy  est  bien  connue  pour  ses  modèles  spéciaux  très  artistiques 
de  services  de  table  de  porcelaine  et  de  cristal.  Elle  a  le  dépôt  exclusif  des 
œuvres  de  nombreux  artistes,  notamment  de  Deck  et  de  Delaherche. 

Dans  la  même  maison,  nous  voyons  actuellement  la  maison  Brevignon,  cpii 
a  été  fondée  en  1879  au  98  de  la  rue  de  la  Victoire,  par  Mme  Elisa.  Grâce  à  l'intel- 
ligente direction  et  à  l'heureuse  initiative  de  sa  fondatrice,  elle  se  développa  d'une 
façon  extrêmement  rapide.  Bientôt  son  extension  nécessita  une  installation  nou- 
velle, et  la  maison  de  couture  dut  être  transportée  au  numéro  10  de  la  rue  de 
la  Paix. 


MAISON    HRHVIGNON. 


Ile      ARRONDISSEMENT 


MAISON    BKEVIGNOX. 


La  prospérité  de  la  maison  s'accrut  sans  cesse.  M.  Paul  Edouard  Dailly 
succéda  en  1904  à  Mme  Ëlisa,  et  par  son  habileté  et  son  énergie  donna  aux  affaires 
un  développement  très  grand.  Sous  les  ordres  de  'SI.  Brevignon,  directeur  actuel, 
la  maison  est  en  train  de  prendre  un  nouvel  essor.  En  dehors  de  sa  clientèle  pari- 
sienne, elle  possède  une  très  haute  clientèle  anglaise  et  américaine,  qui  lui  est 
toujours  restée  fidèle  et  qui  s'accroît  encore  en  ce  moment,  par  ce  fait  que  M.  Bre- 
vignon a  de  nombreuses  relations  in  the  upper  ten  en  Angleterre  et  y  est  très, 
avantageusement  connu. 

Son  installation  de  la  rue  de  la  Paix  est  somptueuse.  Nous  admirerons  les- 
vastes  salons  de  vente  à  l'imposant  aspect  :  le  salon  Louis  XVI  et  le  salon  Empire 
dont  nous  reproduisons  ici  les  photographies.  Viennent  ensuite  les  nombreux 
salons  d'essayage,  où  nous  voyons  quantité  de  jolies  gravures  anciennes  et  d'auto- 
graphes des  artistes  de  Paris  attestant  la  satisfaction  qu'elles  eurent  de  leurs 
toilettes. 

A  la  suite  de  ces  salons,  nous  arrivons  dans  une  petite  pièce  oii  une  estrade 
a  été  disposée  ;  là,  une  rampe  constitue  une  disposition  tout  à  fait  spéciale  d'éclai- 
rage admirablement  comprise  pour  l'essayage  des  robes  du  soir  et  des  costumes. 
de  théâtre. 

Les  ateliers,  situés  à  l'étage  supéi-ieur,  occupent  plus  de  cent  ouvrières  qui  se 
partagent  les  diverses  spécialités  de  la  maison  :  atelier  spécial  pour  les  costumes. 


158  LA      VILLE      Ll-MIERE 

tailleurs  dirigé  par  un  tailleur  réputé,  atelier  de  broderie,  de  lingerie,  de  manteaux, 
de  robes  du  soir,  etc.,  etc. 

Un  très  nombreux  personnel  assure  l'exécution  parfaite  de  toutes  les  com- 
mandes. 

Au  numéro  16,  nous  visiterons  les  salons  de  la  maison  Carlier,  qui  assume 
la  tâche  délicate  de  créer  des  coiffures  toujours  nouvelles  pour  les  jolies  Pari- 
siennes sans  cesse  désireuses  de  changement. 

Et  ce  n'est  certes  pas  une  tâche  facile  que  de  varier  à  l'intîni  les  coiffures 
destinées  à  parer  et  à  embellir  tant  de  visages  gracieux.  Aussi  la  maison  Carlier 
s'efforce-t-elle  de  multiplier  ses  créations  en  travaillant  d'après  les  documents 
anciens.  Elle  s'inspire  des  coiffures  des  siècles  passés,  les  transforme  et  les  rajeunit 
afin  d'en  former  de  charmants  modèles  conformes  à  notre  goiît  moderne. 

La  variété  des  chapeaux  n'a  pas  été  moins  grande,  paraît-il,  dans  l'antiquité 
que  de  nos  jours.  Le  premier  couvre-chef  a  dû  être  le  bonnet  à  poils  fait  de  la 
dépouille  des  animaux  ;  nous  avons  continué  à  emprunter  aux  bêtes  les  ornements 
les  plus  somptueux  utilisés  pour  nos  chapeaux;  mais  que  de  formes  différentes 
ont  été  imaginées  !  Les  Romains  connurent  d'abord  un  chapeau  très  primitif 
qu'ils  appelèrent  galerus;  puis  la  coiffure  propre  aux  Egyptiens  fut  introduite 
chez  eux  sous  le  nom  de  calantica.  C'était  une  sorte  de  coiffe  attachée  par  un  lien 
autour  de  la  tête  avec  des  pans  tombant  des  deux  côtés  sur  les  épaules,  de  telle 
sorte  qu'on  pouvait  les  tirer  à  volonté  et  s'en  voiler  toute  la  figure.  Ce  modèle 
primitif  représenterait  assez  bien  notre  capuchon  pour  automobile.  Chez  les 
Romains,  l'usage  de  cette  coiffure  fut  restreint  aux  femmes.  Dès  les  premiers  tenij^s 
de  la  Grèce,  le  culte  de  la  coiffure  était  déjà  très  perfectionné.  Dans  le  nombre 
infini  des  coiffures  des  dames  grecques,  nous  signalerons  :  la  mitre,  la  cicréphale, 
plus  spécialement  destinée  aux  courtisanes,  le  diadème,  le  strophe,  la  caliptra, 
la  tolia,  le  credemnon,  le  nimbe,  le  dracône,  ou  bandeau  quelquefois  en  or,  roulé 
en  spirale  autour  de  la  tête. 

De  toutes  ces  coiffures  anciennes,  la  maison  Carlier  a  su  créer  de  gracieux 
et  élégants  chapeaux.  Elle  a  eu  l'adresse  de  mettre  à  profit  k's  formes  les  plus 
bizarres  et  de  savoir  les  adapter  au  goût  du  jour. 

A  l'époque  où  le  voile  constituait  en  quelque  sorte  toute  la  coiffure  de  la 
femme,  elle  a  emprunté  les  jolis  capuchons  qu'elle  inventa  pour  les  sorties  du 
théâtre.  Les  coiffes  de  jadis,  les  bonnets,  les  résilles,  les  calottes  de  velours,  les 
chaperons,  etc.,  etc.,  lui  inspirèrent  de  nombreuses  idées. 

C'est  un  peu  avant  la  Révolution  que  le  véritable  chapeau  remplaça  la  coiffure 
proprement  dite,  et  les  petits  chapeaux  ornés  de  plumes  et  de  fleurs  furent  en 
pleine  vogue.  A  un  moment  donné,  les  femmes  les  plus  élégantes  se  contentèrent 
d'une  simple  cocarde  tricolore.  Puis  ce  fut  le  Directoire,  qui  fit  éclore  tant  de 
nouvelles  façons  de  se  coiffer  :  le  bonnet  à  la  Délie,  le  bonnet  à  la  frivole,  le  bonnet 
à  l'esclavonnc,  le  bonnet  à  la  Nelson,  le  chapeau  à  la  primerose,  le  chapeau 
turban,  le  chapeau  rond  à  l'anglaise,  le  chapeau  à  la  glaneuse,  le  chapeau  Spencer, 


Ile      ARRONDISSEMENT 


159 


i6o 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


le  chapeau  Castor,  le  chapeau  à  la  Lisbeth,  le  chapeau  à  damiers,  etc.,  etc. 
«  Quelle  imagination,  disent  les  Concourt,  que  celle  des  dictateurs  de  la  tête  !  » 
et  quels  trésors,  ajoutons-nous,  pour  les  modistes' d'aujourd'hui! 

La  maison  Carlier  possède  toutes  les  gravures  anciennes  représentant  ces 
coiffures.  Elle  a  su  découvrir  dans  les  musées,  dans  les  bibliothèques,  dans  la 
galerie  des  estampes,  dans  les  gravures  jaunies  des  vieux  livres,  la  matière  et  le 
sujet  des  chapeaux  si  seyants  et  si  variés  qu'elle  crée  tous  les  jours  pour  les  jolies 
mondaines  qui  savent  bien  qu'elles  sortiront  de  chez  Carlier  plus  gracieuses  et 
plus  jolies.  Aussi  presque  toutes  les  actrices  de  Paris  sont-elles  les  clientes  de  cette 
irfaison,  dont  les  jolis  magasins  furent  souvent  représentés  sur  la  scène. 

La  maison  Carlier  a  été  fondée  en  1891  et  n'a  fait  que  prospérer  depuis  sa 
fondation.  Personne  ne  peut  lui  contester  aujourd'hui  la  place  prépondérante 
qu'elle  occupe  parmi  les  premières  modistes  parisiennes.  Elle  est  certainement 
une  des  maisons  de  la  rue  de  la  Paix  qui  provoquera  le  plus  de  convoitises  fémi- 
nines. 

Au  numéro  15,  nous  voyons  la  parfumerie  Guerlain,  qui  fut  fondée  en  1828. 


MAISON  Gl'EKI 


Le  magasin  était  situé  alors  dans  l'hôtel  .Mmnice,  qui  possédait  à  ce  ninnunt 
des  magasins  à  droite  et  à  gauche  de  sa  porte  cochère.  C'était  à  l'épociue,  dont 


U^      ARRONDISSEMENT 


i6i 


102 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


MAISON   GUERLAIN. 


nous  avons  parlé  plus  haut,  où  l'aristocratie  anglaise  arrivait  en  chaise  de  poste  à 
l'hôtel  Meurice.  Lord  Seymour  y  venait  souvent  en  mail.  C'est  lui  qui  avait  été 

surnommé  par  le  peuple  de 
Paris  Milord  l'Ar souille,  à 
cause  de  ses  dépenses  folles 
et  de  ses  excentricités  de 
mauvais  aloi.  Il  paraît 
toutefois  que  sous  cette 
originalité  triviale  se  cachait 
un  homme  bienfaisant  et 
généreux,  qui  valait  mieux 
(lue  sa  triste  réputation. 

Quoi  qu'il  en  soit, 
l'^rd  Sej'mour  trouva  les 
parfums  de  Guerlain  déU- 
cieux,  et  grâce  à  son  pa- 
tronage Guerlain  fut  dès 
lors  classé  parmi  les  pre- 
miers parfumeurs  de  son  époque  pour  la  finesse  et  la  nouveauté  de  ses  produits. 
Non  seulement  il  devint  à  la  mode,  mais  il  fut  le  parfumeur  attitré  de  plusieurs 
cours  étrangères,  entre  autres  de  celles  d'Angleterre,  de  Belgique,  de  Hollande 
et  de  Wurtemberg. 

La  parfumerie  était  à  cette  époque  loin  d'être  ce  qu'elle  est  actuellement,  et 
Guerlain  fut  le  promoteur  des  articles,  qui  nous  semblent  si  délicieux  aujour- 
d'hui. Sa  fabrique,  ou  son  usine  comme  on  l'appellerait  maintenant,  était  située 
à  l'Arc  de  Triomphe,  au  coin  de  l'avenue  d'Eylau,  aujourd'hui  avenue  Victor- 
Hugo.  Les  maisons  de  la  rue  de  Presbourg,  en  façade  sur  la  place  de 
l'Etoile,  n'existaient  pas  encore  ;  à  leur  place  étaient  des  talus  de  terre 
gazonnée.  La  fabrique  était  en  haut  de  ces  talus  et  en  façade  sur  l'Arc  de 
Triomphe. . 

Les  magasins  de  Guerlain  furent  transportés  en  1841  au  numéro  11  de  la  rue 
de  la  Paix,  devenu  à  présent  le  numéro  15  à  cause  de  la  suppression  du  Timbre 
situé  alors  à  cet  endroit.  Guerlain,  avec  les  anciennes  maisons  de  la  rue  de  la 
Paix,  contribua  à  donner  à  l'ancienne  rue  Napoléon  cette  réputation  de  bon 
goût  et  d'élégance  qu'elle  a  toujours  conservée. 

Parfumeur  de  l'Impératrice,  ses  parfums  furent  à  la  mode  de  l'Empire  ;  ses 
nouvelles  créations  :  Jicky,  Après  l'Ondée,  Sillage,  sont  à  la  mode  d'aujourd'hui, 
et  sa  réputation  parisienne  est  devenue  mondiale. 

Nous  voyons  également  au  numéro  15  la  maison  de  couture  de  Mme  Léony 
Tafaré,  qui,  après  avoir  été  installée  pendant  trois  ans  me  A'ignon,  vient  tout 
récemment  d'ouvrir  de  nouveaux  et  coquets  salons  qui  s'étendent  en  façade  sur 
la  rue  de  la  Paix  et  la  rue  Daunou. 


Il''      ARRONDISSEMENT 


T63 


Mme  Tafaré,  ayant  été  elle-même  ouvrière,  puis  vendeuse  dans  les  prin- 
cipales maisons  de  Paris,  peut  se  vanter  à  juste  titre  de  connaître  à  fond  son 
métier. 

Son  habileté  et  son  adresse  lui  ont  acquis  la  confiance  de  toute  une  clientèle 
mondaine  et  aristocratique. 

Les  femmes  élégantes,  pour  lesquelles  Mme  Tafaré  inaugura  tant  de  jolies 
créations,  s'accordent  à  lui  reconnaître  un  très  grand  sens  artistique  et  un  goût 
parfait. 

Le  goût,  en  ce  qui  concerne  les  œuvres  d'art,  doit  avoir  comme  qualité  prin- 
cipale la  délicatesse,  qui  consiste  non  seulement  dans  une  grande  sensibilité,  mais 
aussi  dans  une  perception  très  fine  de  toutes  les  nuances  de  la  beauté.  Or  la  toi- 
lette féminine  n'est-elle  pas  une  véritable  œuvre  d'art  et  n'exige-t-elle  pas  à  ce 
titre  tout  le  concours  que  peut  lui  apporter  le  goût  le  plus  délicat  ? 


M.^ISON    T.\F.\RÊ. 


Mme  Tafaré,  en  dehors  de  ses  costumes  tailleur  très  simples  et  très  nets  et  de 
ses  manteaux  et  sorties  de  bal,  a  la  grande  spécialité  des  vaporeuses  toilettes  du 
soir,  costumes  flous  et  harmonieux  dont  la  grâce  légère  fait  si  bien  valoir 
la  beauté. 

La  maison  Tafaré  possède  la  faveur  des  Parisiennes  et  des  étran- 
gères.  Pour    satisfaire    au    désir    de   nombreuses    clientes,    elle    a    été  obligée 


:64 


LA      VTI.1.1-:      1  r^Tf.KE 


MAISON    MAMKLIN. 


TAIAKÉ. 

de  fonder  une  succursale  dans  l'Amé- 
ri(iue     du     Sud,      à      Buenos-Ayres. 

Au  numéro  k),  nous  voyons  ini 

magasin    dont    la    devanture  est   une 

x'éritable  ceu\-rc  d'art,  ("est  la  maison 

l'.iul   Hamelin,    dont  M.  A'aubourzeix 

-1  aujourd'hui  propriétaire. 

i'ctti-  maison  tut  fondée  en  1869 
I  .11"  Al .  l'an!  Hamelin.  au  2J  de  la  rue  de 

I  I     l'.lLX. 

l'dlc  (ibtint    uni'    médaille  d'or   à 

II  exposition  universelle  de  1878  et 
lut  toujours  extrêmement  réputée 
p'iur  la  finesse  et  l'éclat  de  ses  pierres 
.imsi  (pie  ]ionr  ses  artistiques  montures. 
.M.  l'aul  Hamelin  mmirut  eu  ii)o,',. 
.M.  \'auliiiur/ci\,  (pu  .i\ait  alors  au  4 
de  la  place  de  r()]H''ra  ml  très  beau 
m.ig.isin  de  bijouterie  et  joaillerie  — la 
mais(jn  .Martel-  ri'unit  cette  dernière 
maison   à   la   maisim     l'.iul    Hamelin. 


Ile      ARRONDISSEMENT 


MAISON    HAMELIN. 


i66  LA      VILLE      LU:\Il£RE 

Lorsque,  en  1906,  l'immeuble  du  23  delà  rue  de  la  Paix  dut  être  démoli,  M.  \'au- 
bourzeix  transféra  ses  magasins  où  nous  les  vo3'ons  à  l'heure  actuelle  et  en  confia 
la  décoration  à  M.  G.  Morice,  architecte,  qui  fit  preuve  en  l'occurrence  d'un  art 
parfait.  Le  magasin  est  conçu  dans  le  style  Directoire  et  possède  une  très  intéres- 
sante devanture  qui  a  été  faite  entièrement  avec  ce  marbre  jaune  de  Sienne  aux 
si  merveilleuses  teintes.  Elle  est  ornée  de  cariatides  de  bronze,  décoration  si  riche 
et  si  belle,  trop  rarement  employée. 

,  Une  tradition  rapportée  par  Vitruve  nous  fait  connaître  l'origine  que  les 
anciens  attribuaient  aux  cariatides,  et  ce  détail  nous  semble  valoir  la  peine  d'être 
cité.  Selon  cette  tradition,  les  habitants  de  Carya,  ville  du  Péloponèse,  ayant  pris 
parti  pour  les  Perses,  lorsque  ceux-ci  envahirent  la  Grèce  sous  la  conduite  de 
Xerxès,  les  Grecs  vainqueurs  tirèrent  une  vengeance  éclatante  de  leur  trahison. 
Les  hommes  furent  passés  au  fil  de  l'épée,  les  femmes  vendues  comme  esclaves  et, 
déplus,  afin  de  perpétuer  le  souvenir  de  leur  esclavage,  les  architectes  imaginèrent 
de  les  faire  servir  de  modèle  aux  statues  qu'ils  employèrent  en  guise  de  colonnes. 
Il  faat  avouer  que  cette  légende,  ne  reposant  sur  aucun  fondement  précis,  fut  très 
discutée  ;  mais  il  est  certain  qu'elle  eut  cours  à  Athènes  et  à  Rome. 

Toujours  est-il  que  les  architectes  anciens  surent  tirer  un  admirable  parti 
des  cariatides.  Inconnu  dans  l'art  chrétien  pendant  tout  le  moyen  âge,  l'emploi  des 
cariatides  reparut  à  la  Renaissance  ;  les  grands  artistes  de  ce  temps  n'eurent  garde 
de  négliger  ce  beau  motif  de  décoration  qu'on  retrouve  fréquemment  en  Italie. 

La  devanture  de  la  maison  Hamelin.  par  son  origmalité  et  sa  belle  exécution, 
nous  a  fait  remonter  aux  époques  anciennes. 

Pénétrons  à  présent  dans  le  magasin,  où  nous  verrons  les  gemmes  les  plus  pré- 
cieuses et  des  bijoux  d'un  art  délicat.  La  maison  Paul  Hamelin  vient  de  remporter 
le  diplôme  d'honneur  de  la  récente  Exposition  Franco-Britannique,  justifiant  ainsi 
son  renom  de  maison  de  ])remier  ordre,  honorablement  et  universellement  connue. 

Au  numéro  23  de  la  rue  de  la  Paix,  dans  un  superbe  immeuble  tout  récem- 
ment construit  et  d'une  belle  architecture,  se  sont  installés,  au  rez-de-chaussée  et 
à  l'entre-sol,  les  grands  couturiers  fourreurs  Green  et  C". 

Une  belle  ornementation  de  bronze  finement  ciselé,  con(;ue  dans  im  style 
moitié  Louis  XV  et  moitié  Louis  X\'l.  a\n'  une  sobriété  de  bon  goût  dans 
l'encadrement  des  glaces,  donne  à  la  devanture  du  magasin  ime  allure  grandiose, 
qui  frappe  et  retient.  Dans  ce  rez-de-chaussée  qui  sert  de  salons  de  vente  et 
d'exposition,  tandis  que  le  pied  foule  un  tapis  royal  au  chiffre  de  la  maison,  cou- 
vrant l'étendue  des  salons,  l'œil  est  arrêtépar  tout  ce  quis'offre  à  son  admiration. 
dans  l'ensemble  comme  dans  les  détails. 

La  décoration  murale  consiste  en  magnifiques  glaces  alternant  avec  des 
panneaux  de  chêne  sculpté  dans  la  masse  ;  des  lustres  et  des  appliques  dont  les 
modèles  uniques  ont  été  tout  spécialement  créés,  véritables  chefs-d'ceuvre  du 
genre,  permettent  à  la  fée  moderne,  l'Electricité,  d'inonder  de  hunièro  ce  milieu 
somptueux,  vraiment  sans  égal. 


Ile      ARRONDISSEMENT 


167 


i68 


LA"    VILLE      LUMIÈRE 


pur 


Merv-eilleux  encore  est  l'escalier  monumental  à  jour,  de  style  Renaissance, 
spécimen  de  l'époque,  en  bois  sculpté  à  double  évolution. 

Il  conduit  à  l'entresol,  où  des  salons 
d'essayage,  tout  en  érable,  tentent  tour  à 
tour  les  visiteuses  par  leur  disposition  si 
joliment  artistique  :  palais  rêvé  de  l'élé- 
t;ance  et  de  la  beauté,  olympe  féminin 
d'un  modernisme  très  parisien. 

Si  Green  et  C"  se  révèlent  dans  leur 
installation  comme  des  chercheurs  de  haut 
L^oût,  ils  se  présentent  dans  leur  genre 
comme  des  novateurs  avisés. 

Ils  fondent,  en  effet,  dans  notre  rue 
(le  la  Pai.x,  ce  qui  n'existait  pas  encore, 
luie  maison  de  couture  uniquement  spé- 
cialisée dans  le  costume  tailleur,  mais  le 
tailleur  grand  chic,  grand   style,   impec- 


-ALON     CREKN     I-.T 


cable,  ,à   la   ligne  idéale,  en  un  mot  Idéal 
I.iiu-,  telle  est  d'ailleurs  leur  devise. 

A  ce  genre  personnel  et  sans  précé- 
dent, Green  et  C°  joignent  les  fourrures 
précieuses,  aux  modèles  sans  nombre,  créés 
dans  la  très  imi:>ortante  maison  de  gros 
qu'ils  possèdent  déjà  et  dont  la  réputa- 
tion n'est  plus  à  faire.  Loutre,  renard  et 
zibeline,...  c'est  une  profusion  de  toison^ 
somptueuses,  savamment  achetées  en  dr 
lointains  pays,  savamment  préparées  tout 
près  de  nous  :  parures  d'imjiératrice.s  et  <lr 
reines  de  beauté. 

Les   élégances   les   plus    raffinées  — 
qu'elles  viennent  de  Paris  ou  d'ailleurs  — 
se  donnent  toutes  rendez-vous  chez  Green  et  C",  ces  enfants  gâtés  de  la  mode 
et  du  succès. 

La  rue  Louis-le-Grand  est  parallèle  à  la  rue  de  la  Paix,  ("était  un  chmnn  cpii 
longeait  le  couvent,  ("'est  à  cause  de  la  statue  de  Louis  XR',  qui  se  trouvait  jadi> 
place  Vendôme,  ([u'cllr   fut  dénommée  rue  Louis-le-Grantl. 

De  1793  à  1798,  elle  s'appela  rue  des  Piques,  puis  rue  de  la  Place-\'endôme. 


S.VLON    D  ESS.WAGE    GREEN    ET    C". 


11^      ARRONDISSEMENT  169 

Au  numéro  34,  au  coin  du  boulevard  des  Italiens,  se  trouve  le  pavillon  de 
Hanovre,  qui  est  le  seul  débris  qui  soit  resté  de  l'immense  hôtel  du  maréchal  de 
Richelieu,  qui  s'étendait  de  la  rue  Neuve-Saint- Augustin  aux  boulevards.  C'est 
après  la  guerre  du  Hanovre,  où  il  s'était  enrichi  par  des  pillages  sans  nombre,  que 
le  duc  de  Richelieu  fit  faire  des  agrandissements  considérables  et  somptueux  à 
l'hôtel  qu'il  habitait.»  Le  peuple  murmura  quand  il  vit  cette  magnificence  un  peu 
effrontée  ;  pour  la  faire  expier  au  maréchal,  qui  d'ailleurs  se  moquait  bien  de  ses 
cris,  il  baptisa  sans  tarder  le  kiosque  galant  du  nom  du  pays  où  l'on  savait  que 
yi.  de  Richelieu  avait  rapporté  l'argent  nécessaire  à  sa  construction.  Si  l'on  mur- 
murait à  voir  la  richesse  du  dehors,  qu'aurait-on  dit  de  l'intérieur  :  de  ces  salons 
du  premier  étage  où  se  donnaient  les  fins  soupers  de  M.  le  maréchal,  de  cette  belle 
salle  du  l'ez-de-chaussée  qui  pour  ornement  n'avait  rien  moins  à  son  entrée  que  deux 
admirables  chefs-d'œuvre,  les  Esclaves,  de  Micliel-Ange,  qui  sont  aujourd'hui 
au  Louvre. 

i(  Le  maréchal  était  très  jaloux  de  son  joli  pavillon  ;  il  tenait  surtout 
beaucoup  au  magnifique  point  de  vue  qu'on  avait  de  ses  fenêtres,  d'un  côté, 
jusqu'aux  Porcherons,  de  l'autre  jusqu'à  la  Ville-l'Evêque.  » 

C'est  dans  le  pavillon  de  Hanovre  que  s'établiront  plus  tard  les  glaciers 
Tortoni  et  Velloni,  dont  nous  aurons  l'occasion  de  parler  en  parcourant  les 
boulevards. 

La  rue  Louis-le-Grand  traverse  l'avenue  de  l'Opéra,  qui,  commencée  en  1854 
et  terminée  en  1878,  part  de  la  place  du  Théâtre-Français  pour  aboutir  à  la  place 
de  l'Opéra. 

Nous  avons  déjà  vu,  t(out  à  l'heure,  cette  voie  qui  est  une  des  plus 
belles  et  des  plus  mouvementées  de  Paris' et  où  se  réunissent  quelques  magasins 
de  grand  luxe  et  de  raffinement  délicat.  Dominé  par  la  façade  de  l'Opéra,  qui 
là-bas  se  détache,  majestueuse,  l'avenue  prend  chaque  soir  un  air  de  fête  avec  sa 
triple  rangée  de  lampes  électriques  qui  l'illuminent  si  merveilleusement. 

Telles  devantures,  comme  celle  de  la  maison  de  coiffure  Raoul, nous  charment 
par  la  gracieuse  fantaisie  de  leur  étalage. 

La  maison  Raoul,  fournisseur  de  la  reine  d'Espagne,  s'est  fondée  lors  de  l'ou- 
verture de  l'avenue  de  l'Opéra  et  s'est  spécialisée  dans  la  fabrication  des  postiches 
d'art.  Elle  y  a  apporté  une  perfection  très  remarquable.  Nous  verrons  chez  elle 
d'amusants  spécimens  des  coiffures  de  jadis,  de  hautes  coiffures  Louis  XVI,  par 
exemple,  coiffures  à  la  Reine,  à  la  Moiitmédy,  à  la  Mongolfier,  au  golfe  de  PapJios, 
à  la  Sémirainis.  au  Figaro  parvenu,  fameuses  créations  du  célèbre  Léonard,  dont 
Marie- Antoinette  n'eut  pas  le  courage  de  se  séparer  lors  de  la  malheureuse  tenta- 
tive de  fuite  de  la  famille  royale. 

Et  ce  détail  est  bien  une  preuve  de  la  place  colossale  que  l'art  de  la  coiffure 
tient  dans  les  préoccupations  féminines.  Aussi  bien  nous  ne  doutons  pas  que  les 
femmes  nous  sauront  gré  de  leur  signaler  que,  chez  Raoul,  elles  pourront,  à  titre 
gracieux,  essayer  les  postiches  qui  sembleront  devoir  leur  convenir. Elles  pourront 


LA      VILLE      LUMIÈR?: 


MAISON   RAOUI  . 


Ile      ARRONDISSEMENT  171 

chercher  à  loisir  quehe  coiffure  siéra  le  mieux  à  leur  beauté  et  encadrera  le  mieux 
leur  visage.  Dans  le  cas  où  quelque  caprice  leur  ferait  après  coup  changer  d'opinion, 
il  leur  serait  facile  d'échanger  le  modèle  qu'elles  viennent  de  choisir. 

Non  seulement  elles  trouveront  dans  cette  maison  la  plus  grande  variété  de 
coiffures  et  les  transformations  les  plus  diverses,  mais  il  leur  sera  loisible  de  faire 
exécuter  n'importe  quelle  commande. 

La  coiffure  exerce  une  telle  influence  sur  l'ensemble  de  la  physionomie  que  le 
coiffeur  doit  être  en  quelque  sorte  un  véritable  artiste.  Il  faut  considérer  le  visage, 
a-t-on  dit,  comme  un  tableau  où  sont  réunis  les  principaux  attraits  de  la  beauté- 
L'encadrement  fourni  par  les  cheveux  doit  être  toujours  en  harmonie  avec  ce 
tableau.  Les  coiffeurs  donneront  aux  chevelures  féminines  les  aspects  multiples 
qui  font  le  bonheur  de  la  coquetterie,  et  c'est  dans  les  modèles  que  nous  a  légués 
l'antiquité  qu'ils  vont  puiser  leurs  plus  heureuses  inspirations.  Ainsi  les  nœuds  à 
mains  levées,  appelés  nœuds  d'Apollon,  les  torsades,  les  ondulations,  les  boucles, 
les  toupets,  les  bandeaux  de  toutes  sortes,  les  nattes,  les  coques,  enfin  tout  ce 
qui  constitue  une  coiffiu'e  moderne  se  retrouve  dans  les  coiffures  grecques  et 
romaines.  Les  transformations  et  les  postiches  de  Raoul,  qui  nous  offriront,  en 
même  temps  que  les  plus  gracieuses  coiffures  de  ville,  des  coiffures  de  théâtre  et 
de  bals  costumés,  nous  font  songer,  puisque  nous  sommes  devant  l'Académie 
Nationale  de  Musique  et  de  Danse,  aux  défunts  et  si  fameux  bals  de  l'Opéra,  dont 
nous  voudrions  ici  dire  quelques  mots. 

L'établissement  des  bals  de  l'Opéra  remonte  à  1715.  Ils  furent  imaginés  par 
le  chevalier  de  Bouillon.  Dans  l'origine,  ces  bals  étaient  donnés  depuis  la  Saint- 
Martin  jusqu'à  l'Avent  et  depuis  l'Epiphanie  jusqu'à  la  fin  du  Carnaval.  Vaine- 
ment l'Opéra  essaya  de  maintenir,  dans  ces  bals,  les  traditions  de  bonne  compa- 
gnie qui  en  faisaient  un  lieu  de  réunion  destiné  à  la  conversation  mystérieuse 
favorisée  par  les  masques  ;  ces  bals  furent  sous  Louis-Philippe  livrés  aux  amateurs 
de  la  danse  échevelée,  burlesque,  et  ce  fut  le  temps  des  costumes  excentriques  et 
débraillés.  Puis  cette  mode  passa  et  deux  publics  très  différents  se  pressèrent  aux 
bals  de  l'Opéra,  celui  des  danseurs  et  celui  des  promeneurs  et  des  curieux  qui,  sans 
prendre  part  au  bal,  venaient  assister  au  spectacle  féerique  de  la  salle,  au  milieu 
de  laquelle  tourbillonnait,  à  la  lueur  de  milliers  de  flammes,  un  essaim  de  masques 
aux  couleurs  variées,  étincelantes,  mis  en  mou\'ement  par  l'entrain  endiablé  de 
l'orchestre. 

Les  bals  de  l'Opéra  ayant  subi  un  déclin,  plusieurs  tentatives  furent  faites 
pour  leur  ramener  la  faveur  du  public,  qui  ne  se  contentait  plus  du  rôle  de  spec- 
tateur, et  ils  devinrent  lui  mélange  d'interpellations  comiques,  de  costumes  élé- 
gants et  déguenillés,  de  cris  frénétiques,  de  plaisanteries  triviales.  Les  intrigues, 
mot  consacré,  se  nouèrent  et  se  dénouèrent  tout  haut  sans  pudeur  ni  simagrées. 
Les  femmes  se  précipitèrent  dans  la  cohue  avec  frénésie  pour  s'exciter  à  des  émo- 
tions inconnues. 

Nous  lisons  dans  le  Dictionnaire   Larousse  que  les  noms  des  deux  mille 


172 


l.A      VILLE      LUMIERE 


femmes  publiques  étaient  enregistrés  et  conservés  soigneusement  dans  les  Archives 
de  l'Académie  Impériale  de  ^Musique.  Chaque  semaine  qui  précédait  le  bal,  on 
expédiait  à  l'adresse  de  ces  dames  des  masses  de  billets  pour  ces  fêtes,  dont  elles 
devaient  être  l'un  des  ornements. 

La  fin,  l'agonie,  le  râle  d'un  bal  de  l'Opéra  était  un  spectacle  étrange.  Fati- 
gués, épuisés  par  ces  danses  convulsives,  par  ces  cris  sauvages,  les  traits  décom- 
posés, la  s-ueur  coulant  à  flots  et  confondue  avec  le  rouge  et  le  blanc  des  maquil- 
lages, les  costumes  souillés  et  déchirés,  des  hommes  et  des  femm^es  étaient  étendus, 
couchés  et  vautrés  sur  les  marches  des  escaliers.  La  nuit  d'un  bal  masqué,  tout  se 
trouvait  dans  les  flancs  de  l'Opéra.  Sous  son  dôme  étincelant  d'or,  au  ruisselle- 
ment des  illuminations,  son  enceinte  semblait  une  création  des  Mille  et  une  Nuits, 
hantée  par  des  êtres  fantastiques. 

Le  temps  était  loin  des  anciennes  traditions,  des  dominos  sombres  et  mysté- 
rieu.x,  des  intrigues,  des  conversations  cluichotées  tout  bas,  sous  l'éventail  ! 

Et  puisque  nous  avons  prononcé  le  nom  de  ce  gracieux  objet  qui  pare  si  bien 
la  coquetterie  féminine,  il  n'y  aura  pas  pour  nous  de  transition  plus  facile,  en 
quittant  le  souvenir  des  bals  de  l'Opéra,  que  de  contempler,  quelques  instants,  la 
vitrine  de  la  maison  Faucon,  au  numéro  38  de  l'avenue,  011  nous  verrons  une  variété 
infinie  d'éventails  aux  chatowantes  couleiu's. 


lAISON   F.M'Ci 


M"    arrondissem?:nt 


ï?; 


174  LA     VILLE      LUMIERE 

Nous  nous  amuserons  à  regarder  toute  la  diversité  que  l'on  peut  obtenir  ^ 
de  cette  arme  féminine  par  excellence  qu'est  devenu  cet  objet  fragile,  arme  offen-  ■ 
sive  et  défensive  à  la  fois,  arme  de  l'amour  et  de  la  volupté,  des  plaisirs  permis  et 
des  jouissances  défendues,  à  qui  les  femmes  confient  leurs  joies,  leurs  haines  et  ■ 
leurs  vengeances. 

«  Supposons,  écrivait  une  femme  spirituelle  de  la  cour  de  Louis  XV,  suppo- 
sons une  femme  délicieusement  aimable,  magnifiquement  parée,  pétrie  de  grâces. 
Si,  avec  tous  ces  avantages,  elle  ne  sait  que  bourgeoisement  manier  l'éventail,  elle 
aura  toujours  à  craindre  de  se  voir  l'objet  du  ridicule.  Il  y  a  tant  de  façons  de  se 
servir  de  ce  précieux  colifichet  qu'on  distingue  par  un  coup  d'éventail  la  prin- 
cesse  de  la  comtesse,  la  marquise  de  la  roturière.  Et  puis  quelle  grâce  ne  donne 
pas  l'éventail  à  une  femme  qui  sait  s'en  servir  à  propos.  Il  serpente,  il  voltige,  il  se  ■ 
resserre,  il  se  déploie,  se  lève,  s'abaisse  selon  les  circonstances.  Ah  !  je  veux  bien 
gager  en  vérité  que  dans  tout  l'attirail  de  la  femme  la  plus  galante  et  la  mieux 
parée  il  n'y  a  point  d'ornement  dont  elle  puisse  tirer  autant  de  parti  que  de  son 
éventail.  «  \ 

La  parure  féminine  n'est  en  effet  pas  complète  si  elle  ne  s'accompagne  de 
cet  ornement  à  la  fois  indispensable  et  futile;  il doniïe'arux coquettes  des  attitudes 
d'une  grâce  incomparable  et  leur  est  un  précieux  élément  d'élégance  et  de  séduc- 
tion. 

La  maison  Faucon,  qui  existe  depuis  quarante  ans  et  dont  la  réputation  n'est 
plus  à  faire,  offre,  aux  désirs  des  femmes,  des  éventails  de  fantaisie  de  tous  les  genres, 
en  même  temps  que  des  éventails  anciens  de  la  plus  grande  beauté.  Sa  collection 
d'éventails  est,  en  effet,  l'une  des  plus  rares  et  des  plus  belles  qui  soit  au  monde, 
éventails  qui  ont  appartenu  aux  grandes  coquettes  d'autrefois,  aux  Agnès  et  aux 
Célimènes,  dont  ils  rappellent  les  grâces  abolies.  Par  l'entremise  de  ces  éventails, 
les  galants  adressaient  aux  femmes  de  doux  madrigaux,  tels  que  celui-ci,  ffàt  par 
le  comte  de  Provence  : 

Dans  le  temps  des  chaleurs  extrêmes. 
Heureux  d'amuser  vos  loisirs, 
Je  saurai  près  de  vous  amener  les  zéphyrs. 
Les  amours  y  viendront  d'eux-mêmes. 

Certains  éventails  de  la  collection  Faucon  auraient  leur  place  toute  désignée 
dans  un  musée. 

Nous  sommes  persuadés  que,  pour  les  amateurs,  une  visite  à  la  célèbre  maison 
d'éventails  offrira  le  plus  grand  intérêt. 

Nous  rappellerons,  pour  finir,  que  l'Espagne  est  le  pays  de  l'éventail 
par  excellence  et  que  les  senoras  et  les  senoritas  sont  inimitables  dans  ce 
jeu. 

Un  peu  plus  loin,  nous  verrons  la  maison  de  coutme  Heruard  et  Cie,  (pii  a  été 
fondreau33deraveivue  de  l'Opéra  en  1905.  Elle  ]irit  de  suite  une  si  grande  exten- 


Ile      ARRONDISSEMENT 


175 


176 


LA     VILLE      LUMIERE 


sion  que,  dès  sa  deuxième  année  d'existence,  de  sérieux  agrandissements 
durent  être  exécutés.  L'année  suivante,  le  local  fut  de  nouveau  jugé  insuffisant 
par  suite  du  continuel  développement  des  affaires,  et  d'autres  agrandis- 
sements devinrent  nécessaires.  C'est  alors  que  la  maison  Bernard  occupa  en 
entier  l'immeuble  qui  fait  le  coin  de  l'avenue  de  l'Opéra  et  de  la  rue  des 
Petits-Champs. 

Au  premier  étage,  nous  visiterons  avec  beaucoup  d'intérêt  les  luxueux  salons 

de  vente  de  la  grande  mai- 
son de  couture.  Artistement 
meublés  dans  le  plus  pur 
^tyle  Louis  XVI,  ils  s'éten- 
iliiit  sur  une  longueur  de 
])lus  de  quarante  mètres  de 
laç  ide  sur  l'avenue  de 
l'Opéra  et  se  terminent  par 
un  petit  salon  destiné  aux 
gracieuses  jeunes  filles  qui 
tout  l'office  de  mannequins. 
Les  salons  d'essayage, 
très  coquets  et  décorés  dans 
le  même  stvle,  sont  aména- 
gés avec  le  plus  grand  soin. 
De  grands  panneaux  de 
glaces,  habilement  disposés,  permettent  aux  clientes  de  se  rendre  compte,  par 
elles-mêmes,  des  plus  petits  détails  de  leurs  toilettes.  Ces  salons,  qui  occupent 
la  façade  de  la  rue  des  Petits-Champs,  comprennent  une  pièce  organisée  tout 
spécialement  pour  l'essayage  des  costumes  de  théâtre  :  une  estrade  éclairée  par 
une  rampe  figure  la  scène,  de  telle  façon  que  l'on  peut  juger  de  l'effet  tout 
spécial  produit  sur  les  toilettes  par  l'éclairage  du  théâtre. 

Au  deuxième  étage  de  l'immeuble,  se  trouvent  la  manutention,  les  bureaux 
et  les  salles  d'expédition.  Les  quatre  étages  suivants  sont  cntièrenu'ut  occupés  par 
les  atehers. 

Les  couturiers  Bernard  et  Cie  sont  tout  particulièrement  cimnus  jiuur  levu-s 
intéressantes  et  nombreuses  créations.  Par  leurs  modèles  originaux,  qui  ont  un 
cachet  et  une  marque  toute  spéciale  et  qui  sont  extrêmement  appréciés  à  Paris, 
en  province  et  à  l'étranger;  ils  ont  une  influence  très  grande  sur  la  mode,  la  mode 
qu'il  faut  suivre,  puisque,  nous  a-t-on  dit  : 

La  mode  assujettit  le  sage  à  ses  formules. 
La  suivre  est  un  devoir,  la  fuir  un  ridicule. 

La  Bruyère  du  reste  assurait  déjà  «qu'il  y  a  autant  de  ridicule  à  ne  point  la 
suivre  qu'à  l'affecter  »,  et  Voltaire  nous  la  dépeint  comme  : 


M.VISON    liER.NARD,     .->:>,    .WENUE    DE    L'oI'ÉRA. 


II'-      ARRONDISSEMENT 


MAISON'     UEKNARIl,      33.     AVENUE     DE     L'OPERA 


178  LA      VILLE      LUMIERE 

Une  déesse  inconstante,  incommode, 

Bizarre  dans  ses  goûts,  folle  en  ses  ornements, 

Qui  paraît,  fuit,  revient  et  naît  dans  tous  les  temps  ; 

Protée  était  son  père  et  son  nom,  c'est  la  mode. 

Et  puisque  nous  avons  parlé  ici  de  la  mode  en  général,  sujet  qui  nous  inté- 
resse tous  tant  que  nous  sommes,  les  plus  frivoles  comme  les  plus  austères,  qu'il 
nous  soit  permis  de  faire  à  ce  propos  une  petite  digression.  On  sait  que  les  modes 
actuelles,  si  gracieuses  et  plus  esthétiques  peut-être  que  jamais,  ont  prêté  à  de 
vives  critiques  formulées  par  des  gens...  trop  vertueux.  Ce  n'est  pas  la  première 
fois  d'ailleurs  que  la  mode  est  l'obiet  des  attaques  des  censeurs  et  des  moralistes. 


\IS().\     liKKNAKI),     ,■>,•'.     AN'lNli:     1)1:    1    oi'i:K.\ 


et  nous  croyons  qu'il  ne  sera  pas  sans  intérêt  historique  de  reproduire  cette 
petite  chanson  écrite  sous  le  Directoire.  Elle  nous  donne  sur  les  costumes  de 
l'époque  des  détails  qui  sont  curieux  parleur  similitude  avec  les  modes  actuelles, 
détails  relevés  par  une  pointe  de  malice  inoffensive,  tenant  plutôt  de  la  plaisan- 
terie que  de  la  satire.  On  riait  alors  sans  avoir  la  prétention  de  redresser  la  société. 


Grâce  à  la  mode 
On  va  sans  façon 
Ah  !  qu'c'est  commode 
On  va  sans  façon 
Et  sans  jupon! 


t'iràcc  à  la  mode 
On  n'a  plus  d'cor.sct. 
Ah  !  qu'c'est  commode 
On  n'a  plus  d'corset. 
C'est  plus  tôt  fait  ! 


II'-      ARRONDISSEMENT  179 

Grâce  à  la  mode.  Grâce  à  la  mode. 

On  n'a  plus  de  fichu.  Une  chemis'  suffit. 

Ah  !  qu'c'est  commode  !  Ah  !  qu'c'est  commode  ! 

On  n'a  plus  de  fichu,  Une  chemis'  suffit, 
Tout  est  déchu  !  C'est  tout  profit  ! 

Grâce  à  la  mode.  Grâce  à  la  mode. 

Plus  d'poche  au  vêtement  On  n'a  qu'un  vêtement. 

Ah  !  qu'c'est  commode  !  Ah  !  qu'c'est  commode! 

Plus  d'poche  au  vêtement  On  n'a  qu'un  vêtement 
Et  plus  d'argent!  Qu'est  transparent  ! 

Grâce  à  la  mode, 
On  n'a  rien  d'caché. 
Ah  !  qu'c'est  commode 
On  n'a  rien  d'caché. 
J'en  suis  fâché  ! 

Décidément,  comme  disait  l'autre,  tant  plus  ça  change  et  tant  plus  c'est  la 
même  chose 

La  mode  est  une  affaire  de  caprice  et  de  fantaisie  ;  mais  avant  tout  le  goût 
et  l'élégance  doivent  y  régner  en  souverains  maîtres.  C'est  ce  qu'a  bien  compris 
la  maison  Bernard,  qui  a  su  créer  des  modèles  empreints  d'une  note  d'art  si  person^ 
nelie.  Elle  est  célèbre,  pouvons-nous  affirmer,  dans  le  monde  entier,  puisqu'à 
chaque  saison  de  nombreuses  maisons  de  commerce  de  tous  les  pays  envoient  leurs 
représentants  au  33  de  l'avenue  de  l'Opéra  faire  leur  choix  parmi  les  gracieuses 
et  légères  robes  du  soir,  les  manteaux,  les  fourrures  et  les  costumes  tailleur  dont 
la  maison  s'est  fait  une  spécialité. 

Les  Parisiennes  et  les  étrangères  savent  bien  que  chez  Bernard  elles  trouve- 
ront un  cachet  d'élégance  tout  particulier  qu'elles  apprécient  très  vivement,  car 
elles  n'ignorent  pas  que  la  première  obligation  d'ime  femme  est  d'être  élégante; 
élégante  par  égard  pour  ses  parents  et  ses  amis,  élégante  par  respect  pour  elle- 
même.  Vivre  pour  plaire,  agir  pour  paraître  charmante,  c'est  posséder  toute  la 
grâce  qui  fait  le  charme  et  la  séduction  de  la  femme  dont  le  devoir  est  de  plaire. 
ainsi  que  l'a  dit  Renan. 

De  la  place  de  l'Opéra,  nous  nous  engagerons  dans  la  rue  du  Ouatre-Septembre, 
qui  fut  ouverte  en  1864  sous  le  nom  de  rue  du  Deux-Décembre,  en  souvenir  du 
Coup  d'Etat  de  1848.  Son  nom  actuel  lui  vient  de  la  date  de  la  proclamation  de  la 
République,  le  4  Septembre  1870. 

Nous  voyons  au  numéro  12  une  ancienne  maison  avec  des  sculptures  qui  sont 
l'œuvre  de  Millet. 

Au  numéro  27  se  trouvait,  en  1870,  les  magasins  de  nouveautés,  dénommés 
.4  la  Paix  qui  avaient  la  réputation  de  posséder  les  plus  beaux  chevaux  et  les 
plus  belles  voitures  de  Paris.  C'est  là  que  se  trouve  aujourd'hui  la  maison  Laumond, 
fabrique  de  pipes,  qui  fut  fondée  en  1878,  rue  Gaillon,  n"  10,  et  qui  depuis  1882 
est  installée  rue  du  Ouatre-Septembre. 

Lorsque,  en  1560,  l'usage  du  tabac  se  répandit  en  France,  on  donna  le  nom  de 


Il»-      ARRONDISSEMENT  i8i 

pipe,  c'est-à-dire  tuyau,  au  petit  appareil  dont  se  servirent  les  fumeurs.  Les  Turcs 
appellent  la  pipe  tchiboug,  mot  d'origine  tartare  qui  veut  dire  également  tuyau, 
roseau.  C'est  Nicot,  ambassadeur  de  France  en  Portugal,  qui  apporta  en  France 
l'usage  du  tabac.  Pendant  quelque  temps,  on  se  contenta  d'absorber  le  tabac  en 
prisant,  et  ce  n'est  que  quelques  années  plus  tard  que  la  pipe,  dont  on  peut  trouver 
lujourd'hui  une  si  grande  variété  à  la  maison  Laumond,  commença  à  être  adoptée. 

Les  pipes  varient  de  forme,  de  matière,  de  valeur,  depuis  la  simple  pipe  de 
bois  jusqu'au  riche  narguileh  d'argent  ou  de  cuivre  doré,  découpé,  ciselé,  où  l'on 
aspire  au  moyen  de  longs  tuyaux  flexibles  la  fumée  du  tabac.  Le  dessinateur,  le 
potier,  le  sculpteur,  le  tourneur,  le  polisseur,  le  peintre,  le  doreur,  l'orfèvre  sont 
employés  à  la  confection  des  pipes.  Les  matières  mises  en  usage  sont  diverses 
argiles,  l'écume  de  mer,  la  porcelaine,  la  racine  de  bruyère,  le  buis,  le  bois  de  vio- 
lette, le  bois  de  merisier  et  quelques  autres,  tels  que  le  palissandre  et  le  bois  d'Ulm. 

On  peut  diviser  les  pipes  en  deux  grandes  catégories,  celles  dont  le  tuyau 
et  le  fourneau  forment  un  tout  homogène  et  les  pipes  à  foyer  séparé  du  tuyau, 
ijui  est  distinct  et  ajouté  par  la  douille  après  coup. 

La  pipe  procure  de  grandes  jouissances  aux  fumeurs  qui  ne  sauraient  plus 
s'en  passer  lorsqu'ils  en  ont  contracté  l'habitude.  Elle  favorises  les  rêveries.  En 
Allemagne,  en  Suisse,  la  plupart  des  savants  ne  peuvent  penser  et  méditer  que  la 
pipe  à  la  bouche.  Certains  personnages  allemands  sont  connus  pour  leur  riche 
collection  de  pipes. 

La  maison  Laumond  a  une  clientèle  très  spéciale,  qui  est  habituée  à  son  excel- 
lente fabrication.  Elle  se  charge  d'exécuter  sur  commande  tous  les  articles  que  les 
fumeurs  peuvent  désirer  et  fait  également  toutes  les  réparations.  Elle  offre  aux 
fumeurs  le  plus  grand  choix  de  fume-cigares  et  de  fume-cigarettes  et  possède  un 
modèle  déposé  de  cigares-pipes  bien  connu  par  tous  ses  clients. 

La  rue  de  La  Michodière  traverse  la  rue  du  Quatre-Septembre.  Elle  fut  tracée 
sur  des  terrains  dépendant  de  l'hôtel  des  Deux-Ponts  et  de  l'hôtel  de  Lorges.  Elle 
porte  le  nom  de  Jean-Baptiste  de  La  Michodière,  comte  d'Hauteville,  prévôt  des 
marchands.  (M.  de  La  Michodière  eut  l'honneur  de  donner  son  nom,  ou  plutôt 
celui  de  son  comté  à  une  seconde  rue  de  Paris,  la  rue  d'Hauteville.)  Bonaparte 
habita  pendant  quelque  temps  la  rue  de  La  Michodière. 

La  rue  Gaillon,  qui  lui  fait  suite,  est  une  très  vieille  rue  qui  existait  déjà  en 
1495  et  aboutissait  à  la  porte  Gaillon,  qui  fut  supprimée  en  1700.  Tout  le  quartier 
portait  ce  nom  à  cause  de  l'ancien  hôtel  Gaillon.  Dans  la  rue  Gaillon,  nous  voyons 
une  boucherie  qui  vers  1860  avait  la  spécialité  d'organiser  aux  fêtes  du  Mardi-Gras 
la  promenade  du  Bœuf  Gras  à  travers  Paris,  et  nous  dirons  à  ce  sujet  quelques 
mots  sur  cet  ancien  usage  du  cortège  du  Bœuf  Gras. 

On  a  fait  une  foule  de  dissertations  aussi  ingénieuses  que  peu  concluantes  sur 
les  origines  de  la  mascarade  du  Bœuf  Gras.  Quelques-uns  vont  même  jusqu'à 
remonter  aux  fêtes  du  bœuf  Apis.  On  pourrait  leur  objecter  qu'il  était  interdit, 
sDus  peine  de  mort,  de  toucher  au  bœuf  Apis,  tandis  que  la  marche  triomphale 


i82  LA      VILLE      LUMIERE 

du  Bœuf  CiHis  aboutissait  à  l'abattoir.  Qui  sait  si  cette  procession  n'a  pas  été  tout 
simplement,  dans  son  origine,  la  fête  delà  corporation  des  bouchers,  étant  donné 
qu'au  moyen  âge  tous  les  corps  de  métiers  avaient  leurs  solennités  et  leurs  démons- 
trations publiques.  Toujours  est-il  que,  parmi  les  jeux  auxquels  s'amusait  Gar- 
gantua, Rabelais  nomme  le  jeu  du  hœuf  violé  ou  vielle  (parce  qu'il  était  promené  par 
la  ville  au  son  des  vielles  ou  des  violes).  Ce  jeu  était  évidemment  une  sorte  de 
représentation  de  la  cérémonie  du  Bœuf  Gras.  En  supprimant  le  Carnaval,  la  Révo- 
lution supprima  naturellement  aussi  le  Bœuf  Gras  ;  le  peuple  a  senti  toute  V absur- 
dité de  cette  monstrueuse  coutume,  est-il  dit  dans  le  journal  les  Révolutions  de  ' 
'Paris.  Le  Bœuf  Gras  ne  reparut  qu'en  1805,  par  suite  d'une  ordonnance  qui  pous- 
sait le  zèle  de  la  réglementation  jusqu'à  déterminer  l'ordre  du  cortège,  le  nombre 
despersonnages  et  leurs  costumes.  Au  commencement  de  la  Restauration,  les  maîtres 
bouchers  se  chargèrent  de  fournir  eux-mêmes  le  Bœuf  Gras  et  prirent  la  direction 
de  ce  divertissement,  qu'ils  abandonnaient  jusqu'alors  à  leurs  garçons  bouchers. 
Après  une  disparition  momentanée,  en  1848,  cette  coutume  reparut  en  1851  par 
suite  de  l'initiative  du  directeur  de  l'Hippodrome,  qui  y  voyait  le  prétexte  d'une 
réclame.  Mais  c'est  surtout  depuis  1855  qu'on  s'applique  à  accroître  la  magnifi- 
cence et  la  pompe  du  cortège:  on  joignit  dès  lors  aux  sacrificateurs  classiques  une 
escorte  considérable  de  guerriers  romains  ou  de  mousquetaires,  d'hommes  d'armes  , 
de  reîtres,  de  lansquenets,  de  gardes  françaises,  costumés  avec  exactitude  ;  on 
tâcha,  en  un  mot,  d'en  faire  une  sorte  de  grande  calvalcade  historique. 

Depuis  1870,  le  cortège  du  Bœuf  Gras  fut  tantôt  rétabli,  tantôt  supprimé, 
mais  il  n'a  jamais  retrouvé  une  pareille  somptuosité. 

Nous  citerons  ici  l'une  des  plus  curieuses  promenades  du  Bœuf  Gras  dans 
Paris.  En  1739,  les  garçons  bouchers  de  la  boucherie  de  l'Apport-Paris  n'atten- 
dirent pas  le  jour  ordinaire  pour  faire  leur  cérémonie  du  Bœuf  Gras.  Le  mercredi 
matin,  veille  du  jeudi  gras,  ils  s'assemblèrent  et  promenèrent  par  la  ville  un  bœuf 
qui  avait  sur  la  tête  au  lieu  d'aigrette  une  grosse  branche  de  laurier-cerise  ;  il 
était  couvert  d'un  tapis  qui  lui  servait  de  housse.  Ce  bœuf,  paré  comme  les  vic- 
times que  les  anciens  allaient  immoler,  portait  sur  son  dos  un  enfant  décoré  d'un 
ruban  bleu  passé  en  sautoir,  tenant  de  la  main  gauche  un  sceptre  et  de  la  droite 
une  épée  nue  :  cet  enfant  représentait  le  roi  des  bouchers.  Une  escorte  tri'.imphale 
accompagnait  le  Bœuf  Gras,  précédée  par  des  violons,  des  fifres  et  des  tambours. 
Les  bouchers  parcoururent  en  cet  équipage  plusieui's  quartiers  de  Paris,  se  ren- 
dirent aux  maisons  des  divers  magistrats  et,  ne  trouvant  pas  dans  son  hôtel  le 
premier  président  du  parlement,  ils  se  décidèrent  à  faire  monter  dans  la  grande 
salle  du  palais,  par  l'escalier  de  la  Sainte-Chapelle,  le  Bœuf  Gras  et  son  escorte. 
Après  s'être  présentés  au  président,  ils  promenèrent  le  pauvre  animal  dans 
diverses  salles  du  palais  et  le  firent  descendre  par  l'escalier  iXc  la  Cour  Neuve,  d\; 
côté  de  la  place  Dauphine.  On  n'avait  point  encore  vu  le  Bœuf  Gras  dans  le> 
salles  du  palais,  ajoute  le  narrateur,  et  on  am^ait  peme  à  le  croire  si  un  grand 
nombre  de  personnes  n'avaient  assisté  à  ce  spectacle  singulier. 


Ile      ARRONDISSEMENT 


i8^ 


Au  numéro  8  de  la  rue  Gaillon,  est  installée  la  maison  Paquay  etCie,  quia 
pour  enseigne  :  Au  Croissant  d'Or. 

Ces  grands  magasins  ont  été  fondes  en  1880  par  M.  A.  Paquay,  qui,  à 
cette  époque,  s'occupa  d'abord  exclusivement  de  la  vente  du  caoutchouc 
et  des  objets  en  caout- 
chouc manufacturé.  Le 
vêtement  imperméable 
devint  bientôt  la  spé- 
cialité de  la  maison  qui 
occupa  le  premier  rang 
en  ce  genre  d'articles, 
grâce  au  bon  goût  de 
ses  modèles  exclusifs, 
à  la  modicité  de  ses 
prix,  enfin  à  la  rapidité 
et  au  soin  minutieux 
apportés  dans  toutes 
les  livraisons. 

Là  maison  Paquay, 
étant  en  relations  sui- 
vies avec  les  premiers  fa- 
bricants du  monde,  fut 
des  mieux  placée  pour 
connaître  dès  leur  ap- 
parition toutes  les  nou- 
veautés pour  la  vente 
desquelles  elle  trouva 
de  précieux  auxiliaires 
dans  les  plus  impor- 
tante§  maisons  de  cou- 
ture de  la  place  de 
Paris. 

Bientôt,  cependant,  M.  Paquay  délaissa  complètement  le  vêtement  imper- 
méable dont  la  mode  disparaissait  et  chercha  une  nouvelle  spécialité  pouvant 
intéresser  uniquement  la  couture,  car  il  s'était  créé  dans  cette  partie  une  clientèle 
extrêmement  importante. 

Il  réunit  successivement  chez  lui  tous  les  articles  nécessaires  à  la  confection 
de  la  robe,  recherchant  toujours  d'intéressantes  spécialités  et  centralisant  des 
centaines  d'articles  différents. 

M.  Paquay  fut,  admirablement  secondé  par  sa  femme,  qui  se  chargea  de  visiter 
la  clientèle  et  qui  parvint  à  étendre  considérablement  les  relations  commerciales 
de  la  maison  ;  il  était  arri\-é  en  1906  à  créer  la  première  maison  de  fournitures 


MAISON    P.\QU.'\Y. 


i84 


LA      VILLE      LUMIERE 


])our  couturières  lorsque  la  mort  vint  le  surprendre.  Ses  enfants  reprirent  la  suite 
de  la  maison,  et  ils  eui'ent  à  creur  de  continuer  dignement  une  œuvre  si  bien 
rommencée.  A  leur  commerce,  ils  ajoutèrent  tous  les  différents  articles  de  mer- 
cerie, la  dentelle  et  la  passementerie. 

La  maison  du  Croissant  d'Or  est  aujourd'hui  en  pleine  prospérité  et  ses 
;iffaires  prennent  chaque  jour  une  extension  croissante.  Elle  a  des  intérêts  dans 
de  nombreuses  fabriques,  entre  autres  à  Saint-Gall,  Aix-la-Chapelle.  Barmen. 
Hottingham,  et  cela  lui  permet  de  fournir  dans  les  conditions  les  plus  avanta- 
geuses et  véritablement  uniques  tous  les  articles  nécessaires  à  la  confection 
des    robes    et    manteaux,    ti'ls    qiie    broderies,    doublures,    mousselines,    soieries, 

toik  s  et  ouatines,  des- 
sous de  bras,  ceintures, 
étiquettes  tailleur,  ex- 
tra-fort?,  rubans  de 
taille,  ganses,  souta- 
ches,  tresses,  galons, 
\'elours,  etc.,  etc. 

Le  Croissant  d'Or 
vient  d'ouvrir  un  dé- 
]Kjt  25,  rue  Sainte- 
fatherine,  à  Bordeaux. 
et  ses  prix  exception- 
nels lui  ont  assuré  dès 
les  premiers  jours  la 
clientèle  des  maisons 
les  plus  importantes  du 
sud-ouest  de  la  France. 
La  maison  Paqua>- 
tt  Cie  \oit  son  dévelop- 
])ement  s'accroître  sans 
cesse  :  elle  occupe  ac- 
tuellenienl  .1  Paris  plus 
(le  cinquante  employés. 
it  dans  ses  magasins 
de  la  rue  Gaillon 
les  commandes  sont 
exécutées  avec  la  plus 
grande  perfection  et 
livrées  avec  la  ])lus  grande  raj)idité.  L'on  pourra  facilement  se  rendre  compte 
de  l'imjiortance  de  ces  magasins  de  hautes  nouveautés  par  les  deux  clichés  que 
nous  publions  ici.  A  son  commerce  très  étendu,  la  maison  du  Croissant  d'Or  joint 
la  commission  et  l'exportation. 


I.MsnN     TAOCW. 


11-^      ARRONDISSEMENT  185 

Si  nous  reprenons  la  rue  du  Quatre-Septembre,  nous  y  trouverons  la  rue  Mon- 
signy,  ouverte  en  1825,  qui  nous  mène  à  la  succursale  de  la  Banque  de  France.  Ce 
bâtiment  que  la  Banque  de  France  occupe  depuis  1893  fut  longtemps  désigné  sous 
le  nom  de  salle  Ventadour,  parce  qu'il  était  situé  place  Ventadour  (cette  place 
a  été  absorbée  par  les  rues  Marsollier  et  Delayrac).  Elle  fut  successivement  le 
théâtre  de  V Opéra-Comique  de  1828  à  1832,  le  théâtre  Nautique  en  1833,  le  théâtre 
de  la  Renaissance  en  1838,  enfin  le  théâtre  des  Italiens  de  1841  à  1875.  De  1875 
à  1893,  ces  bâtiments  furent  occupés  par  la  Banque  d'Escompte. 

Le  théâtre  des  Italiens,  célèbre  pendant  le  Second  Empire,  fut  pendant  long- 
temps le  rendez-vous  de  la  haute  aristocratie,  et  les  représentations  en  étaient 
e.xtrèmement  brillantes. 

La  rue  de  Choiseul  et  le  passage  Choiseul  furent  créés  sur  les  terrains  dépen- 
dant de  l'ancien  hôtel  de  Choiseul.  Passage  Choiseul,  se  trouve  le  théâtre  des 
Bouffes-Parisiens,  ancien  théâtre  Comte,  dont  l'entrée  est  située  rue  Monsigny. 

La  plias  grande  partie  de  la  rue  de  Choiseul  est  occupée  par  le  Crédit  Lyon- 
nais, qui  absorbe  tout  l'emplacement  compris  entre  la  rue  du  Ouatre-Septembre, 
la  rue  de  Choiseul,  les  boulevards  et  la  rue  de  Grammont. 

Rue  de  Grammont  s'élevait  autrefois  l'hôtel  du  duc  de  Grammont. 

Prenons  la  rue  Grétry  et  nous  arriverons  devant  V Opéra-Comique,  qui  est 
situé  entre  les  rues  Marivaux  et  Favart  et  la  place  Boieldieu.  Nous  allons  à  ce 
propos  rappeler  très  succinctement  l'histoire  de  l'opéra  comique  en  France 

Quand  le  drame  lyrique  remplaça  la  tragédie  lyrique,  le  genre  bouffe  s'adoucit 
de  son  côté  et  admit  l'émotion.  De  là  naquit  ce  genre  mi.xte  qu'on  nomme  l'opéra 
comique,  qui  tend  d'ailleurs  actuellement  à  se  modilier  et  se  rapproche  de  plus  en 
plus  de  l'opéra.  On  regarde  généralement  V Inconstant  comme  le  premier  opéra 
comique  dans  l'ordre  chronologique.  C'est  aux  théâtres  de  la  foire  que  se  joua 
d'abord  l'opéra  comique,  et  la  lutte  commença  bientôt  entre  ces  théâtres  d'une 
part  et  d'autre  part  la  Comédie-Française ,  qui  s'était  jointe  aux  Italiens.  L'opéra 
comique  subit  une  lutte  inégale,  et  ses  adversaires  le  réduisirent  an 'employer  cjue 
des  personnages  muets.  L'orchestre  seid  pouvait  parler.  Mais  c'était  trop  encore, 
et  une  clôture  absolue  termina  le  combat.  Cependant,  en  1752,  Monnet  obtint  la 
permission  de  ressusciter  l'opéra  comique  à  la  foire  Saint-Germain,  et  la  Comédie- 
Italienne  se  mit,  elle  aussi,  à  donner  des  opéra  comiques  français.  Ce  fut  en  1783 
que  VOpéra-Comique,  toujours  sous  le  nom  de  Comédie-Italienne .  s'installa  dans 
la  nouvelle  salle  que  le  duc  de  Choiseul  lui  avait  fait  construire  sur  l'emplacement 
de  son  propre  hôtel.  Cette  salle  s'appela  salle  Favart.  Mais  voici  qu'en  1789  la 
reine  Marie- Antoinette  lit  donner  le  privilège  d'un  second  théâtre  d'opéra  comique 
à  son  coiffeur  Léonard  et  que  la  rivalité  entre  les  deux  théâtres  recommença 
comme  par  le  passé.  Après  la  Révolution,  on  fondit  ensemble  ces  deux  salles  de 
spectacle  dans  la  salle  Feydeau,  que  nous  aurons  l'occasion  de  voir  tout  à  l'heure, 
et  ce  théâtre  porta  le  nom  à' Opéra-Comique.  La  salle  Feydeau  ayant  été  fermée 
en  1829  comme  menaçant  ruine  et  la  salle  Favart  étant  occupée  par  la  troupe 


i86  'LA      \ILLE      LUMIÈRE 

italienne,  YOpéra-Comique  alla  s'installer  dans  la  salle  Ventadour.  Il  quitta  cette 
scène  en  1832  pour  prendre  possession  de  la  salle  du  théâtre  des  Nouveautés, 
aujourd'hui  le  Vaudeville;  puis  enfin,  en  1840.  YOpéra-Comique  s'établit  défini- 
tivement salle  Favart. 

Lors  de  l'incendie  de  1887  et  pendant  la  reconstruction  du  théâtre,  \'0[>cra- 
Comique  dut  émigrer  au  théâtre  Sarah-Bernhardt,  alors  théâtre  des  Nations. 

La  nouvelle  salle,  commencée  en  1894,  fut  terminée  en  1898.  Elle  apporta  à 
Paris  cette  innovation  de  placer  l'orchestre  plus  bas  que  la  scène. 

La  rue  d'Amboise,  qui  part  de  la  rue  Favart,  nous  conduira  rue  Richelieu. 

La  partie  la  plus  ancienne  de  cette  rue  fut  ouverte,  en  1663,  en  même  temps 
que  fut  bâti  le  palais  Cardinal;  la  seconde  partie  de  la  rue,  allant  de  la  rue  Feydeau 
aux  boulevards,  ne  fut  achevée  qu'en  1704 

La  rue  Richelieu  s'appela  rue  Royale  sous  Louis  X\',  puis  rue  de  la  Loi  sous 
la  Révolution.  Elle  reprit  ensuite  le  nom  du  célèbre  cardinal. 

Au  numéro  34,  nous  voyons  une  inscription  relative  à  la  niort  de  ^Mohère. 
Or,  ce  n'est  pas  au  numéro  34,  mais  au  numéro  40  de  la  rue  Richelieu  que  ]\Iolière 
mourut,  dans  la  maison  qu'il  habitait  avec  sa  femme.  Nous  savons  d'ailleurs  que 
Molière_ habita  à  deux  reprises  différentes  deux  maisons  de  la  rue  Richelieu. 

A  la  hauteur  du  numéro  37,  nous  voyons  la  fontaine  Molière,  qui  a  été  élevée 
sur  la  proposition  de  l'acteur  Régnier,  du  Théâtre-Français,  et  inaugurée  en  1844. 
Une  statue  de  bronze  nous  représente  Molière  assis  et  méditant.  Deux  femmes 
sont  auprès  de  lui,  la  Comédie  sérieuse  et  la  Comédie  légère,  gracieuses  figures  qui 
furent  sculptées  par  Pradicr. 

Au  numéro  80  de  la  rue  Richelieu  se  trou\ent  les  établissements  de  la  Com- 
pagnie des  Indes,  qui  occupent  tout  l'immeuble  situé  entre  la  rue  Riclielieu,  la 
rue  des  Colonnes,  la  rue  de  la  Bourse  et  la  rue  Feydeau. 

La  Compagnie  des  Indes  fut  fondée  en  1844  pour  l'importation  des  châles 
et  tissus  des  Indes.  On  sait  quel  fut,  un  moment,  en  France,  la  vogue  qui  s'attacha 
à  cet  article.  L'importation  du  châle  causa -une  véritable  révolution  dans  la  toi- 
lette des  femmes.  Ce  tissu  de  laine  souple,  soyeux,  émaillé  de  fleurs  au^  couleurs 
éclatantes  et  aux  dessins  singuliers,  ces  palmes  étranges,  ces  bordures  compo- 
sées de  lignes  enchevêtrées  s'alternant  de  mille  façons  diverses,  tout  cela  fit  que 
le  châle  à  peine  entrevu  devint  l'objet  du  désir  de  toutes  les  femmes.  Ce  fut  bien- 
tôt la  suprême  consécration  de  toute  toilette  élégante,  la  pièce  indispensable  de 
l'habillement.  Mais  les  femmes  riches  seules  pouvaient  se  donner  le  luxe  de  draper 
sur  leurs  épaules  un  véritable  châle  cachemire  des  Indes,  dont  certains  p()u\aieut 
coûter  de  i  500  à  6  000  francs.  Pendant  longtemps  on  ignora  par  quels  jm-h- 
cédés  les  Indiens  pouvaient  donui  raux  cliâles  qu'ils  fabriquaient  ces  merveilleuses 
nuances  et  cette  symétrie  du  dessin  qui  furent  tant  admirées  et  appréciées. 
Aujourd'hui  même,  bien  que  l'on  sache  exactement  à  quoi  s'en  tenir  à  ce  sujet, 
et  malgré  toutes  les  imitatlDUs  qu'on  en  a  tentées,  il  est  impossible  de  les 
égaler. 


IP      ARRONDISSEMENT 


icSy 


FONTA1NI-:     MOLIÈRE. 


i88  'LA      VILLE      LUMIÈRE 

Les  statistiques  industrielles  de  1856  estimaient  la  valeur  produite  annuel- 
lement par  l'industrie  des  châles  à  Paris  à  plus  de  dix  millions. 

En  1850,  M.  Geffrier,  directeur  de  la  Compagnie  des  Indes,  prit  comme  asso- 
ciés les  frères  Verdé-Delisle  et  ajouta  à  la  vente  des  châles  des  Indes  alors  si 
tlorissante  la  fabrication  et  le  commerce  des  dentelles.  Des  fabriques  furent  ins- 
tallées à  Alençon  pour  la  fabrication  des  dentelles  dites  de  point  d'Alençon,  à 
Ba\-i-ux  et  à  Caen  pour  les  dentelles  dites  de  Chantillv.  au  Puy  pour  les  guipures, 


comp.\i;nie  des  ixde?. 


à  Bruxelles  pour  toutes  ks  dcntrlles  belges  et  notamment  pour  les  applications 
de  bruxelles  et  les  valencienncs. 

Ces  différentes  fabriques  prirent  ra])iclement  un  dévelojipement  considérable. 
C'était  alors  une  belle  époque  pour  cette  industrie  de  la  dentelle,  ([ui  lut  tniiiiiur> 
en  honneur  en  France.  Les  modes  du  Second  Empire, avec  les  hauts  volants  cpii 
garnissaient  de  plusieurs  rangs  les  robes  à  crinolines,  avec  les  grandes  pointes  et 
les  châles,  lui  étaient  extrêmement  favorables,  et  l'Exposition  de  1867  vit  naître 
des  chefs-d'œuvre  dans  la  section  de  la  dentelle.  L'impératrice  Eugénie  fut 
séduite  par  l'exposition  de  la  Compagnie  des  Indes,  qui  était  très  en  faveur  à  la 
Cour  des  Tuileries.  Elle  commanda  à  cette  maison  une  toilette  en  point  d'Argentan 
d'après  un  tablier,  exposé  dans  la  section  rétrospective,  ayant  appartenu  à 
IMmc  (le   l'ompadonr.  Pour  ex-iVutcr  cotte  commande,  il  fallut  reconstituer  de 


11^      ARRONDISSEMENT 


COMPAGNIE  DES  INDl-.: 


iqo  LA      N'ILLE      LUMIERE 

vieux  points  disparus  et  qu'aucune  ouvrière  ne  savait  plus  faire.  Lors  de  la 
guerre  de  1870,  cette  toilette  n'était  pas  achevée,  et  elle  fut  acquise  plus  tard  par 
une  riche  Américaine. 

Lorsque  la  mode  des  châles  des  Indes  eut  disparu  complètement,  la  Com- 
pagnie des  Indes  s'adonna  exclusivement  à  l'industrie  des  dentelles.  Au  moment 
où  l'on  vit  apparaître  les  dentelles  faites  à  la  mécanique,  innovation  qui  devait 
jeter  une  si  grande  perturbation  dans  le  commerce,  elle  fut  la  première  maison 
de  dentelles  à  la  main  qui  n'hésita  pas  à  s'adjoindre  cette  nouvelle  industrie,  et 
elle  est  demeurée  aujourd'luii  l'une  des  seules  vendant  à  la  fois  les  dentelles  méca- 
niques le  meilleur  marché  et  les  dentelles  les  plus  fines  et  les  plus  précieuses. 
Elle  s'adresse  à  toutes  les  clientèles  et  étend  son  commerce  dans  le  monde  entier. 
Elle  a  des  maisons  de  vente  à  Paris,  Londres,  Bruxelles  et  Lille,  des  représentants 
à  Berlin,  Madrid,  Saint-Pétersboui-g  et  Moscou,  ainsi  que  des  voyageurs  qui 
parcourent  l'Europe  et  l'Amérique. 

C'est  M.  Georges  Martin  qui  depuis  1886  est  à  la  tête  de  la  Compagnie  des 
Indes.  Ayant  déjà  passé  seize  ans  dans  la  maison,  dont  quatre  années  à  diriger 
la  fabrique  de  Normandie,  il  était  admirablement  préparé  pour  continuer  l'œuvre 
des  Verdé-Delisle  et  pour  maintenir  à  la  Compagnie  des  Indes  sa  grande  réputa- 
tion. Chevalier  de  la  Légion  d'honneur,  M.  Georges  Martin  fut  deux  fois  Membre 
du  jury  aux  Expositions  universelles;  il  obtint  sept  grands  prix  et  plus  de  deux 
cents  récompenses  pour  ses  collaborateurs.  Notons,  parmi  ces  récompenses, 
celles  qui  lui  furent  décernées  pour  une  toilette  en  point  d'Argentan  fabri(iuée  pour 
MmeCarnot  et  des  points  d'Alençon  destinés  à  Mme  Loubet. 

Au  92  de  la  rue  Richelieu,  nous  entrerons  à  la  Boulangerie  Viennoise,  qui  lut 
fondée  à  Paris  par  M.  Zang  dans  les  circonstances  suivantes. 

lui  i8_57,  plusieurs  membres  de  la  famille  royale  de  France  se  trouvant  à 
la  Cour  de  Menue  mangèrent  de  ces  petits  pains  de  gruau  dits  pains  viennois 
qui  leur  furent  servis  dans  un  dîner  d'apparat.  Les  princes  français  apprécièrent 
vivement  la  légèreté  de  ces  pains  ainsi  que  leur  goût  exciuis,  et  ils  ■aflirmèrent 
qu'ils  auraient  à  Paris  un  succès  certain. 

Ces  paroles  furent  entendues  par  un  oflîcier  d'artilicric  nommé  comte  Zang. 
qui  était  intelligent  et  entreprenant.  Il  ht  son  proht  de  cette  conversation  et  se 
mit  en  mesure  de  monter  une  boulangerie  dans  la  capitale  française.  Il  l'installa 
au  92  de  la  rue  Richelieu,  où  elle  se  trouve  encore  aujourd'hui,  et  lança  à  Paris 
les  petits  pains  viennois,  qui  obtinrent  le  succès  que  l'on  sait. 

Afin  que  les  clients  pussent  être  certains  dv  la  pni\in,nuc  du  |i,iiu  ([ui  Iciu" 
était  livré,  M.  Zang  fit  incruster  son  nom  dans  le  carrelage  du  four.  (  liaciue  j)ain 
reçut  ainsi  en  saillie  des  impressions  du  nom  de  Zang,  et  ce  mode  est  encore  en 
usage  dans  la  maison.  La  boulangerie  de  la  rue  Richelieu  est  actuellement  la 
propriété  de  M.  Jacquet,  qui,  par  son  habile  exploitation,  continue  d'en  faire  une 
des  plus  importantes  et  des  plus  estimées  boulangeries  parisiennes. 

M.  Jacquet  a  créé  depuis  quelques  années  le-fameux  pain  grillé  J acquêt,  (ju» 


11'^      ARRONDISSEMENT 


191 


192 


LA      VILLE      LUMIERE 


est  fort  savoureux  et  très  recommandé  à  toutes  les  personnes  ayant  un  estomac 
délicat.  M.  Jacquet  a  créé  également  une  autre  spécialité,  le  peiit  pain  Richelieu. 


MAISON   JACQUET. 

qui  est  connu  dans  le  monde  entier  et  qui  est  ser\i  dans  la  plupart  des  grands 
restaurants. 

Les  immeubles  portant  les  numéros  106  à  112  sont  situés  sur  l'empla- 
cement du  célèbre  Frascati.  Les  terrains  qu'il  devait  occuper  étaient  encore, 
vers  1771,  nus  et  impropres  lorsque  les  frères  Taillepied  et  Bondi  en  firent 
l'acquisition.  Ils  s'y  firent  construire  deux  merveilleux  hôtels,  dont  les  jardins 
anglais  s'étendaient  tout  le  long  du  boulevard  depuis  la  rue  Richelieu  jusqu'à  la 
rue  Vivienne  et  communiquaient  entre  eux  par  une  terrasse  qui  rejoignait  celle 
de  l'hôtel  Montmorency-Luxembourg,  dont  les  jardins  occupaient  l'actuel  passage 
des  Panoramas.  Pendant  la  Révolution,  cette  propriété  fut  vt  luhu'  à  M.  Le  Coui- 
teux  du  Molcy,  qui  ouvrit  la  célèbre  maison  de  jeu  Frascati.  Peu  de  temps  après  il 
la  revendit  lui-même  à  Garchy.le  glacier  napolitain,  qui  organisa  un  jardin  de  diver- 
tissements et  ouvrit  les  plus  beaux  salons  de  jeu  de  Paris.  Le  luxe  de  ceux  du 
Palais-Royal  fut  de  beaucoup  dépassé.  Une  vieille  gravure  nous  en  représente  les 
salons  :  on  s'y  promène,  on  y  cause,  on  y  prend  des  rafraîchissements,  tandis  cpio 
dans  les  salles  voisines  on  se  livre  furieusement  à  la  roulette,  au  trente  et  un,  au 
passe-dix,  au  biribi,  etc.,  etc. 


Ile      ARRONDISSEMENT  193 

Les  Concourt,  dans  leur  ouvrage  sur  la  Société  Française  pendant  le  Directoire, 
nous  donnent  la  description  suivante  des  salons  de  Garchy  :  «  Ce  nom  de  Garchy, 
à  l'heure  de  dix  heures,  à  l'heure  où  la  toile  tombe  sur  les  vingt-trois  théâtres  de 
Paris,  à  l'heure  où  le  public  est  renvoyé  du  spectacle  et  du  bal,  à  l'heure  où  les 
fusées  et  les  symphonies  des  douze  jardins  publics  s'éteignent,  ce  nom  de  Carchy 
est  dans  toutes  les  bouches.  Danseurs,  promeneurs,  tout  Paris  en  voiture  se 
hâte  vers  le  glacier  de  la  rue  de  la  Loi.  Là,  c'est  une  vie,  une  activité,  une  foule 
dans  la  grande  salle,  salle  nue,  sans  draperies,  sans  peintures,  sans  bas-relief, 
mais  élégante  et  haute.  De  grandes  glaces  encastrées  dans  des  panneaux  de  bois 
orangé,  d'un  beau  vernis,  avec  des  chambranles  bleu  céleste,  reflètent  les  galants 
costumes.  Pendues  au  plafond,  les  belles  lampes  de  cristal  de  roche  versent  une 
lumière  tamisée.  Autour  des  tables  d'acajou,  autour  des  chaises  étrusques, 
Garchy  circule  très  important  et  très  civil  ;  d'un  signe  il  fait  servir  ses  biscuits  aux 
amandes  du  meilleur  genre  et  ses  divines  glaces  qui  jaunissent  en  abricots  ou  s'ar- 
rondissent en  pêches  succulentes.  Chez  le  glacier  de  la  rue  de  la  Loi,  se  nouent  les 
duels  qui  se  dénoueront  demain  au  bois  de  Boulogne  ;  chez  le  glacier  se  croisent 
les  nouvelles  de  Malte  et  de  Hambourg.  La  mode  même  se  fait  un  peu  chez  Gar- 
chy, et  l'amour  s'y  fait  avec  la  mode.  A  l'oreille  d'une  belle,  un  jeune  homme  se 
penche  :  h  Demain,  Madame,  je  vous  fais  le  sacrifice  de  mes  cheveux...  »  La  dame 
sourit,  et  cinq  élégants  qui  se  sont  déjà  tondus  pour  elle  tirent  ensemble  d'un  petit 
étui  de  nacre  et  de  perle  un  peigne  d'écaillé  qu'ils  se  promènent  sur  la  tête,  le  front 
et  les  sourcils.  » 

«  Mais  voici  que  le  pavillon  de  Hanovre  s'avise  de  faire  une  concurrence  à 
Garchy  et  que  le  public  pendant  quelque  temps  se  presse  chez  Juhet.  La  chance 
tourne  contre  la  rue  de  la  Loi.  Velloni,qui  dirige  trois  républiques  de  plaisir,  suc- 
cède à  Juliet,  quand  Garchy,  sur  les  terrains  de  l'ancien  hôtel  de  Bondi,  ouvre  un 
nouveau  café.  C'est  Frascati,  c'est  le  succès  regagné.  Velloni  voit  les  Parisiens, 
oublieux  de  ses  pagodes  et  de  ses  clochetons,  s'empresser  au  beau  café  de  Frascati 
dont  tout  le  jardin  fourmillant  de  monde  resplendit  le  soir  de  verres  de  couleur...  » 

Quittons  maintenant  ces  lieux  de  plaisir  pour  aborder  un  lieu  de  recueille- 
ment, de  science  et  d'étude,  la  Bibliothèque  Nationale,  située  entre  la  rue  Riche- 
lieu, la  rue  Colbert  et  la  rue  Vivienne.  Elle  s'est  appelée  Bibliothèque  du  Roi 
jusque  vers  la  fin  du  xviii^  siècle  ;  ensuite  on  l'appela  tour  à  tour  BibHothèque 
Nationale,  Impériale  et  Royale  et  puis  de  nouveau,  selon  le  caprice  des  temps, 
Impériale  et  Nationale. 

Cet  établissement  occupe  les  bâtiments  de  l'ancien  palais  du  cardinal  Mazarin. 
En  1624,  le  cardinal  avait  acheté  l'hôtel  du  président  Tubeuf,  au  coin  de  la  rue 
Vivienne,  et  l'hôtel  Chivry,  au  coin  de  la  rue  Richelieu.  Les  deux  hôtels  occupaient, 
entre  l'une  et  l'autre  rue,  tout  le  côté  nord  de  la  rue  Neuve-des-Petits-Champs. 
Mazarin  acquit  les  terrains  environnants  et  fit  bâtir  là  une  vaste  résidence.  Dans 
l'aile  du  nord,  le  cardinal  avait  fait  construire  une  grande  galerie  décorée  de 
belles  boiseries  où  il  installa  sa  propre  bibliothèque,  qu'il  ouvrit  libéralement  tous 


194  LA      VILLE      LUMIERE 

les  jours  au  public  l'i  certaines  heures.  Pendant  l'exil  de  Mazarin,  cette  biblio- 
thèque fut  confisquée  et  dispersée.  Mazarin  la  reconstitua  plus  tard  à  grands 
frais.  Après  sa  mort  et  en  e.xécution  de  son  testament,  livres  et  boiseries  furent 
transportés  au  Collège  Mazarin  pour  en  former  la  Bibliothèque  Mazarine,  que  nous 
verrons  plus  loin.  Le  palais  Mazarin  fut  divisé  entre  les  héritiers  du  cardinal. 
L'hôtel  Tubeuf  échut  au  duc  de  La  Mcillcraye  ;  les  autres  parties  passèrent  au 
marquis  de  Mancini,  duc  de  Nivernais,  et  prirent  le  nom  d'hôtel  de  Nevers. 
L'hôtel  Tubeuf  acheté  par  Louis  XIV  devint  le  siège  de  la  Compagnie  des  Indes  ; 
un  peu  plus  tard  on  y  installa  la  Bourse.  Napoléon  y  établit  le  Trésor  Public. 

L'hôtel  de  Nevers  fut  occupé  quelque  temps  par  la  Banque  de  Law.  Le  régent 
l'acheta  en  1721  pour  y  placer  la  Bibliothèque  du  Roi. 

De  vastes  travaux  de  restauration  et  de  reconstruction  de  la  bibliothèque 
furent  entrepris  en  1866,  et  l'on  ht,  lu  1880,  des  travaux  d'agrandissement. 
On  voulut  isoler  les  bâtiments  et  construire  de  nouvelles  annexes.  Tout  le  pâté 
de  maisons  compris  entre  la  rue  des  Petits-Champs  jusqu'à  la  rue  Colbert  fut 
démoli  en  1880,  et  ce  n'est  qu'en  1900  que  fut  construite  la  nouvelle  salle  de  lecture 
par  l'architecte  Labrouste,  chargé  de  la  restauration  complète  des  bâtiments. 
L'entrée  principale  est  située  rue  Richelieu,  en  face  du  square  Louvois. 

Le  square  Louvois,  où  nous  voyons  aujourd'hui  le  Grand-Hôtel  Louvois,  est 
un  emplacement  historique  à  plus  d'un  titre. 

Au  xviio  siècle,  Paris,  redevenu  prospère  après  les  troubles  de  la  Fronde, 
étouffant  dans  ses  remparts  resserrés,  éprouva  le  besoin  de  se  donner  de  l'air. 
Les  barrières  furent  reculées  au  nord-ouest,  et  les  vastes  terrains  compris  entre 
la  porte  Saint-Denis  et  la  porte  Saint-Honoré,  vite  acquis  par  les  grands  seigneurs 
de  la  Cour,  se  couvrirent  d'hôtels  magnifiques.  La  rue  de  la  Loi  devint  le  rendez- 
vous  des  premiers  ministres.  A  la  suite  du  Palais  Cardinal,  devenu  le  Palais  Royal, 
en  face  des  hôtels  de  Mazarin  et  de  Colbert,  Louvois,  à  son  tour,  fit  élever  une 
demeure  somptueuse.  Précédé  d'une  cour  à  portail  monumental,  l'hôtel  Louvois 
s'étendait  sur  la  rue  Richelieu.  Il  fut  démoli  en  1789.  Les  terrains  sur  lesquels  il 
était  situé  furent  acquis  en  1791  par  Marguerite  Branet,  dite  La  Montansier,(\\n 
se  trouvait  trop  à  l'étroit  sur  la  scène  du  Palais  Royal  et  voulait  faire  constniire, 
sur  l'emplacement  de  l'hôtel  Louvois,  un  vaste  théâtre.  Les  plans  dr  ce  théâtre 
furent  tracés  par  Lunce,  et  les  travaux  immédiatement  entrepris  furent  très  rapi- 
dement achevés. 

La  façade  donnait  sur  la  rue  de  la  Loi  ;  le  péristyle  était  décoré  d'arcades 
ornées  de  festons  ;  la  scène,  très  vaste,  mesurait  soixante-quinze  pieds  de  profon- 
deur et  cent  de  iiauteur.  C'était  le  plus  beau  théâtre  de  Paris. 

Les  spectacles  ne  chômaient  pas,  même  en  pleine  Terreur.  l.,i  M<intansier 
et  son  associé  Neuville  annoncèrent,  dans  un  pompeux  prospectus,  rouxcrtiuv  du 
Tliéâtre  National  pour  le  10  août  1793. 

Ce  beau  projet  fut  bnisquement  interrompu.  La  comnuuie  de  Paris,  ju,t;eaiit 
le  local  merveilleusement  agencé,  le  confisqua  jiour  y  installer  YOpcra,  et  la  Mon- 


Ile      ARRONDISSEMENT 


195 


L  HOTEL   I.orVCIS. 


igô 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


tansicr,  accusée  par  Chaumette  de  vouloir,  avec  son  théâtre,  incendier  la  Biblio- 
thèque Nationale,  fut  enfermée  à  La  Force.  Délivrée  après  Thermidor,  elle 
réclama,  avec  grand  fracas,  une  indemnité  de  sept  milHons.  Payée  en  assignats, 
elle  se  plaignit  de  plus  belle,  et  obtint  enfin,  en  1800,  une  inscription  de  5  000  livres 
de  rente. 

L'Opéra  resta  rue  de  la  Loi  et  prit  le  nom  de  Théâtre  des  Arts. 
En  1819,  la  salle  fut  refaite  et  décorée  par  Debret  et  Cicéri.  Elle  devait  bien- 
tôt disparaître  après  le  drame  du  13  février  1820. 

Le  soir  du  13  février,  dimanche  gras  de  l'année  1820,  l'Académie  Nationale 
de  musique  donnait  une  représentation  de  gala.  La  loge  royale  était  occupée  par 
le  duc  et  la  duchesse  de  Berry.  On  jouait  le  Carnaval  de  Venise.  A  la  fin  du  second 
acte,  la  duchesse  fatiguée  manifesta  le  désir  de  rentrer  aux  Tuileries.  Le  duc 
l'accompagna  jusqu'à  sa  voiture  et,  après  lui  avoir  fait  ses  adieux,  voulut  rentrer 
au  théâtre.  A  ce  moment,  un  homme  vêtu  d'un  long  manteau,  passant  brusque- 
ment entre  le  grenadier  de  garde  et  le  comte  de  Clermont-Lodève,  gentilhomme 
de  service,  saisit  le  prince  par  l'épaule,  le  frappa  d'un  violent  coup  de  poignard 
à  la  poitrine  et  s'enfuit.  La  duchesse  effrayée  sauta  de  la  voiture  ;  les  personnes 
présentes  poursuivirent  l'assassin  qui,  gêné  dans  sa  course  par  un  fiacre,  fut  arrêté 
près  de  la  rue  Colbert  par  le  garçon  de  café  Paulmier.  Pendant  ce  temps,  on 
transportait  le  duc  dans  le  salon  de  la  loge  royale.  Personne  ne  savait  rien  dans 
la  salle,  la  représentation  continuait,  et  les  flonflons  de  la  musique  arrivaient  aux 
oreilles  du  mourant.  La  blessure  était  si  grave  que  le  prince  n'était  pas  transpor- 
table. 

Le  spectacle  terminé,  la  foule  s'écoula,  ignorant  toujours  la  fatale  nouvelle. 

Le  malheur  venait 
d'être  annoncé  aux 
Tuileries.  Le  comte 
d'Artois,  frère  du  duc, 
arriva  de  suite  avec 
ré\'èque  de  Chartres. 
Le  célèbre  chirurgien 
Dupuytren  tenta,  sans 
succès,  une  opération. 
La  hn  approchait,  et  le 
vieux  roi  Louis  XVIII 
arriva  à  cinq  heures  du 
matin  pour  voir  mourir 
l'héritier  des  Bourbons. 
L'assassin  Louve! 
fut  exécuté  le  7  juin. 
Le  théâtre  de  l'Opéra  fut  démoli  peu  de  temps  après  ce  drame  ;  l'évêque  dv 
Cluirtres  en  avait  arraché  la  promesse  au  roi  après  la  mort  du  duc  de  Berrj'. 


HÔTEL  LOUVOIS. 


Ile      ARRONDISSEMENT 


197 


Louis  XVIII  avait  ordonné  de  construire  une  chapelle  expiatoire  à  l'endroit 
où  s'élevait  l'Académie  de  Musique.  Mais  le  monument  n'était  pas  achevé  au  mo- 
ment de  la  Révolution 
de  1830.  Le  monument 
commencé  fut  alors 
démoli  et  le  terrain 
transformé  en  place 
publique.  L'architecte 
Visconti  éleva,  pour 
cette  place,  la  gracieuse 
fontaine  en  bronze  et 
pierre  que  nous  voyons 
aujourd'hui.  Les  figures 
en  bronze  qui  la  dé- 
corent sont  dues  au 
sculpteur  Klagmann. 

L'hôtel      Louvois, 
admirablement    situé,    en    bordure 
reconstruit  et  entièrement  réinstallé 


contribue  au  bien-être  du  voyageur 


du  square,  vient  d'être  complètement 
Il  est  maintenant  pour\'u  de  tout  ce  qui 
lumière  électrique,  ascenseurs,  chauffage 
central,  cabinets  de  toilette  et  salles  de  bains,  salons  et  appartements  privés, 
doubles  portes  entre  toutes  les  chimbres  afin  d'éviter  le  bruit,  installation 
mécanique  pour  le  nettoyage  par  le  vide,  etc.,  etc. 

Une  des  grandes  préoccupations  du  propriétaire,  M.  Stofer,  a  été  de  donner 
de  l'air  et  de  la  lumière  à  profusion  dans  toutes  les  pièces  ;  il  n'a  rien  négligé  sous 
le  rapport  du  confortable  et  de  l'hygiène,  mais  il  a  écarté  tout  le  luxe  superflu 
afin  de  pouvoir  maintenir  des  prix  raisonnables.  Le  voyageur,  certain  de  trouver 
chez  M.  Stofer  une  très  bonne  cuisine,  aura  dans  cet  hôtel  l'illusion  d'être  chez  soi. 

Il  n'existe  guère,  au  centre  de  Paris,  un  coin  plus  tranquille,  plus  aéré,  même 
à  l'abri  du  bruit  et  de  la  poussière,  que  le  square  Louvois. 

Suivons  maintenant  la  rue  Vivienne,  qui  s'étend  de  la  rue  des  Petits-Champs 
aux  boulevards.  Son  nom  vient  de  la  famille  des  Vivien,  dont  l'hôtel  occupait  cette 
rue.  Louis  Vivien,  seigneur  de  Saint-Marc,  tout  comme  François  de  la  Michodière, 
donna  son  nom  à  deux  rues,  la  rue  Vivienne  et  la  rue  Saint-Marc,  qui  en  est 
voisine. 

Au  xviiie  siècle,  on  pratiqua  des  fouilles  rue  Vivienne  et  l'on  mit  à  jour  des 
pierres  tombales,  ainsi  que  plusieurs  objets  de  l'époque  romaine,  entre  autres  une 
urne  avec  inscription  latine.  On  découvrit  aussi  neuf  cuirasses  de  femmes  que 
1  on  supposa  avoir  appartenu  à  une  femme  romaine  qui  vint,  avec  quelques  com- 
pagnes, pour  suivre  son  fils,  lors  de  l'occupation  romaine  dans  les  Gaules. 

La  rue  Vivienne  était  jadis  entièrement  occupée  par  des  hôtels  particuliers. 
Nous  voyons  au  numéro  4  l'entrée  de  la  galerie  Colbert  édifiée  sur  l'emplacement 


198  LA      VILLE      LUMIÈRE 

de  l'ancioii  hôtel  de  Colbert  bâti  par  l'architecte  Le  Vau.  Au  6,  se  trouve  la  galerie 
Vivienne,  formée  en  1823  sous  le  nom  de  galerie  Marchoux  sur  l'emplacement  des 
écuries  du  duc  d'Orléans.  La  galerie  Vivienne  est,  aujourd'hui,  la  propriété  de 
l'Institut,  par  suite  d'un  legs  particulier. 

Au  27  de  la  rue  Vivienne  était  le  théâtre  du  Vaudeville.  Ce  théâtre,  fondé 
en  1792,  occupa  d'abord  une  salle  de  danse  dans  l'ancienne  rue  de  Chartres,  qui  se 
trouvait  sur  l'actuelle  place  du  Carrousel.  Après  un  incendie  qui  détruisit  cette 
salle  nommée  le  Vaux-hall-d' Hiver,  le  Vaudeville  s'installa  provisoirement  dans  un 
café-spectacle  du  boulevard  Bonne-Nouvelle  situé  sur  l'emplacement  oîi  sont  au- 
jourd'hui les  magasins  de  la  Ménagère.  Puis,  en  1840,  le  Vaudeville  s'installa  place 
de  la  Bourse  dans  la  salle  que  V Opéra-Comique  venait  d'abandonner. 

C'est  là  que  le  Vaudeville  connut  quelques  succès  célèbres,  entre  autres  la 
Dame  aux  Camélias,  le  Roman  d'un  jeune  Homme  pauvre,  la  Famille  Benoiton. 

En  quittant  la  rue  Vivienne,  nous  nous  arrêterons  quelques  instants  rue 
Feydeau.Elle  fut  tracée,  vers  l'année  1650,  sur  les  terrains  formant  l'enceinte  de 
Charles  V,  sous  le  nom  de  rue  des  Fossés-Montmartre .  Au  21  de  cette  rue  existait 
autrefois  le  théâtre  Feydcau.  fondé  en  1789,  sous  les  auspices  de  Monsieur,  frère 
du  roi. 

Le  passage  des  Colonnes,  devenu  rue  des  Colonnes  à  cause  des  colonnes  qui 
la  bordent,  servait  d'abri  au  public  pendant  les  entr 'actes  du  théâtre  de  Monsieur. 

A  propos  de  ce  théâtre,  nous  ne  résisterons  pas  au  plaisir  de  rapporter  ici 
l'anecdote  intéressante  que  nous  conte  M.  Georges  Cain  dans  ses  Promenades 
dans  Paris. 

En  1795,  le  couvent  des  Filles  Saint-Thomas,  fermé  depuis  la  Révolution, 
était  devenu  le  centre  de  la  section  Le  Peletier,  parti  réactionnaire  et  royaliste. 
A  ce  moment,  Paris  était  en  proie  à  la  terreur  menaçante  de  la  famine.  Les  agio- 
teurs et  les  accapareurs  faisaient  hausser  le  prix  des  denrées  et  par  leur  faute  la 
Convention  était  accusée  de  vouloir  affamer  le  peuple. 

La  Convention  décida  alors  d'agir  énergiquement  et  de  frapper  un  grand 
coup  :  elle  voulut  désarmer  et  fermer  la  section  Le  Peletier,  comité  central  de 
l'émeute,  qui  réunissait  tous  les  conspirateurs  d'alors. 

Et  le  14  octobre  1795,1a  garnison  de  Paris,  sous  les  ordres  du  général  Jlenou, 
cernait  l'ancien  couvent.  Mais  on  parlementa  au  lieu  de  combattre,  et  au  cours 
de  cette  répression  on  vit,  avec  une  surprise  extrême,  le  général  Menou  battre  en 
retraite  devant  les  injonctions  des  insurgés. 

«  Parmi  ceux  qui  avaient  assisté,  indignés,  à  cette  capitulation  de  l'armée 
devant  l'émeute,  se  trouvait  un  jevme  homme  pâle  aux  yeux  ardents,  aux  longs 
cheveux  pendants,  mal  vêtu  d'une  redingote  élimée,  la  tête  couverte  d'un  chapeau 
trop  grand  :  c'était  Napoléon  Bonaparte,  alors  «  sans  emploi,  sans  solde,  sans 
rations  »,  rayé  depuis  trois  semaines  de  la  liste  des  officiers  généraux  en  activité 
et  qui,  destitué  par  Aubry  comme  terroriste,  végétait  à  Paris,  pauvre,  presque 
inconnu,  et  si  désespéré  qu'il  disait  la  veille  à  Barras  : 


Ile      ARRONDISSEMENT  199 

«  A  quelque  prix  que  ce  soit,  j'ai  besoin  d'être  employé.  Si  je  ne  puis  obtenir 
du  service,  j'irai  en  demander  comme  artilleur  à  Constantinople.  « 

«  Après  avoir  passé  sa  soirée  dans  une  loge  du  théâtre  Feydean,  dont  la  façade 
circulaire,  ornée  de  cariatides,  s'ouvrait  25  rue  Eeydeau  sur  l'emplacement  de 
l'actuelle  rue  de  la  Bourse,  Bonaparte  regagnait  le  minable  hôtel  où  il  logeait, 
A  l'Enseigne  de  la  Liberté,  près  de  la  place  des  \'ictoires.  A  l'angle  de  la  rue 
Vivienne,  il  fut  témoin  de  la  honteuse  défaite  de  Menou  et  vit  les  soldats  bafoués 
s'en  retourner  la  baïonnette  dans  le  fourreau.  Bonaparte  furieux  suivit  les  troupes 
reprenant  le  chemin  de  la  Convention  et  courut  aux  tribunes  de  l'Assemblée  «pour 
y  juger  de  l'effet  de  la  nouvelle  et  suivre  les  développements  et  la  couleur  qu'on  y 
donnerait  ». 

n  Le  Comité  du  Salut  Public,  raconte  Barras  dans  ses  Mémoires,  ne  sachant 
plus  où  donner  de  la  tête,  je  dis  :  Il  n'y  a  rien  de  si  facile  que  de  remplacer  Menou, 
j'ai  l'homme  qui  nous  manque,  c'est  un  petit  officier  corse  qui  ne  fera  pas  tant  de 
façons.  Le  Comité  de  Salut  public,  sur  ma  proposition,  m'accorda  aussitôt  de 
mettre  Bonaparte  en  service  actif.  » 

Et  le  lendemain  c'était  le  combat  meurtrier  de  Saint-Roch,  le  13  vendé- 
miaire, entre  les  insurgés  sectionnaires  réfugiés  dans  l'église  et  les  volontaires 
commandés  par  Bonaparte  qui  les  délogea  à  coups  de  canon. 

Ce  fut  à  ce  moment  que  se  leva  l'étoile  du  Petit  Caporal  !  Nous  avons  pensé 
qu'il  n'était  pas  sans  intérêt  de  citer  cette  anecdote  qui  est  un  exemple  frappant 
du  rôle  prépondérant  que  peut  jouer  le  hasard  dans  la  destinée  d'un  homme. 

Le  palais  de  la  Bourse,  situé  rue  Vivienne  et  place  de  la  Bourse,  occupe 
l'emplacement  du  couvent  des  Filles  Saint-Thomas-d'Aquin,  de  l'ordre  de  Saint- 
Dominique.  Des  religieuses  de  Sainte-Catherine-de-Sienne,  ayant  reçu  l'ordre 
d'aller  former  un  établissement  à  Paris,  se  logèrent  d'abord  dans  une  maison  de 
la  rue  des  Postes,  au  faubourg  Saint-Marcel,  après  l'obtention  de  leurs  lettres 
patentes,  en  1629.  En  1634.  elles  achetèrent  une  grande  maison  rue  Vieille-du- 
Temple,  où  elles  firent  construire  une  église  et  un  assez  vaste  monastère  où  elles 
demeurèrent  jusqu'en  1642.  A  ce  moment,  elles  vinrent  habiter  la  nouvelle 
maison  qu'elles  avaient  fait  bâtir  dans  la  rue  qui  porte  le  nom  de  leur  couvent. 
Supprimé  en  1790,  ses  bâtiments  furent  occupés,  pendant  plusieurs  années,  par 
divers  particuliers  et  par  la  section  Le  Peletier,  ainsi  que  nous  le  voyions  tout  à 
l'heure,  jusqu'en  1808,  époque  où,  sur  son  emplacement,  l'on  édifia  le  palais  de  la 
Bourse. 

La  Bourse  de  Paris  existe  depuis  Philippe  le  Bel  et  se  tenait  alors  au  Pont- 
au-Change.Elle  fut  transférée  plus  tard  dans  la  grande  cour  du  Palais-de-Justice, 
au-dessous  de  la  galerie  Dauphine.  De  là,  à  l'époque  du  banquier  Law,  elle  alla 
s'établir  dans  les  jardins  de  l'hôtel  de  Soissons. 

En  1724,  la  Bourse  fut  légalement  instituée  et  son  siège  installé  dans  l'hôtel 
de  Nevers,  aujourd'hui  la  Bibliothèque  Nationale.  Fermée  en  1793,  elle  fut  rétablie 
en  1795,  au  Louvre,  et  c'est  à  ce  moment  que,  par  suite  des  spéculations  impor- 


200  LA      \1LLE      LUMIÈRE 

tantes  sur  le  numéraire  et  les  assignats,  la  petite  Bourse,  qui  se  continua  plus  tard 
dans  le  hall  du  Crédit  Lyonnais, puis  passage  des  Princes,  prit  naissance  au  Palais- 
Royal,  au  lieu  dit  le  Perron  Vivienne. 

Un  décret  du  i6  mars  1808  ordonna  de  construire  à  l'extrémité  de  la  rue 
Vivienne,  sur  les  terrains  de  l'ancien  couvent  des  Filles  Saint-Thomas,  un  édifice 
destiné  à  contenir  la  Bourse  et  le  Tribunal  de  Commerce.  La  première  pierre  en 
fut  posée  le  24  du  même  mois,  et  les  travaux  commencèrent  aussitôt,  sur  les  plans 
et  sous  la  direction  de  l'architecte  Alexandre  Brongniart.  L'œuvre  allait  lentement 
faute  de  fonds.  Brongniart  mounit  en  1813,  et  Labarre  continua  la  construction. 


(jui,  interrompue  en  1814,  reprise  activement  en  1821,  ne  fut  terminée  qu'en  1827. 
L'inauguration  avait  eu  lieu  un  peu  avant  l'achèvement  complet,  en  1826. 

La  grande  salle  de  la  Bourse,  où  se  trouve  la  corbeille  des  agents  de  change, 
mesure  trente-huit  mètres  de  long  sur  vingt-cinq  mètres  de  large  et  vingt-cinq 
mètres  de  hauteur.  La  voûte  qui  soutient  le  vitrail  du  haut  est  décorée  de 
fresques  peintes  par  Pujol.  Ces  fresques  représentent  des  sujets  allégoriques  relatifs 
au  Commerce  et  à  l'Industrie.  En  1899,  toutes  ces  fresques  ont  été  restaurées. 

Deux  escaliers  donnent  accès  à  l'édifice,  l'un  sur  la  place  de  la  Bourse  à 
l'ouest,  l'autre  sur  la  rue  Notre-Dame-des- Victoires,  à  l'est.  L'un  et  l'autre  sont 
décorés  de  statues.  Celles  de  l'escalier  de  la  place  de  la  Bourse  sont,  à  droite,  le 
Commerce,  par  Dumont;  à  gauche,  la  Justice  Consulaire, par  Bosio.  Celles  de  l'esca- 
lier de  la  me  Notre-Dame-des-Victoires  sont  l'Industrie,  par  Pradier,  et  l'Agricul- 
ture, par  Seurre. 


Ile      ARRONDISSEMENT  201 

L'ordonnance  corinthienne  préside  à  la  décoration  extérieure  de  l'édifice. 

En  1903,  la  Bourse  fut  l'objet  de  considérables  agrandissements,  à  l'occasion 
desquels  on  découvrit  dans  les  fouilles  des  objets  qui  avaient  été  placés  dans  les 
pierres  des  fondations  de  l'ancien  couvent. 

Détail  curieux,  la  cloche  du  couvent,  après  avoir  pendant  un  siècle  et  demi 
sonné  matines,  messes  et  vêpres,  servit  pendant  longtemps  à  l'annonce  de  l'ouver- 
ture et  de  la  fermeture  du  marché  de  la  Bourse.  Elle  se  trouve  actuellement  au 
musée  Carnavalet. 

Le  monument  de  la  Bourse  actuelle,  agrandie  de  ses  deux  transepts  nord  et 
sud,  forme  maintenant  une  véritable  croix  latine.  Les  nouveaux  bâtiments  furent 
inaugurés  officiellement  en  1903. 

La  rue  de  la  Banque,  autrefois  passage  des  Petits-Pères,  a  été  tracée  sur  des 
terrains  dépendant  de  l'Hôtel  de  La  Perrière  et  de  l'Hôtel  de  Bouillon. 

Nous  y  voyons  la  mairie  du  IP  arrondissement  et  la  caserne  de  la  Banque, 
édifiées  par  Girard  et  Baltard,  en  1849,  sur  les  terrains  dépendant  du  couvent  des 
Augustins  déchaussés,  dits  Petits-Pères,  dont  le  jardin  s'étendait  de  la  place  des 
Petits-Pères  à  la  rue  des  Filles-Saint-Thomas.  La  caserne  est  occupée  aujourd'hui 
par  la  garde  républicaine. 

C'est  rue  de  la  Banque  que  sont  les  établissements  du  Timbre  et  de  l'Enre- 
gistrement. 

Prenons  la  rue  Paul-Lelong,  qui  n'était  autrefois  qu'une  ruelle  et  qui  nous 
conduira  rue  Notre-Dame-des- Victoires,  où  nous  trouverons  l'église  de  ce  nom 
qui  fut  ainsi  appelée  en  souvenir  des  victoires  remportées  par  Richelieu  sur  les 
protestants  de  La  Rochelle.  Louis  XIII  posa  la  première  pierre  de  cette  éghse 
en  1629. 

L'église  Notre-Dame-des-Victoires  était  l'ancienne  église  du  couvent  des 
Augustins.  Ces  Augustins  appelés  à  Paris,  en  1607,  par  la  reine  Marguerite,  qui 
leur  donna  un  terrain  au  Pré-aux-Clercs,  furent  expulsés  quelques  années  après. 
En  1619,  ils  revinrent  et  se  logèrent  d'abord  rue  Montmartre.  Puis,  en  1628,  ils 
achetèrent  rue  du  Mail  un  terrain  où  ils  firent  élever  leur  monastère.  La  construc- 
tion, qui  dura  jusqu'en  1740,  fut  longue  et  dispendieuse.  Il  est  vrai  que  pendant 
ce  laps  de  temps  on  changea  les  proportions  de  l'édifice  et  qu'on  l'agrandit  de 
telle  façon  que  l'église  primitive  est  devenue  la  sacristie  de  l'église  actuelle.  Le 
couvent  des  Petits-Pères  était  vaste  et  riche  ;  il  s'étendait  jusqu'à  la  place  actuelle 
de  la  Bourse,  où  il  rejoignait  le  couvent  des  Filles  Saint-Thomas. 

Dans  cette  église,  au-dessus  du  bénitier  est  gravée  cette  inscription,  renou- 
velée de  Sainte-Sophie  de  Constantinople  : 

iS'i'Vjvavoiy.Tiv.'ZTav.y/j.ovavfjA'.v 

qui  peut  se  lire  indifféremment  de  gauche  à  droite  ou  de  droite  à  gauche  et  qui 
veut  dire  :  «  Lavez  vos  péchés  et  non  pas  seulement  votre  visage.  » 

L'église  Notre-Dame-des-Victoires  est  située  sur  la  place  des  Petits-Pères, 


202  LA      VILLE      LUMIÈRE 

où  nous  voyons,  aujourd'liui,  la  pharmacie  Tarin,  autrefois  pharmacie  Fontaine. 

La  place  des  Petits-Pères  occupe  l'emplacement  de  la  cour  du  couvent  des 
religieux  Augustins,  dits  Petits-Pères.  Ce  surnom  leur  fut  donné,  suivant  les  uns, 
à  cause  de  la  petitesse  et  de  la  pauvreté  de  leur  premier  établissement  à  Paris. 
Suivant  les  autres,  il  se  rapporterait  à  l'anecdote  suivante  :  Henri  I\'  ayant  aperçu 
un  jour  dans  une  antichambre  du  Louvre  les  pères  Mathieu  de  Sainte-Françoise 
et  François  Amet  qui  étaient  de  très  petite  taille,  demanda  en  riant  ><  quels 
étaient  ces  petits  pères-là?  ».  Dès  lors  on  aurait  appelé  «petits  pères  »  les  reli- 
gieux de  cet  ordre. 

'  L'établissement  des  Augustins,  à  Paris,  date  de  1009,  mais  leur  cou\-ent  ne 
fut  construit  qu'en  1628,  sur  un  terrain  nommé  les  Burelles.  Il  fut  démoli  en  1790. 

La  pharmacie  Tarin,  située  au  numéro  9  de  la  place  des  Petits-Pères,  date  de 
plus  d'un  siècle.  Elle  est  dirigée  depuis  trente-cinq  ans  par  ]\I. Tarin  et  est  connue, 
dans  le  monde  entier,  pour  l'excellence  de  ses  produits. 

Nous  sommes  loin,  depuis  l'organisation  officielle  des  Ecoles  de  Pharmacie 
placées  sous  le  contrôle  direct  et  permanent  de  l'Académie  de  médecine,  de 
l'époque  où  la  corporation  des  apothicaires  était  unie  à  celle  des  épiciers  et  où 
les  pharmaciens,  pour  les  guider  dans  la  préparation  des  médicaments,  n'avaient 
aucune  des  connaissances  nécessaires  pour  donner  à  leurs  préparations  un  carac- 
tère vraiment  scientifique. 

La  pharmacie  Tarin  possède  de  précieuses  spécialités  dont  la  principale  est 
la  semence  de  lin.  On  sait  que  l'on  cultive  le  lin  non  seulement  pour  sa  filasse, 
mais  encore  pour  sa  graine.  La  graine  de  lin  rend  environ  25  p.  100  d'huile  sicca- 
tive, qui  remplit  un  rôle  important  dans  les  arts.  Elle  sert  à  préparer  l'encre  des 
imprimeurs  et  des  lithographes,  les  vernis  gras,  les  taffetas  gommés,  les  toiles 
cirées,  les  cuirs  vernis.  La  médecine  tire  un  très  grand  parti  de  la  graine  de  lin. 
Cette  graine  contient  un  mucus  renfermant  de  l'acide  acétique  et  des  sels,  de 
l'extractif,  de  l'amidon,  de  la  cire-résine,  une  matière  colorante,  de  la  gomme,  de 
l'albumine  et  une  huile  fine.  Le  mucilage  de  graines  de  lin  est  très  visqueux  ;  il 
possède  des  propriétés  laxatives  et  bienfaisantes. 

Préparée  d'une  façon  toute  spéciale  par  M.  Tarin,  la  semence  de  lin  est  un  des 
produits  émollients  les  plus  précieux  de  la  matière  médicale. 

En  quittant  la  place  des  Petits-Pères,  nous  arrivons  sur  la  place  des  Victoires, 
où  se  dresse  la  statue  équestre  de  Louis  XIV'.  Cette  statue  remplace  une  ancienne 
statue  de  Louis  XIV  qui  représentait  le  Roi-Soleil  sur  un  piédestal  aux  angles 
duquel  figuraient  des  esclaves  enchaînés  portant  des  lanternes.  Ces  figures  sym- 
bolisaient les  nations  européennes  vaincues.  Le  monument  érigé  donna  bien  vite 
naissance  à  ce  distique  gascon  : 

La  Feuilladc,  sandis,  je  crois  que  tu  iiu-  bernes. 
De  placer  le  Soleil  entre  quatre  lanternes  ! 

La  statue  fut  renversée  en  1792  ;  du  bronze  dont  elle  était  faite,  on  fondit  des 


Ile      ARRONDISSEMENT 


203 


204 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


canons,  et  une  partie  des  figures  enchaînées  furent  transportées  aux  Invalides. 

Le  projet  de  tracer  la  place  des  Victoires  avait  été  conçu  en  l'honneur  de 
Louis  XIV,  par  M.  de  La  Feuillade,  dont  nous  venons  de  voir  le  nom  dans  ce 
distique.  La  Feuillade,  en  bon  courtisan,  pour  exécuter  son  projet,  fit  démolir 
son  propre  hôtel.  Il  acheta,  moyennant  200  000  livres  que  la  Ville  lui  rendit, 
l'hôtel  de  La  Ferté  Senneterre,  y  joignit  la  maison  d'Hautmann,  intendant  des 
finances,  puis  celle  de  Perrault.  C'est  sur  ces  terrains  que  la  place  fut  formée. 

Tout  ce  quartier  environnant  la  place  des  Victoires  fut  envahi  par  les  hôtels 
des  riches  financiers,  des  «  traitants  «,  comme  on  disait  jadis.  On  y  voyait  notam- 
mAit,  en  1705,  les  hôtels  de  Crozat,  Henault,  Etienne  Cornet,  Bouralais,  Samuel 
Bernard,  etc.,  etc. 

De  l'assemblage  sur  la  place  des  Victoires  de  tous  ces  «  traitants  »  et  fermiei"s 
généraux  enrichis,  on  avait  fait  le  dicton  suivant  :  «  Henri  IV  sur  le  Pont-Neuf, 
au  miheu  de  son  peuple  ;  Louis  XIII  à  la  place  Royale  au  milieu  de  sa  noblesse 
et  Louis  XIV  à  la  place  des  Victoires  avec  ses  maltotiers.  » 

Actuellement,  malgré  l'arrêté  de  1685,  où  il  était  dit  qu'à  l'avenir  «  les  occu- 
pants seraient  tenus  d'entretenir  les  façades  en  pareil  état  et  sans  y  rien  changer  )i. 
la  placé  des  Victoires  a  été  complètement  envahie  par  les  enseignes  commerciales. 

Sa  transformation  s'opéra  très  vite.  Dès  1790,  la  noblesse  la  déserta  pour  n'j- 
plus  revenir.  Brocanteurs,  marchands  de  curiosités,  empiriques,  s'y  installèrent 
en  attendant  les  marchands  de  tissus,  par  lesquels  elle  est  en  majorité  occupée 
aujourd'hui. 

Après  la  mort  de  Desai.x,  Bonaparte  avait  décidé  qu'un  monument  lui  serait 
élevé  sur  la  place  des  Victoires.  Ce  projet  fut  exécuté  en  1806.  Le  monument  avait 
un  piédestal  de  marbre  avec  des  bas-reliefs  dont  l'un  représentait  la  victoire 
d'Héliopolis.  Le  sculpteur  Dejoux  avait  fait  le  modèle  de  la  statue  qui  était  colos- 
sale et  d'une  nudité  pareille  à  celle  des  statues  antiques.  Les  habitants  du  quar- 
tier fin"ent  effarouchés,  et,  pour  ménager  leur  pudeur,  il  fallut  cacher  le  héros  par 
une  palissade  qui  ne  dispanit  qu'en  1815,  en  même  temps  que  la  statue  fut  démolie-. 

Il  était  du  devoir  de  la  Restauration  de  rétablir  la  statue  de  Louia  XIV.  Cette 
statue,  malgré  ses  dimensions  un  peu  trop  grandes  pour  la  place  qui  lui  sert  dé- 
cadré, a  des  lignes  assez  liarmonieuses  résultant  d'une  bonne  proportion  entre 
l'homme  et  la  monture.  Elle  est  inspirée  de  la  statue  do  Pierre  le  Grand  à  Saint- 
Pétersbourg. 

La  rue  d'Aboukir.qui  part  de  la  place  des  Victoires,  a  été  formée  par  trois 
rues  :  la  rue  des  Fossés-Saint-Germain,  la  rue  Neuve-Saint-Eustache  et  la  rue 
Bourbon-Villeneuve.  En  1793,  on  lui  avait  donné  le  nom  de  rue  Neuve-Egalité  ; 
c'est  après  la  victoire  de  Bonaparte  en  Egypte  qu'elle  reçut  le  nom  d'Aboukii 
qu'elle  porte  aujourd'hui. 

La  rue  du  Mail  qui  lui  est  parallèle  fut  tracée  sur  l'emplacement  d'un  ancien 
Jeu  de  Mail,  établi  le  long  des  remparts  de  la  ville. 

L'on  y  \-nit  quelques  maisons  intéressantes,  l'une  notannnent.  dont  la  façade 


Ile      ARRONDISSEMENT  205 

est  ornée  de  pilastres  cannelés,  terminés  par  des  chapiteaux  sculptés  où  s'en- 
roulent des  couleuvres. 

Au  numéro  13,  occupé  actuellement  par  la  salle  Érard,  demeurait  pendant 
la  Révolution  la  célèbre  femme  galante  Olympe  de  Gouges,  qui  mourut  sur 
l'échafaud  en  1793. 

Revenons  place  des  Victoires  et  engageons-nous  dans  la  rue  Etienne-Marcel, 
qui  appartient  à  la  fois  aux  I^r  et  11*=  arrondissements. 

Elle  a  été  formée  d'une  partie  de  l'ancienne  rue  aux  Ours  et  fut  prolongée 
sur  l'emplacement  de  plusieurs  autres  rues,  de  1880  à  1882,  lors  du  percement 
de  la  rue  Turbigo.  Elle  porte  le  nom  du  célèbre  prévôt  des  marchands  qui  joua  un 
rôle  si  considérable  aux  Etats-Généraux,  de  1356  à  1357,  et  fut  assassiné  par 
Jean  Maillard,  en  1358. 

Sur  les  terrains  occupés  aujourd'hui  par  la  loie  Française,  s'élevait  l'hôtel 
de  Jean-sans-Peur,  duc  de  Bourgogne. 

C'est  au  numéro  29  de  la  rue  Etienne-Marcel  que  se  trouvait  le  théâtre  où 
les  Confrères  de  la  Passion  s'étaient  établis  en  1548,  sous  le  nom  de  Comédiens  de 
l'Hôtel  de  Bourgogne. 

En  face  de  l'hôtel  des  Postes,  sur  l'emplacement  de  l'immeuble  qui  forme 
l'angle  de  la  rue  Montmartre  et  de  la  rue  Eteinne-Marcel  et  où  nous  remarquons 
aujourd'hui  le  Dépôt  Céramique  de  la  maison  Simon,  s'élevait  jadis  l'hôtel  de 
M.  l'abbé  de  Lattaignant,  chanoine  de  Reims. 

Cet  abbé,  joyeux  viveur,  fit  métier  d'amuser  par  des  couplets  satiriques  des 
chansons,  des  bons  mots  et  des  épigrammes,  la  société  fort  mêlée  au  milieu  de 
laquelle  il  passa  sa  vie.  Il  a  laissé  un  grand  nombre  de  pièces  de  vers,  écrites  faci- 
lement, mais  en  général  assez  médiocres,  et  dans  lesquelles  la  décence  était  son 
moindre  souci.  C'est  à  lui  qu'on  doit  la  chanson  si  populaire  de  J'ai  du  bon  tabac. 

La  Du  Barry  occupait  tout  un  corps  de  bâtiment  dans  l'hôtel  du  galant  abbé 
et  venait  se  reposer  près  de  lui  des  ennuis  de  la  cour.  Nous  trouvons  à  ce  sujet, 
dans  le  Dictionnaire  des  Rues  de  Paris  de  M.  Pessard,  l'anecdote  suivante  : 
Il  La  chronique  scandaleuse,  raconte  A.  Callet,  dit  que  le  gai  chanoine  chassa  plu- 
sieurs fois  sur  les  terres  de  son  seigneur  et  maître  ;  or,  un  jour  que  sur  l'ordre  du 
roi  jaloux,  la  belle  avait  dû  rentrer  à  Versailles,  elle  envoya  une  corbeille  d'abri- 
cots du  potager  du  roi  à  son  ami  l'abbé  avec  ces  quatre  bouts-rimés  :  abricot, 
mot,  poire  et...  L'abbé  qui  avait  avalé  la  corbeille  de  fruits  à  la  chair  mordorée 
et  qui  s'en  était  ressenti,  renvoya  à  la  comtesse  ses  bouts-rimés  ainsi  remphs  : 

Craignez  le  jus  de  la  poire, 
Surtout  le  jus  de  l'abricot, 
Car  il  vous  donnerait  la... 
Madame,  passez-moi  le  mot. 

Le  Dépôt  Céramique  a  remplacé  l'hôtel  de  l'abbé  hbertin. 
La  céramique  fut  le  commencement  des  arts  et  des  industries  de  tous  les 
peuples  de  la  terre.  Platon  affirme  que  la  fabrication  des  poteries  en  terre  séchées 


206 


LA     VILLE      LU:\[IERE 


au  soleil  ou  cuites  au  four  a  été  partout  une  des  premières  industries.  D'après  les 
résultats  des  dernières  découvertes,  on  peut  diviser  l'histoire  des  arts  céramiques 
en  dix-huit  époques  distinctes,  qui  marquent  autant  de  dates  dans  les  progrès 
de  cette  importante  industrie  :  époques  chinoise,  assyrienne,  égyptienne,  osque, 
étrusque,   grecque,  romaine,  italo-grecque.  celtique,   américaine,  gallo-romaine, 

arabe,  italienne,  al- 
lemande, française, 
saxonne,  anglaise  et 
miiderne. 

P^ondé  en  1894, 
au  36  de  la  rue 
Etienne-Marcel,  le 
Dépôt  Céramique  a  su, 
dès  le  début,  s'assurer 
une  place  prépondé- 
rante et  une  autorité 
incontestée  sur  le 
marché  commercial 
de  la  céramique.  La 
\'ariété  jointe  à  la 
([ualité  hors  ligne  de 
ses  produits  lui  a 
\alu  un  considérable 
succès.  A  côté  des 
pâtes  translucides  de 
Limoges,  des  teriTS 
de  fer  anglaises  et 
françaises,  des  cris- 
taux les  plus  purs, 
iii  un  mot  tout  ce  (pii 
tduclic  au  confort  et 
,1  l'élégance  du  service 
(le  la  table  dont  le 
Dépôt  Céraniiqucs'cst 
fait  une  spécialité,  les 
amateurs  seront  tou- 
jours certains  de  trouver,  dans  ses  magasins,  les  dernières  créations  en  fantaisies 
de  toutes  les  fabriques  du  monde  entier,  tels  que  vases,  surtouts  de  tables, 
cachepots,  jardinières,  garnitures  de  cheminées,  objets  en  porcelaine  de  Saxe  et 
porcelaine  hongroise,  d'une  finesse  parfaite  et  vendus  à  des  prix  exceptionnelle- 
ment avantageux.  L'on  peut  trouver  également,  dans  cette  maison,  un  rayon 
spécial  d'articles  de  ménage  ainsi  qu'un  rayon  de  coutellerie. 


DLIÙT  (.ÉRAMlylE. 


Ile      ARRONDISSEMENT 


207 


2o8  LA     VILLE      LUMIÈRE 

Toujours  soucieux  de  justifier  sa  bonne  réputation,  le  Dépôt  Céramique  s'ef- 
force de  donner  à  ses  créations  une  note  toute  particulière  et  un  cachet  artistique 
pour  lesquels  il  a  mérité  son  succès. 

La  rue  Etienne-Marcel  est  traversée  par  la  rue  Turbigo,  dont  la  plus  grande 
partie  est  située  dans  l'arrondissement  du  Temple  ;  nous  en  parlerons  tout  à 
l'heure.  Toutefois  nous  voudrions  signaler  ici  la  maison  Dutar,  qui  est  une  maison 
fort  intéressante  de  fournitures  générales  pour  les  hôpitaux,  située  au  coin  de  la  rue 
Turbigo  et  de  la  rue  Tiquetonne. 

La  rue  Tiquetonne  se  nommait,  en  1373,  rue  Denis-le-Coffrier.  Son  nom  actuel 
luî  vient  par  altération  d'un  riche  boulanger  qui  l'habitait  au  xv^  siècle  et  qui  se 
nommait  Quiquetonne.  Nous  lisons,  dans  Sauvai,  que  pendant  un  certain  temps 
cette  rue  porta  le  nom  de  rue  de  V Arbalète,  à  cause  de  cette  particularité  que  les 
arbalétriers  s'exerçaient  dans  un  jardin  qui  était  tout  proche.  Le  fameux  comé- 
dien Scaramouche,  dont  Molière  ne  dédaigna  pas  les  conseils,  mourut  dans  une 
maison  de  la  rue  Tictonne  ou  Tiquetonne.  Tiberion  FiureUi.dit  Scaramouche,  était 
un  acteur  de  l'ancienne  Comédie  italienne,  né  à  Naples  en  1608  et  mort  à  Paris 
en  1696.  Il  vint  en  France  en  1640,  faisant  partie  d'une  troupe  d'acteurs  appelés 
d'Italie  pour  amuser  Louis  XIV  enfant.  Fiurelli  passe  pour  l'inventeur  même  du 
personnage  de  Scaramouche  ;  du  moins  est-il  certain  qu'il  le  naturalisa  en  France. 
C'est  une  variété  du  matamore  à  la  fois  querelleur  et  poltron.  Son  costume  était 
entièrement  noir,  ce  qui  explique  le  vers  de  Molière  : 

Le  ciel  s'est  habillé  ce  soir  en  Scaramouche. 

Fiurelli  monta  sur  les  planches  jusqu'à  l'âge  de  quatre-vingt-trois  ans.  Cinq 
ans  avant  sa  mort,  il  dit  adieu  à  son  art  et  mourut  dans  les  bras  delà  religion.  Il 
fut  enterré  en  grande  pompe  dans  l'église  Saint-Eustache,  alors  que  le  clergé 
avait  refusé  une  sépulture  à  Mohère.  Mais  les  comédiens  italiens,  vantés  pour  leur 
dévotion,  échappèrent  toujoui"s  à  l'anathème  prononcé  par  l'église  contre  les  gens 
de  théâtre  et  les  histrions. 

La  maison  Dutar,  qui  se  trouve  placée  au  numéro  i  de  la  rue  Tiquetonne  et 
au  21  de  la  rue  Turbigo,  a  ceci  de  spécial  qu'elle  est  la  seule  maison  qui  puisse 
subvenir  à  tous  les  besoins  des  hôpitaux. 

M.  Dutar,  ancien  avocat  à  la  Cour  d'Appel  de  Paris,  a  eu  cette  conception 
très  heureuse  de  grouper  dans  un  établissement  unique  tous  les  articles  qui  peuvent 
être  nécessaires  aux  hôpitaux,  aux  hospices,  aux  cliniques,  aux  asiles  d'aliénés 
et,  en  un  mot,  à  toutes  les  maisons  de  santé.  Cette  généralité  ne  comporte  aucune 
exception,  car  la  maison  Dutar  se  charge  aussi  bien  de  la  fourniture  de  tous  appa- 
reils destinés  aux  malades  que  du  mobiher  et  de  l'installation  absolument  com- 
plète des  salles  d'opération,  appareils  de  désinfection,  de  chirurgie,  d'orthopédie, 
accessoires  de  pharmacie,  de  stérilisation,  articles  d'hygiène,  etc.,  etc. 

Cette  idée  d'un  établissement  groupant  une  telle  réunion  d'articles,  pour 
chacun  desquels  il  fallait  recourir  autrefois  à  des  spécialistes  divers,  était  abso- 


Ile      ARRONDISSEMENT 


209 


210  LA      VILLE      LUMIÈRE 

luineut  neuve.  Elle  a  été  acueillie,  comme  bien  on  le  pense,  avec  vme  faveur  très 
marquée  dans  tout  le  monde  médical  et,  quoique  la  maison  Dutar  soit  très  ré- 
cente, elle  fournit,  à  l'heure  actuelle,  plus  de  douze  cents  hôpitaux  et  éta- 
blissements divers,  le  service  des  Ministères  et  des  Colonies,  ainsi  que  l'Assistance 
Publique  dont  elle  est  à  nouveau  adjudicataire  pour  trois  ans. 

Le  Ht  du  malade  a  été,  de  la  part  de  M.  Dutar,  l'objet  d'études  toutes  spéciales 
et  de  soins  particuliers.  L'on  sait  l'importance  que  peuvent  avoir  dans  une  maladie 
les  bonnes  ou  mauvaises  conditions  hygiéniques  du  couchage. 

Les  économes  de  France,  qui  fondèrent  en  1908  une  association  générale,  ont 


MAISON    II.     Dl'T.Mi, 


KNTRliE,     KUK    TURBIGO,    DES    S.\l-ONS    D  ESS.W.XGE    TOVR 
(BAS,    CEINTURES,    CORSETS). 


tenu  à  mettre  le  siège  de  leur  association  chez  M.  Dutar.  C'est  prouver  qu'ils 
ont  reconnu  qu'il  y  avait  chez  ce  dernier  une  très  grande  volonté  de  travail  et  de 
perfectionnement  maintenue  par  la  force  d'une  direction  unique. 

La  maison  Dutar  s'est  en  outre  spécialisée  dans  certains  articles  qui  sont 
livrés  directement  au  public  :  ce  sont  les  appareils  devant  remédier  à  tous  les  cas 
de  malformation,  orthopédie,  bandages,  ceintures,  corsets  de  maintien,  etc.,  etc. 
Elle  e.xécute  également  des  corsets  de  toilette  scientifiquement  réalisés  et  (|ui 
offrent  aux  femmes,  par  conséquent,  toutes  les  garanties  qu'elles  peuvent  désirer. 
Elles  trouveront,  de  plus,  dans  la  maison  de  la  rue  Turbigo,  les  articles  d'hyginic 
et   de  toilette  particulièrement    destinés   aux  soins  concernant  leur  beauté.   Les 


Ile      ARRONDISSEMENT  211 

Parisiennes  et  les  Etrangères  ne  peuvent  rêver  au  sujet  de  cette  question  impor- 
tante qui  les  préoccupe  toutes  à  un  si  haut  degré  une  maison  de  confiance  offrant 
des  références  plus  sérieuses. 

Suivons  maintenant  la  rue  Montmartre  qui  commence  rue  Rambuteau  pour 
finir  boulevard  Montmartre.  Elle  se  nommait  jadis  rue  de  la  Porte-^Iontmartrc, 
parce  que  la  porte  [Montmartre  y  était  située. 

Au  coin  de  la  rue  Montmartre  et  de  la  rue  d'Uzès,  était  situé  l'hôtel  d'Uzès, 
célèbre  par  une  entrée  en  forme  d'arc  de  triomphe.  Sous  l'Empire,  l'administra- 
tion des  Domaines  y  fut  installée.  Cet  hôtel  fut  démoli  en  1870.  La  rue  d'Uzès 
est  une  rue  exclusivement  commerçante,  occupée  en  grande  partie  par  l'industrie 
linière. 

Elle  nous  conduit  à  la  rue  Saint-Fiacre,  qui,  au  xvii*^  siècle,  était  tellement 
mal  fréquentée  qu'il  fut  décidé  qu'elle  serait  fermée  à  ses  deux  extrémités  par  des 
grilles  de  fer.  Elle  servait  de  retraite  aux  vagabonds.  Son  nom  vient  de  ce  qu'elle 
dépendait  du  fief  de  Saint-Fiacre. 

A  son  extrémité  se  trouve  la  rue  des  Jeûneurs,  dont  le  nom  singulier  peut  nous 
intriguer  à  bon  droit.  Voici  quelle  explication  en  a  été  donnée  :  elle  fut  établie 
au  xvii^  siècle  près  de  deux  jeux  de  boules  récemment  installés,  et  on  l'aurait 
désignée  sous  le  nom  de  rue  des  Jeux  Neîifs.Far  altération,  ce  nom  serait  devenu 
rue  des  Jeûneurs.  Cette  explication  est  d'ailleurs  très  plausible. 

La  rue  des  Jeûneurs  est,  avec  la  rue  Saint-Fiacre,  la  rue  Mulhouse  et  la  rue  du 
Sentier,  le  centre  du  commerce  des  tissus  et  spécialement  des  indiennes,  toiles, 
percales,  broderies,  etc.,  etc.  On  désigne  sous  le  nom  général  de  Sentier  tout  ce 
quartier  industriel. 

Son  nom  lui  vient  soit  de  chantier  —  la  me  fut  tracée  sur  les  terrains  d'un 
ancien  chantier  —  soit  du  mot  sentier.  Cette  rue  n'était  en  effet  qu'un  sentier 
qui  longeait  les  anciens  remparts  de  Louis  XIV. 

La  rue  du  Sentier  nous  mènera  rue  Réaumur.  Cette  rue,  ouverte  en  1851, 
a  absorbé  plusieurs  rues,  entre  autres  les  rues  du  Marché-Saint-Martin,  Royale- 
Saint-Martin,  Thévenot,  etc.  Il  fallut,  pour  la  tracer,  faire  disparaître  de  nombreux 
immeubles.  C'est  actuellement  une  voie  très  large  et  très  aérée,  qui  possède  peut- 
être  les  plus  beaux  immeubles  commerciaux  de  Paris.  La  rue  Réaumur  se  continue 
dans  le  IIP  arrondissement,  et  nous  veiTons,  tout  à  l'heure,  un  monument  très 
ancien  qui  y  fut  conservé. 

Aux  numéros  75  et  77  de  la  rue  Réaumur,  nous  remarquons  une  très  ancienne 
maison  de  distillerie  datant  de  plus  d'un  siècle  et  demi,  appartenant  aujourd'hui 
à  MM.  Legouey,  Delbergue  et  Gagé.  Ce  ne  fut  qu'au  commencement  du  xix^  siècle 
que  la  fabrication  des  liqueurs,  qui  n'était  jusque-là  qu'une  industrie  purement 
locale  et  ne  donnait  lieu  qu'à  des  opérations  peu  compliquées,  prit  peu  à  peu  une 
importance  qui  ne  fit  que  s'accentuer  avec  les  différents  industriels  qui  réalisèrent 
sans  cesse,  pour  la  distillerie  française,  de  nouvelles  améhorations. 

Une  des  bases  les  plus  sérieuses  sur  lesquelles  s'établit  la  bonne  fabrication 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


des  liqueurs  est  le  choix  bien  compris  de  bons  alcools  et  de  bonnes  eaux-de-vie. 
Les  plantes  jouent,  sans  doute,  un  rôle  prépondérant  dans  la  question  du  goût, 
du  bouquet  et  du  parfum  de  la  liqueur  distillée  ;  mais  toutes  ces  qualités  ne  peuvent 
être  mises  en  valeur  qu'avec  des  eaux-de-vie  et  des  alcools  de  premier  choix.  Nos 
distillateurs  français,  en  possession  de  méthodes  scientifiques,  d'appareils  perfec- 
tionnés et  de  matières  premières  supérieures,  ont  donc  été  en  mesure  d'établir, 
dans  de  bonnes  conditions  d'économie  et  de  précision,  des  installations  grandioses. 
Nous  pourrons  nous  convaincre  des  sérieux  progrès  réalisés  dans  cette  branche 

de  notre  indus- 
trie nationale 
on  visitant  l'une 
des  plus  gran- 
des distilleries 
parisiennes.  Ce 
vaste  établisse- 
ment fut  fondé 
parMM.Aubert 
et  Badin.  Il  fut, 
dès  ses  débuts, 
puissamment 
organisé  et  prit 
encore  de 
grands  dévelop- 
pements sous 
la  direction  de 
ses  différents 
propriétaires, 
parmi  lesquels  il  faut  citer  MM.  l)amic*ns,  Fortin  et  Palisse.  Jlais  c'est  surtout 
depuis  qu'il  est  devenu  la  propriété  de  MM.  Legouey  et  Delbergue  qu'il  possède 
l'organisation  toute  moderne  qui  a  tant  contribuéà  sa  grande  prospérité.  En  1888, 
ces  derniers  adjoignirent  à  leur  maison  celle  de  M.  Godart  fils,  ancienne  maison 
Noël-Lasserrc,  fondée  en  1720,  et  ils  durent  agrandir  de  nouveau  leur  établisse- 
ment pour  pouvoir  fabriquer  les  marques  spéciales  dont  ils  venaient  de  faire 
l'acquisition,  la  liqueur  Montmorency,  le  Bitter  rose  Godart  et  le  Curaçao  Godart. 
Puis  les  établissements  Legouey  et  Delbergue  s'adjoignirent  encore  doux 
autres  maisons  :  en  1891,  l'ancienne  maison  Ruinet  frères,  de  la  rue  Montmartre. 
datant  aussi  de  plus  d'un  siècle  et,  en  1902,  la  maison  Gagé. 

Dans  la  grande  distillerie  de  la  rue  Réaumur,  nous  suivrons,  avec  intérêt,  les 
différentes  opérations,  depuis  le  dépotage  des  liquides  qui  se  fait  au  moteur  jusqu'à 
la  mise  en  fûts  et  en  bouteilles.  C'est  une  installation  absolument  modèle,  (jui 
occupe  plus  de  cent  ouvriers  et  qui  a  eu  pour  résultat  de  douhkr  le  chiltrr 
d'affaires  de  la  maison. 


MAISON    LEGOUEY,    DELBERGUE    ET    G.\GE. 


II-^      ARRONDISSEMENT 


214 


La      ville      LUMIERE 


MM.  Legouey,  Delbergue  et  Gagé  ont  obtenu  de  nombreuses  récompenses 
à  toutes  les  expositions  universelles.  Ils  se  sont  vu  décerner  le  Grand  Prix 
à  Paris,  en  1900;  à  Hanoi,  en  1903;  à  Saint-Louis,  en  1904;  à  Liège,  en  1905; 
à  Milan,  en  1906  et  à  Londres  en  1908.  Grâce  à  l'excellente  qualité  de  liqueur 
telles  que  le  Punch  Grassot,  la  Trappistine,  le  Curaçao  triple  sec,  etc. 

En  dehors  de  ces  spécialités,  ils  fabriquent  toutes  les  liqueurs  classiques  et 
les  liqueurs  fines  dans  des  conditions  de  supériorité  et  de  bon  marché  qu'il 
convient  d'attribuer  aux  perfectionnements  de  l'outillage,  à  l'installation  éco- 
nomiiiue  di-s  appareils  et  à  cette  organisation   méthodique  qui  caractérise  tous 

nos  grands  éta- 
blissements in- 
dustriels mo- 
drrnes 

Nous  nous 
arrêterons  en- 
suite rue  Réau- 
niur,  au  passage 
de  la  Cour  des 
;\Iiracles. 

Au  xiiif  siè- 
cle, on  donnait 
ce  nom  de  Cour 
drs  Miracles  à 
riTtains  en- 

droits (jui  ser- 
\aient  d'abris 
et  de  repaires 
aux  mendiants, 
aux  voleurs  et  aux  liions.  C'était  toute -une  poindation  que  ces  habitants  de 
cours  des  Miracles.  Dulaurc,  ànns  son  Histoire  de  Paris,  dit  que  l'on  peut  la  diviser 
en  deux  classes  :  la  première  se  composait  d'estropiés,  d'infirmes  ou  de  mendiants 
de  profession  ;  la  seconde,  de  vagabonds,  de  gens  sans  aveu,  dont  plusieurs 
demandaient  l'aumône  l'épée  au  côté  et  souvent  la  main  sur  la  garde.  Ces  hommes, 
assassins  à  gages,  voleurs  de  jour  et  de  nuit,  composaient  ordinairement  les  attrou- 
pements séditieux,  provoqués  et  payés  par  les  intrigants  de  qualité.  Il  faut  a\nuer 
que  la  première  classe  fournissait  souvent  des  auxiliaires  à  la  seconde. 

On  nommait  ainsi  les  cours  des  Miracles  parce  que,  en  venant  s'y  réfugier, 
mendiants  et  filous  déposaient  le  costume  de  leurs  rôles.  Les  aveugles  vo\'aient 
clair,  les  boiteux  étaient  redressés,  les  estropiés  recouvraient  l'usage  de  leurs 
membres.  Il  existait  de  nombreuses  cours  des  Miracles  à  Paris;  la  plus  fameuse 
était  celle  qui  nous  occupe  à  l'heure  actuelle,  placée  entre  les  rues  de  Damiette  et 
des  Forges.  Voici  la  description  qu'en  donne  Sauvai,  qui  a  visité  les  lieux  :«  Elle 


MAISON  LEGOUEY,  DELBERGUE  ET  GAGÉ. 


Ile      ARRONDISSEMENT  215 

consiste  en  une  place  d'une  grandeur  très  considérable  et  en  un  très  grand  cul-de- 
sac  puant,  boueux,  irrégulier,  qui  n'est  point  pavé.  Autrefois  il  confinait  aux  der- 
nières extrémités  de  Paris.  A  présent  (Sauvai  écrit  ces  lignes  sous  le  règne  de 
Louis  XIV)  il  est  situé  dans  l'un  des  quartiers  les  plus  mal  bâtis,  les  plus  sales  et  les 
plus  reculés  de  la  ville,  entre  la  rue  Montorgueil,  le  couvent  des  Filles-Dieu  et  la 
rue  Neuve-Saint-Sauveur,  comme  dans  un  autre  monde.  Pour  y  venir,  il  se  faut 
souvent  égarer  dans  de  petites  rues,  vilaines,  puantes,  détournées  ;  pour  y  en- 
trer, il  faut  descendre  une  assez  longue  pente,  tortueuse,  raboteuse,  inégale.  J'y  ai 
vu  une  maison  de  boue,  à  demi  enterrée,  toute  chancelante  de  vieillesse  et  de  pour- 
riture, qui  n'a  pas  quatre  toises  en  carré  et  où  logent,  néanmoins,  plus  de  cinquante 
ménages,  chargés  d'une  infinité  de  petits  enfants  légitimes,  naturels  ou  dérobés. 
On  m'a  assuré  que  dans  ce  petit  logis  et  dans  les  autres  habitaient  plus  de  cinq 
cents  grosses  familles,  entassées  les  unes  sur  les  autres.  »  Sauvai  parle  ensuite  des 
mœurs  de  ceux  qui  habitaient  cette  cour.  Après  avoir  dit  que  ni  les  commissaires  de 
police  ni  les  huissiers  ne  pouvaient  y  pénétrer  sans  recevoir  des  injures  et  des  coups, 
il  ajoute  :  «On  s'y  nourrissait  de  brigandages,  on  s'y  engraissait  dans  l'oisiveté, 
dans  la  gourmandise  et  dans  toutes  sortes  de  vices  et  de  crimes,  sans  aucun  soin 
de  l'avenir;  chacun  jouissait  à  son  aise  du  présent  et  mangeait  le  soir  avec  plaisir 
ce  qu'avec  bien  de  la  peine  et  souvent  avec  bien  des  coups  il  avait  gagné  tout  le 
jour,  car  on  y  appelait  gagner  ce  qu'ailleurs  on  appelle  dérober,  et  c'était  une  des 
lois  fondamentales  de  la  Cour  des  Miracles  de  ne  rien  garder  pour  le  lendemain. 
Chacun  y  vivait  dans  une  grande  licence,  personne  n'y  avait  ni  foi  ni  loi  ;  on  n'y 
connaissait  ni  baptême,  ni  mariage,  ni  sacrement.  Il  est  vrai  qu'en  apparence  ils 
semblaient  reconnaître  un  Dieu  et,  pour  cet  effet,  ils  avaient  dressé  au  bout  de  leur 
cour,  dans  une  grande  niche,  une  image  de  Dieu  le  père  qu'ils  avaient  volée  dans 
quelque  église  et  oii  tous  les  jours  ils  venaient  adresser  leurs  prières...  Des  filles  et 
des  femmes,  les  moins  laides,  se  prostituaient  pour  deux  liards,  les  autres  pour  un 
double,  la  plupart  pour  rien.  Plusieurs  donnaient  de  l'argent  à  ceux  qui  avaient 
fait  des  enfants  à  leurs  compagnes,  heureux  de  pouvoir  exciter  la  compassion  par 
la  vue  des  enfants  et  obtenir  ainsi  des  aumônes.  » 

Dans  Notre-Dame  de  Paris,  Victor  Hugo  a  décrit  les  horreurs  de  la  Cour  des 
Miracles,  «  dans  ce  pandémonium  où  hommes,  femmes,  bêtes,  âge,  sexe,  santé, 
maladies,  tout  semblait  être  en  commun  ».  Ce  peuple  de  truands  se  subdivisait 
en  différentes  classes  :  il  y  avait  les  malingreux  qui  figuraient  l'hydropisie, 
les  piètres  qui  se  traînaient  sur  des  béquilles,  les  callots  qui  feignaient 
d'être  guéris  de  la  teigne,  les  francs-mitoux  qui  tombaient  en  défaillance 
au  coin  des  rues,  etc.,  etc.,  etc.,  la  liste  serait  trop  longue  s'il  fallait  tous  les 
citer. 

Quittons  la  Cour  des  Miracles  pour  gagner  la  rue  de  Cléry,  où  s'élevèrent  à  la 
fin  du  règne  de  Louis  XIV  plusieurs  jolies  maisons  auxquelles  le  luxe  et  les  mœurs 
de  leurs  hôtes  firent  une  grande  réputation  d'élégance  et  de  galanterie.  Un  des 
plus  luxueux  parmi  ces  hôtels  était  celui  du  traitant  Berthelot  de  Pleneuf.  Sa  fille. 


2i6  LA      VILLE      LUMIERE 

la  marquise  de  Brie,  y  vint  au  monde  et,  curieux  hasard,  nous  dit  M.  Fournier, 
à  deux  pas  de  là  naquit  ceUe  qui  devait  être  la  Pompadour. 

Au  coin  de  la  rue  de  Cléry  et  de  la  rue  Beauregard,  nous  remarquons  une  étroite 
maison  qui  s'avance  comme  un  cap  entre  les  deux  rues  qu'elle  termine.  C'est  un 
débit  de  vins,  en  même  temps  qu'une  maison  meublée  qui  a  pris  pour  enseigne 
Au  poète  de  93.  André  Chénier  en  effet  y  demeura  avant  d'être  arrêté  à  Passy. 

C'est  dans  un  hôtel  de  la  rue  de  Cléry  que  Mme  Vigée-Lebrun  donna  son 
fameux  repas  à  la  grecque  dont  il  fut  tant  parlé  dans  les  annales  du  temps  et  pen- 
dant lequel,  «  vêtues,  ou  plutôt  dévêtues,  les  beautés  de  l'époque  buvaient  le 
Chypre  à  pleines  coupes  ». 

Elles  sont  pittoresques  et  singulières  toutes  ces  vieilles  rues  étroites,  hautes 
et  sombres,  avoisinant  la  rue  de  Cléry  et  qui  dévalent  en  pente  raide  vers  le  bou- 
levard Bonne-Nouvelle.  C'est  la  bizarre  rue  de  la  Lune,  où  sous  le  Second  Empire 
un  amateur  découvrait  la  cantatrice  Marie  Sasse  dans  un  misérable  beuglant 
appelé  Café  Moka.  La  rue  de  la  Lune  s'enfonce,  tortueuse  et  noire,  avec  ses 
maisons  sombres  dont  quelques-unes,  aux  balcons  de  fer  forgé,  sont  très  anciennes. 
Dans  le  haut  de  cette  rue  s'ouvre  le  portail  de  l'église  Notre-Dame-de-Bonne- 
Nouvélle,  bâtie  sur  l'emplacement  d'une  ancienne  petite  chapelle  du  hameau  de 
Ville-Neuve. 

Non  loin  de  ce  carrefour,  se  trouve  la  rue  des  Filles-Dieu.  Il  existait  jadis  un 
monastère  de  filles  occupant  l'emplacement  de  cette  rue  ainsi  que  de  la  rue  et 
du  passage  du  Caire.  Guillaume  III,  évéque  de  Paris,  ayant  réussi  à  convertir 
plusieurs  filles  publiques  voulut  les  réunir  dans  une  maison  pieuse.  Le  but  de 
cette  fondation  était  de  retirer  des  pécheresses  «  qui  pendant  toute  leur  vie 
avaient  abusé  de  leur  corps  et  à  la  fin  étaient  en  mendicité  ».  A  la  ferveur  qui  se 
manifesta  d'abord,  succéda  bientôt  le  relâchement;  le  désordre,  comme  bien  on 
pense,  s'introduisit  souvent  dans  cet  ordre  particuUer  de  religieuses. 

Suivons  la  rue  Saint-Denis  qui  est  une  ancienne  voie  romaine  et  s'appelait 
le  chemin  des  Flandres.  Elle  prit  le  nom  de  Saint-Denis,  parce  qu'elle  conduisait 
directement  à  l'abbaye  du  même  nom.  C'était  jadis  la  rue  que  les  souverains 
choisissaient  toujours  pour  faire  leur  entrée  solennelle  dans  la  capitale.  Parmi 
les  maisons  intéressantes  qu'elle  renferme,  nous  citerons  seulement  :  la  maison 
qui  fait  l'angle  de  la  rue  Saint-Denis  et  de  la  rue  Grenéta  où  se  trouvait  l'hôpital 
de  la  Trinité  fondé  pour  les  pauvres  et  les  pèlerins  et  qui  fut  loué  par  la  suite- 
aux  Confrères  de  la  Passion,  qui  y  installèrent  le  premier  théâtre  pemianent,  à 
l'époque  où  les  spectateurs  prenaient  une  part  si  vive  aux  pièces  qu'on  repré- 
sentait devant  eux  que  les  acteurs  qui  jouaient  le  rôle  du  traître  ne  parvenaient 
pas  toujours  à  éviter  les  mauvais  coups. 

Au  83,  l'ancienne  maison  de  l'Arbre  aux  Prêcheurs,  qui  nous  conserva  jus- 
qu'en 1899  le  curieux  type  des  poteaux  comicrs. 

De  sanglants  combats  eurent  lieu  rue  Saint-Denis  pendant  la  Révolution 
de  1830. 


Ile      ARRONDISSEMENT 


217 


^^MÛ^M^Mâ 


^. 


PORTE    SAINT-DENIS. 


2i8  LA      VILLE      LUMIERE 

La  rue  Grenéta  date  de  l'année  1230.  Le  numéro  43  était  l'ancien  hôtel  de 
Coislin. 

Elle  nous  mènera  rue  Montorgueil,  autrefois  rue  du  ]\Iont-Orgueilleux,  parce 
qu'elle  conduisait  à  un  monticule.  Elle  possède  quelques  vieilles  maisons  avec 
d'intéressantes  sculptures.  C'est  dans  cette  rue  que  naquit  Béranger,  et  c'est 
au  numéro  72,  jadis  Restaurant  de  la  Baleine,  que  la  Société  du  Caveau 
tenait  ses  réunions. 

La  rue  des  Petits-Carreaux  fait  suite  à  la  rue  Montorgueil  et  a  été  longtemps 
confondue  avec  elle.  Son  nom  paraît  venir  des  petits  carreaux  ou  éventaires  en 
os'ier  que  les  marchandes  tenaient  devant  elles  pour  placer  leurs  marchandises. 
Elle  aboutit  à  la  rue  de  Cléry,  où  commence  la  rue  Poissonnière.  Cette  rue  se 
nommait  en  1290  le  Val  des  Larrons,  à  cause  du  danger  qu'elle  présentait  ;  elle 
s'appela  ensuite  le  Clos  aux  Halliers,  puis  le  Champ  des  Femmes,  sans  doute  à 
cause  des  tilles  publiques  qui  y  demeuraient.  Elle  prit  le  nom  de  Poissonnière, 
parce  que  les  voitures  de  marée  prenaient  ce  chemin  pour  conduire  le  poisson 
aux  Halles. 

En  quittant  la  rue  Poissonnière,  il  ne  nous  reste  phis,  pour  terminer  notre 
promenade  dans  le  11^  arrondissement,  qu'à  parcourir  les  boulevards  depuis  le 
boulevard  Saint-Denis  jusqxi'au  boulevard  des  Capucines,  en  nous  occupant  seu- 
lement du  côté  des  numéros  impairs. 

Il  existe  de  nombreux  boulevards  dans  Paris,  mais  ce  qu'on  appelle  les  bou- 
levards, ou  plus  communément  le  boulevard,  s'entend  seulement  de  cette  mer- 
veilleuse promenade  qui  s'étend  de  la  Madeleine  à  la  Bastille  et  qui  en  certains 
endroits  constitue  pour  ainsi  dire  l'âme  et  l'existence  même  de  Paris. 

Avant  l'annexion  de  1860,  on  les  appelait  les  boulevards  intérieurs  pour  les 
distinguer  des  boulevards  extérieurs.  Ils  furent  jMimitivement  l'enceinte  de 
Paris  et  restèrent  pendant  fort  longtemjjs  une  i)romenade  plantée  d'arbres,  bor- 
dée de  fossés  et  de  murs  où  il  était  fort  peu  agréable  de  se  promener  le  jour  et 
fort  dangereux  la  nuit.  On  raconte  qu'en  1670  Louis  XIV, revenant  de  Vincennes, 
fut  frappé  de  l'état  déplorable  dans  lequel  se  trouvaient  ces  ancieixnes  fortifica- 
tions et  des  graves  inconvénients  que  pouvaient  offrir  des  voiries  établies  çà  et  là 
autour  de  Paris.  Il  fit  alors  construire  un  nouveau  rempart  j^lanté  d'arbres  depuis 
la  porte  Saint-Antoine  jusqu'à  celle  de  Saint-Denis. 

Ce  ne  fut  qu'en  1772  que  la  chaussée  d'une  partie  des  boule\-ards  fut  pavée, 
et  c'est  alors  que  les  grands  seigneurs,  propriétaires  des  hôtels  dont  les  jardins 
avaient  été  coupés  en  deux  par  le  rempart,  obtinrent  l'autorisation  d'ouvrir  des 
portes  sur  le  rempart  et  d'établir  des  terrasses  sur  les  boulevards. 

Les  boulevards  qui  sur  toute  leur  longueur  subissent  de  profonds  ciiange- 
ments  à  mesure  que  les  quartiers  diffèrent,  peuvent  être  divisés  en  deux  jjarties, 
à  l'extrémité  desquelles  se  trouvent  la  Madeleine  et  la  Bastille.  L'équateur  est 
le  boulevard  Montmartre,  où  s'épanouissent  dans  toute  leur  expansion  la  chaleur 
et  la  vie  et  où  règne  une  animation  (lu'on  ne  peut  trouver  nulle  ]Kut  aillems. 


Ile      ARRONDISSEMENT 


219 


Le  boulevard  Saint-Denis  a  été  planté  en  1676.  Au  numéro  19,  se  trouve  le 
magasin  du  Nègre,  une  des  curiosités  de  Paris. 

Cette  maison  fut  fondée  en  1797.  Elle  est  située  juste  en  face  de  la  porte 
Saint-Denis.  La  porte  de  l'ancien  Paris  désignée  sous  ce  nom  du  temps  de  Phi- 
lippe-Auguste, était  située  entre  la  rue  Monconseil  et  la  rue  du  Petit-Lion.  Ce  ne 
fut  que  sous  Charles  IX  qu'elle  fut  reculée  jusqu'à  la  rue  Sainte-Apolline.  C'est 
de  cette  porte  Saint-Denis  que  vint  le  nom  donné  à  l'arc  de  triomphe  que  la 
Ville  de  Paris  érigea  en  1672  à  la  gloire  de  Louis  XIV  pour  célébi'er  le  fameux 
passage  du  Rhin.  La  forme  de  ce  monument,  son  caractère,  ses  attributs,  ses 


VUE    INTERIEURE    DES    MAGASINS    DU    NEGRE. 


inscriptions,  tout   concourait   à   le   faire   désigner  sous  une   autre  appellation. 

La  Porte  Saint-Denis  fut  élevée  sur  les  plans  de  l'architecte  François  Blon- 
del.  L'on  y  voit  deux  pyramides  en  relief  qui  se  terminent  par  deux  petites  boules. 
Sur  la  façade  qui  regarde  le  boulevard  est  représente  le  Rhin  épouvanté.  A 
gauche,  la  Hollande  vaincue  est  assise  sur  un  lion  à  demi  mort,  couché  sur  une 
épée  rompue  et  un  faisceau  de  flèches  brisées.  Deux  bas-reliefs  représentent  le 
Passage  du  Rhin  et  la  Prise  de  Maestrichi. 

C'est  au  pied  de  la  Porte  Saint-Denis  que  furent  livrés,  en  1830  et  1848, 
les  combats  les  plus  meurtriers  de  ces  époques  révolutionnaires. 

Les  magasins  du  Nègre  ont  pour  enseigne  un  nègre  portant  sur  son  ventre 
une  horloge.   Que  de  personnages  illustres    durent  défiler  dans  ces   magasins 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


IP      ARRONDISSEMENT  221 

depuis  1797,  époque  où  ils  furent  fondés.  Ils  appartiennent  actuellement  à 
M.  E.  Steghens. 

Cette  maison,  dont  l'origine  et  la  réputation  sont  tellement  anciennes,  nous 
offre  le  choix  le  plus  étendu  de  bijouterie  d'or  et  d'argent  de  tous  les  genres, 
depuis  les  bijoux  de  fantaisie  de  prix  très  modestes  jusqu'aux  parures  de  grande 
valeur.  Elle  est  également  fort  connue  pour  son  horlogerie  de  précision  et  pour 
l'orfèvrerie. 

L'orfèvrerie  est  l'un  des  métiers  qui  ont  été  le  plus  anciennement  organisés 
en  corporation.  Ses  statuts  de  1260  ne  sont  évidemment  qu'une  revision  d'autres 
plus  anciens.  En  août  1345,  Philippe  VI  leur  donna  des  armoiries  qui  étaient  r 
une  croix  d'or  dentelée  sur  champs  de  gueules,  accompagnée  de  deux  couronnes 
et  de  deux  coupes  d'or  à  la  bannière  de  France  en  chef.  Ce  corps  de  métier  jouis- 
sait de  toutes  les  prérogatives  des  six  corps  marchands  et  était  si  considéré  qu'il 
ne  manquait  jamais  d'être  désigné  pour  figurer  dans  les  entrées  solennelles  des 
rois,  reines  ou  légats. 

L'orfèvrerie  a  compté  de  nos  jours  des  artistes  de  premier  ordre. 

Les  objets  qui  nous  sont  présentés  dans  les  magasins  du  Nègre  sont  d'une 
exécution  parfaite  et  toujours  très  artistique  ;  ils  sont  vendus  dans  des  condi- 
tions fort  intéressantes. 

Le  boulevard  Bonne-Nouvelle,  qui  date  également  de  1676,  doit  son  nom 
à  la  proximité  de  l'église  Notre-Dame- de- Bonne-Nouvelle. 

Le  boulevard  Poissonnière  est  appelé  ainsi  à  cause  de  la  rue  du  même  nom. 
Au  numéro  2  était  situé  l'hôtel  du  fermier  général  Augeard.  Au  19,  une  maison 
qui  fut  connue  pendant  longtemps  sous  le  nom  de  maison  mystérieuse,  parce 
qu'elle  resta  hermétiquement  close  de  1870  à  1903.  Au  23,  ancien  hôtel  Mon- 
tholon,  joli  spécimen  d'architecture  Louis  XVI. 

Le  boulevard  Montmartre,  pendant  la  Révolution,  porta  quelque  temps  le 
nom  de  boulevard  Marat.  Au  numéro  7,  nous  voyons  le  théâtre  des  Variétés,, 
construit  en  1807,  ^^i  ^^t  toujours  un  des  théâtres  les  plus  essentiellement  pari- 
siens et  qui  eut  des  succès  très  fameux. 

On  le  construisit  pour  la  troupe  de  la  Montansier,  qui  devait  quitter  le  Palais- 
Royal,  et  voici  comment  le  père  Dupin,  un  célèbre  vaudevilliste,  parle  de  la  nou- 
velle installation  du  théâtre  :  «  Le  boulevard  Montmartre  !  Un  affreux  quartier 
pour  un  théâtre  !  C'était  presque  la  campagne,  il  n'y  avait  pas  une  seule  de  ces- 
grandes  maisons  que  vous  voyez  là.  Rien  que  des  petites  échoppes  à  un  seul 
étage,  des  espèces  de  méchantes  baraques  de  bois  et  les  deux  petits  panoramas 
du  sieur  Boulogne  (de  là  vient  le  nom  de  passage  des  Panoramas  formé  sur  l'em- 
placement de  l'hôtel  de  Montmorency- Luxembourg).  Pas  de  trottoir...  le  sol 
en  terre  battue  entre  deux  rangées  d'arbres...  Quelques  vieux  fiacres  et  cabriolets- 
passaient  de  temps  en  temps.  La  campagne,  enfin  c'était  la  campagne.  » 

Autrefois,  de  chaque  côté  des  boulevards,  s'étendaient  les  terrasses  de 
somptueux  hôtels  dont  l'immeuble  occupé  par  le  Cercle  de  l'Union  Artistique,. 


222  LA      VILLE      LUMIERE 

avenue  Gabriel,  peut  donner  une  idée.  C'étaient,  entre  autres,  les  hôtels  de 
Samuel  Bernard,  de  Crozat,  des  frères  Bondi. 

On  s'imagine  aisément  quel  pouvait  être  le  luxe  d'un  hôtel  qu'habitait  un 
Samuel  Bernard,  par  exemple,  dont  on  connaît  la  prodigieuse  fortune.  Ce  célèbre 
traitant,  né  en  1651,  mort  en  1739,  avait  amassé  dans  d'heureuses  spéculations 
financières  un  magot  de  plus  de  33  millions.  Cette  somme  équivalait  pour  l'époque 
à  environ  120  millions  d'aujourd'hui. 

Vers  la  hn  de  son  règne,  Louis  XI\',  dans  une  circonstance  critique,  humilia 
spn  orgueil  jusqu'à  caresser  la  vanité  de  ce  traitant  enrichi  auquel  il  emprunta 
de  l'argent.  Le  roi  fît  lui-même  les  honneurs  de  Marly  à  Samuel  Bernard  ;  le 
financier,  en  récompense  de  la  somme  qu'il  prêta  au  roi  de  France,  fut  anobli  et 
sa  famille  se  trouva  par  la  suite  alliée  aux  plus  grands  noms. 

Les  chroniqueurs  rapportent  un  détail  singulier  sur  Samuel  Bernard  : 
on  raconte  cpie,  jouet  d'une  superstition  singulière,  il  croyait  son  existence 
attachée  à  celle  d'une  jinule  noire  qu'il  faisait,  comme  bien  on  pense,  soigner 
avec  le  plus  grand  soin.  L'histoire  ne  dit  pas  si  la  poule  mourut  avant  le 
financier. 

Les  choses  les  plus  bizarres  ne  doivent  pas  nous  paraître  étranges  dans  le 
domaine  de  la  superstition  et  rien  n'est  plus  curieux  à  ce  sujet  que  de  consulter 
le  «  Dictionnaire  Infernal  »  où  nous  trouvons  des  aphorismes  de  ce  genre  :  «  Mal- 
heureux qui  chausse  le  pied  droit  le  premier  ».  «  Un  couteau  donné  coupe  l'amitié». 
«  Il  ne  faut  pas  mettre  les  couteaux  en  croix  ni  marcher  sur  des  fétus  croisés  »,  etc. 
On  ne  saurait  s'imaginer,  dit  Plutarque  dans  un  traité  moral  et  religieux,  toutes 
les  sottises  dont  la  superstition  est  capable  et  cela  n'est  point  surprenant  puis- 
qu'elle naît  de  l'ignorance.  Condillac  en  a  donné  une  fort  bonne  définition  en  disant 
qu'  «  elle  attribue  à  des  causes  surnaturelles  les  choses  dont  l'ignorance  ne  permet 
pas  de  se  rendre  raison   ». 

Au  21  du  boulevard  .Montmartre,-  la  «  campagne  »  de  jadis,  sur  cet 
emplacement  que  le  père  Dupuis  cjualitiait  autrefois  d'affreux  quartier  pour  im 
théâtre  et  qui  est  devenu  cependant  le  coin  le  plus  parisien  de  Paris,  nous 
visiterons  les  salons  de  coiffure  di-  Lesjiès,  qui  s'apprêtent  à  fêter  leur  cinquan- 
tième anniversaire. 

La  maison,  située  autrefois  sur  l'emplacement  des  immeubles  portant  actuel- 
lement les  numéros  21  et  23  du  boulevard  Montmartre,  avait  été  réunie  par  Per- 
rin,  successeur  de  Garcli\-.  aux  jardins  et  salons  de  jeu  de  Frascati,  de  Frascati 
dont  nous  avons  vu  la  vogue  éclatante  sous  le  Directoire.  Parmi  les  maisons  de 
jeu,  très  mal  famées  en  ce  temps-là,  Frascati  était  la  mieux  réputée.  Une  tenue 
élégante  y  était  de  rigueur.  C'était  en  outre  la  seule  maison  de  jeu  où  les  femmes 
eussent  conservé  le  droit  d'entrée,  et  il  est  inutile  de  dire  qu'elles  usaient  large- 
ment de  ce  privilège.  Les  salons  de  Frascati  étaient  ouverts  de[nii>  (piatre  heuns 
du  soir  jusqu'à  deux  heures  du  matin.  On  y  donnait  fréqurninient  des  bals  et 
des  soupers. 


Ile      ARRONDISSEMENT  223 

Sous  l'Empire,  l'immeuble  de  Frascati  passa  entre  les  mains  du  grand  veneur 
de  Napoléon,  j\I.  Duthillière,  qui  en  tira  un  parti  très  lucratif  en  le  louant  à  des 
entrepreneurs  de  banque.  Perrin  se  retira,  riche  de  16  millions,  et  ce  prodigieux 
bénéfice  donne  un  aperçu  des  affaires  qui  s'y  brassaient.  Bernard  succéda  à  Per- 
rin, puis  le  marquis  de  Chalabre,  puis  enfin  Boursault  et  Bénazet  le  père,  qui  tous 
deux  firent  fortune  à  Frascati. 

En  1837,  les  jeux  furent  définitivement  supprimés.  Les  jardins  et  le  pavillon 
Frascati  furent  démolis  et  remplacés  par  une  rangée  de  maisons  immenses  qui 
sextuplèrent  la  fortune  de  leur  propriétaire,  la  comtesse  d'Osmont,  née  Duthillière. 

Les  salons  de  coiffures  Lespès  sont  connus  non  seulement  de  tout  Paris,  mais 
aussi  de  la  France  entière,  et  c'est  là  que  de  nombreuses  personnalités  parisiennes 
vinrent  se  faire  raser  et  coiffer  par  30  garçons  coiffeurs,  qui  sont  de  véritables 
artistes  et  ont  été  choisis  parmi  les  plus  réputés  de  la  capitale. 

C'est  en  1859,  il  y  a  cinquante  ans  déjà,  que  Lespès  vint  remplacer  le  Figaro 
à  l'entresol  du  21  boulevard  Montmartre.  Que  de  célébrités  ont  défilé  dans  ces 
salons  :  Villemessant,  Aurélien  Scholl,  Albert  Millaud,  Alphonse  Daudet,  François 
Coppée,  Charles  Monselet,  Emile  Blavet,  Fernand  Xau  sont  venus  s'y  asseoir. 
Victor  Hugo  lui-même  venait  y  faire  couper  sa  chevelure  romantique.  Nous  don- 
nons à  titre  de  curiosité  la  reproduction  que  le  brillant  chroniqueur  Aurélien 
Scholl  consacra  à  Lespès  le  25  mars  1887  : 

«  Lespès  n'était  qu'un  bien  petit  garçon  quand  il  vint  s'installer  dans  la  cour 
de  la  maison  où  il  devait  faire  fortune.  Une  seule  pièce,  pas  trop  claire  ;  l'abon- 
nement pour  la  barbe  et  la  coiffure  était  de  six  francs  par  mois.  Villemessant, 
Noriac,  Paulze  d'Ivoi,  Auguste  Villemot  et  le  chroniqueur  ici  présent  furent  les 
premiers  clients  de  Lespès.  Après  quelques  années  d'exercice,  le  barbier  landais 
fit  son  coup  d'état.  De  la  cour  il  s'élança  sur  le  boulevard  ;  son  nom  s'étala  en 
lettres  d'or  sur  tous  les  balcons.  Il  fut  coiffeur  pour  les  Français,  hair-dresser  pour 
les  Anglais,  peluquero  pour  les  Espagnols.  Il  attira  les  étrangers  en  arborant  les 
drapeaux  de  toutes  les  nations,  et  entré  vivant  dans  l'immortalité,  il  a  pu  voir 
dans  plusieurs  grandes  villes  de  province  cette  annonce  flatteuse  pour  lui  :  «  Salon 
de  coiffure,  genre  Lespès,  de  Paris.  » 

Les  salons  de  Lespès  n'ont  guère  changé  ;  ils  ont  continué  à  être,  le  matin, 
le  véritable  rendez-vous  de  tout  Paris.  Le  monde  des  affaires  et  de  la  haute  fi- 
nance y  coudoie  le  monde  des  artistes,  des  poètes  et  des  journalistes.  Tous  viennent 
là  écouter  et  colporter  les  innombrables  potins  qui  se  font  à  Paris. 

Chacun  sait  que  c'est  chez  le  coiffeur  que  circulent  les  nouvelles  ;  les  Figaros 
sont  toujours  les  gens  les  mieux  renseignés,  et  ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  qu'ils 
ont  cette  réputation.  A  Athènes  comme  à  Rome,  les  boutiques  des  barbiers  étaient 
le  rendez-vous  de  toute  la  ville.  C'était  là  qu'on  apprenait  les  nouvelles  du  jour, 
qu'on  tournait  en  ridicule  les  puissants,  qu'on  mettait  en  circulation  toutes  les 
médisances  et  tous  les  caquetages.  Horace  dit  que  les  nouvelles  «  courent  les 
boutiques  des  barbiers  ».  Ceux-ci  sont  demeurés  les  hommes  les  plus  au  courant 


224 


LA     VILLE      LUMIERE 


Ile      ARRONDISSEMENT  225 

des  potins  et  des  anecdotes.  Ils  les  racontent  à  leurs  pratiques,  et  ils  acquièrent 
ainsi  une  certaine  faconde  qui  les  fait  bien  souvent  ressembler  à  l'immortel  Figaro 
de  Beaumarchais. 

Les  salons  de  Lespès,  où  des  photographies  flatteusement  dédicacées  perpé- 
tuent le  souvenir  des  plus  illustres  clients  de  la  maison,  ont  bien  conservé  les  tra- 
ditions d'antan,  et  l'on  peut  dire  que  pendant  un  demi-siècle  ils  virent  défiler 
toute  l'histoire  de  Paris. 

Aurélien  Scholl,  que  nous  citions  tout  à  l'heure,  disait  à  propos  du  boulevard 
Montmartre  que  la  génération  actuelle  ne  peut  se  faire  une  idée  de  ce  qu'était 
Paris  en  1867  :  «Comment  se  représenter  l'animation  des  boulevards, la  mêlée  des 
équipages  au  bord  du  lac,  le  mouvement,  la  vie,  la  fièvre,  le  luxe  qu'un  coup  de 
grisou  prussien  a  anéantis  à  Sedan?  Les  magasins  qu'on  ferme  aujourd'hui 
à  neuf  heures  restaient  ouverts  jusqu'à  minuit.  Le  café  Anglais,  la  Maison  Dorée 
flamboyaient  jusqu'à  l'aurore.  Tout  le  monde  avait  sa  voiture.  La  plus  petite 
figurante  du  Palais  Royal  ou  des  Variétés  faisait  son  persil  dans  un  coupé  au  mois. 
Paris  était  comme  un  vaste  tapis  vert  où  les  monceaux  d'or  et  de  billets  de  banque 
poussés  par  des  râteaux  invisibles  allaient  incessamment  de  l'un  à  l'autre.  La  for- 
tune publique  tournait  et  ronflait  comme  une  toupie  hollandaise.  S'il  y  avait 
quelque  part  des  plaintes  et  des  gémissements,  le  clairon,  le  tambour,  les  orchestres 
couvraient  toute  clameur  importune.  La  force  en  haut,  l'orgie  en  dessous.  Un  tour- 
billon sur  un  fond  de  boue.  » 

Au  rez-de-chaussée  de  l'immeuble  portant  le  numéro  21  du  boulevard 
Montmartre,  se  trouve  la  maison  Cadé,  cordonnerie  du  Royal  Gardénia. 

La  cordonnerie  comprend  la  fabrication  et  le  commerce  des  chaussures  de 
toutes  sortes.  Selon  Ménage,  ce  mot  viendrait  du  nom  de  la  ville  de  Cordoue  qui 
était  autrefois  renommée  à  juste  titre  dans  toute  l'Europe  pour  sa  fabrication 
de  cuirs  fins.  La  cordonnerie  française  est  celle  dont  les  produits  sont  les  plus 
recherchés  ;  ils  sont  expédiés  dans  toutes  les  parties  du  monde.  Il  est  des  maisons 
d'exportations  dont  le  chiffre  d'affaires  s'élève  à  plus  d'un  million.  Les  relations 
avec  l'Angleterre,  l'Amérique,  la  Russie  et  l'Orient  sont  très  actives.  Pour  ces 
divers  pays,  l'expédition  des  chaussures  de  femme  est  beaucoup  plus  importante 
que  celle  des  chaussures  d'homme,  et  la  presque  totalité  des  envois  sont  effectués 
avec  les  plus  beaux  produits  cousus  de  la  cordonnerie  française. 

C'est  dans  ce  dernier  article  que  la  cordonnerie  du  Royal  Gardénia  (qui  fut 
fondée  en  1893)  s'est  fait  une  spécialité  très  marquée.  Elle  fabrique  des  chaussures 
fines,  cousues  à  la  main,  qui  ont  ce  mérite  d'être  à  la  fois  les  plus  souples,  les  plus 
gracieuses  et  les  plus  solides.  Aussi  a-t-elle  vu  s'acci'oître  sans  cesse  sa  nombreuse 
clientèle. 

Si  nous  faisons  ici  un  rapide  historique  de  la  chaussure,  nous  verrons  que  les 
chaussures  des  anciens  pouvaient  se  diviser  en  deux  espèces  bien  distinctes  : 
celles  qui  couvraient  entièrement  le  pied  comme  nos  souliers  et  qui  s'appelaient 
calccus,   mullens,  pero,   phœcasium  ;  et  celles  qui  se  composaient   d'une  ou   de 

15 


,26 


LA      VILLE      LUMILRK 


Il"      ARRONDISSEMENT  227 

plusieurs  semelles  avec  des  bandelettes  qui  liaient  le  pied  nu  par-dessus.  On  les 
nommait  :  caliga,  solea,  crepida,  baxea,  sandalium.  Le  cothurne  était  une  chaus- 
sure faite  de  manière  à  pouvoir  servir  indifféremment  à  l'un  ou  à  l'autre  pied. 

La  forme  de  la  chaussure  n'a  pas  moins  varié  au  moven  âge  que  dans  l'anti- 
quité. Les  Gaulois  avaient  des  chaussures  dorées  par  dehors  et  ornées  de  courroies 
et  de  lanières  longues  de  trois  coudées.  Au  vu""  et  au  viii'"  siècle,  la  chaussure  avait 
en  France  la  forme  d'un  soulier  à  quartier  relevé  sur  les  talons  et  entièrement 
découvert  sur  le  dessus  du  pied.  Vers  la  fin  du  xiii"^  siècle,  apparurent  les  souliers 
dits  à  la  poulaine,  chaussure  qui  s'allongeait  en  pointe  d'une  façon  démesurée. 

Au  xv^  et  au  xvi^  siècle,  on  mit  à  la  mode,  à  côté  des  patins,  qui  étaient  des 
chaussures  de  cuir  à  semelles  de  bois  établies  sur  des  bases  très  élevées,  les  souliers 
à  bouffettes,  ornés  de  perles,  de  grains  d'or  et  de  touffes  de  rubans.  Les  femmes 
choisirent  pour  leur  usage  les  mules  qui  avaient  pour  avantage  de  faire  ressortir 
la  petitesse  du  pied.  Sous  Louis  XVL  les  boucles  remplacèrent  les  nœuds  de  ru- 
bans, puis,  sous  l'Empire,  les  femmes  adoptèrent  de  petits  souliers  en  maroquins 
ou  en  peau  de  chèvre  retenus  par  des  rubans  croisés.  Les  souliers  de  luxe  s'atta- 
chaient avec  de  larges  fibules  d'or,  de  vermeil  ou  d'argent,  parfois  même  enrichies 
de  diamant. 

Nous  trouverons  à  la  cordonnerie  du  Roval  Gardénia  les  plus  jolies  formes 
de  chaussures  exécutées  avec  le  plus  grand  soin  et  les  souliers  les  plus  élégants 
et  les  plus  gracieux. 

Le  boulevard  des  Italiens  n'était  autrefois,  tout  comme  le  boulevard  Mont- 
martre, qu'une  suite  de  merveilleux  hôtels  avec  terrasses  dont  les  plus  importants 
étaient  ceux  de  Choiseul  et  de  Richelieu. 

Dans  ce  dernier,  appelé  pavillon  du  Hanovre,  ainsi  cpie  nous  le  racontions 
tantôt,  s'installa  pendant  la  Révolution  le  Bal  des  Victimes.  Après  le  9  thermidor, 
la  frénésie  du  plaisir  avait  succédé  tout  à  coup  au  régime  de  la  Teri'eur.  Les  fêtes, 
les  spectacles,  les  bals  s'étaient  multipliés  de  tous  côtés.  Des  industriels,  profitant 
de  l'état  de  l'opinion,  imaginèrent  d'exploiter  la  pitié  publique  en  ouvrant  des 
bals  de  Victimes,  où  l'on  n'était  admis  qu'autant  qu'on  avait  eu  un  parent  mort 
sur  l'échafaud,  et  où  l'on  ne  pouvait  danser  que  si  l'on  avait  des  cheveux  à  la 
Victime,  c'est-à-dire  coupés  à  fleur  du  col  comme  les  condamnés  préparés  pour  la 
guillotine.  Les  femmes  se  drapaient  d'un  châle  rouge  pour  rappeler  la  chemise 
rouge  de  Charlotte  Corday.  Ces  travestissements  étaient  censés  symboliser  la 
glorification  des  victimes  et  la  flétrissure  des  bourreaux.  En  réalité,  ces  bals  de 
\'ictimes  n'étaient  que  des  tripots,  et  les  prétendues  victimes  n'étaient  que  des 
joueurs,  des  débauchés  et  des  filles.  \ 

Puis  Velloni  s'établit  au  Pavillon  du  Hanovre  et  fonda  ce  café  où  Tortoni,  qui 
lui  succéda,  obtint  une  si  grande  vogue. 

La  société  la  plus  brillante  de  Paris  se  retrouvait  en  ce  coin  du  boulevard  qui 
avait  été  surnommé  boulevard  de  Gand  et  qui  était  le  rovaume  de  la  mode.  Nous 
aurons  l'occasion  d'en  parler  plus  longuement  tout  à  l'heure. 


228 


LA     VILLE      LUMIERE 


Au  numéro  i  du  boulevard  des  Italiens,  se  trouve  le  café  Richelieu  qui  prit, 
ensuite  le  nom  de  café  Cardinal,  et  qui  s'annonce  par  un  buste  de  l'éminent  homme 
d'Etat  situé  à  l'angle  de  la  rue  Richelieu  et  du  boulevard  des  Italiens.  Ce  café, 
signalé  dans  l'almanach  du  Commerce  de  l'an  VI,  fut  fondé  par  Dangest. 

Nous  remarquons  au  numéro  3  le  célèbre  magasin  de  la  Petite  Jeannette,  qui 
fut  fondé  en  1760  sous  le  nom  de  Petite  Nanette,  par  Legrand  Lemor. 

C'est  à  côté  de  cet  immeuble  que  se  trouve  l'ancien  hôtel  de  l'abbé  Terray,  qui 

subsiste  avec  sa  façade  primitive.  Deux 
consoles  à  volutes  et  un  mascaron  sou- 
tiennent le  balcon  du  premier  étage,  au- 
dessus  de  la  porte  cochère.  Elle  était  fort 
somptueuse,  la  demeure  que  s'était  fait 
construire  le  cynique  abbé  Terray  qui  est 
resté  célèbre  par  les  haines  qu'il  s'attira 
de  la  part  du  peuple.  Il  fut  un  de  ceux 
qui  contribuèrent  le  plus  à  la  dégrada- 
tion de  la  monarchie.  Sa  servilité  auprès 
de  Mme  de  Pompadour  lui  avait  valu 
une  riche  abbaye,  et  des  spéculations  sur 
les  grains  avaient  accru  sa  fortune. 

Il  acheva  de  gagner  la  faveur  de 
Louis  XV en  coopérant  à  l'arrêt  du  conseil 
de  1764,  qui,  sous  prétexte  de  liberté 
d'exportation  des  grains,  affamait  la 
France  au  profit  des  agents  royaux  et 
des  agioteurs.  A  force  d'intrigues,  il  fut 
appelé  au  poste  de  contrôleur  général  des 
finances  par  la  protection  du  chancelier  Maupeou,  qui  lui  annonça  sa  nomination  en 
ces  termes  rapportés  par  M.  de  Montyon  :  «  L'abbé,  le  contrôle  général  est  vacant  : 
c'est  une  bonne  place  où  il  y  a  de  l'argent  à  gagner,  je  veux  te  la  faire  donner.  » 
L'abbé  Terray  avait  d'ailleurs  parfaitement  conscience  de  l'immoralité  de 
son  rôle.  Un  jour  que  l'archevêque  de  Narbonne  lui  représentait  que  ses  actions 
étaient  équivalentes  à  l'action  de  prendre  l'argcnit  dans  les  poches,  il  répliqua 
avec  calme  :  «  Où  donc  voulez-vous  que  je  le  prenne?  »  —  Un  matin,  l'on  s'aper- 
çut que  la  rue  Vide-Gousset  avait  changé  de  nom  :  l'inscription  avait  été  grattée 
et  on  lisait  à  la  place  :  rue  de  Terray.  Le  contrôleur  des  finances  apprit  la  chose 
en  riant  et  en  admirant  l'esprit  des  Parisiens.  Quand  on  lui  eut  dit  qu'ils  s'en 
amusaient  vivement  :  «  Eh  !  parbkni,  dit-il  gaieint'Ut,  (iii'on  les  laisse  rire  un  ins- 
tant, ils  le  payent  assez  cher.  » 

Les  mœurs  de  l'abbé  Terray  étaient  fort  corrnniin 
ses  nombreuses  maîtresses  et  leur  faisait  fairi'  le  trali 
emplois. 


LA     l'ETITE     JEANNETTE. 


S.  Il  se  dispensait  de  jxiyer 
lucratif  des  grâces  et  des 


Ile      ARRONDISSEMENT 


229 


L'hôtel  Terray  fut  occupé  de  1800  à  1885  par  l'hôtel  des  Etrangers,  puis  par 
l'hôtel  Choiseul  et  enfin  par  l'hôtel  de  Castille. 

Tous  ces  locataires  successifs  respectèrent  les  appartements  de  l'entresol  et 
du  premier  étage,  ornés  de  trumeaux  et  de  boiseries  qui  en  faisaient  le  plus 
galant  séjour.  Les  bureaux  du  journal  Le  Temps  sont  actuellement  installés 
dans  cet  immeuble. 


A    LA    PETITE    JfANETTE 
fj\ue  de  la  Loi  en  face  Frasç^ti  tJ\-  553. 


y.   ôccM 


oux^^^iacuX^^JcA^, 


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FAC-SIMILE    D  UNE    FACTURE    DE    LA    PETITE    JEANNETTE    DU     10    MESSIDOR    AN    II. 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


Ilf      ARRONDISSEMENT 


231 


La  Petite  Na)ictte  était  primitivement  un  magasin  de  nouveautés  très  célèbre 
à  l'époque. 

Louis  Housset  succéda  au  fondateur  de  cette  maison,  dont  l'enseigne  fut  par 
la  suite  transformée  en  Petite  Jeannette. 

La  Petite  Jeannette  est  dirigée  depuis  cinquante-huit  ans  par  le  propriétaire 
actuel,  M.  Allègre,  qui  a  son  fils  comme  collaborateur.  Le  magasin  de  nouveautés 
de  jadis  s'est  spécialisé  dans  la  fourniture  de  tous  les  articles  qui  concernent  exclu- 
sivement la  toilette  masculine. 

Tout  dernièrement  la  maison  vient 
de  faire  dans  ses  magasins  de  nouveaux 
agrandissements  et  de  s'adjoindre  un 
rayon  de  tailleur. 

Les  élégants  sont  assurés  de  trouver 
chez  les  chemisiers  tailleurs  Allègre  et  fils 
tout  le  raffinement  désirable. 

Par  une  visite  dans  les  célèbres  ma- 
gasins de  La  Petite  Jeannette,  dont  bien 
peu  de  maisons  peuvent  égaler  l'an- 
cienneté, ils  se  rendront  bien  vite  compte 
que  la  perfection  et  le  soin  avec  les- 
quels sont  exécutées  toutes  les  com- 
mandes leur  donneront  une  complète  et 
entière  satisfaction. 

Le  passage  des  Princes,  qui  fut  créé 
en  1860  sous  le  nom  du  banquier  Mirés, 
auquel  il  appartenait,  s'ouvre  au  numéro  5 
du  boulevard  des  Italiens  pour  aboutir 

au  97,  rue  Richelieu.  Sa  dénomination  actuelle  vient  d'un  ancien  hôtel  meublé, 
dit  Hôtel  des  Princes,  qui  occupait  jadis  cet  emplacement. 

Au  numéro  11  du  passage  des  Princes,  nous  voyons  la  fameuse  maison  Sommer, 
connue  pour  son  importante  fabrication  de  pipes.  Cette  maison  fut  fondée  en  1855 
par  M.  J.  Sommer  et  installée,  en  1860,  à  l'endroit  oi^i  elle  se  trouve  actuelle- 
ment. 

La  maison  Sommer  s'occupe  tout  spécialement  de  la  fabrication  des  articles 
en  écume  et  en  ambre  véritable. 

La  science  désigne  sous  le  nom  d'écume  plusieurs  substances,  soit  naturelles, 
soit  produites  par  l'industrie.  Aujourd'hui  on  a  par  extension  donné  ce  nom  à  une 
variété  spongieuse  de  magnésite  composée  de  magnésie  carbonatée  et  de  silice. 
C'est  avec  cette  matière,  préparée  d'une  certaine  façon,  qu'on  fabrique  les  pipes 
dites  d'écume  de  mer. 

Jusqu'en  1850,  la  pipe  d'écume  de  mer  que  l'on  vendait  en  France  était  un 
produit  exotique.  L'Autriche  avait  le  monopole  de  cette  fabrication,  uniforme 


LA    PETITE    JEANNETTE. 


232 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


d'ailleurs  dans  ses  produits,  consistant  en  un  fourneau  emmanclié  d'un  tu^-au 
de  bois  ou  de  conie,  avec  ou  sans  garniture  d'argent. 

C'est  alors  que  fut  fondée  à  Paris  une  première  fabrique  de  pipes  d'écume, 
immédiatement  suivie  de  plusieurs  autres  qui  prirent  bientôt  un  grand  dévelop- 
pement. 

Dès  lors  la  France  put  suffire  à  sa  consommation  intérieure,  et  son  exporta- 
tion prit  même  des  proportions  tout  à  fait  inattendues. 

«  La  fabrication  de  la  pipe  d'écume  de  mer  n'a  plus  guère  de  secrets  pour  les 
Parisiens,  dit  le  Larousse,  depuis  que  l'un  des  importateurs  de  cette  industrie. 


MAISON     SOMMIÎK     FKÈRES 


M.  Sommer,  a  installé  en  1860, dans  un  des  principaux  passages  de  Paris,  un  atelier 
où,  sous  les  yeux  du  public,  des  ouvriers  tourneurs  et  sculpteurs  se  li\r('nt  à  la  con- 
fection de  la  pipe  d'écume  et  de  la  pipe  de  bruyère.  » 

Dans  la  maison  Sommer,  la  fabrication  des  pipes  se  perfectionna  ra]nd(nunt 
et  devint  bientôt  presque  entièrement  artistique.  Des  modèles  nouveaux  furent 
créés  sans  cesse,  et  la  maison  prit  une  très  grande  extension. 

Les  déchets  assez  considérables  provenant  de  la  taille  de  l'écume  ne  s'em- 
ploient pas  en  France;  ils  sont  expédiés  en  Autriche,  oii,  par  un  jM'Océdé  parti- 
culier, on  les  convertit  en  pipes  de  qualité  inférieure  dites  en  fausse  écume. 


Ile      ARRONDISSEMENT 


233 


L'ambre  jaune  est  une  substance  dure  et  cassante,  demi-opaque  ou  presque 
transparente,  d'une  couleur  qui  varie  du  jaune  pâle  au  rouge-hyacinthe.  Les  poètes 
anciens  avaient  fait  à  l'ambre  une  réputation  merveilleuse  :  ils  le  supposaient  pro- 
duit par  les  larmes  des  sœurs  de  Phaéton.Les  déchets  d'ambre  servent  à  fabriquer 
les  vernis  employés  dans  la  carrosserie. 

La  maison  Sommer,  où  les  fumeurs  pourront  trouver  tous  les  articles  qu'ils 


MAISON    SOMMER    FRERES. 


désireront,  a  été  reprise,  en  1890,  par  les  fils  du  fondateur  sous  la  raison  sociale 
Sommer  frères. 

Au  numéro  16  du  passage,  nous  trouverons  l'Institut  d'Optique,  dirigé  par 
M.  G.  Avrillon. 

Cette  maison  fut  fondée  en  1842  et  fut  établie,  à  cette  époque,  près  du  Pont- 
Neuf  avant  d'être  installée  au  passage  des  Princes.  Elle  posséda,  pendant  long- 
temps, une  importante  succursale  à  Bayonne,  et  l'on  trouve  actuellement  aux 
bureaux  des  ports  de  Bayonne  et  de  Bordeaux  ainsi  qu'à  la  mairie  de  Biarritz 
des  instruments  d'optique  de  la  marque  Avrillon. 

L'Institut  d'Optique  possède  une  marque  spéciale,  déposée,  de  jumelles 
(Optique  scientifique) .  Ces  jumelles  ont  des  grossissements  aussi  considérables  que 
les  jumelles  prismatiques  et  possèdent  cet  avantage  de  coûter  beaucoup  moins  cher 


234 


'la    ville    lumière 


MAISON    AVRILLON. 


Ile      ARRONDISSEMENT  233 

Ces  jumelles,  ainsi  que  les  pince-nez  faits  sur  mesure,  sont  les  spécialités  de 
la  maison. 

Il  est  fort  difficile,  à  ce  propos,  de  savoir  à  quelle  époque  furent  inventées 
les  besicles.  Les  premiers  missionnaires  qui  visitèrent  la  Chine  y  trouvèrent 
déjà  très  répandu  l'usage  des  lunettes.  Les  verres  des  besicles  chinoises  étaient 
assez  mal  façonnés,  de  qualité  médiocre  et  démesurément  grands.  Enchâssés 
comme  les  nôtres  dans  des  montures  de  métal  ou  d'ivoire,  quelquefois  en  bois, 
ils  tenaient  aux  oreilles  au  moyen  de  cordons  de  soie.  En  Europe,  on  trouve  les 
lunettes  en  usage  pour  la  première  fois  en  1 150.  Il  est  à  remarquer  que,  dans  tous 
les  écrits  où  il  est  question  des  besicles,  on  ne  parle  que  des  verres  pour  pres- 
bytes. Il  semblerait  donc  qu'on  ne  soit  venu  que  plus  tard  au  secours  des  myopes, 
au  moyen  des  verres  divergents.  Il  est  vrai  pourtant  que  Pline  parle  d'émeraudes 
concaves  à  travers  lesquelles  Néron  regardait  les  combats  des  gladiateurs. 

L'on  était  loin  des  verres  perfectionnés  que  l'on  trouve  aujourd'hui  pour 
aider  les  vues  les  plus  différentes  et  des  pince-nez  que  l'Institut  d'Optique  adapte 
tout  spécialement  pour  les  traits  de  chaque  personne. 

La  maison  Avrillon,  où  les  consultations  sont  données  par  un  docteur  ocu- 
liste, peut  compter  au  nombre  de  ses  clients  la  reine-mère  d'Espagne,  le  défunt 
Grand-Duc  Alexis,  le  roi  du  Cambodge,  ainsi  que  de  nombreuses  personnalités 
politiques. 

Les  numéros  17  à  21  du  boulevard  des  Italiens  occupent  l'emplacement 
de  l'ancien  hôtel  de  Boufflers,  sur  lequel  fut  édifié  le  Crédit  Lyonnais. 

Au  numéro  29,  nous  voyons  la  célèbre  parfumerie  Violet,  qui  possède,  au  coin 
du  boulevard  et  de  la  rue  de  La  Michodière,  un  fort  beau  magasin  où  nous  vou- 
drions nous  ^arrêter  quelques  instants.  Nous  avons  déjà  vu,  tantôt,  que  l'usage 
des  parfums  est  aussi  vieux  que  le  monde.  Si  loin  que  nous  remontions  dans 
l'étude  des  mœurs  et  des  coutumes  des  anciens  peuples,  nous  voyons  les  pro- 
duits aromatiques  brûler  devant  tous  les  dieux  qu'a  su  créer  l'imagination 
liumaine.  Les  Égyptiens  les  utilisèrent  pour  l'embaumement  de  leurs  momies  ;, 
Moïse  prescrivit  avec  soin  ceux  qui  devaient  remplir  le  tabernacle  de  leurs  arômes  ; 
la  myrrhe  et  l'encens  figurèrent  parmi  les  présents  que  les  Mages  offrirent  au 
Messie.  Le  sentiment  qui  dominait  surtout  dans  l'emploi  des  parfums  à  ces 
époques  reculées  était  un  sentiment  de  vénération,  d'adoration.  Toutefois  cet 
usage  fut  certainement  dicté  par  des  considérations  hygiéniques,  et  certains 
auteurs  prétendent  que  le  seul  but  poursuivi  par  les  anciens,  en  brûlant  des  baumes 
et  des  résines  dans  leurs  temples,  était  de  combattre  les  émanations  désagréables 
produites  par  les  animaux  qu'on  immolait  dans  les  sacrifices. 

Plus  tard,  lors  du  développement  de  la  civilisation  en  Grèce,  puis  à  Rome, 
la  cosmétique  sortit  du  sanctuaire  et  commença  à  devenir  une  véritable  industrie. 
Des  temples,  elle  passa  dans  les  lieux  de  réunion,  dans  les  cirques  où  l'immense 
velarium.  qui  abritait  les  cent  mille  spectateurs  faisait  tomber  sur  eux  une  pluie 
parfumée  qui  combattait  les  acres  senteurs  de  l'arène  ;    puis  dans  les  palais  où 


236 


LA      VILLE      LUMIERE 


Ile      ARRONDISSEMENT 


237 


nous  avons  vu  que  les  pai-fums  furent  l'objet  d'une  prodigalité  inouïe;  puis  enfin 
dans  le  cabinet  de  toilette  des  femmes,  qui  s'entouraient  déjà  de  tous  les  raffine- 
ments du  luxe.  Les  écrivains  de  cette  époque  nous  ont  transmis  de  nombreuses 
formules  de  cosmétiques,  toutes  encore  plus  ou  moins  employées  aujourd'hui. 
Au  fur  et  à  me- 
sure que  la  civi- 
lisation se  déve- 
loppa, l'usage 
des  parfums  se 
répandit  davan- 
tage, passant 
de  la  classe  pri- 
vilégiée dans 
la  bourgeoisie, 
puis  dans  le 
peuple,  si  bien 
qu'aujourd'hui 
l'usage  de  la 
parfumerie  est 
non  plus  un 
luxe,  mais  un 
besoin. 

Aussi  la 
parfumerie  est- 
elle  devenue 
une  industrie 
très  importante 
et  très  prospère 
en  même  temps 
qu'une  indus- 
trie raisonnée, 
abandonnant 
les  sentiers  bat- 
tus de  la  rou- 
tine et  de  l'em- 
pirisme pour  s'appuyer  sur  les  découvertes  de  la  physiologie  animale  et  végétale, 
de  la  chimie  minérale  et  organique,  de  l'hygiène  et  de  la  thérapeutique. 

La  France  s'est,  depuis  longtemps, placée  à  la  tête  des  nations  où  cette  indus- 
trie s'est  le  plus  développée  et  transformée.  Elle  est  actuellement,  non  seulement 
pour  les  matières  premières,  mais  surtout  pour  les  produits  fabriqués,  le  plus  gros 
fournisseur  de  parfumerie  du  monde  entier.  Tributaires  autrefois  des  orientaux, 
nous  avons  su  les  rendre  tributaires  à  notre  tour  et,  par  la  culture, donner  à  nos 


MAISON    VIOLET. 


238  LA      VILLE      LUMIERP: 

fleurs  des  parfums  plus  suaves,  tels  que  ceux  des  orangers  de  Cirasse,  des  roses 
de  Provins,  des  violettes  de  Nice  par  exemple.  Si  l'Arabie  nous  fournit  encore  sa 
mvrrhe  et  ses  résines,  le  Tonkin  son  musc,  le  Japon  l'ambre  gris  et  la  kadsoura, 
les  Indes  le  santal,  le  benjoin,  le  vétiver,  le  patchouli,  tous  ces  parfums  nous 
arrivent  à  l'état  de  matières  premières.  La  parfumerie  parisienne  les  transforme 
€t  les  répand  dans  le  monde  entier. 

L'une  des  marques  les  plus  estimées  à  juste  titre  est  la  Reine  des  Abeilles, 
propriété  do  la  maison  \'iolet.  Cette  maison  est,  d'ailleurs,  du  petit  nombre  de 
celles  (pu  ont  \)\\  se  faire  avec  le  temps  une  réputation  assise,  sans  conteste  et 
qui  ont  su  la  maintenir  en  s'astreignant  à  ne  livrer  sur  le  marché  que  des  produits 
de  qualité  tout  à  fait  supérieure  et  d'une  remarquable  finesse.  Elle  se  montre 
très  sévère  dans  le  choix  de  ses  matières  premières  ;  toutes  les  combinaisons  sont 
étudiées  minutieusement,  toutes  les  manipulations  se  font  avec  la  plus  exquise 
propreté  et  le  plus  grand  soin,  comme  il  est  facile  de  s'en  convaincre  en 
parcourant  la  magnifique  usine  de  la  maison  Violet,  avenue  de  Paris,  à  Saint- 
Denis,  installée  de  façon  véritablement  grandiose.  Les  nombreux  ateliers 
sont  vastes  et  bien  éclairés;  tout  le  personnel  s'y  meut  à  l'aise  et  peut 
d'autant  mieux  apporter  tous  ses  soins  aux  délicates  manipulations  qui  lui 
sont  demandées.  Il  sera  fort  intéressant  pour  nous  de  \-isitrr  cette  usine  si 
nous  voulons  nous  rendre  compte  de  ce  qu'est  aujourd'hui  l'industrie  de 
la  [parfumerie,  f[ui,  soumise  comme  tentes  les  autres  à  la  redoutable  loi 
de  la  concurrence,  est  obligée  de  s'ingénier  à  livrer  aux  consommateurs  ses 
produits  dans  les  meilleures  conditions  possibles.  Nous  constaterons  (ju'à 
l'usine  Violet  toutes  les  économies  ont  été  faites  pour  diminuer  le  prix  de 
revient,  hormis  celles  qui  auraient  pour  résultat  de  dénaturer  la  valeur  des  pro- 
duits. 

Nous  ne  pouvons  énumérer  ici  toutes  les  spécialités  de  la  maison  ;  citons 
seulement  le  savon  Royal  de  Thridace,  savons  Veloutin(>,  parfum  Ambre  Royal. 
Bouquet  Farnèse,  Rosamine,  Brise  de  Violette,  Fastuosa,  etc.,  etc..  Les  crèmes 
Méalys  et  Tsarine,  les  poudres  de  riz  Tsarine,  Ambre  Royal,  Extra  \'iolette. 

Le  boulevard  des  Capucines  longeait  autrefois  le  jardin  du  couvent  dis 
Capucines,  ce  jardin  de  six  arpents,  aux  caves  contenant  vingt  à  trente  mille 
pièces.  Sur  ce  terrain  fut  construit,  pendant  la  Révolution,  un  local  où  se  faisait 
la  vérification  des  assignats.  Pendant  un  moment,  il  était  brûlé  chaque  jour  des 
luilhons  d'assignats  démonétisés  dans  la  coin-  de  ce  local.  Puis  ^  la  fumée  de  ces 
montagnes  de  papier  en  flammes  à  peine  dissipée,  disent  les  Goncourt,  des  jeux, 
des  spectacles  viennent  s'établir  sur  ce  sol  encore  chaud.  Du  pavillon  de  l'échi- 
quier, Robertson  y  amène  son  public  et  sa  magie.  Où  reposait  Mme  de  Pompa- 
(lour,  le  sorcier  donne  les  représentations  de  sa  fantasmagorie.  .Apparition  de 
spectres,  de  fantômes,  de  revenants,  évocation  du  nécromancien,  expériences 
sur  le  galvanisme,  rien  ne  manque  à  son  théâtre  macabre.  Et  la  grande  galerie 
<lu  couvent,  la  galerie  de  cent  soixante-sept  mètres  de  long,  où  les  tilles  de  la 


II' 


ARRONDISSEMENT 


239 


Passion,  jambes  nues,  traînaient  leurs  sandales,  qu'est-elle?  Le  musée  du  rire, 
le  panthéon  de  la  malice,  la  bibliothèque  des  pamphlets  du  crayon.  Des  carica- 
tures la  tapissent  du  haut  jusqu'en  bas.  A  côté  des  caricatures  étrangères  prenant 
la  grande  place,  les  caricatures  françaises  se  glissent  ;  toutes  les  choses  et  tous  les 
hommes,  la  révolution  et  la  contre-révolution,  et  Malo  et  Laharpe,  et  les  mœurs, 
et  les  crimes,  et  les  modes  sont  fouettés  plaisamment  en  cet  hôtel  de  l'épigramme. 
Et  Tout-Paris  vient  là  trouver  bien  ridicules  la  guillotine  et  les  frères-tueurs. 
Peuple  de  fous  et  de  héros,  disait  l'un  à  ce  public  s'égayant  sur  ses  maux,  riant 
à  jeun  de  la  caricature  de  ses  misères  : 

«  Peuple  de  fous  et  de  héros, 
Nation  toujours  séduisante, 
Hier  sous  la  main  des  bourreau.x, 
Aujourd'hui  maligne  et  plaisante  ! 
Tel   l'atelier  où   de    «  Terreur  » 
Vernet  remplissait  ses  peintures. 
Après  la  «  Tempête  »  et  l'horreur. 
Voit  naître  des  caricatures  !   » 


Au  9  du  boulevard  des  Capucines,  nous  remarquons  le  gracieux  et  coquet 
magasin  du  célèbre  éventailliste  Ernest  Kees.  Cette  maison  d'éventails  est  l'une 
des  plus  anciennes  de  Paris.  Elle  a  été  fondée,  en  1835,  par  Emest  Kees,  rue  de 
Crussol,     à    côté     du 
Cirque    d'Hiver.     On 
voit  que  ce    quartier 
est  un    peu    différent 
de  celui  011,    à  l'heure 
actuelle,     la     maison 
offre  à  l'attention  des 
passants  son  charmant 
étalage. 

En  1858,  la  mai- 
son Kees  fut  trans- 
férée rue  Neuve-des- 
Mathurins,  où  elle  de- 
meura jusqu'en  1870. 
C'est  à  cette  époque 
qu'elle    se    rapprocha 

du  centre  du  commerce  de  luxe  en  s'installant  au  numéro  28  de  la  rue  du 
Quatre-Septembre.  Par  suite  du  développement  de  ses  affaires,  Ernest  Kees,  en 
1894,  ouvrit  ce  joli  magasin  des  boulevards,  exécuté  dans  le  plus  pur  style 
Louis  XV,  et  qui  mériterait  plutôt  le  titre  de  salon  que  celui  de  magasin. 

Aujourd'hui  que  les  préoccupations  artistiques  ont  pris  une  telle  place  dans 
le  commerce  et  que  les  négociants  s'ingénient  en  recherches  de  toutes  sortes  pour 


.M.\ISON    KEES. 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


MAISUN      KUKS. 


Ile  .   ARRONDISSEMENT 


241 


MAISON    KEES. 


présenter,  de  façon  plus  séduisante, les  objets  qu'ils  offrent  au  public,  nous  considé- 
rons comme  fort  naturel  tout  ce  luxe  auquel  on  nous  a  habitués.  Mais  il  faut  se 
rappeler  que  l'éventailliste  Ernest  Kees  fut  l'un  des  premiers  qui  inaugurât 
dans  Paris  la  rénovation  des  magasins,  en  faisant  faire,  sur  les  boulevards,  cette 
délicieuse  petite  devanture  de  style. 

Admirons  chez  Ernest  Kees  tant  de  variétés  d'éventails  exquis.  Qu'il  soit  de 
vélin,  de  parchemin, 
de  canepin,  de  ba- 
tiste, de  taffetas,  de 
satin,  de  crêpe,  d( 
gaze  plus  ou  moins 
richement  et  artiste- 
ment  peinte,  brodée, 
enluminée,  enjolivée, 
que  ses  branches 
soient  de  bois,  de 
nacre  ou  d'ivoire, 
l'éventail  est  l'objet 
indispensable.  Ernest 
Kees  est  l'un  de  ceux 
qui,  en  rajeunissant 
industriellement  et  en 

variant  à  l'infini  ce  luxueux  bibelot  qui  avait  subi  un  déchu  passager,  con- 
tribua à  le  remettre  en  grande  vogue. 

La  maison  Ernest  Kees,  qui  combine  de  si  jolies  et  si  nouvelles  créations 
d'abat-jour  de  style,  article  dont  elle  s'est  fait  une  spécialité,  vient  de  s'adon- 
ner aussi,  depuis  quelque  temps,  à  toutes  les  parures  diverses  de  la  femme,  à 
tout  ce  qu'on  nomme,  en  un  mot,  les  frivolités.  Son  magasin  est  un  lieu  de  réu- 
nion de  la  cUentèle  la  plus  élégante,  et  il  est  bien  rare  que,  dans  l'exposition  des 
cadeaux  d'un  grand  mariage,  le  nom  de  Kees  ne  soit  pas  plusieurs  fois  répété. 

Le  boulevard  des  Capucines  traverse  la  place  de  l'Opéra  qui  a  été  formée 
en  1858  et  d'où  rayonnent  les  voies  les  plus  brillantes  de  Paris. 

L'ancienne  maison  Louis  Marquis,  actuellement  Louis  Marquis-Siraudin, 
installée  aujourd'hui  au  numéio  17  du  boulevard  des  Capucines,  dans  un 
superbe  et  tout  récent  immeuble,  a  été  fondée,  en  1806,  rue  Sainte-Anne  et 
cette  maison  fut  bien  vite  une  des  plus  célèbres  marques  de  Paris. 

Le  chocolat  pur  est  un  des  aliments  les  plus  salutaires  grâce  aux  principes 
aromatiques  qu'il  contient.  Longtemps,  on  attribua  au  chocolat  vanillé  cer- 
taines propriétés  thérapeutiques,  et  les  médecins  du  siècle  dernier  le  conseillèrent, 
paraît-il,  souvent  contre  la  mélancolie  et  l'hypocondrie.  Tous  les  gourmands 
l'apprécient  beaucoup,  mais  ils  ne  vont  pas  cependant  jusqu'à  lui  rendre  un 
véritable  culte  comme  on  fait  au  Nicaragua.  Les  habitants  de  ce  pays  avaient 

16 


242 


LA     VILLE     LUMIERE 


institué  un  culte  public  en  l'honneur  du  dieu  Chocolat,  divinité  bienfaisante  qui 
protégeait  le  cacaoyer  contre  les  ardeurs  du  soleil  ou  contre  le  dégât  des  pluies 
torrentielles.  Non  seulement  ils  brûlaient  devant  sa  statue  la  gomme  odorante 
du  copal,  mais  ils  supposaient  que  nulle  offrande  n'était  plus  agréable  à  ce  dieu 
que  la  multipHcation  d'incisions  sanglantes  qu'ils  se  faisaient  au  bout  de  la  langue. 
Ces  offrandes  devaient  les  gêner  considérablement  pour  savourer  les  produits 
de  leur  chère  divinité,  et  il  faut  avouer  qu'un  culte  moins  fer\'ent  aurait  été  plus 
logique. 

,        Il  nous  semble  que  ce  serait  honorer  beaucoup  mieux  cette  bizarre  divinité 

des  habitants  du  Nicaragua  que  de 
faire  une  visite  à  la  maison  Louis 
Marquis,  dont  le  successeur  fut 
M.  PaulSiraudin,  l'auteur  dramatique. 
Le  cas  n'est  pas  banal  d'un  auteur 
dramatique  devenant  confiseur,  et  il 
vaut  d'être  rapporté  ici. 

M.  Paul  Siraudin  naquit  à  Sancy 
vers  1814.  Il  commença  depuis  l'âge 
de  vingt  ans  à  écrire  pour  le  théâtre 
et  il  fit  iouer  un  nombre  considérable 
de  vaudevilles,  de  comédies,  de  paro- 
dies, de  revues,  de  livrets  d'opérettes, 
écrits  le  plus  souvent  en  collabora- 
tion. Parmi  ses  nombreux  collabora- 
teurs, nous  citerons  :  Delacour,  Clair- 
ville,  Choler,  Blum,  Saint- Yves, 
Bernard,  Moineaux,  le  père  de  notre 
joyeux  Courteline,  Grange,  Labiche, 
Banville,  etc.,  etc.  Siraudin  était  un 
homme  d'esprit  à  qui  lés  chroniqueurs 
des  petits  journaux  prêtèrent  une  foule 
de  bons  et  de  mauvais  mots.  Il  fit  preuve  d'entrain,  de  facilité,  d'une  verve 
amusante,  et  la  plupart  de  ses  pièces  furent  jouées,  avec  succès,  notamment  au 
Palais-Royal  et  aux  Variétés. 

Un  beau  jour,  c'était  en  1860,  Siraudin  déjeunait  dans  un  des  grands  res- 
taurants du  boulevard  en  compagnie  du  duc  de  Mornj',  de  Femand  de  ^lont- 
guyon  et  de  quelques  amis.  Le  déjeuner  était  fort  gai  ;  les  convives,  gens  sj)iri- 
tuels,  à  l'esprit  ironique  et  léger,  plaisantaient  les  événements  du  jour,  lorsque, 
sur  une  boutade  de  l'un  d'eux,  il  vint  à  Paul  Siraudin  l'idée  bizarre  d'acheter 
une  maison  de  confiserie.  A  peine  l'idée  fut-elle  exprimée  qu'elle  fut  de  suite 
mise  à  exécution  :  Siraudin  et  le  comte  de  Montguyon  s'associèrent  pour  fonder 
la  fameuse  maison  Siraudin. 


VUE  D  UN    SALON    DE    VENTE    DE  LA  MAISON 
LOUIS    MARQUIS-SIRAUDIN. 


Ile      ARRONDISSEMENT 


243 


244 


LA     VILLE     LUMIÈRE 


Cette  histoire  amusa  tout  Paris,  et  pour  le  premier  jour  de  ses  débuts  la  con- 
fiserie Siraudin  eut  comme  vendeuses  quelques-unes  des  plus  jolies  femmes  à  la 
mode.  Mais  ces  dames  étaient  des  vendeuses  de  fantaisie,  et  il  est  certain  que,  si 
elles  avaient  continué  leurs  offices  gracieux  à  la  confiserie,  la  maison  Siraudin 
n'aurait  pas  acquis  sa  prospérité  actuelle. 

Le  premier  soir,  en  effet,  il  ne  restait  plus  rien  de  la  recette,  et  les  deux 
associés  résolurent  de  prendre  un  directeur  sérieux,  M.  Reinhardt. 

Siraudin  n'en  continua  pas  moins  à  écrire  pour  le  théâtre.  Parmi  ses 
•ouvrages,  l'on  peut  citer  au  hasard:  Une  faction  de  nuit,  Un  voyage  en  Espagne, 


i.N  1  i:Kii:ri;    df.    i.a    m  > 


le  Tricorne  Enchanté,  en  collaboration  avec  Théoijhile  Gauthier,  Monsieur 
La/leur,  la  Nouvelle  Clarisse  Harlow,  la  Société  du  doigt  dans  l'œil,  le  Misanthrope 
et  l'Auvergnat,  avec  Labiche,  le  Courrier  de  Lyon,  avec  Moreau  et  Dclacom-.etcctc. 

La  maison  Louis  Marquis,  après  avoir  été  fondée  rue  Saintc-.\nnc,  hit 
transportée  place  de  l'Opéra,  après  avoir  été  fusionnée  avec  la  maison  Siraudin 
qui  était  au  17  de  la  rue  de  la  Paix,  à  l'angle  de  la  rue  Daunou,  puis  enfin  au 
17  boulevard  des  Capucines,  oià  elle  est  aujourd'hui  merveilleusement  installée. 

L'industrie  de  la  confiserie  occupe  un  rang  très  important  dans  les  pay> 
méridionaux  et  en  général  dans  tous  ceux  où  le  climat  est  tempéré.  En  France, 


II-^      ARRONDISSEMENT 


245 


ses  ventes  annuelles  produisent  un  total  de  plus  de  quarante  millions,  dont  les 
trois  quarts  environ  pour  la  bonbonnerie  et  l'autre  pour  la  sucrerie.  Après  Paris, 
qui  est  le  centre  de  cette  industrie  et  donne  l'impulsion  à  la  province,  viennent 
Verdun,  Lyon,  Bordeaux,  Nancy,  Orléans,  Rouen  et  Clennont-Ferrand. 

Continuons  à  suivre  le  boulevard  des  Capucines  du  côté  des  numéros  impairs. 

Au  27,  nous  nous  arrêterons,  amusés,  devant  l'étalage  du  Nain  Bleu. 

Le  Nain  Bleu  !  Il  n'est  pas  un  parisien  pour  lequel  ce  mot  n'évoque  de  naïfs 
souvenirs  d'enfance.  D'aucuns,  les  privilégiés  se  rappelleront  avec  un  sourire 
les  jouets  somptueu.x  qui,  aux  jours  de  fêtes,  leur  venaient  de  la  célèbre  maison 


AU    NAIN    BLEU. 


de  jeux.  D'autres  —  moins  favorisés  —  songeront  à  tous  les  désirs  qui  hantaient 
jadis  leurs  cervelles  d'enfants  lorsqu'ils  s'arrêtaient  éblouis  par  la  splendeur  de 
la  magique  devanture  dont  on  ne  pouvait  pai'venir  à  les  arracher. 

Qu'ils  sont  jolis  et  séduisants  ces  joujoux  de  luxe,  ces  poupées  aux  joues  roses 
et  aux  yeux  naïfs,  parées  comme  de  petites  châsses,  ces  pantins  disloqués,  ces  ani- 
maux et  tous  ces  jouets  divers  qui  donnent  tant  d'illusions  aux  enfants  !  Ne  sont- 
ils  pas,  eux  aussi,  des  marchands  d'illusions,  ces  marchands  de  beaux  joujoux  ? 

La  maison  du  Nain  Bleu  a  été  fondée  en  1836  et  depuis  ce  temps  a  toujours 
été  dirigée  par  la  même  famille.  Ce  n'était,  au  moment  de  sa  fondation,  qu'un 


246 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


tout  petit  magasin  de  mercerie  et  de  bimbeloterie  comme  tous  ceux  de  l'époque. 
On  l'avait  baptisé  le  Nain  Bleu  par  analogie  avec  le  fameux  jeu  du  Nain  Jaune, 
qui,  un  instant,  fut  en  si  grande  vogue.  Le  nom  était  heureux  et  cette  enseigne 
devait  devenir  célèbre. 

S'étant  agrandie  par  l'adjonction  d'un  magasin  voisin,  en  1855,  la  maison 
commença  à  se  spécialiser  dans  la  vente  et  la  fabrication  des  jouets  de  luxe.  Elle  prit 
bientôt  une  telle  extension  dans  ce  commerce  qu'elle  fut  obligée  à  trois  reprises 
différentes,  en  1862,  en  1879  et  en  1889,  d'opérer  de  considérables  agrandissements. 

La  maison  du  Nain  Bleu  est  devenue,  actuellement,  le  magasin  dans  lequel 
on  trouve  les  jouets  les  plus  beaux  et  les  plus  luxueux,  les  plus  jolis  jeux  de  salon 
et  les  jeux  de  jardin  les  plus  recherchés. 

L'on  sait  que  la  passion  de  l'enfant  pour  les  jouets  peut  servir  puissamment 


AU  NAIN   BLEU 


à  son  éducation.  A  l'époque  oîi  sa  raison  se  développe  et  s'exerce,  tout  ce  qui 
tombe  entre  ses  mains  devient  un  objet  d'études,  d'expériences,  presque  toujours 
inconscientes,  mais  qui  n'en  laissent  pas  moins  une  trace  profonde  dans  l'esprit. 
Au  35  du  boulevard  des  Capucines,  au  coin  de  la  rue  Daunou,  nous  remar- 
quons l'un  des  établissements  des  Bouillons  Boulant,  qui  resplendit  le  soir  d'une 
étincelante  lumière.  C'est  l'une  des  plus  vastes  et  des  plus  jolies  salles  de  restau- 
rant, fréquentée  par  une  clientèle  cosmopolite  et  choisie  qui  apprécie  la  table 


Ile      ARRONDISSEMENT 


247 


excellente  et  le  service  parfait  de  cet  établissement.  Le  restaurant  Boulant  pos- 
sède une  vue  unique  et  une  situation  privilégiée  sur  ce  boulevard,  qui  est  vérita- 
blement une  ville  dans  la  grande  ville. 

Un  charmant  écrivain,  Louis  Lurine,  peu  connu  parce  qu'il  est  mort  très 
jeune,  disait  qu'un  homme,  «  un  prince  pourrait  se  faire  volontiers  en  un  pareil 
lieu  le  prisonnier  de  lui-même  ;  c'est  là  une  vaste  et  admirable  hôtellerie,  dont 
les  splendides  ressources  doivent  suffire  à  tous  les  besoins,  à  tous  les  désirs,  à 


MAISON   BOULANT 


tous  les  caprices  :  des  cafés  et  des  restaurants,  des  bibliothèques,  des  bains 
somptueux,  des  vêtements  à  la  mode,  des  bijoux,  des  fleurs,  des  spectacles,  des 
jolies  femmes,  des  chevaux,  des  voitures,  tout  le  bien-être,  toutes  les  joies, 
toutes  les  délices  de  la  fantaisie  qui  sait  vivre  ». 

L'Hôtel  des  Capucines  qui  occupe  le  37  est  ime  maison  de  réputation  très 
ancienne  qui  date  de  1855. 

Admirablement  situé,  en  plein  centre  de  la  vie  parisienne,  cet  hôtel  est 
dirigé  par  Mme  Chabanette,  qui  sut  y  apporter  de  nombreuses  améliorations. 

Nous  n'y  rencontrerons  pas  le  luxe  éclatant  des  modernes  palaces,  mais  en 
revanche,  les  visiteurs  seront  assurés  d'y  trouver  tout  leur  confortable  et  toutes 
leurs  aises. 

C'est  la  bonne  maison  classique  à  laquelle  ses  mêmes  clients  restent  toujours 


248 


LA      \ILLE      LUMIERE 


IloTKt.  nf.S  CAPL'CINrS 


Ile      ARRONDISSEMENT 


249 


fidèles,  en  dépit  des  réclames  tapageuses.  L'Hôtel  des  Capucines  se  vante,  à  bon 
droit,  de  compter  au  nombre  de  ses  hôtes  jusqu'à  trois  générations  des  mêmes 
familles.  Et  ce  fait  seul  se  passe  de  commentaires. 

Les  bonnes  traditions  françaises  sont  respectées  dans  cet  hôtel,  où  l'on  peut 
goûter  à  la  meilleure  cuisine.  Et  cela  ne  laisse  pas  sans  doute  que  d'être  un  grand 
attrait  pour  tout  le  monde  ;  car,  si  tous  les  peuples  n'ont  pas  possédé  au  même 
degré  l'art  d'accommoder  les  mets,  de  façon  à  triompher  des  inconstances  du 
goût,  on  peut  affirmer,  en  tout  cas,  que  tous  ont  poursuivi,  plus  ou  moins  victo- 
rieusement, le  problème  de  transformer  la  satisfaction  d'un  besoin  naturel  en  un 
plaisir  raffiné.  En  France,  la  cuisine  fut  toujours  élevée  à  la  hauteur  d'un  art  ; 
elle  a  eu  ses  disciples  et  ses  poètes.  L'ère  de  la  grande  cuisine  fut  inaugurée  en 
France  sous  Louis  XIV  qui  fut,  comme  on  le  sait,  un  insatiable  mangeur.  Les 
fourneaux  eurent  leurs  grands  hommes  aussi  bien  que  les  lettres  ;  Vatel,  si  suscep- 
tible sur  le  point  d'honneur,  a  laissé  un  nom  illustre,  et  le  marquis  de  Bécha- 
meil  s'est  immortalisé  par  sa  recette  de  moi-ue  à  la  crème. 

Au  xv!!!"  siècle  l'invention  des  petits  soupers  fit  faire  encore  de  nouveaux 
progrès  à  l'art  culinaire.  Peu  s'en  fallut  que  les  cuisiniers  ne  prissent  le  titre 
d'artistes  en  cuisine.  Princes  et  cardinaux  pouvaient  s'enlever  leurs  maîtresses, 
duchesses  et  marquises  leurs  amants,  mais  s'enlever  un  cuisinier  était  un  tour 
affreux  que  l'on  ne  se  pardonnait  point  à  la  Cour  ni  ailleurs.  L'Hôtel  des  Capuci- 
nes, ayant  toute  sa  façade  sur  le  boulevard,  possède  une  vue  extrêmement  gaie. 


HOTEL  DES  CAPUCINES.  SALON  DE  LECIURE. 


250 


LA     VILLE      LUMIERE 


Au  41  se  trouve  la  maison  des  chemisiers  Guy-Egloiï.  Cette  maison  fut 
fondée    par    M.    Guy,    rue    Richelieu,    en    1848. 

Quelques  années  plus  tard,  en  1860,  lorsque  l'immeuble  actuel  fut  construit 
sur    l'emplacement  de   l'ancien    Ministère   des   Affaires  Etrangères,   M.   Egloff, 


MAISON   GUY-EGLOFF". 


succédant  à  M.  Guy,  transféra  le  magasin  boulevard  des  Capucines,  oii  nous 
le  trouvons  aujourd'hui. 

C'est  M.  CoUin  qui,  depuis  1892,  est  à  la  tête  de  cette  maison, qu'il  dirige  avec 
une  très  grande  compétence. 

La  maison  de  chemiserie  Guy-Egloff  a  absorbé  les  maisons  bien  connues  do 
Chevillot  frères  et  H.  May. 

M.  Collin  partage  avec  deux  ou  trois  nuirons  le  {iri\ilègc  d'être  le  fournis- 
seur de  la  clientèle  la  plus  aristocratique  et  la  plus  élégante  de  Paris. 

Et  l'élégance  bien  comprise,  qualité  si  rare,  n'est  pas,  ainsi  que  le  dit  Mar- 
tial dans  une  de  ses  épigrammes  :  la  science  des  basalelles  ;  c'est  une  .science  très 
nécessaire  et  nous  dirons  même  indispensable  dans  le  monde,  où  elle  est  bien  loin 
d'être  aussi  répandue  qu'on  pourrait  le  supposer  à  jiremière  vue. 

La  beauté  charme  moins  peut-être  que  l'élégance  pari '.te  et,  pour  tous 
les  vrais  connaisseurs,  celle-ci  offre  sans  doute  plus  de  séductions  et 
d'attirance. 


ir      ARRONDISSEMENT 


251 


MAISON    GUV-EGLOFF. 


La  maison  Guy-Egloff  offre  à  ses  clients  tous  les  l'affinenients  d'élégance 
qu'ils  sont  en  droit  de  lui  demander. 

Au  43  du  boulevard  des  Capucines,  sur  cet  emplacement  où  était  jadis, 
disions-nous,  le  Ministère  de  l'Intérieur,  se  trouve  aujoiu'd'hui  la  maison 
Joseph  Paquin,  BerthoUe  et  Cie. 

Cet  emplacement  est  historique.  En  1848,  la  nouvelle  du  changement  de 
ministère  qui  avait  provoqué  à  la  Chambre  l'irritation  et  le  découragement  des 
conservateurs,  lit  éclater  chez  une  grande  partie  de  la  population  une  joie  immo- 
dérée. Une  foule  immense  de  promeneurs  et  une  illumination  spontanée  donnèrent 
à  toute  la  ville  un  air  de  fête.  Des  troupes  nombreuses  d'ouvriers  et  de  gardes 
nationaux  fraternellement  mêlés  passaient  en  chantant  la  Marseillaise.  Vers 
neuf  heures  et  demie,  une  colonne  plus  nombreuse  que  les  précédentes  parut 
sur  le  boulevard  en  se  dirigeant  comme  les  autres  vers  la  Madeleine,  vraisembla- 
blement pour  aller  saluer  Odilon  Barrot  qui  demeurait  de  ce  côté.  A  la  hauteur 
du  Ministère  de  l'Intérieur,  cette  colonne  rencontra  un  détachement  du 
14^  de  ligne  commandé  par  le    lieutenant-colonel    Courant    et    le  commandant 


252 


LA      VILLE      LUMIERE 


de  Bretonne  qui  tirent  former  leur  troupe  en  carré  dans  la  crainte  peut-être  d'un 
désarmement.  Le  boulevard  étant  ainsi  barré,  la  colonne  populaire,  au  cri  de  : 
Vive  la  ligne!  engage  des  pourparlers  pour  obtenir  le  passage.  Le  commandant 
s'y  refuse  et,  peu  confiant  dans  la  fraternisation  populaire,  ordonne  à  ses  soldats, 
serrés  de  très  près,  de  croiser  la  baïonnette.  C'est  pendant  que  ce  mouvement 
s'exécute  qu'un  coup  de  feu  éclate  et  atteint  un  soldat.  C'est  ce  coup  de  feu  qui 
déchaîna  la  Révolution.  Sans  sommations,  sans  roulements  de  tambour,  sans 
même  qu'on  eût  entendu  aucun  commandement,  les  fusils  s'abaissèrent  et  de 
longs  feux  de  file  retentirent.  Un  cri  terrible  éclata  dans  la  nuit,  et,  quand  la  fumée 


MAISON    J.    PAQUIN,    liEKTHOLLE    ET    C"'. 

se  fut  dissipée,  les  soldats  consternés  purent  apercevoir  leur  œuvre  :  une  cen- 
taine de  victimes  étendues  sur  le  pavé,  des  ruisseaux  de  sang,  une  foule  éperdue 
fuyant  de  tous  côtés.  Ils  avaient  tiré  sur  un  peuple  désarmé,  enthousiaste  et 
sympathique,  des  promeneurs,  des  femmes,  des  vieillards  et  des  enfants.  La 
scène  alors  changea  d'aspect.  L'horreur  et  l'indignation  se  répandirent  dans 
Paris  comme  une  traînée  de  poudre.  Un  cri  s'éleva  :  On  massacre  le  peuple  désar- 
mé I  Les  illuminations  s'éteignirent  et  dans  les  rues  sombres  et  tragiques,  des 
\oix  firent  éclater  la  clameur  qui  fait  pâlir  les  rois  :  Aux  armes  ! 

De  nombreuses  versions  ont  circulé  relativement  à  ce  coup  de  feu,  qui  déter- 
mina une  catastrophe  et  la  chute  d'une  dynastie.  Aussitôt  après  l'épouvantable 
fusillade,  le  lieutenant-colonel  au  désespoir  envoya  en  avant  un  officier,  M.  Bail- 
Ict,  pour  expliquer  cette  décharge  comme  un  funeste  malentendu.  L'officier  entra 
au  café  Tortoni,  où  s'étaient  réfugiées  beaucoup  de  personnes  et,  d'après  son 
récit,  le  commandant  aurait  seulement  donné  l'ordre  de  croiser  la  baïonnette  ; 
un  fusil  armé  serait  accidentellement  parti,  et  les  soldats  croyant  qu'on  avait 
commandé  le  feu  auraient  alors  tiré.  Suivant  une  autre  version,  un  coup  de  pis- 
tolet aurait  été  tiré  parunlionunc  de  la  colonne  populaire  et  aurait  ainsi  provoqué 


Ile      ARRONDISSEMENT 


253 


254 


LA     VILLE     LUMIERE 


la  fusillade.  Des  écrivains  de  parti  et  des  pamphlétaires  accusèrent  Charles 
Lagrange,  chef  de  l'insurrection  lyonnaise,  d'avoir  tiré  ce  coup  de  feu  dans  le  but 
de  provoquer  des  représailles.  Il  a  été  prouvé  qu'il  n'en  était  rien.  D'autres  his- 
toriens ont  présumé  que  ce  coup  de  feu  avait  pu  n'être  que  l'effet  d'une  mala- 
dresse ou  d'un  hasard  funeste. 

Après  nous  être  attardés  quelques  instants  à  l'histoire  de  ce  coup  de  feu 
mémorable,  nous  visiterons  la  merveilleuse  installation  de  la  maison  Joseph 
Paquin,  Bertholle  et  Cie.  Cette  maison,  qui  vient  de  faire  des  agrandissements 


considérables,  occupe  actuellement  tout  l'immeuble  qui  fait  le  coin  du  boule- 
vard et  de  la  rue  des  Capucines,  où  se  trouvaient  jadis  les  magasins  de  Boudet. 
Elle  a  pris  en  quelque  temps  un  développement  immense  et,  devant  l'impor- 
tance de  son  mouvement  d'affaires,  elle  a- l'intention  d'opérer  de  nouveaux  agran- 
dissements et  de  s'adjoindre  l'année  prochaine  tout  l'immeuble  occupé  par 
l'établissement  Tourtel. 

Au  rez-de-chaussée,  nous  verrons  tous  les  articles  de  fantaisie,  cannes, 
ombrelles,  ganterie,  cravates  aux  teintes  rares,  etc.,  etc.  Puis  un  superbe  escaher, 
admirablement  décoré,  nous  conduit  à  l'entresol,  où  nous  trouverons,  à  côté  du 
rayon  de  chemiserie  et  de  lingerie  fine  pour  hommes,  le  rayon  des  délicieux  cha- 
peaux de  dames  dont  s'occupe  tout  spécialement  M.  Bertholle  et  pour  leciucl 
il  a  su  réaliser  des  merveilles  qu'apprécieront  bien  toutes  les  Parisiennes. 

Montons  à  présent  au  premier  étage,  où  M.  Joseph  Paquin  nous  montrera 
ses  costumes  tailleurs  aux  lignes  impeccables  et  pures,  exécutés  avec  des  tissus 
nouveaux  et  somptueux  qui  ont  une  variété  et  une  délicatesse  de  coloris  absolu- 
ment uniques. 

Le  costume  tailleur  évolue  depuis  quelque  temps  ;  il  s'agrémente  de  bro- 
deries et  de  passementeries  déhcates  qui  le  rendent  moins  sévère,  plus  seyant  et 


Ile     ARRONDISSEMENT  255 

plus  doux.  M.  Joseph  Paquin  a  créé,  en  ce  genre,  des  modèles  exquis  dont  les 
femmes  seront  charmées.  Il  nous  montre  également  de  somptueux  manteaux 
du  soir,  des  fourrures  précieuses,  des  vêtements  très  élégants  pour  l'automobile, 
la  chasse  et  tous  les  différents  sports. 

Cependant  la  caractéristique  de  la  maison  Joseph  Paquin,  BerthoUe  et  Cie, 
ne  réside  pas  seulement  dans  le  cachet  si  spécial  de  ses  costumes  pour  dames, 
dans  la  richesse  de  ses  tissus  et  dans  la  fashion  de  ses  chapeaux,  elle  est  encore 
dans  la  perfection  apportée  dans  tous  les  différents  costumes  d'homme.  La  mai- 
son s'est  adjoint,  pour  ce  rayon,  des  ouvriers  tailleurs  et  des  coupeurs  réputés  qui 
sont  les  maîtres  du  genre. 

Signalons  aussi  le  chapeau  de  soie,  le  huit-reflets,  lancé  par  la  maison  sous  le 
spirituel  surnom  de  Louis  d'Or. 

En  un  mot  et  pour  nous  résumer,  il  est  incontestable  que  MM.  Joseph  Paquin 
et  BerthoUe  viennent  de  fonder  à  Paris  la  maison  qui  n'existait  pas  encore,  la 
maison  où  chacun  peut  satisfaire  tous  les  désirs  et  toutes  les  exigences  de  la  mode. 
Sans  prétention  et  sans  heurt,  avec  un  goût  très  raffiné,  ils  ont,  pour  l'homme 
comme  pour  la  femme,  réuni  dans  un  décor  somptueu.x  tous  les  éléments  indis- 
pensables de  ce  qui  constitue  l'élégance. 

Dans  les  sous-sols  des  magasins  sont  installés  les  accessoires  sportifs  et  les 
jeux  de  toutes  sortes. 

La  maison  Paquin  et  BerthoUe  est  une  nouvelle  parure  ajoutée  à  cette  mer- 
veilleuse et  unique  promenade  des  boulevards. 

L'origine  des  boulevards  remonte  à  l'établissement  des  fossés  creusés  au- 
tour de  Paris  en  1536  dans  le  but  de  repousser  les  attaques  des  Anglais  qui 
ravageaient  la  Picardie  et  menaçaient  la  capitale.  Les  premiers  arbres  y  furent 
plantés  en  1668  ;  mais  qu'il  y  a  loin  de  la  ceinture  entourant  ce  fossé  au  boule- 
vard où  tout  Paris  a  passé,  à  la  promenade  merveilleuse  et  absolument  unique 
au  monde  où  l'univers  entier  se  donne  rendez-vous. 

Ce  ne  fut  que  vers  le  milieu  du  xviii^  siècle  que  les  boulevards  prirent  la 
physionomie  d'une  promenade  publique.  Ils  ne  furent  d'abord  fréquentés  que  par 
quelques  passants,  qui  trouvaient  ce  chemin  plus  agréable  que  celui  des  voies 
étroites.  Bientôt  on  prit  l'habitude  d'y  venir  ;  les  oisifs,  channés  d'éviter  l'encom- 
brement des  rues,  s'y  rendirent  assidûment,  et  le  commerce  à  son  tour  suivit 
la  foule  et  chercha  à  la  retenir  en  ouvrant,  çà  et  là,  des  établissements  publics  et 
des  boutiques  qui  devaient  se  transformer,  peu  à  peu,  en  ces  magasins  actuels 
tout  étincelants  de  lumière,  dont  nous  venons  de  voir  le  luxe  et  la  richesse. 

Les  boulevards  de  Paris  peuvent  être  considérés  comme  la  promenade  et  le 
rendez-vous  du  monde  entier.  «  Pour  un  étranger  qui  marche  au  hasard,  à  bâtons 
rompus,  sans  amis  et  sans  guide,  les  boulevards  ressemblent  à  un  miroir  immense 
qui  tournoie  à  la  lumière  ;  c'est  une  gerbe  de  feu  éblouissante  qu'il  faut  s'habituer 
à  contempler  en  face,  à  la  manière  des  aiglons  quand  ils  regardent  le  soleil.  » 


j-v^'arrondissement    du    Temple    se 


compose    des    quartiers    suivants  : 
Arts  et  Métiers,  Enfants-Rouges,  Archives  et  Sainte- Avoye. 

Nous  commencerons  notre  promenade  par  la  partie  du  boulevard 
Sébastopol  comprise  entre  la  rue  Rambuteau  et  les  grands  boulevards.  Cette 
partie  dépend  à  la  fois  des  IP  et  III<^  arrondissements. 

L'ouverture  de  ce  boulevard  a  fait  disparaître  un  grand  nombre  de  petites 


.\RTS     KT     MÉTIURS. 


rues,  notamment  les  mes  de  la  Joaillerie,  des  Trois-Maures,  de  Marivmix,  du 
Pelit  Marivaux,  du  Ponceau,  le  passage  de  la  Longue-Allée  et  l'impasse  do  la 
Heaumcrie.  Il  fut  d'abord  nommé  boulevard  du  Centre,  puis  Sébastopol, en  sou- 
venir de  la  prise  de  cette  ville.  Dans  la  partie  qui  nous  occupe,  se  trouve  le 
square  des  Arts  et  Métiers,  où  nous  remarquons  une  colonne  dite  de  la  Victoire, 
élevée  m  l'honneur  des  armées  de  Crimée. 


Ille     ARRONDISSEMENT  257 

Le  Théâtre  de  la  Gaîté,  qui  fut  construit  en  1S62,  squaio  des  Arts  et  Métiers, 
était  situé  jadis  boulevard  du  Temple.  Il  s'appela  d'abord  du  nom  de  son  fonda- 
teur, le  Spectacle  de  Nicolet  ;  puis,  grâce  à  l'entremise  toute-puissante  de  la 
Dubarry,  Théâtre  des  Grands  Danseurs  dtt  Roi.  C'est  dans  la  seconde  phase  de  son 
existence,  sous  la  direction  de  Ribié,  successeur  de  Nicolet,  que,  après  s'être  im 
instant  appelé  Théâtre  d'Émulation,  il  prit  le  nom  de  Théâtre  de  la  Gaîté. 

En  face,  se  trouve  le  Conservatoire  des  Arts  et  Métiers,  dont  voici  l'origine  : 

Vaucanson,  célèbre  mécanicien  français,  avait  compris  toute  l'utilité  dont 
pouvait  être  la  vue  de  nombreuses  machines  pour  l'enseignement  de  la  mécanique 
et  pour  le  perfectionnement  des  procédés  de  l'industrie.  Dès  1775,11  avait  formé, 
à  l'hôtel  de  Mortagne,  rue  de  Charonne,  la  première  collection  publique  de 
machines,  instruments  et  outils.  En  mourant,  il  légua  cette  collection  au  Gouver- 
nement, qui  acheta  l'hôtel  de  Mortagne  et  nomma  Vandermonde  conservateur  de 
ce  premier  musée  industriel  qui  alla  en  grandissant  peu  à  peu.  Pendant  la  Révolu- 
tion, on  trouva  dans  les  châteaux,  les  couvents,  une  foule  d'objets  précieux  qu'une 
commission  temporaire  des  arts  nommée  par  la  Convention  fit  placer  à  l'hôtel 
d'Aiguillon,  rue  de  l'Université.  Puis  la  Convention  rendit  un  décret  ordonnant 
qu'il  serait  formé  à  Paris  le  Conservatoire  des  Arts  et  Métiers.  Mais  ce  ne  fut  qu'en 
l'an  VI  que  le  Conseil  des  Cinq-Cents  décida  que  ce  Conservatoire  serait  installé 
dans  les  bâtiments  de  l'ancien  prieuré  de  Saint-Martin-des-Champs,  alors  occupé 
par  une  manufacture  d'armes. 

Dès  le  vi^  siècle,  il  existait  à  proximité  des  portes  de  Paris  une  abbaye  dédiée 
à  Saint  Martin,  qui  fut  au  ix^  siècle  détruite  par  les  Normands.  Le  roi  Henri  P""  la 
fit  réédifier,  et  en  1079  ^^  ^oi  Phihppe  donna  à  cet  ordre  de  rehgieux  le  monastère 
de  Saint-Martin,  qu'on  appelait  «  des  Champs  »  à  cause  de  sa  situation  en  dehors 
de  la  ville. 

Le  prieuré  de  Saint-j\Iartin-des-Champs  a  conservé  son  importance  jusqu'à 
la  Révolution.  L'enceinte  formée  de  solides  murailles  était  déf&ndue  par  des  tours 
dont  l'une  subsiste  encore  dans  l'une  des  maisons  de  la  rue  du  Vertbois.  Le  prieuré 
occupait  à  peu  près  l'espace  compris  entre  les  rues  Réaumur,  Turbigo,  Volta, 
Vaucanson,  du  Vertbois  et  Saint-Martin.  Il  jouissait  du  droit  de  justice  et  avait 
par  conséquent  bailli,  prison  et  champ  clos.  La  prison  située  d'abord  rue  Saint- 
Martin  fut  détruite  en  1712  et  reconstruite  à  l'angle  de  la  rue  du  Vertbois.  Le 
champ  clos  était  rue  Saint-lMartin;  il  servait  aussi  de  marché,  et  c'est  là  qu'eut 
lieu  en  1326  le  dernier  duel  judiciaire  entre  Jean  de  Carrouges  et  Jacques  Legris, 
que  la  dame  de  Carrouges  accusait  de  l'avoir  violentée.  Legris,  vaincu,  fut  mis  à 
mort  par  Carrouges,  bien  qu'il  protestât  de  son  innocence,  qui  fut  reconnue 
quelques  années  après. 

De  tous  les  anciens  monastères  de  Paris,  Saint-Martin  est  le  seul  dont  les 
constructions  subsistent  encore  presque  intégralement.  Plusieurs  rues  ont  été 
ouvertes  aux  dépens  de  ses  jardins. 

La  partie  de  la  rue  Réaumur  qui  longe   l'éghsc  et  qui  s'appelait  naguère 

17 


258  LA      VILLE      LUMIÈRE 

rue  Royale-Saint-]\Iartin,  était  une  cour  du  prieuré.  La  vieille  tour  constitue 
certainement  un  des  plus  curieux  monuments  de  l'ancien  Paris. 

h' Ecole  Centrale  est  située  rue  ^lontgolfîer,  tout  à  côté  du  Conservatoire  des 
Arts  et  Métiers.  Elle  fut  construite  de  1878  à  1885.  Lors  de  sa  fondation  en  1829, 
elle  avait  été  installée  dans  l'hôtel  de  Juigné,  rue  Thorigny. 

L'église  Saint-Nicolas-des-Champs,  située  rue  Réaumur,  était  originairement 
une  chapelle  datant  du  xii^  siècle,  bâtie  pour  les  gens  de  service  du  prieuré  Saint- 
Martin  et  pour  les  habitants  qui  étaient  venus  s'installer  dans  le  voisinage. 

Le  portail  méridional  est  ime  œuvre  élégante  du  style  Renaissance;  mais 
l'architecture  intérieure  a  été  gravement  altérée  par  les  réparations  successives. 

En  1797,  Saint-Nicolas  devint  un  temple  des  Théophilanthropes,  dédié  à 
«  l'Hymen  ». 

Derrière  l'église  Saint-Nicolas-des-Champs  passe  la  rue  Turbigo,  qui  com- 
mence rue  Montorgueil  pour  finir  rue  du  Temple.  Elle  doit  son  nom  à  la  \ictoirc 
de  Turbigo  remportée  sur  les  Autrichiens  en  1859. 

Au  39  se  trouvait  l'ancienne  auberge  du  Chariot  d'Or,  fondée  au  xiv^  siècle 
et  remplacée  aujourd'hui  par  un  hôtel. 

'A  peu  près  sur  l'emplacement  des  maisons  portant  les  numéros  60  à  80,  se 
trouvait  l'hôtel  de  l'Hospital,  qui,  pendant  le  Directoire,  avait  été  transformé  en 
bal  public  :  le  Bal  ou  Jardin  de  Paphos. 

Ce  bal,  fondé  en  1797,  avait  été  ainsi  nommé  en  l'honneur  de  Paphos,  l'ancienne 
ville  de  l'île  de  Chypre  si  fameuse  dans  l'antiquité,  qui  avait  été  exclusivement 
consacrée  au  culte  de  Vénus.  Les  Grecs  y  avaient  construit  sur  les  ruines  d'un 
ancien  édifice  phénicien  un  temple  magnifique  dont  quelques  vestiges  ont  subsisté. 
Ce  temple  possédait  un  oracle  célèbre  dans  toute  la  Grèce.  On  venait  en 
pèlerinage  à  Paphos  pour  se  rendre  favorable  la  déesse  des  amours  ;  peut-être 
aussi  les  belles  prêtresses,  choisies  parmi  les  plus  belles  filles  de  la  Grèce  et  de 
l'Asie  Mineure,  n'étaient-elles  pas  une  des  moindres  causes  de  ces  pèlerinages. 

Les  temples  phéniciens  dédiés  à  Astarté,  Mylitta  et  autres  divinités  assi- 
milées à  Vénus  étaient  de  véritables  antres  de  prostitution,  et  les  traditions 
phéniciennes  s'étaient  perpétuées  à  Paphos.  L'encens  et  les  parfums  y  brûlaient 
sur  de  nombreux  hôtels,  un  jour  mystérieux  favorisait  les  entretiens  des 
amants  :  on  n'y   entendait  que  des  hymnes  de  volupté  et  de  tendresse. 

Que  fut  ce  bal  de  Paphos  dont  le  nom  était  prometteur  de  plaisirs  si  douxr 
11  semble  n'avoir  pas  été  l'un  des  plus  célèbres  parmi  les  644  bals  qui  sévissaient 
à  Paris  pendant  le  Directoire.  «  La  France  danse  depuis  Thermidor,  écrivent 
les  Concourt  ;  elle  danse  comme  elle  chantait  autrefois  :  elle  danse  pour  se  venger, 
elle  danse  pour  oublier  !  Entre  son  passé  sanglant,  son  avenir  sombre,  elle  danse. 
A  peine  sauvée  de  la  guillotine,  elle  danse  poni  n'y  plus  croire  et,  le  jarret  tendu, 
l'oreille  à  la  mesure,  la  main  sur  l'épaule,  la  première  venue,  la  France  encore 
sanglante  et  toute  ruinée,  tourne  et  pirouette  et  se  trémousse  en  une  farandole 
immense  et  folle.  » 


Ille     ARRONDISSEMENT  25g 

Par  la  rue  Turbigo,nous  arriverons  à  la  rue  Saint-Martin,  qui  est  une  ancienne 
voie  romaine.  Elle  dépend  à  la  fois  des  IIP  et  IV^  arrondissements.  La  partie  voi- 
sine de  la  rue  de  Rivoli,  appelée  rue  de  la  Planche-Mibray  ,n'éi3iit  qu'une  ruelle  des- 
cendant directement  à  la  Seine. 

On  avait  disposé,  pour  arriver  aux  bords  du  fleuve,  qui  étaient  souvent  peu 
accessibles,  des  planches  qui  traversaient  la  partie  boueuse  et  qu'on  appelait  les 
planches  «  emmy  bray  »,  c'est-à-dii'e  :  planches  dans  la  boue. 

A  la  hauteur  du  numéro  170  de  la  rue  Saint-Martin  existait  une  petite  ruelle 
qu'on  appela  rue  des  Jongleurs,  puis  rue  des  Ménétriers  ou  Ménestrels.  Les 
ménétriers  et  les  jongleurs  demeuraient-presque  tous  dans  cette  rue,  qui  était  le 
siège  de  leur  corporation.  Les  membres  de  cette  corporation  étaient  seuls 
autorisés  à  prendre  part  aux  fêtes  qui  avaient  lieu  à  Paris.  Ils  possédaient  un 
roi  qui  fut  pendant  quelque  temps  un  très  célèbre  violoniste  de  la  cour  de 
Louis  XIII  nommé  Constantin.  Cette  royauté  disparut  en  1773. 

Au  numéro  168  était  l'église  Saint-Julien-des-Ménétriers,  dont  il  fut  donné 
une  très  exacte  reconstitution  au  Vieux  Paris  de  l'Exposition  de  1900. 

En  suivant  la  rue  Saint-Martin,  nous  rencontrons  la  rue  Notre-Dame-de- 
Nazareth,  qui  existait  déjà  au  xv^  siècle  sur  l'emplacement  du  grand  égout  de  la 
rue  Ponceau.  On  l'appelait  autrefois  la  rue  de  la  Pissotte.  On  désignait  alors  par 
ce  nom  la  réunion  de  plusieurs  échoppes  et  cabanes. 

C'est  dans  cette  rue  que  se  trouve  la  synagogue  Israélite  du  rite  allemand. 
.\u  numéro  25,  nous  voyons  la  maison  Robillai'd,  bien  connue  pour  sa  fabrication 
des  articles  de  pêche. 

La  pêche  est  d'invention  primitive  comme  la  chasse.  Au.x  prises  avec  les 
nécessités  de  la  faim,  l'homme  traqua  la  bête  dans  les  forêts  et  poursuivit  le  pois- 
son sous  les  flots.  Les  monuments  égyptiens,  les  cryptes  de  l'Inde  nous  donnent 
la  preuve  de  l'existence  des  pêcheurs  dans  la  plus  haute  antiquité.  En  France,  la 
pêche  était,  aussi  bien  que  la  chasse,  comptée  parmi  les  plaisirs  des  rois  de  la 
seconde  race.  Elle  était  permise  aux  religieux,  alors  que  la  chasse  leur  était  défendue. 

Un  peu  plus  tard,  la  pêche  devint  l'un  des  attributs  de  la  souveraineté 
féodale.  Aucune  distinction  n'était  admise,  quant  à  la  propriété  du  seigneur  et  au 
droit  de  pêche,  entre  les  rivières  navigables  et  celles  qui  ne  l'étaient  pas.  Il  faut 
d'ailleurs  remarquer  qu'il  n'exista  à  cette  époque  aucune  juridiction  unique  et 
uniforme  dans  son  application.  Le  premier  édit  sur  la  police  de  la  pêche  émane 
de  Philippe  le  Hardi. 

Depuis  cette  époque,  jusqu'à  nos  jours,  en  passant  par  la  Révolution,  qui 
enleva  aux  seigneurs  l'exercice  du  droit  de  pêche  dans  les  petits  cours  d'eau, 
diverses  ordonnances  régirent  la  pêche  fluviale.  Cependant,  jusqu'en  1875,  époque 
à  laquelle  une  nouvelle  ordonnance  intervint,  cette  réglementation  laissait  beau- 
coup à  désirer  et  entravait  le  développement  de  la  pêche,  qui  a  pris  un  très  grand 
essor,  surtout  depuis  la  loi  du  20  janvier  1902,  en  faveur  des  associations  de 
pêcheurs  à  la  ligne. 


200 


LA      VILLE      LUMIERE 


I  1    \l;l..  IN     ATHI.IKK, 


nie      ARRONDISSEMENT  261 

Les  sociétés  de  pêcheurs  à  la  ligne  régulièrement  constituées  peuvent  en 
effet  obtenir  sans  adjudication  publique  l'affermage  de  certains  lots  de  pêches 
sur  les  fleuves,  rivières  ou  canaux  navigables.  Le  Gouvernement  donne  des 
facilités  à  ces  sociétés  pour  la  repopulation  des  rivières  et  la  répression  du  bra- 
connage. La  surveillance  est  confiée  à  des  gardes  spéciaux,  qui  doivent  empêcher 
l'emploi  de  tous  engins  destructifs.  La  ligne  plombée  ordinaire  et  la  ligne  flottante 
sont  seules  permises. 

La  maison  Robillard  fut  fondée  en  1842  par  M.  Chapel  ;  sa  succession  fut 
prise  par  M.  Robillard,  puis  par  son  fils,  qui  en  est  le  propriétaire  actuel.  Celui-ci 
déploya  une  très  grande  activité  et  sous  ses  ordres  la  maison  prit  un  développe- 
ment considérable.  Par  suite  d'études  approfondies,  il  est  parvenu,  en  combinant 
un  mariage  spécial  de  bois,  à  fabriquer  des  cannes  d'une  rigidité  parfaite,  qui 
peuvent  rivaliser  avec  succès  contre  les  articles  anglais,  qui  sont  en  bois  plein  des 
iles.  Le  fait  suivant  est  extrêmement  concluant  à  ce  sujet  et  nous  paraît  digne 
d'être  rapporté  : 

A  la  récente  Exposition  de  Londres,  où  la  maison  Robillard  exposa,  le 
jury  anglais  ne  voulut  tout  d'abord  lui  accorder  qu'un  rappel  de  médaille  d'or  en 
disant  que  les  articles  français  n'avaient  aucune  valeur  pour  la  pêche  de  certains 
poissons.  La  maison  Robillard  en  appela  devant  le  jury  supérieiu",  qui  lui  accorda 
aussitôt  un  grand  diplôme  d'honneur. 

M.  E.  Robillard  fournit  depuis  sa  création  la  maison  du  «  Pêcheur  Ecossais  », 
située  rue  Joubert. 

La  ligne,  a  écrit  quelque  part  un  humoriste  aussi  paradoxal  qu'insolent,  est 
un  engin  commençant  par  un  imbécile  et  finissant  par  une  bête.  N'en  déplaise 
à  ce  terrible  critique,  la  pêche  à  la  ligne  — ■  et  il  nous  serait  facile  de  le  prouver  par 
des  exemples  de  noms  et  de  faits  —  est  le  plaisir  des  gens  d'esprit.  Les  têtes  vides 
ne  sauraient  se  suffire  à  elles-mêmes  pendant  les  longues  minutes  de  contemplation 
intime  et  d'observation  tenace  qu'exige  le  maniement  de  la  ligne. 

Et  maintenant,  après  cette  petite  digression  qui  fut  évocatrice  des  jolies 
rivières  aux  flots  libres  et  clairs,  nous  allons  revenir  à  la  rue  Saint-Martin. 

Au  xiii"^  siècle,  cette  rue  se  fermait  à  la  rue  du  Grenier-Saint-Lazare .  Ce 
n'est  que  quelque  300  ans  plus  tard  qu'elle  fut  prolongée  jusqu'aux  boulevards. 

La  rue  du  Grenier-Saint-Lazare  date  de  l'an  1250.  Elle  portait  le  nom  de  rue 
Garnier  de  Saint-Ladre.  Elle  contient  quelques  vieilles  maisons  fort  intéressantes. 
Il  existait  jadis  dans  cette  rue  un  jeu  de  paume. 

Non  loin,  nous  trouvons  la  rue  aux  Ours,  qui  donne  également  rue  Saint-Martin 
et  qui  existait  déjà  en  l'année  1300  sous  le  nom  de  rue  aux  Ones,  c'est-à-dire  rue 
aux  oies,  parce  qu'il  était  d'usage  à  certaines  fêtes  de  dresser  un  mât  de  Cocagne 
au  haut  duquel  était  un  panier  contenant  une  oie. 

La  rue  aux  Oues  était  spécialement  habitée  par  les  rôtisseurs.  Le  chro- 
niqueur Sauvai  rapporte  qu'en  face  de  la  rue  aux  Oues  se  trouvait  l'église 
Saint-Jacques-l' Hôpital   et   qu'en  raison  des  effluves  succulentes   qui  s'échap- 


202  LA     VILLE      LUMIÈRE 

paient  des  rôtisseries  d'alentour  et  venaient  s'exhaler  sur  la  face  de  cette  église 
on  avait  coutume,  en  parlant  d'un  gourmand,  de  répéter  ce  vieux  dicton  :  «  Il  a 
le  nez  tourné  à  la  friandise  comme  la  façade  de  Saint-Jacques-l'Hôpital  ». 

En  1843,  cette  rue  fut  prolongée  sur  l'emplacement  du  couvent  de  Saint-Ma- 
gloire. 

Au  sujet  de  la  rue  aux  Oues,  on  rapporté  l'anecdote  suivante  :  en  1418,  un  sol- 
dat suisse  ayant  frappé  de  son  épée  une  statue  de  la  Vierge  placée  au  coin  de  la  rue 
Salle-au-Comie  et  de  la  rue  aux  Oties,  le  sang  jaillit  aussitôt.  Le  soldat  fut  arrêté, 
jugé,  condamné  et  exécuté  au  lieu  même  de  son  crime.  La  statue  avait  été  portée 
à  Saint-Martin-des-Champs,  où  on  la  révérait  sous  le  nom  de  Notre-Dame  de  la 
Carole,  nom  sur  l'étymologie  duquel  les  savants  ont  discuté  sans  parvenir  à  se 
mettre  d'accord.  Tous  les  ans,  le  3  juillet,  on  allumait  de  nombreux  cierges  au  coin 
de  la  rue  aux  Oues,  on  y  brûlait  un  mannequin  costumé  en  Suisse  et  préalable- 
ment promené  dans  Paris.  Le  soir  il  y  avait  feu  d'artifice  et  réjouissances  popu- 
laires. Statue,- cierges  et  mannequin  ont  duré  jusqu'à  la  Révolution. 

La  célèbre  rue  Quincampoix,  qui  commence  dans  le  IV^  arrondissement, 
débouche  dans  la  rue  aux  Oues.  C'est  dans  la  maison  qui  porte  actuellement 
le  numéro  65  que  s'installa  la  banque  de  l'écossais  Law,  après  avoir  été  située 
d'abord  rue  Vivienne  et  ensuite  place  Vendôme. 

Le  financier  Law  avait  créé  une  banque  au  capital  de  6  millions,  autorisée 
à  escompter  des  billets  au  porteur.  Il  voulut  également  exploiter  la  Louisiane  et 
les  bords  du  Mississipi  et  créa  pour  cela  la  Compagnie  dite  des  Indes  Occidentales. 

La  rue  Quincampoix  fut  surnommée  la  rue  du  Mississipi.  L'affluence  y  fut 
telle  que  toutes  les  boutiques,  toutes  les  maisons  furent  aménagées  en  bureaux  ; 
l'on  V  trafiquait  sur  les  actions  et  les  billets  d'Etat.  On  raconte  qu'un  bossu  fit 
une  fortune  en  louant  son  dos  comme  pupitre  pour  écrire  aux  agioteurs  en 
quête  d'une  table.  On  dit  aussi  qu'un  savetier  se  fit  jusqu'à  100  livres  par  jour 
en  louant  des  tabourets  à  l'un  et  à  l'autre.  Il  y  eut  des  fortunes  considérables 
faites  du  jour  au  lendemain  jusqu'à  la  débâcle  finale,  qui  fut  effrçyable. 

La  rue  Quincampoix  est  une  des  plus  vieilles  mes  de  Paris,  elle  est  anté- 
rieure à  l'an  1200.  Elle  avait,  paraît-il,  indépendamment  de  sa  dénomination  offi- 
cielle, un  surnom  populaire  empnmté  à  sa  réputation  toute  spéciale  d'avoir 
comme  habitants  de  nombreux  maris  trompés.  Tallemant  des  Réaux  nous  dit  : 
:(  On  l'appelle  aussi  la  rue  des  Cocus.  On  la  surnommait  encore  nie  des  Mauvaises- 
Paroles,  à  cause  des  commères  qui  s'y  trouvaient  en  grand  nombre  .  « 

Suivons  à  présent  la  rue  Rambuteau,  ([ui  fait  partie  des  P"",  IIP  et  IV^ 
arrondissements.  Elle  fut  tracée  en  1844  et  fit  disparaître  la  rue  des  Ménétriers, 
la  rue  de  la  Chanverrerie,  la  rue  des  Piliers-des-Pots-d'Etain.  .\ux  numéros  106 
et  108,  on  voit  encore  quelques  vestiges  des  grands  piliers  qui  soutenaient  les 
bâtiments  construits  autour  des  Halles  appelés  Champeaux. 

Ces  piliers  formaient  un  demi-cercle  irrégulier  et  avaient  différentes  déno- 
minations. Sur  les  terrains  occupés  par  la  rue  Rambuteau,  existait  le  couvent 


Ille     ARRONDISSEMENT 


263 


de  Sainte-Avoye,  situé  près  de  la  rue  du  Temple  et  qui  disparut  en  1840. 
La  rue  Rambuteau  est  ti-aversée  par  les  rues  Saint-Martin,  de  Beauboui'g,  du 
Temple  et  des  Archives. 

A  la  place  de  la  rue  Beaubourg  s'étendait  autrefois  un  joli  et  gracieux  petit 
village  où  les  Parisiens  se  rendaient  en  villégiature.  Le  charme  de  son  site  l'avait 
fait  surnommer  beau  bourg.  L'ancienne  rue  Transnonnain  fut  absorbée  par  la  rue 
Beaubourg.  (Son  nom,  autrefois  Trousse-Nonnain,  venait  de  ce  qu'elle  était  fré- 
quentée par  des  femmes  galantes.)  Dans  toutes  les  rues  avoisinantes,  l'on  peut 
voir  de  vieilles  et  très  curieuses  maisons. 

La  rue  Michel-Le-Cornte  date  du  xiii^  siècle.  Nous  y  voyons  l'ancien  hôtel  de 
Bouligneux,  édifié  en  1728,  dont  l'architecture  et  les  sculptures  sont  fort  intéres- 
santes. Il  existait  dans  cette  rue  un  jeu  de  paume  où  le  Théâtre  du  Marais  vint 
s'installer  pendant  quelque  temps. 

En  1673,  le  théâtre  fut  démoli,  et  la  troupe  du  Marais  s'installa  dans  la  salle 
de  la  rue  Mazarine,  en  face  de  la  rue  Guénégaud. 

Au  numéro  i  se  trouve  l'ancien  hôtel  Caumartin  et  au  19  l'ancien  hôtel  de 
Lenoir  de  Mézières. 

Nous  remarquons  au  numéro  21  la  maison  de  Spécialités  Pharmaceutiques 
Simon    et   Merveau.    C'est    là    qu'habitait    en    1774  Verniquet,  l'auteur  d'un 


LIVREURS  ET  G.^RÇONS   DE   MAGASIN    DE  LA  MAISON  SIMON    ET    MERVEAU,     2  1,    RUE    MICHEL-LE-COMTE. 


204 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


plan  de  Paris  très  complet  dont  l'exécution  lui  demanda,  paraît-il,  vingt  ans  de 
travail  (i). 

Fondée  en  1855  par  Marchand  au  numéro  13  de  la  rue  du  Grenier-Saint- 
Lazare,  cette  maison  fut  transportée,  en  1900,  au  21  de  la  rue  Michel-le-Comtc 
par  JIM.  Jlonnot,  Bartholin  et  Cie,  les  successeurs  de  ^Marchand.  Sous  leur  habile 


VUE  PARTIELLE  DES  MAGASINS  DE  LA  MAISON  SIMON    ET  MERVEAU. 

et  intelligente  direction,  cette  maison  ne  tarda  pas  à  se  placer  à  la'  tête  des  éta- 
blissements desservant  la  pharmacie. 

Cédée  en  1904  à  MM.  Simon  et  Merveau,  pharmaciens  de  i^  classe,  elle  con- 
stitue aujourd'hui  une  puissante  organisation  dont  les  relations  commerciales 
s'étendent  dans  le  monde  entier. 

Son  installation  conçue  dans  l'esprit  le  plus  pratique  lui  permet  de  déve- 
lopper ses  affaires  d'une  façon  incessante,  en  apportant  dans  ses  services  toutes 
les  améliorations  que  l'expérience  conseille  et  que  le  progrès  impose. 

La  maison  Simon  et  Merveau  est  la  plus  importante  maison  de  connuis- 
sion  et  d'exportation  de  spécialités  pharmaceutiques. 

Sous  l'ancien  régime,  la  pratique  de  la  commission  avait  été  dé]ii(irablonnnt 


(l)  Dictionnaire  des  rues  de  Paris,  par  Gustave  Pessard. 


Ille     ARRONDISSEMENT  265 

entravée  en  France  par  la  tendance  du  pouvoir  royal  à  transformer  en  privilèges 
toutes  les  branches  de  l'industrie  et  du  travail.  Le  privilège  des  commissionnaires 
en  titre  d'office  fut  entamé  par  un  édit  de  Turgot,  puis  disparut  définitivement 
devant  les  décrets  de  l'Assemblée  Constituante,  qui  abolirent  tous  les  anciens 
monopoles  et  proclamèrent  le  principe  de  l'entièi'e  liberté  de  l'industrie  et  du 
commerce.  C'est  à  dater  de  cette  époque  seulement  que  la  «  commission  »  est 
rentrée  d'une  manière  normale  dans  l'ordre  des  contrats  libres  et  de  droit  com- 
mun. Ce  contrat  est,  en  somme,  un  mandat  sui  generis  parfaitement  approprié 
aux  nécessités  du  commerce  et  qui  favorise  bien  mieux  que  ne  pourrait  le  faire 
un  mandat  ordinaire  la  promptitude  dans  les  transactions  commerciales. 

La  maison  de  commission  Simon  et  Merveau  prend  tous  les  jours  une  plus 
grande  extension. 

Au  22  de  la  rue  Michel-le-Comte,  demeurait  le  conventionnel  Dubois 
Crancé  ;  cet  ancien  mousquetaire,  qui  fut  député  de  la  Convention,  vota  la  mort  de 
Louis  XVI  et  finit  par  devenir  ministre  de  la  Guerre  sous  le  Directoire  en 
remplacement    de   Bernadotte. 

La  rue  du  Temple  s'appelait  au  xii*?  siècle  la  rue  de  la  Milice-du-Temple. 
Au  41,  remarquons  l'ancien  cabaret  de  l'Aigle  d'Or  avec  cour  intérieure  ;  au  67,  l'hô- 
tel de  Montmorency,  où  mourut  le  connétable  Anne  de  Montmorency  ;  aux  loi 
et  103,  un  hôtel  qu'habita  le  surintendant  Fouquet. 

Nous  voyons,  rue  du  Temple,  le  square  formé  sur  les  terrains  occupés 
jadis  par  l'enclos,  le  château  et  la  tour  du  Temple,  appelés  ainsi  parce  qu'ils 
appartenaient  aux  Templiers,  chevaliers  de  l'ordre  du  Temple. 

Le  Temple  était  si  considérable  avec  toutes  ses  constructions  qu'au  xiii^  siècle 
on  le  comparait  à  une  ville.  Le  principal  édifice  était  l'église,  que  l'on  disait  avoir 
été  construite  sur  le  modèle  du  Saint-Sépulcre,  et  le  donjon,  énorme  tour  qua- 
drangulaire. 

Le  manoir  du  Temple,  alors  en  dehors  de  l'enceinte  de  Paris,  était  défendu 
par  des  tours  et  par  des  murs  crénelés.  Il  paraissait  si  redoutable  et  l'entrée  en 
semblait  si  bien  défendue  que  son  séjour  était  à  Paris  plus  sûr  qu'aucun  autre. 
L'on  y  était  plus  à  l'abri  que  dans  le  palais  du  roi. 

Le  principal  corps  de  bâtiment  de  l'ancien  château  des  Templiers  se  composait 
d'une  tour  carrée  flanquée  de  quatre  tours  rondes.  Cette  construction  se  reliait 
du  côté  du  Nord  à  un  massif  de  moindres  dimensions  surmonté  de  deux  autres 
tom-elles  beaucoup  plus  basses  ;  sa  hauteur  était  d'environ  cent  cinquante  pieds, non 
compris  le  comble.  A  fleur  de  ce  comble  et  dans  l'intérieur  des  créneaux  qui  régnaient 
à  l'entour,  se  trouvait  une  galerie  d'où  l'on  jouissait  de  la  vue  la  plus  étendue. 
Les  murs  de  la  grande  tour  avaient  en  moyenne  neuf  pieds  d'épaisseur. 
Divers  souterrains  très  vastes  pratiqués  par  les  Temphers  rayonnaient  de  cette 
forteresse.  L'un  d'eux  aboutissait,  dit-on,  à  la  Bastille  et  l'autre  à  Vincennes. 
Au  xiv"  siècle,  la  puissance  des  Templiers  était  devenue  si  grande  que  Philippe 
le  Bel  en  fut  alarmé.  Il  fit  saisir  leurs  domaines,  s'empara  de  leurs  trésors  et  com- 


266  LA     VILLE      LUMIERE 

mença  leur  procès,  qui  aboutit  à  la  suppression  de  l'ordre  et  à  la  condamnation 
des  chevaliers. 

A  partir  de  Philippe-le-Bel  et  jusqu'en  1378,  les  tours  du  Temple  servirent 
de  prison  d'Etat.  Au  milieu  du  xvi^  siècle,  elles  furent  affectées  au  dépôt  des  mu- 
nitions de  guerre  qu'on  fabriquait  à  l'arsenal,  et  en  maintes  occasions  un  corps 
de  troupe  y  tint  garnison. 

Au  xvii^  siècle,  le  Temple  changea  absolument  de  caractère  et  de  physio- 
nomie. Il  perdit  de  plus  en  plus  ses  traditions  militaires  et  devint  une  sorte  de 
retraite  paisible  qui  offrait  à  ses  heureux  habitants  toutes  sortes  d'avantages  pour 
une  vie  à  la  fois  retirée  et  dissipée. 

L'enclos  du  Temple  était,  malgré  ses  enceintes  crénelées  et  ses  vieilles  tours, 
l'endroit  de  Paris  où  l'on  était  le  plus  sûr  de  vivre  en  liberté.  On  y  jouissait 
d'ailleurs  de  privilèges  qu'on  ne  trouvait  nulle  part  :  on  n'y  payait  pas  d'im- 
pôts, on  n'y  subissait  aucune  entrave  administrative  et  policière. 

La  franchise  du  Temple  s'étendait  à  toutes  les  industries  qui  venaient  y 
chercher  un  asile;  tous  les  commerces  y  étaient  absolument  libres,  et  la  Faculté 
de  médecine  elle-même  n'avait  pas  le  pouvoir  de  franchir  les  portes  de  l'enclos 
pour  arrêter  les  empiriques  qui  y  vendaient  sans  contrôle  leurs  drogues  et  leurs 
remèdes  secrets,  et  qui  se  mêlaient  de  guérir  ou  de  tuer  les  malades  sans  per- 
mission. Plus  tard,  on  construisit  dans  l'enclos  des  petits  hôtels  avec  leurs 
dépendances  et  jardins  particuliers  qui  furent  habités  au  xv!!!*"  siècle  par 
nombre  de  personnages  de  distinction. 

Enfin  ce  fut  dans  la  journée  du  13  août  1792,  lorsque  le  malheureux  Louis  XM 
y  fut  amené  prisonnier  avec  sa  famille,  que  la  vieille  tour  fut  rendue  à  son 
ancienne  destination  de  prison  d'Etat. 

En  1796,  après  le  départ  de  Madame  Royale,  la  prison  du  Temple  était  vide. 
Dès  qu'on  apprit  cela  dans  Paris,  la  curiosité  publique  ût  de  cette  prison  une 
espèce  de  pèlerinage,  où  l'on  se  rendait  aVcc  émotion  pour  voir  les  lieux  consacrés 
en  quelque  sorte  par  le  douloureux  martyre  de  Louis  XVI  et  de  sa  famille.  Rien 
n'était  encore  changé  dans  les  deux  étages  de  la  tour  que  les  prisonniers  royaux 
avaient  occupés.  On  y  cherchait  surtout  quelques  inscriptions  que  Madame  Royale 
avait  crayonnées  sur  les  murailles  de  sa  chambre,  entre  autres  celle-ci  ;  «  Oh  ! 
mon  Dieu  !  pardonnez  à  ceux  qui  ont  fait  mourir  mes  parents!  » 

Le  gouvernement  fut  averti  de  cette  agitation  royaliste  entretenue  par  des 
visites  quotidiennes  à  la  tour  ;  il  les  fit  cesser  en  défendant  de  laisser  pénétrer 
personne  dans  la  tour  sous  aucun  prétexte.  Deu.v  mois  n'étaient  pas  écoulé~ 
que  cet  édifice  redevenait  prison  d'Etat. 

Après  le  coup  d'Etat  du  18  Fructidor,  le  Temple  avait  été  tout  à  coup 
peuplé  de  prisonniers  politiques  qui  y  séjournèrent  plus  nu  moins  longtemps.  Les 
membres  royalistes  du  Conseil  des  Anciens  et  du  Conseil  des  Cinq-Cents  furent 
conduits  dans  cette  prison,  où  ils  passèrent  quelques  jours  avant  leur  dé])art  pour 
Cayenne,  où  ils  devaient  être  déportés. 


me     ARRONDISSEMENT  267 

Depuis  la  journée  du  2  Vendémiaire,  le  Temple  était  la  prison  ordinaire 
des  détenus  politiques.  On  y  avait  assemblé  tous  ceux  qui  furent  compromis  à 
tort  ou  à  raison  dans  les  complots  de  Pichegru  et  de  Cadoudal.  Il  y  avait  en 
même  temps  sous  les  verrous  des  républicains  et  des  royalistes,  des  émigrés  et 
des  vendéens,  des  journalistes  et  des  militaires,  tous  ceux  qui  tenaient  de  près  ou 
de  loin  à  cette  armée  de  conspirateurs  répandue  dans  Paris,  armée  mystérieuse 
et  louche,  composée  de  Chouans  échappés  de  la  guerre  civile,  d'employés  congé- 
diés, de  faiseurs  de  libelles,  gens  propres  à  tous  les  métiers,  prêts  à  toutes  les 
besognes,  autour  desquels  des  femmes  évoluent  :  des  femmes  qui  se  dévouent 
ou  des  femmes  qui  trahissent,  des  femmes  qui  excitent  les  ambitions,  ou  des 
femmes  craintives  et  apeurées  qui  dénoncent  les  conspirations,  de  crainte  de 
voir  compromettre  ceux  qu'elles  aiment. 

Puis,  en  1809,  le  donjon  qui  dominait  tout  le  quartier  de  sa  masse  sombre 
et  sinistre,  fut  rasé  par  ordre  de  Napoléon  qui  voulut  épargner  à  Marie-Louise  la 
vue  de  la  prison»  où  Marie- Antoinette  avait  été  enfermée. 

La  grande  tour  du  Temple  devait  se  trouver  exactement  à  l'endroit  où  depuis 
la  mairie  a  été  construite  en  façade  sur  la  rue  des  Archives. 

Lorsqu'en  1814  la  duchesse  d'Aiguillon  revint  visiter  ce  qui  restait  de  la 
tour,  elle  ne  trouva  qu'un  amas  de  pierres  noircies  et  dans  ces  ruines  quelques 
fleurs  entretenues  par  une  main  pieuse.  Au  milieu,  elle  fit  planter  un  petit  saule 
pleureur  et  tout  autour  fît  disposer  une  barrière  en  bois. 

Le  marché  du  Temple  avait  été  construit  en  18139.  Près  de  ce  marché  existait 
jadis  un  bâtiment  appelé  la  Rotonde,  qui  était  une  vaste  construction  avec  cour 
intérieure  dont  le  rez-de-chaussée  formait  une  galerie  couverte  soutenue  par 
des  arcades  dans  lesquelles  étaient  établies  des  boutiques  de  revendeurs.  Cette 
rotonde  était  devenue  l'accessoire  de  la  halle  au  vieux  linge. 

Le  marché  du  Temple  formait  autrefois  quatre  carrés  :  l'un  comprenant  les 
effets  neufs  se  nommait  le  Palais  Royal;  la  literie  se  vendait  au  pavillon  de  Flore, 
la  vieille  ferraille  au  Pou  Volant  et  enfin  les  vieilles  savates  à  la  Forêt  Noire. 

En  1855,  tout  ce  quartier  fut  transformé  et  les  vieux  hangars  furent 
remplacés  par  une  construction  élégante  où  l'air  et  la  lumière  circulaient  de 
toutes  parts.  Un  square  fut  dessiné  par  Alphand  sur  l'emplacement  de  la  vieille 
tour  des  Templiers,  et  on  y  laissa  subsister  le  saule  de  Madame  Royale. 

Aujourd'hui  le  marché  du  Temple  est  en  partie  démoli. 

Le  marché  des  Enfants-Rouges,  situé  rue  de  Bretagne,  à  quelques  pas  du 
Temple,  existe  depuis  1615  et  doit  son  nom  à  l'ancien  hôpital  des  Enfants- 
Rouges. 

La  rue  des  Archives,  où  se  trouve  la  mairie  du  III^  arrondissement,  longe  les 
bâtiments  des  Archives  Nationales,  dont  elle  a  pris  le  nom.  L'on  y  voit  quelques 
maisons  intéressantes:  au  24,  l'ancien  cloîti-e  des  Billettes;  au  45,  l'entrée  de 
l'ancien  monastère  des  Révérends  Pères  de  la  Merci.  Lorsque  ce  couvent  eut  été 
supprimé  en  1790,  ses  bâtiments  servirent  à  un  théâtre  dit  de  la  Nation. 


268 


LA      \I1.L1':      LUMIERE 


i£t  .ijmi 


Ille      ARRONDISSEMENT  269- 

Au  56,  ancienne  fontaine  construite  par  Charles  d'Orsay,  pour  le  prince  de 
Royan-Soubise. 

Au  60,  hôtel  de  Choiseul-Beaupré  et  enfin,  au  58,  hôtel  d'Olivier  de  Chsson,. 
devenu  le  palais  des  Archives  Nationales. 

L'hôtel  ou  palais  Soubise,  qu'occupent  les  Archives,  a  succédé  à  quatre 
hôtels  qui  furent  réunis  entre  eux  et  remplacés  en  partie  par  des  constructions 
nouvelles.  Le  plus  ancien  était  l'hôtel  Clisson,  bâti  en  1371  par  le  connétable 
Chsson.  Il  en  siibsiste  encore  la  porte  d'entrée  décorée  de  deux  tourelles. 

Après  la  mort  du  connétable  de  Clisson,  l'hôtel  passa  successivement  en  di- 
verses mains  et  devint  en  1553  la  propriété  de  la  famille  de  Guise,  qui  y  ajouta 
les  deux  hôtels  voisins  de  la  Roche-Guyon  et  de  Laval.  La  propriété  était  ainsi 
limitée  par  les  rues  des  Quatre-Fils,  du  Chaume,  de  Paradis  et  Vieille-du-Temple. 
De  cette  dernière  à  la  rue  de  Braque  allait  une  petite  ruelle  dite  de  la  Roche,  qui 
coupait  en  deux  le  domaine  des  Guises  et  qui  fut  le  quartier  général  de  la  Ligue. 
La  dernière  duchesse  de  Guise  étant  morte  en  1696  sans  postérité,  l'hôtel  fut  mis 
en  vente  et  acheté  par  François  de  Rohan,  prince  de  Soubise,  dont  il  a  pris  et  gardé 
le  nom.  Celui-ci  y  fit  de  nombreux  agrandissements,  et  lorsque  son  frère  Gaston 
de  Rohan,  évêque  de  Strasbourg,  eut  fait  construire  un  édifice  du  même  style  sur 
l'emplacement  de  l'hôtel  de  La  Roche-Guyon,  rue  Vieille-du-Temple  (dans  cet 
hôtel  fut  transférée  l'Imprimerie  Nationale),  l'on  réunit  les  deux  hôtels  par  un- 
vaste  jardin  qui  devint  promenade  publique  de  1790  à  1808. 

L'intérieur  de  l'hôtel  Soiibise  était  d'ime  grande  magnificence.  On  y  voyait 
des  grisailles  de  Brunetti,  des  peintures  de  Boucher,  de  Vanloo,  etc.,  des  boiseries- 
finement  sculptées. 

Lors  de  la  Révolution,  le  palais  Soubise  devint  propriété  nationale  et  fut 
affecté  au  service  des  Archives.  Les  Archives  sont  les  gardiennes  vigilantes  et 
assidues  de  la  véritable  tradition  historique  et  constituent  en  quelque  sorte  le 
patrimoine  de  la  nation. 

L'Imprimerie  Nationale  est  située,  comme  nous  venons  de  le  dire,  à  côté  des 
Archives.  L'origine  de  cet  établissement  remonte  à  François  P^'.qui  en  1538  nomma 
l'imprimeur  Conrad  Néobar  imprimeur  royal  avec  un  traitement  de  cent  écus  d'or. 
A  ce  premier  titulaire  succéda  Robert  Estienne. 

Mais  s'il  y  avait  un  imprimeur,  il  n'y  avait  pas  encore  d'imprimerie  du  roi, 
et  Louis  XIII  fit  installer  dans  les  galeries  même  du  Louvre  un  atelier  de  typo- 
graphie qui  fut  appelé  Imprimcne  Royale  et  qui  prit  beaucoup  de  développement 
sous  Louis  XIV.  Louis  XV  y  réunit  la  fonderie  royale. 

Au  mois  de  Brumaire  de  l'an  III,  l'imprimerie  de  la  République  fut  installée 
dans  l'ancien  hôtel  de  Penthièvre,  occupé  ensuite  par  la  Banque  de  France,  puis 
enfin  dans  l'hôtel  de  Gaston  de  Rohan,  qu'on  avait  appelé  le  Palais  Cardinal. 

L'Imprimerie  Nationale  est  chargée  d'imprimer  tous  les  actes  et  documents 
officiels.  Des  particuliers  peuvent  être  autorisés  à  y  faire  imprimer  des  ouvrages 
d'érudition.  L'imprimerie  est  particulièrement  riche  en  caractères  orientaux. 


270 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


Dans  la  cour  de  l'établissement,  on  voit  une  statue  en  bronze,  de  Gutenberg, 
par  David  d'Angers,  semblable  à  celle  qui  se  trouve  à  Strasbourg. 

La  rue  Vieille-du-Temple  date  du  xil^  siècle  et  se  nommait  rue  du  Temple 
et  de  la  Porte-Barbette,  parce  qu'elle  aboutissait  à  la  porte  de  ce  nom.  Elle  contient 
de  vieilles  maisons  et  une  assez  jolie  tourelle  gothique.  Au  47  est  l'hôtel  de  l'am- 
bassade de  Hollande,  anciennement  hôtel  de  Bozeuil,  qui  possède  une  très  belle 
cour  intérieure  avec  sculptures.  Au  60  était  le  couvent  des  hospitalières  de  Saint- 
Anastase.  Sur  l'emplacement  du  97,  existait  un  jeu  de  paume  où  s'installa  le 
Théâtre  du  Marais  lors  de  sa  fondation. 

'  Voici  la  description  que  nous  trouvons  de  ce  théâtre  dans  le  Dictionnaire  des 
mes  de  Paris,  par  M.  Gustave  Pessard  :  «  Une  estrade  élevée  à  l'une  des  extré- 
mités de  la  salle  formait  le  théâtre  proprement  dit,  sur  lequel  deux  ou  trois 
châssis  de  chaque  côté  représentaient  tant  bien  que  mal  ce  qu'on  appelle  la  scène  : 
le  changement  de  décoration  se  bornait  alors  à  modifier  la  toile  de  fond.  Une 
galerie  élevée  sur  les  parties  latérales  formait  les  loges  ;  le  milieu  et  le  dessous 
des  loges  était  le  parterre  ;  on  y  était  debout  et  sur  des  dalles  en  pierre  qui 
pavaient  d'ordinaire  les  jeux  de  paume.  Les  places  les  plus  recherchées  étaient  les 
banquettes  placées  contre  les  coulisses  de  la  scène.  » 

La  rue  Vieille-du-Temple  nous  conduira  rue  des  Francs-Bourgeois,  qui  se 
nommait  au  xiii'"  siècle  rue  des  Vieilles- Poulies.  (Poulies  désignait  une  sorte  de 
jeu  très  en  faveur  à  l'époque.)  Au  xiv^  siècle,  il  fut  construit  dans  cette  nae  un 
hôpital  destiné  à  vingt-quatre  pauvres  bourgeois,  «  qui  donnaient  chacun  treize 
deniers  en  entrant  et  un  denier  par  semaine  «.  Ces  bourgeois  étaient  «  francs  >■ 
d'impôts.  De  là.  le  nom  de  la  rue. 

A  chaque  pas,  nous  y  rencontrons  de  vieilles  demeures  pleines  de  souvenirs 
historiques  que  nous  ne  pouvons  tous  énumérer  ici.  Le  plus  célèbre  parmi  ces 
vieux  hôtels  est  celui  de  Mme  de  Sévigné,  actuellement  Musée  Carnavalet. 

Les  sculptures  qui  ornent  cette  demeure  sont  l'œuvre  de  Jean  Goujon  et 
comptent  parmi  les  plus  remarquables  du  célèbre  statuaire.  Nulle  part  il  n'a 
mis  plus  de  grâce  que  dans  les  bas-reliefs  de  la  façade;  jamais  il  n'a  montré  plus 
de  souple  vigueur  que  dans  les  Saisons  colossales  taillées  en  pleine  pierre  qui  ornent 
les  trumeaux  du  premier  étage.  «  Si  les  Saisons  de  l'hôtel  Carnavalet,  dit  Gustave 
Planche,  ne  résument  pas  le  génie  entier  de  Jean  Goujon,  elles  ])cu\ent  au  moins 
servir  à  le  caractériser  nettement.  ?i 

C'est  Jean  de  Ligneris,  seigneur  de  Crosne,  président  au  Parlement  de  Paris, 
qui  fit  construire  cet  hôtel.  Il  mourut  peu  de  temps  après,  et  l'hôtel  fut  vendu 
à  M.  de  Kernevenoy,  dont  le  nom  breton  s'était  adouci  en  crlui  de  Carnav.ikt. 
L'hôtel  resta  longtemps  dans  cette  famille,  qui  le  vendit  en  lûôo  à  il.  d'Agauri. 
Ce  dernier  fut  obligé  de  le  louer,  sa  charge  le  retenant  en  Dauphiné.  C'est  alors 
que  Mme  de  Sévigné  en  fut  locataire.  Elle  avait  essayé  de  toutes  les  rues 
du  Marais,  et  elle  pensait  que  cette  «  Carnavalette  lui  conviendrait  à  ravir  ». 

F.lle  mit  deux  ans  à  aménager  cet  hôtel,  qu'elle  ne  quitta  plus;  elle  en  fut 


Ille     ARRONDISSEMENT 


271 


l'âme  et  elle  en  reste  la  gloire.  Elle  habitait  les  appartements  du  premier,  an  ■ond 
de  la  cour,  qui  ont  été  convertis  en  salle  de  lecture  de  la  bibliothèque.  Ou  v  accé- 
dait par  le  grand  escaher  de  pierre.  La  salle  actuelle  des  estampes  était  le  -alon  de 
réception.  Le  marquis  de  Sévigné,  fils  de  la  marquise,  habitait  sur  la  r>ie,  et  l'abbé 
de  Coulanges  s'était  réservé  l'aile  droite,  sur  la  cour. 

Sous  la  Restauration,  l'hôtel  Carnavalet  devint  la  Direction  de  la  librairie; 
puis  il  fut  occupé  par  diverses  institutions  privées  jusqu'en  1886,  époque  à  laquelle 


MUSEE    CARNAV.\LET. 


la  Ville  de  Paris  en  fit  l'acquisition  pour  \'  installer  sa  bibliothèque  et  son  musée 
historique. 

.\u  centre  de  la  cour  a  été  placée  la  statue  de  Louis  XIV,  par  Coysevox. 

En  1896,  l'hôtel  fut  agrandi  par  l'acquisition  de  l'hôtel  de  Lepelletier  de  Saint- 
Fargeau,  qui  lui  fut  réuni. 

Le  musée  Carnavalet  est  extrêmement  intéressant  et  très  riche  en  documents 
sur  le  Vieux  Paris.  L'hôtel  est  un  joli  spécimen  de  l'architecture  de  la  Renaissance. 

Nous  voyons  aussi  rue  des  Francs-Bourgeois  l'établissement  principal  du 
Mont-de-Piété.  Cette  institution  est  une  fondation  pieuse,  d'origine  itahenne, 
destinée  à  combattre  l'usure.  De  là  vient  son  nom  de  Monte  de  Pieta  (banque  de 
piété).  Sa  création  à  Paris  date  de  Louis  XV.  Il  fut  installé  d'abord  dans  les 


272  LA     VILLE      LUMIÈRE 

bâtiments  de  la  Salpêtrière,  puis  en  1790  dans  les  bâtiments  actuels  construits 
rue  des  Francs-Bourgeois  et  rue  des  Blancs-Manteaux  (IV^  arrondissement)  sur 
l'emplacement  des  monastères  de  Guillemitte,  des  Bénédictins  et  du  Couvent 
des  Blancs-Manteaux. 

La  maison  du  cloti,  que  les  étudiants  et  les  bohèmes  appellent  aussi  7)ia  taule, 
est  une  innuense  bâtisse  qui  ressemble  à  une  forteresse.  «  Le  premier  étage  est 
le  quartier  «  de  l'aristocratie  »,  la  division  des  bijoux  et  des  objets  précieux  ;  au 
deuxième  étage  commencent  les  divisions  des  hardes.  Les  planchers  ploient  sous 
le  poids  d'un  million  de  nantissements  qui  viennent  s'y  entasser  chaque  année. 
•Partout  sont  des  cases  remplies  de  cartons,  de  boîtes,  de  paquets.  Sous  les  combles 
enfin  s'entassent  les  longues  files  de  matelas,  tribut  extrême  de  la  misère.  » 

Il  existe  plusieurs  succursales  importantes  du  Mont-de-Piété  dans  Pans, 
ainsi  que  beaucoup  de  bureaux  auxiliaires,  dont  tous  les  services  sont  centralisés 
à  l'établissement  de  la  rue  des  Francs-Bourgeois. 

A  l'extrémité  de  cette  rue,  nous  trouverons  le  boulevard  Beaumarchais,  qui 
fut  créé  en  1760  sous  le  nom  de  boulevard  Saint-Antoine.  Nous  y  voyons  au 
numéro  3  un  restaurant  à  l'enseigne  des  «  Quatre  Sergents  de  La  Rochelle  ». 
Dan's  ce  complot  fut  compromis,  puis  remis  en  liberté,  le  fondateur  du  restau- 
rant des  Quatre  Sergents.  Au  99  habitait  le  célèbre  Cagliostro. 

La  rue  des  Tounielles  débouche  boulevard  Beaumarchais.  Elle  fut  ouverte 
en  1546  sous  le  nom  de  Jean-Beausire.  Elle  fut  appelée  plus  tard  rue  desToumelles, 
parce  qu'elle  longeait  le  palais  des  Touinelles  construit  eu  1388  par  Pierre  d'Orge- 
ment,  chancelier  de  France,  et  habité  par  quelques  rois.  Sur  son  emplacement  fut 
formée  plus  tard  la  place  Royale. 

C'est  au  28  de  la  rue  des  Tournelles  que  demeurait  Ninon  de  Lenclos,  dans 
l'hôtel  construit  par  Mansart.  La  célèbre  courtisane,  qui  à  l'âge  de  70  ans  provoqua 
encore  des  passions,  mourut  dans  cet  hôtel  âgée  de  91  ans.  Elle  avait  été  sur- 
nommée Notre-Dame  des  Amours  ou  la  Belle  Mignonne,  et  ses  adorateurs  se  fai- 
saient appeler  les  oiseaux  des  Tournelles.  Un  soupirant,  admis  à  lui  faire  sa  cour» 
avait  écrit  ce  couplet  : 

«  Je  ne  suis  plus  oiseau  des  champs, 
Mais  de  ces  «  oiseaux  des  Tournelles  » 
Qui  parlent  d'amour  en  tous  temps 
Et  qui  plaignent  les  tourterelles 
De  ne  se  baiser  qu'au  printemps.  » 

On  raconte  qu'en  1657  la  reine-mère,  scandalisée  par  les  mœurs  de  Ninon, 
l'envoya  chercher  pour  la  mener  dans  un  couvent  à  son  choix.  L'incorrigible  Ninon 
choisit  les  Pères  Cordcliers  ;  mais  l'exempt  n'accepta  pas  ce  choix  et  la  condui-it 
aux  Madelonnettes,  où  elle  passa  quelques  mois. 

Après  cette  petite  excursion  dans  la  rue  des  Tournelles,  où  plane  le  galant 
souvenir  de    la  belle  courtisane  Ninon,  n^prcnons   le   lioulevard   Beauniarcliai-^ 


Illf     ARRONDISSEMENT  273 

auquel  fait  suite  le  boulevard  des  Filles-du-Calvaire.  Il  doit  son  nom  au  couvent 
des  Filles-du-Calvaire,  qui,  supprimé  en  1790,  était  une  maison  très  vaste  avec 
dépendances  et  jardins  qui  existait  sur  l'emplacement  de  la  rue  de  Bretagne. 

L'ancien  boulevard  du  Temple,  complètement  transformé  en  1860  (sur  une 
partie  de  son  emplacement  fut  formée  la  place  de  la  République),  était  un  des 
endroits  les  plus  curieux  de  Paris. 

M.  Georges  Gain,  dans  son  intéressant  volume  sur  les  Anciens  théâtres  de 
Paris,  nous  en  trace  une  amusante  description,  k  Cette  belle  avenue  plantée 
d'arbres  était  le  rendez-vous  de  la  meilleure  société  et  aussi  de  la  pire  qui  se 
pressait  à  la  promenade  des  Remparts.  Vers  quatre  heures,  les  voitures  défilaient 
entre  le  boulevard  des  Filles-du-Calvaire  et  la  Bastille,  à  ce  point  nombreuses 
qu'elles  ne  pouvaient  avancer  qu'au  pas.  Les  prisonniers  de  la  célèbre  forteresse 
qui  jouissaient  de  la  faveur  des  terrasses  ne  manquaient  jamais  de  s'y  rendre  à 
ce  moment  choisi...  Les  cabriolets  s'y  croisent,  les  marchandes  d'oubliés,  de 
gâteaux  de  Nanterre,  de  sucre  d'orge  y  circulent,  les  marchands  de  coco  y 
débitent  leur  marchandise,  les  badauds  s'y  pressent,  les  grandes  dames  y 
déploient  leur  grâces  et  les  jolies  filles  s'y  affichent  »  (i). 

Les  saltimbanques  et  les  bateleurs  vinrent  bientôt  mstaller  leurs  parades  en  ce 
lieu  si  fréquenté,  et  le  boulevard  du  Temple  devint  une  kermesse  perpétuelle,  un 
endroit  fort  curieux,  à  l'aspect  franchement  gai,  naïvement  joyeux  avec  ses  esca- 
moteurs, ses  paillasses,  ses  faiseurs  de  tours,  ses  animaux  savants,  ses  avaleurs  de 
sabre,  ses  boniments  et  ses  baraques  de  toutes  sortes. 

Du  milieu  du  xviir^  siècle  jusqu'en  1860,  l'on  vit  naître  et  se  développer  sur 
le  boulevard  du  Temple  une  multitude  de  spectacles.  Il  recueillit  les  épaves  des 
grandes  foires  de  Saint-Geimain,  Saint-Ovide  et  Saint-Laurent  tombées  en  désué- 
tude. 

Les  premiers  théâtres  fondés  lurent  ceux  de  Nicolet  et  d'Audinot.  Puis  ce 
furent  le  théâtre  des  Funambules,  avec  le  célèbre  Debureau,  les  Délassements 
Comiques,  le  théâtre  de  Malaga,  le  musée  de  cires,  le  Théâtre  patriotique,  V Am- 
bigu-Comique ,\e  Théâtre  deMmeSaqui,  les  Variétés  Amusantes,  qu'illustra  Frédéric 
Lemaître,  le  Panorama  dramatique,  le  théâtre  des  Troubadours,  le  théâtre  du 
Cirque,  le  Cirque  Olympique,  le  théâtre  de  la  Gaîié,  où  l'on  représenta  le  drame 
célèbre  du  Courrier  de  Lyon  avec  Paulin  Ménier,  le  Théâtre  historique,  fondé 
par  Alexandre  Dumas,  où  l'on  vit  Mélingue  dans  la  Reine  Margot,  le  Théâtre 
Déjazet,  etc.,  etc. 

Ce  boulevard,  où  se  jouèrent  les  drames  les  plus  sombres,  et  où  tous  les  soirs 
plusieurs  assassinats  se  perpétraient  sur  la  scène,  avait  pris  le  nom  pittoresque 
de  boulevard  du  Crime,  nom  qu'il  garda  jusqu'à  sa  disparition  en  1860. 

Depuis,  le  boulevard  du  Temple  est  un  endroit  triste,  bourgeois  et  quasi 
provincial.  Oui  pourrait  croire  à  voir  ses  larges  chaussées  désertes  qu'il  y  a  cin- 

(i)  Anciens  théâtres  de  Paris,  par  Georges  C.ain. 


274  LA      VILLE      LUMIERE 

quante  ans  à  peine  c'était  le  coin  le  pins  bruyant,  le  plus  agité,  le  plus  vivant  de 
Paris  :  8  ooo  personnes  envahissaient  tous  les  soirs  les  guichets  de  tous  ces  théâtres; 
des  centaines  de  spectateurs  faisaient  la  queue  devant  ces  contrôles  entre  de 
longues  barrières  de  bois. 

Quelques-uns  de  ces  théâtres  émigrèrent;  d'autres,  parmi  lesquels  les  Funam- 
bules, disparurent  complètement  par  suite  de  la  transformation  de  leur  boulevard. 

Traversons  la  place  de  la  République,  qui  est  partagée  entre  trois  arrondis- 
sements. 

Elle  est  située  à  l'encontre  du  boulevard  du  Temple,  de  l'avenue  de  la  Répu- 
blique, de  la  rue  de  la  Douane  et  du  boulevard  Saint-Martin. 

Le  nom  de  j^lace  du  Château-d'Eau  qu'elle  portait  autrefois  lui  venait  de  ce 
qu'elle  était  décorée  en  son  milieu  d'une  immense  fontaine  jaillissante  qu'on  appe- 
lait le  Château  d'Eau  qui  s'alimentait  des  eaux  du  bassin  de  la  Villette.  La  con- 
struction de  ses  trois  bassins  concentriques  et  superposés  et  le  jeu  de  ses  nappes 
d'eau  présentaient  la  forme  pyramidale.  La  base  avait  13  mètres  de  rayon  et  le 
sommet  s'élevait  au-dessus  du  sol  à  ime  hauteur  de  5  mètres.  De  là,  jaillissait  une 
gerbe  volumineuse  retombant  en  trois  cascades  circulaires.  Huit  lions  accroupis 
dans  le  bassin  intérieur  lançaient  des  jets  d'eau  par  la  gueule.  Cette  fontaine  rappe- 
lait un  peu  la  Fontaine  des  Lions  de  l'Alhambra,  dont  le  souvenir  dut  certaine- 
ment inspirer  le  sculpteur.  Lors  de  l'agrandissement  de  la  place  de  la  République, 
la  fontaine  du  Château-d'Eau  fut  transportée  dans  une  des  cours  des  abattoirs 
de  la  Villette,  où  elle  se  trouve  encore.  Sur  son  emplacement  fut  élevée  la  monu- 
mentale statue  de  la  République,  dont  l'inauguration  eut  lieu  le  14  juillet  1883. 

Aux  numéros  i  et  3  de  la  place, se  trouve  la  Pharmacie  Française,  crée  en  1875. 
Son  fondateur  sut  mettre  à  profit  toute  l'expérience  cpi'il  avait  acquise  comme 
gérant  de  la  Pharmacie  Normale  de  la  rue  Drouot. 

Le  choix  de  l'emplacement,  au  coin  de  la  jjlace  de  la  République  et  du  passage 
Vendôme,  avait  été  très  heureux. 

Le  passage  Vendôme  occupe  l'emplacement  de  l'ancienne  communauté  ck> 
Filles  du  Sauveur  fondée  par  Ra veau  dans  la  rue  \'endôme,  devenue  rue  Bérangei'. 

La  Pharmacie  Française  fut  une  grande  innovation  dans  ce  quartier,  où  ell' 
fut  admirablement  accueillie  et  où  l'on  apprécia  vivement  la  modération  de  st  - 
prix,  ses  approvisionnements  considérables  et  les  soins  tout  sjiéciavix  apport'- 
chez  elle  à  l'exécution  de  toutes  les  ordonnances.  Elle  eut  bien  vite  une  gros- 
clientèle,  tant  en  province  qu'à  Paris,  clientèle  qui  n'a  fait  que  s'accmitrr  eonti 
nuellement. 

Le  D""  Legros,  licencié  es  sciences,  lauréat  des  hôpitaux,  prit  la  direction  (l 
cette  pharmacie  en  iS84,sous  la  raison  sociale  Legros  et  Cie.  Depuis  cette  éjioque. 
la  maison  n'a  cessé  d'être  l'objet  de  grands  perfectionnements.  Certains  produits, 
tels  que  les  granules,  les  pansements,  les  extraits  spéciaux  pour  liqueurs  ont  éb 
spécialisés  et  ont  mérité  d'innombrables  récompenses  à  toutes  les  expositions  fran- 
çaises et  étrangères. 


III*^     ARRONDISSEMENT 


275 


276 


LA      VILLE      LUMIERE 


La  Pharmacie  Legros  et  Cie  est  maintenant  hors  concours,  et  son  directeur, 
officier  de  l'instruction  publique,  fut  nombre  de  fois  membre  du  jury,  et  même 
secrétaire  et  président  d'honneur  de  nombreuses  expositions. 

En  1878,  lors  de  l'explosion  de  la  rue  Béranger,  qui  fit  de  très  nombreuses  vic- 


times, la  pharmacie  avait  été  transformée  en  \éritable  amb\ilance  et  avait  pro- 
digué les  premiers  soins  à  tous  les  blessés. 

La  rue  Béranger  fut  ainsi  nommée  parce  que  le  grand  chansonnier  mourut, 
dans  l'hôtel  Bergeret  de  Trouville,  qui  était  situé  dans  cette  rue.  Au  numéro  3  se 
trouve  l'ancien  hôtel  de  Brissac  et  d'Angoulême,  occupé  par  une  école  de  la  ville. 
Un  peu  plus  loin,  nous  voyons  l'entrée  du  Théâtre  Déjazet. 

Au  numéro  13  de  la  place  de  la  Rcpublic]ue,  donnant  sur  la  rue  du  Temple 
et  sur  la  rue  Béranger,  se  trouvent  les  magasins  de  nouveautés  du  Pauvre 
Jacques. 

Ils  sont  situés  précisément  en  face  de  la  statue  de  la  Kéj)ubli(iiie,  dont  la 
partie  sculpturale  est  l'reuvre  de  Morice  et  la  partie  architecturale  est  due  à 
Léopold  Morice,  frère  du  sculpteur.  Le  monument  a  dans  sa  grandeur  beaucoup 
de  simplicité  :  une  large  base  de  pierre  dans  laquelle  sont  incrustés  dos  bas- 
reliefs  en  bronze  représentant  différents  épisodes  de  l'iiistoire,  puis  un  fût  autour 
ihuiml  se  (létaciient  les  grandes  statues  de  la  Liberté,  l'Egalité,  la  Fraternité.  La 


IITe     ARRONDISSEMENT 


277 


l'ALXKL     1: 


jL.NLUALL 


statue  colossale  de  la   République  est  debout,  la  main  gauche  appuyée  sur  les 
tables  de  la  Loi  et  tenant  dans    la    main    droite    une   branche  d'olivier. 

Les  anciens  n'avaient  pas  fait  de  la  République  une  figure  abstraite,  une  per- 
sonnification pouvant  convenir  par  la  généralité  de  ses  caractères  et  de  ses  attri- 
buts à  toutes  les  nations  ayant  une  constitution  républicaine.  Pour  les  Athéniens, 
l'image  de  la  République,  c'était  Athènes  elle-même  ou  mieux  encore  Minerve, 
la  patronne  delà  ville.  Rome  déifiée  fut  de  même  la  personnification  de  la  Répu- 
blique romaine. 

Les  représentations  modernes  de  la  République  se  rapprochent  toutes  plus  ou 
moins  d'un  type  de  femme  à  la  taille  vigoureuse,  à  la  beauté  sévère  ayant  pour 
attribut  principal  le  triangle  ou  niveau  égalitaire  et  coiffée  du  bonnet  phrygien. 

Le  titre  des  magasins  du  Pauvre-Jacques  a  toute  une  histoire  qui  vaut 
d'être  contée. 

Du  temps  que  la  reine  Marie-Antoinette  jouait  à  la  bergère  à  Trianon,  il  se 
trouvait  parmi  les  femmes  attachées  au  service  de  la  laiterie  royale  une  jeune 
Suissesse  dont  on  admirait  la  fraîcheur  et  la  plantureuse  santé.  Soudain  on 
remarqua  qu'elle  perdait  ses  belles  couleurs  et  qu'elle  dépérissait  de  façon  inquié- 


278 


LA      VILLE      LUMIERE 


FAiA  ri;    J  ' 


.AI  icKii:    l'i;' 


tante.  On  s'informa  et  l'on  apprit  (jue  c'était  le  mal  d'amour  qui  flétrissait  sa  beau- 
té :  elle  avait  laissé  au  pays  natal  un  tiancé  du  nom  de  Jacques,  et  le  chagrin  la  mi- 
nait. La  reine,  compatissante  au  désespoir  de  la  petite  Suissesse,  fit  venir  le  fiancé 

et  maria  les  deux  jeunes  gens 
après  les  avoir  dotés. 

En  ce  temps  où  l'on 
raffolait  des  idylles  cham- 
pêtres et  011  la  sensibilité 
était  à  la  mode,  cet  épisode 
pastoral  eut  un  énorme  suc- 
cès. La  marquise  de  Travanet 
composa  à  ce  sujet  les  paroles 
et  la  musique  d'une  com- 
plainte qui  plus  tard,  i)en- 
(lant  la  Révolution,  devint 
une  sorte  de  signe  de  rallie- 
ment entre  les  royalistes. 
On  adapta  même  à  cet 
air  une  sorte  d'appel  de  Louis  X\'I  au  peuple  français.  Voici  les  deux  premiers 
couplets  de  la  chanson  de  la  marquise  de  Travanet.  On  verra  que  ce  sont  des 
vers  de  mirliton,  et  si  nous  la  citons  ici,  c'est  en  raison  de  son  grand  intérêt 
historique  et  non  pas  à  cause  de  sa  valeur  poétique,  dont  on  pourra  juger  la 
complète  nullité  : 


Refkai.v. 

Pauvre  Jacques,  quand  j'ûtais 
près  de  toi. 
Je  ne  sentais  pas  ma  misère  ; 
Mais  à  présent  que  tu  vis  loin 
(le  moi 
Je  manque  de  tout  sur  la  terre. 
Je  manque  de  tout  sur  la  terre. 

!<■'  Couplet. 

Quand  tu  venais  partager  mes 
travaux, 
Je  trouvais  ma  tâche  légère  : 
T'en  souvient-il?  Tous  les  jour.s 
étaient  beaux  ; 
Qui  me  rendra  ce  toniixs  pro.spère  ! 


tawre  j.\co< 
«  Couplet. 


Quand  le  soleil  brille  sur  nos  guérels. 
Je  ne  puis  s-oulfrir  sa  lumière  ; 


Et  quand  je  suis  à  l'ombre  des 
J  accuse  la  nature  entière. 

On  voit  que,  si  la  complainte  du  P.uivrc  Jacques  n'avait  pas  servi 
ment  aux  royalistes,  elle  n'aurait  pas  mérité  d'être  sauvée  de  l'oubli, 


forêts, 
de  rallie- 


III^     ARRONDISSEMENT 


279 


PAI-'VRE    JACQUE? 


GANTS    ET    PARFUMERIE. 


Sous  l'Empire,  en  1807,  deux  auteurs  dramatiques  eurent  l'idée  de  tirer 
de  la  chanson  du  Pauvre  Jacques  une  comédie  en  trois  actes  portant  le  même  titre 
que  la  chanson  et  qui  obtint 
un  très  gros  succès.  C'est 
vers  cette  époque  que  fut 
ouvert  le  magasin  de  noii- 
veautés  en  question  et  son 
fondateur,  mettant  à  profit 
l'actualité,  donna  à  sa  maison 
le  titre  de  la  comédie  à  la 
mode.  Comme  enseigne,  il 
commanda  à  un  peintre  dr 
talent  un  tableau  ayant 
comme  sujet  le  Pauvre 
Jacques,  et  dans  l'intérieur 
du  magasin  il  plaça. plusieurs 
panneaux  représentant  diffé- 
rentes scènes  de  la  pièce. 

Le  nom  du  fiancé  de  la  petite  Suissesse  est  resté  célèbre,  et  son  souvenir  a 
porté  bonheur  au  grand  magasin  de  nouveautés  de  la  place  de  la  République, 
dont  les  affaires  ont  suivi  une  progression  constante. 

Aujourd'hui  les  magasins  du  Pauvre  Jacques  sont  par  excellence  une  maison 
de  confiance  que  garantit  son  ancienneté.  L'on  est  certain  d'y  trouver  des  ar- 
ticles du  meilleur  goût  à  des  prix  qui  font  réaliser  de  sérieuses  économies. 

Les  rayons  de  blanc  et  de  toile  sont  l'objet  de  soins  tout  particuliers,  et  les 
trousseaux  sont  une  des  plus  intéressantes  spécialités  de  ce  magasin. 

Après  avoir  traversé  la  place  de  la  République,  nous  suivrons  le  boulevard 
Saint-Martin  du  côté  des  maisons  portant  des  mmiéros  impairs,  l'autre  côté 
faisant  partie  du  X'-'  arrondissement.  Ce  boulevard  fut  planté  en  1668  et  achevé 
seulement  en  1705.  Nous  y  découvrirons  quelques  vieilles  maisons  datant  du 
XV16  siècle  avec  des  sculptures  anciennes  très  curieuses  et  qui  méritent  d'attirer 
notre  attention,  notamment  aux  numéros  31  et  ^^,  où  se  trouve  la  grande  Fabrique 
de  bijouterie  Meyer. 

Cette  maison,  intitulée  .4  l' Espérance,  a  été  fondée  en  1829  par  M.  Aron  ; 
elle  ne  comprenait  alors  qu'un  seul  magasin  situé  au  numéro  33,  dans  l'hôtel  qui 
avait  été  construit  pour  la  famille  d'Osmond. 

M.  Lambert-Lévy  succéda  au  fondateur  et  agrandit  sa  maison  en  lui  adjoi- 
gnant l'immeuble  voisin. 

En  1887,  M.  Meyer  reprit  la  bijouterie,  qu'il  dirigea  avec  un  associé  jus- 
qu'en 1902,  époque  ovi  il  demeura  seul  propriétaire.  Son  adroite  direction  donne 
à  ce  commerce  un  très  important  développement. 

La  maison  A  l'Espérance  nous  offre  les  articles  les  plus  variés  et  de  l'exécution 


28o  '     LA      VILLE      LUMIÈRE 

la  plus  parfaite  en  bijouterie,  joaillerie,  horlogerie  de  précision,  orfèvrerie  et 
bronzes  d'art. 

L'art  du  bijoutier  se  divise  en  plusieurs  branches,  dont  chacune  se  subdivise 
ensuite  en  diverses  spécialités.  Il  y  a  d'abord  les  joailliers  qui  fabriquent  les 
bijoux  où  doivent  être  enchâssés  ou  sertis  des  diamants  et  autres  pierres  fines. 
Le  grand  principe  de  la  division  du  travail  n'est  pas  moins  appliqué  dans  la  bijou- 
terie que  dans  toutes  nos  autres  industries. 

L'orfèvrerie  se  divise  en  deux  parties  principales  :  la  grosserie  et  la  petite 
partie.  Sous  le  nom  de  grosserie,  on  entend  la  fabrication  de  la  vaisselle,  des 
cpffrets,  des  svntouts,  des  services  à  thé,  etc.  La  petite  partie,  désignée 
aussi  sous  le  nom  de  partie  du  couvert,  s'exerce  plus  spécialement  sur  les  objets 
de  détail. 

Si  l'orfèvrerie  de  luxe  remonte  fort  loin  dans  l'antiquité,  il  n'en  est  pas  ainsi 
de  la  seconde  partie  de  cet  art.  C'est  au  x^  siècle  que  se  rapporte  la  première 
indication  précise  sur  les  couverts,  à  l'occasion  suivante  :  un  des  fils  d'Orséole, 
doge  de  Venise,  avait  épousé  la  sœur  d'un  empereur  d'Orient,  laquelle,  rompant 
avec  la  simplicité  antique,  employait  des  cuillers  et  des  fourchettes  dorés  pour 
l^orter  les  aliments  à  sa  bouche.  L'n  tel  raffinement  causait  un  grand  scandale  dans 
l'âme  des  assistants;  aussi  un  saint  chroniqueur  raconte-t-il  qu'une  telle  déro- 
gation aux  usages  des  premiers  chrétiens,  ne  pouvant  rester  impunie,  Dieu 
appesantit  sa  main  sur  les  époux  pervertis,  et  que  c'est  là  et  non  ailleurs  qu'il 
fallait  chercher  la  cause  des  malheurs  cju'ils  subirent.  La  commodité  résultant 
de  l'usage  des  cuillers  finit  par  l'emporter  néanmoins. 

Nous  trouverons  à  la  maison  Meyer  de  fort  beaux  ouvrages  d'orfèvrerie 
ainsi  que  des  bronzes  d'art  très  remarquables,  lampes  électriques,  appliques,  etc. 

Les  bronzes  d'art  forment  également  une  des  branches  de  cette  importante 
industrie  de  la  bijouterie.  L'alliage  employé  à  cette  fabrication  est  formé  de 
cuivre,  d'étain,  de  zinc  et  quelquefois  de  plomb.  Chacun  de  ces  métaux  lui  apporte 
Ls  qualités  qui  lui  sont  propres.  Le  fondeur  doit  donc  attacher  la  plus  grande 
importance  à  la  composition  des  matières  qu'il  emploie.  Nous  sommes  certains  de 
trouver  boulevard  Saint-Martin  la  plus  parfaite  fabrication. 

Nous  lisons  dans  la  Vie  privée  du  Prince  de  Coiity,  par  MM.  Capon  et  Yves 
Plessis,  que  c'est  non  loin  du  boulevard  Saint-Martin  que  se  trouvait  l'un  des 
prostibules  les  mieux  achalandés  de  Paris.  Il  était  tenu  par  les  époux  Berlier  de 
Montrival.  «  Ces  entremetteurs  de  condition,  vraie  noblesse  s'il  vous  plaît,  avaient 
réuni  dans  leur  demeure,  magnifiquement  meublée,  une  demi-douzaine  de  joHe- 
(I  barboteuses  »  dont  les  chroniqueurs  du  temps  nous  ont  consei-\-é  les  noms  et  dont 
l'aînée  n'avait  pas  plus  de  vingt  ans.  La  clientèle  n'était  que  de  qualité.  Ce  lut 
dans  cette  maison  que  Louis  Armandde  Bourbon,  l'année  qui  suivit  son  mariage, 
gagna  une  maladie  que  les  plaisants  d'alors  nommaient  clou  de  Saint-Cômc.  Le 
pire  est  qu'il  en  fit  immédiatement  présent  à  la  princesse,  sa  femme.  >■  Et  MM.  Ca- 
pon et  Plessis  nous  racontent  que  le  prince  de  Cnntv.  \-oulant  se  venger,  revint 


III<=     ARRONDISSEMENT 


281 


282 


■    LA      VILLE      LUMIERE 


dans  la  maison  des  Bcrlicr  de  Montrival  et  fit  subir  un  épouvantable  supplice 
à  l'une  de  ces  malheureuses  femmes,  qui  en  mourut.  L'affaire  s'ébruita,  et  le  mar- 
quis et  la  marquise  de  Montrival.  tenus  comme  responsables,  puisqu'on  ne  pouvait 
s'attaquer  à  un  prince  du  sang,  furent  fustigés  en  public  et  ramenés  chez  eux, 
attachés  à  une  charrette,  nus  jusqu'à  la  ceinture  et,  selon  le  cérémonial  ordinaire, 
coiffés  d'un  chapeau  de  paille.  Ils  furent  de  phis  bannis  de  Paris  ]iendant 
neuf   ans. 

Puisque  nous  nous  sommes  attardés  boulevard  Saint-Martin  plus  longtemps 
que  nous  ne  pensions  et  puisque  nous  avons  musé  en  chemin,  nous  voudrions 
encore  signaler  à  l'attention  de  nos  lecteurs  les  grands  magasins  de  joaillerie  de 
la  Renaissance,  diriges  par  M.  Esnest  Lévi. 

Ils  sont  situés  au  49  du  boulevard  Saint-Martin,  en  face  des  théfitres  de  la 
Renaissance  et  de  la  Porte-Saint-Martin.  A  cet  endroit  la  chaussée  des  boiile- 
vards  a  été  tellement  baissée,  que,  depuis  la  Porte  Saint-Martin  jusqu'au 
théâtre  de  l'Ambigu-Comique,  on  a  dû,  de  chaque  côté,  établir  une  rampe, 
avec  des  escaliers  de  distance  en  distance.  A  cet  endroit,  la  chaussée  se  trouve 
donc  encaissée  comme  un  chemin  de  fer.  Au  premier  abord  cela  choque  un  peu 
mais  on  s'y  fait,  et  je  dirai  plus,  cet  endroit  est  devenu  un  lieu  de  rendez-vous 
pour  les  personnes  qui  désirent  voir  passer  un  cortège  ou  une  cavalcade  que 
I  .,■!  ^  ,if   .l..voir  prrudri>  ci<  cliemin.  (^ar  ceux  qui  sont    les    premiers   appuyas 


Ille     ARRONDISSEMENT 


28^ 


284 


LA     VILLE      LUMIERE 


contre  la  rampe  se  trouvent  être  parfaitement  placés  pour  tout  voir,  comme 
s'ils  étaient  au  spectacle  à  une  première  galerie  de  face  ou  aux  fauteuils  de 
balcon.  Les  vitrines  étincelantes  des  magasins  de  M.  Ernest  Lévi  attirent  les 
regards  de  tous  les  amateurs.  Ceux-ci  connaissent  de  longue  date  la  réputation 
de  cette  maison,  qui  sait  varier  à  l'infini  le  choix  des  objets  qu'elle  soumet  à  leur 
appréciation.  Nous  trouverons  chez  elle  les  créations  des  artistes  les  plus  réputés 
de  Paris.  Tous  ces  joyaux  sont  de  véritables  œuvres  d'art,  grâce  au\  rérentes 


UNE     PARTIE    DES    MAGASINS 


KENAISS.' 


découvertes  de  la  science  qui  ont  mis  sous  nos  yeux  les  mer\cilKu.K  modèles 
antiques  que  l'art  moderne  est  parvenu  à  égaler. 

Benvenuto  Cellini  raconte  dans  ses  Mémoires  que  le  pape  Clément  \'II  li 
fit  un  jour  appeler  au  Vatican  pour  lui  montrer  un  collier  d'or  étrusque  d'une 
finesse  remarquable  que  le  hasard  venait  de  faire  découvrir  dans  quelque  hypogée. 
«  Hélas!  dit  à  cette  vue  le  grand  orfèvre  répondant  au  pontife  qui  lui  proposait 
le  chef-d'œuvre  comme  modèle,  mieu.x  vaut  pour  nous  chercher  une  voie  nouvelle 
que  de  vouloir  égaler  l'art  des  Etrusques  dans  le  travail  des  métaux  ;  entreprendn' 
de  rivaliser  avec  eux  serait  le  plus  sûr  moyen  de  nous  montrer  maladroits  copistes! 

Depuis  ce  temps,  d'importantes  recherches  ont  été  faites  qui  aboutirent  à  à<- 
véritables  révélations  sur  la  joaillerie  des  anciens  ;  nous  avons  pu,  à  la  suite  à< 
grands  efforts,  donner  un  démenti  aux  paroles  de  Benj\-enutn  Cellini  et  engager 
victorieusement  la  lutte  avec  l'art  des  anciens. 


lll'-     ARRONDISSEMENT  285 

Dans  les  magasins  de  la  Renaissance,  si  nous  passons  à  présent  dans  les 
rayons  d'horlogerie,  nous  trouverons  des  montres  d'une  fabrication  supérieure, 
qui  valurent  à  la  maison  Lévi  de  nombreuses  commandes  de  chronomètres  poin^ 
l'État. 

Plus  loin,  à  côté  de  l'Exposition  d'orfèvrerie  d'or  et  d'argent,  bien  faite  pour 
séduire  les  connaisseurs,  nous  admirerons  l'un  des  plus  grands  assortiments  que 
l'on  puisse  voir  à  Paris  en  fait  de  bronzes  d'art,  suspensions  de  salles  à  manger, 
lustres  pour  salons,  appliques  et  garnitures  de  cheminées. 

Par  la  diversité  des  modèles  et  la  modicité  des  prix,  cette  collection  est  réelle- 
ment des  plus  intéressantes  et  mérite  une  mention  toute  spéciale. 

Il  se  dessine  actuellement  dans  l'orfèvrerie  une  tendance  à  faire  de  cette  indus- 
trie un  art  complet.  On  veut  créer  des  modèles  ayant  une  grande  valeur  artistique. 
Quelques  artistes  s'inspirent  des  styles  purs,  et  l'éclectisme  le  plus  complet  se  fait 
jour  dans  certaines  tentatives.  Deux  points  distinguent  les  productions  actuelles  : 
d'rme  part  la  perfection  des  détails  et,  d'autre  part,  la  multiplication  des  mé- 
thodes abréviatives  de  fabrication. 

Jadis  l'orfèvre  devait  tenir  boutique  ouverte  s'il  voulait  faire  usage  de  son 
poinçon  ;  dans  le  cas  de  suspension  momentanée  ou  définitive,  sa  marque  de 
maître  était  déposée  air  bureau  des  orfèvres  et  gardée  sous  scellé.  Chaque  orfèvre 
devait  avoir  un  poinçon  personnel  qui  portait  ses  lettres  initiales,  une  devise  à  son 
choix,  une  fleur  de  lys  couronnée  et  deux  petits  ronds  en  forme  de  grains. 

Le  temps  de  l'apprentissage  pour  passer  maître-orfèvre  était  de  huit  années. 
Les  enfants  des  maîtres  ne  faisaient  ni  apprentissage,  ni  compagnonnage,  mais  ils 
étaient  obligés  comme  les  autres  apprentis  de  produire  un  chef-d'œuvre  avant  de 
passer  maîtres. 

Il  était  fait  une  exception  pour  les  apprentis  formés  par  les  ouvriers  qui  tra- 
vaillaient à  la  galerie  du  Louvre  qui  étaient  reçus  sans  chef-d'œuvre  et  sans  frais. 
Les  mêmes  privilèges  étaient  accordés  aux  ouvriers  qui  avaient  travaillé  six 
années  aux  Gobelins. 

L'artiste  prétendant  à  la  maîtrise  devait  prêter  serment  au  Châtelet  de  Pai-is, 
devant  les  officiers  du  Roi,  qu'il  serait  fidèle  dans  son  commerce.  On  l'interrogeait 
à  la  cour  des  Monnaies  sur  l'emploi  des  matières  d'or  et  d'argent  ;  il  prêtait  une 
seconde  fois  serment  d'observance  des  ordonnances  du  roi  et  des  arrêts  de  la 
cour.  Sur  les  conclusions  favorables  du  procureur  général,  il  était  reçu  maître  ;  il 
devait  déposer  mille  livres  pour  répondre  des  amendes  qu'il  pouvait  encourir. 
Le  nombre  des  maîtres-orfèvres,  qui  était  de  300  d'après  les  anciens  règlements, 
fut  porté  à  500  en  1781. 

Nous  terminerons  cet  aperçu  trop  rapide  par  le  rappel  du  plaisant  mot  de 
Mohère  dans  l'Amour  Médecin.  On  sait  que  cette  fameuse  expression  :  «  Vous  êtes 
orfèvre,  Monsieur  Josse,  »  est  restée  quasi  proverbiale  par  la  manière  pittoresque 
dont  elle  caractérise  un  intérêt  qui  se  cache  sous  les  apparences  de  conseils  salu- 
taires. 


aj^^i     1\'      arrondissemont   comprend    les  quatre  quartiers   de  Saiiit-.Merri, 
^^)    s.iuit-Gcrvais,  de  l'Arsenal  et  de  Notre-Dame. 
il^!^J^         S'il  est  un  coin  de  Paris  qu'on  aurait  dû  respecter  par-dessus  tous 


les  autres,  c'est  bien  l'île  de  la  Cité,  qui  fut  véritablement  le  berceau  de  Paris, 
cette  île  oii  quatorze  siècles  d'histoire,  huit  églises,  deux  abbayes,  un  dédale 
de  rues,  un  monde  de  logis  pittoresques  où  s'était  empreinte  la  vie  de  nos 
ancêtres,  avaient  gravé  leur  souvenir. 

On  aurait  dû  épargner  à  ce  coin  qui  fut  la  dure  Liitèce  de  Julien  tous  les 
«  embellissements  «  successifs  qui  l'ont  si  radicalement  transformé. 

Aujourd'hui  dans  ce  centre  de  la  Cité  qui  fut  le  cœur  du  Paris  du  moyen 
âge,  nous  voyons  le  Tribunal  de  Commerce,  monument  très  contesté  et  certaine- 
ment très  contestable  oii  l'on  voulut  pasticher  le  style  de  la  Renaissance  sans  en 
respecter  l'élégance  des  lignes  et  l'harmonie  des  proportions,  et  cette  immense 
et  lourde  caserne  «  qui  regarde  effrontément  Notre-Dame  en  face.  Mais  n'est-il 
pas  vrai  (pi'un  cliicn  regarde  bien  un  évêque?  » 

Que  fut-elle  jadis,  cette  vieille  Cité,  si  curieuse,  si  intéressante,  dont  la  forme 
fut  si  bien  symbolisée  par  le  vaisseau  des  armoiries  de  la  Ville  de  Paris?  Nous 
allons  tâcher  d'en  donner  une  idée,  et  nous  allons  commencer  par  étudier  le  qua- 
drilatère compris  entre  le  pont  Notre-Dame  et  le  pont  au  Change.  Nulle  part 
peut-être  l'opposition  entre  le  passé  et  le  présent  n'apparaîtra  plus  complète  et 
les  changements  à  vue  ne  se  succéderont  plus  intéressants.  Pourtant,  avant  de 
pénétrer  dans  la  Cité  elle-même,  disons  qu'elques  mots  du  quai  de  Gèvres,  tpii 
va  de  la  place  du  Châtelet  à  la  place  de  l'Hôtel  de  \'ille. 

De  temps  immémorial,  la  grève  qui  s'étendait  sur  la  rive  droite  des  Planches 
de  Mibray,  dont  nous  avons  parlé  tout  à  l'heure,  au  pont  au  Change,  était  aban- 
donnée aux  maîtres  de  la  grande  boucherie  de  l' Apport-Paris.  C'est  là  qu'ils  abat- 
taient les  bestiaux, et  l'on  devine  quelles  émanations,  plus  »iais  non  mieux  sentant 
que  roses,  devait  exhaler  ce  limon  de  sang  corrompu  et  de  graisses  fétides,  chauffé 
l)ar  les  ardents  rayons  du  soleil  et  que  les  grandes  crues  d'hiver  se  chargeaient 
seules  de  nettoyer.  Des  ruelles  tortueuses  descendant  de  la  grande  boucherie  et 
remontant  vers  la  Planche  Mibray  bordaient  ce  cloaque.  C'étaient  les  rues  du 
Piod-de-Bœuf,  de  la  Tuerie  et  de  la  \'ieille-Lanteme,  sinistres  d'aspect,  de  nom 
et  de  destination.  Trois  ou  quatre  passages  ouverts  dans  ces  ruelles  à  travers  le- 
masures  qui  les  encombraient  aboutissaient  à  la  ri\-ière. 

Lorsqii'au  xviiip  siècle  on  se  décida  à  reconstruire  le  jiunt  au  Change,  on 


IVe      ARRONDISSEMENT  287 

pensa  non  sans  raison  que  Y êcorcherie  contrasterait  terriblement  avec  les  con- 
structions nouvelles,  et  il  se  trouva  un  homme  avisé  pour  insinuer  au  plus  influent 
des  courtisans,  le  marquis  de  Gèvres,  capitaine  des  gardes  du  roi,  de  demander 
la  concession  de  ce  terrain  qui  appartenait  au  domaine  royal.  On  proposait  d'y 
élever  toute  une  rangée  de  maisons  de  même  symétrie  :  c'était  une  excellente 
spéculation  et  le  conseilleur  qui  se  présentait  au  nom  d'un  groupe  de  capitalistes 
offrait  au  concessionnaii'e,  le  marquis  de  Gèvres,  une  grosse  part  de  bénéfice. 
Malgré  l'opposition  des  propriétaires  des  forges  du  pont  au  Change  et  des  maîtres 
de  la  grande  boucherie  de  l'Apport- Paris,  le  marquis  de  Gèvres  obtint  la  con- 
cession. Ce  quai  fut  construit  par  l'architecte  qui  avait  édifié  le  pont  au  Change. 
Il  reposait  sur  une  voûte  qui  était  un  travail  gigantesque  fort  admiré  jadis  et 
dont  la  construction  hardie  et  savante  faisait  le  plus  grand  honneur  à  celui  qui 
l'avait  exécutée.  En  pénétrant  sous  cette  voûte  immense  où  se  répercutaient  les 
mugissements  du  fleuve  et  le  bruit  lointain  du  roulement  des  voitures,  on  se  pre- 
nait à  rêver  aux  drames  sinistres  qui  avaient  dû  se  passer  dans  cette  caverne 
isolée  du  monde  au  centre  même  de  Paris  et  qui  semblait  faite  pour  servir  d'asile 
aux  malfaiteurs.  Trois  ou  quatre  passages  représentaient  les  anciennes  ruelles 
de  l'Êcorcherie  et  servaient  d'égout  aux  tueries  qui  ont  subsisté  jusqu'à  la  Révo- 
lution dans  les  masures  de  la  rue  de  la  Vieille-Lanterne. 

Quai  et  rue  de  Gèvres  l'on  forma  sur  les  parapets  de  véritables  galeries  où 
les  marchands  «  de  frivolités  »  vinrent  s'établir  et  qui  furent  pendant  quelque 
temps  à  Paris  le  domaine  du  commerce  de  luxe,  quelque  chose  comme  notre 
actuelle  rue  de  la  Paix. 

Le  pont  Notre-Dame  ne  fut  pas  le  premier  pont  construit  en  cet  endroit. 
Selon  les  déductions  les  plus  probables,  il  occupait  l'emplacement  du  Grand 
Pont  de  Lutèce,  dont  il  ne  restait  plus  que  quelques  vestiges  quand,  en  1412,  la 
Ville  obtint  du  roi  l'autorisation  de  le  reconstruire.  Le  roi  donna  au  prévôt  des 
marchands  la  permission  d'établir  un  pont  de  bois  qui  partirait  du  lieu  dit  de  la 
Planche  Mibray  à  la  place  de  Saint-Denis  de  la  Chartre,  et  d'y  faire  construire 
maisons,  moulins  et  autres  édifices  dont  la  pleine  jouissance  resterait  à  la  Ville. 

Une  fois  le  pont  construit,  la  chronique  ne  tarit  pas  sur  l'élégance,  la  per- 
fection de  cet  ouvrage,  et  néanmoins  en  1440  des  réparations  sont  déjà  reconnues 
indispensables.  Quelque  temps  après,  une  catastrophe  entraînait  la  ruine  de  ce 
vieux  pont  et,  d'après  les  récits  des  chroniqueurs,  ce  fut  un  événement  qui  émut 
considérablement  l'opinion  publique.  Sauvai  prétend  qu'il  n'y  eut  que  quatre  ou 
cinq  victimes  et  des  pertes  relativement  peu  considérables,  l'événement  étant 
prévu  «  et  même  considéré  comme  imminent  depuis  que  l'année  précédente  un 
certain  Robert  de  Léglie  avait  poignardé  sa  mère  dans  l'une  des  maisons  du  pont, 
ce  qui  ne  pouvait  manquer  d'attirer  sur  le  lieu  du  crime  le  prompt  effet  de  la 
malédiction  divine  ». 

Le  pont  Notre-Dame  fut  reconstruit  en  l'an  1500,  et  les  chroniqueurs  de  nou- 
veau vantèrent  la  perfection  de  son  architecture.  Gilles  Corrozet  nous  en  a  laissé 


288  '      LA     VILLE      LUMIERE 

une  description  émerveillée.  «  Il  a  été  construit  et  rééditié  tout  de  pierre  de  taille 
faisant  six  arches  égales  dont  les  piles  sont  fondées  sur  pilotis  et  renforcées  de 
deux  côtés  en  triangle  faisant  une  pointe  pour  empêcher  et  rompre  les  glaces. 
Dessus  sont  édilrées  par  symétrie  et  proportion  d'architecture  soixante-huit 
maisons,  toutes  d'une  mesure  et  même  artifice,  de  pierre  de  taille  et  brique.... 
Et  sur  chacune  est  écrit  le  nombre  de  son  rang  en  lettres  d'or.  » 

Ce  dernier  détail  mérite  d'attirer  notre  attention,  car  ce  numérotage  en 
lettres  d'or  dont  il  est  parlé  dans  ces  hgnes  est  certainement  le  premier  essai  qui 
ait  été  appliqué  aux  maisons  de  Paris.  Et  cet  essai  nous  paraît  d'autant  plus 
intéressant  qu'il  paraît  avoir  inauguré  du  premier  coup  la  division  en  deux  séries 
de  numéros,  pairs  et  impairs. 

De  nombreuses  fêtes  officielles  eurent  lieu  sur  le  pont  Notre-Dame.  Pour  l'en- 
trée de  Henri  II,  en  1549,  deux  arcs  de  triomphe  furent  dressés  aux  deux  extré- 
mités du  pont.  Ces  deux  arcs  étaient  de  véritables  monuments  dans  le  style 
antique,  rehaussés  de  peintures,  de  sculptures  et  de  devises  latines  et  grecques. 

D'après  Félibien,  c'est  sur  le  pont  Notre-Dame  qu'aurait  eu  lieu  l'accident 
tragi-comique  qui  attrista  la  procession  de  la  Ligue  de  1590.  Le  cortège,  racontu- 
t-on,- croisant  le  carrosse  du  légat,  s'arrêta  pour  recevoir  sa  bénédiction  et  le 
saluer  d'une  salve  de  mousqueterie.  Et  il  arriva  qu'un  de  ces  soldats  novices, 
en  déchargeant  son  arquebuse,  tuaraide  dans  le  carrosse  même  du  légat  l'aumô- 
nier de  Son  Excellence,  «  ce  qui  fit  que  celui-ci  s'en  retourna  au  plus  vite  pendant 
que  le  peuple  criait  tout  haut  que  cet  aiunônier  était  bien  heureux  d'être  tué  dans 
une  si  sainte  action  ». 

La  fête  la  plus  solennelle  dont  le  pont  Notre-Dame  fut  le  théâtre  est  l'entrée 
triomphale  de  Louis  XIV  et  Marie-Thérèse  en  1660.  Pour  cette  occasion,  le  pont 
fut  décoré  de  façon  pompeuse.  Des  cariatides  colossales  appliquées  sur  les  chaînes 
de  pierre  qui  séparaient  les  maisons  occupaient  toute  la  hauteur  d'un  grand  étage  ; 
de  leurs  bras  étendus,  elles  soutenaient  deux  à  deux  les  médaillons  en  «  bronze 
feint  »  de  tous  les  rois  de  France,  depuis  Pharamond  jusqu'à  Louis  XIV.  Dans 
son  Paris  Ridicule.  Claude  Le  Petit  a  beaucoup  raillé  cette  décoration  : 

u  A  le  voir  sur  sa  gravité,  Je  crois  sans  médire  de  lui 

Dessus  ses  échasses  monté,  Qu'il  a  son  habit  des  Dimanches 

Il  ferait  la  nique  au.x  DonsSanches.  Ou  qu'il  est  de  noce  aujourd'hui 

Très  populaire,  très  fréquenté,  le  pont  Notre-Dame  devint  lui  aussi,  au 
-xviii'  siècle,  le  centre  du  commerce  de  luxe.  Vers  la  fin  du  xviii'^  siècle,  on 
décréta  la  suppression  de  toutes  les  maisons  des  ponts  de  Paris,  par  mesure 
d'hygiène  et  de  salubrité  publique,  et  le  pont  Notre-Dame  fut  le  premier  atteint. 

Seule  la  Pompe  Notre-Dame  survécut  à  ces  démolitions  jusqu'en  1861. 

Amputé  d'une  arche  par  la  suppression  définitive  de  la  voûte  du  quai  de 
Gèvres,  le  pont  Notre-Dame  fut  complètement  modifié  en  1860,  et  l'on  n'y  trouve 
plus  aujourd'hui  aucun  vestige  de  sa  splendeur  d'antan. 


IVe      ARRONDISSEMENT  289 

A  la  descente  du  pont  Notre-Dame,  nous  trouvons  une  des  deux  grandes  artères 
de  la  Cité  qui,  en  changeant  trois  fois  de  nom  sur  un  parcours  de  trois  cents 
mètres,  unit  la  rue  Saint-Martin  à  la  rue  Saint-Jacques.  C'est  la  rue  de  la  Lan- 
terne, de  la  Juiverie  et  du  Marché  Palu,  désignée  actuellement  sous  une  seule 
dénomination,  celle  de  rue  de  la  Cité. 

Le  prieure  Saint-Denis  de  la  Chartre,  supprimé  en  1790,  s'élevait  sur  l'empla- 
cement qu'occupe  aujourd'hui  l'angle  nord-ouest  du  Nouvel  Hôtel-Dieu.  En 
face  de  Saint-Denis  de  la  Chartre  se  trouvait  la  rue  de  la  Pelleterie,  traversant 
dans  son  milieu  l'îlot  compris  entre  la  Seine  et  la  rue  de  la  Vieille-Draperie. 

Cette  rue  de  la  Pelleterie  était  à  l'origine  im  quartier  juif,  comme  la  rue  voi- 
sine qui  en  a  conservé  le  nom  et  où  s'élevait  la  synagogue.  On  la  désignait  sous  le 
nom  de  Micra  Madiana.  Après  l'expulsion  des  Juifs,  le  roi  Philippe-Auguste 
disposa  de  leurs  biens  et  donna  un  grand  nombre  de  leurs  maisons  aux  pelle- 
tiers moyennant  une  redevance.  De  là  vient  le  nom  de  la  rue. 

Toutes  ces  ruelles  étaient  remplies  de  masures  serrées  les  unes  contre  les 
autres,  zébrées  à  tous  les  étages  de  balcons  de  bois  en  saillie,  suspendues  sur 
pilotis  apparent,  «  retroussant  pour  ainsi  dire  leur  manille  pour  pénétrer  dans  le 
lit  du  fleuve  »,  qui,  lors  des  grandes  crues,  coulait  sous  leurs  planchers  vermoulus. 

Au  bout  de  la  rue  de  la  Pelleterie,  à  gauche,  dressant  son  portail  sur  la  rue 
nommée  depuis  la  rue  de  la  Barillerie,  se  trouvait  la  grande  église  Saint-Barthé- 
lémy. C'était  l'ancienne  chapelle  du  palais  primitif  érigé  dans  la  Cité  à  l'époque 
romaine  et  dont  les  rois  mérovingiens  d'abord  et  après  eux  les  comtes  de  Paris 
firent  leur  séjour  avant  de  l'abandonner  à  leur  parlement. 

Presque  contigu  à  Saint-Barthélémy,  se  trouvait  la  petite  chapelle  de  Saint- 
Pierre  des  Arcis  ;  puis,  un  peu  plus  loin,  la  chapelle  de  Sainte-Croix,  qui  fut  pro- 
bablement érigée  au  xii'^  siècle  pour  un  hôpital  d'aliénés  frénétiques.  Plus  tard, 
on  fut  obligé  de  les  éloigner  du  centre  de  la  Cité  à  cause  des  hurlements  qu'ils 
poussaient. 

L'îlot  compris  entre  la  rue  de  Vieille-Draperie  et  la  rue  de  la  Calandre  était 
occupé  pour  la  plus  grande  partie  par  le  monastère  de  Saint-Eloi.  On  appelait 
le  pourtour  de  ce  monastère  la  ceinture  Saint-Eloi.  Cette  ceinture  était  limitée 
par  les  rues  de  la  Vieille-Draperie,  de  la  Calandre,  des  Eèves  et  de  la  Barillerie. 
Tout  l'espace  qui  se  trouvait  compris  entre  le  couvent  et  la  Seine  fut  longtemps 
le  Ghetto  du  \'ieux  Paris. 

Toutes  ces  vieilles  rues  étaient  extrêmement  pittoresques,  les  unes  bour- 
geoises et  commerçantes,  avec  des  boutiques  d'orfèvres  et  de  lapidaires,  les  autres 
borgnes  et  honteuses,  dernier  asile  des  bouges  chassés  de  tous  les  coins  de  Paris. 
La  rue  Saint-Eloi  entre  autres  se  faisait  remarquer  par  l'excentricité  de  ses  devan- 
tures tapageuses,  aux  vitres  dépolies,  aux  enseignes  remplacées  par  des  bouquets 
peints  de  roses  rouges  et  blanches.  La  rue  Saint-Eloi  n'avait  gardé  du  souvenir 
de  son  monastère  que  la  tradition  du  dérèglement  de  ses  nonnes  éhontées. 

L'îlot  compris  entre  la  rue  de  la  Calandre  et  le  petit  bras  de  la  Seine  ne  contient 

19 


290 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


([u'un  seul  édifice  historique,  l'église  de  Saint-Germain-lc-Vieux  ;  mais,  au  point 
de  vue  topograpliique,  cet  îlot  offre  cet  intérêt  particulier  :  à  la  limite  qui  était 
marquée  autrefois  par  les  façades  des  maisons  du  Pont-Neuf,  l'on  a  reconnu  les 
traces  de  la  muraille  gallo-romaine,  première  enceinte  de  la  Cité. 

Le  Petit-Pont  romain  composé  de  plusieurs  arches,  et  qui  s'étendait  jusqu'au 
jardin  actuel  de  l'Hôtel-Dieu,  se  raccordait  en  pente  douce  avec  la  rue  de  la  Jui- 
verie  par  la  rue  dite  du  Marché-Palu,  où  de  toute  antiquité  se  tint  le  marché  des 
vivres.  Sur  la  gauche,  le  remblai  du  Petit-Pont  laissait  entre  la  muraille  romaine 
et  la  Seine  un  large  bas-fond  tantôt  couvert  par  les  eaux,  tantôt  couvert  d'une 
végétation  luxuriante  que  l'on  appelait  la  Grande  Orberie. 

La  Grande  Orberie  était  une  promenade  silencieuse  et  discrète,  favorable  aux 
galants  rendez-vous,  mais  souvent  aussi  cloaque  impraticable.  Au  xvi^  siècle,  elle 
devint  le  Marché-Neuf,  centre  animé  vivant  et  bariolé,  rententissant  du  matin  au 
soir  de  ces  joyeuses  et  crues  plaisanteries  gauloises  qui  faisaient  la  joie  de  nos  aïeux. 
Le  Marché-Neuf  eut  aussi  ses  jours  de  gloire.  En  1660,  lors  de  la  fameuse  entrée 
de  Louis  XIV  et  de  Marie-Thérèse,  le  cortège  royal  traversa  le  marché  dans 
toute  sa  longueur.  Le  Marché-Neuf  avait  été  décoré  pour  la  circonstance  d'un 
magnifique  arc  de  triomphe. 

Arrivons  à  présent  sur  la  place  du  parvis  Notre-Dame,  si  différente  aujour- 
d'hui de  ce  qu'elle  était  jadis,  mais  sur  laquelle  pourtant  il  est  facile  d'évoquer 
le  moyen  âge  avec  ses  foules  grouillantes  et  pittoresques. 

Le  parvis  était  autrefois  clos  de  murs  à  hauteur  d'appui,  de  tous  les  côtés. 
Il  n'était  accessible  que  par  quelques  portes  ouvertes  de  distance  en  distance. 
On  y  arrivait  par  des  marches.  Le  sol  du  parvis  fut  abaissé  à  deux  reprises,  et  le 
sol  de  la  Cité  s'est  exhaussé,  comme  il  arrive  toujours. 

Le  parvis  Notre-Dame  jouait  un  grand  rôle  dans  l'existence  de  nos  ancêtres. 
C'est  là  qu'avaient  lieu  les  fêtes,  et  c'est  là  aussi  qu'avaient  lieu  les  supplices. 

Ce  fut  là  qu'on  dressa  l'échafaud  où  Jacques  Molay  et  les  Templiers  furent 
exposés  pour  avouer  leurs  crimes  avant  d'être  conduits  à  l'île  du  Pasteur-aux- 
Vaches,  aujourd'hui  place  Dauphine,  pour  y  être  brûlés.  La  liste  serait  effroya- 
blement longue  de  tous  les  malheureux,  qui  le  cierge  de  quinze  livres  à  la  main 
vinrent  faire  amende  honorable  au  parvis  Notre-Dame  et  durent  ressentir  là 
comme  des  frissons  avant-coureurs  du  supplice.  Tous  les  criminels  fameux,  entre 
autres,  Ravaillac,  la  Brinvilliers,  Cartouche,  Desiiie,  Damiens  ont  passé  en  tom- 
bereau sur  cette  place. 

Sur  le  parvis  aussi  se  tenait  la  foire  aux  jambons  : 

«  Dans  ce  parvis  où  l'on  contemple  Jambons  croissaient  de  tous  côtés 

La  face  d'un  superbe  temple.  Ainsi  que  s'ils  étaient  plantés.  » 

Au  xiii''  siècle  se  tenait  là  le  dimanche  un  marché  au  pain  destiné  aux  indi- 
gents, ou  l'on  vendait  au  rabais  li'  pain  qu'on  n'avait  pu  vendrt;  pendant  la 
semaine. 


IVe      ARRONDISSEMENT  291 

Notre-Dame  faisait  en  grande  pompe  avec  ses  quatre  filles  —  on  appelait 
ainsi  les  quatre  églises  relevant  de  son  chapitre  :  Saint-Etienne-des-Grès,  Saint- 
Merri,  Saint-Benoît  et  le  Saint-Sépulcre  —  les  processions  des  Rogations,  et  dans 
le  cours  de  cette  cérémonie  le  clergé  portait  un  immense  dragon  d'osier  contourné, 
hideux,  menaçant,  en  souvenir  sans  doute  de  la  bête  farouche  dont  saint  Marcel 
avait  délivré  Paris.  Le  peuple  s'amusait  à  jeter  des  fruits  et  des  gâteaux  dans  la 
gueule  du  monstre.  Cet  usage  ne  disparut  qu'en  1730. 

Sur  la  place  du  parvis  se  trouvait  une  fontaine  devant  laquelle  était  une 
statue  qui  jouissait  à  Paris  d'une  extraordinaire  popularité  et  que  l'on  appelait 
le  Grand  Jeusneur.  C'était  une  statue  déplâtre  recouverte  de  plomb,  représentant 
un  homme  tenant  d'une  main  un  livre  et  de  l'autre  main  s'appuyant  sur  un  bâton 
autour  duquel  s'enroulaient  des  serpents.  L'on  n'en  sut  jamais  l'exacte  signifi- 
cation, et  la  foule  qui  cherche  en  toutes  choses  le  côté  pittoresque  et  saisissant 
avait  été  frappée  du  spectacle  de  ce  bonhomme  de  pierre  exposé  depuis  tant 
d'années  aux  intempéries  de  l'air.  Un  vieux  couplet  nous  indique  pourquoi  on 
l'avait  surnommée  le   «  Grand  Jeusneur  »  : 

«  Oyez  la  voix  d'un  sermonneur,  Pour  s'être  vu  selon  l'histoire 

Vulgairement  appelé  Jeusneur  Mil  ans  sans  manger  et  sans  boire.  » 

Le  Grand  Jeusneur  avait  fini  par  devenir  pour  ainsi  dire  un  personnage  réel. 
On  le  faisait  parler,  agir  et  protester.  Il  était  en  un  mot  ce  qu'est  le  Pasquin  de 
Rome.  A  toutes  les  époques  troublées,  à  toutes  les  émeutes,  à  tous  les  grands 
événements,  le  Grand  Jeusneur  prenait  soi-disant  la  parole.  C'était  lui  qui  rédi- 
geait les  feuilles  volantes  clandestinement  distribuées  et  où  l'on  frondait  le  gou- 
vernement. Il  était  le  signataire  de  tous  les  libelles  qui  passionnaient  l'opinion 
publique. 

Le  Grand  Jeusneur,  sous  le  nom  de  Monsieur  Legris,  était  encore  le  héros 
d'une  tradition  fort  en  usage.  Pour  mystifier  les  jeunes  gens  à  l'air  simple  et 
novice,  on  les  envoyait  chez  M.  Legris,  le  vendeur  de  gris.  Le  mystifié,  une  fois 
arrivé  sur  le  parvis,  demandait  aux  passants  l'adresse  de  ce  marchand  célèbre, 
et  l'on  riait  toujours  de  cette  farce  séculaire  dont  une  mazarinade  nous  a  transmis 
le  souvenir  : 

«  Eh  !  quoi,  Madame  la  statue. 
Avez  vous  repris  la  parole 
Pour  nous  venir  conter  la  colle 
Depuis  que  vous  vendez  du  gris 
A  tous  les  simples  de  Paris?  » 

L'histoire  des  premières  églises  qui  furent  construites  à  l'endroit  où  devait 
s'élever  Notre-Dame  n'est  point  aussi  légendaire  qu'on  se  l'imagine  volontiers. 
L'on  serait  même  tenté  parfois  d'être  ■si»rpris  du  nombre  de  renseignements  que 
l'on  est  parvenu  à  obtenir  sur  l'histoire  de  ce  vieux  coin  de  Paris.  Au.x  documents 


292  LA      \ILLE      LUMIERE 

fournis  par  les  vieilles  chroniques,  s'est  ajouté  le  témoignage  de  la  cathédrale 
qui,  à  chaque  fouille  nouvelle,  nous  a  livré  une  partie  de  son  histoire. 

En  1711,  ce  sont  les  débris  de  l'autel  élevé  à  Jupiter  sous  Tibère  qui  appa- 
raissent sous  les  pioches  des  ouvriers  ;  en  1847,  en  baissant  le  sol  du  parvis, 
on  retrouve  les  fondations  de  l'église  mérovingienne.  L'île  de  la  Cité  était  déjà  un 
lieu  sacré  sous  les  Romains,  et  les  dieux  olympiques  y  furent  adorés  en  même  temps 
que  les  mystérieures  divinités  gauloises.  Puis,  selon  la  tradition  du  christianisme 
d'édifier  ses  églises  aux  endroits  mêmes  occupés  par  les  temples  païens,  l'on  édifia 
la  catiiédrale  sur  l'emplacement  du  temple  de  Jupiter. 

Deux  basiliques  d'abord  furent  édifiées,  celle  de  Sainte-Marie  et  celle  de 
Saint-Etienne.  En  1160,  ces  deux  églises  devinrent  insuffisantes,  et  Maurice  de 
Sully,  évêque  de  Paris,  fit  construire  la  cathédrale  de  Notre-Dame,  ce  merveilleux 
cantique  de  foi. 

Ces  poèmes  de  pierre  qu'on  appelle  des  cathédrales  furent  comme  des  fleurs 
naturelles,  écloses  de  la  foi  profonde  du  moyen  âge.  «  Nées  presque  toutes  ensemble 
au  ])rintemps  des  jeunes  croyances,  écloses  sous  l'enthousiasme  brûlant  de 
peuples  qui  joignai(>nt  à  des  naïvetés  d'enfants  la  vigueur  d'hommes  robustes, 
elles  s'élancèrent  d'un  niême  élan  vers  le  ciel.  » 

Nous  n'essaierons  pas  de  tenter  ici  la  description  de  Notre-Dame,  ce  chef- 
d'reuvre  de  l'architecture  gothique  devant  lequel  nous  nous  arrêtons,  saisis  d'une 
admiration  profonde.  Nous  rapporterons  seulement  quelques  lignes  de  Victor 
Hugo,  dont  le  roman  sur  Notre-Dame  est,  en  même  temps  que  le  plus  beau  com- 
mentaire d'une  attentive  et  longue  visite  à  la  cathédrale  de  Paris,  la  jilus  pitto- 
resque et  curieuse  évocation  de  la  vie  du  moyen  âge. 

«  Il  est  peu  de  plus  belles  pages  architecturales  que  cette  façade  où  succes- 
sivement et  à  la  fois  les  trois  portails  creusés  en  ogive,  le  cordon  brodé  et  dentelé 
des  vingt-huit  niches  royales,  l'immense  rosace  centrale,  flanquée  de  ses  deux 
fenêtres  latérales,  comme  le  prêtre,  du  diacre  et  du  sous-diacre,  la  haute  et  frêle 
galerie  d'arcades  à  trèfle  qui  porte  une  lourde  plate-forme  sur  ses  fines  colonnettes, 
enfin  les  deux  noires  et  massives  tours  avec  leurs  auvents  d'ardoise,  parties  har- 
monieuses d'un  tout  magnifique,  superposées  en  cinq  étages  gigantesques,  se  déve- 
loppent à  l'ail  (Il  foule  et  sans  trouble,  avec  leurs  innombrables  détails  de  sta- 
tuaire, de  sculpture  et  de  ciselure,  ralliés  puissamment  à  la  tranquille  grandeur 
de  l'ensemble  ;  vaste  symphonie  en  pierre  pour  ainsi  dire  ;  œuvre  colossale  d'un 
liomme  et  d'un  peuple,  tout  ensemble  une  et  complexe  comme  les  iliades  et  les 
romanceros  dont  elle  est  sœur  ;  produit  prodigieux  de  la  cotisation  de  toutes  les 
forces  d'une  époque,  où  sur  chaque  pierre  on  voit  saillir  en  cent  façons  la  fantaisie 
de  l'ouvrier  disciplinée  par  le  génie  de  l'artiste,  sorte  de  création  humaine  en  un 
mot,  puissante  et  féconde  comme  la  création  divine  dont  elle  semble  avoir  U-robé 
le  double  caractère  :  variété,  éternité.  » 

L'église  à  cette  époque  résumait  la  vie  sociale  tout  entière.  Les  fêtes  chrétimm  s 
étaient  les  seules  qui- connût  la  foule,  et  ces  fêtes  avaient  pour  le  peuple  l'attrait 


IVe      ARRONDISSEMENT 


293 


des  représentations  théâtrales  d'aujourd'hui.  Aux  grands  anniversaires,  le  pavé 
de  la  basilique  disparaissait  sous  une  litière  de  fleurs,  d'herbes  odoriférantes  et 
de  rameaux  verts.  C'est  dans  l'église  que  les  chevaliers  allaient  faire  la  veillée  des 
armes. 

Le  peuple,  qui  savait  que  l'église  était  sa  maison,  s'y  conduisait  comme  chez 
lui,  et,  à  certaines  fêtes,  la  gaieté  énorme  du  barbare  se  donnait  carrière  sous  ces 
voûtes  sacrées. 

Les  deux  fêtes  les  plus  célèbres  étaient  la  fête  des  Soits-Diacres  et  la  fête 
des  Fous. 

La  première,  qui  servait  de  prélude  à  la  seconde,  était  nommée  par  dérision 
la  fête  des  Diacres 
saouls.  On  s'occupait  à 
élire  pendant  cette  cé- 
rémonie un  évêque  des 
fous,  et  cela  consistait 
en  actions  et  en  paroles 
grossières  et  ridicules  ; 
ensuite  le  nouvel  élu, 
installé  sur  le  siège 
épiscopal,  donnait  avec 
une  feinte  gravité  sa 
bénédiction  aux  assis- 
tants, bénédiction  dont 
la  formule  bouffonne 
était  une  véritable  ma- 
lédiction. 

La  fête  des  Fous 
commençait  le  i'^''  jan- 
vier. Le  clergé  allait  en 
procession  chez  l' évê- 
que des  Fous,  le  con- 
duisait à  l'église,  où  son 
entrée  était  célébrée 
par  le  tintamarre  des 
cloches.  Arrivé  dans  le 
chœur,  il  se  plaçait  sur 
le    siège    épiscopal    et 

il  se  passait  alors  des  actions  extravagantes  et  des  scènes  scandaleuses.  Les  ecclé- 
siastiques, le  visage  barbouillé  de  suie  ou  couvert  de  masques  hideux,  donnaient 
libre  cours  à  toutes  espèces  de  folies.  Ils  dansaient,  sautaient,  se  livraient  au 
délire  d'une  joie  grossière  et  bruyante  et  offraient  l'image  des  antiques  baccha- 
nales. ((  Les  danses  lascives,  les  luttes,  les  cris,  les  chansons  obscènes  composaient 


LE    PORCHE     NOTRE-DAME. 


294 


LA     VILLE      LUMIERE 


les  principales  actions  de  cette  orgie  ecclésiastique,  mais  n'en  étaient  pas  les 
seules.  On  voyait  des  diacres  enflammés  par  le  vin  se  dépouiller  de  leurs  vêtements 
et  se  livrer  entre  eux  à  la  débauche  ».  Souvent  ces  fêtes  orgiaques  se  terminaient 
par  des  querelles  et  par  du  sang. 

Nous  trouvons  dans  les  vignettes  et  autres  miniatures  des  anciens  manus- 
crits, ainsi  que  dans  les  motifs  sculptés  des  cathédrales,  la  représentation  de  ces 
scènes  licencieuses.  Le  collier  et  la  ceinture  du  personnage  appelé  la  Mère  Sotte 
étaient  composés  de  plaques  de  bois  sur  chacune  desquelles  étaient  sculptées  en 
bas-relief  des  scènes  très  variées  et  très  obscènes  où  tiguraicnt  toujours  des  moines 
et  des  religieuses. 

S'il  fallait  raconter  ici  tous  les  événements  historiques  qui  se  sont  passés  à 
Notre-Dame,  il  y  faudrait  certes  plusieurs  volumes,  depuis  le  jour  où  Charles  VIII, 
sacré  à  Reims,  assista  à  Notre-Dame  à  un  Te  Deuni  d'actions  de  grâces,  en  1484, 
jusqu'au  sacre  de  Napoléon,  en  1804,  immortalisé  par  le  tableau  de  David. 

L'archevêché  s'élevait  au  midi  de  l'église.  II  eut  longtemps  l'aspect  d'un  châ- 
teau fort  avec  ses  tours  et  ses  murailles  crénelées.  C'est  dans  la  grande  salle  de 
l'archevêché  que  l'Assemblée  Nationale  siégea  en  attendant  que  la  salle  du  Manège 
fût  prête  à  la  recevoir.  L'archevêché  fut  démoli  en  1831. 

Notre-Dame  était  autrefois  entourée  du  côté  du  Nord  d'un  groupe  d'habi- 
tations qu'on  appelait  le  Cloître,  et  qui  comprenait  plusieurs  rues  dont  les  extré- 
mités étaient  garnies  de  portes  qui  se  fermaient  la  nuit.  Le  cloître  servait  à  la 
résidence  des  chanoines.  Quelques-unes  de  ces  vieilles  maisons  subsistent  encore 
dans  les  rues  du  Cloître-Notre-Dame,  des  Chantres  et  des  Chanoinesses.  Le  cloître 
renfermait  deux  églises  :  l'église  Saint-Jcan-le-Rond  et  celle  de  Saint-Denis-au- 
Pas. 

Notre-Dame  possédait  autrefois  un  trésor  extrêmement  riche,  contenant 
nombre  d'objets  précieux  que  la  Révolution  envoya  à  la  Monnaie.  Depuis,  on 
a  essayé  de  reconstituer  un  nouveau  trésor,  qui  est  placé  dans  l'édifice  de  la 
sacristie. 

L'église  fut  toujours  considérée  comme  un  refuge  pour  les  déshérités  du  sort, 
et  c'est  dans  Notre-Dame  que  l'on  venait  le  plus  souvent  déposer  les  enfants 
abandonnés.  En  1552,  on  construisit  près  de  la  cathédrale  une  maison  spéciale- 
ment destinée  aux  enfants  trouvés. 

La  maison  des  Enfants-Trouvés  fut  réunie  par  la  suite  à  l'ancien  hôpital,  (ini 
existait  déjà  sous  le  nom  d'Hôtel-Dieu  depuis  le  vii^  siècle,  et  dont  on  attribue 
généralement  la  fondation  à  l'évêque  saint  Landry. 

Tous  les  rois  de  France  veillèrent  avec  sollicitude  à  la  bonne  tenue  de  cet 
hôpital,  qui  n'avait  pas  de  budget  spécial,  mais  vécut  de  libéralités  successives. 
Il  eut  des  alternatives  de  prospérité  et  de  détresse.  On  put,  dans  le  courant  du 
xviii''  siècle,  en  faire  un  tableau  terrifiant  qui  est  resté  dans  la  mémoire  populaire 
comme  étant  l'état  normal  de  l'établissement,  alors  que  ce  n'était  qu'un  état 
ninuicntané.  A  cette  époque,  le  désordre  fut  tel  qu'on  voyait  dans  un  seul  lit  jus- 


IVe      ARRONDISSEMENT 


295 


296  LA      VILLE      LUMIÈRE 

qu'à  dovize  malades,  parmi  lesquels  on  trouvait  parfois  un  mort  et  un  agoni- 
sant. En  1785,  on  demanda  de  toutes  parts  une  réforme  radicale  et  prompte,  afin 
d'empêcher  à  l'avenir  «  que  les  moribonds  couchassent  à  côté  des  cadavres,  les 
fiévreux  avec  les  galeux,  les  phtisiques  avec  les  aliénés,  et  que  les  malades  soient 
entassés  et  couchés  jusqu'à  douze  dans  le  même  lit  ». 

L'Hôtel-Dieu,  deux  fois  incendié,  fut  reconstruit  en  1838  à  côté  de  Notre- 
Dame,  à  peu  près  sur  l'emplacement  ancien  (i). 

Derrière  la  cathédrale,  à  l'extrémité  de  la  pointe  de  la  Cité,  sur  l'emplacement 
de  l'ancienne  promenade  que  l'on  appelait  le  Terrain,  s'étend  une  construction 
basse  et  profonde,  d'apparence  triste  et  lugubre,  destinée  à  recevoir  et  exposer  les 
individus  trouvés  morts  sur  la  voie  publique  et  demeurés  inconnus.  C'est  la 
Morgue,  dont  l'étymologie  est  assez  curieuse.  Le  mot  morgue  signifiait  au  xvi^  siècle 
un  regard  attentif,  fixe  et  interrogateur.  Autrefois,  avant  d'écrouer  les  coupables 
dans  les  geôles,  on  les  retenait  dans  une  salle  baptisée  morgue,  parce  que  les 
gardiens  de  la  prison  les  regardaient  attentivement  pour  pouvoir  les  reconnaître 
en  cas  d'évasion.  Pui.^  peu  à  peu  on  prit  l'habitude  de  placer  les  cadavres  inconnus 
dans  cette  morgue  ou  basse  geôle.  La  Morgue,  avant  d'être  située  à  la  pointe  de  la 
Cité,  se  trouvait  sur  le  quai  du  Marché-Neuf. 

Quitfons  à  présent  cette  île  de  la  Cité,  dont  Sauvai  a  dit  qu'elle  était  comme 
un  grand  navire  enfoncé  dans  la  vase  et  échoué  au  fil  de  l'eau  vers  le  milieu  de  la 
Seine,  et  gagnons  l'île  Saint-Louis. 

Au  xvc  siècle,  la  Seine  baignait  cinq  îles  dans  l'enceinte  de  Paris  :  l'ile  Lou- 
viers  oii  il  y  avait  alors  des  arbres  ;  l'île  aux  Vaches,  l'île  Notre-Dame,  la  Cité  et, 
à  sa  pointe,  l'îlot  du  Passeur  aux  Vaches  qui  s'est  abîmé  depuis  sous  le  terre-plein 
du  Pont-Neuf.  De  l'île  aux  Vaches  et  de  l'île  Notre-Dame,  toutes  deux  désertes 
jadis  et  faisant  partie  du  fief  de  l'évêque  de  Paris,  on  fit  une  seule  île  que  nous 
nommons  l'île  Saint-Louis,  et  où  nous  voyons  l'église  de  Saint-Louis-en-l'Isle,  qui 
fut  édifiée  en  1679  en  reniplaccnunt  d'une.ancienne  chapelle  qui  n'était  ])lus  suflî- 
sante  pour  la  population. 

Le  pont  Sully  nous  conduira  au  quai  Henri-IV,  construit  sur  remplacement 
de  l'île  Louviers  et  où  nous  vo\'ons  actuellement  le  laboratoire  des  Poudres  et 
Salpêtres  et  les  Archives  départementales.  Rue  de  Sully,  se  trouve  la  Bibliothèque 
de  l'Arsenal. 

La  caserne  des  Célestins,  située  boulevard  Henri-IV,  occupe  l'emplacement 
de  l'ancien  couvent  des  Célestins.  Les  Carmes  avaient  abandonné  cet  emplacement 
pour  aller  occuper  leur  couvent  bâti  près  de  la  place  Maubert,  et  les  Célestins,  qui, 
d'une  maison  de  la  forêt  de  Cuisse,  vinrent  s'établir  à  Paris,  y  firent  construire  leur 
couvent.  Les  Célestins  obtinrent  de  la  royauté  une  quantité  de  privilèges,  et  il 
n'existait  pas  à  Paris  de  couvent  plus  avantagé.  Leur  nom  obtint  une  singulière 
célébrité.  Quand  on  voulait  railler  l'orgueil  d'un  sot,  on  eniplovait  cette  expres- 

(i)  Hôlcl-Dicu  :  Mi-decins  ;  Dieulafov,  Museuer,  Brissaud,  Faisans,  Ballet,  .\.  l'i- 
Tir.    —  Chirurgien  :  Guinard.  —  Ophtalmologiste  :  De  Lapersonne. 


IVe      ARRONDISSEMENT  297 

sion  proverbiale  :  «  \'oilà  un  plaisant  Célestin.  »  Il  est  probable  que  ces  religieux, 
Irers  de  la  protection  des  rois  et  des  bienfaits  que  ceux-ci  leur  accordaient,  avaient, 
par  de  fréquentes  preuves  de  leur  orgueil,  fait  naître  ce  proverbe. 

La  rue  du  Petit-Musc  va  du  quai  des  Célestins  à  la  rue  Saint-Antoine  ;  elle 
existait  déjà  en  1538.  Son  nom  a  fait  l'objet  de  différentes  explications,  entre  les- 
quelles il  est  bien  difficile  de  prononcer.  Citons  la  plus  pittoresque,  d'après  laquelle 
le  nom  de  Petit  Musc  serait  une  altération  de  «  Pute  y  muse  ».  Cette  rue  aurait  été 
appelée  ainsi,  parce  qu'elle  était  presque  exclusivement  fréquentée  par  des  filles 
publiques. 

La  rue  des  Lions  donne  rue  du  Petit-Musc.  Elle  fut  ouverte  vers  1560  sur  une 
partie  des  terrains  occupés  par  les  jardins  de  l'hôtel  Saint-Paul  ori  étaient  enfermés 
les  lions  de  la  ménagerie  de  Charles  V.  Au  14  était  La  Fontaine  du  Regard  des 
Lions.  Au  17,  se  voient  quelques  vestiges  de  l'ancien  hôtel  Nicolaï. 

Nous  traverserons  la  rue  Saint-Antoine,  qui  fait  suite  à  la  rue  de  Rivoli,  et  nous 
prendrons  la  rue  de  Birague,  ouverte  sur  une  partie  de  l'emplacement  de  l'ancien 
hôtel  des  Toumelles,  qui  nous  conduira  place  des  Vosges. 

Cette  place  fut  créée  en  1604,  sous  la  dénomination  de  place  Royale.  C'est  la 
seule  place  de  Paris  qui  ait  conservé  absolument  intact  son  aspect  historique  pri- 
mitif et  toutes  les  habitations  existantes  lors  de  sa  création.  Elle  est  par  conséquent 
extrêmement  intéressante,  et  Victor  Cousin  indiquait  jadis  aux  historiographes 
qu'il  pourrait  être  fort  curieux  de  consacrer  à  la  place  Royale  un  ouvrage  qui  con- 
stituerait en  quelque  sorte  les  annales  de  cette  place  célèbre  et  si  remplie  de  sou- 
venirs. «  L'on  y  trouverait,  disait-il,  la  matière  des  plus  fines  recherches  ainsi  que 
des  descriptions  les  plus  charmantes,  et  une  gloire  modeste  ne  manquerait  pas  à 
l'écrivain  après  quelques  années  du  travail  le  plus  attrayant.  »  Ce  livre  souhaité 
par  Victor  Cousin  fut  écrit  tout  récemment  par  M.  Lucien  Lambeau.  Ceux  que  ces 
quelques  lignes  rendront  désireux  de  renseignements  plus  complets  feront  bien 
de  se  reporter  à  cet  ouvrage. 

La  place  Royale  fut  construite  sur  l'emplacement  de  l'ancien  Palais  des 
Toumelles,  où  Henri  II  mourut  le  10  juillet  1559,  à  la  suite  de  son  tournoi  avec  de 
Montgommery,  capitaine  des  gardes  écossaises.  Catherine  de  Médicis,  supersti- 
tieuse et  craintive,  considéra  les  Toumelles  comme  un  lieu  maudit  ;  elle  obtint 
de  son  fils  l'autorisation  de  faire  démolir  le  palais  des  Toumelles  et  le  pavillon 
du  Roy.  La  démolition  du  palais,  composé  d'une  infinité  de  constructions  reliées 
entre  elles  par  des  cours  et  des  jardins,  demanda  plus  de  quatre  ans.  En  1569, 
on  établit  sur  ces  terrains  un  marché  aux  chevaux,  près  duquel  se  forma  une  nou- 
velle Cour  des  Miracles,  jusqu'au  moment  où  Henri  IV  fit  édifier  la  place  Royale 
et  ses  hôtels  qui  forme  avec  toutes  les  rues  avoisinantes  le  paisible  quartier  du 
Marais  endormi  dans  sa  gloire  ancienne  et  où  «  le  présent  semble  moins  vivre 
que  le  passé  ». 

La  Place,  ainsi  que  l'appelait  Mme  de  Sévigné,  fut  pendant  longtemps  l'écho 
de  la  vie  parisienne,  avec  ses  réceptions  et  toutes  ses  réjouissances  luxueuses. 


298  LA      VILLE      LUMIERE 

Elle  fut  tout  de  suite  le  rendez-vous  de  ce  qu'il  y  avait  de  plus  aristocrate  et  de  plus 
mondain  dans  Paris,  et  nous  n'en  finirions  pas  si  nous  devions  énumérer  tous  les 
personnages  qui  vinrent  y  habiter.  Citons  entre  autres  :  Richelieu,  Mme  de 
Sévigné,  Marion  de  Lorme,  Ninon  de  Lenclos,  le  grand  Corneille,  Mme  de 
Longucville,  Cinq-Mars,  le  prince  de  Condé,  Mme  de  Boufflers,  le  marquis  de 
Favras,  Victor  Hugo,  etc.,  etc. 

Au  numéro  i  naquit  Mme  de  Sévigné  ;  au  numéro  2,  se  trouve  l'hôtel  du 
marquis  de  Beaussang;  au  3,  l'hôtel  d'Etrades;  au  8,  l'hôtel  Dangeau;  au  9, 
l'hôtel  de  Chaulnes  ;  au  10,  l'hôtel  de  Chélainville  ;  au  24,  l'hôtel  de  Guiches  et 
de  Boufflers  ;  au  26,  l'hôtel  de  Tresmes  ;  au  6,  qui  fut  habité  par  Marion  de  Lorme, 
nous  voyons  aujourd'hui  le  musée  Victor-Hugo  installé  dans  la  maison  où  Victor 
Hugo  logea  en  1832  et  écrivait  notamment  Ruy  Blas,  les  Burgraves,  les  Feuilles 
d'automne  et  les  Chants  du  crépuscule.  Ce  Musée  est  une  véritable  apothéose  de 
Victor  Hugo. 

Au  commencement  du  xviie  siècle,  un  vaste  espace  carré  fut  aménagé  au 
centre  de  la  place  et  circonscrit  par  des  balustrades  en  bois  qui  plus  tard  furent 
remplacées  par  une  grille  de  fer  forgé  décorée  d'ornements  dorés.  Au  milieu  de 
cet  espace  fut  élevée  une  statue  de  Louis  XIII.  La  statue  de  ce  roi  que  nous 
voyons  actuellement  est  l'œuvre  de  Dupaty  et  Cortot  et  fut  élevée  en  1829. 

Bien  que  la  plus  haute  noblesse  y  tînt  ses  quartiers,  la  place  Royale  était 
au  xvii^  siècle  dans  un  état  d'insalubrité  qui  laissait  fort  à  désirer,  et  à  ce  propos 
Tallemant  des  Réaux  nous  rapporte  l'historiette  suivante  :  Mme  Pilou,  cette 
fine  et  spirituelle  bourgeoise  du  Marais  qui  divertit  si  fort  la  société  de  son  époque 
et  fut  si  recherchée  à  la  cour  de  Louis  XIV,  traversait  un  soir  la  place  Royale  pour 
se  rendre  au  sermon  des  Minimes,  et  sa  précipitation  la  fit  choir  au  beau  milieu 
d'un  tas  de  boue.  Une  autre  fiit  rentrée  chez  elle,  mais  Mme  Pilou,  qui  n'était 
point  gênée,  jugea  que  cette  boue  pouvait  lui  servir  à  quelque  chose.  Elle  pensa, 
en  effet,  qu'il  était  tard,  que  l'église  des  Minimes  allait  être  pleine  et  qu'elle  aurait 
bien  du  mal  à  y  trouver  une  petite  place.  «  Il  faut  profiter  de  ce  malheur,  se  dit- 
elle,  pour  écarter  un  peu  les  gens  serrés.  »  «  Elle  était  si  sale  et  puante,  dit 
Tallemant,  que  tout  le  monde  la  fuyait  et  qu'elle  eut  de  la  place  de  reste  .  » 

Des  fêtes  grandioses  eurent  lieu  sur  la  place  Royale,  qui  devint  le  Camp  des 
Chevaliers  de  la  Gloire,  où  se  passèrent  des  luttes,  des  joutes,  des  tournois  et 
des  carrousels. 

Z,rt  P/flce  fut  aussi  le  théâtre  de  plusieurs  duels  tragiques,  parmi  lesquels  celui 
du  marquis  de  Rouillac,  qui  «se  battit  au  milieu  de  la  place  Roj'ale,  à  la  mi-nuit, 
un  llambeau  à  la  main  gauche  pour  s'éclairer  et  une  espée  à  la  droite  pour  s'arra- 
cher la  vie  ». 

La  vie  fut  intense,  diverse  et  mouvementée  sur  la  place  Royale  ;  il  s')'  passa 
des  scènes  tragiques  et  des  scènes  burlesques,  des  idylles  et  des  scandales. 

Au  milieu  des  superbes  hôtels  s'installa  une  maison  de  jeu,  celle  de  la  Blon- 
deau,  qui  loiait  académie  et  où  l'on  jouait  un  jeu  d'enfer.  On  y  \  it  un  jour,  raconte- 


IVe      ARRONDISSEMENT  299 

t-on,  un  joueur  qui  venait  de  perdre  une  très  forte  somme,  quitter  précipitam- 
ment la  table  de  jeu,  descendre  l'escalier,  remonter  aussitôt  avec  une  échelle, 
l'appuyer  contre  la  tapisserie,  et,  armé  d'une  paire  de  ciseaux,  faire  sauter  le  nez 
d'une  superbe  Esther  qui  y  figurait  en  belle  place.  «  Mordieu,  s'écria-t-il  en  redes- 
cendant, il  y  a  deux  heures  que  ce  chien  de  nez  me  porte  malheur  !  « 

Si  nous  en  croyons  Tallemant  des  Réaux,  auquel  nous  laisserons  toute  la  res- 
ponsabilité de  son  historiette,  la  place  Royale  fut  le  théâtre  de  scènes  scanda- 
leuses, et  nous  dédierons  l'anecdote  suivante  à  ceux  qui  se  font  les  censeurs  indi- 
gnés de  l'époque  actuelle  et  les  louangeurs  du  temps  passé.  Que  les  laudatores 
temporis  acti  veuillent  bien  écouter  un  instant  Tallemant  des  Réaux  : 

«  M.  de  Candalle  avait  amené  deux  ou  trois  capelets  (i)  de  Venise  à  Paris  ; 
luy  et  Ruvigny  en  trouvèrent  une  fois  un  couché  avec  une  garce  dans  la  place 
Royale.  Ruvigny  lui  dit  :  «  Je  te  donne  im  escu  d'or  si  tu  la  veux  baiser  demain 
en  plein  midi  dans  la  place.  «  Il  le  promit,  et  le  lendemain  M.  de  Candalle,  Ruvigny 
et  quelques  autres  firent  exprès  un  grand  bruit  :  toutes  les  dames  mirent  la  tête  à 
la  fenêtre  et  virent  ce  beau  spectacle.  » 

Que  d'anecdotes  libertines,  galantes  ou  burlesques  pourrions-nous  raconter 
au  sujet  de  la  place  Royale,  jusqu'à  la  présidente  du  Portail  qui  se  vanta  d'avoir 
appartenu  suivant  l'ordre  méthodique  des  pavillons  à  tous  les  habitants  de  la 
place  ! 

La  place  des  Vosges  est  aujourd'hui  bien  tranquille  et  ne  semble  plus  se  sou- 
venir de  tout  son  galant  passé  ! 

C'est  pendant  la  Révolution  que  commencèrent  ses  vicissitudes  et  que  vint 
peu  à  peu  son  abandon.  Un  arrêt  de  la  Commune  du  19  août  1792  ordonna  que 
la  place  Royale  prendrait  à  l'avenir  le  nom  de  place  des  Fédérés.  Le  4  juillet  1793, 
elle  reçut  le  nouveau  nom  de  place  de  l'Indivisibilité.  Enfin  un  article  du  17  Ven- 
tôse, an  VII,  appliqué  par  le  Ministère  de  l'Intérieur  le  26  Fructidor,  an  VIII, 
déclara  que  le  nom  du  département  qui  au  20  Germinal  aurait  payé  la  plus  forte 
partie  de  ses  contributions  serait  donné  à  la  principale  place  de  Paris.  Le  dépar- 
tement des  Vosges  l'ayant  emporté  sur  tous  les  autres  comme  n'ayant  pas  d'arriéré, 
la  place  Royale  devint  dès  lors  la  place  des  Vosges. 

En  quittant  la  place  Royale,  nous  prendrons  la  rue  Saint-Antoine,  créée 
en  1227  sous  le  nom  de  Grande-Rue  et  rue  de  la  Porte-Baudet.  Tout  l'espace 
occupé  aujourd'hui  par  le  faubourg  Saint-Antoine  était  jadis  couvert  de  maré- 
cages et  de  forêts.  Là,  le  druidisme  eut  ses  derniers  fervents  traqués  et  bientôt 
détruits  par  les  légionnaires  romains.  Sous  la  domination  césarienne,  les  marais 
furent  desséchés,  les  forêts  défrichées,  et  à  leur  place  on  vit  s'élever  d'élégantes 
villas.  Puis,  lorsque  les  Francs  succédèrent  aux  Romains,  de  massives  con- 
structions crénelées  remplacèrent  les  villas.  Vers  la  fin  du  xii'^  siècle,  un  couvent 
s'y  installa,  dont  le  fondateur  Foulques  de  Neuilly  s'appliquait  surtout  à  «  tirer 

(i)  Les  capelets  étaient  des  soldats  à  la  solde  de  Venise. 


300  LA      VILLE      LUMIÈRE 

des  voies  de  perdition  les  folles  femmes  qui  s'abandonnaient  pour  petits  prix  à 
tous  sans  honte  ni  vergogne  ».  La  maison,  qui  prit  le  nom  de  Saint-Antoinc-des- 
Champs  et  où  un  grand  nombre  de  Madeleines  repentantes  ne  tardèrent  pas  à  se 
réfugier,  fut  convertie  par  la  suite  en  abbaye  royale. 

La  porte  Saint-Antoine  faisait  partie  de  l'enceinte  de  Charles  Y  et  se  trou- 
vait entre  la  rue  Jean-Beausn-e  et  la  rue  des  Toumelles. 

En  prononçant  ce  nom  de  quartier  Saint-Antoine,  il  semble  que  tout  un 
passé  ressuscite.  Les  sanglantes  et  glorieuses  journées  de  la  Révolution  se  repré- 
sentent à  nous,  et  le  fantôme  de  la  Bastille  apparaît  dans  le  lointain.  C'est  que  le 
•faubourg  Saint- Antoine  est  depuis  plusieurs  siècles  le  centre  de  la  population 
ouvrière.  C'était,  a  dit  un  historien,  le  Forum  oii  grondait  la  colère  du  peuple 
avant  d'éclater  sur  le  palais  des  Tuileries  ou  sur  la  Convention  Nationale.  Long- 
temps le  faubourg  Saint-Antoine  fut  un  empire  de  fait,  que  Napoléon  lui-même 
observait  parfois  avec  inquiétude.  Il  savait  qu'un  13  \'endcmiaire  eût  été  diffi- 
cile ou  dangereux  dans  ce  foyer  de  l'émeute. 

Parmi  les  souvenirs  historiques  du  faubourg  Saint-Antoine,  il  faut  signaler 
le  combat  qui  eut  lieu  en  1652  entre  Turenne  et  le  grand  Condé,  après  lequel  ce 
dernier  fut  obligé  de  quitter  la  France. 

An  numéro  5  de  la  rue  Saint-Antoine,  ancien  282,  nous  voyons  une  inscrip- 
tion qui  indique  cjue  c'est  là  que  se  trouvait  jadis  la  porte  de  l'avant-cour  par 
laquelle  les  assaillants  pénétrèrent  dans  la  Bastille,  le  14  juillet  1789.  (Nous  ver- 
rons dans  le  XI"  arrondissement  l'historique  de  l'ancienne  et  redoutable  for- 
teresse.) 

La  rue  Saint-Antoine  comptait  beaucouji  de  grands  hôtels  et  de  monummts 
religieux,  parmi  lesquels  nous  citerons  l'hôtel  des  Tournelles,  sitiic  vis-à-vis  de 
l'hôtel  Saint-Paul  nù  fut  tué  Henri  II,  l'hôtel  Béthune-Sully  encore  debout  et 
livré  aujourd'hui  à  des  industries  diverses  ;  l'église  des  Jésuites  Saint-Paul-Saint- 
Louis  et  leur  couvent  devenu  le  Collège  Charlemagne,  l'ancien  couvent  de  la  Visi- 
tation Sainte-Marie  qui  avait  reçu  ce  nom  parce  que  les  religieuses  visitaient  les 
malades,  l'hôtel  de  Mayenne  et  d'Ormesson  bâti  par  DucerceaU'  jiour  Charles 
de  Lorraine. 

Au  117,  se  trouvait  l'ancienne  salle  Rivoli,  qui  servit  aux  violentes  réunions 
politiques  présidées  par  Louise  Michel, la  Vierge  Rouge,  qui  excitait  le  peuple  contre 
les  bourgeois  repus  et  faisant  appel  à  ses  plus  bas  instincts  criait  :  Quand  les  cochons 
sont  gras,  on  les  tue. 

La  rue  Saint-Antoine  fut  le  théâtre  de  nombreux  combats  meurtriers  en 
1830  et  1848  ;  l'archevêque  de  Paris,  Denis  Affre,  y  fut  lué. 

Cette  rue,  qui  vit  les  combats  les  plus  sanglants  des  Révolutions,  prit  part 
à  toutes  les  fêtes  et  réjouissances  populaires.  Pendant  le  Carnaval,  elle  était  le 
principal  lieu  de  rendez-vous  des  masques.  Le  peuple  à  pied  et  les  seigneurs  en 
carrosse  accouraient  en  foule  pour  jouir  de  ce  spectacle,  et  «ils  regardaient  défi- 
ler dans  un  tohu-hohu  inexprimable,  dont  notre  carnaval  dégénéré  ne  peut  don- 


IVe      ARRONDISSEMENT  301 

lier  qu'une  idée  insignifiante,  les  troupes  de  joyeux  compagnons  déguisés  en  ânes, 
en  mulets,  en  chiens,  en  loups  ;  les  chevaux  montés  sur  les  taureaux,  les  taureaux 
en  croupes  sur  les  chevaux,  les  faux  matelots,  les  faux  mousquetaires,  les  car- 
rosses de  masques  jetant  à  pleines  poignées  des  dragées  et  d'autres  choses  encore 
aux  dames,  à  la  foule  et  dans  les  fenêtres  des  appartements.  Les  monstres  de  toutes 
sortes,  les  satyres,  les  diables,  les  hommes  doubles,  les  dieux  mythologiques,  les 
héros  de  la  fable  et  de  l'histoire,  les  masques  allégoriques,  raillant  M.  Purgon  ou 
Perrin  Dandin  comme  une  comédie  en  action,  les  bergers  et  les  bergères,  les  Sca- 
ramouches  et  tous  les  personnages  de  la  comédie  italienne,  parmi  lesquels  circu- 
laient sans  cesse  les  marchands  de  masques  et  de  gâteaux,  couraient,  grima- 
çaient, criaient,  s'attaquaient  (i)  ». 

Tous  ces  masques  étaient  accompagnés  par  des  musiques  composées  des 
instruments  les  plus  divers,  fifres,  hautbois,  violons,  flageolets,  tambours  et 
trompettes.  Ils  figuraient  souvent  la  bataille  symbolique  de  Mardi-Gras  contre 
le  Carême,  bataille  dans  laquelle  Mardi-Gras,  escorté  de  ses  suppôts  Pansard, 
Crevard  et  Saucissois,  était  vaincu  par  Carême  secondé  par  Pain-Sec  et  Hareng- 
Sauret.  Mardi-Gras  était  jeté  à  l'eau  ou  brûlé  en  grande  pompe,  au  milieu  du 
fracas  des  casseroles,  des  bêlements  de  veaux,  des  mugissements  de  bœufs,  des 
grognements  de  pourceaux.  Quelquefois  la  bataille  se  changeait  en  un  plaidoyer 
bouffon  à  la  suite  duquel  Mardi-Gras  était  condamné  à  faire  amende  honorable 
à  Carême  et  était  banni  du  royaume  pour  quarante  jours.  Le  Carême  à  son  tour 
finissait  par  être  brûlé  la  veille  de  Pâques  aux  applaudissements  des  bouchers. 

Loret,  dans  sa  Gazette,  a  décrit  le  carnaval  de  1665.  Il  évalue  à  quatre  mille 
les  masques  de  la  Saint-Antoine  : 

«  Les  uns  ressemblaient  des  Chinois,  «  Des  Jean  Doucet,  des  Scaramouches, 

«  Des  Margajats,  des  Albanois,  «  Des  gens  à  cheval,  dos  à  dos, 

«  Des  amazones,  des  bergères,  «  Et  ce  qui  causait  des  extases, 

«  Des  paysannes,  des  harengères,  «  Des  carrosses  couverts  de  gazes 

«  Des  clercs,  des  sergents,  des  baudets,  «  Après  qui  couraient  des  enfants, 

«  Des  gorgones,  des  farfadets,  «  Et  des  cliariots  triomphants 

«  Des  vieilles,  des  saintes-n'v-touches,  «  Tout  remplis  de  tendres  fillettes...  » 

Outre  la  porte  Saint-Antoine,  le  Cours  la  Reine  devint  lui  aussi  un  des 
centres  favoris  du  Carnaval. 

Au  numéro  28  de  la  rue  Saint-Antoine,  ancien  183,  s'ouvre  l'impasse  Gué- 
ménée,  qui  portait  autrefois  le  nom  de  Cul-dc-Sac  Ha!  Ha!,  nom  étrange  que  les 
frères  Lazare  expliquent  par  l'e.xclamation  qui  échappe  à  celui  qui,  entrant  dans 
une  impasse,  est  obligé  de  rebrousser  chemin. 

La  rue  Saint-Antoine  a  subi  depuis  quelque  temps  un  changement  complet 
dans  son  numérotage,  ainsi  qu'on  peut  le  voir  par  les  anciens  numéros  que  nous 
avons  cités  à  côté  des  numéros  actuels.  Elle  a  été  en  quelque  sorte  absolument 
retournée. 

(i)  Les  Rues  du  Vieux  Paris,  par  Victor  FouRNEr. 


302 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


Au  68  de  cette  rue  était  l'hôtel  de  Beauvais,  construit  en  1654  par  Lepautre, 
pour  Mme  de  Beauvais,  femme  de  chambre  de  la  reine  Anne  d'Autriche. 
Mme  de  Beauvais,  raconte  la  chronique,  était  d'un  âge  plutôt  mûr  et,  de  plus, 
laide  et  borgne,  lorsqu'elle  fut  chargée  de  l'éducation  amoureuse  du  jeune  roi 
Louis  XIV. 

L'église  Saint-Gervais  est  au  numéro  2  de  cette  rue.  Dès  levi^  siècle  existait 
en  ce  lieu  une  éghse  qui  tombait  en  ruine  au  xii^  siècle.  On  la  réédifia  une  pre- 
mière fois  en  1212,  puis  une  seconde  fois  à  la  fin  du  xv^  siècle.  Toute  l'église  est 
de  style  ogival.  En  1616,  fut  élevé  le  portail  actuel  sous  les  ordres  de  Salomon 
Debrosse.  Ce  portail  est  une  œuvre  très  intéressante.  L'égHse  contenait  de  très 
beaux  vitraux,  dont  il  reste  une  partie.  Les  stalles  en  bois  sculpté  placées  dans  le 
choeur  datent  du  xvi<^  siècle. 

Il  y  avait  autrefois,  en  face  de  l'église  Saint-.Gervais,  un  orme  sous  lequel  se 
rendait  la  justice  et  s'accomplissaient  certains  actes  civils.  Cet  arbre,  que  l'on  pou- 
vait voir  encore  en  1806  et  qui  avait  plus  de  trois  cents  ans  d'existence,  se  trou- 
vait sur  la  place  Saint-Gervais,  qui  primitivement  faisait  partie  delarueFrançois- 
Miron.  N'oublions  pas,  aux  environs  de  l'église  Saint-Gervais,  les  rues  pitto- 
resques de  Grenier-sur-l'Eau  et  de  Geoffroy-l'Asiner,  où  s'élevèrent  jadis  les 
somptueux  hôtels  des  Breteuil,  des  La  Rochefoucauld,  dont  il  ne  reste  plus  que 
quelques  portes  monumentales  et  quelques  sculptures  ébréchées. 

La  Caserne  Napoléon,  située  place  Saint-Gervais  et  rue  de  Rivoli,  fut  con- 
struite en  1854.  Sur  l'emplacement  qu'elle  occupe  s'étendait  jadis  la  rue  de  la 
Tixéranderie,  où  demeurait  le  poète  Scarron.  C'est  là  qu'il  mourut  en  1660  et 
qu'il  laissa  sa  veuve  la  belle  Françoise  d'Aubigné. 

Proche  de  la  Caserne  Napoléon,  se  trouve  place  Baudoyer  la  mairie 
du  IV°  arrondissement  qui  fut  bâtie  en  1866,  incendiée  en  1871  et  restaurée 
en  1884.  C'est  dans  cette  mairie  ([n'est  le  siège  de  la  Cité,  la  société  historique 
du  IV"  arrondissement. 

Suivons  la  rue  de  Rivoli  jusqu'à  la. place  de  l'Hôtel-de- Ville. 
La  place  de  l'Hôtel-de- Ville,  qui  est  aujourd'hui  une  place  vaste  et  imposante 
qui  s'étend  depuis  la  Seine  jusqu'à  la  rue  de  Ri\oli,  peut  véritablement  être  qua- 
lifiée de  forum  parisien.  C'est  là  que  l'on  venait  entendre  les  harangues  d'Etienne 
Marcel,  c'est  là  que  les  bourgeois  de  la  Fronde  venaient  acclamer  la  duchesse 
de  Longucville  ;  c'est  là  qu'en  1789  le  peuple  vint  consacrer  la  victoire  républi- 
caine en  créant  la  garde  nationale  et  en  nommant  une  municipalité  émanant  du 
pouvoir  populaire. 

C'est  là  que  jadis  avaient  lieu  les  exécutions  et  les  supplices,  et  la  place  de 
l'Hôtcl-de- Ville,  désignée  primitivement  sous  le  nom  de  place  de  Grève  parce 
qu'elle  venait  jusqu'à  la  grève  de  la  Seine,  mérita  bien  son  surnom  de  Buveuse 
de  sang. 

Sur  la  place  de  Grève,  Anne  du  Bourg  fut  brûlé  comme  hérétique  pour  avoir 
osé  recommander  la  clémence  envers  les  protestants  ;  Montgomery  fut  exécuté. 


IVe      ARRONDISSEMENT 


303 


304 


LA      \ILLE      LUMIERE 


poursuivi  par  la  haine  de  Catherine  de  j\lédicis  pour  avoir  tué  accidcntrllcment 
Henri  H,  comme  nous  l'avons  vu  tout  à  l'heure  dans  le  tournoi  du  palais  des 
Toumelles  ;  la  maréchale  d'Ancre,  Léonora  Galigaï  fut  brûlée  vive  ;  Ravaillac 
y  subit  l'écartèlcmcnt  ;  la  célèbre  empoisonneuse,  la  marquise  de  Brinvilliers,  y  fut 
pendue  et  brûlée  ainsi  que  nous  l'a  raconté  Mme  de  Sévigné,  qui,  pour  assister 
à  l'exécution,  avait  loué  une  fenêtre  pour  dix  pistoles  dans  une  maison  du  pont 
Notre-Dame. 

«  Vers  les  six  heures  du  soir,  on  l'a  menée  nue,  en  chemise,  la  corde  au  cou, 
faire  amende  honorable  (sur  le  parvis  Notre-Dame),  et  puis  on  l'a  remise  dans  le 
tombereau...  Elle  monta  seule  et  nu-pieds  sur  l'échafaud  et  fut  en  un  quart  d'heure 
mirodée,  rasée,  dressée  et  redressée  par  le  bourreau.  Ce  fut  un  grand  murmure  et 
une  grande  cruauté.  Le  lendemain,  on  cherchait  ses  os,  parce  que  le  peuple  disait 
qu'elle  était  sainte.  Enfin,  c'en  est  fait,  la  Brinvilliers  est  en  l'air,  son  pauvre 
petit  corps  a  été  jeté  après  l'exécution  dans  un  fort  grand  feu,  et  ses  cendres  au 
vent.  » 

La  Voisin,  une  autre  empoisonneuse,  fut  également  brûlée  place  de  Grève, 
et  Cartouche  y  fut  rompu  vif.  Damiens,  pour  avoir  tenté  d'assassiner  Louis  XV,  y 
subit  l'affreux  supplice  de  l'écartèlement.  Mercier  nous  dit  que  les  femmes  se  sont 
portées  en  foule  au  supplice  de  Damiens  et  qu'elles  ont  été  les  dernières  à  détourner 
les  regards  de  cette  horrible  scène. 

C'est  place  de  Grève  que  fut  installée,  en  1792,  la  première  guillotine,  et  c'est 
un  nommé  Pelletier,  assassin  et  voleur,  qui  le  premier  l'inaugura.  La  guillotine 
resta  dressée  place  de  Grève  jusqu'à  ce  qu'elle  fût  transportée  place  de  la  Révo- 
lution.   - 

La. place  de  l'Hôtel-de- Ville  est  aujourd'hui  plus  du  double  de  ce  qu'elle  était 
autrefois.  Elle  fut  agrandie  en  1769,  puis  en  1853,  et  ces  travaux  d'agrandissement 
firent  disparaître  plusieurs  petites  rues. 

En  1605,  la  place  de  Grève  était  un  lieu  tellement  désert  que  des  bandes  de 
loups  venaient,  paraît-il,  y  rôder,  et  qu'une  fois  l'un  d'eux  y  dévora  un  enfant. 

Sur  l'ancienne  place  de  Grève  domine,  imposant  et  majestueux,  l'Hôtel  de 
Ville,  qui  joua  un  rôle  important  dans  tous  les  événements  politiques  de  l'histoire 
de  Paris. 

Nous  trouvons  son  origine  dans  l'association  appelée  la  Confrérie  de  la  Mar- 
chandise des  marchands  par  eau,  appelée  la  Hanse  de  Paris.  La  première  maison 
connue,  où  se  tenaient  les  séances  de  la  Hanse  de  Paris,  était  située  à  la  \'allée  dr 
Misère,  près  de  la  place,  du  Grand-Châtelct.  On  la  nomma  la  «  Maison  de  la  Mar- 
chandise ».  Ensuite  le  lieu  des  séances  ayant  été  transféré  dans  une  autre  maison 
peu  éloignée  de  la  première  et  située  entre  le  Grand  Châtelet  et  l'église  de  Saint- 
Leuffroi,  elle  fut  nommée  le  parloucr  aux  bourgeois.  Puis  cette  assemblée  s'établit 
près  de  l'enclos  des  Jacobins,  dans  une  espèce  de  fortification  faisant  ]iartie  <\<^ 
l'enceinte  de  la  ville.  Enfin  le  7  juillet  1357,  les  bourgeois  de  Paris  acluti  nnt  une 
maison  située  sur  la  place  de  Grève,  qu'avait  acquise  Pliilippe-.\uguste  et  qui  por- 


lye      ARRONDISSEMENT  305 

tait  le  nom  de  maison  aux  Piliers,  parce  qu'elle  était  en  partie  supportée  par  une 
suite  de  gros  piliers.  Elle  fut  aussi  appelée  maison  du  Dauphin.  C'était  une  mai- 
son fort  simple  qui  ne  différait  des  maisons  bourgeoises  que  par  deux  tourelles. 

En  1530,  François  pr  voulut  faire  reconstruire  la  maison  des  Piliers;  mais, 
dès  que  ce  bâtiment  atteignit  un  peu  plus  que  le  premier  étage,  on  s'aperçut 
qu'on  y  serait  trop  à  l'étroit  pour  y  loger  les  services  des  bureaux.  François  Miron, 
qui  sous  Henri  IV  devait  présider  à  l'achèvement  du  palais,  disait  que  cette 
construction  était  bonne  à  loger  des  ribaudes  et  non  des  magistrats. 

Le  monument  fut  laissé  inachevé,  puis  repris  d'abord  par  Pierre  Chambiges, 
puis  par  Andronet  du  Cerceau.  La  construction  primitive  était  l'ceuvre  de  Domi- 
nique Boccardo,  dit  Boccador. 

La  façade  de  l'Hôtel  de  Ville  était  surmontée  par  un  campanile.  Les  bâti- 
ments étaient  mitoyens  à  l'hospice  et  à  la  chapelle  du  Saint-Esprit.  Le  pavillon 
méridional  confrnait  à  des  maisons  qui  allaient  jusqu'à  la  rue  de  la  Mortelle- 
rie.  Dans  la  cour  intérieure  était  la  statue  de  bronze  de  Louis  XI\',  œuvre  de 
Coysevox,  transférée  depuis  au  musée  Carnavalet. 

Avant  la  Révolution,  l'Hôtel  de  Mlle  était  lu  résidence  du  prévôt  des  mar- 
chands, dont  le  plus  célèbre  fut  le  grand  citoyen  Etienne  Marcel.  En  1789,  il 
devint  le  siège  de  la  municipalité  parisienne,  et  ce  fut  là  que  s'assemble  la  Com- 
mune de  Paris  de  1792  à  1794;  on  l'appelait  alors  la  Maison  Commune. 

C'est  à  l'Hôtel  de  Ville  que  le  9  Thermidor  les  sections  soulevées  conduisirent 
Robespierre,  qui  se  fracassa  la  mâchoire  d'un  coup  de  pistolet.  Rapporté  mourant 
dans  la  salle  des  séances,  il  fut  étendu  sur  une  table,  qui  a  été  conservée  aux 
Archives  Nationales. 

Depuis  l'Empire,  l'Hôtel  de  Mlle  est  devenu  la  Résidence  du  Préfet  de  la 
Seine. 

En  1848,  le  gouvernement  provisoire  s'installa  à  l'Hôtel  de  Ville,  où  il  fut 
remplacé  par  l'Assemblée  Constituante. 

En  1871,  la  Commune  s'en  rendit  maître  et  s'y  installa  sous  le  nom  de  Comité 
Central.  Ce  Comité  siégea  dans  la  galerie  du  bord  de  l'eau  qui  longe  le  Quai  de 
l'Hôtel  de  Ville.  A  l'arrivée  des  Versaillais,  la  Commune  mit  le  feu  au  monument, 
et  ce  formidable  incendie,  en  dehors  des  objets  d'art  et  de  toutes  les  richesses 
amassées  dans  le  palais  municipal,  dévora  plus  de  60  000  volumes. 

Le  nouveau  monument,  inauguré  en  1880.  a  été  reconstruit  par  les  archi- 
tectes Ballu  et  Desperthes. 

L'ancien  bas-relief  représentant  la  statue  de  Henri  IV  qui  était  placée  en 
façade  put  être  sauvée  de  l'incendie  et  fut  transférée  au  Musée  Carnavalet. 

Sur  la  place,  se  trouvent  les  bureaux  de  l'Assistance  Publique,  dont  l'entrée 
est  avenue  Victoria. 

En  face  de  l'Hôtel  de  Ville,  au  numéro  68  de  la  rue  de  Rivoli  se  trouve  la 
maison  de  coutellerie  Picard,  notable  commerçant  qui,  après  l'incendie  de 
l'Hôtel  de  Ville  pendant  la  Commune  en  1871,  fut  l'objet  de  la  curiosité  publique. 


LA     VILLE     LUMIÈRE 


IV'^      ARRONDISSEMENT 


307 


Une  des  glaces  principales  de  la  devanture  avait  été  brisée  du  haut  en  bas 
en  rayons  à  peu  près  égaux  par  la  répercussion  du  choc  causé  par  l'explosion, 
sans  que  le  reste  de  la  maison  ait  été  nullement  endommagé. 

Cette  glace  a  été  offerte  par  M.  Picard  au  Conservatoire  des  Arts  et  Métiers 
et  resta  fort  longtemps  dans  le  magasin,  où  d'innombrables  curieux  vinrent  la 
contempler.  Du  souvenir  de  cet  incident,  le  surnom  de  Maison  de  la  Glace 
Brisée  resta  à  la  Coutellerie  Picard. 

Cette  maison,  fondée  en  1827,  est  une  des  plus  anciennes  maisons  de  cou- 


MAISON    PICARD. 


tellerie  de  Paris.  Elle  se  trouvait  primitivement  quai  Le  Pelletier  et  fut  transférée 
rue  de  Rivoli,  en  1843. 

En  1866,  les  manufacturiers  français,  entendus  dans  l'enquête  commerciale 
faite  à  cette  époque,  avaient  'reconnu  la  supériorité  de  la  main-d'œuvre  anglaise. 
Mais  aujourd'hui  la  coutellerie  parisienne  défie  toute  fabrication  étrangère.  Nos 
ouvriers,  qui  dans  presque  toutes  les  industries  sont  justement  connus  comme  les 
premiers  du  monde,  ont  depuis  longtemps  égalé,  sinon  surpassé,  les  meilleurs 
ouvriers  anglais  et  américains. 

La  marque  déposée  de  la  maison  Picard  :  Aux  Armes  de  la  Ville  de  Paris,  se 
trouve  sur  tous  les  articles  sortant  de  la  maison. 


3o8  LA      VILLE      LUMIÈRE 

Citons,  parmi  ces  objets  où  se  révèle  le  goût  le  plus  artistique,  une  très  inté- 
ressante collection  de  couteaux  de  chasse,  des  poignards  de  différents  styles,  des 
ongliers  à  ressort,  des  petits  couteaux  genre  espagnol,  des  rasoirs,  des  ciseaux  de 
formes  variées  et  toute  une  série  de  nombreux  modèles  récents  et  inédits  de  cou- 
teaux de  table,  où  la  nacre,  l'ivoire,  l'ébène  et  l'argent  se  mêlent  pour  produire  les 
plus  heureux  résultats. 

A  titre  de  curiosité,  nous  parlerons  de  deux  pièces  remarquables  qui  avaient 
été  conçues  par  M.  Picard  en  vue  de  l'Exposition  de  1889,  où  il  obtint  une  mé- 
daille d'argent.  L'une  était  un  gigantesque  couteau  qui  ne  mesurait  pas  moins 
d'un  mètre  de  longueur  et  qui  était  orné  de  garnitures  ciselées  sur  pièces  ;  la 
lame  était  décorée  de  scènes  de  chasse  en  gravure  dorée  sur  fond  gris.  L'autre 
était  un  couteau  comportant  75  pièces,  pouvant  se  démonter  en  trois  parties  et 
servir  ainsi  à  trois  personnes  différentes. 

M.  Lcopold  Picard,  officier  d'Académie,  fut  vice-président  de  la  Chambn.- 
Syndicale  de  la  Coutellerie,  membre  du  Jury  à  l'Exposition  du  Palais  de  l'In- 
dustrie en  i8go,  hors  concours  à  l'Exposition  de  Chicago,  et  obtint  uni- 
médaille  d'or  à  l'Exposition  LIniverselle  de  igoo. 

La  coutellerie  de  la  place  de  l'Hôtel-dc- Ville  a  une  réputation  très  grande  et 
très  méritée.  Tous  les  objets  exposés  dans  le  magasin  sont  fabriqués  à  Paris 
même,  avec  toutes  matières  de  choix,  par  les  meilleurs  ouvriers  de  la  capitale. 

La  rue  du  Temple,  qui  se  termine  dans  le  III'^  arrondissement,  commence  rue 
de  Rivoli,  tout  près  de  la  place  de  l'Hôtel-de-Ville.  Nous  en  avons  déjà  dit  quelques 
mots  tout  à  l'heure  ;  nous  signalerons  seulement,  aux  numéros  14  et  16,  l'empla- 
cement de  l'hôtel  Tanneguy  du  Châtel  et  au  17,  celui  de  l'hôtel  du  fameux  conné- 
table Du  Guesclin,  celui  qui  fut,  dit  Michelet,  «  un  intraitable  batailleur,  bon 
enfant  et  prodigue,  souvent  riche,  souvent  ruiné,  donnant  pirf(M>  tout  ce  qu'il 
avait  pour  racheter  ses  hommes,  mais  en  revanche  avide  et  pillard,  rude  en  guerre 
et  sans  quartier.  Comme  les  autres  capitaines  de  ce  temps,  il  préférait  la  ruse  à 
tout  autre  moyen  de  vaincre  et  restait  toujours  libre  de  sa  parole  et  de  sa  foi 
Avant  la  bataille,  il  était  homme  de  tactique,  de  ressources  et  d'engin  subtil.  Il 
savait  prévoir  et  pourvoir.  Mais  une  fois  qu'il  y  était,  la  tête  bretonne  reparais- 
sait, et  il  plongeait  dans  la  mêlée  et  si  loin  qu'il  ne  pouvait  pas  toujours  s'en  retirer. 
Deux  fois  il  fut  pris  et  paya  rançon.  Sa  vie  a  été  chantée,  c'est-à-dire  gâtée  et 
obscurcie  dans  une  sorte  d'épopée  chevaleresque  {Roumant  de  Bertrand  Du 
Glaicqiiin)  que  l'on  composa  probablement  jiour  ranimer  l'esprit  militaire  de  la 
noblesse.  Nos  histoires  de  Du  Guesclin  ne  sont  guère  que  des  traductions  en  prose 
de  cette  épopée,  et  il  n'est  pas  facile  de  dégager  ce  qu'elle  présente  de  sérieux,  de 
vraiment  historique  ». 

Au  51  de  la  rue  du  Temple,  nous  voyons  la  maist)n  Guillamue  hls  aine  et 
Bouton,  qui,  fondée  en  1840,  fut  formée  par  la  réunion  des  anciennes  maisons 
Guillaume  fils  aîné,  Massia  fils  et  Goumy  à  Lyon  et  Louis  Bayard.  En  dehors  de 
la  spécialité  de  tous  les  articles  nécessaires  à  la  chapellerie,  elle  a  inventé  en  1858, 


IVe      ARRONDISSEMENT 


309 


les  dessous  de  bras,  dont  elle  a  pris  quinze  brevets  et  dont  elle  possède  quarante 
marques  déposées. 

C'est  une  maison  extrêmement  importante,  qui  fabrique  elle-même  tout  ce  qui 
concerne  son  industrie. 

Elle  occupe  plus  de 
cinq  cents  ouvriers,  et  elle 
est  propriétaire  de  deux 
grandes  usines  ayant  cha- 
cune leurs  attributions  par- 
ticulières et  leurs  spécialités. 

C'est  à  l'usine  de  Voi- 
ron  que  se  l'ait  le  tissage  de 
la  peluche,  du  velours,  des 
galons,  organsins,  coiffes, 
brassards,  coussins  et  satins 
divers. 

Les  opérations  que 
comprend  le  tissage  sont 
très    nombreuses     et    très 

compliquées  ;  elles  se  distinguent  en  opérations  préliminaires  telles  que  le  bobi- 
nage, l'ourdissage,    la    préparation   de   la   trame,  etc.,    etc.,    et    les 
opérations  relatives  au  tissage  proprement  dit,  qui  est  la  mise  en 
action  du  métier  employé. 

La  peluche  noire  pour  chapellerie,  marque  brevetée 
Kallista,  qui  est  une  invention  de  la   maison,  a  une 
réputation  mondiale  bien  justifiée. 

L'usine     de     Montreuil- 


ATELIER    MECANIQUE    D  APPRETS. 


VUE    DE    L  USINE    DE    MONTREUIL. 


sous-Bois  fabrique  les  spécialités  suivantes  :  les  bords  en  toiles  apprêtées  à  la 
gomme  de  laque  pure,  les    toiles    apprêtées    caoutchoutées  et   guttées    (cette 


LA     VILLE      LUMIERE 


MAlsDN     L.l-  11.1.. 


lllNl  T     nu      IK.W.Sll.     lU'CI'KK     l'AK      r..TKAlK     \i;KM:T. 


IVe      ARRONDISSEMENT 


311 


IION'TREI'IL. 


VTFLIER     DFS    CALANDRLS    A 


dernière  fabrication  est  une  invention  brevetée  de  la  maison),  les  coiffes  adhé- 
rentes, les  dessous  de  bras  en  caoutchouc  manufacturé,  les  cuirs,  peaux,  confor- 
mateurs  et  outils  nécessaires  pour  la  chapellerie  et  enfin  les  ressorts  pour  chapeaux 
mécaniques. 

La  maison  Guil- 
laume fils  aîné  et  Bou- 
ton a  obtenu  d'innom- 
brables récompenses  à 
toutes  les  Expositions 
Universelles  qui  ont  eu 
lieu  depuis  1855,  jus- 
qu'à la  médaille  d'or 
qui  lui  fut  décernée 
en  1900  et  le  Diplôme 
d'Honneur  de  la  ré- 
cente Exposition  de 
Londres  de  1908. 

Prenons  à  présent 
la  partie  de  la  rue  Saint  - 

Martin,  appelée  rue  de  la  Planche-Mibray,  et  nous  y  verrons  une  maison  fort 
curieuse  avec  un  heurtoir  de  bronze  représentant  une  tête  de  lion.  C'était 
l'ancien  logis  des  chanoines  de  Saint-Merry. 

L'église  Saint-Merry  est  à  côté.  Ce  n'était  au  viii*^  siècle  qu'une  simple  cha- 
pelle qui  avait  pris  le 
nom  de  Saint-Médéric, 
par  abréviation  Merri. 
L'église  actuelle  a  été 
commencée  en  1520  et 
terminée  en  161 2  ;  une 
crypte  a  été  ménagée 
à  la  place  du  caveau 
où  se  trouvait  le  tom- 
beau de  Saint-Merri. 

L'église  a  subi  de 
nombreuses  restaura- 
tions qui  ont  grande- 
ment altéré  son  carac- 
tère primitif. 

Derrière  l'église  se  trouvée  la  petite  rue  des  Juges-Consuls,  qui  faisait  autre- 
fois partie  de  la  rue  du  Cloître-Saint-Merri.  Elle  prit  ce  nom  en  souvenir  du  Tri- 
bunal des  Juges  Consuls,  établis  autrefois  rue  Saint-Merri.  Ce  tribunal  était  composé 
de  cinq  marchands  originaires  du  rovaume  ;  le  premier  était  appelé  le  Juge,  et  les 


\LE    DES    .ATELIERS    DE     PREPARATION     ET    DE     TISSAGE. 


312 


LA      \II.L1-:      LUMIERE 


VUE  DE  l'usine  DE    VOIRON. 


autres  les  Consuls.  A 
ce  tribunal  chacun 
plaidait  pour  soi  sans 
avoir  besoin  d'avocat 
ni  de  procureur.  On 
découvrit,  il  y  a  quel- 
ques années,  dans  la 
rue  des  Juges-Consuls, 
en  opérant  des  fouilles, 
des  cercueils  mérovin- 
giens qui  attestent 
qu'il  y  avait  à  cette 
jilace  avant  leviesiècle 
un  sanctuaire  chrétien. 
En  quittant  l'é- 
glise Saint-;\Ierri,  dirigeons-nous  vers  cette  curieuse  rue  de  Venise,  qui  traverse 

la  rue  Saint-i\Iartin  et  va  de  la  rue  de  Beaubourg  à  la  rue  Quincampoix. 

C'est  un    des   coins   les    plus    intéressants   qui    ait   subsisté    du    Paris   du 

moyen  âge.  Elle  se  nomma  d'abord  rue  de  la  Corroicrie.  à  cause  des  corroyeurs 

quiy  habitaient.  Sonnomactuel 

lui    vient    de    l'enseigne    d'un 

cabaret  :  A  l'Eau  de  Venise. 
C'est    une     petite     ruelle 

étroite  et   sombre   qui  a  con- 
servé des  maisons  des  xivc  et 

xv^  siècles,  qui  étaient  habitées 

alors  par  des  usuriers  et  prêteurs 

sur  gages.   On   la   nommait  la 

ruelle  aux  usuriers. 

M.  Georges  Cain,  dans  sa 

promenade    autour    de    Saint- 

Mcrri,  où  il  nous  parle  de  ces 

ruelles  baroques  et  étroites,  si- 
nistres et  noires,  qui  portent  ks 

noms  bizarres  de    rue   fterrc- 

au-Lard,  rue  Taille-Pain,  rue 

Brise-Miche,    qui    se    coupent 

et   s'enchevêtrent  formant   de 

pittoresques  décors,  nous  fait 

de  la  rue  de  Venise  la  descriji- 

tion  suivante  : 

«  La  rue  de  X'enise  s'en- 


RUE    DE    VENISE. 


IVe     ARRONDISSEMENT  313 

tr'ouvre  comme  une  fente  pratiquée  entre  deux  murs  sombres,  plus  sinistre  encore 
que  tout  le  reste.  On  y  loge  àlanuit  dans  des  hôtels  du  xviie  siècle,  mués  en  tanières 
de  misère  ;  quatre  lanternes  raccrocheuses  sollicitent  les  vagabonds  et  les  purotins 
en  quête  d'un  couchage  à  trente  centimes  ;  un  merle  encagé  siffle  entre  deux 
descentes  d'évier  cabossées  ;  on  y  croise  d'horribles  femmes  sans  âge  avec  des  têtes 
maquillées,  qui  déambulent  en  chantonnant  d'une  voix  grasse  et  traînent  des 
savates  élimées  devant  des  entrées  de  bouge  où  se  devinent  de  gluants  escaliers 
noirs.  » 

En  passant  par  la  rue  Rambuteau,  nous  irons  jusqu'au  boulevard  Sébastopol. 
Dans  la  partie  qui  est  comprise  dans  l'arrondissement  de  l'Hôtel  de  Ville,  nous 
trouverons  deux  enseignes  curieuses  :  l'une  est  intitulée  .4m  Clairon  de  Sébastopcl, 
l'autre,  au  numéro  28,  est  celle  d'im  chapelier  qui  dénomma  sa  maison  A  l'Hérissé. 
Ce  magasin,  qui  attira  tout  d'abord  l'attention  par  l'étrangeté  de  son  enseigne,  est 
bien  connu  aujourd'hui  pour  sa  parfaite  fabrication. 

Puisque  n<nis  nous  arrêtons  quelques  instants  dans  cette  chapellerie,  ne 
pourrions-nous  à  ce  sujet  \ou  d'une  façon  très  rapide  ce  que  furent  les  différents 
couvre-chefs  de  nos  aïeux. 

L'origine  première  du  chapeau  actuel  est  le  capuchon,  qui  accompagnait  la 
chappe  et  servait  à  couvrir  la  tête  ;  c'était  une  simple  calotte  de  velours,  de  drap 
ou  de  feutre  qui  s'attachait  sous  le  menton  par  deux  cordons.  Sous  Louis  XIH, 
les  calottes,  les  bonnets  et  les  mortiers  disparurent  pour  faire  place  au  chapeau  rond 
à  petits  bords,  assez  semblable  à  notre  chapeau  moderne,  avec  cette  différence 
qu'il  était  pointu  et  orné  d'une  plume,  quelque  chose  sans  doute  comme  les  cha- 
peaux que  portent  les  touristes  suisses. 

François  !<'■'  mit  à  la  mode  le  chapeau  à  larges  bords  et  à  plumes,  tandis  que, 
sous  Henri  HT, les  hommes  portèrent  tous  un  petit  chapeau  plat  orné  d'une  plume. 

Vers  la  fin  du  xyi""  siècle,  le  chapeau  redevint  à  larges  bords.  On  le  portait 
relevé  d'un  côté  et  surmonté  d'un  panache.  Sous  le  règne  de  Louis  XIH,  il  fut  de 
nouveau  d'une  grande  richesse  :  des  plumes  de  prix  l'ombrageaient  et  en  faisaient 
une  coiffure  somptueuse.  Mais  bientôt  la  grandeur  des  perruques  fit  du  tort  au 
chapeau,  qui  se  transforma  en  un  simple  accessoire  de  toilette  qu'on  portait  le 
plus  souvent  sous  le  bras.  On  le  réduisit  peu  à  peu  aux  dimensions  les  plus  exiguës, 
et  sous  Louis  X^^  ce  n'était  plus  qu'un  tout  petit  tricorne. 

Après  une  suite  de  transformations  qu'il  serait  trop  long  de  décrire  ici,  les 
chapeaux  prirent  la  forme  que  nous  leur  voyons  aujourd'hui,  celle  du  fameux 
tuyau  de  poêle,  que  le  melon  essaya  souvent  de  détrôner.  C'est  de  l'introduction 
des  chapeaux  Panama  en  France,  qui  sont  encore  aujourd'hui  si  fort  à  la  mode, 
que  date  l'adoption  dans  le  costume  masculin  du  chapeau  mou  en  feutre. 

De  nos  jours,  l'industrie  des  chapeaux,  pratiquée  surtout  à  Aix,  Bordeaux, 
Lyon  et  Paris,  doit  aux  chapeliers  de  cette  dernière  ville  ses  développements  les 
plus  notables.  Leur  habileté  s'est  appliquée  à  la  chapellerie  de  feutre,  de  soie,  et 
aux  chapeaux  mécaniques,  qui  sont  d'invention  parisienne. 


LA     VILLE      LUMIERE 


M.\i>i>N    «  A  l'hérissé 


IVe     ARRONDISSEMENT  315 

La  maison  intitulée  A  l'Hérissé,  qui  est  une  des  plus  anciennes  maisons  de 
chapellerie,  et  dont  les  affaires  suivirent  un  développement  croissant,  se  signale 
tout  particulièrement  par  l'excellente  qualité  de  tous  ses  articles. 

Avant  de  terminer  cette  promenade  dans  le  IV'^  arrondissement,  revenons 
un  instant  sur  nos  pas  et  disons  quelques  mots  du  passage  Charlemagne  et  de 
la  rue  des  Jardins,  que  nous  avions  omises  tantôt.  Ces  misérables  rues,  situées  près 
du  quai  des  Célestins,  ont  été  tracées  sur  des  ruines  de  palais.  L'on  y  découvre 
encore  quelques  vestiges  d'anciens  hôtels. 

C'est  rue  des  Jardins  que  mourut  Rabelais,  ce  philosophe  subtil  qui  fut  le 
type  populaire  du  cynisme  bouffon.  «  C'est  à  ce  titre,  dit  Gerusez,  que  sa  mémoire 
est  chargée  d'une  foule  de  faits  plaisants  dont  il  demeure  responsable  aux  yeux  de 
la  postérité.  Mais  ce  masque  n'est  qu'une  enveloppe  qu'il  faut  percer  pour  passer 
outre  et  atteindre  ce  qu'elle  recouvre.  Or,  en  dépouillant  Rabelais  de  cet  étrange 
costume,  on  met  à  nu  l'érudition  la  plus  profonde,  la  plus  variée  et  la  philosophie 
la  plus  audacieuse.  Rabelais  ouvre  le  xvi^  siècle  comme  Voltaire  a  fermé  le  xviii^  ; 
c'est  la  même  étendue  d'intelligence,  la  même  audace  contre  l'ordre  religieux. 
Tous  deux,  armés  du  ridicule,  aiguisé  chez  l'un  par  la  colère,  tempéré  chez  l'autre 
par  la  gaieté,  ils  font  même  guerre  et  tous  deux,  soit  prudence,  soit  conviction, 
respectent  l'ordre  politique  et  se  font  de  la  royauté  un  rempart  contre  le  ressen- 
timent du  clergé.  Toutefois  Rabelais  s'attaquait  à  plus  forte  partie,  et  son  siècle, 
qu'il  voulait  émanciper,  ne  l'aurait  pas  protégé  dans  une  guerre  ouverte;  la 
royauté  elle-même  l'aurait  sacrifié,  quoique  à  regret.  Ce  n'était  donc  pas  assez 
qu'il  fût  le  courtisan,  il  fallait  encore  qu'il  se  fît  le  fou  du  roi  et  de  la  nation  ;  ses 
témérités  ne  pouvaient  passer  qu'à  ce  prix  :  le  philosophe  devait  prendre  la  ma- 
rotte de  Caillette  et  de  Triboulet  pour  écarter  et  étourdir  ses  adversaires.  )i 

Molière,  digne  descendant  de  Rabelais,  habita  lui  aussi  pendant  quelque 
temps  dans  la  rue  des  Jardins.  C'est  là  qu'il  donna  des  représentations  de  0  l'Il- 
lustre Théâtre  »  dans  le  jeu  de  Paume  de  la  Croix-Rouge. 

C'est  à  cette  époque  de  son  existence  que  celui  qui  connut  et  observa  le  mieux 
l'humanité  fut  conduit  au  Châtelet  sur  la  requête  de  sieur  Antoine  Fausser, 
fournisseur  de  chandelles  de  k  l'Illustre  Théâtre  »,  auquel  il  devait  de  l'argent. 
Le  marchand  de  chandelles  fut  impitoyable,  et  Molière  connut  le  funeste  séjour 
du  redoutable  Châtelet. 

C'est  également  rue  des  Jardins,  à  quelques  pas  de  la  rue  de  l'Ave-Maria,  que 
«  s'élève  la  fière  silhouette  de  l'hôtel  de  Sens.  Ce  noble  logis,  encore  admirable 
dans  sa  déchéance,  reste  un  des  plus  remarquables  spécimens  de  l'architecture  du 
xv^  siècle.  Des  évêques,  des  cardinaux,  des  altesses,  dont  Marguerite  de  Valois, 
—  la  fameuse  reine  Margot  —  l'ont  habité  >>. 

Puis,  suprême  déchéance,  l'hôtel  de  Sens  devint  le  bureau  des  coches,  et 
l'on  prétend  même  que  c'est  de  là  que  sortit  le  fameux  Courrier  de  Lyon,  immor- 
talisé par  un  drame  célèbre  qui  fît  couler  les  pleurs  de  plusieurs  générations  de 
spectateurs. 


•;  \"  arrondissement  —  arrondissement  du  Panthéon  —  comprend 
toute  la  Montagne  Sainte-Geneviève,  appelée  du  temps  des  Romains 
]\Iont  Leucotitius,  où  fut,  plus  tard,  construite  l'abbaye  de  Sainte- 
(ieneviève. 

On  sait  que  sainte  Geneviève,  la  patronne  de  Paris,  était  ime  bergère,  née 
à  Nan terre  en  422,  qui,  lors  de  l'invasion  des  Huns,  conduits  par  Attila,  ranima 
le  courage  des  Parisiens  épouvantés.  La  légende  raconte  que,  pour  épargner  aux 
malheureux  Parisiens  assiégés  les  horreurs  de  la  famine,  sainte  Geneviève  re- 
monta la  Seine  jusqu'en  Champagne  et  en  ramena  onze  bateaux  chargés  de  blé. 
Nous  verrons  tout  à  l'heure  le  culte  dont  sainte  Geneviève  fut  l'objet  de  la  part 
des  Parisiens  reconnaissants. 

C'est  sur  la  montagne  Sainte-Geneviève  qut-  naquit  l'I'niversité  et  ce  qui 
devait  être  le  quartier  Latin. 

M  Le  quartier  Latin  »,  désignation  que  tout  le  monde  entend,  bien  qu'elle  soit 
purement  idéale  et  qu'elle  ne  se  rapporte  à  aucune  des  divisions  municipales  de 
Paris,  comprend  la  presque  totalité  du  Y^  et  du  VI^  arrondissement.  C'est  le  vaste 
espace  qui  a  pour  limites  :  au  nord,  la  Seine,  le  quai  des  Augustins,  le  quai  Saint- 
Michel  ;  au  midi,  le  boulevard  du  Montparnasse  ;  à  l'ouest,  la  me  Bonaparte  ;  à 
l'est,  la  Halle  aux  Vins,  et  qui  renferme  l'Ecole  des  Beaux-Arts,  l'Institut,  la 
Monnaie,  Saint-Germain-des-Prés,  Saint-Sulpice,  la  Charité,  le  Luxembourg,  le 
palais  du  Sénat,  l'hôtel  de  Cluny,  Saint-Séverin,  Saint- Julien-le-Pauvre,  Saint- 
Etienne-du-Mont,  l'École  de  Médecine,  les  lycées  Sainte-Barbe,  Henri-IV  et  Louis- 
le-Grand,  la  Sorbonne,  le  Collège  de  France,  les  bibliothèques  Ssfinte-Geneviève 
et  Mazarine,  l'Ecole  de  Droit,  le  Panthéon,  la  Pitié,  le  Jardin  des  Plantes,  l'Ecole 
Normale,  l'Odéon,  l'Ecole  Polytechnique. 

«  Nul  quartier  plus  que  celui-là  n'a  été  profondément  modifié  par  les  travaux 
qui  ont  transformé  Paris,  et  nul  cependant  n'a  mieux  gardé  sa  physionomie 
propre,  car  il  y  a  en  lui  une  vitalité  morale,  une  pensée,  quelque  chose  comme 
une  âme  contre  laquelle  les  marteaux  et  les  pioches  ne  peuvent  rien.  » 

A  côté  du  Paris  joyeux  et  affairé  des  boulevards,  voici  le  Paris  de  l'étude, 
M  Ce  Paris  nouveau,  qui  a  coulé  là  comme  un  fleuve,  n'a  pu  changer  en  rien  1' 
Paris  ancien  qui  touche  à  ses  rives.  » 

«  Il  est  vrai,  écrit  déjà  Théodore  de  Banville,  qu'on  peut  désormais  parcourir 
toute  la  vieille  ville  située  sur  la  rive  gauche  de  la  Seine,  sans  y  rencontrer  plus 
rien  des  habitudes  et  des  coutumes  excentriques  dont  le  caractère  était  si  essen- 


ye     ARRONDISSEMENT  317 

tiellenient  pittoresque.  C'est  le  génie  particulier  de  notre  époque  de  tendre  à  une 
inévitable  uniformité.  Les  élèves  de  nos  écoles  ne  peuvent  échapper  à  cette  loi 
qui  nous  gouverne  tous,  et  un  étudiant  de  1830  aurait  grand'peine  à  reconnaître 
un  étudiant  d'aujourd'hui. 

«  Héros  de  bals  échevelés,  coureurs  d'école  buissonnière  au  temps  des  lilas, 
siffleurs  de  tragédies  néo-classiques  à  l'Odéon,  les  étudiants  d'autrefois  savaient 
aussi  écouter  respectueusement  les  cours  des  professeurs,  pâlir  sous  la  lampe, 
bûcher  sur  les  livres,  et  enfin  se  préparer  par  des  études  fortes  et  acharnées  à 
devenir  des  hommes  utiles  et  purs  en  même  temps  de  toute  cuisine  et  de  toute 
fraude  commerciale.  Que  le  poète  parlât,  ils  répondaient  à  sa  voix  avec  tout  l'en- 
thousiasme des  âmes  brûlantes  ;  que  l'heure  sonnât  de  secouer  une  tyrannie,  ils 
s'élançaient  parmi  les  balles,  sanglants,  joyeux,  et  leurs  voix,  habituées  à  fredonner 
les  chansons  d'amour  et  les  chansons  à  boire,  entonnaient  avec  un  sublime  appétit 
de  la  mort  et  du  sacrifice  les  strophes  d'airain  de  la  Marseillaise.  » 

Et  Banville  essaye  de  nous  décrire  la  physionomie  toute  spéciale  du  quartier 
Latin  avant  les  travaux  qui  l'ont  modernisé  : 

«  Deux  longues  rues  noires,  étroites,  tortueuses,  interminables,  la  rue  de  la 
Harpe  et  la  rue  Saint-Jacques,  à  l'Est,  mettaient  en  communication  l'île  de  la 
Cité,  qui  fut  le  berceau  de  Paris,  avec  la  montagne  Sainte-Geneviève,  qui  fut  le 
berceau  de  l'Université.  A  peine  avait-il  pénétré  dans  ce  quartier,  le  promeneur 
bourgeois  sentait  qu'il  n'était  plus  chez  lui  et  qu'il  venait  d'entrer  dans  un  domaine 
particulièrement  affecté  à  un  peuple  spécial  au  milieu  duquel  on  ne  pouvait  pénétrer 
que  comme  un  étranger  ou  comme  un  hôte.  Boutiques  à  auvent,  construites  sur 
un  modèle  gothique,  maisons  noires  et  enfumées,  rien  ne  sentait  la  civilisation 
moderne,  et  il  était  facile  de  comprendre  que  l'active  circulation  n'avait  pas 
pénétré  si  loin.  Les  vieu.x  hôtels,  les  sombres  maisons  aux  balcons  de  fer  forgé 
laissaient  le  temps  noircir  tranquillement  leurs  nobles  façades;  quant  aux  maisons 
relativement  modernes,  ventrues,  effondrées,  appuyées  les  unes  aux  autres  comme 
ûe^.  infirmes,  percées  de  fenêtres  irrégulières  et  parfois  sans  carreaux,  égayées 
seulement  par  les  enseignes  de  quelques  boutiques  bizarres,  elles  racontaient 
naïvement  et  sincèrement  la  vie  de  leurs  hôtes  ;  les  étudiants  qui  jetaient  sur  leur 
pauvreté  le  seul  manteau  qui  jamais  cacha  bien  le  manque  d'argent  :  la  fantaisie 
insouciante  de  l'artiste.   » 

Le  quartier  latin  fut  évidemment  très  profondément  modifié,  mais  il  n'empêche 
que  nous  allons  trouver  dans  notre  promenade  à  travers  le  Y^  arrondissement 
bien  des  coins  pittoresques  et  beaucoup  de  souvenirs. 

Partons  du  quai  Saint-Michel,  dont  les  premiers  travaux  de  terrassement 
furent  commencés  par  les  galériens  détenus  au  Petit-Châtelet,  et  suivons  la  rue 
de  la  Huchette,  demeurée  encore  aussi  pittoresque  que  les  quartiers  décrits  par 
Théodore  de  Banville.  Là  nous  trouverons  encore  de  vieilles  maisons  branlantes 
et  noires,  des  boutiques  aux  enseignes  bizarres,  des  balcons  en  fer  forgé  du  gra- 
cieux style  Louis  XV,  et  des  portes  Louis  XII  carapacées  de  gros  clous. 


3i8  ■      LA      VILLE      LUMIERE 

La  rue  de  la  Huchette  avait  tiré  son  nom  de  l'enseigne  d'une  maison  dite 
de  la  Huchette.  Les  rôtisseurs  vinrent  s'y  installer  en  foule,  et  Mercier  écrit  au 
XYiii^  siècle  :  «  Il  n'y  a  rien  de  si  agréable  à  Paris  que  la  me  de  la  Huchette,  en 
raison  des  boutiques  de  rôtisseurs  et  de  la  fumée  succulente  qui  s'en  exhale.  On 
dit  que  les  Limousins  y  viennent  manger  leur  pain  à  l'odeur  du  rôt.  A  toute  heure 
du  jour  on  y  trouve  des  volailles  cuites  ;  les  broches  ne  désemparent  point  le  foyer 
le  plus  ardent  :  un  tourne-broche  étemel  qui  ressemble  à  la  roue  d'Ixion  entretient 
la  torréfaction.  La  fournaise  des  cheminées  ne  s'éteint  que  pendant  le  Carême. 
Si  le  feu  prenait  dans  cette  rue  dangereuse  par  la  construction  de  ses  antiques 
maisons,  l'incendie  serait  inextinguible.   » 

La  me  de  la  Huchette  renfermait  jadis  un  des  meilleurs  hôtels  de  Paris,  et 
lorsque  des  étrangers  de  marque  arrivaient  dans  la  ville,  on  les  envoyait  tout  droit 
rue  de  la  Huchette,  à  Y Hostellerie  de  l'Ange,  qui  devait  n'offrir  que  de  lointains 
rapports  avec  nos  «  Palaces  »  actuels.  Au  numéro  i  était  situé  un  cabaret  fort  à  la 
mode  appelé  le  Petit  More  (il  en  existait  un  du  même  nom  rue  de  Seine),  où  l'on 
faisait  très  bonne  chère.  On  y  payait  —  dit  l'Estoile  —  «  six  écus  pour  y  boire  à 
tire  larigot  ». 

•C'est  dans  une  des  hôtelleries  de  la  me  de  la  Huchette  que  l'abbé  Prévost 
écrivit  son  roman  autobiographique  de  Manon  Lescaut.  C'est  au  numéro  lo,  nous 
dit  M.  Georges  Cain,  à  l'endroit  où  nous  voyons  aujourd'hui  un  hôtel  meublé  avec 
l'enseigne  du  Petit  Caporal,  que  Bonaparte  logea  pendant  quelque  temps  dans 
une  chambre  qu'il  payait  trois  francs  par  semaine. 

Traversons  la  rue  du  Petit-Pont,  dans  laquelle  de  récents  travaux  ont  été 
entrepris,  et  de  laquelle  il  ne  subsistera  bientôt  plus  grand'chose,  et  prenons  la  me 
de  la  Bûchcrie.qui  fait  suite  à  la  rue  de  la  Huchette.  Cette  rue  date  du  xii^  siècle  ; 
on  y  voyait  encore  tout  dernièrement  l'ancienne  faculté  de  médecine,  dont  nous 
parlerons  plus  loin  en  parcourant  le  VI*-'  arrondissement. 

Donnant  dans  la  rue  de  la  Bùcherie,  nous  trouvons  la  rue  Saint-Julien- 
le-Pauvre,  autrefois  vieux  chemin  conduisant  à  l'église  Saint-Julien-le-Pauvre, 
monument  des  plus  anciens  et  des  plus  pittoresques. 

Le  prieuré  de  Saint- Julien-le-Pauvre  avait-il  pour  patron  saint  Julien  de 
Brioude,  ou  saint  Julien  l'Hospitaher,  ou  saint  Julien  évêque  du  Mans?  Les  his- 
toriens ne  sont  pas  d'accord  sur  ce  point  ;  mais  ce  qui  n'est  pas  douteux,  c'est  la 
très  haute  antiquité  de  ce  cloître,  et  c'est  l'hospitalité  exercée  par  les  religieux 
qui  le  desservaient.  Grégoire  de  Tours  nous  apprend  qu'il  y  logea  en  580. 

Le  prieuré  de  Saint-Julien  passa,  dans  la  suite  des  âges,  par  les  mains  de 
beaucoup  de  possesseurs  et  subit  de  nombreuses  transformations. 

C'est  là  que,  en  vertu  d'une  ordonnance  de  Philippe  le  Bel,  le  prévôt  de  Parif 
venait  tous  les  deux  ans  prêter  serment  de  faire  observer  fidèlement  et  d'observer 
lui-même  les  privilèges  des  maîtres  et  des  écoliers.  C'est  là  que  jusqu'au  xvi«  siècle 
se  fit  tous  les  trois  mois  l'élection  des  délégués  de  la  Faculté  des  Arts  qui  devaient 
nommer  le  recteur  lui-même.  Cette  cérémonie  fut  souvent  orageuse,  et,  en  1534. 


ye     ARRONDISSEMENT 


319 


elle  fut  l'occasion  de  sérieux  troubles  pendant  lesquels  les  portes  furent  enfoncées 
et  les  fenêtres  brisées.  Effrayés  de  ce  scandale,  les  religieux  s'adressèrent  au  Par- 
lement et  obtinrent  que  désormais  les  tumultueuses  séances  de  la  Faculté  des 
Arts  fussent  tenues  ailleurs  que  dans  leur  couvent. 

Pendant  la  Révolution,  le  Prieuré  de  Saint-Julien  subit  le  sort  commun  à 
tous  les  établissements  ecclésiastiques  :  il  fut  supprimé.  L'église  seule  fut  sauvée 
de  la  destruction.  Les  détails  de  son  architecture  ont  une  parfaite  analogie  avec 
ceux  de  la  partie  ancienne  de  Notre-Dame.  Très  simple  à  l'extérieur,  la  petite 


DE     LA     liUCHERII-. 


église  de  Samt-Julien  fournit  un  exemple  excellent  de  cette  belle  école  d'architec- 
ture du  xiie  siècle,  dont  l'abside  de  Saint-Germain-des-Prés  est  à  Paris  le  plus 
ancien  spécimen  et  dont  nous  retrouvons  des  restes  à  Saint-Denis. 

M.  Gustave  Pessard  nous  dit  qu'il  existait  auprès  de  cette  église  un  puits 
dont  l'eau  produisait  des  cures  merveilleuses,  ainsi  que  l'atteste  une  inscription 
placée  dans  la  chapelle,  rappelant  que  les  «  gens  de  la  campagne  y  venaient  en 
foule  chercher  de  cette  eau  qui  giiarissait  tous  les  maux  ». 

La  rue  Galande,  qui  donne  rue  Saint-Julien-le-Pauvre,  avait  été  ouverte 
en  1202  sur  le  clos  Mauvoisin  dépendant  de  la  Seigneurie  de  Galande.  Cette  rue 
est  également  fort  curieuse,  mais  elle  tend  à  disparaître  chaque  jour  sous  la  pioche 
des  démolisseurs.  On  y  trouve  encore  quelques  vieilles  bâtisses  à  pignons. 


320  LA     VILLE      LUMIERE 

Au  numéro  42,  nous  voyons  un  curieux  bas-relief  représentant  saint  Julien 
le  Pauvre.  Lors  du  percement  de  la  rue  Dante,  on  a  fait  disparaître  le  cabaret 
du  Château  rouge,  surnommé  la  Guillotine,  sorte  de  bouge  fréquenté  par  les 
rôdeurs  de  nuit,  qui  faisait  partie  du  programme  de  l.i  tournée  classique,  dite 
des  Grands  Ducs. 

A  quelques  pas  de  Saint-Julieu-le-Pauvre,  entre  la  rue  de  la  Bûcherie  et  la 

rue  Galande,  s'ouvrait,  comme  elle  s'ouvre  encore  aujourd'hui,  la  rue  du  Fouarre, 

rue  bien  délaissée,  mais   qui  eut  jadis  ses  heures  de  célébrité.  Au  xiii^  siècle, 

elle  vit  s'élever  les  premières   écoles  des  Quatre  Nations,  qui  composaient  la 

'Faculté  des  Arts,  nations  de  France,  de  Normandie,  d' Angleterre  et  de  Picardie. 

Comme  les  étudiants  n'avaient  pas  d'autre  siège  qu'un  peu  de  paille  répandue 
à  terre,  ce  mot  de  paille,  ou,  selon  le  langage  du  temps,  de  feurre  ou  de  fouarre, 
devint  le  nom  de  la  rue  où  ces  écoles  étaient  situées.  Dante  avait  assisté  là  aux 
leçons  de  Siger  de  Brabant,  leçons  dont  ses  vers  ont  perpétué  le  souvenir. 

La  rue  du  Dante,  autrefois  rue  Domat,  fut  appelée  rue  du  Dante  en  souvenir 
du  séjour  du  grand  poète  italien  à  Paris.  L'on  raconte  en  effet  que  le  Dante,  après 
avoir  été  banni  de  sa  ville  natale,  vint  se  réfugier  à  Paris,  où  il  habita  rue  de  la 
Bièvrc.  «  Il  prenait  alors  sa  pension  chez  un  Italien  de  la  rue  Zaccharie,  alors  rue 
Sac-à-lit,  à  cause,  prétendent  quelques  chroniqueurs,  des  ribaudes  qui  l'habi- 
taient, et  travaillait  chez  un  libraire  enlumineur  de  la  rue  du  Petit-Pont  (i).  » 

En  quittant  la  rue  du  Dante,  nous  arriverons  devant  la  rue  Saint-Séverin 
i\\\\  doit  son  origine  à  un  oratoire  appelé  d'abord  Saint-Clément  et  qui  prit  le  nom 
du  solitaire  saint  Séverin  lorsque  celui-ci  y  mourut  et  y  fut  enterré  au  vi<^  siècle. 
Le  roi  Henri  P^  donna  en  1051  cet  oratoire  à  l'évêque  de  Paris. 

L'église  actuelle  fut  commencée  vers  la  fin  du  xi<^  siècle,  réédifléc  au  xvi", 
agrandie  et  dénaturée  au  xvii^.  Elle  est  fort  curieuse  à  visiter,  et  l'on  peut  y  voir 
quelques  beaux  vitraux  des  xv^  et  xvi^  siècles.  Quelques  parties  antérieures  de 
la  nef  appartienne/it  au  xiii^  siècle.  C'est  dans  cette  église  que  furent  placées  les 
premières  orgues  que  l'on  entendit  à  Paris. 

Autrefois,  l'église  Saint-Séverin  distribuait  rlia([ue  année  un,  prix  de  vertu 
aux  cinq  filles  les  plus  sages  de  la  paroisse. 

Prenons  la  rue  Saint-Séverin,  qui  a  conservé  un  jxni  de  son  originale  physio- 
nomie d'autrefois.  Pour  la  dépeindre,  nous  ne  pourrons  mieux  faire  (\w  de  repro- 
duire ici  le  pittoresque  tableau  que  Huysmans  en  a  tracé. 

«  Le  quartier  Saint-Séverin  fut  dès  son  origine  ce  qu'il  est  encore  maintenant  : 
un  (juartier  miséreux  et  mal  famé,  aussi  regorgeait-il  de  clapiers  et  de  bouges  ; 
son  aspect  était  sinistre  à  la  fois  et  hilare  :  il  y  avait  à  côté  d'auberges  de  plaisantes 
mines  et  d'odorantes  rôtisseries  pour  les  étudiants,  des  repaires  pour  les  bandits, 
des  coupe-gorge  accroupis  dans  la  fange  des  trous  punais.  Il  \-  a\ait  aussi  çà  et  là 
cjuelques  anciens  hôtels  appartenant  à  des  familles  seigneuriales,  et  qui  devaient 

(i)  Dittiimiùire  dis  rms  de  raiis,  par  G.  Pess.\ri\ 


Ve     ARRONDISSEMENT 


321 


ÉGLISE    SAINT-SÉVERIN.  INTÉRIEUR. 


322 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


s'écarter  avec  morgiie  de  ces  tavernes  en  fête, lesquelles  regardaient  certainement 
à  leur  tour  du  haut  de  leurs  joyeux  pignons  le  sanhédrin  des  bicoques  usées,  des 
ignobles  cambuses  où  gîtaient  les  voleurs  et  les  loqueteux. 

«  Mais  que  ces  bâtisses  fussent  j  eunes  ou  vieilles,  riches  ou  pauvres,  elles  étaient 
lancées  quand  même  dans  le  tourbillon  cocasse  des  rues  qui  les  conduisaient  au 
galop  de  leurs  pentes,  les  jetaient  dans  des  pattes  d'oie,  dans  des  tranchées,  dans 
des  places  plantées  de  piloris  et  de  calvaires  ;  et  là  d'autres  maisons  s'avançaient 
à  leur  rencontre,  leur  faisaient  la  révérence,  les  pieds  dans  un  tas  de  boue.  Puis  le 
cercle  de  la  place  se  rompait,  et  les  rues  repartaient,  se  faufilaient  en  de  maigres 
sentes,  finissaient  par  se  perdre  dans  des  allées  en  sueur,  dans  les  tunnels  obscurs 
des  grands  porches.  Au  milieu  de  ce  sabbat  de  chemins  égarés  et  de  cahutes  ivres, 
la  foule  grouillait,  harcelée  par  les  cloches  qui  la  conviaient  aux  offices,  arrêtée 
par  des  moines  qui  quêtaient  au  nom  de  «  Jésus,  notre  Sire  »,  amusée  par  les  cris 
des  marchands  qui  se  croisaient  et  lançaient  leurs  refrains  singuliers  >>. 

Parallèle  à  la  rue  Saint-Séverin,  suivons  la  rue  de  la  Parcheminerie  qui  s'appela 
d'abord  rue  des  Ecrivains,  puis  rue  des  Parcheminiers.  Comme  toutes  les  rues  de 
ce  quartier,  elle  était  très  fréquentée  par  les  «  escholiers  et  gentes  bachelettes  »  et 
était  renommée  pour  ses  nombreuses  tavernes.  D'ailleurs,  elle  n'a  guère  changé 
aujourd'hui  et  est  remplie  de  mastroquets. 

Quittons  ces  vieux  quartiers  parmi  lesquels  les  amateurs  de  pittoresque 
ne  regretteront  certes  pas  leur  promenade,  et  arrivons  boulevard  Saint-Germain, 
devant  le  Palais  des  Thermes  de  Cluny. 

Au  temps  où  Paris  était  une  ville  gallo-romaine,  il  existait  sur  la  rive  gauche 
de  la  Seine,  vis-à-vis  de  l'île  qui  devait  être  la  Cité,  un  palais  entouré  de  jardins 
immenses  dont  les  pentes  vertes  descendaient  jusqu'au  bord  du  fleuve. 

Ce  palais  était  certainement  le  même  que  celui  où  quelques  Césars  ont  passé, 

dans  les  me  et  iv<=  siècles,  leurs  quartiers  d'hiver.  Il  n'est  pomt  d'autre  édifice  à 

Paris  qui,  pendant  tant  de  siècles,  ait  pu  résister  à  l'action  destructive  du  temps. 

Trois  écrivains  de  l'antiquité  donnent  des  détails  sur  ce  palais  de  Paris. 

Julien  le  désigne  sans  le  nommer  lorsque,  dans  son   Miso.pogoii,  il  parle 

de  sa  chère  Lutèce. 

L'historien  Zozime,  en  donnant  à  ce  palais  la  qualification  de  Basilique, 
raconte  comment  des  troupes  auxiliaires,  récemment  arrivées  des  bords  du  Rhin, 
et  mécontentes  d'une  expédition  lointaine  à  laquelle  on  les  destinait,  résolurent 
d'élever  le  César  Julien,  qui  résidait  alors  à  Paris,  à  la  dignité  d'Auguste.  Impa- 
tientées des  refus  du  prince,  les  troupes  se  portèrent  avec  fureur  au  palais  et  en 
brisèrent  les  portes. 

Ammien  Marcellin  raconte  cet  événement  avec  plus  de  détails  et  nous  apprend 
(jue  l'édifice  des  Thermes  contenait  des  appartements  secrets  ou  souterrains,  on 
Julien  dut  se  renfermer  pour  se  dérober  aux  poursuites  des  troupes  auxiliaires  qui 
finirent  par  le  proclamer  empereur  malgré  lui. 

La  construction  de  ce  palais,  que  la  tradition  attribue  à  Julien,  est  due  à 


V?     ARRONDISSEMENT  323 

Constance-Chlore,  qui,  pendant  le  long  séjour  qu'il  fit  dans  les  Gaules,  de  292  jus- 
qu'en 306,  }•  aura  joui  du  calme  propre  à  cette  entreprise. 

Le  palais  Romain  était  d'une  grande  étendue.  Les  bâtiments  et  les  cours  qui 
en  dépendaient  s'élevaient  du  côté  du  sud  jusqu'aux  environs  de  la  Sorbonne. 
D'après  le  chroniqiieur  Jean  de  Hauteville,  le  palais  aurait  été  situé  sur  la  partie 
la  plus  élevée  de  la  montagne,  et  la  salle  dite  aujourd'hui  des  Thermes  n'aurait  été 
qu'un  accessoire  du  principal  édifice.  Au  delà  et  du  même  côté  devait  être  aussi 
la  place  d'armes  ou  le  campus,  désigné  par  Ammien  Marcellin.  Au  nord,  en  partant 
du  point  où  l'on  voit  actuellement  la  salle  des  Thermes,  les  bâtiments  du  palais 
se  prolongeaient  jusqu'à  la  rive  gauche  du  petit  bras  de  la  Seine.  Il  paraît  que, 
dans  les  caves  des  maisons  situées  sur  cet  emplacement,  on  a  trouvé  des  piliers 
et  des  voûtes  datant  de  l'époque  romaine. 

La  salle  qui  subsiste  encore,  unique  reste  d'un  palais  aussi  vaste,  offre  dans 
son  plan  deux  parallélogrammes  contigus  qui  forment  ensemble  ime  seule  pièce. 
Les  voûtes  à  arêtes  et  à  plein  cintre  qui  couvrent  cette  salle  s'élèvent  jusqu'à 
42  pieds  au-dessus  du  sol.  Elles  furent  merveilleusement  construites,  puisqu'elles 
ont  résisté  à  l'action  de  quinze  siècles. 

L'architecture  simple  et  majestueuse  de  cette  salle  ne  présente  que  peu  d'or- 
nements. Les  faces  des  murs  sont  décorées  de  trois  grandes  arcades.  La  face  du 
mur  méridional  a  cela  de  particulier  que  l'arcade  du  milieu  se  présente  sous  la 
forme  d'une  grande  niche  dont  le  plan  est  demi-circulaire.  Quelques  trous  pratiqués 
dans  cette  niche  et  dans  les  arcades  latérales  ont  fait  présumer  qu'ils  servaient  à 
l'introduction  des  eaux  destinées  aux  bains.  L'emplacement  qu'occupait  la  piscine 
est  encore  reconnaissable,  et  l'on  peut  voir  les  restes  de  canaux  qui  conduisaient 
les  eaux  dans  les  baignoires. 

La  haute  arcature  des  voûtes  de  cette  salle  aux  proportions  sévères  retombe 
sur  des  consoles  qui  dans  leur  forme  rudimentaire  simulent  des  proues  de  navires, 
et  il  est  superflu  d'ajouter  qu'on  a  voulu  y  voir  l'origine  première  de  la  nef  emblé- 
matique que  Paris  porte  sur  ses  armoiries.  La  brique  et  la  pierre  alternativement 
employées  composent  l'appareil  des  murs  dont  la  surface  a  été  noircie  par  le  temps 
et  dégradée  de  toutes  les  façons,  car  cette  salle  a  eu  des  fortunes  diverses  et  a 
longtemps  servi  de  magasin  à  un  tonnelier  qui  y  entassait  des  cercles  et  des 
futailles. 

Les  autres  parties  de  l'édifice  ne  présentent  guère  qu'un  intérêt  archéologique. 
En  sortant  de  la  grande  salle  que  nous  avons  décrite,  on  traverse  un  étroit  vesti- 
bule, et  l'on  entre  dans  le  tepidarium  ;  mais  ici  la  voûte  a  disparu  et  il  n'existe  plus 
que  des  murailles  en  ruines. 

Après  Julien,  les  empereurs  Valentinien  et  Valens  séjournèrent  dans  le  palais 
des  Thermes,  qui,  après  la  destruction  de  l'Empire,  fut  habité  par  les  rois  francs 
jusqu'à  la  fin  du  x'=  siècle. 

Les  invasions  normandes  le  ruinèrent  en  partie,  et  l'édifice  était  sans  doute 
déjà  assez  mal  en  point  lorsque  Philippe-Auguste  en  fit  don  à  son  chambellan 


324  LA      VILLE      LUMIERE 

HL-nvi.  Bientôt  les  vieilles  constructions  et  les  jardins  qui  en  dépendaient  furent 
morcelés,  et,  vers  le  milieu  du  xiv^  siècle,  l'évêque  de  Bayeux  vendit  les  restes 
du  palais  des  Thermes  à  Pierre  de  Châlus,  abbé  de  Cluny.  Vers  1450,  l'abbé  Jean 
de  Bourbon,  à  côté  des  Thermes,  commença  l'édification  de  l'hôtel  de  Chniy,  qui 
fut  terminé  par  Jacques  d'Amboise  en  1490. 

Les  Thermes  furent  à  ce  point  abandonnés  que  Jean  de  Hauteville  nous 
a]:iprend  qu'au  xiii^  siècle  ses  murs  devenaient  un  asile  pour  le  libertinage  : 
(1  L'ombre  des  murailles  de  ce  palais,  ses  réduits  obscurs,  favorisent  les  fréquentes 
défaites  d'une  pudeur  chancelante,  et  offrent  chaque  nuit  aux  jouissances  de 
l'ahiour  un  abri  contre  l'œil  de  la  sui'veillance.  » 

«  A  côté  de  l'ancien  palais  des  empereurs  romains, l'hôtel  de  Cluny  a  des  appa- 
rences de  jeunesse,  et  nous  nous  sentirons  sans  doute  mieux  à  notre  aise  dans  un 
édifice  qui  n'a  pas  encore  quatre  cents  ans  ».  L'hôtel  de  Cluny  est  bien  de  cette 
«  heure  charmante  où  l'art  s'adoucit  et  cherche  la  grâce,  tout  en  gardant  quelque 
chose  de  la  sévérité  du  passé  ». 

L'édifice,  avec  des  fenêtres  en  croix,  se  termine  par  une  balustrade  ajourée 
et  se  décore  avec  une  grâce  parfaite  de  l'ornementation  à  la  mode  sous  Charles  VIII  : 
ce  sont'  partout  des  clochetons,  des  gargouilles,  des  cartouches  et  des  frises  fine- 
ment sculptées  où  de  petits  animaux  jouent  dans  des  feuillages.  Le  corps  de  logis 
central  est  orné  d'une  tour  à  cinq  pans  formant  saillie  qui  renferme  un  escalier 
en  spirale  se  terminant  par  une  terrasse.  Au  rez-de-chaussée,  l'aile  gauche  présente 
ime  galerie,  ou  loggia,  formée  d'arcs  en  ogive.  Du  côté  du  jardin,  l'édifice  est  moins 
orné.  Il  se  compose  d'un  corps  de  logis  coupé  à  angle  droit  par  une  aile  dont  le 
premier  étage  renferme  la  chapelle  de  l'ancien  manoir.  Au  rez-de-chaussée,  une 
salle  ménagée  au-desssous  de  la  chapelle  est  réunie  à  cette  chapelle  par  un  esca- 
lier tournant  enfermé  dans  imc  cage  en  pierre  découpée  avec  une  grâce 
inlùiie. 

Les  abbés  de  Cluny,  venant  rarement  à  Paris,  prêtèrent  souvent  leur  hôtel 
à  différents  personnages.  C'est  ainsi  que'  Marie  d'Angleterre  y  passa  quelques 
années.  C'est  également  dans  vme  des  salles  de  l'hôtel  Cluny  que  s'installa, 
en  1579,  ^'^  première  troupe  de  comédiens  faisant  concurrence  aux  Maîtres  ou  Con- 
frères de  la  Passion.  L'Estoile  raconte  que  ces  représentations  attirèrent  une  telle 
affluence,  «  que  les  quatre  meilleurs  prédicateurs  de  Paris  n'en  avaient  pas  tous 
ensemble  autant  quand  ils  prêchaient  ».  Sur  les  réclamations  des  Confrères  de  la 
Passion,  un  arrêt  du  Parlement  interdit  ces  représentations  en  1584. 

Les  nonces  du  pape  habitèrent  ensuite  l'hôtel  de  Cluny.  Les  religieux  de  Port- 
Koyal  vinrent  également  s'y  installer  en  attendant  que  fût  achevé  leur  monastère 
du  faubourg  Saint-Jacques. 

En  1790,  les  Thermes  et  l'hôtel  de  Clun\-,  devenus  propriétés  nationales, 
furent  concédés  à  vil  prix,  et  peut-être  verrions-nous  à  cette  place  aujourd'hui 
quelque  banale  maison  moderne,  si  M.  Alexandre  du  Sommerard  n'avait  acheté 
en  1833  l'ancienne  résidence  des  abbés  de  Cluu\-  jiour  \-  installer  les  curiosités 


ye      ARRONDISSEMENT 


325 


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326  LA     VILLE      LUMIERE 

archéologiques,  les  meubles  précieux,  les  objets  d'art  du  nroyen  âge  qu'il  avait 
pu   réunir. 

A  la  mort  de  M.  du  Sommerard,  la  Chambre  des  Députés  adopta,  sur  le 
projet  de  François  Arago,  un  projet  de  loi  qui  autorisait  le  gouvernement  à  acheter 
au  nom  de  l'Etat  les  collections  et  l'édifice  qui  leur  servait  d'asile.  C'est  alors  que 
fut  fondé  le  musée  des  Thermes  et  de  l'hôtel  Cluny.  Depuis  ce  jour,  la  collection 
primitive  s'est  considérablement  accrue  et  enrichie  par  des  acquisitions  heureuses 
et  la  libéralité  de  nombreux  collectionneurs. 

•  Le  musée  est  très  riche  en  monuments  de  sculpture,  en  objets  d'orfèvrerie, 
en  remarquables  ivoires  sculptés,  en  armes  anciennes,  armures  de  guerre  ou  de 
parade,  ciselées  et  damasquinées  par  les  ouvriers  de  Milan,  casques,  bourguignottes, 
mousquets,  hallebardes,  etc.,  en  ouvrages  de  fer  forgé,  en  céramiques,  mosaïques, 
faïences  et  vitraux. 

Dans  l'ancien  Frigidarium,  on  a  recueilli  les  plus  vieux  souvenirs  de  l'occu- 
pation romaine  à  Paris,  datant  du  iTgne  de  Tibère  :  ce  sont  «  des  fragments 
d'autel  élevé  en  l'honneur  de  Jupiter,  qui,  après  être  restés  enfouis  pendant 
quatorze  siècles,  ont  été  retrouvés  en  1711  dans  un  état  de  parfaite  conservation 
sous  le  chœur  de  Notre-Dame  ». 

Il  existe  également  au  musée  des  Thermes  une  statue  de  l'empereur  Julien 
datant  du  Bas-Empire. 

L'entrée  du  musée  de  Cluny  est  au  numéro  14  de  la  rue  du  Sommerard, 
anciennement  rue  des  Mathurins-Saint-Jacques. 

Tout  à  côté  du  musée,  nous  voyons,  boulevard  Saint-Germain,  le  théâtre 
Cluny,  créé  en  1862,  sous  le  nom  d'Athénée  Musical.  Il  occupe  une  partie  de  l'em- 
placement de  l'ancien  couvent  des  ^^lathurins,  religieux  qui  poursuivaient  le  but 
de  racheter  des  Musulmans  les  esclaves  chrétiens  et  des  chrétiens  les  esclaves 
musulmans  qu'ils  donnaient  en  échange.  Ces  moines  vivaient  d'une  manière  très 
austère  et  ne  se  servaient  que  d'ânes  comme  montures,  si  bien  que  le  peuple  les 
surnomma  bientôt  les  «  Frères  aux  ânes  ».  Cet  ordre  de  religieux  semble  toujours 
avoir  eu  la  conduite  la  plus  digne  ;  Rutebcuf,  dans  sa  pièce  de  vers  intitulée  les 
Ordres  de  Paris,  leur  accorde  des  éloges  qu'il  est  loin  d'octroyer  aux  autres  moines 
de  la  ville.  Une  épitaphe  retrouvée  sur  une  pierre  scellée  dans  le  mur  tend  à 
prouver  que  les  Frères  aux  ânes  se  faisaient  honneur  des  travaux  les  plus  ser- 
viles  : 

"  Ci-gist  le  léal  Mathurin, 
Sans  reproche  bon  serviteur. 
Qui  céans  garda  pain  et  vin 
Et  fust  des  portes  gouverneur. 
Paniers  ou  hottes  par  honneur 
Au   marché   volentier   portoit  ; 
Fort  diligent  et  bon  sonneur  ; 
Dieu  pardon  à  l'âme  lui  soit,  n 

Dans  le  cloitn-  des  Matluuins,  on  voyait  la  tombe  et  les  figures  gravées  au 


V     ARRONDISSEMENT  327 

trait  sur  la  pierre,  de  deux  écoliers,  nommés  Léger  Dumoussel  et  Olivier  Bourgeois, 
qui  ayant  volé  et  assassiné  des  marchands  sur  lui  chemin  furent  poursuivis, 
arrêtés  et  pendus  par  le  prévôt  de  Paris.  L'Université  se  récria  de  toutes  ses  forces 
contre  cet  acte  qui  n'était  en  somme  que  de  bonne  justice  ;  elle  fit  valoir  ses 
droits  et  privilèges,  menaça  de  fermer  toutes  ses  écoles  et  parvint  à  faire  con- 
damner le  prévôt  de  cette  ville  aux  humiliations  suivantes  :  il  fut  contraint  de 
détacher  lui-même  du  gibet  les  deux  écoliers  pendus,  de  leur  donner  à  chacun 
d'eux  un  baiser  sur  la  bouche  et  de  les  faire  conduire  sur  un  char  couvert  d'un 
drap  mortuaire  à  Notre-Dame,  puis  dans  l'église  des  Mathurins. 

Cloutons  le  boulevard  Saint-Michel,  qui  doit  son  nom  à  l'ancienne  chapelle 
Saint-Michel  du  Palais,  et  prenons  à  notre  gauche  la  rue  des  Ecoles,  où  nous  allons 
trouver  la  Sorbonne  et  le  Collège  de  France.  Le  percement  de  la  rue  des  Ecoles 
fut  la  cause  de  la  démolition  de  plusieurs  édifices,  au  nombre  desquels  étaient  le 
Collège  de  Sens,  le  Donjon  de  Saint-Jean-de-Latran  et  l'église  Saint-Benoît, 
dont  l'autel,  contrairement  à  l'usage,  était  tourné  vers  l'Occident  et  qui  avait 
été  nommée  pour  cette  raison  église  de  Saint-Benoît  le  Bétourné. 

L'église  servit  de  magasin  à  fourrage  pendant  la  Révolution,  puis  fut  détruite 
en  1845.  Son  portail  a  été  conservé  et  réédifié  dans  le  jardin  du  musée  de  Cluny. 

Devant  le  Collège  de  France,  la  rue  des  Ecoles  forme  une  place  sur  laquelle 
se  trouvait  anciennement  le  Collège  de  Cambrai,  où  furent  d'abord  installés 
les  cours  du  Collège  de  France,  et  une  partie  de  la  Commanderie  de  Saint-Jean- 
de-Latran,  fondée  en  1171  par  les  Chevaliers  hospitaliers  de  Saint-Jean  de  Jéru- 
salem. Près  de  la  Commanderie,  s'élevait  une  tour  qui  fut  dite  plus  tard  Tour 
Bichat  et  qui  servait  à  héberger  les  pèlerins  se  rendant  en  Terre  Sainte. 

On  raconte  que  c'est  dans  l'enclos  Saint-Benoît  que  François  Villon  assassina 
Charmoye,  «  par  rivalité  d'amour  ». 

La  nouvelle  Sorbonne,  commencée  en  1889  par  M.  Nénot,  architecte,  est  un 
très  beau  et  très  imposant  édifice  qui  occupe  tout  un  immense  emplacement  entre 
la  place  de  la  Sorbonne,  la  rue  Cujas,  la  rue  Saint-Jacques  et  la  rue  des  Ecoles. 
Après  avoir  visité  ces  vastes  amphithéâtres  qui  ne  doivent  rappeler  que  de  fort 
loin  ceux  où  jadis  les  malheureux  candidats  au  titre  de  docteur  en  Sorbonne 
devaient  le  dernier  jour  de  leur  thèse  «  soutenir  et  repousser  les  attaques  de  vingt 
ergoteurs  qui  les  harcelaient  de  six  heures  du  matin  à  sept  heures  du  soir  », 
rappelons  en  quelques  mots  les  origines  de  cette  institution. 

Robert  Sorbon,  chapelain  du  roi  saint  Louis,  connaissant  les  difficultés 
qu'éprouvaient  les  écoliers  sans  fortune  pour  parvenir  au  grade  de  docteur, 
étabUt,  en  1253,  une  maison  qu'il  destina  à  un  certain  nombre  d'ecclésiastiques 
séculiers,  qui,  vivant  en  commun  et  tranquilles  sur  leur  existence,  seraient  entière- 
ment occupés  d'études  et  d'enseignement.  Saint  Louis,  approuvant  l'idée  de  son 
chapelain,  voulut  participer  à  cette  fondation  ;  il  acheta  en  1256  une  maison  située 
rue  Coupe-Gueule,  devant  le  palais  des  Thermes,  puis  en  1258  deux  autres  maisons 
qu'il  fit  rebâtir  et  dont  la  location  devait  servir  à  l'entretien  des  écohers. 


328  LA      VILLE      LUMIÈRE 

Le  collège  de  Robert  Sorbon  prit  d'abord  la  dénomination  très  modeste  de 
pauvre  maison,  et  les  maîtres  qui  enseignaient  celle  de  pauvres  maîtres.  Plus  tard, 
les  maîtres  du  Collège  de  Sorbonne,  enrichis  et  fortifiés  par  le  temps,  oublièrent 
leur  humble  origine  et  troublèrent  souvent  par  leurs  décrets  l'ordre  social.  Cette 
association  de  docteurs  formait  un  tribunal  redoutable,  qui  jugeait  sans  appel 
tous  les  ouvrages  et  les  opinions  théologiques.  L'Estoile  parle  en  ces  termes  peu 
respectueux  des  maîtres  de  Sorbonne  :  «  Trente  ou  quarante  pédans,  qui,  après 
grâces  traitent  des  sceptres  et  couronnes  ». 

Les  anciens  bâtiments  et  la  chapelle  de  la  Sorbonne  étaient  peu  remarquables 
et  tombaient  de  vétusté  lorsque  Richelieu,  toujours  préoccupé  par  la  pensée  de 
laisser  à  la  postérité  un  monument  de  sa  munificence,  fit  reconstruire  ces  bâti- 
ments sur  un  plan  plus  vaste  et  leur  ajouta  une  chapelle  qui  existe  encore 
aujourd'hui  et  a  été  enclavée  dans  les  bâtiments  de  la  nouvelle  Sorbonne. 

La  façade  de  la  Chapelle  est  composée  de  deux  ordres  l'un  sur  l'autre,  dont 
le  supérieur  est  couronné  par  un  fronton.  Au-dessus  de  cette  façade  s'élève,  du 
centre  de  l'édifice,  un  dôme  accompagné  de  quatre  campaniles  et  surmonté  par  une 
lanterne.  La  peinture  de  la  coupole  du  dôme  fut  faite  par  Philippe  de  Champagne. 

La  chapelle  renferme  le  tombeau  de  Richelieu,  œuvre  de  Girardon,  qu'on 
peut  y  voir  actuellement. 

La  Sorbonne  fut  supprimée  en  1792,  et  ses  bâtiments  restèrent  vides  jusqu'à 
ce  que  Napoléon,  en  1808,  en  fît  le  siège  de  la  Faculté  des  Lettres,  des  Sciences  et 
de  Théologie. 

On  sait  qu'il  ne  peut  être  établi  aucun  rapport  entre  l'ancien  empire  de  la 
Scolastique,  qu'était  jadis  la  Sorbonne,  et  l'institution  actuelle,  où  les  savants  les 
plus  illustres  prodiguent  leur  enseignement. 

En  quittant  la  Sorbonne,  nous  verrons,  tout  proche,  le  Collège  de  France, 
édifié  sur  l'emplacement  des  collèges  de  Tréguier  et  de  Cambrai. 

L'institution  du  Collège  de  France  fut  fondée  en  1529  par  François  F'',  qui, 
conseillé  par  Guillaume  Parvi,  son  prédicateur,  et  par  Guillaume  Budé,  avait  déjà 
invité  plusieurs  savants  à  venir  remplir  dans  ce  collège  projeté  des  places  de  pro- 
fesseurs. Il  y  fut  d'abord  institué  deux  chaires,  l'une  de  grec  et  l'autre  de  langue 
hébraïque.  Comme  il  n'avait  été  construit  aucun  édifice  pour  ce  collège,  ces  chaires 
furent  établies  dans  le  Collège  de  Cambrai.  Au  fur  et  à  mesure  que  les  savants 
acceptaient  l'emploi  qui  leur  était  offert,  et  pour  lequel  ils  recevaient  annuelle- 
ment deux  cents  écus  d'or,  de  nouvelles  chaires  étaient  créées.  Leur  nombre 
s'éleva  bientôt  jusqu'à  douze  :  quatre  pour  les  langues,  deux  pour  les  mathéma- 
tiques, deux  pour  la  philosophie,  deux  pour  l'éloquence  et  deux  pour  la  médeciiu'. 

Ce  collège  n'avait  aucun  bâtiment  qui  lui  fût  propre.  C'est  Henri  I\' 
qui  eut  l'idée  de  faire  construire  un  édifice  particulier  au  Collège  de  Franci  : 
mais  la  mort  de  ce  roi  suspendit  l'exécution  de  ce  projet,  qui  ne  fut  repris  qu'à  la 
fin  du  règne  de  Louis  XV.  En  1774,  le  duc  de  la  Vrillière  en  posa  la  première  pierre, 
et  trois  ans  après  le  Collège  de  France  fut  terniiné.  Il  présente  une  grande  cour 


Ve     ARRONDISSEMENT  329 

entourée  de  trois  côtés  de  bâtiments.  Dans  le  corps  qui  se  trouve  placé  en  face  de 
la  porte  d'entrée  est  la  salle  des  séances  publiques.  En  1831,  de  nouveaux  bâti- 
ments y  furent  ajoutés. 

Les  professeurs  du  Collège  de  France  sont  nommés  par  le  Chef  de  l'Etat, 
sur  la  proposition  du  ministre  de  l'Instruction  publique,  faite  d'après  une  double 
présentation  de  deux  candidats  par  l'Assemblée  des  professeurs  du  Collège,  et 
par  celle  des  académies  de  l'Institut,  à  laquelle  coiTespond  la  chaire  vacante. 

Michelet,  qui  professa  au  Collège  de  France  un  cours  célèbre,  dit  que  le 
«  Collège  de  France  est  la  haute  école  de  la  vie,  alternant  des  sciences  morales 
aux  sciences  de  la  nature,  d'elles  encore  à  la  morale.  Et  tout  cela  est  identique. 
Car  nature,  c'est  encore  l'âme.  Tout  est  vie,  tout  est  esprit  ». 

La  rue  Saint-Jacques,  qui  part  du  boulevard  Saint-Germain,  traverse  la  rue 
des  Ecoles  et  aboutit  au  boulevard  du  Port-Royal,  est,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà 
vu  au  commencement  de  ce  chapitre,  une  des  plus  anciennes  voies  de  Paris. 
Pendant  l'époque  romaine,  il  existait  déjà  une  voie  publique  nommée  Via  supc- 
rior,  qui  suivait  la  direction  de  la  rue  Saint-Jacques.  Cette  rue  se  terminait 
auparavant  rue  des  Fossés-Saint-Jacques. 

Au  143,  était  l'ancienne  église  de  Saint-Etienne-des-Prés  ;  au  172,  nous 
voyons  une  inscription  qui  rappelle  l'existence  de  la  porte  Saint-Jacques. 

Au  252,  remarquons  l'église  Saint-Jacques-du-Haut-Pas.  Cet  établissement 
est  dû  à  une  colonie  de  l'hôpital  de  Saint-Jacques-du-Haut-Pas,  situé  en  Italie. 
Aussi  n'est-ce  point  la  rue  Saint-Jacques  qui  donna  son  nom  à  cette  église.  On 
conjecture  que  les  religieux  de  cet  ordre  devraient  leur  origine  à  une  association 
de  laïques  connue  sous  le  nom  de  Frères  Pontifes  ou  Frères  constructeurs  de  ponts. 

L'époque  où  fut  fondé  à  Paris  l'hôpital  Saint-Jacques-du-Haut-Pas  est  in- 
connue ;  mais  il  est  certain  qu'en  1335  ces  religieux  occupaient  déjà  cet  emplace- 
ment, qui  était  nommé  le  Clos  du  Roi.  La  chapelle  de  la  Vierge,  située  au  chevet 
de  cette  église,  fut  construite  en  1688.  L'église  n'offre  rien  de  remarquable,  si  ce 
n'est  un  tableau  de  grandes  dimensions  représentant  l'ensevelissement  de  Jésus. 

En  1793, cette  église  était  devenue  le  Temple  de  la  Bienfaisance. 

Les  numéros  21  à  25  de  la  rue  Saint-Jacques  occupent  l'emplacement  de  l'an- 
cien couvent  des  Jacobins. 

Ce  couvent  des  Dominicains  ou  Frères  Mineurs,  situé  rue  Saint-Jacques,  eut 
une  origine  merveilleuse.  Saint  Dominique,  son  fondateur,  en  priant  Dieu  dans 
l'église  Saint-Jean-de-Latran,  fut  gratifié  d'une  vision  qui  lui  apprit  sa  mission 
apostolique.  Le  pape  Innocent  III  fit,  dit-on,  un  rêve  qui  le  détermina  à  confirmer 
la  mission  de  Dominique.  Ainsi  une  vision  et  un  rêve  furent  les  motifs  de  cette 
institution.  Saint  Louis  vit  avec  satisfaction  prospérer  cette  nouvelle  colonie 
de  rehgieux  mendiants. 

Il  s'occupa  de  leur  faire  construire  des  bâtiments  convenables  et  choisit 
pour  son  confesseur  un  des  religieux  de  cette  maison,  frère  Geoffroy  de  Beaulieu, 
qui,  suivant  l'usage  du  temps,  le  fustigeait  avant  de  l'absoudre. 


330  LA     VILLE      LUMIERE 

Saint-Louis  établit  dans  son  royaume  un  grand  nombre  de  couvents  de  cet 
ordre,  qu'il  affectionnait  par-dessus  tous  les  autres.  En  donnant  aux  religieux  jaco- 
bins des  marques  si  éclatantes  de  sa  bienveillance,  il  ne  prévoyait  pas  que  dans  la 
suite  un  moine  de  ce  couvent  poignarderait  un  de  ses  descendants,  le  roi  Henri  III. 
Ces  moines,  fiers  de  la  prérogative  de  prêcher,  de  confesser  et  de  fouetter  les  rois, 
repoussèrent  avec  indignation  les  injonctions  qu'en  1253  leur  fit  l'Université, 
et  de  là  naquit  une  inimitié  constante  entre  les  Jacobins  et  l'Université,  inimitié, 
qui,  à  chaque  occasion,  éclatait  par  des  explosions  terribles  et  toujours  scanda- 
leuses. 

La  fierté  de  ces  moines  ne  les  empêchait  pourtant  pas  d'aller  tous  les  matins 
solliciter  à  grands  cris  la  charité  des  Parisiens  et  demander  l'aumône  dans  les 
rues. 

Autorisés  par  la  Cour  de  Rome,  eux  et  les  Cordeliers  étaient  les  plus  acha- 
landés des  confesseurs  ;  mais  ils  se  faisaient  payer  très  cher  leur  absolution.  Dans 
un  ouvrage  du  xiv^  siècle,  on  parle  d'une  femme  qui  dissipe  en  folles  dépenses 
les  biens  de  son  mari  et  «  les  despend  en  moult  manières,  tant  à  son  ami  qu'à  son 
confesseur  qui  sera  un  cordelier  ou  im  jacobin,  qui  aura  une  grosse  pension  pour 
l'absoudre  chaque  an,  car  tels  gens  ont  toujours  le  pouvoir  du  pape  ». 

La  dissolution  et  les  désordres  s'introduisirent  à  plusieurs  reprises  dans  ce 
couvent  ;  on  chassait  les  moines  déréglés  et  on  les  remplaçait  par  d'autres  dont 
les  mœurs  n'étaient  souvent  pas  plus  recommandables. 

Il  subsista  longtemps  quelques  vestiges  de  ce  couvent,  des  arceaux  gothiques, 
une  maison  à  tourelles,  dont  il  ne  reste  plus  rien  à  l'heure  actuelle. 

Nous  voyons  enfin  rue  Saint-Jacques  le  collège  Louis-le-Grand,  ancien 
collège  de  Clermont,  fondé  par  les  moines  de  la  Société  de  Jésus. 

Ces  Pères,  pour  s'établir  à  Paris,  eurent  beaucoup  d'obstacles  à  surmonter; 
mais  les  Jésuites  n'étaient  pas  gens  à  se  rebuter.  Repoussés  par  le  Parlement, 
par  l'Université,  par  la  Sorbonne  et  m^me  par  l'évêque  de  Paris,  ils  persistèrent 
dans  leur  tentative  avec  une  telle  opiniâtreté,  ils  intriguèrent  tellement  auprès 
de  Catherine  de  Médicis  et  du  roi,  son  fils,  qu'ils  parvinrent  à  faire  enregistrer 
par  le  Parlement  les  édits  en  leur  faveur.  Dès  qu'ils  eurent  obtenu  la  permission 
de  s'établir,  ils  voulurent  avoir  celle  d'enseigner  la  jeunesse.  L'Université,  comme 
bien  on  le  pense,  s'opposa  vivement  à  cette  entreprise.  L'affaire  fut  plaidée 
avec  éclat,  et  les  Jésuites  perdirent  leur  procès  ;  mais  toujours  persistants  et  con- 
fiants dans  leurs  ressources,  ils  eurent  l'adresse  de  faire  décider  par  le  Conseil  du 
Roi  qu'ils  auraient  le  droit  d'enseigner  la  jeunesse  sans  être  incorporés  à  l'Uni- 
versité. 

En  1563,  ils  établirent  leur  collège.  C'est  peut-être  à  toutes  les  difhcultés 
qu'ils  éprouvèrent  et  aux  efforts  qu'ils  firent  pour  les  surmonter  qu'ils  durent 
cette  souplesse  de  caractère  et  ce  talent  pour  rintrit;ui'  cpii  les  lit  surnommer  les 
Pères  de  la  Ruse. 

Peu  de  temps  après  leur  établissement,  la  tentative  de  nieurtrc  connuiso 


Vf'     ARRONDISSEMENT  331 

par  Jean  Châtel  sur  la  personne  d'Henri  IV  fit  condamner  «  tous  les  prestres  et 
escholiers  du  collège  de  Clermont  et  tous  autres  soy  disants  de  la  Société  de  Jésus 
à  sortir  dans  trois  jours  de  Paris  et  dans  quinze  jours  du  royaume,  comme  corrup- 
teurs de  la  jeunesse,  perturbateurs  du  repos  public,  ennemis  du  Roy  et  de  l'Etat  ». 
Après  huit  ans  d'exil,  les  Jésuites  revinrent  en  1603,  mais  ils  n'obtinrent 
qu'en  1618  l'autorisation  de  s'établir  de  nouveau  à  Paris.  Ils  s'occupèrent  alors  à 
la  reconstruction  de  leur  collège,  qu'ils  agrandirent,  en  faisant  l'acquisition  d'une 
ruelle  et  des  collèges  de  Marmoutiers  et  du  Mans.  Louis  XIV,  qui  eut  toujours 
des  Jésuites  pour  confesseurs,  exerça  sa  munificence  envers  cette  maison  et  l'en- 
richit de  ses  dons.  Ce  fut  alors  que  ces  religieux,  en  habiles  courtisans,  donnèrent 
à  leur  collège  le  nom  de  Louis-le-Grand  dans  la  circonstance  suivante  :  En  l'année 
1674,  Louis  XIV,  invité  par  ces  Pères  à  venir  assister  à  une  tragédie  représentée 
par  leurs  élèves,  s'y  rendit,  fut  satisfait  de  la  pièce  qui  contenait  plusieurs  traits  à 
sa  louange,  et  dit  à  un  seigneur  qui  lui  parlait  du  succès  de  cette  représentation  : 
Faut-il  s'en  étonner,  c'est  mon  collège.  Le  recteur,  attentif  à  toutes  les  paroles  du 
roi,  saisit  celle-ci.  Après  le  départ  du  monarque,  on  fit  enlever  l'ancienne  inscrip- 
tion, qui  était  : 

COLLEGIUM     ClAROMOXT.'WUM     SoCIETATIS     JeSU. 

et  pendant  toute  la  nuit  des  ouvriers  furent  employés  à  graver  sur  une  table  de 
marbre  noir  ces  mots  en  grandes  lettres  d'or  : 

COLLEGIUM   LUDIVICI    MaGNI. 

Le  lendemain  matin,  cette  nouvelle  inscription  remplaça  l'ancienne. 

Les  Jésuites  furent  supprimés  en  1762.  Le  collège  Louis-le-Grand,  réorganisé 
sous  une  forme  nouvelle  en  1792,  reçut  le  nom  de  Collège  de  l'Egalité,  puis  en  1800 
celui  de  Prytanée.  En  1802,  on  l'appela  Lycée  Impérial,  puis  en  1814,  on  lui  rendit 
son  ancienne  dénomination  de  Louis-le-Grand. 

La  rue  Cujas  traverse  la  rue  Saint-Jacques.  La  partie  de  la  rue  qui  va  de  la 
place  du  Panthéon  à  la  rue  Saint- Jacques  existait  en  1230  et  portait  le  nom  concis 
de  rue  qui  va  de  l'église  Sainte-Geneviève  à  celle  de  Saint-Étienne.  L'autre  partie, 
qui  va  de  la  rue  Saint-Jacques  au  boulevard  Saint-ilichel,  portait  le  nom  de 
rue  des  Grès. 

Au  numéro  2  de  la  rue  Cujas,  nous  voyons  le  collège  Sainte-Barbe,  qui, 
d'après  une  tradition  très  répandue,  aurait  eu  pour  fondateur  un  docteur  en  droit 
appelé  Jean  Hubert.  Mais  il  a  été  prouvé  que  ce  collège  devait  son  origine  à  un 
maître  du  collège  de  Navarre,  nommé  Geoffroy  Normant.  De  tous  les  écoliers  qui 
fréquentèrent  cette  maison  célèbre,  il  faut  citer  Ignace  de  Loyola,  le  premier  Père 
de  la  Société  de  Jésus,  et  son  disciple,  Fi'ançois  Xavier. 

Après  avoir  été  fermé  pendant  la  Révolution,  le  collège  Sainte-Barbe  fut 
rouvert  en  1800  sous  le  nom  de  collège  des  Sciences  et  des  Arts  ;  deux  ans  après, 
il  reprit  son  ancien  nom. 


332  LA     VILLE      LUMIERE 

Arrivons  à  présent  place  du  Panthéon,  où  nous  allons  trouver  plusieurs 
monuments.  C'est  d'abord  la  mairie  du  V^  arrondissement,  édifiée  en  1845. 
Le  V^  arrondissement,  autrefois  le  XII*",  comprend  aujourd'hui  les  quartiers 
de  Saint- Victor,  du  Jardin  des  Plantes,  du  Val  de  Grâce  et  de  la  Sorbonne. 

L'Ecole  de  Droit,  située  en  face  de  la  mairie,  fut  commencée  en  1771  et  ter- 
minée seulement  en  1823.  La  façade  est  l'œuvre  de  l'architecte  Soufflot.  Avant  de 
posséder  leur  école,  les  Maîtres  de  droit  avaient  professé  un  peu  partout  et  même 
dans  Notre-Dame. 

Avant  de  commencer  la  visite  du  Panthéon,  il  nous  parait  intéressant  de 
rappeler  quelles  furent  ses  origines. 

Le  monastère  de  Sainte-Geneviève,  oîi  reposait  le  corps  de  la  sainte  patronne 
de  Paris,  après  avoir  été  détruit  par  les  Normands,  n'avait  été  qu'imparfaitement 
rétabli.  En  l'an  1177,  Etienne  de  Tounay,  élu  abbé  de  Sainte-Geneviève,  fit  ré- 
parer les  murailles  dégradées,  reconstruire  les  voûtes  et  recouvrir  la  toiture  de 
lames  de  plomb.  Le  chapitre,  le  cloître,  le  dortoir,  la  grande  chapelle  intérieure  de 
la  Vierge  furent  pareillement  rétablis  par  cet  abbé. 

L'église,  contiguë  à  celle  de  Saint-Etienne-du-Mont,  s'élevait  sur  l'emplace- 
ment qui  se  voit  au  sud  de  cette  dernière  église,  emplacement  sur  lequel  s'étend 
aujourd'hui  une  partie  de  la  rue  Clovis  et  le  lycée  Henri-I  V.  L'architecture  de  cette 
église  était  fort  simple  et  offrait  quelques  analogies  avec  celle  de  Saint-Germain- 
des-Prés.  La  châsse  de  sainte  Geneviève  était  l'objet  principal  du  culte  de  cette 
église  ;  on  lui  attribuait  tous  les  pouvoirs. 

Mercier  nous  en  parle  en  ces  termes  :  «  A  Dieu  ne  plaise  que  je  me  moque  de 
sainte  Geneviève,  patronne  antique  de  la  capitale.  Le  petit  peuple  vient  faire 
frotter  des  draps  et  des  chemises  à  la  châsse  de  la  sainte,  lui  demander  la  gué- 
rison  de  toutes  les  fièvres  et  boire  en  conséquence  de  l'eau  malpropre  qui  sort  d'une 
fontaine  réputée  miraculeuse.  Mais  les  échevins,  le  Parlement  et  les  autres  cours 
souveraines  lui  demandent  bien  de  la  pluie  dans  la  sécheresse,  et  la  guérison  des 
princes.  Quand  ils  agonisent,  on  découvre  alors  la  châsse  par  degrés  comme  pour 
laisser  échapper  plus  ou  moins  de  vertu  efficace  selon  le  danger.  Quand  il  est 
extrême,  alors  la  châsse  est  exposée  toute  nue...  Oui,  tel  savetier  meurt  d'amour 
pour  sainte  Geneviève,  la  consulte  dans  ses  chagrins,  l'invoque  dans  ses  peines, 
l'appelle  dans  les  afflictions  et  ressent  les  transports  de  la  passion  la  plus  enthou- 
siaste. Je  voudrais  pouvoir  jouir  comme  lui  en  présence  de  la  châsse  de  ces 
voluptés  extatiques...  Curieux  de  lire  ensuite  des  billets  écrits  et  appliqués  aux 
colonnes  voisines  de  la  châsse,  je  m'approchai  et  je  lus  : 

«  On  recommande  à  vos  prières  une  jeune  femme  environnée  de  séducteurs 
et  «  prête  à  succomber  ;  « 

«  On  recommande  à  vos  prières  un  jeune  limunu'  (lui  vml  mauvaise  coni- 
K  pagnie  et  qui  découche  ;  » 

«  On  recommande  à  vos  prières  un  lumunr  en  danger  de  la  damnation  étcr- 
i<  nelle  et  qui  lit  des  livres  philosophi([ues.  » 


Ve     ARRONDISSEMENT 


334 


LA      VILLE      LUMIERE 


Et  JMercier  ajoute  qu'on  va  construire  une  magnifique  église  pour  placer  cette 

châsse  sous  une  superbe  coupole. 

«  Elle  coûtera  bien  12  à  15  millions  et  au  delà.  Quelle  énorme  et  inutile 

dépense  qu'on  aurait  pu  appliquer  au  soulagement  des  misères  publiques  ». 

L'église  Sainte-Geneviève  a  été  démolie  en  1807.  Le  culte  de  l'église  a  été 

transféré      à       Saint- 
Etienne-du-Mont. 

En  1791,  l'église 
dont  parle  ^lercier,  et 
qui  avait  été  commen- 
cée en  1757,  d'après 
les  dessins  et  sous  la 
conduite  de  l'archi- 
tecte Soufflot,  chan- 
gea de  destination 
avant  d'avoir  été  inau- 
gurée. Par  un  décret 
de  l'Assemblée  Natio- 
nale, elle  fut  affectée 
à  la  sépulture  des 
grands  hommes.  An- 
toine Ouatremère  fut 
chargé  des  change- 
ments à  opérer  pour 
t  ransformer  cette  église 
en  Panthéon  Français. 
Tous  les  signes  qui 
caractérisaient  une 
basilique  de  chrétiens 
furent  remplacés  par 
des  symboles  de  la 
liberté  et  de  la  morale 
publique.  Sa  façade  et 
son  intérieur  éprou- 
vèrent plusieurs  chan- 


LISE     S,\INT-ÉTIKXNE-r.U-MONT. 


gements.  La  frise  porte  cette  inscription  en  caractères  de  bronze  : 

«  Aux  GR.\NDS  IIOMMKS,    I  A  P.\TKIK   KKCONNAISS.ANTi:.    " 

C'est  deux  jours  après  la  mort  de  Miralx-au  i\uv  l'Assemblée  Nationale  décida 
d'affecter  la  chapelle  de  Sainte-Geneviève  à  la  sépulture  des  citoyens  «  qui  auraient 
bien  mérite  de  la  Patrie  ».  Les  funérailles  du  célèbre  orateur  furent  célébrées  en 
grande  pompe,  et  son  corps  fut  déposé  dans  la  crypte  du  nouveau  Panthéon. 


ye     ARRONDISSEMENT  335 

Nous  n'entreprendrons  pas  ici  la  description  du  Panthéon,  qui  est  un  monu- 
ment d'art  fort  beau  et  fort  intéressant  qu'il  faut  s'empresser  de  visiter.  Nous  ne 
pouvons  seulement  nous  empêcher  de  constater  que  son  aspect  intérieur  serait 
plus  imposant  et  plus  grandiose  si  les  tombes  des  hommes  illustres,  au  culte 
desquels  il  fut  consacré,  se  trouvaient  dans  les  nefs  même  au  lieu  d'être  placées 
dans  les  souterrains. 

Nous  voici  maintenant  devant  l'église  Saint-Etienne-du-Mont,  cette  fine  et 
délicate  merveille  de  l'art  français.  Elle  a  remplacé  une  ancienne  église  qui  datait 
du  xiii^  siècle.  Les  premières  assises  de  la  nouvelle  construction  furent  posées 
en  1517.  Les  travaux  durèrent  plus  de  cent  ans.  L'admirable  jubé  ne  fut  commencé 
qu'en  1600,  le  grand  portail  en  1610.  La  consécration  du  maître  autel  et  de  toute 
l'église  eut  lieu  en  1626.  Il  n'est  pas  nécessaire  que  nous  nous  attardions  à  énu- 
mérer  les  beautés  architecturales  de  ce  gracieux  sanctuaire,  puisque  le  temps 
et  les  hommes  l'ont  épargné  et  qu'une  simple  visite  sera  préférable  à  toute  des- 
cription. 

Chaque  année,  dans  les  premiers  jours  de  janvier,  la  neuvaine  de  Sainte-Gene- 
viève y  ramène  une  foule  pieuse,  venue  de  tous  les  quartiers  de  la  ville  pour  venir 
prier  devant  la  vieille  tombe  de  pierre  de  la  patronne  de  Paris. 

La  bibliothèque  Sainte-Geneviève,  autrefois  placée  dans  l'abbaye,  fut  trans- 
férée dans  un  nouveau  local  construit  sur  l'emplacement  de  l'ancien  collège  de 
Montaigu. 

Le  lycée  Henri-IV,  successivement  lycée  Napoléon  et  lycée  Corneille,  occupe 
ainsi  que  nous  venons  de  le  dire,  l'emplacement  de  l'ancienne  abbaye  de  Sainte- 
Geneviève.  On  voit  encore  une  des  tours  de  l'abbaye  enclavée  dans  les  bâtiments 
du  lycée. 

Proche  de  l'église  de  Saint-Etienne-du-Mont,  nous  verrons  l'Ecole  Polytech- 
nique, située  rue  Descartes  et  rue  de  la  Montagne-Sainte-Geneviève.  Elle  fut 
fondée  en  1794.  La  Convention  avait  fait  table  rase  de  toutes  les  écoles  de  divers 
ordres  fondées  au  temps  de  la  [Monarchie.  Elle  ne  tarda  pas  à  s'occuper  de  les 
réorganiser  sur  un  plan  nouveau.  Le  6  Brumaire,  an  III,  le  Comité  de  Salut  Public 
rendait  un  arrêté  pour  préparer  l'établissement  d'une  école  centrale  de  travaux 
publics.  Fourcroy  fut  chargé  de  présenter  un  rapport  détaillé  sur  le  plan  de  cette 
oi-ganisation  :  toutes  les  propositions  notées  dans  son  projet  furent  votées  à  l'una- 
nimité. Des  hommes  comme  BerthoUet,  Monge,  Prieur,  Carnot,  associèrent  leurs 
efforts,  s'engagèrent  à  faire  les  premiers  cours,  et  secondés  par  Lamblardie,  chargé 
officiellement  d'organiser  la  nouvelle  école,  ils  donnèrent  bientôt  à  celle-ci  une 
impulsion  qui  ne  s'est  pas  ralentie. 

Lors  de  l'expédition  d'Egypte,  l'Ecole  Polytechnique  réclama  une  place 
auprès  de  la  Commission  scientifique  qui  accompagnait  cette  lointaine  entreprise. 

Bonaparte,  à  son  retour  d'Italie,  s'efforçant  de  se  concilier  l'affection  des 
savants  et  des  gens  de  lettres,  visita  souvent  l'Ecole  et  assista  même  plusieurs  fois- 
à  quelques-unes  de  ses  leçons. 


336  '         LA     VILLE     LUMIÈRE 

L'Ecole  Polytechnique  s'installa  en  1805,  dans  l'ancien  collège  de  Navarre, 
qui  avait  été  fondé  en  1304  par  Jeanne  de  Navarre. 

Pendant  la  grande  insurrection  de  juillet  1830,  les  Polytechniciens  se  mêlèrent 
au  peuple  armé  qui  en  fit  ses  capitaines.  Un  d'entre  eux,  Vaneau,  fut  tué  à  l'attaque 
de  la  caserne  des  Suisses,  rue  de  Babylone.  L'acclamation  populaire  donna  son 
nom  à  une  rue  voisine.  Les  agitations  qui  suivirent  la  Révolution  de  Juillet  eurent 
quelque  retentissement  à  l'Ecole  Polytechnique  :  plusieurs  élèves  sortirent  de  vive 
force  le  5  juin  1832  pour  assister  aux  funérailles  du  général  Lamarque  et  prirent 
part  à  l'insurrection  qui  suivit. 

•  En  février  1848,  l'uniforme  populaire  de  l'Ecole  reparut  pour  aider  à  la  tâche 
difficile  du  Gouvernement  provisoire  qui  associa  l'Ecole  Polytechnique  en  corps, 
comme  l'Ecole  Normale  et  l'Ecole  de  Saint-Cyr,  à  toutes  les  solennités  de  la  Répu- 
blique. 

Si  nous  suivons  la  rue  Descartes,  nous  arriverons  rue  Mouffetard,  où  l'on 
pourra  facilement  se  figurer  ce  qu'était  autrefois  la  vie  populaire  à  Paris.  C'est 
une  curieuse  et  très  intéressante  évocation  qu'une  promenade  rue  Mouffetard, 
le  soir  en  hiver,  à  l'heure  où  les  lumières  commencent  à  s'allumer  dans  Paris. 
M.  Georges  Gain  nous  fait  de  la  rue  Mouffetard  la  description  suivante  : 

«  Etroite,  tortueuse,  bordée  de  maisons  dont  beaucoup  sont  anciennes,  la 
rue  Mouffetard  est,  comme  autrefois,  hérissée  d'enseignes  débordantes  :  An  Ciseau 
d'Or,  Au  Petit  Ëmouleur,  Au  Soleil  d'Or,  Aux  Enfants  d' Auvergne,  A  la  Bonne 
Source,  etc.,  etc.  Sur  les  boutiques  sont  peints  des  sacs  de  coke,  des  têtes  de  veau, 
des  paquets  de  pieds  de  mouton,  des  piles  de  cotrets,  des  litres  de  vin  rouge  ou 
blanc  et  des  effigies  de  chevaux  dorés  désignant  les  nombreuses  boucheries 
hippophagiques. . . 

«  On  y  voit  d'innombrables  mastroquets,  d'opulents  assommoirs  dont  les 
alambics  de  cuivre  reluisent  comme  des  machines  de  guerre  qui  retiennent  leur 
clientèle  assoiffée  autour  «d'apéritifs  de  premier  choix  «.  Les  portes  cochères  sont 
habitées  :  sous  les  unes,  on  vend  des  journaux,  sous  les  autres  on  i-etourne  des 
pommes  de  terre  dans  la  graisse  bouillante,  ou  ce  sont  les  marchandes  de  lait  et 
de  café  noir  qui  versent  leur  marchandise  dans  des  bols  de  porcelaine,  et  les  gros 
pots  d'étain  reluisent  comme  des  miroirs.  Devant  les  boutiques  des  fruitières 
au  milieu  des  salades,  des  navets  et  des  tomates,  d'énormes  potirons  entr' ouverts 
flamboient  joyeusement,  note  fulgurante  de  ce  tableau  coloré  au  milieu  duquel 
une  fille  passe  en  caraco  rayé,  une  rose  au  bec,  les  cheveux  fous  sur  des  yeux 
rieurs.  )> 

Au  numéro  141  de  la  rue  Mouffetard,  se  trouve  l'église  Saint-Médard,  célèbre 
au  .wiii^  siècle  par  le  fameux  tombeau  du  diacre  Paris,  dont  j\lercier  nous  parle 
en  ces  termes  : 

«  Pendant  .son  vivant,  il  ne  se  douta  guère  du  genre  de  célébrité  qui! 
obtiendrait  après  sa  mort.  Le  parti  des  Jansénistes  voulut  à  toute  force  en  faire 
un  saint,  et  ils  allèrent  en  foule  grimacer  et  convulsionner  sur  son  tombeau.  L'<"n- 


Ve     ARRONDISSEMENT  337 

thousiasme  communiqué  au  peuple  aurait  eu  des  suites  graves  sans  l'aurore  de 
la  philosophie  qui  dissipa  ces  extravagances,  ridiculisa  les  novateurs  et  le  thau- 
maturge et  servit  le  gouvernement  assez  inquiet  sur  cette  épidémie  morale.  Les 
esprits  échauffés  auraient  pu  aller  loin,  tant  le  délire  était  universel.  Une  princesse 
douairière,  que  l'âge  avait  rendue  aveugle,  acheta  pour  mille  écus  les  vieilles 
culottes  du  diacre  pour  s'en  frotter  les  yeux...  On  a  dansé  sur  la  tombe  du  diacre 
Paris,  on  a  mangé  de  la  terre  de  son  tombeau...  »  Près  de  800  personnes  se  dirent 
atteintes  de  convulsions.  Dès  qu'une  femme  avait  touché  le  tombeau,  elle  était 
prise  d'une  sorte  de  délire  :  celles  qui  gambadaient  avaient  reçu  le  nom  de  sau- 
teuses; celles  qui  hurlaient  s'appelaient  aboyeuses  ou  miauleuses. 

Le  gouvernement,  devant  ces  scènes  ridicules  et  scandaleuses,  ordonna  la 
fermeture  du  cimetière  Saint-Médard.  Le  lendemain  on  trouva  sur  la  porte  l'épi- 
gramme  suivante  : 

n  De  par  le  Roy,  deffence  à  Dieu 
De  faire  miracle  en  ce  lieu.    » 

Au  numéro  99  de  la  rue  des  Patriarches,  on  voit  le  passage  et  le  marché  des 
Patriarches  qui  existait  déjà  en  1684  dans  la  Cour  des  Patriarches  et  antérieu- 
rement en  pleine  rue  Mouffetard. 

La  rue  Mouffetard  aboutit  à  la  rue  Claude-Bernard,  anciennement  impasse 
des  Pénitentes.  Nous  voyons  au  numéro  16  l'Institut  National  Agronomique. 
Cette  rue  conduisait  autrefois  au  couvent  des  Feuillantines,  fondé  par  Anne 
Gobelin,  veuve  d'Estournel.  Les  Feuillants  de  Paris,  qui  d'abord  avaient  résisté 
à  l'établissement  de  leurs  sœurs,  vinrent  les  accueillir,  et  au  nombre  de  30,  les 
escortèrent  processionnellement. 

L'église  qui  fut  bâtie  en  1719  ne  contenait  rien  de  remarquable  qu'une  copie 
de  la  (i  Sainte-Famille  "  de  Raphaël.  Ce  couvent,  supprimé  en  1790,  est  devenu 
propriété  particulière. 

La  rue  d'Ulm  nous  conduit  à  l'Ecole  Normale,  créée  en  1794  par  un  décret 
de  la  Convention. 

Le  rapport  du  représentant  du  peuple,  Lakanal,  précise  nettement  le  but  de 
l'institution  :  «  Dans  cette  école,  dit-il,  ce  n'est  pas  les  sciences  qu'on  enseignera, 
mais  l'art  de  les  enseigner.  Au  sortir  de  cette  école^  les  disciples  ne  devront  pas 
être  seulement  des  hommes  instruits,  mais  des  hommes  capables  d'instruire... 
Pour  la  première  fois,  les  hommes  les  plus  éminents  en  tout  genre  de  science  et 
de  talent,  les  hommes  qui  jusqu'à  présent  n'ont  été  que  les  professeui's  des  nations 
et  des  siècles,  les  hommes  de  génie  vont  être  les  premiers  maîtres  d'école  d'un 
peuple...  »  Le  projet  fut  converti  en  loi  et  immédiatement  exécuté.  Trois  mois 
après,  1 400  élèves  choisis  et  envoyés  par  les  administrations  départementales 
étaient  réunis  sous  la  présidence  des  représentants  délégués  auprès  des  écoles 
normales,  Lakanal  et  Deleyre,  en  présence  des  maîtres  illustres  que  leur  avait 
choisis  la  Convention. 


338 


LA      VILLE      LUMIERE 


Avant  l'installation  définitive  dans  les  bâtiments  de  la  rue  d'Ulm  en  1847, 
les  cours  de  l'Ecole  Normale  se  donnaient  dans  l'amphithéâtre  du  Jardin  des 
Plantes  et  dans  l'ancien  collège  du  Plessis.  Mais  les  bâtiments  du  Plessis  devinrent 
insuffisants,  et  l'on  acheta  pour  y  établir  l'Ecole  Normale  un  terrain  connu  sous 
le  nom  de  clos  Saint-Joseph,  près  du  jardin  du  Val-de-Grâce. 

Au  sortir  de  l'École  Normale,  suivons  la  rue  Gay-Lussac  ouverte  sur  l'empla- 
cement d'un  camp 
romain  et  atteignons 
la  rue  de  l'Abbé-de- 
l'Epée,  nommée  ainsi 
en  l'honneur  de  l'in- 
venteur de  l'alphabet 
des  sourds-muets.  Au 
coin  de  cette  rue  et  de 
la  rue  Saint-Jacques 
se  trouve  l'Institution 
des  Sourds-^Muets. 

Remontons  la  rue 
Saint-Jacquesjusqu'au 
boulevard  du  Port- 
Royal, et  arrêtons-nous 
à  l'hôpital  militaire  du 
\'al-de-Grâce,  qui  oc- 
cupe im  terrain  appelé 
jadis  F  ici  de  Valois  ou 
Petit  Bourbon. 

L^ne  abbaye  royale 
de  bénédictines  y  fut 
installée  par  Anne 
d'Autriclie,  qui  s'en  fit 
déclarer  fondatrice. 
Cette  R>ine  longtemps 
stérile,  et  inquiète, 
après  vingt-deux  ans 
de  mariage,  de  ne  pouvoir  donner  un  héritier  à  la  couronne,  avait  adressé  des 
vœux  à  toutes  les  chapelles,  à  toutes  les  églises  où  se  trouvaient  des  saints  ou 
des  saintes  en  réputation  de  rendre  la  fécondité.  Après  la  naissance  de  Louis  XIV, 
elle  fit  reconstruire  entièrement,  et  avec  une  somptuosité  digne  de  sa  recon- 
naissance, l'église  et  le  couvent  du  Val-de-Gràcc. 

Mansard  commença  à  faire  construire  cet  édifice  ;  mais  à  la  suite  des  intrigues 

de  cour,  il  se  vit  forcé  d'en  abandonner  la  direction,  qui  fut  confiée  à  Mercier. 

La  façade  est  composée  d'une  ordonnance  corintliiennc  couronnée  d'un  fron- 


VAL-DE-GR.VCH. 


ye     ARRONDISSEMENT 


339 


ton,  puis  d'une  seconde  ordonnance  du  même  ordre  pareillement  couronnée  d'un 
fronton.  Le  fronton  de  l'ordonnance  supérieure  était  orné  d'un  bas-relief  où, 
pendant  la  Révolution,  on  avait  placé  les  symboles  de  la  Liberté  et  de 
l'Egalité. 

L'intérieur  de  l'église  offre  une  nef  séparée  des  bas-côtés  par  des  arcades  et 
des  pilastres  corinthiens  cannelés.  La  voûte  de  la  nef  est  chargée  de  bas-reliefs 
et  d'ornements  avec  profusion. 

Le  dôme  a  été  intérieurement  peint  par  Mignard,  dont  ce  fut  le  plus  bel 
ouvrage.  Molière  en  a  composé  un  poème  pour  exalter  la  gloire  du  peintre. 

En  1790,  l'abbaye  du  Val-de-Grâce  fut  supprimée  et  Napoléon  en  fit  plus  tard 
un  hôpital  militaire.  C'est  d'ailleurs  sa  désignation  actuelle. 

Longeons  le  boulevard  du  Port-Royal  qui  appartient  à  trois  arrondissements 
différents,  que  nous  verrons  par  la  suite,  et,  par  l'avenue  des  Gobelins,  gagnons 
la  rue  Monge.  Lors  du  percement  de  cette  rue,  on  lit  de  très  intéressantes  décou- 
vertes de  sarcophages,  d'armes  et  d'objets  divers  de  l'époque  gallo-romaine. 

On  mit  au  jour  des  arènes  romaines  datant  du  ii^  ou  iii^  siècle.  Une  partie 
existe  actuellement  à  ciel  ouvert  :  l'autre  partie  est  encore  enfouie  sous  les  bâti- 
ments du  dépôt  des  Omnibus  de  la  rue  Monge. 

Au  numéro  16  de  la  rue  Monge,  nous  voyons  la  grande  maison  de  fourrures 
de  MM.  Ch.  Zachwev  et  Cie.  C'est  une  fort  ancienne  maison  qui  date  de  l'an- 


MAISON     ZACHWEY    ET     C'<'.    S.^LON. 


340 


LA     VILLE      LUMIERE 


\i  VIS  )N     /At'HW  I  V    i.r 


V'^'     ARR(^NDISSEMENT  341 

née  1855  et  dont  la  réputation  n'est  plus  à  faire.  Etant  à  la  fois  une  maison  de 
gros  et  une  maison  de  détail,  elle  a  la  faculté  d'effectuer  des  achats  très  impor- 
tants et  de  faire  un  choix  spécial  en  vue  de  sa  clientèle  de  détail. 

MÏ\I.  Zachwey  et  Cie  sont  en  relations  directes  et  constantes  avec  les  prin- 
cipau.K  marchés  de  fourrure  du  monde  entier.  Ils  sont  en  correspondance  avec 
Londres,  Leipzig,  Nijni-Novgorod,  Irbit,  etc.,  etc.,  et  possèdent  en  outre  de 
nombreu.x  voyageurs  qui  parcourent  ces  villes  pour  y  exécuter  leurs  achats.  L'on 
comprend  aisément  que,  dans  ces  conditions,  ils  peuvent  se  ménager  des  acqui- 
sitions très  avantageuses  dont  ils  aiment  à  faire  profiter  leur  clientèle.  Ils  sont 
des  mieux  placés  pour  se  procurer  les  plus  belles  fourrures,  et  c'est  là  un  avantage 
cjue  les  femmes  apprécieront  très  certainement,  aujourd'hui  que  les  exigences  de 
la  mode  deviennent  plus  grandes  chaque  jour  et  qu'il  est  extrêmement  difficile 
de  se  procurer  certaines  pelleteries  de  choix. 

'SIM.  Zachwey  et  Cie,  qui  déploient  une  très  grande  activité  dans  leur  com- 
merce et  font  preuve  de  connaissances  sûres,  prennent  une  part  importante  à  la 
direction  de  la  mode  nouvelle.  Ils  ont  su,  par  leurs  efforts  incessants,  se  concilier 
Li  faveur  de  la  clientèle  aristocraticpie  parisienne  si  difficile  à  contenter.  Ils  sont 
également  fournisseurs  de  la  Cour  d'Espagne  et  de  toute  la  haute  société  espa- 
gnole. L'on  se  rend  compte,  en  visitant  les  salons  d'exposition  et  de  vente  du 
numéro  16  de  la  rue  Monge  que  la  maison  Zachwey  est  une  maison  de  premier 
ordre  et  tout  à  fait  de  confiance. 

Dans  la  rue  du  Fer-à-Moulin,  se  trouve  l'amphithéâtre  d'anatomie,  et  la 
clinique  de  dissection,  construite  sur  l'emplacement  de  l'ancien  hôpital  de  Cou- 
peaux. 

La  rue  Geoffroy-Saint-Hilaire  nous  mène  au  Jardin  des  Plantes. 

L'idée  de  créer  à  Paris  un  Jardin  des  Plantes  est  due  à  Hénouard,  médecin 
de  Louis  XIII.  Guy  de  la  Brosse,  qui  lui  succéda  dans  le  poste  de  premier  mé- 
decin du  roi,  mit  ce  projet  à  exécution.  II  organisa  le  jardin  et  y  établit  des 
chaires  de  botanique  et  de  pharmacie.  En  1640,  l'établissement  fut  inauguré. 

Toutes  les  améliorations,  tous  les  agrandissements  que  subirent  par  la  suite 
\v  Jardin  des  Plantes  furent  dus  successivement  à  Fagon,  Tournefort,  les  deux 
Jussieu,  de  Fay,  Geoffroy  Saint-Hilaire,  Cuvier,  Gay-Lussac  et  surtout  Buffon, 
qui  fut  aidé  dans  ses  travaux  par  Daubenton  et  Lacépède.  Pendant  la  direction 
de  Buffon,  les  collections  s'accrurent  considérablement  ;  on  augmenta  les  galeries 
et  l'amphithéâtre  fut  construit. 

Depuis,  des  constructions  importantes  ont  été  élevées,  les  serres  ont  été 
reconstruites  et  le  Jardin  embelli. 

Bernardin  de  Saint-Pierre  protégea  le  Jardin  des  Plantes  pendant  la  Révo- 
lution. La  ménagerie  fut,  paraît-il,  construite,  avec  l'argent  des  professeurs  qui  y 
laissèrent  une  partie  de  leur  traitement. 

En  face  du  Jardin  des  Plantes,  se  trouve  l'hôpital  de  la  Pitié,  dont  voici 
l'origine  : 


342 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


A  la  suite  des  longues  guerres  de  religion  du  xxi^  siècle,  il  s'était  formé  à 
Paris  une  nombreuse  population  de  gens  pour  qui  la  mendicité,  après  avoir  été 
un  besoin,  était  devenue  une  profession  qu'ils  exerçaient  ouvertement,  employant 
même  la  menace  et  la  violence  pour  se  faire  donner  l'aumône.  L'autorité  royale 
voulut  mettre  fin  à  ces  désordres  ;  un  édit  de  1612  ordonna  que  tous  les  mendiants 
valides  seraient  renfermés  dans  des  maisons  où  ils  seraient  tenus  de  travailler. 
Par  suite  de  cet  édit,  la  ville  acheta  successivement  des  maisons  et  terrains 
situés  entre  les  rues  de  la  Clef,  Copeau,  d'Orléans  et  du  Jardin-du-Roi,  et  y  fit 
construire  un  vaste  établissement  qui  prit  son  nom  de  sa  chapelle,  dédiée  à  Notre- 
Dame-de-la-Pitié. 

Au  début,  on  y  logea  des  mendiants  valides.  Plus  tard,  vers  1657,  on  y  reçut 
des  enfants  malheureux  auxquels  on  donnait  une  certaine  instruction.  C'est  à  la 
Pitié  que  les  bourgeois  venaient  recruter  les  enfants  des  deux  sexes  pour  les  em- 
ployer à  leur  service.  On  y  admettait  également  des  filles  et  des  femmes  débauchées 
qui  voulaient  faire  pénitence. 

Pendant  la  Révolution,  des  clubs  s'y  installèrent.  En  i8og,  la  Pitié  devint 
annexe  de  l'Hôtel-Dieu. 

L'organisation  de  la  Pitié  date  de  1813.  En  1836,  Lisfranc  y  uiaugura  une 
cHnique  chirurgicale  (:). 

L'Hôpital  de  la  Pitié  est  situé  i,  rue  Lacépède.  Cette  rue  fut  ouverte  au 
xiye  siècle  sous  le  nom  de  rue  Coupeau,  à  cause  du  moulin  des  Coupeaulx.  Lors 

de  la  démolition  de  la 
vielle  prison  de  Sainte-Pé- 
lagie, l'on  avait  découvert 
un  petit  timnel  se  dirigeant 
de  l'une  des  coiu"s  de  la 
prison  vers  la  rue  Lacépède. 
^I.  Auge  de  Lassus  a  pu  éta- 
blir, après  de  longues  recher- 
ches, que  ce  t'unnel  avait  été 
creusé  par  Blanqui  et  ses 
compagnons  de  captivité  en 
avril  1S34  et  que  c'est  par 
ce  tunnel  que  s'é\-ada  le 
célèbre  prisonnier. 

Au  numéro  12  de  la 
rue  Lacépède  est  située  la  maison  de  JI.  Emile  Haran,  le  fabricant  bien  connu 
d'instruments  de  chinirgie.  d'appareils  orthopédiques,  de  membres  artificiels, 
d'instruments  en  caoutchouc,  de  bandages  de  toutes  sortes  qui  sont  d'un  si 

(I  )  L'hôpital  de  la  Pitié  possède  696  lits.  Il  comprend  6  services  de  médecine,  2  ser- 
vices de  chirurgie  et  i  service  d'accouchement.  Médecins  :  B.\binski,  Thikoloix.  Renon. 
Dalché,  Lion,  Ci.aisse.   —  Chirurgiens  :  Walthfr  et  Arrou.  —  Accoucheur  :   Potocki. 


ye     ARRONDISSEMENT  343 

fréquent  usage  entre  les  mains  des  chirurgiens  et  des   docteurs  et  dont  bon 


MAISON     HAEAN.    —    VUE    GÉNÉRALE,     EN     1 KANSFORMATION. 

nombre  ont  été  créés  et  perfectionnés  sur  leuis  indications.  ["Dans  les  ateliers  de 

M.    Haran,  l'on    peut    voir  

comment  l'on  confectionne 
aujourd'hui  avec  tant  de 
précision  les  jambes  et  les 
mains  articulées,  les  pieds, 
les  cuissards  et  les  bras  arti- 
ficiels et  de  quelle  façon  l'on 
s'ingénie  à  remédier  aux 
différents  genres  d'amputa- 
tion. La  perfection  de  telles 
pièces  réside  surtout  dans 
l'habileté  des  ouvriers  qui 
sont  dirigés  par  des  contre- 
maîtres possédant  des  con- 
naissances scientifiques  et 
pratiques.  Les  prix  très  modérés  de  tous  ces  appareils  peuvent  être  obtenus  par 


MAISON    HARAN.     ATELIER    DE    LA    GARNITURE. 


344 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


suite  de  la  production  colossale   et    de  la  division  admirablement  comprise  du 
travail. 

Il  y  a  loin  des  appareils  primitifs  d'Ambroise  Paré  à  celui  qu'imagina  récem- 
ment le  professeur  Delorme,  directeur  du  \'al-de-Grâce,  pour  un  sujet  mutilé  de 
tous  les  doigts  de  la  main  gauche  et  de  quatre  doigts  de  la  main  droite.  Ambroise 
Paré  du  reste  ne  songeait  pas  à  imiter  la  main  ou  le  bras  perdu,  mais  il  se  pro- 
posait simplement  de  donner  à  l'opéré  un  instrument  qui,  par  le  secours  du 
membre  sain,  pût  manier  une  épée,  saisir  les  rênes  d'un  cheval  ou  tenir  solidement 
un  objet  pesant.  Dans  ce  but,  nous  lisons  dans  le  journal  de  La  Nature  qu'il  fit 
construire  jmr  un  serrurier  pai'isien  nommé  le  petit  Lorrain  une  main  pourvue 

d'un  mécanisme  intérieur 
très  compliqué.  Toutefois, 
dc]nhs  le  xvi'^  siècle  jus- 
qu'à la  fin  du  xix<^,  le  rem- 
lilacement  d'un  bras  mutilé 
par  un  appareil  mécanique 
constitua  une  exception. 
Aujourd'hui,  pour  une  cen- 
taine de  francs,  un  ouvrier 
peut  se  faire  mettre  un  bras 
artificiel  qui  lui  permettra  de 
continuer  son  travail  en  dépit 
de  son  infirmité.  Pour  une 
somme  un  peu  plus  élevée, 
l'on  peut  même  parvenir  à 
dissimuler  cette  infirmité  j)ar  le  moyen  d'un  de  ces  chefs-d'œuvre  d'ingéniosité 
qu'exécutent  les  constructeurs  français. 

Nous  devons  aussi  mentionner  (jne-M.  M.  Haran  a  pris  dans  la  fabrication 
du  bandage  herniaire  à  ressort  une  place  prépondérante.  La  construction  et  l'appli- 
cation de  ce  bandage  ont  soulevé  de  retentissantes  controverses.  Pour  en  faire 
l'historique  en  quelques  mots,  notons  que  ce  n'est  guère  (pie  vers  1665  qu'il  en  est 
fait  pour  la  première  fois  mention. 

A  cette  époque,  un  chirurgien  spécialisé  dans  l'étude  de  cette  infirmité 
décrit  un  appareil  pouvant  être  aux  malades  du  plus  grand  secours  et  se 
composant  essentiellement  de  ce  (jui  constitue  encore  aujourd'hui  le  bandage 
ordinaire. 

Dès  lors  la  fabrication  du  bandage  est  née  et  s'organise  en  iiulu>tiie.  Wrs  \v 
milieu  du  wiii"^  siècle,  le  fabricant  Tiphaine  y  apporta  de  profondes  amélio- 
cations  ;  puis,  peu  à  peu,  par  la  collaboration  du  docteur  et  du  fabricant,  l'on  par- 
vint, grâce  aux  connaissances  anatomicpus  plus  exactes  et  à  l'amélioration  de 
la  trempe  des  ressorts,  à  faire  subir  aux  bandages  de  notables  perfectionninients. 
La  main  de  jcr  dans  un  gant  de  velours  trouve  alors  son  application,  et  le  malade. 


i     y' 

^fH:^^^^ 

M.\ISON    HARAN.    —    U.N   ATELIER    (eN    TRANSFORMATION'^ 


V*-      ARRONDISSEMENT  345 

amené  à  oublier  progressivement  son  infirmité,  peut  vaquer  sans  risques  ni 
fatigues  à  ses  occupations. 

Et  puisque  nous  avons  été  conduits  au  sujet  de  la  maison  Haran  à  citer  le 
nom  du  célèbre  chirurgien  Ambroise  Paré,  nous  ne  pouvons  nous  dispenser  d'en 
dire  quelques  mots.  C'est  lui  qui  fut  surnommé  le  père  de  la  chirurgie  moderne,  et 
c'est  lui  qui  éclaira  de  sa  lumineuse  investigation  et  de  ses  nombreuses  expériences 
une  foule  de  questions  d'anatomie,  de  physiologie  et  de  thérapeutique.  Il  ne 
reconnut  dans  la  doctrine  d'Hypocrate,  de  Galien,  d'Albucasis  que  l'autorité 
de  la  maison  ;  il  ramena  leurs  opinions  à  l'expérience  comme  à  une  preuve  néces- 
saire et  comme  à  la  source  de  la  vérité.  L'on  trouve  dans  ses  écrits  la  plupart  des 
origines  de  la  chirurgie  moderne. 

Le  quai  Saint-Bernard,  autrefois  Vieux-Chemin  d'Ivry,  longe  la  Halle  aux 
Vins,  qui  occupe  les  terrains  où  s'élevait  l'ancienne  abbaye  Saint-Victor.  La  Halle 
aux  Vins  a  été  instituée  dans  le  but  de  dispenser  les  marchands  en  gros  et  en  détail 
d'avoir  à  payer  l'octroi  sur  toutes  les  boissons  qu'ils  avaient  en  magasin. 

La  première  Halle  aux  Vins  fut  édifiée  en  1664,  pour  retirer  à  couvert  les 
vins  des  marchands  forains. 

Devenue  insuffisante,  elle  fut  reconstruite  en  1790,  puis  en  1868  et  agrandie 
par  la  su^te. 

Cet  immense  entrepôt  est  divisé  en  sections  et  en  rues  qui  portent  les  noms  des 
grands  crus  de  France  :  rues  de  Touraine,  de  Languedoc,  de  Bordeaux,  de  la  Côte- 
d'Or,  de  Champagne,  de  Bourgogne,  etc. 

On  présume,  et  certaines  découvertes  sont  venues  à  l'appui  de  cette  assertion, 
que  se  trouveraient  sous  la  Halle  aux  Vins  des  arènes  romaines,  à  peu  près  pareilles 
à  celles  de  la  rue  Monge. 

Suivons  à  présent  le  quai  de  la  Tournelle,  et  prenons  la  rue  des  Bernardins 
pour  arriver  place  Maubert 

La  rue  des  Bemardins  fut  ouverte  en  1246,  sur  une  partie  du  jardin  attenant 
au  couvent  des  Bernardins.  L'église  de  ce  couvent  passait  pour  un  chef-d'œuvre 
d'architecture  gothique.  Le  couvent  fut  supprimé  en  1790,  et  l'église,  après  avoir 
été  convertie  en  magasins,  fut  ensuite  démolie. 

Quelle  est  l'origine  de  ce  nom  de  Maubert,  donné  à  une  place  et  à  un  quartier. 
Suivant  quelques  historiens,  le  souvenir  des  leçons  d'un  professeur  célèbre, 
Albert  le  Grand,  de  l'ordre  des  Jacobins,  ne  serait  pas  étranger  à  cette  étymologie. 
Albert,  par  altération,  serait  devenu  Maubert.  Suivant  les  autres,  la  place  Maubert 
aurait  appartenu  à  un  évêque  de  Paris  nommé  Madelbert  ou  Madalbert. 

La  place  Maubert  était  au  moyen  âge  une  des  plus  pittoresques  «  verrues  »  de 
Paris.  Les  escholiers  y  ripaillaient  avec  les  gentes  ribaudes  que  Villon  a  si  souvent 
chantées.  «  On  y  dansait  pesle-mesle,  au  son  des  joyeux  flageolets  et  des  douces 
cornemuses,  se  rigolant,  buvant,  faisant  grande  chère,  lampant  du  Bourgueil, 
du  clairet,  du  vin  pineau,  avalant  des  écuelles  de  friandes  tripes  dont  on  se  pour- 
léchait les  badingoinces  et  les  flacons  d'aller,  les  jambons  de  trotter,  les  gobelets 


346 


LA     VILLE      LUMIER?: 


de  voler  ».  C'est  Rabelais,  qui  dans  la  vie  de  Gargantua,  nous  fait  cette  description 
de  la  place  Maubert. 

Cette  place,  nous  dit  Auguste  Vitu,  fut  au  moyen  âge  le  véritable  forum 
■du  quartier  de  l'Université,  rendez-vous  des  escholiers,  des  bateliers,  des  mar- 
chands forains  et  des  commères,  comme  aussi  le  centre  de  l'Académie  du  langage 
faubourien.  On  disait  d'un  homme  grossier  en  ses  propos  «  qu'il  avait  appris  ses 
•compliments  à  la  place  Maubert  »,  et,  en  effet,  ce  fut  le  titre  du  premier  catéchisme 
poissard.  Ce  carrefour  célèbre  fut  le  lieu  de  scènes  tumultueuses  et  d'exécutions 
■capitales. 

C'est  là  que  fut  brûlé  le  célèbre  imprimeur,  Etienne  Dolet  ;  c'est  là  également 
•que  fut  traîné  le  cadavre  de  Ramis,  massacré  en  1572  au  collège  de  Presles. 

Sur  la  place  Maubert  se  trouve  actuellement  une  statue  d'Etienne  Dolet, 
fort  peu  intéressante,  et  un  marché  construit  sur  les  ruines  du  couvent  des  Carmes. 
C'est  là  le  dernier  souvenir  de  ce  célèbre  couvent. 


riicto  Xrurdiun  liiui. 


STATUE  d'Etienne  dolet. 


Vl^  ARRONDISSEMENT 


i^Si^gJîi-  nous  sera  loisible  de  glaner  un  nombre  infini  de  souvenirs  en  nous  pro- 
|!  ,^lv|'''  menant  dans  le  VP  arrondissement.  Là,  plus  encore  qu'ailleurs  peut- 
^^JvjS;!  être,  dans  ce  vieux  quartier  qui  fut  jadis  le  centre  même  de  la  ville, 
nous  verrons  presque  à  chaque  pas  tout  le  passé  revivre  devant  nous.  Les  amateurs 
■du  Vieux  Paris  feront  bien  de  consacrer  quelques  heures  à  errer  dans  l'arrondisse- 
ment du  Luxembourg;  ils  sont  certains  de  rapporter  de  leur  promenade  une  ample 
€t  féconde  moisson. 

L'arrondissement  du  Luxembourg  est  formé  de  quatre  quartiers  : 

Quartier  de  la  Monnaie; 

Quartier  de  l'Odéon; 

Quartier  de  Notre-Dame-des-Chanips; 

Quartier  de  Saint-Germain-des-Prés. 

Nous  partirons  de  la  Place  Saint-Michel,  dont  le  nom  vient  d'une  autre 
place  Saint-Michel  qui  existait  à  l'extrémité  de  la  rue  de  la  Harpe  et  qui  avait 
été  dénommée  ainsi  en  l'honneur  de  Michelle,  fille  du  roi  Charles  VI.  On  voyait 
sur  cette  place  une  porte  de  fer,  dite  Porte  Saint-Michel,  qui  faisait  partie  de  l'en- 
ceinte de  Philippe- Auguste. 

La  place  actuelle  fut  formée  sur  l'emplacement  de  I'Abreuvoir  Maçon, 
proche  du  château  du  comte  de  Mâcon,  qui  était  un  lieu  de  réunion  des  jolies 
filles.  L'Abreuvoir  Mâcon  fut  même  désigné  en  1367  comme  un  des  lieux  qu'au- 
raient le  droit  d'habiter  les  prostituées.  Les  femmes  publiques  formaient  à  cette 
époque  une  sorte  de  corporation  qui  avait  un  règlement  spécial  et  qui  fut  de  tout 
temps  protégée  par  les  rois  de  France.  Comme  les  prostituées  richement  vêtues 
se  répandaient  dans  tous  les  quartiers  de  la  ville,  on  sentit  la  nécessité  de  leur  assi- 
gner des  rues  et  des  quartiers  spéciaux  par  cette  ordonnance  de  1367  qui  les  mena- 
çait de  la  prison,  puis  du  bannissement,  si  elles  se  permettaient  d'habiter  des  rues 
autres  que  celles  qui  leur  étaient  désignées. 

En  1418,  il  fut  élevé  sur  cette  place  une  statue  à  Périnet  Leclerc  qui  avait 
livré  aux  Bourguignons  les  clefs  de  la  Porte  de  Buci.  Cette  statue,  renversée  après 
le  retour  de  Charles  VII  à  Paris,  fut  remplacée  par  une  fontaine,  elle-même  rem- 
placée par  la  fontaine  Saint-Michel  actuelle  élevée  en  1864  par  Davioud  et  qui 
n'offre  rien  de  bien  intéressant. 

Le  boulevard  Saint-Michel  part  de  la  place  Saint-Michel  pour  aboutir  au 
boulevard  du  Port-Royal.  Il  fait  partie  à  la  fois  des  V  et  VI^  arron- 
dissements. 


348 


LA     VILLE     LUMIERE 


Au  numéro  34  se  trouve  le  plus  ancien  des  établissements  des  Bouillons  Bou- 
lant, qui  date  de  1867.  Il  est  situé  tout  à  côté  du  lycée  Saint-Louis,  qui  fut  entiè- 
rement reconstruit  en  1820  sur  l'emplacement  des  collèges  d'Harcourt  et  de  Jus- 
tice. Le  collège  d'Harcourt  avait  été  fondé  en  1280  par  Raoul  d'Harcourt,  et  le 
Collège  de  Justice  par  Jean  de  Justice,  chanoine  de  Paris,  en  1351. 

Ce  dernier  collège,  après  avoir  été  supprimé  en  1790,  servit  pendant  quelque 
temps  de  prison,  puis  fut  démoli. 

Tous  les  terrains  occupés  actuellement  par  les  numéros  30  à  56  dépendaient 

autrefois  de  l'hôtel  de  Clermont  et  faisaient  partie  du  domaine  dfs  Cordeliers. 

Le  bouillon-restaurant  Boulant  jouit  d'une  réputation  très  grande  et  très 

méritée.  C'est  le  restaurant  des  étudiants  par  excellence  ;  il  a  vu  passer  tous  les 

hommes  célèbres  de  notre 
époque,  tous  ceux  qui  s'il- 
lustrèrent dans  les  arts,  la 
science,  la  littérature  ou  la 
politique  et  qui  se  souvien- 
ni'ut  non  sans  un  certain 
plaisir  et  quelque  regret  des 
joyeuses  agapes  qu'ils  firent 
dans  leur  vieux  restaurant 
(lu  boulevard  Saint-Michel, 
.ilors  que  leur  bourse  était 
très  peu  garnie  et  qu'ils 
n'étaient  riches  que  d'ardem* 
Kisi\ri;\M    i,,iLAM.  et    d'espérance.     Tous    ont 

passé  par  là  durant  leurs 
belles  et  vibrantes  années  d'études  ;  tous  ont  été  heureux  de  trouver,  pour  des 
prix  très  modiques,  une  bonne  table  bien.servie  dans  cet  établissement  dune  mer- 
veilleuse propreté  et  d'une  tenue  parfaite. 

Que- nous  sommes  loin  des  restaurants  réservés  jadis  aux  étudiants  !  Que  nous 
sommes  loin  du  Flicoteaux  dépeint  par  Balzac,  ce  local  bas  de  plafond,  imprégné 
d'odeur  de  vaisselle  où  de  1810  à  1848  des  générations  entières  d'étudiants  vinrent 
prendre  leurs  repas.  «  On  y  mangeait,  dit  Balzac,  comme  on  travaille,  activement. 
Les  mets  étaient  peu  variés  ;  la  pomme  de  terre  y  était  éternelle  :  il  n'y  aurait 
pas  eu  une  pomme  de  terre  en  Irlande,  elle  aurait  manqué  jwrtout  qu'il  s'en  serait 
trouvé  chez  Flicoteaux.    » 

Les  étudiants  d'aujourd'luu  s(int  plus  favorisés.  Pour  des  prix  ahordablt-- 
aux  plus  modestes  d'entre  eux,  ils  trouvent  dans  les  établissements  Boulant,  un 
service  de  premier  ordre,  une  cuisine  simple  mais  extrêmement  soignée  et  d(> 
vins  de  tous  les  bons  crus  de  France.  La  cave  de  cette  maison  est  en  effet  l'une  des 
plus  appréciées. 

Les  établissements   Boulant,  en  deiuns  d>i  restaurant    du   luniUvanl  Saint- 


vie     ARRONDISSEMENT  349 

:\Iichel,  possèdent  plusieurs  autres  maisons,  l'une  située  boulevard  des  Capucines, 
que  nous  venons  de  voir  dans  le  11^  arrondissement,  l'autre  rue  de  Douai,  dont 
nous  aurons  l'occasion  de  parler  tantôt  et  une  à  l'angle  de  la  rue  Montmartre. 

La  place  et  la  rue  Saint-André-des-Arts,  où  le  collège  d'Autun  était  situé, 
sont  à  présent  tout  ce  qui  rappelle  l'ancienne  église  Saint-André-des-Arts. 

Elle  avait  été  bâtie  dans  le  clos  de  Laas,  que  représente  à  peu  près  la  partie 
circonscrite  par  le  boulevard  Saint-Michel,  la  rue  de  l'Ecole-de-Médecine,  la  rue 
Dauphine  et  le  quai  des  Augustins.  C'est  par  une  suite  d'altérations  de  ce  nom  de 
Laas  qu'il  faut  chercher,  si  nous  en  croyons  les  meilleures  autorités,  l'origine  de  ce 
nom  des  Arls  qui  lui  fut  appliqué.  Plusieurs  historiens  ont  expliqué  l'étymo- 
logie  de  ce  nom  par  le  mot  arcubus,  représentant  les  arcs  de  l'église  Saint- 
André. 

L'église  Saint-André-des-Arts  n'avait  rien  de  remarquable  au  point  de  vue 
architectural;  malgré  cela,  elle  avait  été  conservée  par  un  décret  de  l'an  1791. 
Toutefois,  peu  de  temps  après,  elle  int  fermée,  puis  vendue  comme  propriété 
nationale,  puis  démolie.  En  1809,  la  ^'ille  de  Paris  acheta  le  terrain  pour  former 
à  l'endroit  même  oii  était  située  l'église,  la  place  Saint-André-des-Arts. 

Au  21,  de  la  rue  Saint-André-des-Arts,  nous  voyons  une  maison  que  Racine 
habita  pendant  quatre  ans.  An  27,  remarquons  un  joli  balcon  de  fer  forgé  datant  du 
xvine  siècle.  Au  22,  en  face,  tuie  maison  moderne  a  remplacé  la  maison  où  logeait 
le  chansonnier  Ange  Pitou,  dont  nous  avons  raconté  l'histoire  à  propos  de  Saint- 
(îermain-l'Auxerrois.  Au  32,  la  demeure  qu'habita  le  farouche  Billaud-Varennes, 
le  tigre  à  perruque  jaune  dont  Lenôtre  nous  a  conté  le  séjour  dans  la  rue  Saint- 
André-des-Arts  dans  son  second  volume  de  Vieux  papiers,  vieilles  maisons.  Au 
numéro  43,  se  trouve  le  lycée  Fénelon,  sur  l'emplacement  de  la  maison  de  Jean 
Coytier,  médecin  de  Louis  XI.  Au  6r,  se  trouve  le  passage  du  Conmierce,  qui 
débouche  boulevard  Saint-Germain  et  dont  l'entrée,  formée  autrefois  par  un  \'aste 
porche  cintré  qui  donnait  accès  dans  la  maison  de  Danton,  était  situé  à  l'endroit 
précis  où  s'élève  aujourd'hui  la  statue  du  tribun.  Le  passage  du  Commerce  a 
gardé  un  peu  de  sa  physionomie  d'autrefois;  les  maisons  y  sont  fort  anciennes, 
et  les  boutiques  des  revendeui's  et  autres  marchands  ne  sont  pas  sans  quelque 
pittoresque. 

La  Cour  du  Commerce  avait  été  fondée  sur  l'emplacement  d'un  Jeu  de 
paume  établi  sur  les  anciens  remparts  de  Philippe-Auguste.  C'est  dans  la  Cour  du 
Commerce  aue  le  D"'  Guillotin  essaya  en  1790,  sur  des  moutons,  le  couperet  de 
sa  philantJiropiqiie  machine  à  décapiter.  Il  devait  plus  tard  en  faire  lui-même 
l'essai  ! 

Au  numéro  i  de  la  Cour  du  Commerce  qui  n'existe  plus  anjoui'd'hui,  puisqu'à 
cette  place  passe  le  boulevard  Saint-Germain,  habitèrent  Danton  et  Camille  Des- 
moulins. Sur  ce  même  emplacement  existait  aussi  la  maison  de  Marat,  où,  le 
13  juillet  1793,  Charlotte  Corday,  'oêtue  d'un  déshabillé  moucheté  et  coiffée  d'un 
chapeau  à  haute  forme  orné  d' une  cocarde  noire  et  de  trois  cordons  verts,  vint  dans  la 


350  LA      VILLE      LUMIÈRE 

demeure  de  i  Ami  du  peuple  et.  comme  elle  le  proclama,  «voulut  tuer  un  homme 
pour  en  sauver  cent  mille  ».  Et  nous  évoquons  la  figure  de  l'Ami  du  peuple  d'après 
le  portrait  qu'a  tracé  de  lui  un  de  ses  contemporains  :  «  La  disproportion  de  la  grosse 
tête  de  Marat  et  de  son  tout  petit  corps  le  rendait  grotesque.  Sa  marche  était 
saccadée,  tout  son  être  était  agité  par  des  mouvements  convulsifs  qui  lui  faisaient 
lancer  ses  bras  à  droite  et  à  gauche.  Son  costume  débraillé  à  plaisir  rendait  l'honmie 
encore  plus  hideux  :  carmagnole  en  loques,  manches  retroussées,  chemise  ouverte 
laissant  voir  la  poitrine,  pantalon  de  velours  rapiécé,  souliers  troués,  noués  avec 
des  ficelles.  Il  avait  la  peau  cuivrée,  marbrée  de  taches  de  bile  et  de  sang,  le  front 
fliyant  sous  un  mouchoir  sale  qui  couvrait  les  cheveux  gras  attachés  par  derrière 
avec  une  lanière  de  cuir.  Tout  un  ensemble  horrible,  qui  au  premier  moment  pro- 
voquait le  rire  et  au  second  faisait  frissonner.  » 

Reprenons  le  passage  ou  Cour  du  Commerce,  vers  le  milieu  de  laquelle  s'ouvre 
une  ruelle  tortueuse  qui  nous  conduira  à  la  Cour  de  Rouen  ou  de  Rohan.  D'après 
quelques-uns,  ce  nom  viendrait  de  l'ancien  hôtel  des  ducs  de  Rohan  ;  d'après  les 
autres,  cette  maison  dépendait  autrefois  de  l'Hôtel  des  Archevêques  de  Rouen. 
Sortons  du  passage  du  Commerce  et  prenons  la  rue  Mazet,  autrefois  la  rue  de 
Contrescarpe,  oii  se  dressait  jadis  la  Porte  Buci  livrée  aux  Bourguignons,  comme 
nous  venons  de  le  voir,  par  la  trahison  de  Perinet  Leclerc.  C'est  dans  la  rue 
Mazet  que  se  trouvait  le  restaurant  Magny,  où  eurent  lieu  les  fameux  dîners  litté- 
raires dont  parlent  les  Concourt  dans  leur  Journal.  Un  peu  plus  loin,  au  numéro  5, 
on  pouvait  voir,  il  y  a  deux  ans  encore,  I'Auberge  du  Cheval-Bi.^xc,  qui  était  le 
bureau  des  coches  d'Orléans  et  de  Blois.  C'est  de  cette  cour,  que  l'on  se  figure 
encombrée  de  voyageurs,  de  commissionnaires,  d'amis  et  de  servantes,  que  par- 
taientles  diligences  ;  c'est  là  que  débarqua,  arrivant  de  sa  province,  Manon,  l'héroïne 
de  l'abbé  Prévost.  L'on  sait  que  l'histoire  de  Manon  Lescaut  est  absolument 
authentique  et  n'est  qu'une  autobiographie  de  l'auteur  qu'il  transforma  en  roman 
parla  suite. 

Si  nous  nous  engageons  maintenant  dans  la  rue  de  l'Eperon,  nous  arriverons 
rue  Suger,  et  nous  emprunterons  à  M.  Georges  Cain  la  saisissante  description  qu'il 
en  a  faite  dans  ses  Nouvelles  Promenades  dans  Paris  :  «  Les  pavés,  les  murs,  les 
fenêtres  y  sont  d'aspect  lugubre  et  rébarbatif  ;  de\ix  cliats  maigres  la  franchissent 
et  s'enfoncent  sous  de  vieilles  portes  cochèrcs  du  xviî^  siècle,  hérissées  de  clous  et 
encore  munies  de  leurs  heurtoirs  de  fer.  Dans  cette  triste  rue  qui  s'appelait  jadis 
rue  du  Cimetière-Saint-André-des-Arts,  la  plus  triste  maison  porte  le  numéro  13. 
ILUe  est  close  par  une  porte  noire,  disloquée,  sinistre.  Une  bande  de  toile  salie  par 
les  pluies,  plaquée  sur  des  restes  de  panneaux  sculptés,  indique  que  cette  masure 
est  à  vendre  et  qu'il  faut  pour  la  visiter  s'adresser  nu  numéro  5  de  la  rue  de 
l'Eperon.  Là,  après  nous  avoir  fait  traverser  une  courette  encombrée,  la  concierge 
pousse  une  porte  en  bois,  et  nous  voici  devant  un  stupéfiant  décor  de  désolation  : 
c'est  l'envers  de  la  maison  de  la  rue  Suger,  c'est  ce  qui  reste  de  l'ancien  cimetière. 
La  haute  maison  silencieuse,  comme  morte,  apparaît  dishiquée,  croulante  ;  ses 


vie      ARRONDISSEMENT  351 

murailles  salpêtrées  étalent  partout  de  larges  plaques  de  lèpre  jaune  ;  les  vitres 
sont  brisées,  les  volets  arrachés,  les  marches  rompues  et  devant  cette  ruine, 
«  s'étend  un  vaste  terrain  d'environ  50  mètres  de  largeur  sur  53  de  profondeur, 
où  jadis  étaient  les  tombes  ». 

Traversons  de  nouveau  la  rue  Saint-André-des-Arts  —  nous  ne  pouvons  nous 
décider  à  quitter  cette  rue  tant  elle  est  encombrée  de  souvenirs  —  et  nous  trou- 
verons la  rue  Gît-le-Cœiir.  dont  le  nom  singulier  semblerait  évoquer  une  étrange 
étymologie.  Quelque  macabre  histoire  serait-elle  la  raison  de  cette  dénomination? 
Il  n'en  est  rien,  cette  rue  portait  tout  simplement  le  nom  de  Gilles-Oueux  (queux 
signifiait  cuisinier)  et  après  être  devenue  successivement  :  Guy-le-Preux,  puis  Gilles- 
le-Cœur,  a  fini  par  devenir  la  rue  Gît-le-Cœur.  Saint-Foix  raconte  dans  ses  Essais 
sur  Paris  qu'il  existait  rue  Gît-le-Cœur  un  petit  palais  d'amour  que  François  V 
avait  fait  bâtir,  et  qui  communiquait  avec  un  hôtel  habité  par  la  duchesse 
d'Etampes,  dans  la  rue  de  l'Hirondelle.  Saint-Foix  dit  —  ses  Essais  sur  Paris 
datent  de  1742  —  :  «  Le  cabinet  de  la  duchesse  d'Etampes  sert  à  présent  d'écurie 
à  une  auberge  qui  a  retenu  le  nom  d'Hôtel  de  la  Salamandre.  Un  chapelier  fait  sa 
cuisine  dans  la  chambre  du  lever  de  François  I^r,  et  la  femme  d'un  libraire  était  en 
couches  dans  son  petit  salon  de  délices  loi'sque  j'allais  pour  examiner  les  restes  de 
ce  palais  d'amour  (i).  » 

Prenons  la  rue  Danton,  qui  est  une  rue  toute  récente  percée  à  travers  les  rues 
Poitevin  et  Serpente.  La  rue  Danton  ne  fut  terminée  qu'eu  1895,  et  jusqu'à 
sa  formation  tout  ce  quartier  plein  de  masures  et  de  ruelles  était  resté  tel  qu'il 
était  autrefois,  «  avec  ses  ruelles  sinueuses,  obscures,  dont  les  masures  ventrues, 
infirmes,  se  penchaient  l'une  vers  l'autre  pour  se  soutenir,  dont  le  pavé  raboteux 
laissait  pousser  de  minces  brins  d'herbe,  où  l'œil  percevait  au-dessus  des  gouttières 
inquiètes  des  pignons  coiffés  de  toits  moussus.  Aux  angles  s'accrochaient  des 
tourelles.  Sous  des  porches  énormes,  des  bancs  de  pierre  rappelaient  l'antique  hos- 
pitalité des  propriétaires  d'hôtels  ».  Le  percement  de  cette  rue  a  fait  disparaître 
le  collège  Mignon  et  l'hôtel  de  Thou. 

11  serait  évidemment  exagéré  de  regretter  de  parti  pris  la  démolition  de  tous 
les  anciens  quartiers  et  de  déplorer  la  transformation  de  petites  ruelles  obscures 
et  tortueuses  en  rues  larges  et  aérées  ;  mais  l'on  ne  peut  toutefois  s'empêcher 
d'émettre  un  timide  regret  de  ne  plus  voir  ces  maisons,  pitoyables  sans  doule,  mais 
si  vivantes,  où  vécurent  quelques-ims  des  principaux  acteurs  de  la  Révolution. 

Nous  voyons  nie  Danton  V Hôtel  des  Sociétés  savantes,  bâti  en  1900,  et  où  de 
fort  intéressantes  conférences  ont  lieu  journellement.  Sur  la  façade  de  l'hôtel,  on 
peut  lire  cette  devise  :  le  Vrai,  le  Beau,  l'Utile. 

Nous  arrivons  boulevard  Saint-Germain,  devant  la  statue  de  Danton,  placée 
comme  nous  l'avons  dit  à  l'endroit  où  s'élevait  la  maison  qu'il  habitait.  Sur  le 
socle  sont  gravés  les  motscélèbrcs  ;  «  De  l'audace,  encore  de  l'audace  et  toujours 
de  l'audace  !  » 

(1)  Dictionnaire  des  Rues  de  Paris,  par  Gustave  Pess.^rd. 


352  ■        LA      VILLE      LUMIERE 

Le  boulevard  Saint-Germain  fait  partie  des  \''',  \l^  et  ML'  arrondissements. 
Il  fut  commencé  en  1855,  puis  prolongé  en  1866,  absorbant  tout  \m  côté  de  la  rue 
Saint-Dominique,  la  rue  Taranne,  la  rue  Gozlin,  la  rue  des  Noyers,  la  rue  des 
Lavandières,  la  rue  d'Erfurth  et  la  rue  Childebert.  C'est  un  des  plus  beanx  boule- 
vards de  Paris.  Au  numéro  201  s'élevait  l'ancien  hôtel  de  Chevreuse,  construit 
pour  Marie  de  Rohan  Montbazon,  duchesse  de  Chevreuse,  fort  célèbre  à  l'époque 
■de  la  Fronde,  à  laquelle  elle  prit  une  part  active.  Le  prolongement  du  boulevard 
Saint-Germain  entraîna  la  démolition  de  cet  hôtel. 

Au  83,  se  trouv'e  la  Faculté  de  Médecine,  sur  l'emplacement  de  l'ancien  Collège 
'  -de  Bourgogne,  fondé  en  1331  par  Jeanne  de  Bourgogne. 

En  146g,  l'Ecole  de  Médecine  n'avait  pas  encore  de  local  attitré  et  l'Univer- 
sité décida  d'acheter  pour  cet  emploi  une  vieille  maison  appartenant  aux  Char- 
treux et  située  rue  de  la  Bûcherie.  Les  professeurs  et  les  écoliers  de  cette  Faculté, 
suivant  l'ancien  usage,  étaient  ou  devaient  être  prêtres;  on  les  nommait  «  physi- 
ziens  »,  «  mires  »  et  quelquefois  médecins.  Les  membres  de  cette  confrérie  étaient  des 
■chirurgiens  à  robe  longue  et  les  barbiers-chirurgiens,  établis  en  communauté  sous 
la  direction  de  Jean  Pracomtal,  n'étaient  que  des  chirurgiens  ii  robe  courte.  Les 
étudiants  de  cette  dernière  classe  parvinrent  à  se  faire  admettre  par  la  Faculté  de 
médecine  en  qualité  d'écoliers.  \'oici  quel  était  le  serment  que  les  professeurs  de 
l'école  devaient  prêter  :  «  Nous  jurons  et  promettons  solennellement  de  faire  nos 
leçons  en  robe  longue  à  grandes  manches,  ayant  le  bonnet  carré  de  drap  noir  à 
mèche  écarlate  sur  la  tète,  le  rabat  au  cou  et  la  chausse  d'écarlate  à  l'épaule.  » 
En  1474,  les  médecins  de  cette  école  représentèrent  au  roi  Louis  XI  que  plusieurs 
personnes  atteintes  de  la  maladie  de  la  pierre  périssaient  sans  guérir  et  deman- 
dèrent qu'on  leur  livrât  un  archer  de  Meudon  affligé  de  cette  maladie  et  qui 
venait  d'être  condamné  à  mort.  Le  roi  \-  consentit,  et  le  condamné  fut  opéré  si 
heureusement  qu'au  bout  de  cjuinze  jours  il  recou\ra  la  santé  (i). 

En  1776,  les  bâtiments  de  cette  école  menacèrent  ruine,  et  la  Faculté  fut 
obligée  de  les  abandonner. 

L'ancienne  Ecole  de  Médecine  existait  encore  dans  sa  construction  primi- 
tive ;  on  est  en  train  de  la  démolir  pour  édifier  à  la  place  la  Maisot  des  Etudiants. 

L'Ecole  de  Médecine  actuelle,  située  boulevard  Saint-Germain  et  12,  rue  de 
l'Ecole-de-Médecine  (2),  fut  commencée  en  1774  sur  les  dessins  du  sieur  Gondouin. 
Louis  XVI  en  posa  la  première  pierre.  La  façade  sur  la  rue  otfre  une  ordonnance 
d'ordre  ionique,  composée  de  seize  colonnes,  dont  quatre  d'un  côté  de  la  principale 
entrée  et  quatre  de  l'autre  côté.  Ces  colonnes  décorent  les  extrémités  de  deux 
ailes  de  bâtiments  qui  s'avancent  jusque  sur  la  rue.  Les  autres  color.nes  ornent 

(i)  Histoire  de  Paris,  par  Dul.\ure. 

(2)  Sous  la  direction  de  la  plupart  des  professeurs  de  la  Faculté  de  Médecine-, 
fonctionne  un  laboratoire.  Les  professeurs  de  clinique  qui  dirigent  également  un  laboratoire 
-sont  en  outre  assistés  d'un  chef  de  clinique  et  souvent  d'un  chef  de  clinique  adjoint.  — 
Doyen  de  la  Faculté  de  Médecine  :  L.xndoczv.  —  Secrétaire  :  Destoi'CHES. 


vie      ARRONDISSEMENT  353 

la  porte  d'entrée  placée  au  centre  et  formant  dans  les  deux  intervalles  un  péristyle 
à  quatre  rangs  supportant  un  étage  supérieur  et  laissant  apercevoir  une  cour 
entourée  de  magnifiques  bâtiments.  Au-dessus  de  la  porte  d'entrée  est  un  grand 
bas-relief,  dont  le  sujet  nous  montre  sous  des  figures  allégoriques  le  Gouvernement 
accompagné  de  la  Sagesse  et  de  la  Bienfaisance  protégeant  l'art  de   la  Chirurgie. 

Dans  la  cour,  un  péristyle  de  six  colonnes  de  style  corinthien  présente  l'entrée 
de  l'amphithéâtre.  Sur  le  mur  du  fond  de  ce  péristyle  se  voient  les  cinq  médaillons 
de  Jean  Pitard,  Ambroise  Paré,  George  Maréchal,  François  de  la  Peyronnerie 
et  Jean-Louis  Petit.  Dans  le  fronton  qui  couronne  le  péristyle,  des  figures  allé- 
goriques représentent  la  Théorie  et  la  Pratique  se  donnant  la  main. 

L'amphithéâtre  peut  contenir  i  200  élèves.  Il  est  décoré  de  trois  grandes 
peintures  à  fresques. 

Les  autres  corps  de  bâtiments  contiennent  des  salles  de  démonstration, 
d'administration  et  une  bibliothèque. 

L'Ecole  Pratique  de  Médecine  située  en  face  de  l'Ecole  de  Médecine  occupe 
l'emplacement  de  l'ancien  Couvent  des  Cordeliers,  qui  eurent  une  histoire  fort 
mouvementée.  On  les  appela  Cordeliers  parce  qu'à  l'exemple  de  leur  patron 
saint  François  ils  portaient  une  corde  en  guise  de  ceinture.  Ils  vinrent  s'installer 
en  France  sous  Philippe-Auguste  et  eurent  beaucoup  de  peine  à  obtenir  de  l'abbaye 
de  Saint-Germain-des-Prés  un  emplacement.  Ils  ne  l'obtinrent  qu'à  condition 
qu'ils  en  paieraient  la  location  et  qu'ils  n'auraient  ni  cloches,  ni  cimetières,  ni 
autel  consacré.  Ce  n'est  qu'à  partir  de  saint  Louis  qu'ils  furent  solidement 
établis.  A  peine  furent-ils  tranquilles  possesseurs  de  leur  établissement  qu'ils 
entrèrent  en  lutte  avec  l'Lhiiversité,  cherchant  continuellement  à  empiéter  sur  ses 
droits.  Ces  luttes,  qui  s'accompagnèrent  plus  d'une  fois  de  violences  et  de  coups, 
ne  purent  jamais  s'assoupir  entièrement.  Les  dissensions  s'élevèrent  de  façon 
incessante  dans  le  couvent  des  Cordeliers  sous  les  motifs  les  plus  futiles,  et  ils  en 
vinrent  une  fois  à  une  véritable  bataille,  où  il  y  eut  des  morts  et  des  blessés.  Les 
mœurs  relâchées  ou  corrompues  de  ces  moines  ont  souvent  nécessité  des  réformes 
dans  ce  couvent  ;  mais  toutes  les  réformes  que  l'on  essayait  d'y  apporter  n'avaient 
qu'un  effet  peu  durable  :  on  voyait  bientôt  les  Cordeliers  retomber  dans  leurs  habi- 
tudes, dans  le  dérèglement  et  l'insubordination. 

On  lit  dans  le  journal  de  l'Estoile  que,  en  1577,  on  découvrit  dans  le  couvent 
des  Cordeliers  une  belle  femme  déguisée  en  homme  et  qui  se  faisait  nommer 
frère  Antoine.  Elle  s'était  faite  la  servante  de  Frère  Jacques  Berson,  qu'on  appe- 
lait l'Enfant  de  Paris,  ou  le  Cordelier  aux  belles  mains.  Cette  femme  fut  arrêtée, 
mise  à  la  question  et  foxiettée  dans  le  préau  de  la  Conciergerie. 

Le  général  de  l'ordre  vint  exprès  à  Paris  pour  essayer  de  réfonucr  le  couvent 
des  Cordeliers  ;  il  rencontra  une  telle  résistance  que  le  nonce  du  pape  fit  arrêter 
les  religieux  les  plus  récalcitrants,  qui  furent  fustigés  dans  la  prison  de  Saint- 
Germain-des-Prés.  Quelques  mois  plus  tard,  une  véritable  révolte  eut  lieu  dans  le 
couvent,  et  la  force  armée  vint  mettre  un  terme  à  ces  scènes  scandaleuses.  On 

2.3 


354  LA     VILLE     LUMIERE 

découvrit  de  nouveau  dans  le  couvent  une  femme  dont  on  fit  le  procès.  Jusqu'en 
1790,  où  l'ordre  des  Cordeliers  fut  supprimé,  le  couvent  ne  cessa  d'être  le  théâtre 
de  séditions,  de  querelles  violentes  et  de  scènes  scandaleuses.  «  Y  a-t-il  gens 
plus  débordés  en  vices  que  les  prélats  d'église,  dit  un  écrivain  de  l'époque  ? 
L'habit  et  les  paroles  de  nos  mignards  cordeliers  et  prêcheurs,  curés  et  religieux 
masqués,  représente  plutôt  des  comédiens  et  joueurs  déguisés  que  des  personnages 
simples,  graves  et  modestes  comme  leur  état  le  requiert.  » 

En  1790,  Camille  Desmoulins  installa  dans  l'ancien  couvent  le  Club  des 
Cordeliers,  si  fameux  pendant  la  Révolution  et  où  fréquentèrent  assidûment 
Marat  et  Danton.  Le  boucher  Legendre  en  était  le  président.  Le  corps  de  Marat, 
en  1793,  y  fut  transporté  et  déposé  sur  l'autel. 

Aujourd'hui  il  n'existe  plus  rien  de  ce  couvent,  si  ce  n'est  cependant  le 
réfectoire  où  se  trouve  installé  actuellement  le  Musée  Dupuytren,  qui  contient 
une  très  intéressante  collection  d'anatomie  pathologique.  Le  Musée  Dupuytren 
est  situé  au  numéro  10,  rue  Racine.  La  rue  Racine  fut  ouverte  en  1779  sur  l'em- 
placement de  l'hôtel  de  Condé. 

Après  avoir  traversé  la  rue  Monsieur-le-Prince,  appelée  ainsi  à  cause  du  voi- 
sinage de  l'hôtel  de  Monsieur  le  Prince  de  Condé,  nous  arriverons  à  YOdêon,  en 
suivant  la  rue  Racine. 

Sur  l'emplacement  de  l'Odéon  actuel  qui  faisait  partie  d'un  ancien  clos  appelé 
clos  Brimeau,  était  construit  l'hôtel  du  prince  de  Condé.  Armand  de  Corbie  avait 
fait  bâtir  une  maison  de  plaisance  sur  ce  clos  Bnmeau  qu'on  nomma  séjour  de 
Corbie.  Jérôme  de  Gondi,  duc  de  Retz,  maréchal  de  France,  l'acheta  en  1.610. 
Deux  ans  après,  Henri  de  Bourbon,  prince  de  Condé,  fît  l'acquisition  de  cet  hôtel 
et  y  fît  faire  de  nombreux  embellissements.  Son  fils,  le  prince  de  Condé,  abandonna 
cette  demeure  pour  le  Palais  Bourbon,  dont  nous  étudierons  l'histoire  par  la  suite. 

En  1779,  on  résolut  de  construire  un  théâtre  sur  cet  emplacement.  Il  fut 
ouvert  en  1782  sous  le  nom  de  Théâtre  F^rançais.  La  salle  présentait  1913  places  ; 
aucun  théâtre  de  Paris  n'en  avait  autant.  C'était,  lors  de  sa  fondation,  le  plus 
beau  et  le  plus  important  théâtre  de  Paris  ;  ce  fut  la  première  salle  qui  fut  éclairée 
par  des  lampes  appelées  qtiingiiets,et  cette  innovation,  qui  laissait  pourtant  encore 
beaucoup  à  désirer,  était  déjà  un  très  sensible  progrès. 

Après  avoir  été  le  Théâtre  Français,  le  futur Odéon  devint  Théâtre  des  Xations. 
U  fut  brûlé  en  1799,  puis  réparé  en  1807  sous  la  direction  de  Chalgrin,  qui  fît  plu- 
sieurs changements.  Il  surmonta  le  fronton  de  la  façade  par  un  attique  et,  du  côté 
de  la  rue  de  Vaugirard,  il  prolongea  le  théâtre  en  ajoutant  un  rang  d'arcades  à 
l'édifice.  C'est  alors  que  lui  fut  donné  le  nom  à'Odéon,  auquel  s'ajouta  celui  de 
Théâtre  de  l'Impératrice,  puis  celui  de  second  Théâtre  Français. 

En  1818,  l'Odéon  devint  une  seconde  fois  la  proie  des  flammes  et  fut  restauré 
l'année  suivante. 

C'est  à  l'Odéon  qu'eut  lieu  la  première  représentation  du  Mariage  de  Figaro, 
qui  eut  un  gros  succès  et  fut  joué,  paraît-il,  sept  fois  de  suite,  ce  qui  était  alors 


VIo      ARRONDISSEMENT  355 

considérable.  Nous  sommes  loin  des  soupers  de  centième  et  de  deux  centième 
actuels.  Sous  les  galeries  de  l'Odéon  qui  entourent  tout  un  côté  du  tliéàtre,  luie 
librairie  est  installés  depuis  fort  longtemps. 

Au  22  de  la  rue  de  l'Odéon,  remarquons  la  maison  qu'liabita  Camille  Des- 
moulins et  d'où  il  fut  emmené  en  prison.  La  plaque  cominémorati\'e  a  été  par  erreur 
placée  au  numéro  i . 

Avant  d'arriver  au  palais  du  Luxembourg,  jetons  un  coup  d'œil  sur  la  rue  de 
Tournon,  une  très  ancienne  rue  —  elle  existait  déjà  en  1517,  sous  le  nom  de  ruelle 
Saint-Sulpire  —  où  nous  admirons  de  fort  beaux  hôtels. 

Au  numéro  3,  nous  voyons  la  maison  où  mourut  la  fameuse  cartomancienne, 
^Ille  Lenormand,  que  Napoléon  l'^i'  fit  tant  de  fois  appeler  chez  lui  pour  la 
consulter. 

Au  numéro  6,  un  bel  liôtel  constriiit  en  1656,  qui  fut  la  demeure  de  Louis  de 
Bourbon,  duc  de  Montpensier,  et  où  sa  femme  apprit  la  mort  du  duc  et  du  cardinal 
de  Guise,  ses  frères,  assassinés  par  l'ordre  de  Henri  IIL  Au  rez-de-chaussée,  dans 
une  dépendance  de  l'hôtel,  sont  installés  actuellement  les  Concerts  Rouge. 

Au  numéro  8,  l'hôtel  où  Théroigne  de  Méricourt  avait  installé  un  club  que 
fréquentaient  Camille  Desmoulins,  Danton  et  Fabre  d'Eglantine. 

Au  numéro  10,  où  est  installée  la  Caserne  de  la  Garde  Républicaine,  se  trouvait 
l'hôtel  Garancière,  que  Louis  XII  vint  habiter  pendant  que  la  reine-mère  était  au 
Luxembourg.  Sous  le  nom  d'Hôtel  des  Ambassades  Extraordinaires,  il  fut  réservé 
aux  réceptions  officielles,  et  c'est  là  que  Louis  XIV  reçut  le  roi  de  Siam.  On  voit  que 
l'idée  d'un  Hôtel  des  Souverains  ne  date  pas  d'aujourd'hui. 

Au  numéro  20,  sur  l'emplacement  d'mi  hôtel  de  la  Montespan,  a  été  construit 
un  immeuble  moderne  qui  présente,  paraît-il,  cette  particularité  de  posséder  au 
huitième  étage  un  véritable  jardin. 

Sous  la  Révolution  on  avait  imaginé  de  donner  des  repas  civiques  dans  les 
rues  de  Paris,  et  l'on  raconte  que,  dans  ces  agapes  patriotiques,  les  citoyens  de  la 
rue  de  Tournon  se  distinguèrent  tellement  que  l'on  se  vit  obligé  de  faire  cesser 
ces  banquets,  qui  devenaient  une  cause  de  scandales  publics. 

La  plupart  de  ces  anciens  hôtels  se  louent  aujourd'hui  par  appartements. 

Arrivons  à  présent  au  Palais  du  Luxembourg.  C)n  a  déjà  fait  remarquer  que 
les  deux  plus  beaux  palais  que  possède  Paris  furent  construits  par  la  fantaisie 
de  deux  femmes  et  de  la  même  famille  des  Médicis. 

Catherine  de  Médicis  fît  édifier  les  Tuileries;  Maiie  de  Médicis,  devenue  en  1612 
régente  et  maîtresse  absolue,  résolut  de  se  faire  bâtir  la  somptueuse  demeure 
du  palais  du  Luxembourg.  A  cet  effet,  elle  acquit  d'abord  l'hôtel  de  Piney-Luxem.- 
bourg,  auquel  elle  joignit  de  vastes  terrains,  qui,  réunis  aux  jardins  de  l'hôtel, 
formèrent  un  ensemble  d'une  cinquantaine  d'arpents.  Le  palais  du  Luxembourg 
fut  construit  par  Jacques  de  Brosse  en  l'espace  de  cinq  ans.  Il  doit  à  cette 
promptitude  d'exécution  une  unité  de  style,  une  homogénéité  absolue  que  bien 
peu  de  monuments  possèdent  au  même  degré. 


356  '     LA      VILLE      LUMIERE 

Le  style  en  est  très  large.  Sauf  un  portail  et  un  petit  dôme  du  côté  du  jardin, 
toute  la  décoration  extérieure  consiste  en  pilastres  couplés  d'ordre  dorique  et 
toscan. 

Le  plan  du  palais  est  simple  et  noble.  Il  se  compose  d'un  principal 
corps  de  bâtiments  encastré  dans  quatre  pavillons  et  orné  d'un  avant-corps 
en  coupole  flanqué  de  deux  terrasses.  Une  suite  d'arcades  couvertes  en  terrasses 
se  prolonge  sur  la  rixe,  et  l'entrée  monumentale  est  surmontée  d'un  petit  dôme. 
Ce  palais  fut  très  peu  modifié,  et  son  architecture  est  restée  à  peu  près  intacte. 
L'intérieur  seul  fut  changé  lorsqu'il  fut  affecté  au  Sénat,  et  la  profondeur  du  corps 
au  bâtiment  principal  fut  doublée.  Lors  de  cette  modification  importante,  on 
reproduisit  exactement  l'ancienne  façade  en  avançant  davantage  sur  le  jardin. 

Les  appartements  de  la  reine  Marie  de  Médicis  se  trouvaient  dans  les  deux 
pavillons  de  droite  ;  ils  étaient  décorés  avec  un  luxe  inouï.  De  riches  lambris, 
de  magnifiques  cheminées  sculptées  et  dorées  ornaient  les  diverses  pièces.  A  la  suite 
de  l'appartement,  s'ouvrait  la  grande  galerie  où  Rubens  fut  chargé  de  représenter 
en  24  tableaux  toute  l'histoire  de  Maris  de  Médicis.  Cette  collection  célèbre  se 
trouve  actuellement  au  Louvre. 

•  Marie  de  Médicis  n'eut  pas  le  loisir  d'habiter  longtemps  son  palais  du  Luxem- 
bourg, puisqu'elle  fut  en  1631  proscrite  par  Richelieu.  Elle  légua  à  son  second  fils, 
Gaston  d'Orléans,  le  Luxembourg  et  les  jardins  y  attenant.  Mademoiselle  de 
Montpensier,  celle  qu'on  appela  la  Grande  Mademoiselle,  en  hérita  ensuite,  puis 
sa  sœur  Elisabeth  d'Orléans.  Peu  de  temps  après,  le  palais  du  Luxembourg  fit 
retour  à  la  couronne,  puis  redevint  la  propriété  de  la  famille  d'Orléans.  Le  régent 
en  fit  don  à  sa  fille,  la  duchesse  de  Berry,  et  le  palais  fut  à  cette  époque  le  théâtre 
de  nombreuses  intrigues  galantes  et  politiques. 

Les  jardins  du  Luxembourg  furent  le  lieu  des  plaisirs  et  des  débauches  de 
la  duchesse  de  Berry.  Dans  les  Mémoires  de  Duclos,  on  lit  le  fait  suivant  : 
«  La  Duchesse  du  Berry  pour  passer  les  nuits  d'été  dans  le  jardin  du  Luxem- 
bourg avec  ime  liberté  qui  avait  besoin  de  plus  de  complices  que  de  témoins, 
en  fit  murer  toutes  les  portes,  à  l'exception  de  la  principale,  dont  l'entrée 
se   fermait  et    s'ouvrait   selon  l'occasion. 

Quant  au  petit  Luxembourg,  annexe  détachée  du  domaine,  il  appartint 
d'abord  à  Richelieu,  puis  à  sa  nièce  la  duchesse  d'Aiguillon,  puis  à  la  maison  de 
Condé.  En  1778,  les  deux  domaines  se  trouvèrent  réunis  pour  former  lui  seul 
apanage,  celui  du  comte  de  Provence,  qui  le  posséda  jusqu'à  la  Ré\-olution. 

Pendant  la  Terreur,  le  Luxembourg  servit  de  prison,  où  funnit  détenu.s  le 
général  de  Beauharnais  et  sa  femme  Joséphine,  Danton,  Séchelles,  Camille  et 
Lucile  Desmoulins,  le  peintre  David,  ainsi  que  des  milliers  d'autres  moins  célèbres. 

Puis  le  Luxembourg  reprend  son  ancienne  splendeur  ;  le  Directoire  s'y  ins- 
talle et  une  grande  solennité  y  a  lieu  :  la  réception  triompliale  de  Bonaparte  à  son 
retoxir  do  la  campagne  d'Italie. 

lui   1801,  lo   p.dais  du  Luxembroug  recevait  uni'   destination   nouvelle,  il 


VI^      ARRONDISSEMENT 


358  LA     VILLE      LUMIÈRE 

devenait  le  palais  du  Sénat  Conservateur,  destination  qui  sous  un  nom  ou  sous  un 
autre  ne  devait  plus  changer  jusqu'à  nos  jours.  (Il  fut,  de  1814  à  1848,  le  siège  de 
la  Chambre  des  Pairs.) 

De  célèbres  procès  politiques  furent  jugés  au  Luxembourg  :  le  maréchal  Ney 
y  fut  condamné  à  mort.  En  1830,  eut  lieu  le  procès  des  ministres  de  Charles  X, 
puis  le  procès  de  Boulogne,  dans  lequel  le  prince  Louis-Napoléon  fut  inculpé, 
le  procès  du  duc  de  Praslin,  celui  du  général  Boulanger  en  1889,  enfin  le  retentis- 
sant procès  de  1900  devant  la  Haute  Cour  où  les  députés  Déroulède  et  Marcel 
Habert  furent  condamnés  à  dix  ans  de  bannissement. 

Le  Sénat  tient  actuellement  ses  séances  dans  le  Luxembourg.  Le  petit 
Luxembourg  a  été  affecté  à  la  résidence  du  président  du  Sénat.  Depuis  1817,  le 
musée  dit  du  Luxembourg,  spécialement  destiné  aux  œuvres  des  artistes  vivants, 
fut  installé  dans  la  grande  galerie  formant  l'aile  gauche  sur  la  cour. 

Près  du  petit  Luxembourg  était  le  couvent  des  religieuses  bénédictines  des 
Filles  du  Calvaire,  auxquelles  Marie  de  Médicis  avait  fait  bâtir  une  chapelle  et  un 
cloître.  Le  couvent,  supprimé  en  1790,  devint  propriété  nationale.  Il  fut  démoli 
pour  cause  d'alignement  de  la  rue  de  Vaugirard  ;  seul  le  portail  conservé  et  res- 
tauré a  été  réédifié  près  de  la  porte  d'entrée  du  musée  du  Luxembourg. 

Les  beaux  jardins  du  Luxembourg  furent  également  dessinés  par  Jacques 
de  Brosse.  Sur  cet  emplacement,  pendant  l'époque  romaine,  existait  un  camp 
dont  on  retrouva  les  traces  en  1836.  Les  fouilles  firent  découvrir  de  nombreux 
objets,  entre  autres  des  armes  et  des  vases.  Le  couvent  des  Chartreux  s'élevait  à 
cette  place  jusqu'à  l'époque  où  Marie  de  Médicis  leur  acheta  une  partie  de  leurs 
terrains,  qui  s'étendaient  jusqu'à  la  rue  de  Vaugirard.  Les  constructions  du  monas- 
tère qui  s'élevaient  sur  l'emplacement  de  l'avenue  de  l'Observatoire  furent 
détruites  en  1790,  et  une  grande  partie  de  ces  terrains  servit  à  l'agrandissement 
d(>s  jardins  du  Luxemboin-g,  lorsque  le  vaste  enclos  des  Chartreux  fut  devenu 
propriété  nationale. 

La  fontaine  Médicis,  qui  orne  une  des  entrées  du  Luxembourg,  a  été  con- 
struite en  1620.  En  1857, on  n  adossé  à  cette  fontaine  la  fontaine  de  Léda.cpù  était 
primitivement  située  au  coin  de  la  rue  du  Regard  et  de  la  rue  de  N'augirard. 

Les  jardins  du  Luxembourg  sont  peuplés  de  statues  et  de  bustes,  entre  autres 
la  statue  de  Clémence  Isaure,  les  bustes  d'Eugène  Delacroix,  d'Henri  Murger, 
de  Tliéodore  de  Banville,  de  Chopin,  etc.  Près  de  la  rue  de  ^lédicis,  se  trouve  le 
monument  érigé  en  l'honneur  de  Lcconte  de  Lisle. 

On  a  empiété  sur  les  jardins  du  Luxembourg  jiour  tracer  plusieurs  rues  ainsi 
que  l'avenue  de  l'Observatoire. 

l'ne  partie  des  jardins  du  Luxembourg,  après  avoir  été  en  1780  une  des  pro- 
menades les  plus  élégantes  de  Paris,  fut  abandonnée  sous  le  prétexte  d'y  établir 
des  salles  de  danse,  des  cafés,  une  foire.  Les  plus  beaux  arbres  du  jardin  furent 
abattus,  on  raccourcit  ses  plus  longues  allées  et  le  terrain  lut  abimé,  dépouillé 
de  sa  verdure,  sans  que  fût  même  établie  la  foire  projetée. 


vie      ARRONDISSEMENT 


359 


En  sortant  des  jardins,  pren(ins  l'avenue  de  l'Observatoire.  Au  carrefour  de 
l'Observatoire  s'élève  la  statue  du  ni:iréchal  Ney,  érigée  à  l'endroit  même  où  il 
lut  fu-^illé  en  iSi",.  Au  numéro  80  de  l'ax'enue.se  trouve  le  bal  Bullier,  jadis  CIo- 


FONTAINE      MEUR 


serie  des  Lilas,  dont  nous  trouvons  la  description  suivante  ;  «A  laCloserie  desLilas, 
la  joie  est  sans  mélange  ;  ces  dames  n'y  vont  pas,  suivant  le  mot  consacré,  faire 
une  affaire.  Toute  cette  folle  jeunesse  du  quartier  se  donne  au  quadrille  de  tel 
cœur,  le  plaisir  est  si  bruyant,  les  déclarations  tellement  à  la  hussarde,  que  les 

23.. 


300 


LA      VILLE      LUMIERE 


danseuses  sont  trop  payées  par  le  plaisir.  Là,  saute  l'avenir  de  la  France,  armée, 
barreau,  science,  art  et  lettres.  Par  la  porte  de  la  Closerie  des  Lilas,  ont  passé 
toutes  les  célébrités  de  la  peinture,  de  la  poésie,  de  la  médecine,  du  droit  et  de  la 
science.  Les  peintres  y  dessinent  les  portraits  des  Musette,  et  plus  d'un  jeune 
homme  qui  aspire  à  la  gloire  d'Alfred  de  ^lusset  y  rime  des  couplets  pareils  à 
celui-ci  : 

Près  d'Irma  la  canotière, 

Plus  d'un  étudiant 
Songe  au  plaisir  de  se  taire 
,  Tout  en  soupirant. 

«  La  Closerie  des  Lilas  est  vraiment  un  souvenir  enchanteur  pour  les  danseuse.-- 
à  qui  l'on  adresse  de  si  douces  poésies  ;  leurs  noms  ne  sont-ils  pas  consacrés  dans 
de  petites  biographies  vendues  sous  les  arcades  de  l'Odéon,  mémoires  égrillards 
auxquels  a  travaillé  plus  d'un  publiciste  en  renom  qui  plus  tard  se  souviendra 
à  peine  dans  sa  carrière  politique  qu'il  a  signé  la  biographie  de  Mlle  Louise  Vojm- 
geur.  »  Le  local  de  la  Closerie  des  Lilas  n'a  guère  changé  de  destination,  puisqu'il 
abrite  aujourd'hui  le  bal  Bullier,  <pn  tâche  de  continuer  les  traditions  d'antan. 


ION  1  .\INli     CAKPE.MX 


Au  bout  de  l'avenue  de  l'Observatoire,  nous  trouvons  le  boulevard  du  Mont- 
parnasse, qui  fut  ouvert  en  1860  sur  l'emplacement  de  la  butte  du  Mnnt  Parnasse, 
ainsi  nommé  parce  que  les  écoliers  de  l'Université  s'}-  assenihlaitnt  pour  laire  la 
lecture  de  leurs  œuvres  et  chanter  leurs  poésies. 

Au  numéro  94,  existait  le  Bal  de  la  Grande  Chaumière,  où  l'on  ilansait  en  plein 
vent. 


vie      ARRONDISSEMENT  361 

Ce  bal,  qui  fit  les  délices  des  étudiants,  fut  fondé  en  1787  par  le  père  Lahire... 

Au  numéro  23  est  un  petit  hôtel  qui  fut,  paraît-i!,  habité  par  la  Montespàn. 

Nous  trouvons  boulevard  du  Montparnasse  la  rue  Bréa ,  qui  doit  son  nom  à  un 
triste  épisode  de  la  Révolution  de  1848.  Le  général  Bréa  et  son  aide  de  camp, 
l'officier  Mangin,  prirent  luie  part  active  à  la  répression  des  émeutes.  Quelques  mois 
après,  comme  ils  passaient  près  de  la  Maison  Blanche,  une  ancienne  guinguette,  le 
général  et  son  aide  de  camp  furent  reconnus  par  le  peuple.  Ils  furent  pris,  enfermés 
dans  la  salle  du  poste  de  la  barrière  d'Italie,  sommairement  jugés,  puis  fusillés. 

I.a  me  Bréa  après  avoir  rencontré  la  rue  Va  vin,  qui  était  autrefois  une  grande 
allée  plantée  de  tilleuls,  nous  conduit  à  la  rue  Notre-Dame-des-Champs. 

La  rue  Notre-Dame-des-Champs  s'appelait  jadis  le  Chemin  Herbu,  k  cause  des 
herbes  folles  qui  la  couvraient.  Elle  fut  nonmiée  aussi  plus  tard  le  Chemin  Coupe- 
Gorge,  sans  doute  à  cause  des  attaques  qui  y  eurent  lieu.  Enfin  elle  reçut  le  nom 
moins  sinistre  qu'elle  porte  actuellement,  parce  qu'elle  conduisait  au  monastère 
de  Notre-Dame-des-Champs.  La  vieille  église  de  Notre-Dame-des-Champs  avait 
été  transformée  en  couvent  des  Carmélites. 

Quelques  dévots  avaient  en  effet  déterminé  la  princesse  Catherine  d'Orléans 
de  Longueville  à  favoriser  l'établissement  d'un  couvent  de  Carmélites  à  Paris. 
Cette  princesse  ayant  jugé  l'église  de  Notre-Dame-des-Champs  propre  à  cet  éta- 
blissement, négocia  avec  l'abbé  de  Marmourier  auquel  cette  église  appartenait. 
On  renvoya  les  quelques  moines  qui  s'y  trouvaient  afin  de  recevoir  la  nouvelle 
colonie  des  six  carmélites  qu'on  avait  fait  venir  d'Espagne.  A  propos  de  leur  ins- 
tallation dans  leur  couvent,  L'Estoile  raconte  dans  son  Journal  cette  anecdote  : 
«  Le  docteur  Duval  leur  servait  de  bedeau,  ayant  le  bâton  à  la  main  et  qui  avait  du 
tout  la  ressemblance  d'un  loup-garou.  Mais  comme  la  malheur  voulut,  ce  beau  et 
saint  mystère  fut  troublé  et  interrompu  par  deux  violons  qui  commencèrent  à  sonner 
une  bergamasque  ;  ce  qui  écarta  ces  pauvres  oyes  et  les  M  retirer  à  grands  pas  toutes 
effarouchées,  avec  le  loup-garou,  leur  conducteur,  dans  leur  église  ou,  étant  par- 
venues comme  en  un  lieu  de  franchise  et  de  sûreté,  commencèrent  à  chanter  le 
«  Te  Deum  Laudamus  ».  L'église  des  Carmélites  était  au  nombre  des  églises  les 
plus  richement  oniées  de  Paris.  Elle  était  située  rue  d'Enfer. 

L'éghse  actuelle  se  trouve  boulevard  du  Montparnasse  et  fut  construite 
sur  l'emplacement  d'un  temple  païen. 

Au  22  de  la  rue  Notre-Dame-des-Champs,  nous  voyons  le  collège  Stanislas. 

Ce  collège  était  originairement  une  simple  institution  fondée  par  l'abbé  Liau- 
tard  dans  l'ancien  hôtel  de  l'abbé  Terray.  Cette  institution  lut  érigée  en  collège 
particulier  en  1821,  sous  le  nom  de  Stanislas,  qui  était  un  des  prénoms  du  roi 
Louis  XVIII.  En  1847,  le  collège  fut  forcé  de  quitter  l'hôtel  qu'il  occupait  ;  il 
alla  s'installer  rue  Notre-Dame-des-Champs  dans  l'ancien  hôtel  de  Mailly,  où 
il  est  actuellement. 

Au  numéro  g6,  se  ti'ouve  la  grande  fabrique  de  vitrau.x  de  M.  Charles 
Champigneulle.  Cette  maison  qui  fut  fondée  à  Metz,  en  1837,  jjar  MM.  Maréchal 


302 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


et  Cliampigneulle,  devint  très 
vite  célèbre  par  la  beauté  de  ses 
travaux. 

L'art  du  vitrail  est  une 
industrie  imt  intéressante  qui 
atteignit  toute  son  apogée  au 
moyen  âge  et  qui,  après  avoir 
subi  un  déclin  passager,  prend 
actuellement  un  nouvel  essor. 

Après  la  guerre  de  1870,  les 
ateliers  de  la  maison  Champi- 
gneulle,  situés  alors  à  Bar-le-Duc 
(Meuse),  furent  transférés  à  Paris 
dans  ce  même  immeuble  du  96  de 
1,1  rue  Notre-Dame-des-Champs 
où  nous  les  voyons  aujourd'hui. 
Nous  conseillons  aux  amateiu's 
de  l'art  du  vitrail  d'aller  visiter 
ce  remarquable  établissement  de  peinture  sur  verre,  où  ils  trouveront  une  salle 


JHAMPICiNEULLE. 


lAISON       CIIAMI'K'.Nia[  1.1:. 


vie     ARRONDISSEMENT 


363 


d'exposition  permanente  digne  de  retenir  leur  intérêt.  Parmi  les  œuvres  expo- 
sées, nous  citerons   entre    autres   trois   grandes  verrières  exécutées  d'après  les 


^T^^T^SS^^ 


lfcfcMk8kIkgkgk5kSk5k?>!k§kS>g^?.°, 


calques  originaux  des  cathédrales  de  Bourges  et  de  Chartres,  une  reproduction 
du  Truand  et  de  la  Ribaude,  de  Jordaëns,  et  un  fort  beau  vitrail  représentant 
la  Jeanne  d'Arc  exécutée  par  Albert  Maignan  pour  le  ooncours  d'Orléans. 

Les  Orientaux  paraissent  avoir  été  les  premiers  qui  aient  employé  ce  genre 


364  LA     \ILLE      LUMIERE 

de  décoration  translucide,  et  il  est  à  présumer  que  c'est  à  dater  des  rapports 
de  Rome  avec  l'Asie  que  l'on  introduisit  en  Italie  les  mosaïques  composées 
de  cubes  de  pâtes  de  verre  colorées.  Il  est  difficile  de  préciser  l'époque  à 
laquelle  l'usage  des  vitres  colorées  se  répandit  dans  les  Gaules  ;  on  sait  par  Pline 
que  la  vitrification  existait  depuis  longtemps  dans  ces  contrées.  Toujours 
est-il  que  les  plus  anciens  vitraux  que  nous  possédions  ne  rencontrent  pas 
au  delà  du  xii^  siècle,  c'est-à-dire  à  l'époque  oii  apparaissent  les  grands  monu- 
ments. 

Parmi  les  œuvres  les  plus  remarquables  exécutées  du  xii  au  xv^  siècle, 
nous  pouvons  citer  les  vitraux  des  cathédrales  de  Rouen,  Chartres,  Angers, 
ceux  de  Notre-Dame-de-Paris,  de  la  Sainte-ChapeUe,  des  églises  Saint-Gervais, 
Saint-Séverin  et  Saint-Etienne-du-Mont  à  Paris.  Le  xvi^  siècle  fut  l'époque  de  la 
décadence  de  cet  art  ;  les  vitraux  qu'il  vit  exécuter  sont  faits  avec  une  délicate 
finesse,  mais  ils  ne  produisent  pas  cette  lumière  si  douce,  si  mystérieuse,  que  l'on 
rencontre  dans  les  vieilles  basiliques  chrétiennes  du  xill^  siècle.  Au  xvui^  siècle 
Leviel  tâcha  de  ramener  les  artistes  aux  grandes  traditions  ;  mais  ce  fut  en  vain. 
Toutefois  les  secrets  ne  se  perdirent  point,  et,  par  la  suite,  de  nombreux 
artistes  eurent   l'honneur    de  contribuer  à  la  renaissance  de   l'art  du  vitrail. 

M.  Champigneulle  compte  parmi  ceux-là,  et  il  sut  se  signaler  par  d'admi- 
rables travaux  de  restauration.  Les  monuments  publics,  palais,  hôtels  de  ville, 
la  plupart  des  cathédrales  et  églises  de  France,  entre  autres  Notre-Dame,  Reims, 
Chartres,  Bourges,  Metz,  etc.,  ainsi  que  de  nombreuses  cathédrales  et  églises  à 
l'étranger,  renferment  de  fort  beaux  vitraux  qui  sont  ses  œuvres. 

En  outre,  la  maison  Champigneulle,  qui  a  obtenu  les  plus  hautes  récom- 
penses à  toutes  les  expositions,  cherche  à  approprier  le  vitrail  aux  exigences  de 
la  vie  moderne,  à  la  décoration  des  édifices  et  des  appartements.  Cette  tentative 
a  été  couronnée  du  plus  grand  succès,  et  l'on  sait  l'heureux  effet  produit  par  ces 
grandes  baies  décorées  de  beaux  vitraux. 

En  s'installant  rue  Notre-Dame-des-Champs,  M.  Charles  Champigneulle  a 
réuni  à  sa  maison  les  maisons  Coffetier  et  Avenet. 

La  rue  Notre-Dame-des-Champs  débouche  dans  la  rue  de  Rennes,  qui  s'étend 
du  boulevard  du  Montparnasse  au  boulevard  Saint-Germain.  Au  numéro  50  est 
l'entrée  de  la  Cour  du  Dragon,  sorte  de  passage  d'un  aspect  extrêmement  bizarre, 
qui  occupe  l'emplacement  de  l'ancien  hôtel  Taranne.  Presque  toutes  les  maisons 
qui  s'y  trouvent  datent  du  xviiie  siècle.  Dans  l'intérieur  de  la  cour,  existe  un 
marché.  Les  boutiques  sont  presque  toutes  occupées  par  des  marchands  de  fer, 
et  c'est  là,  dit-on,  que  vinrent  s'armer  en  1830  les  bandes  d'insurgés.  La  façade  de 
l'entrée  de  la  Cour  du  Dragon  est  décorée  du  Dragon  légendaire. 

Au  76  de  la  rue  de  Rennes  se  trouvait  l'ancien  hôtel  de  Chenilly,  devenu  le 
Couvent  des  Pères  de  Saint- Joseph,  puis  le  Couvent  des  Danus  de  l'Adoration  per- 
pétuelle du  Saint-Sacrement,  supprimé  en  1790. 

Par  la  rue  du  Regard,  où  nous  voyons  quelques  anciens  hôtels,  entre  autres 


VP      ARRONDISSEMENT  365 

celui  de  Châlons,  devenu  Maiso)i  des  Enfants  de  la  Providence ,  nous  parviendrons 
à  la  rue  du  Cherche-Midi,  dont  le  nom  étrange  est  expliqué  de  deux  façons  ; 
on  prétend  qu'il  existait  au  numéro  19  ime  enseigne  représentant  des  gens  cher- 
chant midi  à  quatorze  heures  sur  le  cadran  d'une  horloge  dont  les  aiguilles  mar- 
quaient quatorze  heures.  Une  autre  version  ferait  supposer  qu'à  une  époque  très 
reculée  il  y  aurait  eu  en  cet  endroit  une  forêt  si  profonde  qu'on  y  aurait  vainement 
cherché  le  soleil  à  midi  (i).  Pour  séduisante  que  soit  cette  seconde  explication 
pour  les  amateurs  de  pittoresque,  nous  avouons  que  nous  trouvons  la  première 
plus  vraisemblable. 

Dans  la  rue  du  Cherche-Midi,  où  se  trouvent  plusieurs  anciens  hôtels  et  cou- 
vents, nous  voyons  la  Prison  Miliiaire,  qui  fut  d'abord  une  Maison  pour  les  filles 
débauchées  et  repentantes.  Les  bâtiments  de  ce  couvent,  supprimié  en  1790,  ser- 
virent d'abord  pour  la  manutention  des  vivres  de  l'armée  ;  ils  furent  ensiiite  démo- 
lis puis  reconstruits  pour  remplacer  l'ancienne  prison  militaire,  située  près  de 
l'église  Saint-Germain-des-  Prés. 

Par  la  rue  Sainte-Placide,  revenons  rue  de  Rennes,  que  traverse  !a  rue  de 
Vaugirard,  la  rue  la  plus  longue  de  Paris.  Elle  commence  à  la  rue  Monsieur-le- 
Prince,  longe  tous  les  jardins  du  Luxembourg  et  traverse  le  XV^  arrondisseinent 
jusqii'à  la  porte  de  Versailles.  F^Ue  s'appelait  autrefois  la  rue  du  Val-Girard.  Si 
nous  la  prenons  à  partir  du  Luxembourg,  nous  voyons  au  numéro  17  le  palais  du 
Petit-Luxembourg,  dont  nous  avons  déjà  parlé.  Au  numéro  ig  existait  jadis  le 
Couvent  des  Bénédictines  du  Calvaire,  et  au  numéro  70  le  couvent  de^  Carmes 
déchaussés,  ainsi  nommé  parce  qu'ils  marchaient  pieds  nus.  Cet  ordre  de  religieux 
vint  s'installer  en  France  vers  1610. 

Il  existait  déjà  à  Paris  deux  maisons  de  Carmes,  celle  de  la  place  Maubert  et 
celle  de  la  me  des  Billettes.  «  Une  nouvelle  colonie  de  Carmes  déchaussés  arriva 
cependant  à  Paris  peu  après  l'assassinat  de  Henri  IV,  envoyés  en  France  par  le 
pape  Paul  V.  Nicolas  Vivien,  maître  des  comptes,  leur  fit  don  d'un  vaste  empla- 
cement composé  de-  bâtiments  et  de  jardins.  Les  nouveaux  Carmes  firent  à  la 
hâte  bâtir  les  logements  les  plus  nécessaires  ;  ils  établirent  leur  chapelle  dans  une 
salle  qui  avait  servi  de  prêche  aux  protestants;  il  est  vrai  que  le  nonce  du  pape 
avait  pris  la  précaution,  ajoute  le  chroniqueur,  de  purifier  et  de  bénir  la  salle  avant 
de  la  mettre  en  usage.  » 

Bientôt  après  les  Carmes  déchaussés,  avec  les  amples  ressources  qu'ils  trou- 
vèrent, grâce  à  la  compassion  des  âmes  dévotes,  firent  construire  en  1613  un  grand 
et  solide  bâtiment,  puis  une  vaste  église. 

Ces  moines  qui  ne  portaient  point  de  bas,  qui  n'avaient  que  des  sandales  aux 
pieds,  excitèrent  l'enthousiasme  des  dévots  et  dévotes  de  Paris,  et  les  dons  qu'ils 
reçurent  furent  si  abondants  qu'ils  purent,  peu  de  temps  après  leur  arrivée  en 
France,  faire  élever  dans  leur  enclos  et  dans  les  rues  voisines  plusieurs  grandes 

(i)  Dictionnaire  des  rues  de  Paris,  par  M.  Pess.\rd. 


366  ■      LA     VILLE      LUMIERE 

maisons  dont  le  prix  des  locations  produisait  plus  de  loo  ooo  francs  par  an. 
Ils  continuèrent,  malgré  cela,  à  envoyer  des  frères  quêteurs  dans  les  maisons  et 
à  exploiter  la  dévotion  publique  de  tontes  les  façons.  Ils  possédaient  le  secret  de 
deux  compositions  dont  ils  firent  un  commerce  très  lucratif  :  c'étaient  le  blanc 
des  Carmes,  blanc  qui  donnait  aux  surfaces  des  nmrs  qui  en  étaient  enduits  le  bril- 
lant du  marbre  poli,  et  l'eau  de  mélisse,  dite  eau  des  Carmes.  II  n'était  point  à 
Paris  de  petite  maîtresse  qui  ne  portât  un  flacon  plein  d'eau  des  Carmes. 

Ce  couvent,  supprimé  en  1790,  fut  vendu.  L'acquéreur  en  conser\-a  tous  les 
bâtiments,  dont  une  société  de  femmes  dévotes  se  rendit  propriétaire  en  1808. 
.        Pendant  la  Révolution,  l'église  des  Carmes  servit  de  prison  aux  (lirondins. 

V.n  1792,  un  grand  nombre  de  prêtres  qui  s'étaient  refusés  à  reconnaître 
la  nouvelle  constitution  s'étaient  réfugiés  aux  Carmes;  le  2  septembre,  ils  furent 
poursuivis  et  massacrés  dans  la  chapelle  par  des  bandes  armées  qui,  à  la  nouvelle 
de  l'arrivée  de  Brunswick  â  Verdun,  avaient  cru  à  ime  trahison  de  la  part  des  aris- 
tocrates et  des  prêtres.  Comme  nous  le  verrons  plus  loin,  les  prisonniers  détenus 
à  l'abbaye  Saint-Germain-des-Prcs  eurent  le  même  sort. 

La  cliapelle  de  l'église  des  Carmes  a  été  démolie,  mais  la  crypte  est  restée,  et 
tous  les  ans  on  y  dit,  paraît-il,  une  messe  anniversaire  des  massacres  de  Septembre. 

Suivons  à  présent  la  rue  Madame,  qui  donne  dans  la  rue  de  Vaugirard.  jSous 
y  décou\  lirons  une  ancienne  plaque  murale  qui  nous  révèle  l'ancien  nom  de  cette 
rue  :1a  rue  du  Giiidre,  parce  qu'elle  était  particulièrement  fréquentée,  raconte-t-on, 
par  les  garçons  boulangers,  et  que,  pour  faire  cuire  le  pain,  les  garçons  boulangers 
ont  l'habitude  de  geindre,  (''est  rue  Madame  quêtait  situé  le  théâtre  Bobino  qui 
eut  son  heure  de  célébrité  et  qui,  le  premier,  donna  à  Paris  ce  genre  de  spectacles 
qui  fût  si  goûté  depuis,  la  revue  de  fin  d'année. 

Engageons-nous,  après  cela,  dans  la  rue  Mézières,  (jui  longeait  autrefois  les 
jardins  de  l'hôtel  de  Mézières.  Elle  nous  conduira  à  la  mairie  du  VI**  arrondissement, 
située  78,  rue  Bonaparte,  construite  sur  l'enijjlacenient  de  l'ancien  hôtel  Charrost. 

Nous  avons  devant  nous  la  ph\w  et  l'église  Siint-Sulpice.  L'église  Saint-Sul- 
pice,  qui  devait  porter  le  nom  de  Saint-Pierre,  fut  commencée  au  début 
du  xvii^  siècle  ;  elle  ne  fut  terminée  qu'en  1721,  grâce  à  une  loterie  qui  produit 
l'argent  nécessaire. 

Saint-Sulpice,  par  son  plan  et  son  système  de  structure,  est  encore  une  église 
gothique  ;  on  n'a  pas  cherché  à  s'écarter  des  dispositions  générales  de  l'église 
établies  par  le  moyen  âge  et  qui  sont  passées  à  l'état  de  tradition  consacrée. 
La  seule  différence  qu'offre  Saint-Sulpice  avec  les  églises  de  pur  style  gotliique 
est  la  substitution  de  lourds  piliers  gênant  la  vue  et  la  circulation,  aux  supports 
grêles  des  églises  du  moyen  âge,  et  de  berceaux  en  pierres  de  taille  dont  la  poussée 
s'exerce  sur  tonte  la  longueur  des  murs,  à  la  jiiace  des  ^•oûtos  si  ingénieusenunt 
combinées  par  les  maîtres  du  xiii''  siècle. 

En  1795,  l'église  de  Saint-Sulpice  fut  baptisée  Temple  de  la  Victoire,  et  un 
grand  banquet  en  l'honneur  de  Bonaparte  y  fut  donné  par  le  Directoire. 


vie      ARRONDISSEMENT 


367 


SAINT-SULPICE. 


368 


LA     VILLE      LUMIERE 


Sur  la  place  Saint-Sulpicc,  nous  voyons  une  très  belle  fontaine  qui  tut  con- 
struite en  1847,  d'après  les  dessins  de  Visconti. 

Formant  le  coin  de  la  place  Saint-Sulpice,  au  74  de  la  rue  Bonaparte,  nous 
nous  arrêterons  à  la  maison  Biais  frères  et  Cic,  qui  est  la  première  maison  du 
monde  et  la  plus  ancienne  pour  tout  ce  qui  concerne  les  ornements  d'église. 

Fondée  en  1782  par  l'arrière-grand-père  des  propriétaires  actuels,  elle  était 


MAISON    BIAIS,    FRERES    ET    C 


VCE    D  UNE    i. 


lE     UES    MAGASINS. 


située,  à  cette  époque,  dans  la  rue  des  Noyers,  qui  disparut  en  j^artic  lors  du 
prolongement  du  boulevard  Saint-Germain. 

La  maison,  qui  se  développa  peu  à  peu  et  de  façon  incessante,  est  aujour- 
d'hui admirablement  organisée  pour  tout  ce  qui  se  rapporte  à  son  importante 
industrie.  Elle  possède  à  Lyon,  8,  rue  Pierre-Dupont,  uni'  usine  électrique  outillée 
en  vue  de  la  production  de  toutes  les  matières  premières  qui  lui  sont  indispen- 
sables. 

La  caractéristique  de  ce  commerce  est  en  effet  la  multiplicité  des  diverses 
industries  qui  s'y  rattachent.  Nous  allons  les  passer  rapidement  en  revue. 

Lachasublerie  d'église,  art  dans  lequel  MM.  Biais  sont  des  maîtres  incontestés, 
nécessite  des  broderies  de  soie  et  d'or  dont  nous  verrons  chez  eux  de  merveilleux 
modèles. 


\i''    arrondisse:\ient 


360 


lAISOX      lilAIS. 


370  LA      \ILLE      LUMIERE 

L'art  de  la  broderie  remonte  à  une  époque  immémoriale.  Tous  les  peuples 
anciens  l'ont  pratiqué  avec  succès.  Les  broderies  de  Babylone  étaient  recherchées 
dans  tout  l'Orient,  et  celles  de  la  Phrygie  ne  jouissaient  pas  d'une  moindre  répu- 
tation. C'est  même  parce  que  les  plus  belles  broderies  qu'ils  connurent  venaient 
de  ce  dernier  pays  que  les  Grecs  appelèrent  les  broderies,  des  phrygics,  mot  que 
!es  Romains  traduisirent  par  opiis  fhrygium.  Du  reste,  en  Grèce,  ainsi  qu'à  Rome 
la  mode  des  vêtements  brodés  prit  une  extension  si  considérable  que  l'autorité 
publique  essaya  à  diverses  reprises  de  la  réglementer  sans  pouvoir  y  réussir. 
Dans  les  premiers  siècles  du  moyen  âge,  la  broderie  fut  surtout  emploj'ée  pour  le? 
ornements  d'église;  mais,  à  mesure  que  les  arts  de  luxe  se  développèrent,  on  l'ap- 
pliqua également  aux  costumes  et  aux  industries  laïques. 

L'atelier  de  broderie  de  la  maison  Biais,  qui  exécute  les  travaux  les  plus  tins 
pour  les  vêtements  d'église  et  pour  tout  ce  qui  a  rapport  au  culte,  est  à  même  de 
nous  offrir,  en  fait  de  broderie,  de  tréfîlerie  d'or  et  d'argent,  de  galons,  de  passe- 
menterie, d'imitation  de  broderies  d'art  anciennes  et  de  vieux  galons  d'or,  de> 
articles  très  intéressants  pour  l'ameublement.  Nous  trouverons  également  dans 
les  magasins  de  la  rue  Bonaparte  la  lingerie  d'église  la  plus  fine  ainsi  que  des  den- 
telles de  grande  valeur. 

Lamaison Biais,  qui  s'honore  de  l'ancienneté  et  de  la  fidélité  de  son  personnel 
d'élite,  se  charge  de  l'ameublement  complet  des  églises,  pour  tous  objets  de  bois, 
pierre,  marbre  et  bronze,  de  l'agencement  de  l'éclairage  à  l'électricité  ou  au  gaz. 
Elle  possède  à  cet  effet  des  ateliers  spéciaux  où  sont  fabriqués  les  statues,  chande- 
liers, lustres,  flambeaux,  etc.,  etc. 

La  manufacture  d'orfèvrerie  est  une  des  branches  les  plus  importantes  de 
son  industrie.  Elle  comprend  la  fabrication  des  vases  sacrés  et  de  tous  les  précieux 
ornements  des  églises  en  or,  vermeil  et  argent,  la  reproduction  des  plus  belles 
pièces  des  trésors  des  musées  et  des  cathédrales,  dont  certaines  sont  des  modèles 
courants  de  la  maison. 

On  sait  que  c'est  dans  la  fabrication  des  objets  consacrés  au  culte  (jne  l'art 
de  l'orfèvrerie  prit  tout  son  essor.  Au  moyen  âge,  c'est  en  vue  de  Ja  seule  décora- 
tion religieuse  que  les  artistes  orfèvres  déploj^èrent  les  ressources  de  leur  talent. 
A  mesure  que  l'on  vit  approcher  la  date  redoutable  de  l'an  mil,  le  nombre  de  reli- 
quaires, de  retables  d'autel,  de  chandeliers,  de  croix,  de  crosses,  de  ciboires  et  de 
châsses  augmenta  dans  des  proportions  incroyables  :  la  peur  de  ce  moment  réputé 
fatal  inspira  des  œuvres  merveilleuses,  que  nous  copions  encore  aujourd'hui.  Sou- 
l'empire  de  l'affolement  religieux,  tous  les  objets  précieux  furent  offerts  à  l'Ëglis^ 
et  conçus  pour  elle. 

La  maison  Biais,  qui  fut  le  fournisseur  de  tous  les  sou\erains  depuis  Charles  X 
et  qui  fut  appelée  bien  souvent  aux  Tuileries  pour  les  dons  aux  églises,  exécute 
tous  les  aménagements  et  pavoisements  nécessaires  pour  les  fêtes  religieuses 
Elle  est  connue  dans  le  monde  entier  pour  la  perfection  et  la  richesse  de  ses  tra- 
vaux. La  maison  a  d'ailleurs  de  nombreux  représentants  et  iilusievns  succursales, 


vie      ARRONDISSEMENT 


371 


entre  autres  à  Bruxelles,  65,  rue  Lebeau,  à  Montréal,  8,  rue  Saint-Jacques,  à 
Québec,  rue  du  Roi,  et  à  New- York.  Elle  a  obtenu  des  récompenses  à  toutes  les 
Expositions  qui  ont  eu  lieu  depuis  1827  et,  depuis  plus  de  vingt  ans,  n'a  cessé,  à 
toutes  les  Expositions  Universelles,  d'être  hors  concours  ou  d'obtenir  les  Grands 
Prix. 

Descendons  à  présent  la  rue  Bonaparte,  qui  a  été  formée  en  1852  par  la  réunion 
des  trois  rues,  des  Petits- Augustins,  de  Saint-Germain-des-Prés  et  du  Pot-de-Fer- 
Saint-Sulpice.  C'est  rue  Bonaparte  qu'était  situé  le  noviciat  des  Jésuites,  qui  dis- 
parut en  1790. 

Au  numéro  8  de  la  rue  Bonaparte  habita  Napoléon  l^r. 

Nous  arrivons  boulevard  Saint-Germain,  devant  ia  place  Saint-Gcrmain-des- 
Prés,  après  y  avoir  vu  la 
statue  de  Diderot.  Nous 
allons  visiter  l'église  de 
Saint-Germain-  des-Prés 
qu'on  appelle  l'aïeule  des 
églises  parisiennes  et  qui 
dépendait  autrefois  de 
l'abbaye  Saint-Germain- 
des-Prés.  Situé  autrefois 
hors  de  Paris,  ce  monas- 
tère possédait  son  en- 
ceinte fortifiée,  ses  fossés 
et  des  portes  avec  ponts- 
levis.  De  la  primitive 
église,  il  ne  reste  plus 
que  certains  fûts  de 
colonnes  en  marbre  re- 
placés au  xii^  siècle  dans 
le  chœur.  La  nef  fut 
rebâtie  pendant  le  xi*" 
siècle,  puis  de  nouveau 
au  xvii^  siècle,  puis 
enfin  restaurée  au  com- 
mencement du  xixe  siè- 
cle.Le  chœur  etla  partie 
occidentale  appartien- 
nent au  milieu  du  xii"^ 
siècle.  L'abside  est  fort 
remarquable  ;  mais  l'en- 
semble architectural  de  l'église,  trop  de  fois  remaniée,  manque  d'ensemble  et 
paraît  quelque  peu  étrange 


ABSIDE     DE     SAINT-GERM.\IN-DE£-rEÉS. 


372  LA      VILLE      LUMIÈRE 

Celte  abbaye,  fondée  par  Childebert,  avait  été  bâtie  sur  remplacement  d'un 
ancien  autel  païen  consacré  à  Isis.  Ainsi  que  nous  aurons  par  la  suite  l'occasion 
de  le  constater,  l'on  retrouve  que  presque  toujours  sur  l'emplacement  des  églises 
se  trouvaient  jadis  des  temples  païens. 

Des  bâtiments  qui  composaient  l'abbaye  Saint-Germain,  il  ne  resta  en  1790 
que  la  prison  abbatiale  qui  fut  transformée  en  prison  militaire  et  qui  fut  témoin 
de  tonte  l'horreur  des  massacres  de  Septembre.  M.  Lenôtre,  dans  son  Paris  Révo- 
lutionnaire, nous  a  tracé  une  minutieuse  description  de  ces  effroyables  mas- 
ijacres.  Les  prêtres,  nous  dit-il,  étaient  rémiis  dans  une  chapelle  abandonnée  de 
la  prison  de  l'abbaye,  et  ils  espéraient  que  leur  présence  serait  oubliée.  Ils  savent 
(pie  l'on  massacre  les  prêtres  dans  Paris,  et  ils  entendent  le  tocsin  sonner  dans 
toutes  les  églises. 

«  Vers  onze  heures,  subitement  de  grands  coups  ébranlent  la  porte  :  à  ce 
bruit  sinistre  tous  les  prêtres  se  lèvent  d'un  bond.  Affolés,  d'un  mouvement  de 
terreur  irréfléchi,  ils  se  précipitent  vers  la  fenêtre,  s'élancent  sur  la  stalle  qui  fe 
trouve  au-dessous,  se  hissent,  se  tirent,  se  bousculent.  Blessés,  déchirés,  les  mains 
en  sang,  ils  roulent  les  uns  sur  les  antres  dans  une  étroite  cour,  sorte  de  puits 
fermé  de  tontes  parts,  et  tandis  qu'ils  se  débattent  dans  l'ombre,  la  porte  de  la 
salle  cède...  »  On  entraîne  les  malheureux  prêtres  à  moitié  morts  de  terreur, 
pitoyable  et  lugubre  troupeau  ;  on  les  conduit  à  travers  les  cours  et  une  partie  du 
jardin,  on  les  pousse  dans  ime  chambre  basse  de  l'ancien  quartier  des  hôtes  et  tout 
de  suite  commence  l'interrogatoire,  immédiatement  suivi  des  coups  de  sabre, 
des  coups  de  pique  qui  les  abattent  l'un  après  l'autre  dans  une  sauvage  tuerie. 

D'après  M.  Lenôtre,  c'est  dans  la  cour  du  jardin  de  l'abbaye  que  ces  mas- 
sacres eurent  lieu,  à  l'endroit  précis  oîi  la  rue  Bonaparte  débouche  aujourd'hui 
sur  la  place  Saint-Germain-des-Prés. 

Allons  jusqu'à  la  rue  des  Saints-Pères,  où  se  trou\ait  Y  Académie  de  méde- 
cine. La  rue  des  Saints-Pères  s'appelait  autrefois  la  rue  aux  Vaches,  parce 
qu'on  y  menait  paître  les  troupeaux. 

h' Académie  de  médecine  est  im  lieu  d'examt-n  et  de  discussion.  Composée 
d'hommes  éminents  dans  la  pratique,  de  médecins  illustres,  elle  est  officiellement 
chargée  de  répondre  au.x  questions  que  le  Gouvernement  lui  adresse  sur  la  santé 
publique,  d'examiner  et  de  propager  les  remèdes  nouveoiux  (i). 

(i)  L'Académie  de  mcdccinc  est  composée  de  100  membres  titulaires,  divisés  en 
onze  sections  et  de  10  membres  associés. 

Membres  du  bureau  de  1909  :  l^xBBt,  président  :  Dieul.vfoy,  vice-président  :  J.\ccoi'D, 
secrétaire  perpétuel;  Weiss,  secrétaire  annuel  :  H.\N"riot,  trésorier;  membres  annuels:  M.\- 

GNAN,   PORAK. 

Membres  résidants  :  D'Arsonval;  Balzer  ;  Bar;  Barrier  ;  Béclère;  Béhal  ;  Ben- 
jamin ;  Besnier:  Blanchard;  Bouchard;  Bouchardat;  Bourquelot;  Bucquov: 
Bureau;  Cadiot  ;  Caventon  ;  Champetier  de  Ribes;  Chantemesse;  Joannês  Chatin  ; 
Chauffard;  Chauveau;  Chauvel;  Dastre;  Dejerine;  Debove  ;  Delorme;  Dieulafoy: 
Doléris  ;  Duguet;  Dui»lav  ;  Empis;  Farabeuf;  Fernet;  Fournier  ;  François-Franck; 
Galippe;  Gariel;  Gautier;  Gilbert;   Gley  ;  Gréaut;  Guéniot;  Guignard  ;  Guyon; 


vie      ARRONDISSEMENT  373 

L'Académie  de  médecine,  située  aujoard'hui  rue  Bonaparte,  possède  de 
curieuses  archives  ainsi  qu'une  nombreuse  bibliothèque. 

Les  bâtiments  de  l'Hôpital  de  la  Charité  comprennent  tout  l'emplacement 
compris  entre  la  rue  Jacob  et  le  boulevard  Saint-Germain.  C'est  la  reine  Marie  de 
Médicis  qui  installa  rue  des  Saints-Pères  les  frères  de  Saint-Jean-de-Dieu. 
Leur  hôpital  prit  le  nom  de  Charité  qu'on  donnait  à  leur  ordre.  Pendant  la  Révo- 
lution, cet  hôpital  s'appela  Hôpital  de  l'Unité. 

Le  monument  qu'occupait  l'Académie  de  médecine  avait  été  affecté  sous  l'em- 
pire à  une  chaire  de  clinique  interne  qui  fut  donnée  au  D^  Corvisart,  le  médecin 
de  Napoléon  F''. 

Si  nous  reprenons  la  rue  Bonaparte,  nous  trouverons  la  rue  Visconti,  qui  va 
de  la  rue  Bonaparte  à  la  rue  de  Seine.  La  rue  Visconti,  anciennement  rue  des 
^larais-Saint-Germain,  est  ime  des  plus  curieuses  rues  de  Paris,  et  si  l'on  veut  se 
donner  une  idée  des  rues  d'autrefois,  il  ne  sera  certes  pas  sans  intérêt  d'aller  se 
promener  quelques  instants  dans  la  rue  Visconti,  restée  absolument  intacte,  et 
qui  nous  offre,  avec  ses  maisons  inclinées  et  ses  entrées  voûtées,  une  sorte  de  recon- 
stitution du  vieux  Paris. 

Voici  la  description  que  nous  en  fait  M.  Georges  Cain  dans  ses  Promenades 
dans  Paris,  si  amusantes  et  pittoresques  :  «  Cette  vieille  rue  existe  encore,  gluante, 
humide  et  sombre  et  à  ce  point  étroit  que  les  balayeurs  la  «  font  »  d'un  seul  coup  de 
balai.  Elle  apparaît  comme  une  manière  de  ruelle  provinciale  où  une  voiture  passe 
difficilement...  Ce  sont  surtout  des  tenanciers  de  garnis,  des  gargotiers  et  des 
charbonniers  qui    y  ont  aujourd'hui  élu  domicile.  » 

Certes,  il  n'en  était  pas  de  même  jadis,  et  cette  sombre  et  misérable  petite  rue 
renferme  quelques  demeures  de  personnages  illustres,  désignées  à  notre  attention 
par  leurs  balcons  de  fer  forgé  qui  s'aiTondissent  au-dessus  de  porches  du 
xvii«  siècle. 

Aux  numéros  13  et  15  était  le  couvent  de  la  Visitation  des  Filles  de  Sainte- 
^larie,  en  face  duquel  se  trouvaient  les  hôtels  de  Lauvencourt  et  de  Saint-Simon. 

Au  17,  où  nous  voyons  encore  aujourd'hui  une  imprimerie,  Balzac  vint 
s'installer  en  1825  et  voulut  se  faire  lui-même  son  éditeur.  La  description  qu'il 
a  donné  de  cette  imprimerie  dans  les  Illusions  perdues  est  encore  exacte  :  «  Le 
rez-de-chaussée  formait  une  immense  pièce  éclairée  sur  la  rue  par  un  vieux 
vitrage  et  par  un  grand  châssis  sur  une  cour  intérieure.  » 

Le  pauvre  Balzac  perdit  dans  cette  imprimerie  beaucoup  d'illusions  et  beau- 

H.\LLOPE.\u;   H.\NRiOT  ;    Havem  ;   Henneguv;   Hér.\rd;  Huch.\rd  ;  Hutinel;  J.-vccoud; 
Jungfleish;  Kaufmann;  Kelsch  ;   Kermogan    (Frédéric);    Kirmisson  ;    Labbé   (Léon); 
Lancereaux;   Landouzv;    Lannelongue  ;   Laveran;   Le  Dentu;  Lereboullet;   Le- 
tulle;    Lucas-Champonnière  ;    Magnan;  Malassez  ;   Marty;   Ménard;    Monod  (Ch.) 
MoNOD  (Henri)  ;  Motet;  Mouren;  Netter  ;  Périer  ;  Perrier;  Peyrot  ;  Pinard  ;  Porak 
Pouchet;  Pozzy;  Quénu;  Raillet  ;  Ranvier;  Raymond  ;  Reclus;  Regnard  ;  Reynier 
Ribemont-Dessaignes;  Richelot;  Richer;   Richet;  Robin;   Rou.x  ;  Sée  (Marc);  Thoi 
not;  Troisier;   Vaillard;  Vallin  ;  Vincent;   Weiss;  V\'idal:   Yvon. 


374 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


coup  d'argent.  Il  se  vit  forcé  de  liquider  en  1828,  en  abandonnant  à  ses  créanciers 
tout  le  matériel,  et  en  leur  souscrivant  40,000  francs  de  billets. 

MM.  Hanotaux  et  Vicaire,  dans  leur  étude  sur  la  Jeunesse  de  Balzac,  nous  ont 
décrit  l'effroyable  lutte  qu'il  eut  à  soutenir  à  cette  époque  troublée  de  son  exis- 
tence. 

Au-dessus  de  l'imprimerie  de  Balzac,  se  trouve  un  atelier  où  travaillèrent 
quelques  peintres  célèbres  :  entre  autres  Paul  Delaroche  et  Eugène  Delacroix. 

Au  numéro  19,  nous  lisons  vme  plaque  commémorative,  conçue  en  ces  termes  : 
«  Hôtel  de  Ranes,  bâti  sur  l'emplacement  du  Petit  Pré-aux-Clercs.  Jean  Racine 
y  est  mort  le  22  avril  1699,  et  Adrienne  Lecouvreur  en  1730.  Il  a  été  aussi  habité 
par  la  Champmeslé  et  par  Hippolyte  Clairon.  « 

Que  de  célébrités  théâtrales  virent  les  murs  de  cette  maison.  ]\I.  Georges  Cain 
va  nous  dire  ce  qu'il  reste  à  l'intérieur  des  somptueux  appartements  d'autrefois. 

«  L'escalier  ornéjadis  d'une  rampe  de  fer  forgé  n'existe  plus,  et  de  récents 
aménagements  ont  fait  disparaître  les  dispositions  anciennes  du  second  étage, 
oii  devaient  demeurer  le  poète  et  ses  sept  enfants  ;  au  premier  s'ouvraient  les 
appartements  de  réception.  On  y  retrouve  un  vaste  salon,  quelques  boiseries  et  les 
vieilles  dalles  de  parquet  sur  lequel  glissèrent  les  hautes  mules  et  les  talons  rouges 
des  jolies  femmes  et  des  gens  de  goût  qui  fréquentèrent  chez  le  «  divin  Racine  ». 

Puis  nous  voyons  les  vestiges  morcelés  des  jardins  de  Racine,  «  ces  jardins 
ombreux  dont  les  grands  arbres  se  confondaient  avec  ceux  de  Saint-Germain-des- 
Prés,  qui  plus  tard  abritèrent  Adrienne  Lecouvreur  et  la  Clairon  )i. 

C'est  de  cette  maison  qu'on  emporta  furtivement,  pendant  la  nuit,  le  cadavre 
d'Adrienne  Lecouvreur,  morte  d'un  mal  mystérieux  et  subit  entre  les  bras  du 
maréchal  de  Saxe.  C'est  'SI.  de  Laubinière,  ami  du  maréchal  de  Saxe  et  de  \'ol- 
taire,  qui  emporta  le  corps  de  la  comédienne  et  la  ht  enterrer  dans  ime  fosse  creusée 
à  la  hâte  dans  un  terrain  vague  de  la  rue  de  Grenelle,  sur  l'emplacement  duquel  un 
hôtel  fut  construit  par  la  suite. 

Dix-huit  ans  plus  tard,  la  Clairon  vint  demeurer  dans  la  maison  où  moururent 
Racine  et  Adrienne  Lecouvreur.  Elle  raconte  dans  ses  mémoires  qu'elle  fut  juste- 
ment attirée  par  ces  souvenirs  du  temps  passé.  «  J'avais  besoin,  Lcrit-elle,  d'un 
peu  de  calme  pour  ma  pauvre  santé  fort  ébranlée...  On  me  parla  d'une  petite  mai- 
son rue  des  Marais-Saint-Germain,  et  l'on  me  dit  ([ue  Racine  y  avait  demeuré... 
C'est  là  que  je  veux  vivre  et  mourir...  » 

La  rue  des  Marais-Saint-Germain  fut,  nous  dit  M.  Pessard,  dans  son  Diction- 
naire des  rues  de  Paris,  la  seule  rue  dont  les  habitants  calvinistes  échappèrent 
à  la  Saint-Barthélémy. 

Le  nom  de  Viscorti  lui  fut  donné  en  1864  en  l'honneur  de  ^■i^^onti.  l'archi- 
tecte du  tombeau  de  Napoléon  P""  aux  Invalides. 

Presque  en  face  de  la  rue  Visconti,nous  \-oyonsrE;cole  des  Beau.x-Arts, située 
rue  Bonaparte  et  quai  Malaquais. 

L'Ecole  des  Beaux-Arts  occupe  l'emplacement  du  couvent  des  Petits  Augus- 


vie      ARRONDISSEMENT  375 

tins,  fondé  par  Marguerite  de  Valois.  En  1790,  le  couvent  fut  supprimé  et  affecté 
à  la  conservation  des  tableaux  et  sculptures  recueillis  dans  les  couvents  et  les 
églises.  En  1820,  les  architectes  Debret  et  Dauban  commencèrent  la  construction 
de  l'école  actuelle. 

Dans  la  cour  de  l'Ecole  des  Beaux- Arts  se  trouve  une  des  merveilles  de  la 
Renaissance  :  la  façade  du  château  d'Anet,  commencé  en  1548,  par  ordre  de 
Henri  II,  pour  Diane  de  Poitiers.  Nous  voyons  aussi  ime  partie  de  la  façade  du 
château  de  Gaillon  et  une  partie  de  celle  du  château  de  la  Trémoille. 

L'Ecole  Nationale  des  Beaux-Arts,  créée  pour  l'enseignement  gratuit  des 
Beaux-Arts  en  France,  contient  la  reproduction  des  chefs-d'œuvre  les  plus  célèbres 
du  monde  entier.  Elle  est  fort  intéressante  à  visiter. 

Chaque  année,  sont  exposées  dans  la  salle  qui  donne  sur  le  quai  Malaquais 
lesœuvres  des  concurrents  pour  le  prix  de  Rome.  Les  premiers  prix  sont  envoyés 
pendant  quatre  ans  en  Italie  aux  frais  de  l'Etat. 

La  porte  d'entrée  de  l'Ecole  des  Beaux-Arts  par  le  quai  Malaquais  est  située 
au  numéro  17.  C'est  l'ancienne  porte  du  couvent  des  Théâtins  qui  occupait  autre- 
fois cet  emplacement  et  dont  nous  parlerons  par  la  suite. 

Le  quai  Malaquais,  qui  s'étend  à  présent  de  la  rue  des  Saints-Pères  à  la  place 
de  l'Institut,  s'appelait  autrefois  le  quai  de  la  Reine-Marguerite,  parce  que 
Marguerite  de  Valois,  femme  répudiée  de  Henri  IV,  s'était  fait  bâtir  rue  de 
Seine  un  palais  dont  les  jardins  s'étendaient  de  ce  côté  jusqu'à  la^  rue  des 
Saints-Pères.  Elle  y  avait  enclavé  même  la  rue  des  Petits-Augustins,  devenue 
depuis  la  rue  Bonaparte. 

Voici  l'histoire  que  nous  conte  L'Estoile,  dans  son  Journal,  à  propos  de  la 
construction  de  ce  palais  :  Saint-Julien,  le  mignon  adoré  de  la  reine  Marguerite, 
fut  assassiné  à  ses  côtés  en  1606,  devant  l'hôtel  de  Sens  qu'elle  habitait.  La  reine 
jura  de  ne  plus  boire  ni  manger  avant  que  justice  soit  faite,  et  le  lendemain  elle 
assista  à  l'exécution  du  meurtrier  à  l'endroit  où  avait  été  commis  le  crime,  devant 
l'hôtel  de  Sens.  Ces  deux  horribles  scènes  qui  s'étaient  passées  devant  son  palais 
le  lui  firent  prendre  en  horreur,  et  c'est  alors  qu'elle  se  fit  construire  cet  hôtel  quai 
Malaquais. 

Après  la  mort  de  la  reine  Marguerite,  on  reprit  la  partie  des  terrains  qui  for- 
mait la  rue  des  Petits-Augustins,  et  l'on  vendit  tout  le  reste. 

Le  numéro  9  du  quai  Malaquais  était  autrefois  un  des  pavillons  de  cet  hôtel. 
Cette  demeure,  aujourd'hui  contiguë  àl'Ëcoledes  Beaux-Arts,  a  toute  une  histoire 
que  nous  conte  avec  détails  M.  Léo  Mouton,  dans  son  opuscule  intitulé  :  l'Hôtel 
de  Transylvanie.  C'est  à  cet  ouvrage  que  nous  allons  recourir  pour  retracer  cette 
chronique  à  nos  lecteurs. 

Lors  de  la  vente  de  l'hôtel  de  la  reine  Marguerite  avec  les  dépendances,  un 
sieur  Jacques  de  Hillerin  acheta  le  lot  qui  forme  précisément  le  coin  du  quai  Mala- 
quais et  de  la  rue  Bonaparte.  Après  la  mort  de  Jacques  de  Hillerin,  cet  hôtel  passa 
à  son  neveu  Pierre  de  Hillerin,  qui  n'habita  pas  l'hôtel  et  le  loua  au  comte  de 


376  LA      VILLE      LUMIERE 

Tallard.  Le  duc  d'Albrct  en  fut  ensuite  le  locataire,  jusqu'à  ce  qu'il  fût  occupé  par 
François  Rakoczi,  prince  de  Transylvanie,  qui  arriva  à  Paris  en  1713  avec  une 
suite  fort  nombreuse  de  gentilshommes  compromis  et  ruinés.  François  Rakoczi 
était  doté  d'une  pension  de  100,000  livres  par  an.  Il  logea  toute  sa  suite  à  Y  Hôtel 
du  Pérou,  c\\\\  se  trouvait  rue  Jacob,  et  qui  fut  bientôt  transformé  en  une  maison 
de  jeu  par  toute  cette  bande  de  gentilshommes  sans  ressources. 

Le  prince  de  Transylvanie,  après  avoir  logé  chez  le  duc  de  Luxembourg,  loua 
l'hôtel  du  quai  Malaquais  et  le  donna  comme  nouveau  domicile  à  sa  suite.  Il  loua 
pour  lui-même  une  petite  maison  à  Clagny,  pendant  que  l'hôtel  de  Transylvanie 
était  devenu  une  véritable  maison  de  jeu. 

En  1716.  il  fut  passé  un  bail  de  neuf  ans  pour  la  maison,  dite  hôtel  de  Tran- 
sylvanie, au  nom  de  Geoffroy  Sinet.  On  pense  que  ce  Geoffroy  Sinet  n'était  qu'un 
prête-nom  pour  quelque  seigneur  qui  profita  de  ce  que  l'hôtel  de  Transylvanie 
était  connu  et  achalandé  comme  maison  de  jeu  pour  y  continuer  cette  lucrative 
exploitation.  Il  est  possible,  d'ailleurs,  écrit  M.  Mouton,  que  Sinet  ait  été  le  gérant 
de  ce  tripot  qui  ne  semble  pas  avoir  duré  longtemps  et  qui  fut  peut-être  transformé 
par  la  suite  en  hôtel  garni.  C'est  à  cette  époque  que  remontent  les  faits  racontés 
par  l'abbé  Prévost  dans  son  roman  de  Manon  Lescaut,  et  qui  sont,  comme  nous 
venons  de  le  dire,  les  aventures  galantes  de  l'auteur  lui-même. 

«  Le  principal  théâtre  de  mes  exploits,  raconte  l'abbé  Prévost,  devait  être 
l'hôtel  de  Transylvanie,  où  il  y  avait  une  table  de  Pharaon  dans  une  salle  et  divers 
autres  jeux  de  cartes  et  de  dés  dans  la  galerie.  Cette  académie  se  tenait  au  profit 
de  M.  le  prince  de  Rakoczi,  qui  demeurait  alors  à  Clagny,  et  la  plupart  de  ses  offi- 
ciers étaient  de  notre  société.  » 

C'est  donc  bien  clans  l'hôtel  de  Transylvanie  que  se  passa  la  fameuse  scène 
où  des  Grieux  \'ient  se  procurer  en  trichant  l'argent  nécessaire  à  sa  maîtresse. 

f^n  1720,  l'hôtel  de  Trans\-l\'anif  tut  \'endu  et  (juitta  sa  destination  de 
maison  de  jeu.  Il  appartint  successivement  au  comte  de  Fontaine,  à  la  duchesse 
de  Grammont  qui  y  fit  de  nombreuses  améliorations,  au  vicomte  de  Lautrec,  aux 
La  Fontaine  de  Biré  et  à  M.  Péan  de  Saint-Gilles. 

Signalons  que  dans  cet  hôtel  habita  Mme  de  Blocqueville  en  i86<),  et  qu'elle 
y  reçut  toute  l'élite  de  la  société  parisienne.  On  raconte  que,  iiendant  la  Comnuuu-. 
la  marquise  de  Blocqueville  fut  prévenue  qu'elle  allait  recex-oir  la  ^■isite  d'un 
officier  de  fédérés  qui  viendrait  lui  deniauder  la  clef  d'un  soi-disant  souterrain  qui 
aurait  existé  sous  la  Seine  pour  faire  communiquer  l'hôtel  avec  le  Louvre.  La 
marquise  reçut,  paraît-il,  somptueusement  les  fédérés  et  leur  expliqua  l'inanité 
de  la  légende  du  souterrain. 

Après  la  guerre,  les  salons  de  la  marquise  de  Blocqueville  furent  célèbres  : 
Claude  Bernard,  Widor,  Lizt,  Planté,  Louis  Enault,  Caro,  le  commandant  Rivière 
e'.  tant  d'autres  y  fréquentaient  assidûment.  L'on  dit  même  que  ce  salon  littéraire 
et  artistique  servit  de  modèle  à  Paillcron  pour  sa  pièce  du  Monde  où  l'on 
s'amuse. 


vie      ARRONDISSEMENT  377 

Les  fameux  salons  de  l'hôtel  de  Transylvanie  sont  aujourd'hui  restés  tels 
qu'ils  étaient  à  l'époque. 

Aux  numéros  15  et  17,  occupés  maintenant  par  l'Ecole  des  Beaux-Arts, 
s'élevait  en  1688  l'hôtel  de  la  Basinière,  où  vint  habiter  Henriette  de  France,  veuve 
de  Charles  E"''.  Il  devint  la  propriété  de  M.  Pellaprat,  puis  de  sa  fille  la  princesse 
de  Chimay,  avant  d'être  annexé  aux  bâtiments,  dont  l'ensemble  forme  l'Ecole  des 
Beaux- Arts. 

Avant  d'arriver  à  l'Institut,  arrêtons-nous  devant  la  statue  de  Voltaire, 
œuvre  du  sculpteur  Caillé,  érigée  en  1885. 

Le  palais  de  l'Institut  est  construit  à  peu  près  sur  l'emplacement  du  grand  et 
du  petit  Hôtel  de  Ncsles,  et,  avant  de  nous  occuper  de  l'Académie,  nous  dirons 
deux  mots  de  cette  fameuse  Tour  de  Nesles,  qui  eut  le  don  d'inspirer  si  souvent 
les  imaginations  des  romianciers  et  qui  est  peut-être  plus  célèbre  encore  dans  la 
légende  que  dans  l'histoire.  Aussi  bien  ne  sait-on  pas  exactement  la  limite  qui 
sépare  la  légende  de  la  réalité. 

En  1308,  le  primitif  Hôtel  de  Nesles,  appartenant  à  Amaury  de  Nesles,  fut 
vendu  à  Philippe  le  Bel,  moyennant  la  somme  de  cinq  mille  bons  petits  parisis. 

Devant  l'hôtel  il  y  avait  une  «  saulsaye  à  l'ombre  de  laquelle  les  habitants 
s'allaient  promener  et  rafraîchir  en  été  ».  Mais,  pendant  l'hiver,  la  Seine  montait 
et  envahissait  les  bâtiments,  et  Philippe  le  Bel,  pour  protéger  l'iiôtel,  fit  construire 
le  premier  quai  qui  existât  à  Pans. 

L'hôtel  de  Nesles,  après  être  devenu  la  propriété  de  Philippe  le  Long,  passa 
à  sa  femme  Jeanne  de  Bourgogne,  et  c'est  à  elle  que  la  tradition  attribue  les 
crimes  qui  ont  donné  à  la  Tour  de  Nesles  une  lugubre  célébrité.  On  raconte  qu'elle 
appelait  les  jeunes  gens  qui  passaient  sous  ses  ienêtres,  se  donnait  à  eux,  les 
retenait  toute  la  nuit  et  le  lendemain  matin  les  faisait  jeter  à  la  Seine. 

Brantôme,  cependant,  n'ose  pas  affirmer  le  fait.  11  parle  bien  d'une  «  reyne 
qui  se  tenait  à  l'hôtel  de  Nesles  à  Paris,  laquelle  faisait  le  guet  aux  passants,  et 
ceux  qui  lui  revenaient  et  agréaient  le  plus,  de  quelque  sorte  de  gens  que  ce  fussent, 
les  faisait  appeler  à  venir  et  soy,  et  après  en  avoir  tiré  ce  qu'elle  voulait,  les  faisait 
précipiter  du  haut  de  la  tour  et  les  faisait  noyer  ».  Brantôme  ajoute  cependant  ; 
i'  Je  ne  puis  dire  que  cela  sove  vrai,  mais  le  vulgaire,  au  moins  la  pluspart  de  Paris, 
l'affirme  et  n'y  a  si  commun  qu'en  lui  montrant  la  tour  seulement  et  en  l'interro- 
,^eant,  que  de  lui-mesme  il  ne  le  die.  i' 

Mllon  est  plus  catégorique  que  Brantôme  et  affirme  la  chose  en  ces  trois  vers  : 

«  Semblablement  où  est  la  reyne 
«  Qui  commanda  que  Buridan 
«  Fut  jeté  en  un  sac  en  Seyne.  » 

On  croit  que  les  crimes  qui  furent  commis  à  la  Tour  de  Nesles  doivent  être 
attribués  à  trois  princesses,  Marguerite,  Blanche  et  Jeanne  de  Bourgogne. 
Elles  ont  à  cet  égard,  il  faut  l'avouer,  des  droits  égaux  devant  l'iiistoire  ;  mais  c'est 


378  LA     VILLE      LUMIÈRE 

sur  la  mémoire  de  Jeanne  de  Bourgogne  surtout  que  la  tradition  a  fait  peser,. 
sans  doute  avec  une  grande  part  de  vérité,  cette  terrible  accusation  de  luxure  et 
d'assassinat. 

Plus  tard,  entre  les  mains  de  Jean,  duc  de  Berri,  l'hôtel  de  Nesles  devint  une 
demeure  extrêmement  somptueuse.  Il  fut  successivement  la  propriété  des  divers 
rois  de  France.  Il  était  divisé  en  deux  parties,  le  grand  Nesles,  qui  comprenait 
l'hôtel  proprement  dit  et  appartenait  au  roi,  et  le  petit  Nesles  qui  comprenait  la 
tour,  la  porte  et  le  fossé,  qui  avait  été  donné  à  la  Ville  de  Paris. 

Henri  II,  ayant  besoin  d'argent,  vendit  le  grand  Nesles.  Le  duc  de  Nevers 
eh  fit  l'acquisition  et  fit  commencer  la  construction  d'un  immense  palais  qui  ne  fut 
jamais  achevé. 

La  tour  et  les  portes  subsistèrent  jusqu'au  xvii''  siècle. 

On  a  retrouvé  les  pilotis  de  la  tour  de  Nesles  en  agrandissant  le  quai  Conti, 
en  1851. 

N'oublions  pas  siu"  le  quai  Malaquais  un  souvenir  sinistre  :  l'hôtel  où 
Fouché  et  Savary,  dans  les  appartements  des  Créqui  et  des  Lauzun,  décache- 
tèrent les  mystères  de  leur  police. 

Le  Palais  de  l'Institut,  qui  s'appelait  jadis  collège  Mazarin  ou  des  Quatre- 
Nations.est  situé  au  23  du  quai  de  Conti.  Le  cardinal  Mazarin,  en  mourant,  avait 
fait  un  testament  ordonnant  qu'il  serait  fondé  après  sa  mort  un  collège  sous  le 
titre  de  M azarini,  destiné  à  60  gentilshommes  ou  principaux  bourgeois  de  Pignerol 
et  son  territoire,  d'Alsace  et  pays  d'Allemagne,  de  Flandre  et  de  Roussillon. 
Ces  nations  étant  seules  admissibles  dans  ce  collège,  on  lui  avait  donné  le  nom  de 
Quatre-Nations.  Ces  60  jeunes  gens  devaient  être  gratuitement  nourris,  logés, 
instruits  dans  la  religion,  dans  les  belles-lettres,  devaient  apprendre  à  faire  des- 
armes, à  monter  à  cheval  et  à  danser.  Mazarin  légua  sa  bibliothèque  à  ce  collège,, 
ainsi  qu'une  somme  de  deux  millions  pour  subvenir  aux  frais  de  sa  constniction. 
Louis  XIV  ordonna  l'exécution  du  testament. 

Les  exécuteurs  testamentaires,  ayant  acheté  ce  qui  restait  encore  des  bâti- 
ments de  l'hôtel  et  du  séjour  de  Nesles,  ainsi  que  plusieurs  maisons  yoisines,  fireiit 
jeter  les  fondations  de  ce  collège,  qui  fut  élevé  d'après  les  dessins  de  Levau. 

La  façade  du  collège  est  placée  sur  le  quai.  Son  plan  forme  une  portion  de 
cercle  terminée  à  l'une  et  l'autre  extrémité  par  une  face  en  ligne  droite  cjui  s'unit 
à  un  gros  pavillon.  Au  centre  est  le  portail  de  l'église  faisant  avant-corps,  composé- 
d'une  ordonnance  corinthienne  et  couronné  d'un  fronton.  Au-dessus  s'élève  un 
dôme  dont  une  lanterne  et  une  croix  formaient  l'amortissement. 

Ce  dôme,  qui  présente  à  l'extérieur  une  forme  circulaire,  a  dans  l'intérieur 
une  forme  elliptique.  Dans  l'espace  que  laissent  entre  elles  ces  deux  lornus,  on  a 
pratiqué  quatre  escaliers  à  vis  ciui  comnuuiiciuent  à  des  tribunes  et  à  la  toiture  de 
l'édifice. 

Dans  l'église,  à  droite  du  sanctuaire,  se  présentait  le  tombeau  du  cardinal 
de  Mazarin,  œuvre  de  Coysevox.  Sur  un  sarcophage  de  marbre  noir,  orné  de  sup- 


vie      ARRONDISSEMENT  379 

ports  de  bronze  doré,  était  la  figure  en  marbre  blanc  de  ce  cardinal,  représenté 
les  mains  jointes.  Derrière  lui,  on  voyait  la  figure  d'un  ange  tenant  des  faisceaux. 
Le  tombeau  s'élevait  sur  deux  marches  de  marbre  blanc.  Il  a  été  transporté  au 
Musée  de  Versailles. 

En  1806,  les  bâtiments  du  collège  Mazarin  furent  destinés  aux  séances  et  à 
la  bibliothèque  de  l'Institut.  Vaudoyer,  architecte,  fut  chargé  alors  de  transformer 
l'église  du  collège  en  une  salle  propre  aux  séances  de  l'Institut.  Plusieurs  parties 
de  l'édifice  ont  subi  des  changements.  On  a  ouvert,  à  l'extrémité  de  chacun  des- 
pavillons qui  s'avancent  vers  la  Seine,  un  passage  pour  les  piétons,  fort  commode 
en  cet  endroit  oir  la  route  est  étroite. 

Il  est  remarquable  que  le  plan  du  Louvre  se  trouve  en  harmonie  avec  celui 
du  collège  Mazarin  ;  cette  correspondance,  d'ailleurs,  n'est  pas  l'effet  du  hasard 
et  a  été  combinée.  On  a  complété  les  rapports  qui  existaient  entre  les  plans  de  ces 
deux  édifices  en  établissant  le  pont  des  Arts,  qui  forme  pour  ainsi  dire  la  commu- 
nication entre  leurs  deux  façades. 

La  bibliothèque  de  ce  collège  avait  été  composée  parle  savant  Naudé;  elle  fut 
en  partie  dispersée  pendant  la  Fronde.  L'Institut  possède  aujourd'hui  une  très- 
riche  bibliothèque  contenant  des  ouvrages  donnés  par  des  savants  des  différentes 
parties  du  monde. 

«  L'Institut,  a  écrit  Renan,  est  une  des  créations  les  plus  glorieuses  de  la 
Révolution,  une  chose  tout  à  fait  propre  à  la  France.  Plusieurs  pays  ont  des 
académies  qui  peuvent  rivaliser  avec  les  nôtres  par  l'illustration  des  personnes 
qui  les  composent  et  par  l'importance  de  leurs  travaux  ;  la  France  seule  a  un 
Institut,  où  tous  les  efforts  de  l'esprit  humain  sont  comme  liés  en  faisceau,  où 
le  poète,  le  philosophe,  l'historien,  le  philologue,  le  critique,  le  mathématicien, 
le  physicien,  l'astronome,  le  naturaliste,  l'économiste,  le  jurisconsulte,  le  sculpteur, 
le  peintre,  le  musicien  peuvent  s'appeler  confrères.  »  Les  hommes  qui  avaient 
conçu  cette  fondation  avaient  compris  que  toutes  les  productions  de  l'esprit 
humain  se  tiennent  et  sont  solidaires  l'une  de  l'autre. 

Dans  son  organisation  actuelle,  l'Institut  se  compose  de  cinq  académies  : 

L'Académie  française,  fondée  en  1635  par  Richelieu  ; 

L'Académie  des  Insci'iptions  et  Belles-lettres,  fondée  en  1663,  par  Colbert  ; 

L'Académie  des  Sciences,  fondée  en  1666  par  Colbert  ; 

L'Académie  des  Beaux-Arts,  comprenant  les  académies  de  sculpture,  de 
peinture,  de  musique  et  d'architecture  ; 

L'Académie  des  Sciences  morales  et  politiques. 

Donnons,  pour  terminer,  l'origine  du  fauteuil  à  l'Académie  française.  L'on  sait 
que,  bien  que  les  membres  de  l'Académie  française  comme  ceux  des  autres  classes- 
de  l'Institut  siègent,  du  moins  pendant  les  séances  publiques,  sur  de  simples  ban- 
quettes, l'usage  a  conservé  la  locution  traditionnelle  de  fauteuil.  Primitivement, 
dans  les  réunions  de  chaque  semaine,  les  académiciens  étaient  assis  sur  des  chaises  ; 
seuls  le  directeur,  le  chancelier  et  le  secrétaire  avaient  des  fauteuils.  Cette  parti- 


38o  LA      \ILLE      LUMIERE 

■cularité  gênait  les  cardinaux  académiciens  et  les  empêchait  d'assister  aux  séances 
ordinaires.  En  1713,  le  cardinal  d'Estrées,  qui  désirait  venir  voter  au  sujet  de 
l'élection  de  M.  de  la  Monnoye,  parla  de  son  embarras  aux  cardinaux  de  Rohan 
et  de  Polignac,  et  ce  dernier  se  chargea  d'en  parler  au  roi.  C'est  alors  que  Louis  XI\', 
afin  de  ne  pas  créer  un  précédent  fâcheux,  fit  porter  dans  la  salle  de  l'Académie 
40  fauteuils  exactement  semblables  les  uns  aux  autres.  «  La  succession  de  ces  fau- 
teuils est  différemment  indiquée  dans  plusieurs  ouvrages.  Cette  différence  tient 
à  ce  qu'on  a  voulu  établir  entre  l'Académie  de  l'ancien  régime  et  la  classe  de 
l'Institut  redevenue  en  1816  Académie  française  une  continuité  qui  n'existe  pas 
cl  ne  peut  pas  exister.  L'ancienne  Académie  a  cessé  complètement  d'exister  en 
1793.  Il  va  là  deux  séries  ou,  plus  exactement,  deux  institutions  bien  distinctes 
que  le  bon  plaisir  d'un  prince  restauré  a  voulu  couvrir  d'une  dénomination  com- 
mune en  donnant  autant  que  possible  à  la  nouvelle  les  règles  de  l'ancienne.  >• 

A  la  suite  de  l'Académie,  nous  voyons  l'hôtel  de  la  Monnaie,  situé  quaiConti 
<?t  rue  Guénégaud.  Il  fut  édifié  en  1775.  L'ancien  hôtel  de  Nevers  et  de  Conti,  qui 
appartenait  au  ministre  Guénégaud,  fut  déniuli  pour  la  construction  du  nouvel 
hôtel  de  la  Monnaie. 

Auparavant  l'hôtel  de  la  Monnaie  était  situé  rue  de  la  A'ieille-^Ionnaie,  près 
du  Châtelet. 

La  Monnaie  est  le  monument  parisien  qui  possède  le  plus  d'inscriptions 
latines.  Il  y  en  a  deux  du  côté  de  la  rue  Guénégaud  qui  expliquent  U- 
rôle  des  quatre  éléments  dans  la  fabrication  de  la  monnaie.  Une  autre  se  voit 
au-dessus  de  la  porte  centrale  qui  annonce  et  garantit  les  soins  minutieux  du  con- 
trôle. De  chaque  côté  de  la  porte  se  trouvent  quatre  bustes  représentant  les 
quatre  souverains  qui  se  sont  le  plus  occupés  de  la  question  monétaire  :  Henri  IL 
Louis  XIII,  Louis  XIV  et  Louis  XV. 

Turgan,  dans  un  ancien  ouvrage  sur  Paris,  fait  qui'lques  amusantes  considé- 
rations après  une  visite  à  la  Monnaie  :  «  Théophile  Gautier  nous  a  dit  souvent  : 
«  Je  suis  dégoûté  de  l'argent  depuis  que  j'ai  découvert  qu'il  serv-ait  à  payer.  » 
«Nous  qui  n'avons  jamais  estimé  beaucoup  les  espèces  modernes,  excepté  pour  en 
faire  immédiatement  usage,  nous  avons  été  réellement  navres  en  voyant  le  sans- 
façon  peu  respectueux  avec  lequel  était  traité  le  divin  argent,  sancta  pcciDiia. 
cette  chose  si  merveilleuse  pour  ceux  qui  en  ont  peu.  On  ne  devrait  pas  laisser  voir 
aux  profanes  comment  on  fra brique  cette  représentation  de  Dieu  sur  la  terre  ! 
Comment,  après  l'avoir  vu  laminé,  poussé,  tripoté  de  tant  de  façons,  peut-on 
encore  vénérer  comme  on  le  doit  cette  base  de  la  société  moderne,  cette  repré- 
sentation de  toutes  choses,  depuis  le  pain  iusi|u'à  lalisinthc,  depuis  la  stalle  à  la 
comédie  jusqu'à  la  chaise  à  l'église.  >' 

Le  quai  Conti,  construit  en  1662,  fut  appelé  d'abord  ijuai  de  Nesles. 

Au  numéro  3,  nous  remarquons  une  maison  qui  possède  une  ancienne  gar- 
gouille avec  mascaron.  C'est  là  que  se  trouvaient  les  joailliers  de  la  Couronne,  qui 
vendirent  Ir  fameux  collier  destiné  à  Marie-.Vntoinette. 


vie      ARRONDISSEMENT  381 

Au  coin  de  la  rue  Guénégaud  et  du  quai  Conti  se  trouvait  le  célèbre  théâtre 
des  Marionnettes,  établi  par  le  bateleur  italien  nommé  Briocci  ou  Bi'ioche. 

Celui-ci  avait  eu  l'idée  de  déguiser  son  singe  Fagotin  en  Cyrano  de  Bergerac 
et  de  le  faire  parader  ainsi.  Cyrano  de  Bergerac  prit  mal  la  plaisanterie  ;  il  se  battit 
en  duel  avec  le  singe  et  naturellement  le  tua. 

Rostand  n'a  pas  fait  allusion  à  cet  épisode  de  la  vie  de  son  héros. 
Après  la   mort  de  Molière,  sa  troupe  vint   s'installer  dans  l'hôtel    Guéné- 
gaud. 

Le  quai  des  Grands-Augustins,  qui  fait  suite  au  quai  Conti,  doit  son  nom 
au  couvent  des  religieux  Grands-Augustins,  qui  s'établirent  en  France,  sous  le 
règne  de  saint  Louis.  Nous  trouvons  sur  ce  quai  deux  hôtels  fameux,  l'hôtel  de 
Luynes,  et  l'hôtel  d'Hercule,  qui  appartenait  en  1573  à  Antoine  Duprat,  seigneur 
de  Nantouillet. 

A  son  propos,  M.  Pessard,  dans  son  Dictionnaire  des  rues  de  Paris,  nous 
rapporte  l'édifiante  anecdote  suivante  :  «  En  1573,  le  roi  Charles  IX  ordonna  au 
prévôt  de  Nantouillet  de  lui  donner  une  collation  dans  son  hôtel  de  la  rue  des 
Augustins  ;  il  fallait  obéir.  Le  roi  s'y  rendit  avec  son  frère  le  duc  d'Anjou  qui  fut 
Henri  III,  et  le  roi  de  Navarre  qui  fut  Henri  IV,  accompagné  de  courtisans 
qui  saccagèrent  l'hôtel  et  pillèrent  l'argenterie  ;  Nantouillet  y  perdit  plus  de 
50  000  livres.  Le  motif  de  cette  agression  était  que  le  prévôt  de  Nantouillet  avait 
refusé  d'épouser  Mlle  de  Châteauneuf,  maîtresse  du  duc  d'Anjou.  » 

Revenons  à  présent  sur  nos  pas  pour  gagner  la  rue  Mazarine,  qui  passe  der- 
rière l'Institut.  Aux  12  et  14  de  la  rue  se  trouvait  le  Jeu  de  Paume  des  Métayers, 
oii  Molière  commença  avec  les  Béjart  les  destinées  de  son  Illustre  Théâtre.  Au  42, 
était  l'ancien  Jeu  de  Paume  de  la  Bouteille,  où  l'Opéra  vint  donner  des  représen- 
tations. 

Le  jeu  de  paume  fut  très  en  faveur  à  Paris  pendant  un  certain  temps,  et  il 
y  avait  dans  la  ville  un  très  grand  nombre  de  ces  établissements  qui  servirent  pour 
la  plupart,  par  la  suite,  de  salle  de  spectacle.  C'est  entre  les  rues  Mazarine  et  de 
Seine  que  se  trouvaient  le  plus  grand  nombre  de  jeux  de  paume.  Outre  les  deux 
que  nous  venons  de  citer,  l'on  voyait  encore  celui  des  Trois-Cygnes,  du  Soleil- 
d'Or,  etc.,  etc. 

Au  26  de  la  rue  de  Seine,  existait  le  cabaret  du  Petit-More,  oii  mourut,  dit-on, 
le  poète  Saint-Amand. 

Au  45,  nous  remarquons  le  passage  du  Pont-Neuf,  dont  l'entrée  donnait  autre- 
fois accès  à  l'ancienne  Comédie-Française. 

Le  prolongement  de  la  rue  Mazarine  est  devenu  la  rue  de  l'Ancienne-Comé- 
die  dans  laquelle  nous  remarquons,  au  numéro  17,  19  et  21,  la  grande  maison  de 
fourrure  Pfeiffer-Brunet,  située  non  loin  de  l'immeuble  où  habitait  le  fameux 
docteur  Guillotin,  que  nous  avons  vu  tout  à  l'heure  se  livrer  à  ses  expériences  dans 
la  «  Cour  du  Commerce  ».  Cette  rue  fut  ainsi  nommée  parce  que  la  Comédie- 
Française  y  résida  de   i68g    à   1770. 


382 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


En  i6So,  une  oraonnance  signée  de  Lmiis  XI\'  et  contre-signée  par  Colbert 
ordonna  la  réunion  de  la  troupe  qui  jouait  à.  l'hôtel  de  Bourgogne  avec 
l'ancienne  troupe  de  Molière,  qui  jouait  rue  Mazarine,  au  théâtre  Guénégaud.  Une 
nouvelle  lettre  de  cachet  en  1681  fixa  le  nombre  des  acteurs  et  des  actrices  à  vingt- 
sept;  c'est  le  premier  règlement  du  Théâtre-Français.  Nous  citerons,  parmi  le^ 
artistes  de  la  création,  la  Champmeslé,  Baron,  Hauteroche,  Poisson,  etc.  Un  an 
après,  le  Théâtre -Français  reçut  une  subvention  de  douze  mille  livres,  dite  alor^ 
pension  royale.  En  outre,  une  nouvelle  ordonnance  autorisa  les  comédiens  françai^ 
à  prélever  leurs  frais  journaliers  sur  les  recettes  du  théâtre  avant  toute  réparti- 
•tion  pour  les  auteurs.  Cette  ordonnance  fut  confirmée  plus  tard.  Le  Théâtre  Fran- 
çais, dès  lors  constitué,  joua  le  vieux  répertoire  et  accueillit  en  outre  les  œuvre? 
nouvelles  avec  une  extrême  condescendance. 

En  1687,  le  théâtre  fut  obligé  d'abandonner  l'hôtel  Guénégaud  et  de  chercher 
un  nouveau  local.  Après  une  longue  hésitation,  les  comédiens  se  décidèrent  à 
acheter  le  Jeu  de  Paume  de  l'Etoile  et  deux  maisons  adjacentes  ;  le  tout  était  situé 
rue  des  Fossés-Saint-Germain-des-Prés. 

Ce  fut  là  que  le  Théâtre-Français  prit  pour  la  première  fois  le  nom  de  Comédic- 
Fra'nçaise,  d'où  le  nom  de  rue  de  l'Ancienne-Comédie  qui  demeure  encore  aujour- 
d'hui attaché  à  la  vieille  rue  où  il  s'installa. 

La  maison  Pfeiffer-Brunet  est  certainement  l'une  des  plus  anciennes  maisons 
de  fourrures  de  Paris.  Elle  a  été  fondée  en  1803,  à  l'enseigne  du  Manteau  d'Her- 


L-N     DES    SALONS     DE     LA    MAISON    PFEIFFER-BRUNET. 


VI»^      ARRONDISSEMENT 


383 


MAISON  PFEIFFER-BRUNET. 


LA      ^■îTLE      LU:MIÈRE 


iiiiHC.  M.  Th.-L.  Corby  en  est  le  propriétaire -directeur  actuel  et  a  su,  par  son 
initiative  et  sa  compétence,  lui  donner  un  développement  considérable.  Nous 
trouvons  chez  lui  les  plus  jolis  assortiments  de  magnifiques  fourrures  fines  pour 
corbeilles  de  mariage. 

Nous  visiterons  avec  intérêt  les  spacieux  salons  de  la  maison  Corbv,  où  nous 
admirons  toute  une  superbe  C(jllection  de  zibelines.  La  zibeline,  qui  joue  un 
rôle  si  considérable  dans  la  pelleterie,  fournit  des  fourrui'es  de  luxe  fort  recherchée> 
non  seulement  en  Europe,  mais  dans  tout  l'Orient,  et  jusqu'en  Chine.  En  Turquie, 
elles  tiennent  lieu  de  galons  et  de  broderies  et  sont  l'insigne  du  haut  rang  et  de 


l."N    DES    SALONS    DE    L.\    M.\!S()N    PFEI  KFEK-BRL'XET. 


l'opulence.  On  a  bien  souvent  cherché  à  donner  artiliiiellenient  aux  zibelines  de       | 
qualité  inférieure  l'apparence  des  beautés  qui  leur  manquent.  Mais  il  est  un  méritt 
que  l'on  ne  peut  parvenir  à  imiter,  c'est  la  souplesse  des  poils  et  leur  proi)riété  de 
se  courber  dans  quelque  sens  qu'on  les  pousse.  Les  zibelines  les  plus  reciiercliées      j 
sont  celles  qui  viennent  de  la  Sibérie  et  surtout  de  \'itimski.  1 

Nous  en  trouverons  les  plus  beaux  spécimens  dans  la  maison  de  lourrurr> 
de  la  rue  de  l'Ancienne-Comédie,  ainsi  que  de  riches  étoles  d  lurmine.  de  renard> 
noirs  naturels,  de  renards  bleus  et  argentés,  etc.,  etc. 

Puis  ce  sont  les  manteaux  du  soir,  qui  attirent  notre  attention,  les  jaquettes, 
les  somjitueuses  sorties  de  bal,  où  les  femmes  s'enveloppent  d'un  charmant  geste 
frileux. 


Vr     ARRONDISSEMENT  385 

La  maison  Pfeiffer-Brunet,  après  avoir  reçu  de  nombreuses  récompenses 
aux  diverses  Expositions  universelles,  a  obtenu  le  Grand  Prix  en  1900.  Elle  fut 
hors  concours  et  son  directeur  fut  nommé  membre  du  Jury  aux  Expositions  de 
Saint  Louis  1904,  Liège  1905,  Bordeaux  1907,  Saragosse  1908,  et  fut  enfin  Pré- 
sident de  la  Classe  de  la  Fourrure  et  de  la  Pelleterie  à  l'Exposition  Franco- 
Britannique  de  1908. 

Au  numéro  13  de  la  rue  de  l'Ancienne-Comédie,  arrêtons-nous  im  instant 
au  café  Procope,  si  célèbre  jadis.  Il  doit  son  nom  à  son  fondateur,  le  Silicien  Fran- 
çois Procope,  qui,  au  XYii^  siècle,  ouvrit  à  la  foire  Saint-Germain  un  établisse- 
ment auquel  la  vogue  s'attacha  bientôt.  Procope  y  débitait  du  café,  alors  que  cette 
boisson  venait  à  peine  d'être  introduite  en  France.  Encouragé  par  le  succès, 
Procope  ouvrit  en  1689,  dans  la  rue  des  Fossés-Saint-Germain,  en  face  du  Théâtre 
Français,  un  café,  qui  devint  bientôt  le  rendez-vous  favori  des  écrivains,  des 
artistes  et  des  gens  du  monde.  Citons,  parmi  les  plus  célèbres  habitués  du  Café  Pro- 
cope, Voltaire,  Piron,  Jean-Baptiste  Rousseau,  Lamotte,  Marmontel,  Sainte- 
Foix,  Duclos,  Mercier,  Palissot,  Saurin,  Dorât  et  tant  d'autres. 

«  C'éta't  au  Café  Procope  que  se  montaient  les  cabales,  que  se  fabriquaient 
les  épigrammes,  que  se  foi'mulaient  les  jugements  sur  les  pièces.  Le  Café  Procope 
était  un  véritable  journal  de  Paris,  journal  du  matin,  journal  du  soir,  journal 
spirituel  et  charmant.  » 

C'est  là  que  Beaumarchais  attendit  avec  des  amis  le  résultat  de  la  première 
représentation  à  l'Odéon  du  Mariage  de  Figaro,  après  laquelle  il  dut  faire  trois 
jours  de  prison. 

Gambetta  fréquenta  beaucoup  au  Café  Procope.  La  bohème  littéraire  s'}? 
réunit  bien  souvent  autour  de  Vallès  qui,  «  les  cheveux  et  la  barbe  incultes,  la 
lèvre  inférieure  épaisse  d'amertume,  présida  ce  cercle  de  Réfractaires,  comme  il  les 
appela  par  la  suite  ». 

Au  numéro  12  de  la  rue  habitait  le  doux  poète  Fabre  d'Eglantine. 

Nous  ne  quitterons  qu'à  regret  ce  VP  arrondissement  qui  nous  offre  tant 
d'intéressants  souvenirs,  souvenirs  que  nous  sommes  loin  d'avoir  encore  épuisés. 
Nous  avcjus  voulu  parler  des  choses  les  plus  saillantes  et  nous  nous  estimerons 
heureux  si  nous  avons  donné  à  nos  lecteurs  le  désir  de  venir  parfois  flâner  dans  ces 
quartiers  tout  envahis  par  l'ombre  du  passé. 


HNÉTRONS  à  présent  dans  le  VU"  arrondissement  —  l'arrondissement 
du  Palais-Bourbon  —  qui  comprend   les  quatre  quartiers   de    Saint- 

l'y^  Thomas-d'Aquin,  Invalides,  Ecole-Militaire  et  Gros-Caillou.  Suivons 
la  merveilleuse  promenade  que  nous  offrent  les  quais  au  bord  de  la  Seine,  les 
quais  chers  encore  aux  bibliophiles,  bien  que  les  étalagistes  y  soient  de  jour  en  jour 
moins  nombreux.  «  On  ferait  un  gros  tome,  écrit  Jules  Janin,  des  belles  choses 
sauvegardées  par  les  bouquinistes  propriétaires  légitimes  des  parapets  de  la 
Seine,  jusqu'au  Pont  Royal  en  passant  par  la  Grève,  où  ces  papiers  imprimés  nous 
rappellent  les  poètes,  les  libraires  et  les  livres.  Grâce  aux  chers  bouquins  qui 
vont  disparaissant  chaque  jour  de  ces  quais  privés  de  leur  gloire,  le  bibliophile 
était  sûr  de  passer,  pour  peu  que  le  ciel  fût  limpide  et  le  soleil  bienveillant, 
une  heureuse,  une  charmante  journée.  Il  se  levait  de  bonne  heure  ;  il  prenait 
à  la  hâte  son  pain  et  son  fruit  de  la  matinée,  et  tout  en  bouqtiinant  il 
déjeunait. 

«  Passant  du  grave  au  doux,  du  plaisant  au  sévère.  » 

Grandeur  et  décadence  des  livres  qui  viennent  échoir  sur  les  quais  peu  de 
temps  après  leur  apparition  en  librairie  et  qui,  avec  leurs  couvertures  encore 
neuves  et  leurs  pages  non  coupées,  viennent  étaler  aux  yeux  du  passant  leurs 
pauvres  dédicaces  flatteuses  adressées  à  un  ingrat  qui  les  a  déjà  vendus  ! 

Le  quai  Voltaire  était  l'ancien  chemin  qui  longeait  le  Pré-aux-Clercs. 

A  l'ouest  de  l'Abbaye  de  Saint-Germain  et  du  bourg  de  Saint-Germain  étaient 
de  vastes  prairies  qui  s'étendaient  depuis  la  rue  des  Saints-Pères  jusqu'à  l'Espla- 
nade des  Invalides.  Les  clercs  —  ce  nom  s'appliquait  alors  aussi  bien  aux  ecclé- 
siastiques qu'aux  étudiants  de  l'Université  de  Paris  —  avaient  Ihabitude  de 
venir  s'y  promener  et  de  s'y  livrer  à  toutes  leurs  fantaisies.  Dès  l'année  1163, 
une  grande  discussion  s'était  élevée  entre  les  moines  de  Saint-Germain  et  les 
écoliers  au  sujet  du  Pré-aux-Clercs,  discussion  qui  occasionna  de  longs  débats  sur 
lesquels  on  n'a  que  fort  peu  de  détails.  En  1192,  on  voit  les  écoliers  de  Paris  qui 
regardaient  ce  pré  comme  leur  propriété  y  commettre  de  nombreux  excès.  Ces 
excès  furent  le  prélude  de  troubles  assez  graves  :  les  habitants  du  bourg  Saint- 
Germain  voulurent  repousser  les  clercs  et  dans  cette  bagarre  un  écolier  fut  tué  e( 
d'autres  griè\'ement  blessés.  Ces  événements  provoquèrent  une  querelle  entre 
les  écoles  de  Paris  et  l'Abbaye  de  Saint-Germain.  Comme  la  législation  de  cette 
époque  laissait  grandement  à  désirer,  les  deux  partis  en  furent  réduits  à  invoquer 
l'autorité  du  pape,  qui  d'ailleurs  ne  prononça  rien. 


VIP      ARRONDISSEMENT  387 

Toutefois  il  parait  avéré  par  un  règlement  de  l'an  1215  que  les  écoliers  de 
l'Université  avaient  sinon  la  propriété  de  ce  pré,  du  moins  la  faculté  d'en  jouir 
en  s'y  promenant.  Et  les  clercs  usèrent  largement  de  ce  privilège.  La  Société  de  la 
Basoche,  qui  certes  a  grandement  contribué  au  développement  du  théâtre  en 
France,  donnait  ses  jeux  en  plein  air  dans  le  domaine  du  Pré-aux-Clercs,  avant 
d'avoir  obtenu  de  Louis  XII  la  permission  de  jouer  sur  la  grande  table  de  marbre 
du  Palais  de  Justice  dont  nous  avons  parlé  plus  haut.  Les  montres  de  la  Basoche 
sont  demeurées  célèbres.  Sous  prétexte  d'annoncer  le  spectacle,  le  cri  venait  sou- 
vent accroître  encore  les  hardiesses  de  la  montre  et  donner  le  dernier  trait  à  la 
satire.  Ces  cavalcades,  ces  processions  par  les  rues  dans  tout  l'appareil  des  attri- 
buts basochiens,  constituèrent  probablement  d'abord  toute  la  représentation. 
Par  la  suite,  même  après  qu'elle  fut  entrée  en  possession  de  la  table  de  marbre, 
la  Basoche  n'en  continua  pas  moins  ces  brillants  cortèges  qui  la  mettaient  plus 
directement  en  contact  avec  le  peuple  et  qu'elle  oi'ganisait  non  pas  seulement 
comme  une  sorte  de  prologue  avant  chaque  représentation,  mais  comme  un 
spectacle  suffisant  par  lui  seul  qui  avait  lieu  à  certaines  occasions  solennelles,  sous 
le  titre  de  montre  générale.  La  procession,  composée  de  tous  les  suppôts  et  sujets 
du  roi  de  la  Basoche,  se  mettait  en  marche  à  travers  les  rues,  guidée  par  les  tam- 
bours, les  trompettes,  les  fifres  et  les  hautbois  (i). 

Le  Pré-aux-Clercs,  qui  bien  que  considérablement  diminué  a  subsisté  jusque 
sous  Louis  XIV,  fut  toujours  un  théâtre  de  tumulte,  de  galanterie,  de  combats, 
de  duels,  de  débauche  et  de  sédition.  En  1555,  les  écoliers,  pour  défendre  leurs 
droits  sur  le  petit  Pré-aux-Clercs,  sur  lequel  les  moines  avaient  fait  bâtir  quelques 
maisons,  voulurent  se  faire  rendre  justice  en  commettant  des  voies  de  fait.  Ils 
affichèrent  des  placards  tendant  à  former  un  attroupement  ;  ils  se  portèrent  en 
armes  au  Pré-aux-Clercs,  mirent  le  feu  à  trois  maisons  voisines  et  tuèrent  un 
sergent  qui  essayait  de  mettre  un  frein  à  leurs  violences.  Peu  après,  l'émeute  des 
écoliers  prit  de  telles  proportions  que  le  roi  fit  clore  de  murailles  le  Pré-aux-Clercs, 
qui  cessa  pour  quelque  temps  d'être  le  théâtre  de  ces  tumultueux  exploits. 
En  1558  ce  lieu  prédestiné  aux  révoltes  vit  naître  des  séditions  religieuses,  et  les 
protestants,  jusqu'à  ce  qu'intervînt  une  défense  du  roi,  s'y  réimirent  pour  chanter 
leurs  psaumes. 

En  1609,  Marguerite  de  ^'alois  acheta  une  partie  du  petit  Pré-aux-Clercs 
à  l'Université  pour  y  bâtir  son  hôtel.  Vers  la  fin  du  règne  de  Henri  IV,  le  petit 
Pré-aux-Clercs  était  entièrement  couvert  de  maisons  et  d'hôtels  avec  jardins. 
Le  grand  Pré-aux-Clercs,  séparé  du  petit  Pré-aux-Clercs  par  un  canal  nommé 
Petite-Seine,  ne  tarda  pas  à  subir  le  même  sort.  L'Université  demanda  et  obtint 
la  permission  de  le  vendre  et  bientôt  à  la  place  des  prairies  et  des  clos  l'on  vit 
des  couvents,  des  rues  et  des  maisons. 

Avant    la  Révolution,  le  quai  Voltaire  faisait  partie  du  quai   Malaquais, 

(i)  Les  Rues  du  Vieux  Paris,  par  Victor  Fournel. 


388  LA      VILLE      LUMIÈRE 

anciennement  Quai  des  Théatins.  En  1791,  on  lui  donna  le  nom  de  \'oltaire  parce 
que  Voltaire  était  mort  en  1778  dans  l'ancien  hôtel  de  Bragelonne,  trésorier  de 
France  sous  Louis  XIV,  qui  porte  le  numéro  27  du  quai  Voltaire  et  fait  le  coin  de 
la  rue  de  Beaime.  A  deux  reprises  et  chez  deux  hôtes  différents,  \'oltaire  avait 
habité  cette  maison.  On  sait  que,  comme  La  Fontaine  et  quelques  autres  privi- 
légiés, Voltaire  eut  cette  grâce  singulière  de  trouver  toute  sa  vie  le  moyen  d'être 
hébergé,  distrait  et  entretenu  par  de  grands  seigneurs  et  même  par  le  roi  de  Prusse. 
Il  demeura  longtemps  au  numéro  i,  rue  de  Beaime,  dans  l'hôtel  du  Président 
'Bernicres.  Il  devait  soi-disant  payer  son  loyer,  mais  en  réalité  «  Madame  la  Pré- 
sidente, son  amie,  s'arrangeait  en  sorte  qu'on  ne  le  lui  réclamât  pas  ».  Voltaire 
cependant  n'était  pas  toujoui's  satisfait  de  ce  logis,  quoiqu'il  ne  lui  coûtât  en  somme 
que  le  soin  de  plaire  à  la  belle  Présidente,  et  l'on  peut  s'étonner  de  le  voir  écrir- 
qu'il  était  malheureux  dans  «  cette  maudite  maison  d'où  l'on  a  ime  belle  vue, 
mais  où  l'on  sent  le  fumier  comme  dans  une  crèche,  où  les  chari"ettes  et  les  carrosses 
font  un  bruit  d'enfer,  où  pendant  l'hiver  il  fait  froid  comme  au  pôle  et  où  le 
suisse  fait  de  sa  loge  un  méchant  cabaret  où  il  vend  du  mauvais  vin  à  tous  les 
porteurs  d'eau  d'alentour.  »  En  1618,  Voltaire  trou^•a  un  ninu'el  amphitrvon, 
'Mme  de  Fontaine-Martel,  qui  poussa  la  complaisance  jusqu'à  lui  faire  construire 
un  théâtre,  pour  (ju'il  pût  y  faire  répéter  ses  tragédies.  «  J'ai  perdu  ime  bonne 
maison  dont  j'étais  le  maitre,  dit-il  lorsqu'elle  mourut,  et  40  000  francs  de  rente 
qu'on  dépensait  à  me  divertir.  »  C'est  alors  qu'il  habita  pendant  plus  de  quinze  ans 
chez  sa  divinité,  la  belle  Mme  du  Châtelet,  jusqu'à  ce  qu'il  fût  hébergé  à  la  Cour 
du  Grand  Frédéric,  celui  que  familièrement  il  avait  surnommé  Ll"C  !  Nous  citons 
ce  surnom  sans  risquer  un  conuucntaire  :  il  est  des  sujets  siu^  lesquels  il  \'.\ut 
mieux  ne  pas  insister. 

Lorsque  \'i)ltaire  revint  à  Paris  après  avoir  séjourné  en  Prusse  et  à  Ferney, 
il  revint  dans  la  maison  du  Président  Bernières  qui  nous  occupe  actuellement  et 
qui  appartenait  alors  au  marquis  de  Villette  qui,  de  même  que  son  prédécesseur, 
fut  trop  heureux  d'avoir  l'honneur  d'héberger  jusqu'à  sa  mort  le  patriarche  de  Ferney. 

A  la  place  des  maisons  qui  occupent  aujourd'hui  les  numéros  15  à  25  s'éle- 
vait jadis  le  couvent  des  Théatins.  Ouekiues-uns  de  ces  religieux,  fondés  en  Italie 
en  1524  par  l'archevêque  de  Théate,  furent  appelés  à  Paris  par  le  cardinal  ^In- 
zarin.  Il  acheta  pour  les  établir  une  maison  située  sur  le  quai  Mal, iipiai^,  qu'il  lit 
disposer  pour  une  comnumauté  religieuse  où  ils  obtinrent  la  permission  de  s'ins- 
taller en  1648.  Mazarin  leur  avait  légué  300  livres  pour  construire  une  église.  Cet 
argent  ne  leur  suffit  pas  et  le  roi  autorisa  les  Théatins  à  faire  une  loterie  dont  1' 
produit  servirait  à  la  continuation  de  l'église.  La  haine  que  le  ]ieui)le  jiortait  ■' 
Mazarin  rejaillit  sur  les  religieux  (ju'il  avait  fondés  et  ils  eurent  iduimus  1  opinieii 
publique  contre  eux.  Leur  couvent  fut  supprimé  vers  1791)  et.  un  peu  iilus  l.uil. 
le  bâtiment  de  l'église  fut  disposé  en  salle  de  spectacle  :  un  n'\  (lanKi  lain.ii- 
d'ailleurs  aucune  représentation,  mais  on  y  organisa  de^  bals  et  des  tètes  et  eu  i>Si=i 
on  y  établit  le  café  des  Muses  qui  disparut  en  1822. 


VIT'-     ARR0NDISSE:\IEXT  389 

Au  numéro  i  du  (|uai  \'(iltaire,  nous  ^■oyons  l'hôtel  de  Sassuage  où 
moururent  le  sculpteur  Pr^idier  et  le  général  l-îngeau.d.  Aux  numéros  9  et  11 
s'élevait  l'hôtel  de  Beauffremont,  où  demeurèrent  successivement  Perrault,  la 
duchesse  de  Porthsmouth,  ^Michel  de  Chamillart,  Fouché,  Denon,  Gustave  Droz 
et  Ingres. 

Entre  le  quai  Voltaire  et  le  (]uai  d'Orsay,  en  face  du  Pont  Royal,  connnence 
la  rue  du  Bac,  chère  à  'Slme  de  Staël. 

Au  milieu  des  splendeurs  de  sa  résidence  de  Coppet,  elle  regrettait  «  son 
petit  ruisseau  de  la  rue  du  Bac  ».  On  sait  cju'elle  passa  vingt  années  de  sa  vie  dans 
un  exil  causé  par  son  génie  orgueilleux  et  ses  prétentions  ambitieuses  ou  peut-être 
par  l'autocratie  ombrageuse  de  Napoléon  P^ 

Elle  paraissait  jouir  de  son  exil  avec  ime  fierté  hautaine  ;  mais  le  regret  per- 
çait sou\'ent  sous  ces  dehors  trompeurs  :  «  Je  suis  l'Oreste  de  l'exil,  écrit-elle. 
La  fatalité  me  poinsuit...  on  est  presque  mort  quand  on  est  exilé.  »  Malgré  son 
imagination  ardente,  Mme  de  Staël  était  avant  tout  amie  du  vraie.  Elle  ne  pouvait 
souffrir  que  l'on  cherchât  à  lui  faire  illusion  sur  ses  sentiments  par  des  mots. 
C'est  ainsi  qu'un  jour,  étant  à  Coppet,  quelqu'un  ayant  voulu  lui  faire  valoir 
le  plaisir  qu'elle  devait  goûter  à  contempler  ce  paysage  enchanteur  où  l'on  enten- 
dait le  murniirre  des  ruisseau.x,  elle  répondit  :  «  Ah  !  il  n'y  a  pas  pour  moi  de 
ruisseau  qui  vaille  celui  de  la  rue  du  Bac!  »  Et  le  petit  ruisseau  de  la  rue  du  Bac, 
comme  le  Simo'isque  regrettait  Andromaque,  est  resté  symbolique  pour  exprimer 
tout  le  regret  que  laisse  dans  le  cceur  la  patrie  absente. 

La  rue  du  Bac  est  une  des  voies  les  plus  importantes  du  «  noble  faubourg 
Saint-Germain  ».  Elle  a  d'ailleurs  conservé  une  allure  très  particulière,  et  les  nom- 
breuses maisons  religieuses  qu'on  y  rencontre  lui  donnent  un  caractère  spécial. 
Ouverte  en  1610,  elle  doit  son  nom  à  un  bac  établi  dès  1550  sur  la  Seine  pour 
mettre  en  communication  le  Pré-aux-Clercs  et  les  Tuileries  alors  en  construction, 
afin  d'y  amener  les  matériaux  provenant  des  carrières  de  Notre-Dame-des-Champs 
et  de  Vaugirard.  Ce  bac,  établi  parla  Confrérie  des  Frères  Passeurs, n  été  remplacé 
par  le  Pont  Royal. 

Au  numéro  15  de  la  rue  du  Bac  se  trouvait  la  caserne  des  Mousquetaires  Gris. 
Les  ^lousquetaires,  rendus  si  populaires  par  le  roman  d'Alexandre  Dumas,  étaient 
les  soldats  d'un  corps  de  cavalerie  formant  dans  la  Maison  du  Roi  deux  compagnies, 
distinguées  l'une  de  l'autre  par  la  couleur  de  leurs  chevaux.  Les  chevaux  de  la 
première  compagnie  étaient  gris  ou  blancs  ;  ceux  de  la  deuxième  compagnie  étaient 
noirs.  Les  ^lousquetaires  Gris  logeaient  rue  du  Bac  et  les  Mousquetaires  Noirs 
au  faubourg  Saint-Antoine  dans  les  belles  casernes  que  Louis  XIV  leur  avait 
fait  construire.  Orgueilleux  de  leur  bonne  tenue,  de  leur  discipline,  de  leur  noblesse, 
les  Mousquetaires  déployaient  le  plus  grand  luxe  ;  leur  nom  était  synonyme 
d'élégance  et  de  courage.  Les  cadets  des  plus  grandes  familles  étaient  glorieux 
de  servir  dans  ces  compagnies  d'élite  qui,  du  reste,  en  maintes  occasions,  méri- 
tèrent par  leur  bravoure  les  faveurs  dont  on  les  comblait. 


390 


LA     VILLE      LUMIERE 


Tout  l'emplacement  compris  entre  les  numéros  27  et  35  de  la  rue  du  Bac 
était  occupé  par  l'hôtel  de  l'Université  de  Paris. 

Aux  numéros  41  et  43  se  trouve  la  maison  Gaildraud.qui  appartient  aujoiu- 
d'hui  à  M.  Detrois  et  qui  est  certainement  la  plus  ancienne  maison  de  haute 
couture  à  Paris. 

Elle  fut  fondée  en  1855  dans  ces  superbes  immeubles  de  la  rue  du  Bac  qui, 
au  point  de  vue  historique,  sont  d'un  intérêt  si  particulier  et  si  captivant.  Ils 
ont  conservé  toute  leur  splendeur  et  tout  leur  prestige  de  jadis.  Les  vastes  et 


M.\ISON'    DETROIS.  VUE    I> 


somptueux  appartements,  d'une  élévation  de  plus  de  6  mètres,  valent  la  peine 
d'être  visités.  On  y  verra  de  merveilleuses  boiseries  sculptées  datant  du  milieu 
du  xvilie  siècle  et  qui  sont  d'une  inestimable  valeur. 

Au  premier  étage,  où  l'on  accède  par  de  larges  escaliers  de  pierre,  nous  admi- 
rerons notamment  un  fort  beau  salon  Louis  X^■  où  les  glaces,  les  boiseries  dorées, 
les  trumeaux,  lessculpturesévoquenten  notre  esprit  tout  le  faste  des  siècles  passés. 

Au  rez-de-chaussée,  de  grands  et  confortables  salons  d'essayage  ont  été  amé- 
nagés dans  une  grande  serre  attenant  à  un  joli  petit  jardin  très  ombragé,  situé 
en  retrait,  tout  contre  l'église  de  Saint-Thomas-d'Aquin. 

Cette  église  était  jadis  la  chapelle  d'un  des  couvents  des  Jacobins.  Le  couvent 
principal  de  cet  ordre  de  religieux  occupait  tout  le  terrain  compris  entre  l'empla- 
cement actuel  du  boulevard  Sain  t-^Michel,  l'ancienne  rue  de  Grès,  aujourd'hui  rue 
Cujas.  la  rue  dcsCiinliiT^  li  me  "^  nnt-J,irnii.>-  .-t  la  rue  Souiîfiot,  percée,  en  partie 


vue     ARRONDISSEMENT 


391 


sur  les  dépendances  du  couvent.  Il  y  a  quelques  années,  des  parties  considérables 
de  cet  établissement  célèbre  subsistaient  encore  ;  l'église  transformée  en  maison 
d'école  était  restée  pi'esque  intacte.  Ces  vestiges  du  moyen  âge  ont  disparu  lors 
des  transformations  effectuées  pour  dégager  les  abords  du  boulevard  Saint- 
Michel.  Les  jacobins  possédèrent  à  Paris  deux  autres  couvents,  l'un  rue  Neuve- 
Saint-Honoré,  que  nous  avons  vu  tantôt,  et  l'autre  au  faubourg  Saint-Germain, 
A  la  Révolution,  tandis  que  le  couvent  du  quartier  Saint-Honoré  devenait 
le  siège  du  fameux  Club  des  Jacobins  qui  joua  un  rôle  si  considérable,  celui  du 
vieux  faubourg  devenait  un  musée  d'artillerie.  L'église  Saint-Thomas-d'Aquin, 


MAISON    DETROIS. 


UN    SALON. 


bâtie  en  1682  par  l'architecte  Pierre  BuUet,  fut  érigée  en  paroisse  après  le  Concordat 
sous  le  vocable  de  Saint-Thomas-d'Aquin. 

La  congrégation  des  Jacobins  était  propriétaire  des  immeubles  portant  les 
numéros  39  à  43  qu'elle  louait  à  des  gentilshommes  de  la  cour.  A  la  Révolution 
les  religieux  en  furent  dépossédés  et  ces  hôtels  devinrent  biens  nationaux, 
affectés  à  la  Municipalité  de  Paris.  En  1791,  ces  hôtels  furent  mis  en  adjudication. 
L'un,  celui  du  41,  qui  était  loué  à  M.  de  Beaufort  et  à  Mme  de  Mérode  de  Deink, 
fut  acheté  par  un  nommé  Raymond  Girard  à  la  Municipalité,  au  profit  des  Caisses 
du  Domaine  national  (actes  de  mai  et  juin  1791)- 

C'est  sous  le  second  Empire  que  la  maison  Gaildraud  s'est  installée  dans  ces 


392  'LA     VILLE      LUMIÈRE 

immeubles  dont  elle  occupe  aujourd'hui  la  totalité  avec  ses  immenses  salons  de 
vente  et  d'essayage,  sa  manutention  et  ses  ateliers. 

Elle  se  développa  très  rapidement  et  acquit  très  vite  une  grande  notoriété 
par  le  succès  qu'obtint  la  création  de  ces  amples  vêtements  appelés  dolniaiis  et 
des  vestes  militaires,  dites  d'Etat-Major,  qui  firent  furem-  sous  Napoléon  III. 
Toute  l'aristocratie,  la  Cour  et  les  Ambassades  s'habillaient  alors  chez  Gaildraud. 

Plus  tard  la  maison  s'agrandit  encore  et  se  fit  une  nouvelle  réputation  en 
lançant  les  costumes  tailleur  pour  dames  qui  depuis  obtinrent  une  si  grande 
vogue. 

L'industrie  du  tailleur  était  demeurée  iusqu'au  milieu  du  xi.x'"  siècle  ce  qu'elli- 
était  au  bon  vieux  temps  des  échoppes,  des  jurandes  et  de  Maître  Patelin,  sauf 
cependant  les  charges  et  coutumes  corporatives,  c'est-à-dire  qu'elle  s'exerçait 
d'une  façon  toute  locale,  exécutant  le  travail  d'une  manière  individuelle,  ignorant 
les  procédés  de  grande  fabrication,  la  mode  changeant  peu,  la  clientèle  étant  res- 
treinte et  l'usage  des  vétcnu  l'ts  de  drap  n'appartenant  qu'à  certaines  classes.  ' 

Le  temps  est  loin  de  tout  cela,  et  les  costumes  tailleur  pour  dames  sont  si 
bien  passés  dans  les  mœurs  que  les  Parisiennes  d'aujourd'hui  ne  sauraient  plus 
s'en  passer. 

Le  fondateur  de  la  maison  (jaildraud  mourut  en  1882,  étant  maire 
du  VIL'  arrondissement  de  Paris  et  laissant  sa  maison  en  pleine  prospérité.  M.  La- 
grange-Gaildraud,  son  neveu,  lui  succéda.  La  maison  à  ce  moment  mit  à  la  mode 
des  tissus  spéciaux,  très  riches,  créés  tout  particulièrement  pour  sa  clientèle  à 
Roubaix  et  à  Lyon.  En  1901,  M.  Detrois,  déjà  gérant  de  la  maison,  l'acheta  et  en 
prit  la  direction.  Il  sut  considérablement  accroître  ses  relations  avec  l'étranger  et 
il  compte  aujourd'hui  de  très  nombreuses  clientes  de  la  haute  société  américaine. 

Les  femmes  apprécient  en  jM.  Detrois  le  talent  d'un  véritable  artiste  qui  sait 
donner  à  ses  créations  une  note  très  originale,  très  parisienne  et  d'un  goût  parfait. 
Pour  composer  ses  modèles,  qui  sont  toujoiu^s  d'une  distinction  si  raffinée,  il 
s'inspire  du  style  des  âges  d'autrefois  qu'il  sait  moderniser  poiu'  le  ravissement 
des  élégantes  qui  ont  toute  confiance  en  son  habile  crayon. 

C'est  parce  que  la  maison  a  su  toujours  être  très  personnelle  it  apiiorter  une 
note  d'art  toute  spéciale  que  nous  voyons  les  grands  noms  de  la  noblesse,  de  la 
diplomatie,  de  la  magistrature,  de  la  colonie  étrangère  à  Paris,  et  des  plus  Inuits 
fonctionnaires  de  l'Etat  lui  demeurer  fidèle. 

Nous  devons  ajouter  que  dejiuis  (pielques  années,  la  maison  a  obtenu  de 
grands  succès  aux  expositions,  notamment  à  la  récente  exjiosition  de  Londres, 
et  qu'elle  s'est  fait  une  nouvelle  réputation  en  donnant  une  grande  extension  à  la 
vente  des  riches  et  somptueuses  fourrures. 

.Al^rès  avoir  traversé  le  boulevard  Saint-Germain,  nous  voj-ons,  au  85  de  la 
rue  du  Bac, la  maison  qui  fut  le  Concert  du  Pré-aux-Clercs.  M.  Pessard  (i)  nous  dit 

(i)  Dictionnaire  des  rues  de  Paris. 


vii'-^    arrondissemb:nt  393 

que  c'est  certainement  une  des  maisons  les  plus  curieuses  de  cette  rue  par  les 
nombreuses  transformations  auxquelles  elle  a  donné  lieu.  Ancien  monastère 
des  Filles  de  l'Immaculée-Conception,  ouRécolettes,  que  la  Révolution  supprima,, 
elle  fut  transformée  en  salle  de  spectacle  qui  prit  le  nom  de  Théâtre  des  ^'ictoires 
Nationales.  Pende  temps  après, le  théâtre  fut  remplacé  par  un  hal  public,  dénommé 
le  Salon  de  Mars.  On  en  ht  ensuite  le  bal  du  Pré-aux-Clercs;  puis  l'immeuble  fut 
successivement  occupé  par  un  magasin  de  nouveautés,  un  magasin  de  roulage,  un 
bazar  et  im  marchand  de  vin  aux  tonneaux. 

Aux  118  et  120  est  le  bel  hôtel  qui  appartenait  avant  la  Révolution  aux 
Clermont-Tonnerre  et  où  mourut  Chateaubriand  en  1848.  Les  portes  de  cet 
hôtel  furent  dessinées  par  Toro  et  sont  d'une  merveilleuse  sculpture. 

La  rue  du  Bac  finit  rue  de  Sèvres. 

Revenons  maintenant  au  quai  d'Orsay,  i[ui  lut  créé  en  1707  sous  le  nom  de- 
quai  de  la  Grenouillère. 

Son  nom  venait-il  des  marécages  qui  s'étendaient  près  de  la  Seine  où  l'on 
entendait  coasser  les  grenouilles,  ou  bien  des  cabarets  situés  en  cet  endroit  où  l'on 
venait  grenouiller,  autrement  dit  s'enivrer? 

C'est  Charles  Boucher,  seigneur  d'Orsay,  qui  fit  prolonger  ce  quai  et  lui 
donna  son  nom.  Sa  prolongation  fut  prise  en  partie  sur  les  jardins  des  vieux  hôtels 
de  la  rue  de  Lille,  qiù  s'étendaient  jusqu'aux  bords  de  la  Seine.  Parmi  ces  anciens 
hôtels  nous  pouvons  citer  :  l'hôtel  du  comte  Real,  l'hôtel  de  Tessé,  l'hôtel  de 
Créquy,  l'hôtel  du  duc  de  Brancas-Lauraguais  ;  l'hôtel  du  Président  Duret  ;. 
l'hôtel  du  prince  de  ]\Ionar()-\'alentinois,  l'hôtel  du  marquis  de  Mouchy,  l'hôtel 
de  Roure,  l'hôtel  de  ^'illeroy,  l'hôtel  de  Béthune-Charost,  l'hôtel  de  Lannion  ; 
l'hôtel  du  ciuc  de  Maine,  occupé  actuellement  par  l'ambassade  d'Allemagne  ; 
l'hôtel  de  Montmorenc}'. 

Le  merveilleux  hôtel  Forcalquier  occupait  l'emplacement  des  numéros  119 
à  123  ;  il  fut  complètement  détruit  lors  du  percement  du  boulevard  Saint-Gemiain 
ainsi  que  l'hôtel  d'Humières  où  mourut  la  célèbre  Clairon. 

Aux  numéros  i  et  3  du  quai  d'Orsay,  se  trouve  la  Caisse  des  Dépôts  et  Coiisi- 
gnatioiis,  installée  dans  l'hôtel  cpie  le  maréchal  de  Belle-Isle,  petit-fils  du  surinten- 
dant Fouquet,  avait  faitconstruire  en  1720.  Autrefois  s'ajoutait  à  l'hôtel  une  ter- 
rasse longeant  les  quais.  Au  numéro  5,  nous  voyons  la  gare  d'Orléans  Terminus,, 
construite  en  partie  sur  l'emplacement  de  la  Cour  des  Comptes  incendiée  pendant 
la  Commune  en  1871  et  en  partie  sur  l'emplacement  de  l'ancienne  caserne  de 
cavalerie,  dite  Caserne  d'Orsav,  dont  Napoléon  III  avait  fait  la  caserne  de  ses- 
Cent-Gardes.  Au  numéro  i  existait  jadis  le  café  d'Orsay,  fameux  sous  l'Empire 
et  fréquenté  par  toute  une  élite  d'officiers,  de  gens  de  lettres  et  d'artistes. 

Nous  voyons  en  passant  la  rue  de  Bellechasse,  dans  laquelle  avait  été  édifié- 
par  un  nommé  Barbier  un  couvent  destiné  à  des  religieuses  appelées  Chanoi- 

NESSES  RÉGULIÈRES  DE  l'ORDRE    DU    SÉPULCRE  DE  JÉRUSALEM.  Ce  COUVent  avait 

été  construit  sur  un  terrain  dénommé  elos  de  Belleehasse. 


394  ■     LA      VILLE      LUMIÈRE 

Arrêtons-nous  à  présent  devant  le  palais  de  la  Légion  d'Honneur,  situé 
sur  le  quai  d'Orsay  et  au  numéro  i  de  la  rue  Solférino. 

Le  palais  de  i.a  Légiox  d'Honneur  fut  construit  en  1786  par  l'architecte 
Rousseau  d'après  les  ordres  du  prince  Frédéric  de  Salm-Kyrbourg,  qui  voulait 
•en  faire  sa  résidence  et  qui  ne  le  posséda  qu'un  petit  nombre  d'années.  Ce  prince 
parut  d'abord  embrasser  la  cause  de  la  Révolution,  puis  il  passa  en  Hollande 
•où  il  se  donna  comme  un  agent  de  la  France.  Sa  conduite  équivoque  et  les  fautes 
■qu'il  commit  le  rendirent  suspect.  Il  fut  arrêté,  condamné  à  mort  et  exécuté 
en  1794.  Son  hôtel  devint  alors  propriété  nationale.  Il  servit  d'abord  aux  réunions 
■d'un  club,  puis  tomba  entre  les  mains  d'un  aventurier  qui  se  faisait  passer  pour 
le  marquis  deBoisregard  et  qui  se  nommait  en  réalité  Liauthraud.  Liauthraud,  qui 
menait  grand  train,  fut  mêlé  à  un  procès  politique,  piiis  arrêté  comme  faussaire  et 
<:ondanmé  aux  travaux  foixés.  Le  palais  de  la  Légion  d'Honneur  était  décidément 
funeste  à  ceux  qui  l'habitaient.  Sous  le  Directoire  Mme  de  Staël  y  demeura,  puis 
fut  éloignée  de  Paris  par  les  ordres  du  Premier  Consul. 

En  1803,  Napoléon  1'^''  fît  acheter  par  l'Etat  l'hôtel  de  Salm  et  en  lit  le  palais 
de  la  Chancellerie  de  la  Légion  d'Honneur.  L'entrée  du  palais  est  au  70  de  la  rue 
de  Lille  ;  elle  est  monumentale.  La  cour  est  entourée  de  portiques  à  colonnades. 
La  façade  sur  le  quai  est  assez  simple  et  ne  répond  pas  à  la  somptuosité  de  l'entrée. 
Un  grand  salon  fait  saillie  sur  la  ligne  des  bâtiments  qu'il  domine  par  une  coupole 
décorée  de  statues.  Sur  le  de\-ant  du  palais  s'étend  une  terrasse.  Ce  monument 
est  joli  et  d'un  aspect  assez  gracieux;  mais  le  style  en  est  bizzare  et,  somme  toute, 
assez  hétéroclite. 

Après  le  palais  de  la  Légion  d'Honneur,  le  Palais-Bourbon  s'offre  à  nos 
yeux. 

Le  terrain  sm^  lequel  a  été  bâti  le  palais  du  Corps  Législatif  semblait  voué  par 
la  destinée  aux  luttes  et  aux  dissensions,  puisqu'il  faisait  partie  du  fameux 
Pré-aux-Clercs  dont  nous  venons  de  conter  l'histoire.  Les  discussions  de  jadis  ont 
trouvé  un  écho  dans  la  salle  des  séances  .du  Palais-Bourbon. 

L'emplacement  sur  lequel  se  trouve  actuellement  le  Palais-Bourbun  hit 
acheté  par  la  duchesse  douairière  de  Bourbon,  à  qui  déplaisait  l'hôtel  de  Coudé. 
En  1822,  elle  y  fit  bâtir  une  habitation  à  proximité  de  la  Seine,  habitation  qu'elle 
vint  habiter  après  la  mort  de  son  mari,  Louis  de  Bourbon.  Elevé  d'un  seul  étage, 
ce  monument  était  couronné  par  une  balustrade  dont  les  acrotères  servaient  de 
piédestaux  à  des  groupes  d'enfants.  La  façade  du  côté  de  la  Seine  était  ornée  de 
ces  groupes  et  de  colonnes  corinthiennes.  Plus  tard  le  prince  de  Condé,  voulant 
embellir  ce  palais  qui  était  déjà  fort  somptueux,  y  fit  élever  un  arc  de  triomphe 
dont  les  sculptures  furent  confiées  à  Guillaume  Coustou. 

Par  décret  de  la  Convention,  le  palais  de  «ci-devant  Bourbon  »  devint  propriété 
nationale  et,  après  avoir  été  affecté  à  la  Conmiission  des  travaux  publics  puis  à 
l'Ecole  Polytechnique,  fut  destiné  à  devenir  le  siège  des  séances  du  Conseil  des 
Cinq-Cents.  Les  architectes  Gisors  et  I.ecomte  furent  chargés  de  l'appropriation  ; 


vile     ARRONDISSEMENT 


396  •     LA      VILLE      LUMIÈRE 

ils  conservèi"ent  quelques  paities  de  l'ancienne  construction,  murèrent  les  croisées 
et  ajoutèrent  au  centre  un  avant-corps  décoré  de  six  colonnes  et  sumionté  d'un 
vaste  fronton  où  l'on  voyait  la  Loi  punissant  les  crimes  et  protégeant  l'innocence. 
C'est  en  1807  que  fut  construite  la  façade  actuelle.  Louis  L'ibach  fait  assez  plai- 
sanmient  la  description  du  Palais  Bourbon  tel  que  nous  le  voyons  aujourd'lmi  : 
«  Quand  on  arrive  au  Palais-Bourbon  par  le  chemin  des  cortèges  triomphaux  qui 
est  aussi  le  chemin  des  révolutions,  c'est-à-dire  en  passant  sur  ce  fameu.x  pont  de 
la  Concorde  pavé  d'intentions  séditieuses  et  dont  chaque  pierre  est  un  débris  de 
la  Bastille,  on  a  devant  soi  la  façade  nord  qui  fait  pendant  à  l'église  de  la  Made- 
leine et  qui  représente  sans  autre  prétention  un  portique  imité  du  frontispice 
de  Néron.  Elle  est  séparée  du  quai  par  une  ijrille  en  fer.  que  bordent  quatre  pié- 
destaux surmontés  des  statues  de  Sully,  de  Cnlbort.  de  L'Hôpital  et  de  d'Agues- 
seau.  Ces  personnages  regardent,  impassibles,  couler  l'eau,  l'espace  et  la  foule, 
tournant  le  dos  sans  colère  au  Corps  Législatif .  Malgré  leurs  dimensions  colossales, 
ils  ne  font  peur  à  personne  et  pourtant  il  est  arrivé  plusieurs  fois  que  des  orateurs 
Prométhées  les  ont  touchés  d'une  étincelle  et  les  ont  animés.  Un  jour  le  général 
Foy  s'adressant  à  M.  de  Serres,  ministre  de  la  justice,  l'apostropha  en  ces  termes  : 
((  Pour  toute  vengeance,  pour  toute  punition,  je  vous  condamne.  Monsieur,  à 
tourner  les  yeux,  lorsque  vous  sortirez  de  cette  enceinte,  sur  les  statues  dr 
L'Hôpital  et  de  d'Aguesseau.  » 

On  atteint  le  portique  en  gravissant  le  grand  escalier  au  bas  duquel  s'élèvent 
les  statues  de  ^linerve  et  de  Thémis.  Sous  Louis-Philippe,  le  Charivari  se  permit 
de  dire  que  les  députés  laissaient  la  Sagesse  et  la  Justice  à  la  porte  !  » 

Les  journaux  actuels  n'ont  pas  laissé  que  de  continuer  les  plaisanteries  du 
Charivari,  et  il  faut  bien  avouer  qu'elles  sont  souvent  justifiées  ! 

La  grande  salle  actuelle  des  séances  fut  construite  en  1833  par  l'architecte 
Joly.  Les  séances  des  Assemblées  républicaines,  la  Constituante  et  la  Législative 
de  1848  à  1851  avaient  eu  lieu  dans  une  salle  provisoire  appelée  la  Salle  de  Carton, 
qui  avait  été  construite  en  toute  hâte  diuis  la  cour  du  Palais,  à  cause  des  dimen- 
sions trop  étroites  de  l'ancienne.  Elle  lut  démolie  en  queUpies  heiu'cs  le  matin  du 
Coup  d'Etat  du  2  décembre.  C'est  du  hai'.t  de  l'csealicr  de  la  façade  que  l'.Vssem- 
blée  constituante  proclama  la  République  le  4  mai  1848. 

L'hôtel  de  Lassay,  actuellement  hôtel  de  la  Présidence  de  la  ('lianil)re  des 
Députés,  avait  été  réuni  autrefois  à  l'hôtel  Bourbon  par  une  merveilleuse  galerie. 
Nous  en  trouvons  la  description  suivante  :  «  Le  jardin  abondait  en  bosquets, 
en  treillages,  en  bouhngrins  ;  il  aboutissait  à  de  jjetits  appartements  avec  salle 
il  manger,  salle  de  billard,  boiidoir  et  galerie  de  tableaux.  Dans  la  coupole  du  salon. 
Callct  avait  peint  Vénus  à  sa  toileUe  :  des  nymphes  cueillaient  des  Heurs  y^mx  li 
parer,  des  génies  attelaient  des  colombes  à  son  char,  tandis  qu'Adonis  jnutait 
pour  la  chasse,  escorté  de  divinités  champêtres.  Au  milieu  des  nuages  qui  pla- 
naient sur  cette  composition  mythologique  était  cachée  une  tribune  dû,  les  jours 
de  fête,  se  plaçaient  d'invisibles  musiciens.  Quand  le  maître  du  loyis  le  désirait. 


vile      ARRONDISSEMENT 


397 


l'Iiol:-!  XniiJtm  In-: 


LES     INVALIDES 


398  LA     VILLE      Ll':\IlERE 

une  mécanique  artistenient  combinée  faisait  disparaître  toutes  les  fenêtres  que 
remplaçaient  instantanément  des  glaces  de  mêmes  dimensions.  Le  salon  ne  rece- 
vait alors  le  jour  que  par  le  vitrage  central  de  la  coupole.  » 

Sous  Napoléon  III,  le  duc  de  Morny,  président  de  la  Chambre  des  Députés, 
voulut  embellir  encore  sa  résidence  et  l'enrichit  d'une  belle  galerie  de  tableaux. 

En  quittant  le  Palais- Bourbon,  nous  nous  dirigerons  vers  l'esplanade  des 
Invalides  qui  s'étend  entre  le  quai  d'Orsay,  la  rue  de  Constantine  et  la  rue  Fabert. 
En  1804,  l'on  avait  érigé  au  milieu  de  l'esplanade  le  Lion  de  Saint-Marc, 
apporté  de  Venise  par  Napoléon  I^r.  Repris  par  les  alliés  en  1815,  le  Lion  fut  brisé 
(^ans  les  travaux  de  déplacement.  Vers  1820  on  avait  fait  dresser  au  milieu  de  la 
place  une  immense  fleur  de  lis  dorée.  Autrefois  l'esplanade  était  entièrement 
ombragée  par  de  beaux  arbres  qui  furent  presque  tous  détruits  lors  de  l'Exposition 
de  1900. 

«  L'iiôtel  des  Invalides,  a  écrit  Montesquieu,  est  le  lieu  le  plus  respectable  de 
la  terre.  J'aimerais  autant  avoir  fait  cet  établissement,  si  j'étais  prince,  que 
d'avoir  gagné  trois  batailles,  n  Les  Invalides  sont  un  des  monuments  qui  excitent 
au  plus  haut  degré  l'intérêt,  la  curiosité  et  l'admiration  des  étrangers.  A  vrai  dire 
le  tombeau  de  Napoléon  l^^,  si  merveilleusement  placé,  si  imposant  dans  son 
émouvante  simplicité,  n'en  est  pas  un  des  moindres  attraits,  et  nous  avons  vu 
récemment  les  fils  de  l'empereur  d'Allemagne,  aussitôt  débarqués  à  Paris,  venir 
faire  en  quelque  sorte  un  pèlerinage  à  la  mémoire  du  grand  empereur. 

Charlemagne  avait  déjà  songé  à  la  situation  malheureuse  des  vieux  soldats 
se  nourrissant  d'aumônes  et,  sous  le  nom  d'oWrtfc,  il  les  avait  mis  à  la  charge  des 
abbayes  et  des  prieurés.  Phihppe-Auguste  s'était  préoccupé  de  fonder  des  établis- 
sements spéciaux  pour  ces  vieux  serviteurs.  Ses  successeurs  ne  réalisèrent  qu'en 
partie  ces  projets,  et  les  choses  n'étaient  guère  plus  avancées  que  du  temps  de 
Charlemagne  lorsque  Richelieu  fit  commencer  les  travaux  de  la  maison  de  guerre 
que  devaient  occuper  les  militaires  hors  de  service.  Malgré  l'urgence  d'un  tel 
établissement,  l'Hôtel  des  Invalides,  dont  la  construction  avait  été  retardée 
pour  diverses  raisons,  ne  fut  définitivement  terminé  qu'en  1674.  L|inauguration 
en  fut  faite  en  très  grande  pompe  ;  deux  soldats  presque  centenaires  qui  avaient 
assisté  aux  batailles  d'Arqués  et  d'Ivry  tenaient  la  tête  du  cortège. 

La  fameuse  histoire  de  l'Invalide  à  la  tête  de  bois,  qui  «  n'a  j  amais  existé  » ,  dit 
sérieusement  un  Guide  de  l'étranger  à  Paria,  date  des  premières  années  ùv  la  ion- 
dation  de  la  maison.  Le  manuscrit  de  la  bibliothèque  de  l'Arsenal  en  parle  en  ces 
termes  :  «  Comme  il  se  présente  pour  visiter  l'hôtel,  des  gens  de  toute  espèce, 
quelques  soldats  badins  ont  inventé  une  bonne  mystification  à  faire  à  l'adresse 
de  ceux  qu'ils  croient  faciles  à  attraper  et  qu'ils  intruisent  de  ce  qu'il  y  a  de 
curieux  et  d'intéressant  à  voir  :  ils  leur  recommandent  surtout  de  ne  pas  quitter 
la  maison  sans  s'être  fait  montrer  l'invalide  à  la  tête  de  bois.  Quand  la  proposi- 
tion est  agréée,  ils  indiquent  son  corridor  et  sa  chambre,  et  comme  les  camarades 
sont  prévenus,  ils  font  faire  aux  badauds  plusieurs  voyages  dans  l'établissement 


vile      ARRONDISSEMENT  399 

pour  chercher  l'homme  à  la  tête  de  bois,  les  renvoyant  d'étage  en  étage  et  de 
chambre  en  chambre  où  il  leur  est  dit  :  «  Il  était  là  il  n'y  a  qu'un  instant,  il  est 
allé  se  faire  raser  et  ne  va  pas  tarder  à  revenir.  » 

En  1772,  une  femme  fut  admise  à  l'hôtel  des  Invalides.  Elle  avait  pris  les 
armes  de  son  mari,  tué  à  ses  côtés  sous  l'uniforme  de  dragon.  Elle  comptait  : 
sept  années  de  service,  sept  campagnes  et  trois  blessures. 

i  Tout  l'édifice  des  Invalides  présente  un  caractère  de  simplicité  sévère,  presque 
rigide.  C'est  l'architecte  Libéral  Bruant  qui  construisit  l'Eglise  des  Invalides 
dédiée  à  Saint-Louis,  ainsi  que  le  reste  de  l'édifice  ;  le  Dôme  est  l'œuvre  de  Mansard. 
L'arcade  centrale  donne  entrée  dans  la  cour,  autrefois  Cour  Royale,  aujourd'hui 
Cour  Napoléon,  entourée  de  deux  étages  de  portiques,  sorte  de  cloître  militaire 
dont  l'aspect  est  très  grandiose.  Le  portail  de  l'édifice,  se  développant  sur  une 
étendue  de  55  mètres  et  s'élevant  au-dessus  d'un  perron  de  15  marches,  présente 
dans  sa  partie  inférieure  une  ordonnance  dorique  et  dans  sa  partie  supérieure 
une  ordonnance  corinthienne. 

Les  Invalides  contiennent  les  tombeaux  de  François  d'Ormoy,  premier  gou- 
verneur des  Invalides,  de  Turenne,  de  \'auban,  et  de  Duroc  et  Bertrand  enterrés 
à  côté  de  Napoléon  I^r. 

C'est  le  15  décembre  1840  que  les  cendres  de  Bonaparte  furent  ramenées  de 
Sainte-Hélène  par  le  prince  de  Joinville,  fils  de  Louis-Philippe. 

Pour  la  construction  du  tombeau,  une  crypte  fut  creusée  au-dessous  du  sol, 
à  6  mètres  de  profondeur.  Le  tombeau  est  placé  au  milieu  d'une  ouverture  pra- 
tiquée dans  le  pavé,  au  centre  même  du  Dôme.  Tout  autour  règne  une  galerie 
couverte,  supportée  par  des  piliers  carrés  auxquels  sont  adossés  12  figures  de 
Victoires  sculptées  par  Pradier.  Sous  les  voûtes  sont  suspendues  des  lampes  funé- 
raires. L'entrée  est  fermée  de  portes  en  bronze  devant  lesquelles  on  voit  des 
statues  colossales  représentant  la  Force  civile  et  la  Force  militaire.  A  droite  et 
à  gauche  du  tombeau  sont  groupés  des  drapeaux  pris  à  l'ennemi.  Au  milieu  de  la 
crypte  s'élève  le  bloc  monolithe  en  granit  rouge  dans  lequel  repose  le  corps  de 
Napoléon. 

Aujourd'hui  l'Hôtel  des  Invalides  est  peu  à  peu  transformé.  Il  perd  sa  pri- 
mitive destination  pour  être  exclusivement  affectéàl'Etat-Major  et  aux  détaclie- 
ments  de  la  brigade  coloniale,  dès  qu'auront  disparu  les  derniers  soldats  invalides. 

Un  Musée  de  l'Armée  fort  intéressant  y  a  été  installé. 

Des  Invalides,  nous  nous  rendrons  à  l'Ecole  Militaire,  avenue  de  La  Motte- 
Picquet.  L'Ecole  Militaire  fut  fondée  par  Louis  XV  pour  y  élever  500  gentils- 
hommes. Après  avoir  été  plusieurs  fois  supprimée,  puis  rétabhe,  elle  ser\'it  de 
quartier  général  à  Bonaparte.  De  nombreux  agrandissemicnts  y  ont  été  effectués 
pendant  le  Second  Empire. 

Tout  près  de  l'Ecole  Militaire,  nous  voyons  la  Galerie  des  Machines  située 
avenue  de  Suffren,  avenue  de  La  Bourdonnais  et  avenue  de  La  Motte-Picquet, 
et  la  Tour  F.iffel.  Ces  monuments,  créés  pour  les  dernières  Expositions  Univer- 


400  LA      VILLE      LUM1P:RE 

selles,  sont  à  la  fois  trop  récents  et  trop  connus  des  Parisiens  pour  que  nous  puis- 
sions nous  y  attarder.  Il  n'en  sera  pas  de  même  pour  le  Chcuiip  de  Mars,  que  l'on 
vient  de  transformer  en  un  parc  et  qui  fut  jadis  le  théâtre  d'événements  mémo- 
rables. 

C'est  an  Chamj)  de  Mars,  appelé  alors  Champ  de  la  Réunion,  qwe  s'est  accomplie 
la  grand(>  fête  de  la  Fédération  à  laquelle  assistèrent  plus  de  600  000  personnes. 
Paris  avait  invité  la  France  et  la  reçut  dignement.  Le  temps  avait  fait  défaut  pour 
les  préparatifs;  l'on  avait  constaté  que  20000  ouvriers  n'y  suffiraient  pas,  et 
toutes  les  classes  de  la  société  se  mirent  à  la  besogne  ;  les  femmes  elles-mêmes 
'  s'en  mêlèrent.  150  000  hommes  devenus  tout  à  coup  terrassiers  s'employèrent  à 
niveler  le  Champ  de  ;\Iars  ;  ils  travaillèrent  pendant  près  d'un  mois  au  son  du 
tambour  et  des  chants  patrioticpies.  La  fête  fut  merveilleuse  de  grandeur  et 
d'enthousiasme.  Placé  à  côté  du  Roi,  sans  intermédiaire,  suivant  la  condition 
acceptée  du  programme,  le  président  temporaire  de  l'Assemblée  Constituante 
prêta  le  serment  civique,  aussitôt  redit  par  les  députés,  par  les  fédérés,  par  les 
gardes  nationaux,  et  l'âme  de  la  France  vibra  dans  une  immense  clameur  de  foi. 
'(  Vive  le  Roi  !  Vive  la  Reine  !  Vive  le  Dauphin  !  Vive  la  Nation  !  »  Mais  cette 
belle  fête  ne  devait  pas  a^•oir  de  lendemain  !  L'n  an  plus  tard  le  sang  coulait  au 
Champ  de  Mars.  Le  peuple  de  Paris  s'était  réuni  en  foule  pour  signer  une  pétition 
tendant  à  faire  ])roclamer  la  déchéance  du  Roi.  Bailly,  maire  de  Paris,  fut  tué  dans 
la  bagarre. 

Et  les  solennités  nationales  se  succèdent  au  Chanqi  de  Mars  ;  c'est,  en  1804, 
Napoléon  !<''"  qui  distribue  à  ses  soldats  et  k  ses  officiers  les  insignes  de  la  Légion 
d'Honneur  et  qui,  plus  tard,  au  retour  de  l'île  d'Elbe,  y  tient  ce  qu'on  appela 
le  Champ  de  Mai. 

Puis  la  face  du  monde  a  changé  et  Louis  XMII  fait  distribuer  les  drapeaux 
blancs  ! 

Aujourd'hui  le  Champ  de  ]\Iars  a  rompu  avec  tous  ses  sou\enirs  et  tend  à 
devenir  les  «  Champs-ËIj'sées  de  la  rive  gauche  ». 

Revenons  par  l'avenue  de  la  Bourdoimais  et  l'aNenue  Duqnesne  jusqu'à 
l'église  Saint-François-Xavier,  construite  sm-  remplacement  d'une  chapelle  des 
Missions  Etrangères. 

La  rue  de  Babylone  nous  conduira  à  Y  Hôpital  Lacnnec,  qui  fut  d'abord  un 
hospice  d'incurables  des  deux  sexes.  Il  reçut  le  nom  d'Hôpital  Laennec  en  mémoire 
<lu  D""  Laennec,  auteur  du  Traité  de  V auscultation  (i). 

Par  la  rue  Barbet-de-Jouy  nous  arriverons  rue  de\arenne,où  l'on  peut  voir 
ime  infinité  d'anciens  hôtels,  entre  autres  l'hôtel  de  La  Rochefoucauld-Doudeau- 
ville,  l'hôtel  du  président  Novion,  l'hôtel  de  Narbonne-Pelet.  l'hôtel  de  Chiniay, 

(1)  L'hôpital  Laennec,  situé  42,  rue  de  Sèvres,  possède  612  lits.  Il  comprend  4  services  d- 
médecine,  i  service  de  chirurgie  et  i  service  ophtalmologique.  —  Médecins:  L.\ndouzy, 
Thaon,  Halbro.n.  Thoixot,  B.\rie,  Bovrcv.  —  Chef  de  laboratoire  :  L.\nBÉ.  —  Chirur- 
gien :  Pierre  Delbet.   —Ophtalmologistes  :  RocuoN-DivicNEAvn.  Oxfrav.  Caillai-d. 


vile     ARR(3XDISSE]\IEXT 


401 


TOMBEAU   DE  L  EMPEREUR 


402  LA      VILLE      LUMIERE 

l'hôtel  de  Castries,  l'hôtel  de  Béthune-Sully,  l'hôtel  du  maréchal  de  ilontmorency, 
occupé  par  1' «  Ambassade  d'Autriche  >>,  l'hôtel  qu'Aubry  tît  construire  pour  la 
tragédienne  Desmares  occupé  par  le  Ministère  de  l'Agriculture. 

La  rue  de  Grenelle,  qui  conduisait  à  l'ancien  village  de  Grenelle,  tient  son  nom 
d'une  garenne  appartenant  à  l'abbaj-e  de  Saint-Germain.  I,e  mot  garenne  en  pas- 
sant par  diverses  formes  serait  devenu  par  altération  :  Grenelle.  Il  existait  autre- 
fois dans  le  village  un  Château  de  Gariielle  qui  appartenait  à  la  famille  des  sires  de 
Craon.  Une  poudrerie  y  fut  installée  en  1792  par  le  chimiste  Chaptal,  et  une  ter- 
rible explosion  y  eut  lieu.  La  plaine  de  Grenelle  servit  très  longtemps  aux  exécu- 
tions capitales  ;  la  dernière  fut  celle  du  général  La  Bédoyère,  en  1819. 

Il  existe  également  rue  de  Grenelle  ainsi  que  rue  de  l'I'niversité  de  nom- 
breux hôtels  très  beaux  et  très  somptueux  qui  datent  pour  la  plupart  des  xvii^ 
et  xviii^  siècles. 

Le  Ministère  du  Commerce  est  installé  dans  l'ancien  hôtel  d'Argenson.  Le 
Ministère  des  Postes  et  Télégraphes  occupe  l'hôtel  de  La  Marche.  Sur  l'emplacement 
du  Ministère  de  l'Instruction  publique  existaient  des  jardins  dépendant  de  l'abbaye 
des  Religieuses  de  Bellechasse.  Le  Ministère  de  la  Guerre  occupe  au  73  de  la  rue 
de  l'Université  l'ancien  hôtel  d'Aiguillon.  Le  Ministère  des  Affaires  étrangères, 
d'un  côté  ay  130  rue  de  l'Université  et,  de  l'autre,  quai  d'Orsay,  fut  bâti  de  1845 
à  1853. 

Mentionnons  la  Mairie  du  \'TT'^  arrondissement,  située  rue  de  Las-Cases  et  rue 
Casimir-Perier.  Elle  fut  installée  dans  l'hôtel  de  Villarsqui,  après  avoir  appartenu 
au  ducde  Villars,  devint  successivement  la  propriété  du  duc  de  Xoailles  et  du  comte 
de  Cossé-Brissac. 

La  rue  Casimir-Perier  se  trouve  derrière  l'église  Sainte-Clotilde,  qui  fut  élevée 
sur  un  terrain  provenant  du  couvent  des  Carmélites.  La  construction  de  cette 
église  avait  été  décidée  pour  remplacer  l'église  Sainte-Valère,  faisant  partie  delà 
Communauté  des  Filles  Pénitentes,  supprimée  en  1790. 


VIU^  ARRONDISSEMENT      WWâ 


I^^E  VHP  arrondissement  —  arrondissement  de  l'Elysée  —  comprend 
J^^i  les  quatre  quartiers  suivants  :  Champs-Elysées  —  Faubourg-du-Roule 
"  "^-..JJsl  —   La  Madeleine  —  Quartier  de  l'Europe. 


Nous  partirons  de  la  place  de  la  Concorde,  qui  est  peut-être  la  plus  belle  place 
du  monde.  Nous  ne  croyons  pas  qu'il  existe  nulle  part  une  perspective  pareille 
à  celle  qui  s'étend  du  Louvre  à  la  place  de  l'Etoile.  C'est  une  merveilleuse  pro- 
menade, une  sorte  d'allée  triomphale  qui  part  de  l'imposant  Palais  du  Louvre  et 
traverse  les  Tuileries  pour  aboutir,  comme  dans  une  apothéose,  à  cette  place  de 
l'Etoile  où  sur  les  bas-reliefs  de  VArc  de  Triomphe  de  la  Grande  Armée,  la 
Marseillaise  ailée  entonne  son  chant  de  victoire. 

L'emplacement  qui  forme  aujourd'hui  la  place  de  la  Concorde  était  encore 
au  xviii^  siècle  un  terrain  coupé  de  sentiers  irréguliers  et  bourbeux  où  l'on 
voyait  quelques  jardins  et  où  des  maraîchers  cultivaient  des  choux  et  des  salades. 
Cette  place  formait  de  véritables  marécages,  et  il  était  rare  que  l'on  puisse  y  passer 
à  pied. 

L'étonnement  fut  grand  à  Paris  lorsque  Louis  XV,  désignant  lui-même  l'en- 
droit où  devrait  s'élever  sa  statue,  voulut  qu'elle  fût  placée  entre  le  quai  et  le  fossé 
qui  borde  le  jardin  des  Tuileries.  Le  monument  élevé  en  l'honneur  de  Louis  XV, 
le  Bien-Aimé,  lui  fut  offert  par  les  Prévôts  des  Marchands  et  les  Echevins  pari- 
siens. Au  centre  se  voyait  la  statue  équestre  de  Louis  XV,  œuvre  de  Bouchardon, 
entourée  des  principales  vertus  qui  avaient  été  sculptées  par  Pigalle. 

Comme  en  France  la  critique  ne  perd  jamais  ses  droits,  le  monument  avait 
bien  vite  donné  lieu  à  ce  distique  : 

«  O  !  la  belle  statue  !  O  !  le  beau  piédestal  ! 
Les  Vertus  sont  à  pied  et  le  Vice  à  che\'al  !  » 


La  place  de  la  Concorde,  tracée  sur  les  dessins  de  l'architecte  Gabriel,  ne  fut 
achevée  qu'en  1772.  Gabriel  avait  dessiné  des  parterres  et  des  fossés  entourés 
de  balustrades  ;  il  avait  édifié  les  deux  monuments  entre  lesquels  s'ouvre  aujour- 
d'hui la  rue  Royale  :  d'un  côté  l'ancien  Garde-Meuble  occupé  maintenant  par  le 
ministère  de  la  Marine;  de  l'autre  côté,  au  numéro  4,  l'hôtel  de  la  marquise  de 
Coislin,  occupé  par  le  Cercle  de  la  rue  Royale;  au  numéro  6,  l'hôtel  qui  appartint 
d'abord  à  Rouillé  de  Lestang,puis  à  la  marquise  de  Plessis-Bellières, où  s'est  ins- 
tallé r Automobile-Club;  enfin,  au  numéro  10,  l'hôtel  de  Crillon  récemment  mis  ea 


404  LA     VILLE      LUMIÈRE 

vente  et  démoli  afin  d'être  transformée  en  hôtel  de  voyageurs.  La  façade  seule 

a  été  respectée  et  est  demeurée  intacte. 

A  la  fin  du  xviiie  siècle,  la  place  Louis-XV  était  devenue  la  promenade  a  la 
mode  •  l'on  y  voyait  défiler  les  seigneurs,  les  fermiers  généraux,  les  grandes  dames 
et  les  filles  d'Opéra.  Un  jour  la  Duthé,  par  sa  toilette  et  son  équipage,  provoqua 
un  scandale  et  se  fit  interdire  de  sortir  désormais  en  un  pareil  costume.  \  o.ci  la 
description  qu'un  journal  de  l'époque  nous  fit  de  sa  toilette  : 

«  Sur  une  conque  dorée,  doublée  de  nacre,  soutenue  par  des  tritons  en  bronze, 

conduite  par  des  chevaux  blancs  ferrés  d'argent,  harnachés  d'or,  reposait  la  Duthe, 

•à  demi  couchée,  en  maillot  de  taffetas  couleur  chair,  recouvert  d une  chemisette 

d'organdi  très  clair  et  coiffée  d'un  chapeau  de  gaze  noire  à  la  caisse  d  escompte, 

c'est-à-dire  sans  fond.  »  ■,     .      j'    ^•<;^» 

En  1770  une  catastrophe  s'était  produite  sur  la  place  lors  du  feu  d  artifice 

nui  avait  été  donné  pour  les  fêtes  du  mariage  du  Dauphin  et  de  Marie-Antoinette. 

Un  commencement  d'incendie  avait  provoqué  une  panique  folle  ou  plus  de 

trois  cents  personnes  avaient  trouvé  la  mort. 

Un  peu  plus  tard,  on  installa  place  Louis-XV  la  foire  de  Sainte-Ovide  qui  se 

tenait  précédemment  place  Vendôme.  Mais  cette  foire  ne  retrouva  pas,  en  cet 

endroit,  la  vogue  qu'elle  avait  eu  jadis.  En  1777,  un  incendie  détruisit  toutes  les 

baraques.  •     (.^„(.  ^r. 

En  1788  la  place  de  l'architecte  Gabriel  se  transforma,  pour  un  in.tant,  en 
terrain  de  châsse  en  la  circonstance  suivante  :  Une  biche  lancée  à  ViUers-Cotterets 
par  le  comte  d'Artois  avait  suivi  la  route  de  Paris,  traversé  les  Champs-Elysées  et, 
suivie  par  toute  la  meute,  avait  été  forcée  place  Louis  XV.  La  curée  aux  flambeaux 
se  fit  devant  le  pont  tournant  des  Tuileries.  ,     -,        ,  1 

Puis  la  Révolution  commença  et  la  future  place  de  la  Concorde  devint  le 

théâtre  d'événements  tragiques.  Elle  se  couvrit  de  sectionnaires  et  d'hommes 

armés  de  piques  et  le  carrosse  de  la  Duthé  fut  remplacé  par  le  char  de  la  Déesse 

•     Raison.  La  statue  de  Louis  XV  vit  la  statue  de  la  Liberté  lui  succéder  et  la  place 

se  nomma  place  de  la  Révolution.  r  ■       ,        1 

Le  21  janvier  1793,  la  guillotine  est  dressée,  pour  la  première  fois,  place  de 
la  Révolution  et  Louis  XVI  en  montant  sur  l'échafaud  proclame  qu  il  nuuit 

innocent.  ,     . 

Et  la  guillotine  reste  dès  lors  dressée  en  permanence,  2  790  victimes  succèdent 
à  Louis  XVI,  parmi  lesquelles  Charlotte  Corday,  Mme  Roland,  Fabre  d'Eglantine. 
Robespierre,Saint-Just,  Camille  Desmouhns,  Danton,  Maric-Antomette,  etc.,  etc. 

L'effroyable  liste  commence  par  Louis  XVI  et  finit  par  Carrier  et  ses  com- 
plices. Nous  emprunterons  à  M.  Georges  Cain  le  récit  de  la  mort  de  Danton  et 

de  Robespierre  :  j      •         r 

«  La  mort  de  Danton  fut  épique.  Le^our  tombait  :  il  monta  le  dernier  sur 

l'échafaud  fumant  et  rouge  du  sang  de  tous  ses  amis  exécutés  avant  lui.  Sa  taïUe 

athlétique  se  détacha  de  toute  sa  hauteur  sur  l'or  empourpré  d'un  soleil  couchant , 


ville      ARRONDISSEMENT 


4o6  .       LA     VILLE      LUMIERE 

redressant  sa  tête  formidable,  il  contempla  longuement  la  place  immense  ;  il 
paraissait  défier  le  couperet  du  bourreau.  Sous  ce  ciel  mourant,  l'indomptable  révo- 
lutionnaire semblait  plutôt  surgir  du  tombeau  qu'attendre  le  coup  de  guillotine 
qui  allait  le  foudroyer  et  un  grand  frisson  tragique  passa  sur  la  foule  frémissante. 

«La  fin  de  Robespierre  fut  atroce.  C'est  sous  les  huées.les  insultes, les  crachats 
de  toute  une  ville  que  cet  homme  devant  qui  tous  tremblaient  et  rampaient  la 
veille  fut  traîné,  plus  qu'à  moitié  mort,  couvert  de  boue,  les  vêtements  en  loques, 
la  tête  enveloppée  dans  des  toiles  raides  de  sang,  au  pied  de  l'échafaud  dont  il 
avait  été  le  plus  sinistre  pourvoyeur.  Avant  de  le  pousser  sous  le  couperet,  le 
bourreau  lui  arracha  le  bandeau  qui  soutenait  sa  mâchoire  fracassée  et  Robes- 
pierre, sous  cette  torture  dernière,  poussa  un  tel  rugissement  de  douleur  que 
l'immense  place  tout  entière  en  tressaillit...  » 

Enfin  la  Terreur  est  passée!  En  1795  on  abat  l'échafaud  et  on  restaure  la 
statue  de  la  Liberté.  Dans  le  globe  que  la  statue  de  la  Liberté  tenait  à  la  main,  on 
découvrit,  symbole  de  paix,  un  nid  de  colombes. 

La  place  de  la  Révolution  est  devenue  la  place  de  la  Concorde. 

C'est  en  1836,  sous  le  règne  de  Louis-Philippe,  que  l'obélisque  de  Louqsor, 
rapporté  d'Egypte  par  Champollion  fut  érigé  sur  l'emplacement  de  la  statue  de 
la  Liberté.  Les  deux  fontaines  qui  décorent  le  milieu  de  la  place  furent  dessinées 
par  Hittorf.  Les  statues  représentant  les  villes  de  France  furent  exécutées  par 
Pradier,  Hittorf,  Cortot,  Callouet  et  Patitot.  C'est  devant  la  statue  de  Strasbourg, 
couverte  de  couronnes  en  1870,  sur  la  proposition  de  Déroulède,  qu'eurent  heu 
tant  de  manifestations  patriotiques. 

Les  deux  chevaux  ailés,  placés  à  l'entrée  des  Tuileries  et  représentant  Mercure 
et  la  Renommée,  sont  l'œuvre  de  Coysevox;  les  deux  monuments  élevés  à  l'entrée 
de  l'avenue  des  Champs-Elysées  furent  sculptés  par  Coustou  et  ont  reçu  le  nom 
de  chevaux  de  Marly,  parce  qu'ils  décoraient,  autrefois,  le  château  de  Marly-le-Roy. 

C'est  Marie  de  Médicis  qui,  en  1616,  fit  planter  entre  le  jardin  des  Tuileries  et 
l'allée  des  Veuves  une  promenade  à  laquelle  on  donna  le  nom  de  Cours-la-Reine. 
Ce  fut  pendant  un  temps  le  lieu  de  rendez-vous  de  tous  les  jeunes  seigneurs  et  de 
toutes  les  grandes  dames  de  la  cour. 

Plus  tard,  en  1670,  Louis  XIV  fit  planter  et  dessiner  par  Le  Nôtre  ce  grand 
espace  nu  qui  du  faubourg  Saint-Honoré  rejoignait  les  bords  de  la  Seine  et 
qu'on  appela  dès  lors  les  Champs-Elysées. 

Avant  d'être  la  merveilleuse  promenade  qu'ils  sont  aujourd'hui,  les  Champs- 
Elysées  offraient  un  aspect  peu  réjouissant.  «  Du  côté  du  faubourg  Saint-Honoré, 
dit  la  Bédollière,  ce  n'étaient  que  des  petites  allées  malpropres  et  marécageuses 
où  les  eaux  de  pluie  séjournaient  et  croupissaient  à  plaisir.  Près  de  la  place  de  la 
Concorde,  au  milieu  d'un  terrain  en  contre-bas,  s'élevaient  trois  cafés  placés  en 
triangle  qui  avaient  été  construits  sur  des  dessins  donnés  par  Jean-Jacques  Rous- 
seau. Le  principal  avait  reçu  le  nom  de  café  des  Ambassadeurs  à  cause  du  voi- 
sinage de  l'hôtel  de  Crillon,  où  logeaient  les  diplomates  étrangers.  » 


ville     ARRONDISSEMENT 


407 


Plus  tard,  le  café  des  Ambassadeurs  fut  reconstruit  entièrement  et  transformé 
en  pavillon  ;  il  devint  le  concert  et  le  restaurant  des  Ambassadeurs.  Autour  de  ces 
cafés  s'étaient  groupés  des  cabarets  et  des  guinguettes  qui  étaient  devenus  des 
sortes  de  bouges,  refuges  des  escarpes  et  des  lîlles. 

Les  Goncourt  nous  diront  ce  qu'étaient  les  Champs-Elysées  sous  le  Direc- 
toire : 

«  Ces  Champs-Elysées,  ce  faubourg  verdoyant  qui  sera  le  faubourg  Saint- 
Germain  du  xix^  siècle,  ce  vaste  jardin  public,  le  long  duquel  se  rangent  les  hôtels 
qui  ne  peuvent  plus,  comme  par  le  passé,  avoir  chez  eux  un  jardin  public,  les 
Champs-Elysées  ont  gagné  à  la  Révolution.  Ce  cours,  où  Paris  s'aventurait  peu, 
est  devenu  une  promenade  courue.  Les  arbres,  ci-devant  taillés  en  mur  le  long  de 
la  grande  allée,  et  cintrés  en  dôme  au-dessus  des  contre-allées,  poussent  en  liberté 
et  donnent  toute  l'ombre  et  tout  l'agrément  qu'on  peut  demander  à  des  arbres 
ide  trente  ans.  Les  tertres  gazonnés,  disparus  depuis,  appellent  et  convient,  comme 
des  tapis  garés  du  soleil,  les  jeux  de  l'enfance.  Une  armée  folle  et  rieuse  de  garçon- 
nets, tout  à  l'heure  moutonnés  jusqu'à  la  jarretière,  aujourd'hui  en  carmagnole 
de  siamoise  rayée,  un  petit  bonnet  de  police  sur  la  tête,  s'ébat  sur  la  pelouse  ;  et 
dans  les  chemins  tracés  les  parents  traînent,  irers  de  leur  fardeau,  leurs  marmots 
Couchés  dans  de  petites  voitures  au  milieu  de  leurs  joujoux.  Ces  amusements, 
tes  joies  enfantines  et  ces  bonheurs  paternels  animent  et  peuplent  ces  Champs- 
Elysées,  bientôt  montés  à  de  plus  hauts  destins,  bientôt  l'arène  des  coquetteries 
équestres.  Il  est,  en  ces  Champs-Elysées,  des  recoins  de  verdure,  des  aspects  de 
campagne  qui  surprennent  et  distraient  l'œil.  L'allée  des  Veuves,  avec  ses  baraques 
en  planches  aux  toits  de  chaume,  ses  treillages  boiteux,  ses  clôtures  à  moitié 
mangées  par  les  plantes  grimpantes,  semble  une  petite  Thébaide  normande. 
Mais  l'illusion  d'être  si  loin  de  Paris,  si  près  de  Paris,  ne  reste  pas  longtemps  au 
rêveur,  et  ce  ne  sont  là  qu'apparences  rustiques  ;  les  jeux  clandestins  se  cachent 
sous  les  frondées,  dortoirs  de  gueux  et  de  gueuses  pendant  les  étés  de  la  Révo- 
lution. 

«  Les  cafés  brillent  le  soir  par  toute  cette  campagne  civilisée  depuis  les  hau- 
teurs de  l'Elysée  jusqu'à  la  place  de  la  Révolution.  Depuis  le  citoyen  Renault, 
qui  tient  un  dépôt  de  glaces  de  Velloni,  auprès  de  l'avenue  Marigny,  jusqu'à 
Corazza,  qui,  son  café  du  Palais-Royal  cédé  à  Peyron,  vient  de  s'établir  au 
Garde-Meuble. 

«  Les  Champs-Elysées,  cette  forêt  parisienne,  sont  remplis  de  limonadiers  et  de 
traiteurs,  d'amphitryons  aimables  du  passant.  » 

Les  Champs-Elysées  se  divisent  en  deux  parties  :  l'une  qui  s'étend  de  la  place 
de  la  Concorde  au  Rond- Point  et  qui  est  un  jardin  ombragé  de  grands  arbres, 
rempli  de  massifs  de  fleurs,  de  verdure,  de  fraîcheur  et  de  parfums  et  l'autre  qui 
s'étend  du  Rond-Point  à  la  place  de  l'Etoile  et  où  se  trouvent  quelques-uns  des 
plus  beaux  hôtels  de  Paris. 

En  1800  il  n'existait  encore  que  six  maisons  sur  toute  l'étendue  de  l'avenue. 


4o8 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


Aujourd'hui  s'alignent  les  façades  correctes  et  solennelles  des  hôtels  particuliers, 
des  maisons  de  rapport  et  des  Palaces. 

Au  25,  se  trouve  l'ancien  hôtel  de  la  Païva,  célèbre  courtisane  du  second 
empire,  qui  avait  un  salon  politique  et  littéraire.  Il  fut  question  de  transférer,  dans 
cet  hôtel,  la  mairie  du  Ville  arrondissement,  puis  ce  projet  fut  abandonné.  Le 
restaurant  Cuba  s'y  installa  pendant  quelque  temps,  puis  l'immeuble  fut  occupé 
par  un  cercle. 

Au  numéro  63  de  l'avenue  des  Champs-Elysées,  nous  remarquerons  la  maison 


(VUE    D  UN    DES    -ATELIERS 


Muhlbachcr,  maison  de  carrosserie  de  luxe.  C'est  ime  très  ancienne  maison  qui, 
depuis  l'époque  déjà  fort  lointaine  de  sa  fondation,  a  toujours  été  dirigée  par 


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MAISON    MUHLUACHER    (C.\RROSSERIE  . 


la  même  famille.  Elle  a  été  fondée  vers  1780  par  M.  Geoffroy  JMuhlbacher,  au 
n\iméro  1 4  de  la  nio  di^  l;i  Planche,  qui  est  devenue  actuellement  la  rue  de  'S'arennes. 


ville      ARRONDISSEMENT 


409 


4IO 


LA      VILLE      LUMIERE 


MAISON    MVHLBACHER     (LA    FAÇADE). 

La  maison  Muhlbacher  dut,  par  conséquent,  à  cette  époque  de  1780,  fournir  les 
carrosses  de  la  Cour.  Les  carrosses  de  cérémonie,  ceux  qui  servaient  pour  les 
sacres  des  rois,  pour  les  ambassadeurs  des  divers  pays,  furent  toujours  l'objet 

d'un  grand  luxe.  Le  carrosse 
du  sacre  de  Charles  X  est  au 
nombre  des  curiosités  du 
I\Iusée  de  Versailles. 

Le  passage  suivant  du 
Journal  de  Barbier  montre 
quel  luxe  on  déployait  dans 
ces  voitures  d'apparat  : 

«  On  fait  ici  des  car- 
rosses superbes  pour  l'entrée 
(lu  duc  de  Nivernais,  am- 
bassadeur de  France,  dans  la 
ville  de  Rome.  Ces  carrosses 
ont  été  placés  dans  une 
grande  loge  de  planches  que 
l'on  a  construit!'  dans  la 
cour  du  Carrousel,  vis-à-vis  le  Louvre,  pour  les  laisser  voir  au  public.  Il  \-  a  trois 


SAl.Li:     I.  1 


ville      ARRONDISSEMENT 


411 


412 


•LA      VILLE      LUMIERE 


carrosses  ;  mais  surtout  les  deux  premiers  sont  de  la  dernière  magnificence.  Ils 
sont  d'abord 'd'une  grandeur  considérable;  la  caisse,  parfaitement  sculptée  et 

dorée,  aussi  bien  que  les 
roues  ;  les  panneaux,  d'une 
très  belle  peinture  ;  les  mains 
de  ressort  et  boucles  de  sou- 
pente travaillées  au  mieux 
et  dorées  en  or  moulu.  L'un, 
en  dedans,  est  garni  d'un 
velours  cramoisi  tout  relevé 
en  bosses  d'or  et  d'une  très 
belle  broderie,  avec  les  ga- 
lons et  les  franges  ;  l'autre 
est  tout  en  bleu  et  or,  caisse 
et  train,  velours  bleu  tout 
brodé  d'or.  On  dit  qu'on 
n'on  n'en  a  point  vu  d'aussi 
grand  goût.  Aussi  a-t-on 
mené  les  deux  beaux  carrosses  bien  couverts  à  Choisy,  dans  le  dernier  voyage 
du  roi,  pour  les  lui  faire  voir,  et  on  doit  les  embarquer  incessamment  pour  les 
envoyer  à  Rome  ».  Ce  n'est  qu'en  1863  que  la  carrosserie  ]\Iuhlbacher  s'installa 


MAISON    JlflILBACHER    I  SALLE    D  EXPOSITION 


,im;  lAKiii;  L'U   ilk;o.\>.ll. 


VIII<?    ARRONDISSEMENT 


413 


414  LA      VILLE      LUMIERE 

au  numéro  63  de  l'avenue  des  Champs-Elysées  où,  à  l'heure  actuelle,  nous  voj-ons 
encore  ses  magasins  qui  sont  parmi  les  plus  beaux  de  l'avenue.  A  partir  de  cette 
époque,  la  maison  prit  une  grande  extension  et  se  trouva  bientôt  à  l'étroit  dans  les 
locaux  qu'elle  occupait.  C'est  alors  qu'en  1881  elle  réunit  ses  divers  ateliers  dans 
l'usine  qu'elle  fit  construire  à  Passy,  17  et  19,  rue  Mesnil  et  48,  rue  Saint-Didier. 
Quelques  années  plus  tard,  elle  établit  ses  chantiers  de  boisa  Neuilly-sur-Seine, 
23,  rue  Borghèse,  oii  elle  possède  également  une  remise  à  voitures.  A  partir  de 
cette  époque,  elle  sut  toujours  conserver  le  premier  rang  dans  la  carrosserie  de 
luxe,  grâce  à  la  bonne  construction,  à  l'élégance  parfaite  et  au  fini  irréprochable 
de  ses  voitures.  Depuis  la  première  Exposition  de  Paris,  en  1865,  elle  a  toujours 
obtenu  les  plus  belles  récompenses,  à  toutes  les  Expositions  suivantes,  tant  en 
France  qu'à  l'étranger,  jusqu'aux  expositions  récentes  où  M.  Muhlbacher  fut 
hors  concours  et  membre  du  Jury.  C'est  à  cette  occasion  qu'il  obtint  les  décora- 
tions suivantes  :  en  1883,  l'Ordre  du  Cambodge;  en  1888,  Chevalier  de  la  Légion 
d'honneur,  et  en  1893,  officier  de  la  Légion  d'honneur. 

La  maison  Muhlbacher  sut  comprendre  une  des  premières  quel  était  le 
développement  qu'allait  prendre  les  automobiles  et,  tout  en  conservant  sa  renom- 
mée o'btenue  dans  la  construction  des  voitures  à  chevaux,  elle  fit  de  très  belles 
carrosseries  automobiles.  En  l'année  1885,  la  voiture  à  vapeur  Bollée,  qui  figurait 
à  l'exposition  rétrospective  de  1900,  sortait  des  ateliers  de  la  rue  Mesnil.  La 
maison  Muhlbacher  fut  aussi  la  première  à  faire  comprendre  aux  fabricants  de 
châssis  l'utilité  d'augmenter  la  longueur  des  châssis  afin  de  permettre  une  entrée 
latérale.  La  maison  est  actuellement  dirigée  par  M.  Albert  Muhlbacher. 

Au  go  de  l'avenue  des  Champs-Elysées,  se  trouvait  l'ancien  hôtel  de  la  du- 
chesse d'Uzès,  récemment  acheté  et  démoli  par  M.  Dufayel,  qui  fit  construire  à  la 
place  l'hôtel  que  nous  voyons  actuellement. 

Au  coin  de  l'avenue  des  Champs-Elysées  et  de  la  rue  de  La  Boëtic  se  trouve 
l'hôtel  du  duc  de  Massa,  séduisante  demeure  qui  est  certainement  la  plus  jolie 
habitation  de  toute  l'avenue. 

C'est  aux  Champs-Elysées  que  s'établirent  tant  de  bals  célèbres,  Mahillc 
la  Closerie  des  Lilas,  le  Château  des  Fleurs,  le  Jardin  Marbeuf,  le  Moulin-Rouge, 
Idalie,  etc.  Dans  un  ouvrage  sur  les  mœurs  ])endaut  le  Directoire,  voici  la  des- 
cription qui  nous  est  donnée  sur  les  bals  qui  avaient  lieu  dans  les  allées 
ombreuses  des  Champs-Elysées  : 

«  Dans  ce  lieu  enchanté  cent  déesses  parfumées  d'essences,  couronnées  de 
roses,  flottent  dans  des  robes  athéniennes,  exercent  et  poursuivent  tour  à  tour  les 
regards  de  nos  Incroyables  à  cheveux  ébouriffés,  à  souliers.à  la  turque  et  ressem- 
blants, d'une  manière  si  frappante,  àcette  piquante  et  neuve  gravure  qui  porte  leurs 
noms,  que  je  ne  saurais  en  vérité  la  regarder  comme  une  caricature. 

«  Là,  les  femmes  sont  nymphes, sultanes,  sauvages; tantôt  Minerve  ou  Junon, 
tantôt  Diane  ou  bien  Eucharis.  Toutes  les  femmes  sont  en  blanc,  et  le  blanc  sied 
à  toutes  les  femmes.  Leur  gorge  est  nue,  leurs  bras  sont  nus. 


ville     ARRONDISSEMENT 


415 


«  Les  hommes,  par  contraste,  sont  trop  négligés.  Ils  rappellent  quelquefois,  à 
ma  vue,  ces  laquais  qui,  dans  l'ancien  régime,  dansaient  au  salon  une  fois  l'année, 
le  jour  du  mardi-gras  à  minuit,  vingt  minutes  avant  le  coucher  des  maîtres.  Ils 
dansent  d'un  air  froid,  morose  :  on  dirait  qu'ils  rêvent  à  la  politique,  ils  ne  rêvent 
à  rien,  ou  bien  ils  font  des  plans  d'agiot. 

«  Les  femmes  sont  plus  décidément  au  plaisir  de  la  danse,  mais  sans  trop 
d'abandon.  Si  l'on  entend  quelques  paroles,  elles  sont  rares  et  ne  sortent  que  de 
la  bouche  du  rigaudonier,  despote  armé  de  son  archet,  qui  affecte  la  gronderie  et 
la  mauvaise  humeur,  qui  régente  tous  les  distraits,  au  milieu  de  deux  cents  femmes 
dont  la  danse  silencieuse  est  certes  une  singulière  exception  chez  les  Français. 
Elles  se  recueillent  véritablement  pour  préciser  davantage  leurs  mouvements 
divers.  » 

En  face  de  l'avenue  Marigny,  à  l'endroit  où  jadis  s'élevait  le  Palais  de  l'In- 
dustrie, s'étend  aujourd'hui  la  merveilleuse  perspective  qui  s'étend  des  Champs- 
Elysées  jusqu'aux  Invalides.  De  chaque  côté  de  l'avenue  Nicolas-II,  s'élèvent  les 
deux  palais  qui  furent  construits  pour  l'Exposition  Universelle  de  1900. 

A  droite  se  trouve  le  Grand-Palais,  destiné  à  recevoir  le  Concours  Hippique, 
les  Salons  de  peintures  et  les  diverses  expositions  qui  se  succèdent  toute  l'année. 
A  gauche  nous  voyons  le  Petit-Palais,  qui  est  une  merveille  d'architecture  et  qui 
abrite  des  collections  d'art. 

Le    pont    Alexandre-III  rehe  le   Cours-la-Reine   au    quai    d'Orsay.   Il   est 
formé  d'une  seule   arche  et  présente 
une  admirable  construction. 

Quatre  groupes  dorés  le  décorent 
à  ses  deux  extrémités  et  sont  pré- 
cédés de  groupes  taillés  dans  la 
pierre.  Le  pont  est  décoré  de  motifs 
de  bronze. 

L'ensemble  composé  par  le  pont 
Alexandre  et  l'avenue  Nicolas,  enca- 
drée de  ses  deux  palais,  est  véritable- 
ment grandiose  et  a  contribué  encore 
à  embellir  les  Champs-Elysées. 

Cette  promenade  fut  l'asile  de 
tous  les  plaisirs,  le  centre  de  toutes 
les  fêtes.  Revues,  illuminations,  ré- 
jouissances publiques  s'y  succédèrent 
à  l'envi.  Les  Champs-Elysées  ont  vu 

passer  des  gouvernements  dans  toute         .  '  ■'  ' 

leur  pompe   et  des  révolutions  dans 

tout   leur    tumulte.    Une  partie    des -- 

troupes  de  l'invasion,  le  fusil  à  l'épaule  pilier  du  pont  .«.lex-^ndre. 


4i6  LA     VILLE      LUMIERE 

et  traînant  leurs  canons  entra  clans  Paris  par  la  grande  avenue  des  Champs- 
Elysées,  et  les  cosaques  du  Don  y  campèrent  comme  en  pays  conquis. 

Plus  tard,  au  milieu  d'un  concours  effrayant  de  population  et  sous  les  rigueurs 
d'un  hiver  implacable,  l'avenue  assista  au  défilé  du  cortège  qui,  sous  la  conduite 
du  prince  de  Joinville,  ramenait  de  Sainte-Hélène  le  corps  de  l'empereur.  Puis  elle 
vit  pendant  toute  une  journée  marcher  les  bataillons  de  la  garde  nationale  qui 
allaient  prêter  serment  à  la  République  dont  les  réprésentants  siégeaient  à  l'ombre 
de  l'Arc  de  Triomphe.  Peu  de  temps  après  elle  fut  ébranlée  par  la  marche  des  cui- 
rassiers qui  servaient  d'escorte  au  prince  Louis-Bonaparte  qui  allait  prendre 
possession  des  Tuileries. 

Plus  tard,  encore,  en  1871,  les  Prussiens  y  défilèrent  au  milieu  d'un  silence 
tragique  et  désolé,  k  La  solitude  était  complète  dans  les  Champs-Elysées...  Les 
hussards  éclairèrent  les  rues  jusqu'à  la  place  de  la  Concorde  ;  à  neuf  heures 
s'avança  la  première  colonne  d'état-major  précédée  de  tambours  et  de  fifres.  Le  régi- 
ment s'arrêta  au  Palais  de  l'Industrie.  L'état-major  poussa  jusqu'à  la  place  de  la 
Concorde  ;  à  la  hauteur  de  la  fontaine,  à  gauche,  sept  ou  huit  citoyens  s'avan- 
cèrent jusque  sous  la  tête  des  chevaux,  criant  :  Vive  la  République  !  La  statue  de 
Strasbourg,  pendant  la  nuit,  avait  été  voilée  d'un  crêpe.  Toutes  les  boutiques  étaient 
fermées  et  portaient  cette  inscription  :  Fermé  -pour  cause  de  deuil  national.  » 

Parallèle  aux  Champs-Elysées  s'étend  la  promenade  du  Cours-la-Reine, 
fondée,  comme  nous  venons  de  le  voir,  par  une  fantaisie  de  ilarie  de  Médicis. 

Réservé  d'abord  pour  le  seul  usage  de  la  Reine  et  de  sa  cour,  le  Cours-la-Reine 
s'ouvrit  peu  à  peu  au  public,  qui  s'y  rendit  avec  d'autant  plus  d'empressement 
qu'en  ce  temps-là  les  grands  espaces  libres  étaient  rares  et  que  le  Cours-la-Reine 
était,  en  somme,  la  première  promenade  plantée  d'arbres  de  Paris. 

Jusqu'à  la  veille  de  la  Révolution  le  Cours-la-Reine  ou  le  Cours,  ainsi  que  l'on 
disait  alors,  resta  en  faveur  et  ne  perdit  rien  de  sa  vogue. 

«  Il  y  avait,  dit  Victor  Cousin,  fort  peu  de  piétons  ;  les  dames  y  allaient  en 
voiture  découverte  montrer  la  richesse  et  le  bon  goût  de  leur  équipage  et  de 
leur  toilette  et  surtout  s'y  montrer  elles-mêmes.  Les  hommes  étaient  à  cheval, 
rivalisant  de  légèreté  et  de  grâce,  paradant  aux  portières  et  complimentant  les 
dames  de  leur  connaissance.  La  promenade  se  prolongeait  assez  avant  dans  la 
soirée  ;  puis  au  retour  la  haute  compagnie  allait  se  reposer  et  faire  collation  au 
jardin  de  Renard,  situé  à  la  porte  de  la  Conférence  et  à  l'extrémité  des  Tuileries.  » 
Ce  Renard,  dont  parle  Victor  Cousin,  tenait  au  bout  de  la  terrasse  des  Tuileries 
un  cabaret  fréquenté  par  les  dames  et  seigneurs  revenant  du  Cours-la-Reine. 
.\nne  d'Autriche  s'y  arrêtait  volontiers,  et  les  écrivains  du  xvii^  siècle  font  de 
très  fréquentes  allusions  à  ce  lieu  à  la  mode.  La  Bruyère  constate  «  que  l'on  se 
donne  à  Paris  sans  se  parler  comme  un  rendez-vous  public,  mais  fort  exact,  tous 
les  soirs  au  Cours  ou  aux  Tuileries  pour  se  regarder  au  visage  et  se  désapprouver 
les  uns  les  autres  ».  En  somme  le  Cours-la-Reine  était  autrefois  ce  qu'est  pour 
nous,  aujourdlnii,  l'alUr  des  .\cacias. 


ville      ARRONDISSEMENT 


4^7 


Les  endroits  se  modifient,  changent  souvent  de  décors,  mais  les  usages  restent 
à  peu  près  les  mêmes  et  ne  se  transforment  pas  davantage  que  les  hommes  qui  sous 
des  costumes  différents  gardent  toujours  leurs  mêmes  qualités  et  leurs  mêmes 
défauts. 

C'est  au  Cours-la-Reine,  au  coin  de  la  rue  Bavard,  que  se  trouve  la  maison  de 
François  F'',  qui  fut  élevée  en  1572  à  Moret,  dans  la  forêt  de  Fontainebleau,  pour 
servir  de  rendez-vous  de  cliasse. 

Elle  fut  transportée  à  Paris,  pierre  par  pierre,  en  1826.  L'on  y  trouve  l'em- 


MAISON      DE     FRANÇOIS       I' 


blême  de  la  salamandre  qui  est,  en  quelque  sorte,  la  signature  de  toutes  les  maisons 
construites  pour  François  pi".  Il  faut  de  bons  yeux  pour  le  voir.  Il  n'est  ni  dans  la 
frise  où  se  déroule  si  délicatement  une  scène  de  vendanges,  ni  dans  les  médaillons, 
ni  sur  les  montants  si  déliés  qui  divisent  les  ouvertures,  mais  au-dessus  d'une 
petite  porte,  derrière  la  maison. 

Prenons  à  présent  l'avenue  d'Antin,  qui  nous  ramènera  au  Rond-Point  en 
passant  derrière  le  Grand-Palais  des  Champs-Elysées.  Elle  fut  plantée  d'arbres 
par  les  soins  du  duc  d'Antin,  surintendant  des  bâtiments  du  roi.  C'est  là  que  se 
trouvaient  jadis  le  bal  de  Flore,  le  bal  d'Isis,  le  bal  des  Nègres. 

Le  Jardin  de  Paris  était  situé,  avant  l'exposition  de  1900,  sur  l'emplacement 

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LA      VILLE      LUMIERE 


qu'occupe  aujourd'luii  le  Graud-Palais.  Au  45  de  l'avenue  d'Antin,  au  coin  du 
rond-point  des  Champs-Elysées,  nous  verrons  la  maison  Roduwart,  très  connue 
pour  sa  spécialité  de  selles  et  harnais  de  tous  styles. 

•Elle  fut  fondée  en  1797,  pendant  cette  époque  brillante  du  Directoire  dont 
nous  venons  de  parler  et,  depuis  cette  époque,  elle  a  compté  parmi  sa  clientèle 
nombre  de  personnages  célèbres. 

Ce  sont  les  Arabes  qui  introduisirent  en  France  l'usage  des  selles.  La  selle 
d'armes  du  moyen  âge  ne  se  distinguait  guère  de  la  selle  arabe  :  elle  était  accom- 


RODU\V.\RT    FRÈRnS_(VUE    INTÉRIEURE). 

pagnée  des  flançois,  de  la  cervicalle,  du  gircl  qui  enveloppaient  le, cheval  bardé  ; 
elle  était  à  haut  troussequin  et  à  sautoir.  Jusqu'en  1630,  la  grosse  cavalerie  con- 
serva ces  sortes  de  selles,  puis  on  adopta,  pour  la  cavalerie,  une  selle  dite  française 
ou  des  manèges,  propre  à  porter  le  paquetage,  la  fonte  et  les  outils.  Quand  les 
Hongrois  apportèrent  en  France  la  selle  à  la  hussarde,  sans  harnais,  demi-barbare, 
elle  fut  admise  malgré  le  peu  d'estime  que  lui  témoignaient  les  écuycrs  classiques. 
Les  écuyers  qui  formaient  alors  la  Garde  impériale  en  modifièrent  la  forme. 
Aujourd'hui  la  différence  entre  la  selle  de  hussards  et  celle  des  autres  corps  de 
cavalerie  est  assez  peu  sensible  ;  quant  à  la  selle  employée  en  dehors  de  l'armée, 
elle  a  toujours  eu  le  plus  grand  rapport  avec  cette  dernière.  j\I.  Roduwart,  sellier- 
harnacheur,  se  charge  des  fournitures  de  tout  ce  qui  concerne  les  harnais,  usten- 
siles d'écurie,  fouets,  cravaches,  équipages  de  vénerie.  Il  est  particulièrement 
connu  pour  ses  hamaciiements  destinés  aux  attelages  de  lu.xo.  Il  a  obtenu  de 


ville      ARRONDISSEMENT 


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420  ■  LA      VILLE      LUMIÈRE 

nombreuses  récompenses  à  toutes  les  expositions  ;  en  1900,  il  tut  hors  concours 
et  membre  du  Jury.  Il  est  fournisseur  breveté  des  covus  de  Russie  et  a  été  parti- 
culièrement remarqué  pour  son  équipement  des  attelages  de  gala  du  sacre  de 
l'empereur  Nicolas  IL 

Le  luxe  des  équipages  date  principalement  du  xvi*^  siècle.  Avant  cette  époque 
il  ne  consistait  guère  que  dans  la  beauté  des  chevaux  et  l'éclat  des  armures.  Nous 
voyons  dans  les  Mémoires  d'Olivier  de  La  Marche  que  ce  genre  de  luxe  fut  porté 
très  loin  à  cette  époque,  principalement  à  la  cour  des  ducs  de  Bourgogne. 

La  rue  Jean-Goujon  aboutit  avenue  d'Antin.  Aux  numéros  15  et  17  s'élève 
une  chapelle  commémorative  en  souvenir  de  l'effroyable  incendie  du  bazar  de 
la  Charité. 

Suivons  la  rue  François-l'?r_  jq][q  yy^ç  large  et  claire,  qui  nous  mènera  aveiuie 
Montaigne,  l'ancienne  Allée  des  Veuves,  où  jadis  le  bal  Mabille  rayonnait  d'illu- 
minations. Il  était  situé  sur  l'emplacement  des  immeubles  qui  portent  les  nu- 
méros 53  et  55.  Ce  n'était  au  début  qu'un  bal  champêtre  sans  grande  importance 
et  qui  ne  différait  pas  de  tous  ceux  qui  existaient  alors  aux  Champs-Elysées. 
Il  prit  une  très  grande  extension  à  partir  du  jour  où  l'on  inaugura  le  système  de 
faire  jiayer  deux  francs  d'entrée  pour  un  cavalier  et  sa  dame  au  lieu  de  faire  payer 
à  la  contre-dausc  comme  cela  se  faisait  alors.  Le  bal  Mabille  connut  alors  le  succès 
grandissant  et  inventa  les  affiches  sensationnelles  tant  perfectionnées  depuis. 

Lors  de  la  disparition  du  bal  Mabille,  tous  les  accessoires  et  appareils  d'illu- 
mination qui  décoraient  le  jardin  furent  vendus  à  l'ancien  Elysée-Ménilniontant 
aujourd'hui  disparu  et  à  l' Elysée-Montmartre  devenu  théâtre  Victor-Hugo. 

L'avenue  Montaigne,  aujourd'hui  bordée  de  très  beaux  hôtels,  fut  bien  long- 
temps, sous  le  nom  d'Allée  des  \'euves,  un  chemin  désert,  triste  et  silencieux. 
Jusqu'à  la  fin  du  xviii^  siècle,  c'était  une  allée  plantée  d'une  double  rangée 
d'ormes,  où  l'on  \ny,iit  (piclqucs  guinguettes.  Elle  s'appelait  Allée  des  Veuves, 
parce  que,  raconte-t-on,  «  les  veuves  qui  n'eussent  point  osé  paraître  en  grand 
deuil  aux  promenades  publiques  allaient  pleurer  leurs  maris  dans  cette  allée 
sombre  et  solitaire  ». 

C'est  le  caprice  de  Mme  Tallien  cjui  mit  l'Allée  des  Wuves  à  la  mode.  Elle 
habitait  près  de  la  Seine  ime  maisonnette  d'aspect  rusticpie  (pion  appelait  La 
Chaumière  et  où  dès  le  lendemain  de  la  Terreur  la  jeunesse  dorée  et  les  collets 
noirs  accoururent  en  foule.  Ils  se  pressèrent  à  l'envi  aux  fêtes  que  donnait 
Mme  Tallien. 

Puis  l'Allée  des  Veuves  fut  de  nouveau  délaissée  et  passa  pour  un  des  coin- 
des  plus  déserts  et  les  plus  dangereux  de  Paris,  jusqu'au  moment  où,  pendant  U 
second  empire,  le  prince  Napoléon,  cousin  de  Napoléon  III,  \-  fit  édifier  sa  maison 
pompéienne,  décorée  d'après  les  meilleurs  modèles  antiques  et  inaugurée  en  i86c' 
par  une  fête  merveilleuse  où  assistaient  l'empereur  et  l'impératrice.  A  cette  occa- 
sion le  prince  Napoléon  fit  interpréter  par  Madeleii^e  Brohan.  Mme  Favart. 
Samson,  (iot  et  (ieffr()>-,  la  l-'emmc  de  Diomèdc  et  le  Joueur  de  l'iùtc  (l'Eniile 


ville      ARRONDISSEMENT 


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422  LA      VILLE     LUMIÈRE 

Aiigier.  Le  programme  portait  en  tête  :  Théâtre  de  Poinpéi  rouvert  après  une 
relâche  de  dix-huit  cents  ans  four  cause  de  réparations. 

Cette  intéressante  et  jolie  construction  fut  démolie  et  sur  son  emplacement 
s'élève  actuellement  l'hôtel  de  Porgès. 

Au  27  existait  jadis  le  passage  du  Marais-des-Gourdes  ainsi  nommé  à  cause 
des  cultures  maraîchères  environnantes.  Aux  50  et  52  se  trouve  l'hôtel  de  Lari- 
boisière. 

Au  miheu  des  beaux  immeubles  de  l'avenue  ]\Iontaigne,  l'on  voit  encore 
quelques  maisons  basses  et  misérables  qui  sont  des  vestiges  de  l'ancienne  Allée 
des  Veuves.  Citons  ces  quelques  lignes  extraites  des  Promenades  dans  Paris, 
d'Edouard  Fournier,  pour  montrer  ce  que  fut  un  moment  la  physionomie  de 
l'avenue  Montaigne. 

«  Regardez  cette  longue  suite  de  petits  cafés,  de  restaurants,  au  miheu 
desquels  brille  l'enseigne  mouvante  du  Petit-Moulin-Rouge.  On  est  bien  loin  du 
temps  où  le  promeneur  altéré  ne  trouvait  un  peu  de  bière  aigre  et  de  piquette  que 
chez  le  Suisse  de  la  grille  du  Cours-la- Reine  ;  bien  loin  de  l'époque  où  Jean-Jacques 
Rousseau  donnait  le  plan  du  Café  des  Ambassadeurs,  le  seul  qui  se  trouvât  alors 
aux  Champs-Elysées  ;  bien  loin  même  des  premières  années  de  la  Révolution 
alors  qu'il  n'y  avait  guère  dans  toute  la  promenade  qu'un  seul  traiteur,  celui  chez 
lequel  eut  lieu,  en  juillet  1792,1a  sanglante  rixe  des  Marseillais  et  des  soldats  licen- 
ciés. Voici  maintenant,  à  l'extrémité  de  la  ligne  des  restaurants  de  l'avenue  Mon- 
taigne, le  fameux  bal  Mabille,  avec  sa  monumentale  entrée,  le  soir  rayonnante 
d'illuminations.  Je  voudrais  vous  y  faire  entrer,  vous  mettre  en  connaissance  avec 
les  trois  frères  qui  sont  les  propriétaires  et  les  directeurs  de  ce  fantastique  pan- 
démonium  de  la  danse  échevelée...  Je  passe  aussi,  en  ne  lui  donnant  qu'un  regard, 
devant  ce  merveilleux  Jardin  d'Hiver  où  tout  devait  venir  finir  en  serre  chaude, 
les  fleurs  et  les  talents,...  puis  c'est  le  dernier  reste  de  ces  grands  jardins  Marbeuf, 
de  cette  Idalie,  comme  on  les  appelait,  où  toutes  les  âmes  sensibles  du  Directoire 
sont  venues  s'ébattre  en  de  grande  fêtes  et  de  petites  orgies.  » 

L'avenue  Montaigne  vient  aboutir  à  la  Seine.  C'est  à  cet  endroit  que  se 
forme  la  place  de  l'Aima,  où  s'élevait  autrefois  la  pompe  à  feu  de  Cliaillot. 

Le  pont  de  l'Aima  fut  inauguré  en  1846. 

L'avenue  de  l'Aima  est  une  très  belle  voie  que  relie  la  Seine  aux  Champs- 
Elysées.  L'Hippodrome  s'y  élevait  jadis  ;  il  fut  remplacé  par  des  hôtels  parti- 
culiers. Entre  l'avenue  de  l'Aima,  l'avenue  Montaigne  et  les  Champs-Elysées  se 
trouvent  les  rues  Marbeuf,  Boccador,  Trémoille,  Clément  iMarot,  qui  font  partie 
du  quartier  désigné  sous  l'appellation  générale  de  quartier  Marbeuf.  Le  comte 
de  Marbeuf  possédait  sur  ces  terrains  des  jardins  et  des  culturps  potagères  atte- 
nant à  son  hôtel.  La  rue  Marbeuf  s'appelait  autrefois  ruelle  des  Marais,  puis  rue 
des  Gourdes.  C'est  le  comte  de  ^larbeuf  qui  lit  admettre  Napoléon  Bonaparte 
à  l'Ecole  de  Brienne. 

La  rue  Picrre-Cliarnin  porta  sous  l'Empire  le  nom  dr  Miirn\'  en  l'honneur  du 


ville      ARRONDISSEMENT 


423 


BAS-RELIEF     DE     L'ARC     DE     TRIOMPHE. 


duc  de  :\Iorny.  Celui-ci  liabitait  aux  Champs-Elysées  un  petit  hôtel  que  l'on 
désignait  sous  le  nom  de  Niche  à  Fidèle. 

Rue  Pierre-Charron,  se  trouve  le  musée  Brignole-Galiéra,  entouré  par  les  rues 

27- 


424  '    LA      \ILLE     LUMIÈRE 

Brignole  et  Galiéra  ouvertes  en  1879  sur  les  terrains  appartenant  à  la  marquise 
Brignole-Galiéra.  Ce  musée  est  une  sorte  de  Salon  d'Art  Industriel.  Il  fut  constniit 
par  l'architecte  Ginain  et  inauguré  en  1895. 

L'avenue  ^larceau  porta  primitivement  le  nom  d'avenue  Joséphine  et 
s'étend  de  la  Seine  à  la  place  de  l'Etoile,  qui  fut  ainsi  nommée  à  cause  des  douze 
avenues  qui  viennent  y  aboutir.  Elle  fut  formée  sur  l'emplacement  de  l'ancierï 
promenoir  de  Chaillot  et  s'appelait,  avant  l'annexion  de  1860,  barrière  de  l'Etoile. 

La  merveilleux  Arc  de  Triomphe  situé  au  centre  de  la  place  fut  élevé  par  ordre 
de  Napoléon  I"  pour  consacrer  le  souvenir  des  victoires  des  armées  françaises. 
Sa  construction  fut  contrée  à  l'architecte  Chalgrin  et  la  première  pierre  en  fut  posée 
le  15  août  1806.  Les  travaux  furent  interrompus  en  1814,  repris  sous  la  Restau- 
ration et  achevés  seulement  en  1844.  Ce  fut  Marie-Louise  qui,  en  1810,  passa  la 
première  sous  l'Arc  de  Triomphe,  alors  à  peine  ébauché.  Pour  la  circonstance,  iî 
avait  été  provisoirement  élevé  en  bois  et  recouvert  de  toile  peinte. 

Les  quatre  groupes  de  sculpture  qui  ornent  les  grands  piliers  sont  :  le  Départ 
de  Rude,  le  Triomphe  de  Cortot,  la  Résistance  et  la  Paix  par  Etex.  Les  bas-reliefs 
sont  les  Funérailles  de  Marceau  par  Lemaire;  le  Passage  du  font  d'Arcole  par 
Feuchère,  la  Bataille  d'Aboitkir  par  Seurre,  la  Prise  d' Alexandrie  par  Chapon- 
nière,  la  Bataille  d'Austerlitz  par  Gechter,  la  Bataille  de  Jemmapes  par  Maro- 
chetti.  La  grande  frise  représentant  le  départ  et  le  retour  des  armées  fut  exécutée 
par  tous  les  sculpteurs  qui  travaillèrent  au  monument. 

En  1885,1e  corps  de  Victor  Hugo  fut  exposé  sous  l'Arc  de  Triomphe,  et  nous 
trouvons  dans  un  article  de  Jules  Claretie  datant  de  cette  époque  la  description 
du  défilé  des  funérailles  de  la  place  de  l'Etoile  au  Panthéon.  «  Voici  du  haut  de 
l'avenue  des  Champs-Elysées  l'immense  déroulement  du  cortège,  entre  deux 
murailles  humaines;  au  loin,  vers  la  place  du  Carrousel,  le  fourmillement  des  êtres, 
l'éclat  ruisselant  des  casques...  C'était  stupéfiant,  ces  entassements  d'hommt-s, 
de  femmes,  le  long  de  l'avenue,  ces  silhouettes  sur  les  toits,  ces  hommes  grimpés 
dans  les  marronniers  comme  des  insectes  énormes...  L'armée,  superbe,  avec  ses 
drapeaux,  ses  soldats  au  port  d'arme,  complétait  sur  la  place  de  la  Concorde,  avec 
les  statues  voilées  de  crêpe  et  les  faisceaux  de  drapeaux,  un  tableau  inoubliable... 
Puis  là-bas,  au  bout  de  la  rue  Soufflot,  par  une  ascension  triomphale,  c'est  le 
Panthéon  drapé  de  noir  avec  ses  deux  trépieds  géants  envoyant  au  vent  leurs 
flammes  vertes.  Il  y  a  là  tout  un  peuple...  Et  nous  nous  retournons  pour  voir 
déboucher  le  noir  corbillard,  simple  et  saisissant  :  tous  les  fronts  se  découvrent. 
Une  clameiu"  le  suit,  le  précède,  l'enveloppe  comme  d'une  acclamation...  » 

Et  puisque  nous  venons  de  prononcer  le  nom  de  ^'ictor  Hugo,  citons,  pour 
terminer,  ces  quelques  mots  sur  l'Arc  de  Triomphe,  ces  vers  du  poète  qui  sut  le 
mieux  chanter  la  gloire  de  la  Grande  .\rméc  : 

<i  .-\rc  triomphal,  la  foudre  en  terrassant  ton  maître 
u  Semblait  avoir  frappé  ton  front  encore  à  naître. 
Il  Par  nos  exploits  nouveaux  te  voilà  relevé  I 


VTIle      ARRONDISSEMENT 


-1^5 


4z6  LA      VILLE      LUMIERE 

Il  Car  en  n'a  pas  voulu  dans  notre  illustre  armée 
«  Qu'il  fût  de  notre  renommée 
«  Un  monument  inachevé  ! 

(  Dis  aux  siècles  le  nom  de  leur  chef  magnanime  ; 
'<  Qu'on  lise  sur  ton   front  que  nul  laurier  sublime 
(  A  des  glaives  français  ne  peut  se  dérober. 
«  Lève-toi  jusqu'aux  cieux,  portique  de  victoire, 

«  Que  le  géant  de  notre  gloire 

0  Puisse  passer  sans  se  courber  !   » 

En  quittant  la  place  de  l'Etoile,  suivons  l'avenue  Hoche  qui  fut  créée  en  1854 
sous  le  nom  de  boulevard  de  Monceau  et  qui  nous  mène  au  parc  Monceau  ou  de 
Mousseau. 

]\I.  Georges  Gain,  dans  ses  Nouvelles  Promenades  dans  Paris,  nous  rapporte 
unr  conversation  de  Rosa  Bonheur  décrivant  ce  qu'était  le  parc  Monceau  il  y  a 
quelque  temps,  et  ce  tableau  est  si  pittoresque,  si  différent  de  ce  que  nous  pouvons 
voir  aujourd'hui  dans  ce  quartier  de  la  plaine  Monceau,  l'un  des  plus  riches  de 
Paris,  que  nous  ne  croyons  pas  sans  intérêt  de  le  reprodviire  ici  : 

«  Vous  ne  sauriez  avoir  une  idée  de  ce  qu'était  alors  ce  quartier  si  élégant,  si 
luxueux  aujourd'hui,  le  boulevard  de  Courcelles,  l'avenue  de  MUicrs,  la  place 
Malesherbes,  l'avenue  de  Messine  ;  c'était  la  campagne,  la  vraie  campagne.  On 
y  voyait  des  cultures  maraîchères,  des  laiteries,  des  fermes,  des  étables  de  nourris- 
seurs,  des  guinguettes  où,  les  jours  de  fortune,  on  allait  manger  une  omelette  sous 
les  acacias  en  fleurs  ;  les  vaches,  les  chèvres,  les  moutons  y  paissaient  dans  les 
chanijis;  mon  père  et  moi  y  faisions  des  études  de  mousses,  de  fougères,  de  troncs 
d'arbres...  Il  existe  un  tableau  de  Cabat  qu'on  croirait  peint  dans  le  I\Iorvan  : 
c'est  le  boulevard  Haussmann  en  1835,  derrière  l'hôpital  Beaujon.  Monceau 
abandonné  n'était  plus  qu'une  ruine  grandiose,  envahie  par  les  herbes,  les  lianes, 
les  bardanes,  les  fleurs  sauvages  ;  les  arbres  échevelés  s'y  emmêlaient  comme  en 
une  forêt  vierge,  le  petit  lac  était  un  marais,  et  les  colonnes  de  la  Naumachie 
gisaient  pour  la  i^lupart  dans  l'herbe.  Quelques  artistes  avaient  dressé  leurs  che- 
valets dans  ce  coin  charmant.  Je  me  souviens  d'un  élève  de  Drowling  qui  y  son- 
nait du  cor  entre  deux  études.  J'y  peignais  des  animaux  et  les  modèles  ne  man- 
quaient pas.  ») 

Monceau  était  un  village  existant  au  temps  des  Carlovingiens  ;  on  y  culti- 
vait la  vigne,  et  Charles  le  Chauve,  en  l'an  850,  donna  aux  moines  de  Saint-Denis 
les  vignes  de  Mousseau  «  afin  ([u'ils  en  b(}ivcnt  (luotidieunenunt  le  produit  à  leurs 
repas  ». 

Au  xviii^  siècle,  Monceau  dépendait  de  la  seigneurie  de  Clich\-  et  lut  wndu 
par  Grimod  de  la  Reynière,  fermier  général,  à  la  famille  d'Orléans. 

Monceau  ou  Mousseau,  dont  le  nom  viendrait  peut-être  de  lieu  mousseux, 
fut  planté,  en  1778,  par  Carmontelle  sous  les  ordres  de  Pliilippe  d'Orléans,  duc  de 
Ciiartres,  qui,  sous  la  Révolution,  devait  devenir  le  citoyen  Egalité  et  voter  la 
mort  de  Louis  X\'I. 


VHP      ARRONDISSEMENT  427 

Dès  1785,  Mousseau  était  un  lieu  enchanteur  ;  on  y  voyait  une  «  rivière  sil- 
lonnant de  vastes  prairies,  un  temple  chinois,  une  cascade,  un  temple  de  marbre 
blanc,  des  tombeaux  cachés  dans  un  petit  bois,  un  lac  dormant  au  milieu  duquel 
se  dressait  un  obélisque  de  granit  chargé  d'hiéroglyphes,  des  maisons  rustiques, 
des  cabarets,  etc.  ;  rien  n'y  manquait,  pas  même  les  fausses  ruines  si  fort  à  la 
mode  au  xviiie  siècle  ». 

On  a  beaucoup  discuté,  sans  parvenir  à  s'entendre,  sur  l'origine  de  la  colonnade 
qui  entoure  la  pièce  d'eau,  connue  sous  le  nom  de  Naumachie.  Quelques-uns  pré- 
tendent qu'elle  vient  de  l'ancien  château  du  Raincy  ;  d'autres  affirment  que  cette 
colonnade  faisait  partie  d'une  annexe  de  Notre-Dame-de -la-Rotonde,  construite 
à  Saint-Denis  pour  le  mausolée  de  Henri  II,  par  les  ordres  de  Catherine  deMédicis, 
et  qui  aurait  été  l'œuvre  de  Philibert  Delorme  et  de  Germain  Pilon. 

A  côté  de  la  Naumachie,  se  trouve  la  grande  arcade  renaissance  qui  pro- 
vient de  la  cour  de  l'ancien  Hôtel  de  Ville,  vestige  sauvé  de  l'incendie  de  1871. 

Dans  son  poème  des  Jardins,  l'abbé  Delille,  que  le  spirituel  Chamfort  avait 
traité  de  moulin  à  vers,  célébra  ainsi  les  splendeurs  du  Parc  Monceau  : 

«  J'en  atteste,   ô  Monceau,  tes   jardins   toujours    verts   : 
«  La  rose  apprend  à  naître  au  milieu  des  glaçons, 
«  Et  les  temps,  les  climats,  vaincus  par  des  prodiges, 
«  Semblent  de  la  féerie  épuiser  les  prestiges.  » 

Philippe  d'Orléans  fit  des  prodigalités  sans  nombre  pour  sa  Folie  de  Chartres. 
Ily  donna  des  fêtes  superbes.  Il  y  reçut  Joseph  II,  empereur  d'Autriche,  et  Paul  1^^, 
empereur  de  Russie. 

C'est  là  qu'il  fit  faire  les  premières  expériences  magnétiques  de  Mesmer, 
qui  devaient,  par  la  suite,  faire  courir  tout  Paris.  C'est  également  à  Monceau  que, 
dans  le  fameux  souper  des  évocations,  Cagliostro  fit  apparaître  les  ombres  de 
Ninon  de  Lenclos,  d'Aspasie,  de  Marie  Stuart,  de  Diane  de  Poitiers  et  de  Mlle  de 
La  Vallière.  Le  duc  de  Chartres  était,  comme  on  le  voit,  très  amateur  de  magné- 
tisme et  d'occultisme. 

La  maison  d'habitation  s'ouvrait  rue  de  Monceau  à  peu  près  sur  l'emplace- 
ment de  la  grille  dorée,  forgée  par  Moreau  ;  elle  contenait  des  merveilles. 

C'est  là,  paraît-il,  que  La  Fayette  et  Bailly  déjeunaient,  le  14  juillet  1789, 
lorsqu'on  entendit  le  canon  tonner  et  qu'on  vint  leur  annoncer  la  prise  de  la 
Bastille. 

Après  la  mort  de  Philippe  Egalité  décapité  en  1793,  le  parc  Monceau  devint 
propriété  nationale.  La  Convention  le  loua  à  Ruggieri,  qui  y  organisa  des  fêtes 
et  des  feux  d'artifices  ;  puis  vinrent  successivement  s'y  établir  un  restaurateur, 
un  loueur  de  cabriolets,  des  menuisiers  et  des  marchands  de  poissons. 

Puis  Monceau  tomba  dans  un  état  de  délabrement  complet.  Sous  l'Empire, 
Napoléon  le  donna  à  Cambacérès,  qui  le  lui  rendit  quelque  temps  après,  effrayé 
des  dépenses  considérables  qu'il  fallait  y  faire.  En  1815,  Louis  XVIII  le  rendit  à  la 
famille  d'Orléans. 


428 


LA     VILLi:      LUMIERE 


En  1848  on  y  installa  des  ateliers  nationaux.  Rendu  à  l'Etat  en  1832, 
banque  Pereirc  en  devint  acquéreur 
pour  une  partie  et  la  ville  pour  l'autre. 
Depuis  1870,  le  parc,  resté  un 
délicieux  jardin,  appartient  tout  en- 
tier à  la  \'ille.  Plusieurs  statues  y  ont 
été  placées,  cntrr  antres  celles  de  Gu\' 
de  Maupassant,  d'.Vinbroise  Thomas. 
Ce  séjour  des  Jeux  et  des 
Ris,  dit  ^L  (ieorges  Gain,  est  en- 
touré aujourd'hui  d'hôtels  superbes 
et  de  N'illas.  u  Les  champs  qui  le 
bordaient  autrefois,  après  avoir  été 
la  petite  Po- 
logne, un  ré- 
ceptacle de  mi- 
sère, im  repaire 
de  chiffonniers, 
sont  devenus 
de  somptueuses 
avenues,  d'im- 
])osants  boule- 
vards. Moins 
d'un  siècle  a 
sutti  ponrqu'un 
des  (piarticrs  de  P.uis 

])lus   luxueux.    )' 

Par  la    rue 
nous  le  laubour 


\Tri;   DE   GUY   DE   M.\ri'.\s- 


])lus   misérables   devînt    un   des 


Paru,  où  se  trouve  l'église  russe,  pre- 
j  Saiut-Honoré.  Nous  rencontrons  la  rue 
]->alzac,  .\u  numéro  12  de  cette  rue,  Ir  grand  romancier 
avait  son  hôtel  qu'il  habita  fort  i)eu  de  temps  et  où  il 
momut.  La  rue  Balzac,  s'appelait  alors  l'avenue  Fortunée 
it  l'hôtel  de  Halzac  portait  le  numéro  22. 

.\  l'endroit  où  la  rue  Balzac  rejoint  l'avenue  Frie- 
dland.  a  été  élevé,  à  l'occasion  du  centenaire 
de  P>al/.ac,  une  statue  de  l'auteur  de  la 
Coiuédie  Humniiie.Ce  monument  est  l'ceuvre 
de  Falguière. 

C'était  une  statue  de  R<nlin  qui    devait 

être  érigée  en   cet  endroit   et   qui    a\ait  été 

STATUE  D'ARMAND  siLVESTKE.  commandéc  au  sculpteur  dans  ce  but.  Rodin 

AVENUE  DU  COURS -LA -REINE.  cxposa  SOU  (vuvre   au  Salon  de  la    Société 


VIII<=      ARRONDISSEMENT  42^ 

Nationale  des  Beaux-Arts  de  1899.  Par  sa  puissante  et  excessive  origi- 
nalité, cette  œuvre  déconcerta  le  public  et  fut  l'objet  des  polémiques  les  plus 
vives. 

Descendons  l'avenue  Friedland,  peuplée  de  très  beaux  immeubles,  et  conti- 
nuée par  le  boulevard  Haussmann. 

Ce  dernier  fut  commencé  en  1857  et  prolongé  en  1868. 
Nous  ne  disons  pas  terminé,  car    le   boulevard    Haussmann,   qui  doit   être 
continué   jusqu'au    boulevard   des    Italiens,    attend  toujours   son   achèvement. 
Cette  question  revient  bien  souvent  à  l'oi'dre  du  jour,  mais  ne  sera  sans  doute  pas 
solutionnée  de  sitôt. 

Ce  boulevard  doit  son  nom  au  baron  Haussmann,  préfet  de  la  Seine  sous  le 
second  Empire,  auquel  on  doit  mie  très  grande  partie  des  embellissements  de 
Paris. 

C'est  lui  qui  fit  exécuter,  entre  autres  travaux,  la  reconstruction 
des  Halles,  le  percement  du  boule-\-ard  de  Strasboui-g,  du  boulevard  Saint- 
Michel,  l'aménagement  du  parc  Monceau,  du  bois  de  Boulogne,  de  la  place  de 
l'Étoile,  etc. 

Jules  Ferry  écrivit  contre  le  baron  Haussmann  une  brochure  in- 
titulée les  Comptes  fantastiques  d' Haussmann.  qui  obtint  un  succès  retentis- 
sant. 

A  la  jonction  du  boulevard  Haussmann  et  de  l'avenue  de  Messine  a  été 
élevée  la  statue  de  Shakespeare. 

Au  numéro  125  du  boulevard  Haussmann,  nous  voyons  la  maison  d'orfèvre- 
rie et  de  joaillerie  Lucien  Tesson,  qui  fut  fondée  en  1893,  rue  Cambon.  A  ce  mo- 
ment, elle  prenait  la  suite  d'une  vieille  maison  qui  avait  été  jadis  très  réputée  au 
moment  de  la  splendeur  du  Palais-Royal,  la  maison  Daux,  qui  avait  été  fondée 
en  1812,  dans  les  galeries  de  l'ancien  Palais-Cardinal.  M.  Tesson  fut  pendant 
plus  de  vingt  ans  le  principal  collaborateur  de  Froment-Meurice  et  il  associa 
son  nom  à  des  travaux  célèbres.  Par  la  suite,  il  passa  plusieurs  années  à  la  mai- 
son Boin-Taburet. 

Au  sujet  de  Froment-Meurice,  voici  l'article  que  nous  trouvons  dans  le 
Larousse  : 

«  L'orfèvrerie  française  a  compté,  de  nos  jours,  des  artistes  de  premier  ordre. 
A  leur  tête  s'est  placé  Froment-Meurice,  dont  il  nous  suffira  de  rappeler  quelques 
chefs-d'œuvre  :  un  ostensoir,  un  calice  et  un  encrier  pour  le  pape  ;  une  épée  et 
un  coffret  pour  le  comte  de  Paris,  d'après  les  dessins  de  Paul  Delaroche  et  Visconti; 
un  superbe  milieu  de  table,  composé  par  Jean  Feuchères  et  représentant  le  globe 
porté  par  des  géants  et  entouré  de  figures  allégoriques  et  mythologiques  ;  une 
toilette  pour  la  duchesse  de  Parme,  etc..  Ce  dernier  morceau  consiste  en  une 
table  à  pieds  d'argent  richement  décorés  ;  la  surface  de  la  table  est  en  argent  niellé 
de  fleurs  de  lis,  soutenue  par  des  anges  ;  des  coffi'ets  de  forme  gothique,  ornés 
de  figures  émaillées,  ime  aiguière  de  la  forme  la  plus  élégante  et  de  la  décoration 


430 


LA      VILLE      LUMIERE 


ville      ARRONDISSEMENT 


431 


la  plus  riche  complètent  ce  bel  ensemble,  où  l'orfèvre  a  réuni  tout  ce  que  son  art 
peut  créer  de  plus  magnitîque  et  de  plus  varié.  >> 

C'est  M.  Tesson  qui  exécuta  les  magnifiques  couronnes  en  argent  destinées 
aux  obsèques  de  Carnot  et  d'Alexandre  III,  offertes  par  Casimir  Perier,  alors 
président  de  la  Répu- 
blique ;  par  l'école  de 
Samt-Cyr  ;  par  l'école 
Polytechnique  ;  par 
l'école  Monge  et  par 
la  ville  de  Versailles. 
Le  président  Félix 
Faure  lui  commanda 
également  une  très 
belle  couronne  pour  le 
Panthéon.  M.  Tesson 
a  exécuté  pour  la  Ville 
de  Paris,  pour  les  So- 
ciétés de  steeple-chasc 
de  France  et  pour  de 
nombreuses  sociétés  de 
sports  ou  de  tir,  de  très 
beaux  objets  d'art, 
destinés  aux  prix  fon- 
dés par  ces  sociétés. 
M.  Tesson  exécute  tous 
les  jours  de  nouvelles 
créations  et  se  signale 
par  une  très  grande 
originalité  et  par  un 
très  grand  art 

Nous  trouverons 
dans  la  maison  de 
M.  Tesson,  dont  la 
visite  est  un  régal 
pour  l'amateur,  des 
porcelaines    anciennes 

de  toute  beauté,  des  bibelots  précieux,  des  gravures  de  différentes  époques, 
des  reproductions  de  pièces  d'orfèvrerie  ancienne  et,  particulièrement,  du 
xviiie  siècle. 

Puis,  dans  ce  cadre  exquis  qu'est  la  maison  d'orfèvrerie  du  125  boulevard 
Haussmann,  nous  voyons,  en  outre,  des  créations  personnelles  de  M.  Tesson,  où 
il  a  su  déployer  un  goût  très  particulier  et  très  rare. 


M.\ISON     TESSON. 


432 


LA     VILLE      LUMIERE 


Au  numéro  15S,  nous  nous  arrêtons  devant  un  liûtel  merveilleux,  véritable 
demeure  princière  qui  appartient  à  la  veuve  du  banquier  André. 

Au  numéro  134,  nous  voyons  la  maison  Sutton,  fondée  en  1824.  Cette  maison 
s'est  acquis,  depuis  de  longues  années,  dans  le  monde  entier,  une  réputation  incon- 
testable, qui  est  due,  non  seulement  au  choix  de  ses  fournitures  irréprochables,  mais 
encore,  et  princi])alement,  à  l'exécution  parfaite  de  toutes  les  livrées  ordinaires. 
des  livrées  de  gala  modernes  ou  anciennes.  Elle  possède  à  ce  sujet  une  innombrable 
quantité  de  documints.  et  c'est  peut-être  la  seule  maison  q\d  puisse,  grâce  à  la 


richesse  de  ses  renseignements,  reconstituer,  de  taçon  abscilunimt  auihentitiue, 
les  belles  et  somptueuses  livrées  qui  se  ])ortaient  à  la  cour,  au  tenqis  des  rigou- 
reuses étiquettes  impériales  et  royales. 

La  maison  Sutton  a  su  conserver  les  traditions  impeccables;  elle  était  d'ail- 
leurs le  fournisseur  attitré  des  cours  de  Charles  X  et  de  Na])oléon  III.  Puis,  par  la 
suite,  elle  fut  le  fournisseur  des  ambassades  étrangères  en  France  aussi  bien  que 
de  nos  ambassades  à  l'Etranger.  Elle  fournit  aniourd'hui  la  maison  du  Président 
de  la  République  Française. 

La  maison  Sutton  exécute  des  vêtements  de  soirées  et  de  \ille  de  coupe  irré- 
l)rochable.  FLn  outre,  elle  s'est  fait  également  une  spécialité  des  \êtements  de 
cheval  et  des  tenues  de  véneries  :  à  ce  sujet,  elle  possède  encore  les  documents 
exacts  de  la  plus  grande  i)artie  de  nos  équipages.  N'ous  devons  ajouter  que  la 


ville      ARRONDISSEMENT 


433 


434 


LA      VILLE      LUMIERE 


maison  Sutton  a  obtenu  des  médailles  d'or  et  d'argent  à  toutes  les  expositions  et 
la  plus  haute  récompense  à  l'exposition  de  1900  ;  cela  est  justitié  pleinement  par 
le  mérite  artistique  de  cette  maison  de  premier  ordre. 

De  nombreuses  rues  viennent  aboutir  boulevard  Haussmann.  Nous  citerons 
seulement  ici  : 

La  rue  de  Courcelles,  très  ancienne  voie  qui  se  nommait  chemin  de  \'illier3; 
la  rue  de  Miromesnil,  créée  en  1776  sous  le  nom  de  rue  Guyot  et  baptisée  du  nom 
qu'elle  porte  actuellement  en  l'honneur  du  garde  des  sceaux,  Miromesnil,  qui  con- 
tribua beaucoup  à  l'abolition  de  la  torture  en  France. 

La  rue  de  la  Boétie  et  la  rue  de  la  Pépinière. 

La  rue  de  la  Boétie,  primitivement  désignée  sous  le  nom  de  Chemin  du  Roule- 
aux-Percherons, fut  ouverte  en  partie  sur  l'ancienne  pépinière  du  Roi. 

Au  numéro  14  nous  voyons  la  maison  de  couture  Buzenet,  qui  a  transformé 
en  un  véritable  temple  du  goût  le  joli  petit  hôtel  qui  fait  le  coin  de  la  rue  de 
la  Boétie.  Depuis  quelque  temps,  dans  les  réunions  mondaines,  aux  premières 
représentations,  aux  courses,  dans  tous  les  endroits  oii  se  retrouve  l'élite  du  Paris 
élégant,  ce  nom  de  Buzenet  est  bien  souvent  prononcé  et  revient  dans  un  grand 
nombre  de  conversations.  C'est  que  Buzenet  a  le  don  de  créer,  pour  ses  jolies  clientes, 
de  délicieux  modèles  ;  ils  se  reconnaissent  tous  à  deux  signes  caractéristiques  : 
le  goût  sobre  et  l'originalité  distinguée. 

La  maison  Buzenet,  autrefois  maison  Kerteux  sœurs,  a,  depuis  quelque 
temps,  transféré  ses  salons  au  numéro  14  de  la  rue  de  la  Boétie. 

Une  visite  s'y  impose  en  vérité  et,  tout  en  admirant  la  luxueuse  installation 
des  grands  salons  de  vente  et  des  jolis  salons  d'essayage,  nous  voyons  défiler  toute 
la  série  des  costumes  tailleur  d'un  chic  tout  spécial,  des  manteaux  somptueux 
qui  parent  d'un  si  aimable  attrait  la  grâce  légère  des  femmes,  des  toilettes  du  soir 
qui  dessinent  si  parfaitement  les  lignes  et  en  font  mieux  valoir  la  beauté  :  ce  sont 
ces  robes  de  soirées  qui  sont  le  triomphe  de  Mme  Buzenet,  et  c'est  surtout  en  ce 
genre  qu'elle  réalise  de  véritables  merveilles.  Avant  de  quitter  ce  salon  où  tant  de 
jolies  choses  attirent  notre  attention,  jetons  encore  vm  coup  d'œil  sur  ces  précieuses 
fourrures  et  sur  tout  le  luxe  discret  de  la  lingerie. 

Après  avoir  porté  le  nom  de  Chemin  du  Roule,  la  rue  de  la  Boétie  fut  nommée 
pendant  quelque  temps  rue  d'Angoulême-Saint-Honorê,  puis,  en  1865,  rue  de 
Morny.  Le  duc  de  Morny  était  le  fils  naturel  du  général  do  Flahaut  et  de  la  reine 
Hortense  et,  par  conséquent,  frère  utérin  de  Napoléon  III.  \'oici  le  portrait  qu'a 
tracé  de  lui  le  comte  d'Alton  Shée,  pair  de  France,  qui  fut  son  compagnon  de  jeu- 
nesse : 

«  Sans  être  véritablement  beau,  dit-il,  Morny  avait  la  physionomie  fine  et 
bienveillante,  de  l'élégance,  de  la  distinction  ;  il  était  admirablement  propor- 
tionné, fort  adroit  à  tous  les  exercices,  un  de  nos  meilleurs  gcntlcmen-riders. 
Ami,  parfois  rival  heureux,  du  duc  d'Orléans,  il  avait  obtenu  près  des  femmes 
de  nombreux  et  éclatants  succès.  Instruit  ])our  un  mondain,  avant  le  goût  de  la 


ville      ARRONDISSEMENT 


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LA     VILLE      LUMIÈRE 


paresse  et  la  faculté  du  travail,  une  foi  absolue  en  lui-même,  de  l'audace,  de 
l'intrépidité,  du  sang-froid,  un  jugement  sain,  de  l'esprit,  de  la  gaieté  ;  plus 
capable  de  camaraderie  que  d'amitié,  de  protection  que  de  dévouement  ;  amou- 
reux du  plaisir,  décidé  au  luxe  ;  prodigue  et  avide  ;  plus  joueur  qu'ambitieux  ; 
fidèle  à  un  engagement  personnel,  mais  n'obéissant  à  aucun  principe  supérieur 
de  politique  ou  d'humanité,  rien  ne  gênait  la  liberté  de  ses  évolutions  ;  il  joignait 
à  tout  cela  certaines  qualités  princières,  la  dissimulation,  l'indulgence,  le  mépris 
des  hommes.  Il  pratiquait  la  souveraineté  du  but,  non  au  profit  d'une  religion, 
d'un  système  ou  d'une  idée,  mais  dans  son  propre  intérêt.  » 

Quittons  à  regret  les  salons  de  la  maison  Buzenet  etcontinuons  à  suivre  la  rue 
la  Boétie  et  nous  remarquerons,  au  numéro  37,  un  joli  petit  hôtel  style  Renaissance. 

Au  numéro  32,  nous  verrons  la  fabrique  dieppoise  d'objets  en  ivoire  qui  a  sa 
succursale  rue  la  Boétie.  La  maison  Félix  Souillard  a  été  fondée  à  Dieppe  par 
Auguste  Souillard.  Sa  réputation  artistique  pour  la  sculpture  des  camées,  des 
christs,  des  vierges,  des  statuettes  représentant  des  Amours  genre  ancien,  fit  de 
lui  l'un  des  premiers  négociants  de  la  ville. 


MAISON     SOUILL.VRD. 


Son  fils  Félix,  (|ui  lui  succéda  en  1887,  transporta  la  maison  place  du  Casino, 
où,  depuis,  on  le  vit  à  la  cheville,  entouré  de  ses  collaborateurs  et  ouvriers.  Sun 
commerce  fut  toujours  extrêmement  florissant. 


ville      ARRONDISSEMENT 


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Depuis  les  temps  anciens,  l'on  a  exécuté  en  ivoire  de  véritables  chefs-d'œuvre. 
Les  peuples  de  l'antiquité  employaient  l'ivoire  pour  orner  leurs  maisons  et  leurs 
temples  ainsi  que  pour  sculpter  les  images  de  leurs  dieux.  On  exécutait  en  ivoire 
toutes  sortes  d'ustensiles  qu'on  ornait  de  plaques  d'or.  La  quantité  d'ivoire,  em- 
ployée à  Rome  est  vraiment  prodigieuse.  On  fit  notamment  exécuter  en  ivoire  une 
statue  de  Jules  César.  Les  portes  d'un  temple  d'Apollon  élevé  par  Auguste  en 
action  de  grâces  de  la  victoire  d'Actium  étaient  entièrement  en  ivoire. 

En  1364,  les  Dieppois  équipèrent  deux  vaisseaux  qui  s'en  allèrent  sur  les 
côtes  d'Afrique.  Ils  en  revinrent  chargés  d'une  énorme  quantité  d'ivoire,  et  c'est 
•  alors  que  vint  aux  Dieppois  l'idée  de  fonder  des  fabriques  d'ivoire. 

L'ivoirerie  de  Dieppe  fut  extrêmement  florissante  jusqu'en  1694,  époque 
à  laquelle  les  Anglais  bombardèrent  la  ville.  L'activité  reprit  dans  les  fabriques 
à  partir  de  1816  et,  aujourd'hui,  c'est  à  Dieppe  que  l'on  trouve  les  meilleurs 
ouvriers. 

lui  1902,  la  maison  Souillard  ([uitta  Dieppe  pour  s'installer  à  Paris,  32,  rue 
la  Boétie.  Sa  clientèle  marchande  et  bourgeoise  la  suivit  fidèlement  et  l'atelier 
de  la  rue  la  Boétie,  oîi  l'on  travaille  l'ivoire,  est  bien  connu  des  Parisiens. 
Depuis  son  séjour  à  Paris,  la  maison  Souillard  a  encore  perfectionné  et  transformé 
l'art  de  l'ivoire  selon  le  goût  moderne  ;  elle  est  réputée  pour  la  fabrication  de 
toutes  les  statuettes  et  objets  d'art,  médailles,  croix  de  berceaux,  pour  les  garni- 
tures de  toilettes,  boîtes  à  poudre,  ongliers,  billes  de  billards,  etc..  Les  collec- 
tionneurs, qui  recherchent  si  avidement  les  ivoires  anciens,  en  trouveront  de  fort 
curieux  à  la  maison  Souillard,  qui  se  charge  de  toutes  les  réparations  anciennes 
et  modernes  et  travaille  à  façon  les  ivoires  bruts,  rapportés  par  les  explo- 
rateurs. 

Au  numéro  44  de  la  rue  la  Boétie  se  trouve  un  hôtel  où  logeait  la  comtesse 
de  Lavalctte  lorsqu'elle  partit  à  la  Conciergerie  ])our  obtenir,  de  la  façon  mira- 
culeuse que  l'on  sait,  la  délivrance  de  son  époux. 

La  rue  de  la  Pépinière  traversait  autrefois  les  terrains  de  la  Pépinière 
Royale  du  Louvre.  La  caserne  de  la  Pépinière,  située  avenue  Poçtalis  et  rue  de 
la  Pépinière,  fut  édifiée  en  1770  et  reconstruite  en  partie  sous  Napoléon  III. 

Le  square  Louis  XVI,  dit  de  la  Chapelle-Expiatoire,  est  placé  entre  le  boule- 
vard Haussmann,  la  rue  Pasquier,  la  rue  d'Anjou  et  la  rue  des  Mathurins. 

Ce  titre  de  Chapelle  Expiatoire  donné  au  uinnument  provoqua  si  souvent 
les  discussion  des  partis  qu'il  fut  ])lusieurs  fois  question  de  démolir  la  chapelle. 
Elle  fut  élevée,  par  les  ordres  de  Louis  X\'III,à  la  mémoire  de  Louis  XVI  et  de 
Marie- Antoinette,  pour  consacrer  le  lieu  oii  ils  furent  inhumés  après  leur  exécution. 
Leurs  corps  furent  placés  en  effet  dans  le  cimetière  de  la  Madeleine,  où  ils  restèrent 
jusqu'en  1823,  époque  à  laquelle  ils  furent  transférés  dans  la  Chapelle  de  Saint- 
Denis.  L'historien  Lenôtre  nous  donne  ciuel(iurs  détails  précis  au  sujet  de  ce  mo- 
nument. 

L'auti'l  de  la  crypte  s'élève  à  l'endroit  i)récis  où  l'on  déct)uvrit,en  i8l5,les 


ville      ARRONDISSEMENT  439 

ossements  du  roi  et  de  la  reine.  Le  cimetière  de  la  Madeleine  n'était  autre,  en  1793, 
qu'un  terrain  de  forme  assez  irrégulière,  enclos  de  mui's,  s'ouvrant  sur  la  rue 
d'Anjou  et  bornant  au  nord  l'immense  potager  des  religieuses  de  la  Ville-l'Ëvêque. 
Les  premiers  corps  qui  y  furent  inhumés  étaient  ceux  des  trois  cents  victimes  de  l'ac- 
cident survenu  le  6  juin  1770,  place  Louis-XV,  à  l'occasion  des  fêtes  données  pour 
le  mariage  du  dauphin.  Toutes  les  victimes  de  la  Révolution,guillotinées  place  de 
la  Concorde,  furent  inhumées  dans  ce  cimetière.  C'est  grâce  à  Desclozeaux,  pro- 
priétaire d'une  maison  rue  d'Anjou,  que  la  place  où  reposaient  les  restes  de 
Louis  XVI  et  de  Marie-Antoinette  put  être  précisée.  Il  avait  acquis  le  terrain  où 
les  corps  des  souverains  avaient  été  déposés,  et  il  avait  planté  à  cet  endroit  deux 
saules  pleureurs,  entourés  d'une  haie  de  charmille.  Au  moment  de  la  Restauration, 
il  mit  ce  terrain  à  la  disposition  de  la  famille  royale. 

La  chapelle,  construite  par  Percier  et  Fontaine,  renferme  le  groupe  de 
Louis  XVI  et  de  son  confesseur,  par  Bosio,  et  celui  de  Marie-Antoinette  et  de  la 
Religion,  sculpté  par  Cortot. 

La  rue  d'Anjou  possède  de  fort  beaux  hôtels  qui  datent,  pour  la  plupart, 
du  xvii*^  siècle. 

«  Ils  portèrent  d'abord  de  fort  beaux  noms  à  leur  frontispice.  C'étaient,  au 
numéro  11,  l'hôtel  de  Créqui  ;  au  numéro  9,  l'hôtel  de  Contades,  puis  les  hôtels 
d'Espagnac,  de  Beaufremont,  de  Nicolaï,  de  la  Belinaye,  etc.. 

«  La  Révolution  vient,  et  qui  trouvons-nous  dans  cette  rue  dépeuplée  par 
l'émigration?  Chabot,  l'ex-capucin,  qui  se  prélasse  au  numéro  19.  Pendant  le 
Consulat,  Moreau  habita  l'hôtel  placé  sous  le  numéro  28  ;  Bernadotte  l'occupa 
ensuite;  Napoléon,  qui  l'avait  acheté  après  la  condamnation  de  Moreau,  le  lui 
avait  donné,  et  il  est  encore  aujourd'hui  la  propriété  de  la  reine  douairière  de 
Suède.  Pendant  la  Restauration,  nous  trouvons,  rue  d'Anjou  M.  Crawfurtli, 
dont  la  magnifique  galerie  de  tableaux  prouvait  le  bel  emploi  qu'il  fit  de  sa  for- 
ttme,  le  marquis  d'Aligre,  et  deux  des  grands  noms  du  libéralisme  militant. 
Benjamin  Constant  et  Lafayette  ;  l'un  mourut  au  numéro  15,  l'autre  dans  l'hôtel 
qui  porte  le  numéro  6.   » 

La  rue  des  Mathurins  fut  percée  sur  le  terrain  dépendant  de  la  ferme  des 
Mathurins,  les  fameux  fères  aux  ânes. 

Au  numéro  32  se  trouvait  l'hôtel  de  François  de  Beauharnais,  mari  de  José- 
phine ;  on  dit  que  c'était  dans  cette  rue  que  se  trouvait  l'habitation  de  Tristan 
l'Hermite,  le  grand  prévôt  de  Louis  XL 

La  rue  Pasquier  porta  d'abord  le  nom  de  rue  de  l'Abreuvoir-l'Evêque  ;  elle 
fut  ouverte  sur  des  terrains  qui  appartenaient  à  M.  de  Montessuy. 

Au  numéro  3  nous  voyons  le  merveilleux  étalage  de  la  célèbre  maison  de 
bijouterie  et  d'orfèvrerie  de  Boin-Taburet.  Elle  a  été  fondée  en  1837  et,  depuis 
cette  époque,  a  toujours  été  la  plus  réputée  pour  les  travaux  fins  d'orfèvrevrie, 
de  bijouterie  et  de  joaillerie.  Les  objets  exécutés  chez  elle  sont  de  véritables  œuvres 
d'art  ;  nous  v  voyons  les  plus  belles  pièces  d'orfèvrerie  de  table,  d'objets  de  toi- 


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LA     VILLE      LUMIERE 


MAISON      IIOIN-TAHUKKT. 


VIII^^      ARRONDISSEMENT 


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lette  et  d'objets  d'art  copiés  et  inspirés  du  xviiis  siècle.  L'orfèvrerie  du 
xviii^  siècle  produisit  des  ouvrages  charmants.  A  cette  époque,  au  lieu  de  suivre 
de  loin  l'architecture,  ainsi  qu'elle  l'avait  toujours  fait  par  le  passé,  l'orfèvrerie 
la  devança  dans  les  transformations  de  l'art  qui  a  marqué  le  commencement 
du  xvni<5  siècle. 

La  nouvelle  école  déploya  l'imagination  la  plus  vive  et  la  plus 
féconde  dans  l'exécution  de  certains  objets  qui  sont  des  chefs-d'œuvre  de  grâce 
et  d'éclat,  où  se  marient,  de  la  façon  la  plus  heureuse,  les  ors  de  plusieurs  couleurs, 
l'argent,  la  nacre  et  les  émaux. 

La  maison  Boin-Taburet  a  exécuté,  en  ce  gracieux  style  du  xviii''  siècle, 
des  œuvres  qui  sont  de  pures  merveilles. 

En  bijouterie  et  joaillerie,  elle  a  exécuté  des  objets  d'un  travail  très  fin, 
ornés  d'émaux  et  de  pierres  précieuses. 

La  maison  Boin-Taburet  s'est,  en  outre,  spécialement  distinguée  dans  la 
vente  d'objets  anciens,  de  meubles,  de  porcelaines,  de  bronzes,  de  gravures, 
de  tableaux  Louis  XIV,  Louis  XV  et  Louis  XVI,  ainsi  que  d'objets  de 
vitrines  de  tous  styles,  dont  on  trouve  chez  elle  le  plus  grand  assortiment. 

Suivons  à  présent  la  rue  de  Rome,  qui  commence  boulevard  Haussmann. 

Au  numéro  14  de  la  rue  de  Rome,  formant  le  coin  de  la  rue  Saint-Lazare, 
nous  trouvons  la  grande  maison  de  couture  Levilion. 

Cette  maison  fut  fondée  en  1866,  boulevard  Malesherbes  et,  au  moment  de 
l'extension  de  ses  affaires,  s'installa  à  l'endroit  qu'elle  occupe  actuellement,  en 
face  la  gare  Saint-Lazare. 


MAISON    LEVILION. 


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LA     VILLE      LUMIÈRE 


VIIP      ARRONDISSEMENT  443 

Elle  occupe  cette  installation  depuis  1872  ;  c'est  Mme  Levilion  qui  avait 
fondé  cette  maison  de  couture,  et  ses  enfants  lui  succédèrent. 

Depuis  1905  M.  Dacheux  et  Mme  Ory,  qui  étaient  depuis  fort  longtemps 
des  employés  de  la  maison,  succédèrent  à  la  famille  Levilion. 

Depuis  cette  époque,  ils  ont  accru  considérablement  le  développement  de 
leurs  affaires  et  la  maison  Levilion  a  pris,  sous  leur  direction,  une  grande  noto- 
riété. 

Dans  leurs  jolis  salons,  tout  nouvellement  aménagés,  nous  prenons  plaisir 
à  voir  défiler  ces  délicieuses  robes  de  soirées,  ces  toilettes  de  ville,  ces  manteaux 
élégants  et  tout  ce  luxe  de  lingerie. 

Depuis  quelque  temps  la  maison  Dacheux  et  Ory  s'est  agrandie  d'un  rayon 
spécial  de  costumes  tailleur  où  l'on  trouve  de  fort  jolis  modèles  ;  l'on  sait  la 
vogue  que  ce  genre  obtient  actuellement  près  des  femmes,  et  celles-ci  trouveront 
à  la  maison  Levilion  de  nombreuses  créations  bien  faites  pour  leur  plaire. 

Rue  de  Rome  se  trouve  le  lycée  Racine,  lycée  de  jeunes  filles,  dont  l'entrée 
est  au  numéro  26  de  la  rue  du  Rocher. 

La  loi  du  21  décembre  1880  a  organisé  en  France  l'enseignement  secondaire 
des  jeunes  filles  et  a  créé  des  lycées,  des  collèges  et  des  cours. 

C'est  en  1867  que  M.  Duruy  posa  nettement  dans  une  circulaire  au  recteur 
la  question  de  l'enseignement  secondaire  des  filles.  11  déposa,  dans  ce  sens, 
un  projet  de  loi  qui  rencontra,  comme  il  fallait  s'y  attendre,  de  vives  oppo- 
sitions. 

La  Chambre  finit  par  adopter  la  proposition  de  M.  Duruy  et  les  lycées  et 
collèges  de  filles  furent  créés. 

Afin  de  pourvoir  les  lycées  d'un  personnel  de  professeurs  femmes  capable  de 
donner  le  nouvel  enseignement,  la  loi  de  1881  a  créé  à  Sèvres  une  école  normale 
supérieure  d'enseignement  secondaire  des  filles. 

Tout  à  côté  du  lycée  Racine,  nous  voyons  l'orfèvrerie  J.  Garnier,  21-23, 
rue  de  Rome. 

Fondée  en  1893,  au  n°  23,  devant  l'extension  croissante  de  son  commerce, 
M.  J.  Garnier  dut  s'adjoindre,  en  1904,  le  magasin  mitoyen,  satisfaisant  ainsi  au 
désir  de  sa  nombreuse  clientèle. 

La  maison  J.  Garnier  est,  en  effet,  la  seule  en  son  genre,  dans  cette  partie 
du  Ville  arrondissement,  desservant  tout  le  quartier  de  la  gare  Saint-Lazare, 
de  l'Europe,  de  l'avenue  de  Villiers  et  de  la  banlieue  ouest  de  Paris. 

Par  son  goût  très  sûr  et  par  le  choix  de  ses  articles  en  horlogerie,  bijouterie, 
orfèvrerie,  etc.,  la  maison  J.  Garnier  se  recommande  à  son  élégante  clientèle. 

M.  Garnier  se  recommande  aussi  de  son  titre  d'horloger  de  la  marine 
de  l'Etat.  Il  a  voulu  également  se  spécialiser  dans  l'exécution  de  la  bijouterie 
et  de  l'orfèvrerie  de  style.  Il  profita  des  agrandissements  de  sa  maison  pour 
s'adjoindre  le  précieux  concours  de  M.  André  Royer,  ex-élève  de  l'école  des 
Arts  décoratifs  qui  expose  au  Salon  des  Artistes  français,  au  musée  Galliera 


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LA     VILLE      LUMIERE 


et   qui   collabore  à  de  nombreuses  publications,  entre  antres  à  l'Art  français. 

C'est  ainsi  qu'à  dater  de  cette  époque  la  maison  Gamier  prit  un  nouvel  essor 
en  exécutant  des  travaux  de  ciselure  et  de  joaillerie  de  tous  styles,  reproductions 
de  l'ancien,  transformation  de  bijoux,  travaux  à  façon,  cuivre  martelé  et  repoussé, 
porcelaines  et  poteries  d'art  montées  en  ciselure  d'argent,  etc.,  etc. 

M.  Garnier  créant  sans  cesse  de  l'inédit  a  voulu  donner  à  sa  maison  un  cadre 
digne  de  ses  productions  ;  il  a  fait  exéctiter  l'installitifin  inli'ri' un-  rt  oxti'ricurf 


-MAISON   G.VRMh 


de  ses  magasins  en  noyer  massif  du  plus  pur  style  gothiciue  par  le  maitre  sculpteur 
V.  Aimone. 

Et  puisque  nous  venons  de  parler  de  cette  grande  maison  de  bijouterie  et 
d'horlogerie  de  la  rue  de  Rome,  disons  quelques  mots  sur  l'ancienne  corpo- 
ration des  horlogers.  —  Ceux-ci  formaient  sous  l'ancien  régime  ime  corporation 
à  laquelle  Louis  XI  donna  ses  premiers  statuts  en  1483. 

Ces  statuts  furent  successivement  confirmés  par  François  l  ,  Henri  II, 
Charles  IX,    Henri   IV  et  Louis  XIV. 

Jusqu'au  règne  de  ce  dernier,  les  horlogers  furent  subortk^nnés  aux 
orfèvres. 

En  1643,  ils  furent  affranchis  de  cette  subordination  ;  mais  ils  durent  gra- 
ver leurs  noms   sur   les   boîtes  des  montres  qu'ils  vendaient. 


ville      ARRONDISSEMENT 


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LA      VILLE      LUMIKRE 


MAISON     CARNIER. 


Dans  la  corporation  dos  horlogers,  qui  avaient  pour  patron  saint  Eloi, 
l'apprentissage  était  de  huit  ans  ;  le  brevet  coûtait  54  livres  et  la  maîtrise  900. 

Au  numéro  41  se  trouve  la  pharmacie  Lachartre,  dirigée  actuellement  par 
M.  Alexandre.  Cette  pharmacie  est  l'une  des  plus  anciennes  de  Paris  ;  elle 
a  été  fondée  en  1847  par  Lachartre  et  se  plaça  de  suite  au  premier  rang  non 
seulement  par  l'excellence  de  ses  produite,  mais  aussi  par  la  modération  de  ses 
prix  et  l'exécution  consciencieuse  de  toutes  les  préparations  qui  lui  étaient  confiées. 

En  1870  Pillas,  élève  et  gendre  de  Lachartre,  succéda  à  son  maître  et,  sous 
sa  direction,  la  maison  poursuivit  ses  heureuses  destinées;  sa  réputation  s'éten- 
dit dans  tous  les  quartiers  de  Paris,  et  son  chiffre  d'affaires  devint  considérable. 

En  1881,  Pillas  passa  la  maison  à  M.  Alexandre,  qui  en  est  aujourd'hui  le 
titulaire  actuel.  M.  Alexandre  a  modernisé  sa  pharmacie,  il  a  su  soutenir  et 
affermir  la  réputation  de  la  maison,  nraintenir  ses  habitudes  de  conscience  et  de 
loyauté  commerciales,  si  bien  qu'aujourd'hui  un  médicament  sortant  de  la 
pliarmacie  Lachartre  est  accepté  les  yeux  fermés  par  le  corps  médical. 

La  pharmacie  de  la  rue  de  Rome  possède  un  laboratoire  important  ijui  lui 
permet  do  fabriquer  elle-même  tous  ses  différents  produits  et  de  ne  débiter  que 
des  médicaments  conformes  au  Codex  et  préparés  avec  des  substances  de  pn- 
mière  qualité. 

C'est  en  1887  que  la  pliarmacie.  se  trouvant  trop  à  l'étroit  ru<   dr--  .Malhu- 


ville      ARRONDISSEMENT 


447 


448  LA     VILLE      LUMIÈRE 

rins,  se  transféra  au  numéro  41  de  la  rue  de  Rome,  à  l'angle  de  la  rue  de  Vienne. 
Elle  possède  là  de  vastes  locaux  et  peut  donner  entière  satisfaction  à  sa  clientèle, 
qui  s'est  étendue  dans  le  monde  entier.  Parmi  ses  produits  ayant  obtenu  les  plus 
hautes  récompenses  à  l'Exposition  internationale  de  1900,  citons  :  le  Phénol 
Bobœuf,  au  sujet  duquel  l'Académie  a  décerné  un  prix  Montyon;  l'Hamameline- 
Roya,  qui  a  été  reconnue  comme  un  médicament  surprenant  :  ses  vertus  curativcs 
dans  les  affections  du  système  circulatoire  sont  véritablement  extraordinaires. 

Redescendons  maintenant  la  rue  de  Rome  et  nous  traverserons  le  quartier 
de  l'Europe,  formé  en  partie  sur  l'emplacement  de  la  Petite-Pologne  et  en  partie 
sUr  les  terrains  dépendant  des  jardins  Tivoli. 

Le  quartier  de  la  Petite-Pologne,  dont  nous  aurons  l'occasion  de  parler  encore 
tout  à  l'heure,  était  un  quartier  perdu  dans  les  champs  et  les  terrains  vagues,  habité 
par  des  vagabonds  et  des  chiffonniers.  Cette  partie  de  Paris  était  couverte  de  mou- 
lins. A  l'angle  de  la  rue  du  Rocher  et  de  la  rue  de  Madrid  se  trouvait  le  Moulin  de 
la  Marmite  ;  en  face  celui  des  Prunes  ;  sur  l'emplacement  du  pont  de  l'Europe,  le 
Moulin  de  la  Pologne;  un  peu  plus  loin  les  moulins  des  Prés  et  le  Moulin  Boute. 

Au  61  de  la  rue  du  Rocher,  au  milieu  des  champs  de  la  Petite-Pologne,  se  trou- 
vait la  maison  qu'un  financier  du  xviii'^  siècle  avait  fait  construire  pour  les 
sœurs  Grandis,  de  l'Opéra,  dont  il  était  l'amant.  Il  possédait  à  la  fois  les  faveurs 
des  deux  sœurs.  Par  la  suite,  Joseph  Bonaparte,  puis  Mme  Laetitia  Bonaparte 
habitèrent  cette  maison.  C'est  le  maréchal  Gouvion  Saint-Cyr  qui  lui  succéda. 

En  haut  de  la  rue  du  Rocher  était,  en  1794,  le  cimetière  des  Errancis,  où  furent 
enterrés  les  suppliciés  de  la  guillotine  pendant  la  période  qui  s'écoula  du  25  mars 
au  13  juin  1794.  C'est  là  que  furent  jetés  Danton,  Camille  Desmoulins,  IMme  Eli- 
sabeth, Robespierre,  Couthon,  Saint-Just,  Charlotte  Corday,  etc.  Plus  tard,  sur 
l'emplacement  de  ce  cimetière,  s'éleva  im  cabaret  où  l'on  donnait  des  bals  joyeux. 

Les  jardins  de  Tivoli,  qui  connurent  jadis  une  gloire  considérable,  eurent  trois 
emplacements  successifs. 

Le  premier  jardin  Tivoli,  qui  fut  de  beaucoup  le  plus  célèbre,  était  situé  à  la 
fois  dans  le  VIII''  et  le  IX^  arrondissement.  Il  occupait  l'espace , compris  dans 
l'angle  des  rues  Saint-Lazare  et  de  Clichy  et  s'enfonçait  en  diagonale  dans  le 
quartier  de  l'Europe  en  suivant  la  rue  de  Londres.  Il  avait  été  créé  par  un  ancien 
trésorier  de  la  marine  du  nom  de  Boutin,  propriétaire  d'un  immense  terrain  sur 
lequel  il  s'était  fait  construire  une  demeure  dénommée  la  Folie-Boutin.  Cejardin, 
merveilleusement  aménagé,  par  la  suite,  sous  les  ordres  de  Ruggicri,  fut  le  rendez- 
vous  de  toute  la  société  élégante  et  connut  sa  période  la  plus  brillante  sous  le 
Directoire.  Nous  voyons  dans  l'ouvrage  des  Concourt  intitulé  la  Société  Fran- 
çaise sous  le  Directoire  une  amusante  description  des  endroits  île  ])laisir  de  l'époque 
et  nous  ne  résistons  pas  au  plaisir  de  la  citer  : 

«  A  Paris,  cinq  heures  sonnent,  les  voitures  roulent,  traînant  les  Parisiens 
aux  Amathontes.  A  six  heures  Paris  est  émigré  :  les  mes  n'ont  plus  de  prome- 
neurs ;  la  ville  est  déserte  ;  plus  un  ouvrier  aux  ateliers,  plus  un  marteau  battant 


ville      ARRONDISSEMENT  449 

l'enclume.  Et  la  bourgeoise,  et  la  grisette,  et  tout  le  monde  de  s'amuser  aux  lam- 
pions sous  les  arbres.  Rue  de  Varennes,  Biron  a  un  instant  la  vogue  ;  mais  il  ne  la 
garde  pas  :  son  jardin  est  coupable  d'être  un  jardin  français  et  de  n'avoir  ni  pont, 
ni  torrent,  ni  bosquet  en  façon  de  forêt  vierge.  Et  d'ailleurs  la  mode  est  à  la  rive 
droite  de  la  Seine....  Et  les  Concourt  énumèrent  les  différents  jardins  de  Paris, 
ceux  de  la  Chaussée  d'Antin,  du  Faubourg  du  Roule,  le  jardin  de  Virginie, 
Monceaux  «  où  la  Folie  agite  ses  grelots  ».  Au  faubourg  Saint-Honoré,  l'hôtel 
de  Beaujon  a  été  loué  à  des  entrepreneurs  par  la  duchesse  de  Bourbon;  c'est 
devenu  un  jardin  merveilleux  où  des  «  ifs  de  lumière  et  des  transparents  sont 
échafaudés  à  côté  des  beaux  groupes  de  marbre  ». 

Les  Concourt  poursuivent  leur  description  :  «  Ces  glaces  où  se  mira  Mme  de 
Pompadour  reflètent  une  cohue  payante.  Les  danseurs  se  pressent  dans  la  salle 
de  danse  qui  termine  le  rond-point  du  jardin.  Les  élégants  et  les  élégantes  emplis- 
sent les  chaises  à  triple  rang  de  la  terrasse,  causant  et  devisant. 

«  Le  jardin  unique,  le  jardin  où  l'on  va,  le  jardin  oùl'on  dit  avoir  été,  est  rue 
Saint-Lazare,  au  numéro  374.  Ces  quarante  arpents  tout  verts,  à  l'angle  des  rues 
Saint-Lazare  et  de  Clichy,  c'est  Tivoli,  le  Tivoli  du  receveur  général,  le  Tivoli  de 
l'ancien  trésorier  de  la  marine,  le  Tivoli  du  guillotiné  Boutin.  Le  voilà  public, 
livré  aux  pas  de  tous,  ce  jardin  qu'autrefois  les  étrangers  et  les  amateurs  bri- 
guaient de  visiter.  Plantes  rares,  parterre  où  la  flore  de  la  Hollande  était  réunie, 
serres  où  le  feu  arrachait  à  la  terre  les  fruits  des  Antilles,  de  la  Chine  et  de  l'Hin- 
doustan,  vous  êtes  tombés  à  distraire  les  incroyables  des  deux  sexes.  Sous  ces  allées 
banales  aujourd'hui,  se  promenait  à  petits  pas  cette  société  charmante,  la  société  des 
Vendredins,  dont  M.  Boutin  faisait  partie  sous  le  nom  deLenôtre  et  que  charmait 
l'esprit  de  la  célèbre  Quinault.  Qui  songe  à  cela?  L'illumination  est  du  meilleur 
goût.  Sous  la  tente,  un  orchestre  harmonieux  provoque  à  la  danse,  le  café  regorge, 
le  jeu  de  bague  ne  cesse  de  tourner.  Dix  mille  personnes  s'amusent.  A  peine  un 
groupe  morose  passe-t-il  dans  toute  cette  joie,  murmurant  :  Pauvre  Boutin,  c'est 
sa  maison  d'Albe  qui  l'a  perdu  !  » 

Mais  l'on  n'en  finirait  pas  si  l'on  voulait  raconter  l'histoire  de  tous  les 
changements  de  direction  de  Tivoli. 

«  Tivoli,  réunissant  trois  jardins  en  un,  offre  à  Paris  le  bouquet  de  tous  les 
plaisirs.  Etes-vous  passé  sous  les  voûtes  de  feuillages?...  Pénétrez-vous  au  cœur 
du  jardin  et  au  fin  fond  de  son  pittoresque  anglais,  c'est  une  i\rcadie  de  verres 
de  couleur  :  là-haut,  sur  des  montagnes  improvisées,  ce  ne  sont  que  groupes 
aimables  de  pâtres  assis  et  de  troupeaux  paissants  et  de  danses  villageoises, 
images  enrubannées  de  la  vie  champêtre  ;  plus  loin,  sauteurs,  chansonniers 
escamoteurs,  cabrioles,  refrains,  bonne  aventure,  tintamarres  de  foire,  mariés 
aux  musiques  d'intruments  par  écho.  Et  la  farce,  la  farce,  comédie  populaire  où 
Mme  Angot  se  bat  avec  le  diable  qui  la  jette  à  bas  de  son  cabriolet.  Qui 
pourrait,  comme  dit  Polyphile  en  l'île  de  Vénus,  qui  pourrait  peindi'e  tous  les 
amusements  de  ce  délicieux  séjour?  S'enfonçait-on  dans  les  bosquets,  c'étaient 

29 


450 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


de  nouveaux  jeux  et  de  nouvelles  scènes.  Ici,  im  coin  de  Trianon  :  les  Champs- 
Elysées  et  la  laiterie  où  l'on  boit  du  lait.  Puis,  tandis  que  deux  orchestres  luttent 
d'harmonie,  l'un  menant  les  contredanses,  l'autre  guidant  les  valses,  les  fusées 
s'élancent,  c'est  le  feu  d'artifice  :  les  cascades  de  Tivoli  surmontées  du  temple 
d'Hercule,  dont  les  gerbes  de  flamme  retombent  sur  le  temple  magnifique,  la 
rotonde,  le  salon  de  verdure.  » 

Le  second  Tivoli  fut  ouvert  sur  l'emplacement  où  se  trouve  aujourd'hui  le 
Casino  de  Paris  ;  enfin  le  troisième  et  dernier  était  situé  sur  les  terrains  occupés 
aujourd'hui  par  la  rue  Nouvelle,  la  rue  Blanche,  la  rue  Ballu,  les  rues  de  Bruxelles, 
'de  Calais,  de  Douai,  de  Vintimille,  qui  font  partie  du  IX^  arrondissement. 

Prenons  la  rue  d'Amsterdam  qui  fut  ouverte  en  1826  et  dont  le  côté  des 
numéros  impairs  seul  est  compris  dans  le  MIF  arrondissement. 

Du  numéro  97  jusqu'à  l'angle  de  la  place  Clichy  se  trouvent  les  Grands 
Magasins  do  la  Place  Clichy,  qifi  «mt   été   fondés  il  y  en\-iron  quarante   ans,    à 


VUE    D  UN    DES    HALLS    DE    LA    PLACE    CLICHV. 


une    époqvic  où,  ainsi  ([ue  nous  l'avons  indi(iué  tout  à  l'inure.  le  quartier  d,' 
Paris  où  ils  sont  situés  était  bien  différent  de  ce  qu'il  est  aujourd'hui. 

Actuellement,  la  place  Clichy,  située  à  quelques  pas  de  la  gare  Saint-Lazare 
et  tout  près  de  la  butle  Montmartre,  forme  le  point  de  jonction  des  grands  quar- 


ville      ARRONDISSEMENT 


451 


tiers  de  l'Europe,  de  la  plaine  Monceau,  de  Saint-Georges  d'un  côté,  du  quartier 
des  Batignolles  et  de  ^lontmartre  de  l'autre.  C'est  un  des  centres  les  plus  animés, 
les  plus  vivants  de  Paris.  Les  magasins  de  la  place  Clichy  ont  suivi  la  même  trans- 
formation et  les  mêmes  embellissements  que  le  quartier  oii  ils  se  trouvent.  Ils 
sont  devenus  l'un  des  plus  importants  de  la  capitale  :  nous  y  trouvons  les  nou- 
veautés de  tous  genres  :  tout  ce  qui  compose  la  toilette,  le  vêtement  de  la 
femme,  de  l'homme  et  des  enfants. 

Ces  magasins  ont  en  outre  une  grande  spécialité  pour  le  mobilier,  l'installa- 
tion générale  des   appartements,  les  hôtels  et  villas. 

Mais,  c'est  dans  une  des  branches  particulière  de  l'activité  commerciale 
que  les  Grands  Magasins  de  la  Place 
Clichy  ont  acquis  une  renommée  qui  est 
devenue,  pour  ainsi  dire,  mondiale.  Ils  ont 
joué  un  rôle  important  dans  l'histoire  du 
tapis  en  Europe.  Les  premiers,  ils  ont 
songé  à  doter  l'art  décoratif  appliqué  au 
bien-être  des  merveilleuses  ressources 
offertes  par  les  productions  de  l'Orient. 
Les  tapis,  qui  entraient  pour  une  grande 
part  dans  le  lu.xe  fabuleux  des  palais 
asiatiques  depuis  la  plus  haute  anti- 
quité, étaient  chez  nous  d'une  rareté  rela- 
tive, et  réservés  aux  amateurs  particu- 
lièrement fortunés.  Les  fondateurs  de  la 
Place  Clichy  projetèrent  de  les  vulga- 
riser. Ils  établirent,  dès  lors,  de  solides 
relations  sur  les  marchés  de  l'Asie  Mi- 
neure, de  la  Perse,  de  l'Inde,  faisant 
parcourir  les  coins  les  plus  reculés,  diri- 
geant vers  les  ports  une  profusion  de 
tapis  amenés   par   caravanes   et  expédiés 

à  Paris,  où  ils  sont  dispersés  en  quantités  innombrables,  à  des  pri.x  incom- 
parables permis  par  les  avantages  du  système  d'achat  dans  les  localités 
d'origine. 

La  Place  Clichy  n'a  acquis  sa  renommée  que  par  de  longs  efforts  méthodiques, 
datant  de  plus  d'un  quart  de  siècle.  Ils  lui  assurent  l'incontestable  supériorité 
d'être  la  première  maison  du  monde  pour  ses  importations  orientales  et  de 
fournir  les  plus  beaux  tapis  aux  prix  les  plus  avantageux. 

L'industrie  française  des  tapis  trouve  aussi,  à  la  Place  Clicliy,  un  champ 
d'action  renommé.  Elle  a  un  choix  incomparable  de  toutes  les  carpettes  fran- 
çaises, moquettes,  tapis  d'escalier^  linoléum,  etc.,  qui  en  fait  un  véritable 
musée  toujours  intéressant  à  consulter. 


SPÉCIMEN    DE    l'affiche    CÉLÈBRE 
DE    LA    ILACE    CLICHY. 


452 


LA      VILLE      LUMIERE 


ville      ARRONDISSEMENT  453 

Une  visite  à  ses  rayons  fera  apprécier  la  profusion  de  ses  modèles,  leurs  qua- 
lités et  leurs  coloris. 

La  partie  de  la  rue  d'Amsterdam  aboutissant  à  la  gare  Saint-Lazare  ne  fut 
terminée  qu'en  1843. 

Au  carrefour  formé  par  les  rues  Saint-Lazare,  du  Rocher,  de  la  Pépinière  et 
de  l'Arcade,  se  trouvait,  au  xvili^  siècle,  le  cabaret  du  Petit-Ramponeau,  qui  fut 
une  imitation  du  célèbre  Ramponeau,  situé  dans  le  XX''  arrondissement,  et  qui 
formait,  pour  ainsi  dire,  le  centre  de  la  Courtille. 

Le  cabaretier  Ramponeau  avait  acquis  une  vogue  extraordinaire  par  sa 
jovialité,  sa  face  rubiconde,  sa  rotondité  de  Silène  ;  il  avait  eu  l'idée  de  vendre 
son  vin  moitié  moins  cher  que  ses  concurrents  ;  aussi  sa  réputation  devint-elle  si 
■extraordinaire  qu'on  avait  fait  de  son  nom  le  verbe  ramponncr,  qui  signifiait 
boire  outre  mesure,  et  que  Gaudron,  montreur  de  marionnettes,  lui  proposa 
douze  francs  par  jour  à  la  condition  de  paraître  pendant  trois  mois  sur  son  théâtre. 
Ramponeau  eut  l'honneur  d'être  célébré  par  la  poésie  et  la  peinture.  Des  grandes 
dames  et  des  grands  seigneurs  se  rendirent  en  foule  dans  sa  guinguette,  et  sa  gloire 
lui  survécut  puisqu'il  fut  reproduit  comme  un  type  consacré  dans  de  nombreuses 
chansons  et  dans  plusieurs  vaudevilles. 

Le  cabaret  de  Ramponeau  était  primitivement  une  espèce  de  caveau  dé- 
coré à  l'extérieur  d'une  treille  peinte  et  d'une  enseigne  intitulée  :  «  Au  Tam- 
bour royal  »  oià  était  représenté  le  maître  de  l'établissement  à  califourchon  sur 
un  tonneau.  Avant  de  devenir  un  restaurant  à  la  mode,  ce  cabaret  n'était 
meublé  à  l'intérieur  que  de  bancs  de  bois  et  de  tables  boiteuses.  Des  dessins 
grotesques  couvraient  les  murs  et  furent  respectés  par  tradition  quand  vint 
l'époque  de  la  splendeur.  On  trouve  de  vieilles  estampes  reproduisant  l'ancien 
Ramponeau. 

L'année  1770,  dit  Grimm,  est  marquée  dans  les  fastes  des  badauds  en  Pari- 
sis  par  la  réputation  soudaine  et  éclatante  de  Ramponeau.  La  Cour  et  la  ville 
se  ruèrent  chez  le  cabaretier  dont  l'établissement  devint  un  restaurant  à  la 
mode  sans  cesser  pour  cela  de  recevoir  son  ancienne  clientèle.  Il  en  résultait, 
dit  une  vieille  chanson,  maintes  réjouissantes  aventures  : 

«  C'qui  doit  apprendre  à  ben  des  filles 

Qui  vont  chez  Ramponeau  pour  faire  les  gentilles 

A  n'pas  mépriser  les  p'tit'  gens 

D'peur  d'y  rencontrer  d'ieurs  parents.  » 

La  vogue  de  ces  cabarets  cessa  quelques  années  avant  la  Révolution. 

Au  numéro  8  de  la  rue  du  Havre  se  trouve  le  lycée  Condorcet,  qui 
occupe  le  bâtiment  de  l'ancien  couvent  des  Capucins    de  la  Chaussée   d'Antin. 

La  rue  Tronchet  lui  fait  suite  :  elle  fut  formée  en  1824  sur  l'emplacement  de 
l'ancien  couvent  de  Notre-Dame-de-Grâce  de  la  rue  de  la  Ville-l'Evêque  et  reçut 
le  nom  de  l'avocat  Tronchet,  défenseur  de  Louis  XVI,  à  cause  du  voisinage  de  la 
chapelle  expiatoire. 


454 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


Au  numéro  7,  nous  remarquons  l'hôtel  Pourtalès,  bâti  dans  le  style  de  la 
Renaissance  italienne. 

Aux  numéros  33  et  35,  nous  voyons  la  grande  maison  de  porcelaines,  cristaux 
et  faïences,  Ch.  Lecerf.  Cette  maison  fut  l'ondée,  en  1850,  par  M.  Chanut;  elle 
répondait  à  un  véritable  besoin  et  conquit  de  suite  la  faveur  de  la  clientèle  par  le 
souci  d'art  qui  présidait  au  choix  des  articles  vendus  chez  elle.  Le  neveu  de 
M.  Chanut  reprit  la  suite  de  la  maison  et  sut  lui  donner  un  très  grand  développe- 
ment. 

Après  l'avoir  très  notablement  accrue,  il  la  ^•endit  à  M.  Primard,  qui,  en  1894, 


MAISON     Ll  (  i;Rr. 


la  céda  à  son  tour  à  il.  Lecerf.  C'est  ù  j)artir  de  cette  époiiuc  ijur  la  maison  attei- 
gnit à  son  apogée.  La  nouvelle  direction  lui  donna  une  impulsion  nouvelle  ;  une 
note  artistique,  très  personnelle  et  très  originale,  distingua  particulièn-nient  les 
marchandises  exposées  dans  les  magasins.  Tout  ce  que  la  céramique  ou  lu  verrerie 
présentent  de  véritablement  intéressant  se  trouve  rue  Tronchet. 

Citons  au  hasard  :  les  cristaux  de  Galle,  de  Quézal,  de  Legras,  les  grès^  si 
appréciés  de  Wedgwood,  de  Moorcroft,  les  délicates  et  gracieuses  porcelaines  de 
Saxe,  des  faïences  de  Minton,  de  Lunéville,  les  porcelaines  de  Limoges,  les  porce- 
laines du  Japon.  Tous  ces  différents  genres  sont  représentés  rue  Tronciiet  par 
leurs  plus  jolis  spécimens. 

Au  Salon  du  mobilier  1905  et  1908,  la  maison  CIi.  Lecerf  exposa  queUpies-unes 


ville      ARRONDISSEMENT 


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456 


LA      VILLE      LUMIERE 


de  ses  plus  belles  pièces  et  obtint  un  considérable  succès  :  des  séries  nouvelles  de 
Galle,  entre  autres,  furent  particulièrement  remarquées. 

Tout  récemment  la  maison  Ch.  Lecerf  a  exposé,  chez  elle,  une  nouvelle  série  : 
les  Mures,  cristaux  décorés  à  l'acide  qui  produisirent  de  merveilleux  effets,  incon- 
nus jusqu'alors. 

On  voit  que  la  maison  Ch.  Lecerf  a  su  se  faire  une  réputation  très  particu- 
lière et  très  justifiée. 

Après  la  mort  de  M.  Lecerf,  Mme  Lecerf,  aidée  de  ses  deux  fils,  a  su  maintenir  la 
maison  au  rang  où  elle  s'était  placée  et  augmenter  encore  sa  réputation  artistique. 

La  rue  Tronchet  nous  conduira  à  la  Madeleine. 

Cette  église  fut  construite  d'après  le  Panthéon  d' Agrippa,  à  Rome,  sur  ks 


LA      MADELEINE. 


plans  choisis  pari  Napoléon  F"".  L'édifice  avait  été  destiné  à  devenir  le  Temple 
de  la  Gloire  en  l'honneur  des  soldats  de  la  Grande- Armée. 

L'église  de  la  Madeleine,  en  dépit  de  son  attribution  religieuse,  n'est  autre 
chose,  extérieurement,  qu'un  véritable  temple  antique,  assez  semblable  à  la 
Maison  Carrée  de  Nîmes.  L'édifice  est  entouré  de  colonnes  d'ordre  corinthien, 
surmontées  de  riches  chapiteaux.  A  l'intérieur,  des  colonnes  supportent  égale- 
ment la  voûte.  De  chaque  côté  de  l'église  court  au-dessus  une  double  rangée  de 
tribunes,  et  dans  les  bas-côtés  des  portiques  on  a  taillé  de>  niclies  renfermant 


ville      ARRONDISSEMENT 


457 


des  statues.  Le  fronton  méridional  porte  une  grande  composition  sculpturale 
due  au  ciseau  de  Lemaire.  Les  sculptures  de  la  voûte  sont  l'œuvre  de  Rude, 
Fayatier  et  Pradier.  La  porte  principale  est  ouverte  sous  le  fronton  méridional. 
Elle  est  en  bronze  ciselé,  et  ses  ciselures,  œuvre  de  Triquetti,  représentent  des 
scènes  tirées  des  commandements  de  l'Écriture  Sainte. 

Extérieurement,  l'église  de  la  Madeleine  est  un  beau  temple  antique  ;  inté- 
rieurement, c'est  une  splendide  salle  à  deux  galeries;  mais  on  s'aperçoit  bien  vite 
que  l'on  n'a  jamais  eu  l'intention,  en  la  construisant,  d'en  faire  un  monument 
religieux  ;  on  est  bien  loin  d'y  sentir  la  foi  ardente  qui  présida  à  l'édification  de 
nos  vieilles  cathédrales  gothiques. 

Le  boulevard  Malesherbes,  qui  va  jusqu'aux  portes  de  Paris,  commence  à  la 
Madeleine.  Le  début  seul  fait  partie  du  VIII<^  arrondissement.  Nous  trouvons  au 
numéro  20  la  maison  Damon,  intitulée  Ait  Vase  étrusque.  On  sait  que  l'art  de  mo- 


MAISON      DAMON. 


deler  l'argile  a  été  cultivé  en  Etrurie  dès  la  plus  haute  antiquité.  De  bonne  heure 
la  poterie  étrusque  fut  très  recherchée  par  les  Romains.  Pline,  Juvénal,  Martial, 
nous  apprennent  que  de  leur  temps  la  poterie  rouge  d'Arezzo  était  préférée  à 
toutes  les  autres  pour  le  service  de  la  table,  et  Perse  signale  comme  une  preuve  du 
luxe  effréné  de  ses  contemporains  la  substitution  de  la  vaisselle  d'or  aux  vases 
d'argile  fabriqués  en  Etrurie. 


45t 


LA     VILLE      LUMIERE 


ville      ARRONDISSEMENT 


459 


Cette  poterie  d'Arezzo,  remarquable  par  sa  légèreté  et  ses  formes  gracieuses, 
mais  ayant  une  teinte  unie,  était  la  poterie  usuelle.  Les  vases  les  plus  recherchés 
étaient  les  vases  peints,  les  vases  de  luxe,  cette  merveille  de  l'art  antique,  suivant 
l'expression  de  Winckelmann. 

La  maison  Damon  a  été  fondée  en  1S63,  elle  s'est  surtout  spécialisée  dans  la 
reconstitution,  d'après  des  documents,  des  services  anciens  en  verrerie,  faïences, 
porcelaines.  Elle  s'est  appliquée,  avec  un  très  grand  souci  d'art,  à  choisir  dans 
les  musées  et  collections  françaises  et  étrangères  les  pièces  les  plus  intéres- 
santes et  les  plus  belles  pour  en  faire  de  très  belles  et  très  exactes  reconsti- 
tutions. 

Proche  de  la  Madeleine  se  trouve  le  quartier  de  la  Ville-l'Evêque,  sur  l'empla- 
cement du  village  de  ce  nom.  Du  temps  de  Philippe- Auguste,  l'évêque  de  Paris 
possédait  déjà  en  cet  endroit  une  propriété  qui  s'appelait  Culture  de  la  Ville- 
l'Ëvêqite,  autour  de  laquelle  se  forma  un  bourg  qui  fut  englobé  dans  Paris  sous 
le  règne  de  Louis  XV. 

La  rue  de  la  Mlle-l'Evêque  formait  la  voie  principale  de  ce  village. 

Entre  la  rue  de  la  Ville-l'Ëvêque  et  la  rue  de  Suresnes,  était  le  couvent  des 
Bénédictines  de  la  Ville-l'Ëvêque,  que  l'on  appelait  le  Petit  Prieuré  de  Montmartre, 
et  qui  avait  été  fondé,  en  1613,  par  Catherine  d'Orléans  de  Longueville. 

Au  coin  de  la  rue  de  Suresnes  et  de  la  rue  des  Saussaies,  se  trouve 
une    des   importantes  succursales  de  la  Société  Bordelaise   et  Bourguignonne 


SOCIÉTÉ  BORDELAISE    ET  BOURGUIGNONNE. 


SUCCURSALE    DE    LA     RUE    DES    SAUSSAIES. 


460 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


gnonne,  dont  la  maison  principale  et  les  entrepôts  sont  situés  21,  quai  de  Bercy, 
à    Charenton. 

Cette  société  possède  des  approvisionnements  considérables  et,  par 
son  service  de  livraison  admirablement  organisé,  elle  est  à  même  de 
satisfaire  toujours  sa  clientèle.  Elle  livre  à  domicile  les  plus  petites  com- 
mandes. 

La  rue  de  Suresnes,  qui  s'appelait  autrefois  le  chemin  de  Suresnes,  fut  ouverte 
en  1672.  Elle  nous  conduira  jusqu'à  la  rue  Cambacérès,  que  l'on  avait  nommée 
la  rue  du  Chemin- Ver  t. 

,  Au  numéro  3,  nous  remarquons  une  maison  construite  dans  le  style  renais- 
sance, c'est  le  siège  du  Ministère  de  l'Intérieur,  dont  l'entrée  est  située  place  Beau- 
vau  (rue  du  Faubourg-Saint-Honoré),  il  s'étend  jusqu'à  la  rue  Cambacérès,  sur 
toute  la  partie  comprenant  les  numéros  7  et  13. 

Au  numéro  31  de  la  rue  Cambacérès,  formant  le  coin  de  la  rue  de  la  Boétie, 
nous  voyons  un  charmant  petit  hôtel,  dont  on  aperçoit  de  la  rue  le 
merveilleux  aménagement.  C'est  là  que  sont  exposés  les  meubles  créés  par 
M.  Forest. 

La  visite  de  cet  hôtel  est  aussi  intéressante  que  celle  d'un  musée.  Nous  y 
voyons  des  meubles  de  style  garnis  de  splendides  tapisseries,  des  objets  d'art, 


MAISON    FOKEST. 


ville      ARRONDISSEMENT 


vases  anciens,  groupes  de  bronze  et  de  marbre  d'une  admirable  exécution,  lustres 
et  appliques,  tableaux  de  maîtres,  enfin  tout  ce  qui  constitue  la  décoration  inté- 
rieure des  plus  luxueux  appartements. 

La  maison  Forest  a  su  réunir  depuis  vingt-cinq  ans  qu'elle  existe, 
les  plus  beaux  éléments  des  musées  et  collections  particulières  afin  de 
renouveler  en  tenant  compte  toutefois  de  nos  exigences  modernes,  l'ameuble- 
ment des  temps  passés  et  en  faire  des  ensembles  harmonieux  de  style  et  de 
couleur. 

En  même  temps  que  la  façade  de  cette  importante  maison,  nous  reproduisons 
deux  gravures  donnant  un  simple  aperçu  des  richesses  que  renferme  cet  écrin 
qu'est  l'établissement  Forest,  richesses  dignes  en  vérité  des  Riesner  et  autres 
maîtres  des  siècles  passés. 

A  deux  pas  de  la  rue  Cambacérès  se  trouvent,  rue  d'Astorg  29  bis,  les 
immenses  ateliers  de  la  maison  Forest,  qui  occupent  l'immeuble  tout  entier 
et  que  l'on  est  tout  surpris  de  rencontrer  dans  un  des  quartiers  les  plus  riches  de 
Paris. 

Les  éléments  de  la  grande  décoration  y  sont  exécutés  sous  l'œil  du  maître, 
ici  se  créent  des  groupes,  des  statues,  des  vases  en  marbre  et  bronze,  puis  c'est 


462 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


la  grande  menuiserie  où  se  fabriquent  les  lambris  et  les  escaliers,  à  côté  l'ébénis- 
terie,  là  encore,  les  salles  de  sculpture  et  de  modelage  où  se  trouvent  une 
collection  incomparable  de  modèles  de  bronzes  anciens  de  toutes  sortes  et  de 
tous  styles. 

En  un  mot,  l'art  complet  de  l'ameublement  ancien  est  traité  d'une  façon  re- 


MAISON    FOREST. 


marquable  sous  la  dirrciion  de  M.  Forest  dont  le  goût  et  la  comiiétence  lui  ont 
valu  les  plus  hautes  récompenses. 

Nous  pourrons  voir  en  outre  rue  la  Boétie,  au  rez-de-chaussée  de  l'hôtel 
de  M.  Forest,  une  galerie  où  se  trouve  une  très  belle  exposition  de  vieu.x 
mei:bles,  antiquités,  bibelots  rares,  tapisseries  et  étoffes  anciennes,  curiosités 
qui  feront  certainement  la  joie  des  collectionneurs. 

Revenons   maintenant    par    la   rue    de   Suresnes  à   la    place  de  la  Made- 


ville      ARRONDISSEMENT 


464 


LA      VILLE      LUMIERE 


leine,  qui   comprend   tout  l'emplacement   situé  autour  de   l'ancien    temple   de 
la  gloire. 

Cette  place  fut  formée,  en  1815,  sur  une  partie  des  terrains  dépendant 
de  l'ancienne  église  de  la  Madeleine.  Nous  voyons  aujourd'hui  sur  la  place 
de  la  Madeleine  la  statue  de  Jules  Simon  élevée  tout  près  de  la  demeure  qu'il 
habitait. 

Sa  maison  était  située  au  numéro  10,  où  sont  installés  actuellement  les  salons 
de  coiffure  de  M.  P.  Eydaleine.  Cette  maison  fut  fondée  il  y  a  de  nombreuses 
années  par  M.  Alexandre. 
,       M.  Paul  Eydaleine,  ancien  élève  de  M.  Alexandre,  reprit  la   maison  et  sut 


MAISON    EYDALEINE. 


lui  donner  un  développement  très  considérable  par  son  travail  et  par  son 
talent. 

Il  a  aménagé  récemment  des  salons  extrêmement  somptueux,  organisés  avec 
tout  le  luxe  et  le  confort  désirables  et  sur  cette  brillante  place  de  la  Madeleine 
son  magasin  attire  tout  spécialement  l'attention. 

Dans  les  salons  de  coiffure  de  M.  Paul  Eydaleine  se  rencontre  le 
Tout-Paris  mondain  et  la  clientèle  étrangère  semble  s'y  donner  rendez- 
vous. 


ville      ARRONDISSEMENT 


46: 


Un  peu  plus  loin,  boulevard  de  la  iladeleine,  nous  nous  trouvons  devant  les 
jolies  fleurs  exposées  à  la  devanture  de  la  maison  Vaillant-Rozeau.  Cette  maison 
existe  depuis  cinquante  ans. Elle  fut  fondée  au  41  boulevard  des  Capucines,  et 
en  1900  elle  fut  transférée  dans  les  jolis  magasins  qu'elle  occupe  aujourd'hui  au 
numéro  16  du  boulevard  de  la  ^ladeleine.  C'est  certainement  l'une  des  plus  grandes 
maisons  de  Paris. 
Elle  se  recommande 
tout  particulière- 
ment pour  la  beauté 
de  ses  fleurs. 

L'art  du  fleu- 
riste est  l'un  de  ceux 
qui  pare  de  la  plus 
jolie  manière  les 
fêtes  et  les  réunions. 
Cet  usage  d'ailleurs 
nous  vient  des  an- 
ciens. On  sait  le  rôle 
important  qu'ils  at- 
tribuaient aux  fleurs 
dans  la  plupart  des 
actes  de  leur  vie.  Ils 
avaient  fait  de  la 
profession  de  bou- 
quetière un  art  dif- 
ficile et  très  estimé. 
«  Dans  le  commen- 
cement, dit  Pline, 
une  branche  d'arbre 
tenait  lieu  de  cou- 
ronne   à   celui  i  qui 

avait  remporté  le  prix  dans  les  Jeux  Sacrés.  Dans  la  suite  on  décerna  au  vainqueur 
des  couronnes  de  fleurs  diverses,  qui  au  mélange  même  ajoutaient  l'agrément  du 
parfum  et  relevaient  l'éclat  des  couleurs. 

Cet  usage  commença  à  Sicyone  et  prit  naissance  dans  l'imagination  du 
peintre  Pausias  et  de  la  bouquetière  Glycère,  que  ce  peintre  aimait  beaucoup 
et  dont  il  se  plaisait  à  reproduire  les  bouquets.  Elle  de  son  côté,  comme  pour  le 
défier,  faisait  toujours  quelque  chose  de  nouveau,  de  sorte  qu'il  y  avait  entre  eux 
le  combat  de  la  nature  et  de  l'art.  On  voit  encore  aujourd'hui  les  tableaux  de  cet 
artiste  et  l'on  remarque  particulièrement  celui  qu'on  appelle  :  la  Stéphaneplokos, 
o\x  il  peignit  Glycère  elle-même. 

Il  n'était  presque  pas  de  circonstances  dans  la  vie  romaine  où  les  fleurs  ne 


M.\ISON  VA'.I.L.\NT-ROZE.\U. 


466 


LA     VILLE     LUMIÈRE 


fussent  employées.  Après  le  sacrifice,  c'était  dans  les  repas  qu'elles  jouaient  le 
plus  grand  rôle. 


VAILLAN  r-l«.l/.l',Al!. 


VUE    INltKlhL 


La  rue  Royale  part  de  la  place  de  la  Madeleine  pour  arriver  à  la  place  de  la 
Concorde.  Elle  fut  ouverte  en  1757  soùs  le  nom  de  rue  Royale-des-Tuileries  pour 
la  distinguer  des  autres  rues  Royales.  Elle  porta  également  par  la  suite  le  nom  de 
rue  de  la  Concorde. 

Au  numéro  i  de  la  rue,  nous  voyons  le  Cercle  de  la  rue  Royale  fondé  en  1832, 
et,  en  face,  au  numéro  2,  l'entrée  du  Ministère  de  la  Marine. 

La  rue  Royale  est  devenue  aujourd'hui  une  rue  extrêmement  commerçante. 
De  nombreux  magasins  de  luxe,  attirés  par  l'incessant  mouvement  de  la  ville 
vers  l'Ouest,  sont  venus  s'y  établir. 

An  numéro  8,  se  trouve  le  chemisier  Véron.  Cette  maison  a  été  fondé  een  1860 
par  M.  Kalley.  M.  Véron  lui  a  succédé  il  y  a  quelques  années  et  a  su  attirer  chez 
lui  toute  une  clientèle  extrêmement  raffinée. 

La  devanture  du  chemisier  W'ron  attire  les  regards  par  son  bon  goût  et  sa 
suprême  élégance. 

.\n  numéro  10, nous  ne  pourrons  faire  autrenunt  (juc  d'entrer  cliez  le  fleuriste 


\iip-    arrondisse:\ie\t 


MAISON     A.     VÉRON. 


468 


LA     VILLE      LI':\II£RE 


Lachaume  où  les  fleurs  merveilleuses  et  tentantes  nous  séduiront   infiniment. 

Nous  venons  de  parler  de  ce  joli  usage  que  nous  ont  légué  les  anciens  de 
faire  servir  les  fleurs  à  toutes  les  occasions  de  la  vie. 

La  maison  Lacliaume,  une  des  plus  brillantes  de  Paris,  a  été  fondée  en  1845, 


MAISON    L.\CH.\U.\1I?. 


au  46  de  la  rue  de  la  Chaussée-d'Antin.  Le  commerce  des  fleurs  était  alors  très 
différent  de  ce  qu'il  est  aujourd'hui. 

M.  Gabriel  Debrie,  qui  prit  la  suite  de  la  maison  Lachaume  en,  1877,  était  fils 
et  petit-fils  d'horticulteurs  et  de  fleuristes-horticulteurs  justement  célèbres.  Il  se 
fit  très  vite  remarquer  dans  le  monde  des  fleuristes  parisiens  par  l'art  d'arranger  les 
fleurs  et  de  tirer  de  leur  assemblage  de  merveilleux  effets  artistiques,  tout  en  met- 
tant précieusement  en  valeur  la  beauté  naturelle  de  chacune  d'elles.  Ses  composi- 
tions originales  ne  tardèrent  pas  à  conquérir  la  faveur  du  grand  public  et  bientôt 
le  nom  de  Lachaume,  que  M.  G.  Debrie  avait  conservé  à  sa  maison,  devint  celui 
d'une  marque  recherchée  dont  le  renom  et  la  valeur  se  sont  accrus  chaque  jour 
depuis  plus  de  vingt-cinq  ans. 

La  Maison  Lachaume,  cpii  fut  transférée  en  1890  dans  ks  luxueux  magasins 
devant  lesquels  tout  Paris  s'arrête,  est  un  des  grands  triomphateurs  des  exposi- 
tions annuelles  de  la  Société  Nationale  d'Horticulture  de  France.  La  liste  des 
médailles  d'or  et  des  prix  d'honneur  qu'elle  y  remporta  est  bim  tmp  Idiigue  pour 


ville    arroxdissemp:nt 


469 


470 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


que  nous  puissions  la  reproduire  ici  ;  disons  seulement  qu'elle  obtint  la  médaille 
d'or  aux  expositions  imiverselles  de  1889  et  de  1900.  Ses  succès  à  l'étranger  n'en 
sont  pas  moins  marquants  :  aux  expositions  internationales  d'horticulture  de 
Saint-Pétersbourg  en  1899,  de  Gand  en  1903  et  en  1908.  de  Dresde  en  1907  et 
de  Berlin  en  1909,  en  enlevant  les  premiers  prix,  elle  manifesta  victorieusement 
la  suprématie  de  l'art  floral  français. 

M.  Gabriel  Debrie  a  été  im  innovateur  dans  la  disposition  et  le  mode  d'emploi 
des  fleurs  :  celles-ci  sont  désormais  utilisées  avec  un  art  tout  spécial. 

A  titre  documentaire,  nous  voulons  rappeler  que  M.  G.  Debrie  lança  la  rose 
La  France,  dont  les  fleuristes  ont  fait  depuis  rme  si  grande  consommation. 

Dans  la  direction  de  son  joli  magasin,  M.  Debrie  est  secondé  depuis  plusieurs 
années  par  M.  Sauvage,  secrétaire  général  de  la  Chambre  syndicale  des  fleuristes, 
dont  M.  Debrie  est  le  président. 

Fondateur  de  la  Fédération  nationale  des  syndicats  horticoles  de  France, 
M.  G.  Debrie  a  consacré,  depuis  deux  ans,  à  cette  œuvre  tout  ce  qu'il  était  en  son 
pouvoir  de  lui  donner. 

En  nommant  en  igoj  M.  Debrie  Chevalier  de  la  Légion  d'honneur  et  en  le 
faisant  en  1908  Commandeur  du  Mérite  agricole,  le  Gouvernement  de  la  Répu- 
blique a  voulu  à  la  fois  reconnaître  le  mérite  de  l'artiste  qui  rénova  l'art  floral 
français  et  le  récompenser  des  éminents  services  qu'il  rend  à  l'horticulture 
nationale. 

En  face,  au  numéro  9.  habita  pi-ndant  longtemps  le  duc  de  La  Roche- 
foucauld. 

Au  numéro  11.  nous  voyons  le  grand  tailleur  portugais  Amieiro,  qui  a  ouvert 

dernièrement  ses  beaux  sa- 
lons, si  luxueusement  amé- 
nagés. Tous  les  élégants  con- 
naissent bien  ce  grand  faiseur 
qui,  après  avoir  donné  la  loi 
du  bon  goût  et  de  la  mode  à 
Lisbonne,  où  il  est  établi 
ilepuis  vingt  ans,  est  venu 
il  France  continuer  sa  tradi- 
tion de  maître  irréprochable 
parmi  les  meilleurs  tailleurs 
uropécns. 

M.  Amieiro  dirige  tou- 
jiiurs  lui-même  ses  ateliers, 
surveille    ses    coupeurs    et 
donne   ses  ordres  à   un    personnel    d'élite    très    recherche. 

Nous  avons  visité  ses  magnifiques  salons  et  admiré  ses  modèles  aux  ligm- 
correctes  et  élégantes.  Amieiro  ne  copie  pas  la  mode  des  tailltur<  londoniens  ;  il 


VIII«"      ARRONDISSEMENT 


471 


4/2 


LA     VILLE      LUMIERE 


<ait  créer  lui-même  ses  modèles,  et  un  habit  de  soirée  qui  sort  de  chez  lui  est,  en 
quelque  sorte,  un  véritable  chef-d'œuvre.  C'est  lui  qui  a  toujours  habillé  les 
membres  de  la  Cour  du  Portugal;  il  compte  parmi  ses  clients  à  Paris  de  nombreux 
membres  des  cercles  de  V Epatant,  de  l' Union,  du  Jockey-Club,  de  nombreux  diplo- 
mates, des  aristocrates,  des  banquiers  et  des  sportsmen,  en  un  mot,  tous  les 
gens  d'une  élégance  très  raffinée. 

Au  numéro  l6,  à  l'angle  de  la  rue  Saint-Honoré,  nous  voj-ons  la  maison  de 
bijouterie  et  de  joaillerie  Robert.  A  cet  endroit  précis,  se  trouvait  la  porte  Saint- 


Honoré,  construite  de  1631  à  1633,  lors  de  l'élargissement  de  l'enceinte,  sous 
Louis  XIII,  pour  remplacer  l'ancienne  porte,  située  primitivement  près  de  la  rue 
des  Pyramides.  Elle  était  construite  en  briques  et  moellons.  Cette  porte  disparut 
en  1823. 

La  maison  de  joaillerie  Robert  a  été  fondée  rue  de  Rome  en  1880.  En  1900, 
elle  s'établit  rue  Royale,  pour  suivre  tout  le  commerce  de  luxe.  La  maison  qu'elle 
occupe  aujourd'hui  avait  été  complètement  brûlée  et  dévastée  pendant  la  Com- 
mune. C'était  une  boutique  de  marchandde  vin  qui  se  trouvait  alors  en  cet  endroit. 
Les  Versaillais  arrivèrent  par  le  faubourg  Saint-Honoré  et  la  boutique  fut  criblée 
de  balles. 


VHP      ARRONDISSEMENT 


473 


//^^^^^^/^^^^^^/^^^^/^^^^^^/^^^/^^/^^^/^^^^^^^^l 


474 


LA      VILLE      LUMIERE 


La  reconstruction  de  l'immeuble  date  de  cette  époque.  La  maison  Robert 
réunit  chez  elle  tous  les  objets  d'orfèvrerie,  de  joaillerie,  de  bijouterie,  d'horlo- 
gerie. Elle  possède  dans  son  joli  magasin  tous  les  articles  que  l'on  peut  désirer, 
depuis  les  prix  les  plus  modestes  jusqu'aux  prix  les  plus  élevés.  Son 
atelier  d'artistes  lui  permet  d'exécuter  tout  spécialement  des  pièces  de  goût  et 
de  style  en  joaillerie,  en  émail  et  en  or  ciselé.  Les  modèles  de  la  maison  se 
distinguent  par  un  travail  très  fin  et  très  artistique. 

La  partie  de  la  rue  Royale  située  entre  la  rue  Saint-Honoré  et  le  boulevard 
de  la  Madeleine  s'appelait  autrefois  la  rue  du  Rempart.  A  cet  endroit,  au  numéro  27 
de  la  rue  Royale,  juste  en  face  la  Madeleine,  nous  voyons  l'un  des  grands  restau- 
rants de  Paris,  le  restaurant  Larue,  très  universellenient  connu  et  des  mieux  acha- 


MAISON    LARUE. 


landes.  L'ouverture  du  restaurant  Larue  remonte  à  l'année  1886  ;  il  fut  complè- 
tement transformé  en  1901,  et  on  y  trouve  aujourd'hui  le  déploiement  d'un  très 
grand  luxe.  Toute  la  liante  société  s'y  rencontre  et  les  souverains  étrangers 
ne  manquent  pas  de  s'y  rendre  lorsqu'ils  sont  en  voyage  à  Paris.  Leurs  Majestés 
et  Leurs  Altesses  le  roi  de  Suède,  le  roi  d'Espagne,  le  rci  d'.\ngleterre,  le  prince  de 
Galles,  les  Grands  Ducs  y  sont  venus  bien  souvent. 

La  faveur  qu'obtient  ce  restaurant  se  trouve  très  pleinement  justifiée  par 
l'excellente  cuisine  et  le  choix  si  parfait  des  menus. 


ville      ARRONDISSEMENT  475 

Le  restaurant  Larue  est  dirigé  actuellement  par  MM.  Nignon  et 
Vaudable.  Avant  de  prendre  la  direction  du  restaurant  Larue,  M.  Nignon 
était  l'un  des  chefs  de  cuisine  les  plus  célèbres  de  Paris,  Londres,  Moscou 
et  Vienne.  Il  possède  le  secret  des  meilleures  recettes  culinaires  françaises  et 
russes. 

Il  pourrait  prendre  comme  devise  cet  axiome  de  Brillât-Savarin  :  La  décou- 
verte d'un  mets  nouveau  est  plus  précieuse  pour  l'univers  que  la  découverte 
d'une  étoile. 

Le  restaurant  Larue  continue  dignement  les  traditions  des  grands  cuisiniers 
français,  parmi  lesquels  il  faut  citer  le  fameux  Carême,  qui  fut  d'abord  maître- 
d'hôtel  du  prince  de  Talleyrand,  puis,  ayant  quitté  ce  dernier  pour  des  raisons 
politiques,  fut  successivement  au  service  du  prince  régent  d'Angleterre,  qu'il 
quitta  parce  qu'il  ne  comprenait  pas  assez  les  recherches  culinaires;  de  l'empe- 
reur de  Russie,  Alexandre  1er,  dans  l'empire  duquel  il  faisait  trop  froid;  du  prince 
Bagration,  fin  connaisseur  mais  gastralgique  ;  du  prince  de  Wurtemberg,  mangeur 
vulgaire;  de  Lord  Stewart,qui  n'était  qu'un  glouton  et  qui  mourut  étranglé  par 
un  os. 

Ce  fut  enfin  chez  Rothschild  que  Carême  inventa  et  exécuta  les  chefs- 
d'œuvre  culinaires  dont  il  se  montra  le  plus  fier,  «  heureux  d'avoir  enfin  trouvé 
un  Mécène  qui  sût  comprendre  ce  qu'il  y  a  de  difficultés  à  vaincre  et  de  merveilles 
à  créer  dans  le  service  d'une  grande  table  ». 

Carême  était  un  véritable  savant  en  son  art  ;  il  passa  de  longues 
années  à  étudier  l'ancienne  cuisine  romaine,  et  il  conclut  que  les  mets 
servis  sur  les  tables  de  LucuUus,  de  Pompée  et  de  César  étaient  foncière- 
ment mauvais  et  atrocement  lourds.  Cependant  l'on  nous  en  a  raconté  des 
merveilles. 

Les  satiriques  grecs  nous  disent  que  les  fonctions  de  cuisinier  avaient  une 
grande  importance  ;  elles  étaient  confiées  non  à  des  esclaves,  mais  à  des  artistes 
véritables  qui  se  promenaient  fièrement  sur  la  place  publique,  attendant  qu'on 
vînt  requérir  leurs  services,  toisant  d'une  façon  impertinente  celui  qui  voulait 
les  engager  et  refusant  d'aller  chez  lui  s'ils  le  jugeaient  homme  de  trop  petite 
dépense;  ce  qui  pouvait  excuser  leur  vanité  était  leur  habileté  sans  égale  :  a 
l'aide  des  sauces,  des  piments  et  des  épices  dont  ils  faisaient  un  grand  usage,  ils 
étaient  arrivés  à  modifier  si  bien  le  goût  des  choses  qu'ils  servaient  que  les  plus 
fins  y  étaient  trompés. 

Mais  Carême  devait  pourtant  avoir  raison  et  la  cuisine  des  modernes 
doit  être  supérieure  à  celle  des  anciens.  Que  de  ressources  en  effet 
possédons-nous  aujourd'hui  !  Que  de  délicatesses  et  de  raffinements  autrefois 
ignorés  ! 

La  rue  Saint-Honoré  vient  aboutir  à  la  rue  Royale.  Au  numéro  273,  demeurait, 
pendant  la  Révolution,  Sieyès,  sur  lequel  Mme  de  Staël  a  porté  le  jugement  sui- 
vant : 


476 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


VIII''      ARRONDISSEMENT 


477 


«  Au  premier  rang  du  côté  populaire,  on  remarquait  l'abbé  Sieyès,  isolé  par 
son  caractère,  bien  qu'entouré  des  admirateurs  de  son  esprit.  Il  avait  mené  jus- 
qu'à quarante  ans  une  vie  solitaire,  réfléchissant  sur  les  questions  politiques  et 
portant  une  grande  force  d'abstraction  dans  cette  étude  ;  mais  il  était  peu  fait 
pour  communiquer  avec  les  autres  hommes,  tant  il  s'irritait  aisément  de  leurs 
travers  et  tant  il  les  blessait  par  les  siens  !  Toutefois,  comme  il  avait  un  esprit 
supérieur  et  des  façons  de  s'exprimer  laconiques  et  tranchantes,  c'était  la  mode 
dans  l'Assemblée  de  lui  montrer  un  respect  presque  superstitieux.  Mirabeau  ne 
demandait  pas  mieux  que  d'accorder  au  silence  de  l'abbé  Sieyès  le  pas  sur  sa  propre 
éloquence  ;  car  ce  genre  de  rivalité  n'est  pas  redoutable.  On  croyait  à  Sieyès,  à  cet 
homme  mystérieux,  des  secrets  sur  les  constitutions,  dont  on  espérait  toujours 
des  effets  éton- 
nants quand  il 
les  révélerait.  ;> 

Au  numéro 
277,  nous  trou- 
vons la  maison 
des  bottiers 
Costa,  qui  fut 
fondée  en  1887 
au  numéro  404 
de  la  rue  Saint- 
Honoré.  C'est 
M.  Costa  qui  a 
lancé  à  ce  mo- 
ment la  chaus- 
sure à  bout  dur, 
innovation  qui 
lui  a  permis  de 
faire  la  chaus- 
sure plus  longue 
et,  partant, 
d'une  ligne  plus 
élégante  et  plus 
gracieuse.  Cette 
nouveauté  eut 
une  très  grande 
vogue,  et  l'on 
peut  dire  que  la 
bottine  Costa 
est  univer- 
sellement   connue 


MAISON     COSIA. 


INTERIEUR. 


Les    Argentins,    les    Cubains,    les     Brésiliens,    les    i\Iexi- 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


MAISON       COSTA. 


ville      ARRONDISSEMENT 


479 


cains,    les    Colombiens   forment   une   très  nombreuse    partie    de    sa    clientèle. 

A  la  mort  du  fondateur,  en  1901,  la  suite  de  la  maison  fut  reprise  par  ses  fils, 
qui  ont  tenu  à  conserver  les  mêmes  traditions. 

Cependant  la  maison  Costa,  tout  en  conservant  le  genre  qui  a  établi  sa 
renommée,  tient  à  faire  savoir  qu'elle  ne  s'y  arrête  pas  exclusivement  et  qu'elle  est 
à  la  disposition  de  ses  clients  pour  tous  les  genres  de  formes  qui  pourraient  leur 
plaire. 

C'est  sur  l'emplacement  occupé  aujourd'hui  par  le  numéro  275  que 
se  trouvait  la  maison  de  Héron,  chez  lequel  Marat  se  cacha  pendant  quelque 
temps. 

Au  numéro  281,  où  nous  voyons  aujourd'hui  la  cordonnerie  Robat,  liabitèrent 
Lamourette  et  Couthon. 

L'amitié  de  Mirabeau  et  les  principes  qu'il  affichait  donnèrent  à  Lamourette 


MAISON     ROBAT.    VUE     INTERIEURE. 


une  certaine  popularité  ;  aussi,  en  1791,  il  fut  nommé  évêque  constitutionnel  de 
Rhône-et-Loire,  puis  député  à  l'Assemblée  législative.  Déplorant  les  divisions 
qui  déchiraient  cette  Assemblée,  il  fit,  par  un  discours  pathétique  (7  juillet  1792) 
opérer  un  rapprochement  d'un  jour  entre  le  côté  droit  et  le  côté  gauche,  dont  les 
principaux  membres  se  donnèrent  ces  accolades  fraternelles  restées  célèbres  sous 
le  nom  dérisoire  de  baiser  Lamourette. 


48o 


tA     VILLE      LUMIÈRE 


ville      ARRONDISSEMENT  481 

Aujourd'hui  ces  mots  Baiser  LamnurcUe  servent  à  qualifier  les  réconciliations 
éphémères,  peu  sincères,  et  ils  forment  une  des  expressions  les  plus  curieuses  et 
les  plus  originales  de  la  langue  française. 

Le  conventionnel  Couthon,  membre  du  Comité  de  Salut  public,  a  été  souvent 
traité  de  cul-de-jatte,  parce  qu'il  avait  entièrement  perdu  l'usage  de  ses  jambes, 
à  la  suite  d'une  nuit  passée  dans  un  endroit  glacial  et  humide  pour  ne  point  com- 
promettre la  femme  qu'il  aimait. 

On  peut  voir  au  musée  Carnavalet  la  petite  voiture  dont  Couthon  se  servait 
pour  circuler. 

Son  exécution  offrit  cette  particularité  horrible  et  peu  connue  que  le  bourreau 
ne  put  parvenir,  à  cause  de  ses  infîrmités,  à  l'étendre  sur  la  planche  à  la  manière 
ordinaire.  Après  lui  avoir  fait  subir  inutilement  les  plus  douloureuses  contractions, 
il  fut  obligé  de  l'attacher  tourné  siu"  le  côté  pour  lui  donner  le  coup  fatal. 

La  maison  Robat  a  été  fondée  en  1894;  elle  exécute  des  chaussures  de  luxe 
en  tous  genres,  des  chaussures  de  chasse,  des  bottes  écuyères  et  Chantilly.  Elle  est 
le  fournisseur  des  principales  cours  étrangères. 

De  l'autre  côté  de  la  rue  Royale,  commence  la  rue  du  Faubourg- Saint-Honoré, 
où  nous  allons  trouver  des  hôtels  fort  intéressants. 

Nous  rencontrerons  d'abord  la  rue  Boissy-d' Anglas,  qui  était  primitivement 
divisée  en  trois  parties  portant  les  noms  de  rue  des  Champs-Elysées,  rue  de  la 
Madeleine,  de  l'Abreuvoir-l'Evêciue  et  rue  de  la  Bonne-Morue,  à  cause  d'un  res- 
taurateur fameux  dans  l'art  de  préparer  ce  poisson.  Cette  rue  reçut  en  1865  le 
nom  de  Boissy-d' Anglas,  le  président  de  la  Convention. 

Du  numéro  i  au  numéro  7  de  la  rue  Boissy-d'Anglas,  nous  voyons  l'ancienne 
et  splendide  demeure  du  fermier  général  des  postes,  Grimod  de  la  Reynière,  qui 
fit  construire  cette  demeure  en  1735.  Après  avoir  abrité  l'Ambassade  de  Turquie, 
puis  celle  de  Russie,  l'hôtel  de  l'ancien  fermier  général  fut  occupé  par  le  Cercle 
des  Mirlitons  formé  par  la  réunion  du  Cercle  Impérial  et  du  Cercle  de  l'Union 
Artistique.  Ce  cercle,  qui  possède  une  merveilleuse  terrasse  sur  l'avenue  Gabriel, 
a  été  surnommé  YÊpatant. 

Le  numéro  6  fut  habité  par  Junot,  duc  d'Abrantès  ;  sa  femme,  la  duchesse 
d' Abrantès,  a  laissé  une  longue  description  de  la  maison  dans  son  ouvrage  intitulé  : 
Les  Salons  de  Paris. 

Au  nord  de  la  rue  Boissy-d'Anglas,  nous  trouvons  la  rue  de  l'Arcade,  où  était 
jadis  une  petite-maison  du  prince  de  Soubise. 

Au  numéro  22,  s'élevait  l'hôtel  de  Soyecourt. 

Reprenons  maintenant  le  faubourg  Saint-Honoré.  Au  numéro  6  demeurait 
le  conventionnel  Pétion,  maire  de  Paris,  qui  fut  chargé  de  ramener  le  roi  après  son 
arrestation   à  Varennes. 

Au  numéro  9  nous  remarquons  un  magasin  qui  est  certainement  l'une  des 
plus  anciennes  maisons  de  commerce  de  Paris,  puisque  sa  fondation  remonte 
vers  1760. 

31 


LA      \ILLE      LUMIERE 


\UX     MONTAGNES    LUSSES.    UN  SALON  . 


Aux  Montagnes  Russes,  telle  est  l'enseigne  originale  due  à  l'ancien  voisinage 
d'un  jeu  célèbre  à  cette  époque,  établi  sur  une  partie  de  l'emplacement  actuel  de  la 

rue  Boissy-d'Anglas. 
Ce  jeu  des  Montagnes 
Russes,  qui  existe  en- 
core de  nos  jours, 
légèrement  modifié, 
était  au  XVIII "  siècle 
le  rendez-vous  des 
élégants  et  des  élé- 
gantes. 

1760  !  Un  siècle 
ut  demi  I  lui  péné- 
trant dans  ces  m;'.- 
-asins,  dont  les  der- 
nières transformations 
remontent  à  l'Sjo, 
nous  songeons  à  toutes 
celles  qui  en  Iran- 
chirent  les  jjortes  : 
marquises  poudrées  de  la  cour  de  Louis  XV,  beautés  triomphantes  des  Pom- 
padours  altières,  charmantes  compagnes  de  ^Iarie-.\ntoinette  qui  veniez  de  jouer 
à  la  bergère  à  Trianon, 
vous  faisiez  arrêter 
vos  carrosses  devant 
la  porte  des  Montagnes 
Russes  ];our  y  com- 
mander de  délicates 
parures  ! 

Puis  ce  sont  les 
citoyennes  delà  Révo  - 
lutinn  (jui,  \-enant 
choisir  de  frais  linons 
ornés  de  précieuses 
dentelles ,  succèdent 
à  celles  qui  viennent 
de  périr  si  tragic|uc- 
ment... 

Et  résistant  aux 
crises    qui    boulever- 
sèrent la  capitale,  les  Montagnes  Russes,  après  avoir  vu  briller  à  WrsailKs  puis 
aux  Tuilrries  leurs  somptueuses  toilettes,  font  encore  admirer  cliaiiue  jour  luurs 


AIN    MON  I 


ville      ARRONDISSEMENT 


UX     Mu.NTAGNES    RCSSIiS 


484  LA      VILLE      LUMIÈRE 

délicates  créations  à  Paris,  dans  nos  soirées  de  gala  et  nos  réceptions  diploma- 
tiques, ainsi  qu'à  l'étranger  dans  les  palais  royaux.  Et  partout,  pour  leurs 
vieilles  dentelles,  leurs  luxueuses  lingeries,  leurs  robes  élégantes,  c'est  le  même 
succès  qu'a  fait  la  renommée  d'un  siècle. 

L'aménagement  des  magasins  frappe  le  visiteur.  Un  vieil  escalier  aux 
rampes  de  chêne  sculpté,  du  plus  bel  effet,  donne  accès  dans  les  salons 
où  tout  est  d'un  luxe  dont  la  sobriété  même  fait  la  grandeur.  Se  reportant 
aux  époques  d'antan,  l'on  revoit  de  royales  silhouettes  choisissant  les  riches 
brocarts  dans  ce  décor  sévère,  où  plus  tard,  lors  de  sinistres  événements,  une 
Impératrice,  fuyant  les  Tuileries,  trouvait  un  abri  de  quelques  instants. 

Chose  rare  dans  les  annales  d'une  ville  telle  que  Paris,  la  maison  des  Montagnes 
Russes,  résistant  à  la  pioche  des  vandales  et  des  démolisseurs,  semble  vouloir 
conserver  toujours  sur  ses  murs  vieillots  l'empreinte  du  passé  du  Paris  d'autre- 
fois au  sein  même  de  ce  Paris  nouveau. 

A  côté,  au  numéro  75,  se  trouvait  jadis  Félix,  le  coiffeur  de  l'impératrice 
Eugénie.  Celle-ci  n'avait  pas  voulu  que  cette  maison  portât  le  numéro  13,  et  c'est 
pour  cela  que  nous  voyons  aujourd'hui  les  numéros  11  et  15  à  côté  l'un  de 
l'autre. 

Au  numéro  30,  demeura  Guadet,  député  de  la  Gironde  à  la  Convention 
Nationale,  qui  fut  guillotiné  en  1794. 

Au  numéro  19  était  l'hôtel  de  Cambacérès. 

Dans  le  Mémorial  de  Sainte-Hélène,  Cambacérès  est  représenté  comme  un 
homme  capable  et  habile,  mais  fort  attaché  aux  préjugés  de  l'ancien  régime  et 
aux  institutions  aristocratiques. 

On  peut  ajouter  qu'il  fut  un  de  ces  hommes  libres  de  toute  conviction 
dont  on  peut  admirer  le  talent,  mais  dont  il  est  bien  difficile  d'honorer  le 
caractère  public.  Comme  jurisconsxilte,  il  avait  plus  de  science  que  de 
génie  et  d'originalité  ;  mais  il  mit  fort  judicieusement  à  profit  les  tra- 
vaux des  maîtres  et  particulièrement  ceux  de  Pothier.  La  part  considé- 
rable qu'il  eut  à  la  rédaction  du  Code  Civil  est  restée  son  principal  titre  de 
gloire. 

Au  numéro  18  se  trouve  la  maison  de  joaillerie  d'art  et  d'orfèvrerie  de  M.  Paul 
Liénard.  Celui-ci  ouvrit  d'abord  un  salon  de  vente  rue  Cambon  ;  puis,  en  1907, 
il  s'installa  faubourg  Saint-Honoré  dans  son  magasin  actuel,  qui  est  fort  joliment 
disposé. 

M.  Paul  Liénard  est  un  ancien  élève  de  l'Ecole  des  Arts  décoratifs;  c'est  là 
qu'il  étudia  la  décoration  dans  ses  applications  multiples  et  qu'il  se  perfectionna 
tout  particulièrement  dans  l'art  si  intéressant  du  Bijou.  Celui  de  ses  maîtres  dont 
il  goûta  le  plus  l'enseignement  est  M.  Eugène  Grasset,  dont  il  fut  l'élève  attentif 
et  assidu. 

Il  exposa  pour  la  première  fois  au  Salon  des  Artistes  Français  en  1907  et  y 
obtint  une  troisième  médaille. 


ville      ARRONDISSEMENT 


485 


' -V  «,  t     .  U 


3IJOUTERIE  LIÉNARD.    LA  FAÇADE. 


486 


L'A      VILLE      LUMIÈRE 


Paul  Liénard  compose  et  dessine  tous  ses  bijoux  ;  il  en  surveille 
l'exécution  avec  un  soin  extrême.  Il  s'est  beaucoup  attaché  aux  reconsti- 
tutions de  bijoux  égyptiens  et  assj'riens,  ainsi  qu'à  ces  pièces  d'art  moderne 
oîi  les  délicats  émaux  translucides,  les  perles  baroques  et  les  pierres  très 
simples,  mais  de  couleurs  et  de  formes  heureuses,  forment  de  très  originales 
jiarures. 

La  joaillerie  classique,  fine  et  légère  comme  une  dentelle,  aux  pures  lignes 


HIJOUriRlK    LIÉNARI  ,    —    VTR    INTÉRIEURE. 


de  style,  est  également  jiom'  .Al.  l'aul  Liénard  l'objet  de  rcehrrchi's  incessantes  et 
niinutiinises. 

1!  est  difficile  en  réalité  de  faire  un  choix  et  de  savoir  où  doit  se  diri- 
ger notre  admiration  en  contemplant  ces  précieuses  vitrines  (Ui  faubourg 
Saint-Honoré  où  sont  exposées  ces  créations  ingénieuses  et  ces  fulèlis  rrjjro- 
ductions. 

Au  numéro  22  du  faubourg  se  trouvait  autrefois  la  maison  des  Dominicains. 
C'est  là  que  nous  voyons  aujourd'luii  la  maison  Lanvin,  maison  de  modes  et 
maison  de  couture.  Elle  fut  fondée  par  ^Mme  Jeanne  Lanvin  en  1800  et  se  fit  con- 
naître tout  d'abord  par  ses  délicieux  chapeaux  de  style,  (jui  obtinrent  un  succès 
de  très  bon  aloi. 

Bientôt,  i\Ime  Lanvin,  sur  le  désir  exprimé  par  sa  clientèle  cpii  appréciait 


VIII*-      ARRONDISSEMENT 


487 


MAISON  LVNVIN.    —  SALON  D  EXPOSITION. 


beaucoup  ses  idées  neuves  et  originales,  adjoignit  à  sa  maison  de  modes  un  rayon 
spécial  pour  les  toilettes  d'enfant.  Elle  sut  créer  dans  ce  genre  de  véritables  petites 
merveilles  et  se  spé- 
cialisa toujours  dans 
les  gracieux  articles 
qui  concernent  l'ha- 
billement des  enfants. 
Dans  la  suite, 
Mme  Lanvin  agrandit 
encore  sa  maison  et 
se  mit  à  exécuter  des 
costumes  tailleur  pour 
dames,  des  toilettes  de 
soirée  d'une  ligne  par- 
faite, des  manteaux  du 
soir,  des  blouses  et  tout 
ce  qui  constitue  en 
somme  le  costume  fé- 
minin. 

La      vogue        de 
la     maison     Lanvin      s'accroît     davantage      chaque      jour. 

Un  goût  parfait  caractérise  tous  les  modèles  créés  par  Mme  Lanvin'  Nous 

verrons  chez  elle  un 
choix  extrêmement 
varié  de  toilettes 
qui  ont  un  cachet 
distinctif  de  grande 
élégance. 

Qu'est-ce  en 
somme  que  la  véri- 
table élégance?  C'est 
une  chose  très  sub- 
tile et  très  précieuse 
(jue  beaucoup  de 
femmes  possèdent 
en  naissant  et  qui 
donne  mille  fois 
plus  de  prix  à  la 
beauté. 

Le  mot  clegans 

est   souvent   employé    chez   les    Latins  pour    exjirimer   un    homme   ou   un  dis- 
cours  poli.    Ils   opposaient  elegans    siguuni   à    sigiiitm    rigcus  ;    la  première   ex- 


\LON     D  ESS.W.AGI-; 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


SON    LANVIN.    —LA    FAÇADE. 


Vril<^      ARRONDISSEMENT 


pression  signifiait  une  figure  proportionnée  dont  les  contours  arrondis  étaient  expri- 
més avec  mollesse,  la  seconde  une  figure  trop  raide  et  mal  terminée.  L'élégance 
est  constituée  par  l'harmonie  parfaite  des  lignes. 

Une  femme  élégante  doit  savoir  toujours  adapter  ses  toilettes  au  genre  parti- 
culier de  sa  beauté.  L'élégante  n'est  élégante  qu'à  la  condition  de  paraître  sans 
prétention. 

La  coquette  manque  souvent  aux  règles  du  savoir-vivre,  l'élégante  jamais; 
la  première  exagère  le 
ton,  les  modes  et  les 
rend  absurdes,  la  se- 
conde sait  toujours  les 
approprier  à  son 
charme. 

Nous  verrons  dans 
les  salons  de  Mme 
Jeanne  Lan  vin  des 
créations  exquises  et 
toujours  originales  que 
les  femmes  apprécie- 
ront beaucoup. 

Il  faut  visiter  cc> 
magasins  du  faubourg 
Saint-Honoré  qui  sont 
parmi  les  plus  jolis 
que  l'on  puisse  voir. 

La  vogue  de  la  maison  Lanvin  n'a  cessé  de  s'accroître  davantage  chaque 
jour,  et  l'on  ne  peut  faire  autrement  que  de  reconnaître  que  cette  mode  est 
très  parfaitement  et  très  pleinement  justifiée. 

Nous  conseillons  vivement  à  nos  lectrices  d'aller  admirer  tant  de  jolies  choses. 

Au  27,  se  trouve  un  hôtel  construit  en  1740  qui  appartint  au  marquis  de 
Feuquières.  Au  29,  un  hôtel  construit  en  1719  pour  la  duchesse  de  Rohan-Mont- 
bazon.  Au  33,  est  un  hôtel  construit  par  le  Président  Chevalier  en  1714,  puis  habité 
par  le  prince  Egmont  et  ensuite  par  l'ambassade  de  Russie.  Il  fut  acquis  par 
le  baron  Nathaniel  de  Rothschild. 

Le  numéro  39,  occupé  actuellement  par  l'ambassade  d'Angleterre,  avait 
appartenu  d'abord  à  Charost  en  1720,  puis  en  1810  à  Pauline  Borghèse.  Cette 
seconde  sœur  de  Bonaparte,  fort  belle  et  séduisante,  resta  célèbre  pour  sa  vie 
mouvementée  et  ses  innombrables  aventures.  Elle  aimait  les  lettres  et  les  arts,  le 
luxe  et  les  plaisirs.  Sa  prodigalité  épuisa  tellement  ses  ressources  qu'après  la  chute 
de  l'Empire  elle  vécut  de  la  générosité  de  son  mari,  avec  lequel  elle  se  réconcilia 
lors  d'une  grave  maladie.  Elle  se  fit  remarquer  en  outre  par  une  inépuisable  bien- 
faisance. 


\ISON"    I,AXVI> 


SALLE    DE    VENTE. 


490  LA      VILLE      LUMIERE 

Au  numéro  51,  aujourd'hui  disparu  pour  le  percement  de  la  rue  de  l'Elysée, 
se  trouvait  l'hôtel  Sébastian!,  où  la  duchesse  de  Choiseul-Praslin  fut  assassinée 
par  son  mari,  sombre  drame  dont  on  ne  parvint  jamais  à  éclaircir  le  mystère. 

Tous  ces  hôtels,  dont  l'entrée  est  faubourg  Saint-Honoré,  possèdent  des  jar- 
dins qui  vont  jusqu'à  l'avenue  Gabriel.  La  plupart  de  ces  jardins  sont  fort  beaux, 
entre  autres  celui  de  l'ambassade  d'Angleterre  presque  aussi  grand  que  celui 
de  l'Elysée. 

.\ux  numéros  55  et  57  du  faubourg  se  trouve  le  palais  de  l'Elysée,  qui  fut 
élevé  sur  un  vaste  terrain  dont  Louis  XV  fit  don  en  1718  à  Henri  de  la  Tour  d'Au- 
vergne, comte  d'Evreux,qui  y  fit  construire  par  l'architecte  JMollet  une  des  plus 
délicieuses  résidences  de  Paris.  Ce  palais  fut  habité  ensuite  par  IMme  de  Pompa- 
dour  et  après  elle  par  son  frère  le  marquis  de  Marigny. 

En  1774,  l'ancienne  demeure  de  la  favorite  devint  la  j)ropriété  de  l'abbé 
Terrav,  contrôleur  des  finances. 

L'abbé  Tcrray  vendit  sa  propriété  de  l'Elysée  à  Beaujon,  banquier  de 
la  Cour.  En  1786,  le  roi  fit  racheter  le  palais  de  l'Elysée  et  le  destina  exclu- 
sivement à  sei'vir  de  résidence  aux  princesses  et  princes  étrangers  que  leurs 
N'oyages  amèneraient  dans  la  capitale,  ainsi  qu'aux  ambassadeurs  extraor- 
dinaires. 

Sous  ri^mpirc,  ^lurat  habita  l'Elvsée  avant  son  départ  pour  Naples.  Il  l'avait 
acheté  à  Mlle  Hovyn,  et,  a\-ant  de  partir  pour  l'Italie,  il  en  fit  don  au  domaine 
impérial. 

Napoléon  prit  en  affection  cette  demeure  où  il  se  rendit  souvent.  C'est  là  qu'il 
se  retira  après  Waterloo,  et,  c'est  là  que  le  22  juin  1815  il  signa  son  abdication  en 
hivem^  de  son  fils. 

Pendant  la  restauralion.la  duchesse  de  Bourbon  rex'enaiU  de  l'étiaiiger  reven- 
di([ua  la  propriété  de  son  ancien  hôtel.  Ses  droits  furent  reconnus,  mais  on  lui  fit 
accepter  à  titre  d'échange  l'hôtel  de  Monaco,  situé  rue  de  \'arennes,  (lui  fut  habité 
depuis  par  Cavaignac. 

Jusqu'en  1820,  où  le  duc  de  Berry  fut  assassiné,  le  duc  et  la  duchesse  de  Berry 
firent  leur  résidence  de  l'Elysée.  Ce  furent  les  derniers  hôtes  fixes  du  palais,  qui  dès 
le  règne  de  Louis-Piuli]ipc  fut  de  nouwau  aft'ecté  aux  i^rinces  étrangers  en  voyage 
à  Paris. 

Lorsque  Loins-Xapoléon  eut  été  élu  président  de  la  Républitiue,  l'Elysée 
lui  fut  attribué  comme  résidence.  C'est  là  que  fut  arrêté  entre  Louis-Napoléon, 
le  duc  de  ]\lorny  et  quelques  autres,  le  plan  du  coup  d'Etat  du  2  décembre  1831. 

Depuis  1871,  le  i)alais  de  l'Elysée  a  été  successivement  occupé  par  sept  pré- 
sidents do  la  Képubliipie  : 

M.  Thiers,  du  17  février  1871  au  21  mai  1873  ; 

Le  Maréchal  de  Mac-Mahon,  du  23  mai  1873  au  27  janvier  1879  ; 

M.  Grévy,  du  30  janvier  1879  au  2  décembre  1887  ; 

M.  Carnot,  du  2  décembre  1887  au  25  juin  1894  ; 


ville      ARRONDISSEMENT 


MAISON    DU    CROISSANT  D'ARGENT.   UN    DES   HALLS    DU    I''''  ÉTAGE, 


492 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


M.  Casimir  Péricr,  du  27  juin  1894  au  15  janvier  1895  ; 
M.  Félix  Faure,  du  17  janvier  1895  au  16  février  1899. 
M.  Emile  Loubet,  du  18  février  1899  au  18  février  1906  ; 
M.  Armand  Fallières,  né  à  Mézin  en  1841,  actuellement  Président,  a  été  élu 
le  17  janvier  1906.  Il  a  pris  possession  de  ses  pouvoirs  le  17  février  1906.  M.  Fal- 
lières fut  d'abord  avocat  à  Nérac,  puis  conseiller  municipal,  maire,  conseiller 
général,  député  en  1876,  sénateur  en  1890,  sous-secrétaire  d'Etat  en  1881,  ministre 
de  l'Intérieur  en  1882,  Président  du  Conseil  en  1883,  plusieurs  fois  ministre  de  la 
Justice  et  de  l'Instruction  publique,  président  du  Sénat  en  1899  et  enfin  Président 
de'la  République  en  1906. 

Au  numéro  142  se  trouvent  les  grands  magasins  de  nouveautés  du  Croissant 
d'Argent  situés  à  l'angle  de  la  rue  la  Boétie. 

Ce  fut  d'abord  en  1853  une  maison  de  mercerie.  Elle  subit  des  agrandisse- 
ments successifs,  et  en  1901  M.  Duru,  l'un  des  directeurs,  le  transforma  en  un  maga- 
sin de  nouveautés.  Elle  fut  de  nouveau  considérablement  agrandie  sous  la  direction 
Duru  frères,  et  elle  est  appelée  très  certainement  au  plus  brillant  avenir,  car 
elle  est  la  seule  maison  de  ce  genre  existant  dans  le  quartier  des  Champs-Elysées. 
L'idée  était  excellente  de  fonder  un  magasin  de  nouveautés  à  l'angle  du 
faubourg  et  de  la  rue  la  Boétie,  et  celui-ci  nous  semble  destiné  à  prendre  de  très 
grandes  proportions.  Nous  j'  trouvons  toutes  les  nouveautés  élégantes,  rubans, 

modes,  den- 
telles, corsages, 
blouses,  parfu- 
merie, gante- 
rie, \-oilettes, 
cU-..  etc. 

MM.  Duru, 
dont  la  compé- 
tence en  la  ma- 
tière est  bien 
connue,  sur- 
veillent eux- 
nuMues  con- 
-^tammont  leurs 
magasins  et 
s'efforcent  de 
toujours    satis- 


MAISON     DU     CROISS.VNT     D  ARGEN T. 


REZ-DE-CHAUSSÉE. 


faire  leur  élé- 
gante clientèle.  M.  Léon  Duru  est  Président  de  la  Cliambre-Syndicale  de  la 
mercerie,  secrétaire  du  Syndicat  général  du  Commerce  et  de  l'Industrie  et 
administrateur  du  Sj'ndicat  de  garantie  contre  les  accidents  du  trav.iil.  La  maison 
du  Croissant  d'Argent  est  une  maison  de  confiance. 


\'TTT'^      ARRONDISSEMENT 


493 


494  LA      \'ILLE      LUMIÈRE 

En  face  du  magasin  de  nouveautés  s'élève  l'église  de  Saint-Philippe-du- 
Roule,  construite  en  1769  par  Chalgrin  sur  l'emplacement  de  la  chapelle  d'une 
léproserie  dite  Hôtel  du  Bas-Rolle. 

Au  numéro  166  se  trouvait  l'hôtel  Dupetit-Thouars  qui  avait  servi  de  maison 
de  campagne  à  Mme  de  Maintenon. 

Au  208  est  l'hôpital  Bcaujon,  édifié  en  1780  par  le  fameux  conseiller  d'Etat 
Beaujon  sur  l'emplacement  d'une  de  ses  folies  (1). 

Au  numéro  233  est  située  la  maison  Equy,  selliers-harnacheurs.  C'est  une 
très  vieille  maison  qui  fut  fondée  en  1750  au  52  de  la  rue  de  l'Arbrc-Sec.  Elle  s'est 
installée  récemment  faubourg  Saint-Honoré.  Elle  se  charge  de  la  fourniture  de 
tout  ce  qui  concerne  les  harnais,  selles,  accessoires,  articles  d'écurie,  etc.,  etc., 
et  s'est  spécialisée  dans  les  harnachements  de  luxe. 

La  maison  Equy  a  été  formée  par  la  réunion  des  deux  maisons  Le  Guevellou 
et  Remière,  auxquelles  elle  a  succédé  en  les  absorbant. 

La  rue  du  Faubourg  -Saint-  Honoré,  appelée  originairement  Chaussée  du  Roule 
conduisait  au  village  qui  comprenait  Neuill}'  et  Sablonville. 

On  sait  quel  luxe  se  déploie  journellement  dans  les  équipages.  La  coutume 
des  somptueux  attelages  remonte  au  xm*"  siècle.  Il  y  a  loin  des  carrosses  qui  ser- 
virent à  l'usage  des  rois  de  France  à  partir  de  cette  époque,  aux  chars  traînés  par 
des  bœufs  dans  lesquels  se  promenaient  les  rois  de  la  première  race.  «  On  ne  sait 
guère,  dit  Sauvai,  quelle  sorte  de  voiture  était  ce  «  carpentum  »  dont  parle 
Eginhard,  attelé  de  quatre  bœufs  et  conduit  par  un  gros  bouvier  du  village,  où 
d'ordinaire  nos  derniers  rois  de  la  première  race  se  faisaient  traîner  une  fois  l'an 
lorsqu'ils  allaient  se  montrer  à  leurs  peuples  et  recevoir  leurs  présents  ;  car  on 
ne  peut  dire  si  c'était  ou  carriole,  ou  manière  de  tombereau,  ou  charrette.  » 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'usage  des  carrosses  ne  date  que  du  xx'i'"  siècle  ;  jusqu'à 
ce  moment  les  hommes  se  servirent  uniquement  du  cheval,  les  dames  des  litières, 
des  mules  et  des  palefrois.  Cette  mode  des  carrosses  nous  vint  d'Italie,  et  c'est 
dans  ce  pays  qu'ils  restèrent  le  plus  longtemps  comme  l'expression  dernière  de 
l'élégance  et  la  marque  la  ])lus  certaine  de  la  richesse. 

Nous  déploj'ons  aujourd'iuii  moins  de  faste  peut-être  qu'autrefois  dans  nos 
équipages  ;  mais  nous  atteignons  à  une  réelle  perfection  dans  les  harnaciiements 
de  luxe  tels  que  la  maison  Equy  sait  les  exécuter. 


(l)  L'Hôpital  Bcaujon  possède  608  lits.  Il  comprend  4  services  de  médecine.  3  services 
de  chirurgie  et  i  service  d'accouchement.  Médecins  :  Debove,  Troisier,  Lacombe.  Robin. 
—  Chirurgiens  :  Bazv,  Truffier,  Michaux.  —  Accoucheur  :  Ribemont-Dessaigne. 


VHP      ARRONDISSEMENT 


495 


E  IXt^  arrondissement  —  Opéra  —  comprend  les  quartiers  : 
Saint-Georges,  Chaussée-d'Antin,  Faubourg  Montmartre,  Rochc- 
chouart. 


Nous  commencerons  par  l'Opéra  et  le  quartier  qui  l'environne. 

Il  était  écrit,  dit  Edouard  Foumier  dans  son  livre  intitulé  Chroniques  et 
Légendes  des  mes  de  Paris,  que  l'Opéra  existerait  un  jour  à  l'endroit  où  il  existe 
aujourd'hui. 

.«  Il  y  a  tantôt  un  siècle  que  Sophie  Amould,  la  chanteuse,  et  Mlle  Guimard, 
la  danseuse,  avaient,  pour  ainsi  dire,  marqué  la  place  future  de  ce  temple  de  la 
danse  et  du  chant. 

«  L'une  s'était  rêvé,  sur  une  partie  de  l'espace  maintenant  déblaj'é,  dans  la 
rue  de  la  Chaussée-d'Antin,  une  coquette  et  poétique  maison,  qu'en  l'honneur 
de  la  muse  dont  elle  était  la  prêtresse  on  aurait  appelée  le  Temple  d'Etiterpe. 

«  Mlle  Guimard,  plus  heureuse  que  Mlle  Amould,  avait  pu  se  faire  construin- 
dans  le  quartier  de  la  Chaussée-d'Antin,  devenu  tout  à  coup  à  la  mode,  la  maison 
charmante  dont  elle  caressait  depuis  longtemps  le  rêve. 

«  Danseuse,  elle  voulut  la  consacrer  à  sa  muse,  et  l'appela  le  Temple  de  Ter- 
psichore.  C'était  une  merveille  d'élégance  et  de  grâce  galante.  «  Figurez-vous,  » 
disait  un  écrivain  du  temps,  encore  sous  le  charme  de  cette  merveille,  «  l'assemblage 
«  le  plus  heureux  et  le  plus  brillant  de  tous  les  arts.  Ils  se  sont  réunis  ici  pour  se 
«  surpasser.  » 

«  Il  décrit  ensuite,  en  quelques  mots,  la  façade  de  la  maison  ou  plutôt  du 
temple,  décorée  par  le  sculpteur  Le  Comte,  d'un  charmant  groupe  représentant 
Terpsichore  couronnée  sur  la  terre  par  Apollon. 

«  Les  médisants  trouvaient  un  peu  d'insolence  dans  cette  apothéose 
que  Mlle  Guimard  s'adjugeait  à  elle-même.  Ils  eussent  voulu,  pour  sa  maison, 
une  moins  flatteuse  enseigne.  » 

Le  même  chroniqueur  nous  fait  en  ces  termes  la  description  de  l'intérieur 
de  l'hôtel  : 

«  Dans  un  petit  espace,  cette  demeure  offre  toutes  les  commodités  et  tous  les 
agréments.  Ce  qui  n'est  pas  présenté  par  la  vérité  est  suppléé  par  le  prestige.  Il 
n'y  a  pas  jusqu'au  jardin  qui,  bien  que  spacieux,  ne  charme  et  n'étonne  par  son 
goût  tout  nouveau.  » 


IXp      ARRONDISSEMENT  497 

Les  Concourt,  dans  leur  ouvrage  sur  la  Guimard,  ont  aussi  décrit  lon- 
guement l'hôtel  de  la  danseuse.  On  y  trouvait  une  petite  salle  de  spectacle  qui  était, 
paraît-il,  un  chef-d'œuvre  dans  son  genre. 

Le  théâtre  de  Mlle  Guimard  n'était  pas  desservi  par  des  talents  d'amateurs  ; 
les  artistes  les  plus  en  renom  de  la  Comédie-Française,  de  la  Comédie-Italienne 
et  de  l'Opéra  y  venaient  jouer  et  chanter  à  tour  de  rôle. 

Vainement  M.  de  Richelieu  et  les  autres  gentilshommes  de  la  Chambre  s'y 
étaient  opposés,  lors  de  l'inauguration  de  cette  bonbonnière  lyrique  et  comique, 
au  mois  de  décembre  1772;  M.  le  prince  de  Soubise,  qui  protégeait  la  danseuse, 
l'avait  emporté  sur  eux. 

Non  seulement  Mlle  Guimard  eut  im  théâtre  à  Paris  où  jouaient  les  acteurs 
qui  formaient  l'élite  des  trois  grandes  scènes  de  Paris,  mais  elle  en  eut  encore  un 
autre,  desservi  de  même,  à  sa  maison  de  campagne  de  Pantin. 

On  jouait  sur  les  deux  théâtres  de  Mlle  Guimard  les  agréables  ordures  qui 
composent  le  théâtre  grivois  de  Collé. 

Pour  être  plus  près  du  temple,  où  l'on  faisait  fête  à  ses  obscénités.  Collé 
s'était  venu  loger,  en  1781,  dans  la  rue  de  la  Michodière,  percée  depuis  trois  ans 
[Correspondance  inédite  de  Collé,  publiée  par  Honoré  Bonhomme,  1864). 

La  rue  de  la  Chaussée-d'Antin  n'était  autrefois  qu'un  chemin  sinueux,  allant 
de  la  porte  Gaillon  au  village  des  Percherons,  situé  aux  environs  de  l'avenue  du 
Coq.  Elle  se  nomma  rue  de  l'Hôtel-Dieu,  puis,  en  1791,  rue  Mirabeau,  parce  que 
le  grand  orateur  était  mort,  au  numéro  42  de  cette  rue.  Après  sa  mort  on  apposa 
sur  sa  maison  une  plaque  portant  ces  deux  vers  d'André  Chénier  : 

«    L'âme    de    Mirabeau    s'exhala   en    ces    lieux. 
Hommes  libres,   pleurez;    tyrans,   fermez    Jes   yeux,    n 

La  rue  de  la  Chaussée-d'Antin  commence  au  boulevard  des  Italiens,  en  face 
de  la  rue  Louis-le-Grand,  et  aboutit  à  la  rue  Saint-Lazare. 

Le  marécage  formé  de  lambeaux  de  prairies,  où  passaient  des  ruisseaux,  est 
devenu  une  rue  qui  est  aujourd'hui  très  commerçante  et  qui  était  autrefois 
extrêmement  galante.  Sous  la  Régence,  en  effet,  elle  était  réservée  aux  Petites- 
Maisons.  Ce  lieu  fut  un  moment  ce  qu'avait  été  le  Pré-aux-Clercs  pour  les  raffinés 
de  la  Ligue,  un  théâtre  de  duels  et  de  débauches. 

Au  bout  de  ce  marécage  s'élevait  le  village  des  Porcherons.  Les  roués  et  les 
maîtres  de  la  mode  prirent,  en  quelque  sorte,  sous  leur  protection,  la  nouvelle 
rue  de  la  Chaussée-d'Antin.  De  très  nombreux  hôtels  y  furent  élevés. 

Le  cardinal  Fesch,  oncle  de  Napoléon  I^r,  s'y  fit  construire  une  habitation 
La  Chaussée-d'Antin  avait  à  cette  époque  une  telle  réputation  que  l'on  conte  à  ce 
proDOs  l'anecdote  suivante  : 

«  La  fréquentation  de  ce  quartier  trop  galant  était  à  elle  seule  une  impiété. 
Sous  l'empire  encore,  un  prêtre  eût  rougi  d'y  loger  ;  aussi  cria-t-on  beaucoup 


498  LA     VILLE      LUMIÈRE 

lorsque  le  cardinal  Fesch  se  fut  construit  un  palais  au  bout  de  la  Chaussée-d'Antin, 
sur  l'emplacement  de  l'hôtel  de  Montfermeil.  Il  comprit  que  l'empereur  lui-même 
y  trouverait  à  redire.  Prenant  les  devants  sur  ses  reproches,  il  lui  écrivit,  le 
14  août  1807  :  «  Votre  Majesté  doit  savoir  que,  si  j'ai  préféré  la  Chaussée-d'Antin 
K  à  tout  autre  quartier,  c'était  pour  y  ranimer  par  de  bons  exemples  le  feu  sacré 
«  de  la  religion.  Il  eût  été  avantageux  de  multiplier  les  secours  spirituels  en  faveur 
i<  d'un  quartier  qui  en  est  presque  totalement  privé  ;  et  je  me  serais  fait  un 
«  plaisir  de  mettre  à  la  disposition  des  habitants  ma  chapelle,  toute  petite  qu'elle 
^  eût  été,  en  pratiquant  une  entrée  séparée  et  extérieure  par  la  rue  Saint-Lazare.  » 
L'empereur  répondit  le  jour  même  :  «  La  Chaussée-d'Antin  n'est  pas  un  quartier 
«  convenable  pour  un  cardinal.  » 

Le  théâtre  du  Vaudeville  se  trouve  au  coin  de  la  Chaussée-d'Antin  et  des 
boulevards.  Ce  théâtre,  fondé  en  1792,  occupa  longtemps  une  salle  de  danse,  située 
dans  l'ancienne  rue  de  Chartres.  Puis,  après  un  incendie  qui  détruisit  la  salle,  la 
troupe  du  Vaudeville  se  réfugia  au  café-spectacle  du  boulevard  Bonne-Noiivellc, 
où  elle  resta  jusqu'en  1840. 

La  salle  de  la  Chaussée-d'Antin  a  été  construite  en  1867  sur  l'emplacement 
d'un  petit  hôtel  appartenant  au  duc  de  Montmorency.  Parmi  les  grands  succès 
du  Vaudeville,  on  peut  citer  la  Dame  aux  Camélias,  les  Faux  Bonshommes,  le 
Roman  d'un  jeune  Homme  pauvre,  la  famille  Benolston,  Madame  Sans-Gêne, 
Maman  Colibri,  etc.,  etc. 

Au  numéro  26  de  la  rue  de  la  Chaussée-d'Antin,  au  coin  du  boulevard 
Hausmann,  nous  trouvons  la  Compagnie  Russe,  la  grande  maison  de  fourrures 
Ruzé  et  Cie. 

Cette  maison  deijuis  1897  s'est  énormément  développée  ;  elle  a  repris  la 
maison  Labroquère,  déjà  fort  importante  et  fort  honorablement  connue.  Cette 
maison  a  adopté  le  principe  de  vendre  avec  un  petit  bénéfice  des  fourrures  établies 
avec  des  peaux  de  la  plus  belle  qualité.  Prises  en  pleine  saison,  dans  les  meilleurs 
pays  de  production,  elles  sont  achetées  directement  à  l'état  brut,  pour  éviter  les 
droits  de  douane  et  les  frais  d'intermédiaire. 

La  fabrication  et  la  mise  au  point  des  fourrures  sont  surveillées  avec  la  plus 
grande  vigilance  et  une  attention  extrêmement  soutenues.  La  Compagnie  Russe 
est,  certainement,  l'une  des  maisons  de  fovirrures  où  se  fait  le  travail  le  plus 
artistique  et  le  plus  soigné. 

La  clientèle  de  la  maison  Ruzé  et  Cie  sait  apprécier  les  garanties  absolues  et 
la  complète  sécurité  que  présentent  les  articles  qui  lui  sont  fournis.  Les 
commandes  sont  exécutées  avec  une  scrupuleuse  attention,  l'.n  mitre,  la 
maison  s'applique  à  trouver  chaque  saison  une  nouveauté. 

L'installation  de  la  maison  Ruzé  et  Cie  est  très  somptueuse,  et  nous  voyons 
chez  eux  une  merveilleuse  abondance  de  fourrures  précieuses  :  renard,  chinchilla, 
zibeline  naturelle  de  Sibérie,  hermine,  breistchwantz.  Le  stand  de  la  Compagnie 
Russe  a  obtenu  un  véritable  triomphe  à  la  récente  exposition  de  Londres,  où 


IX<^      ARROXDISSEMENT 


499 


COMPAGNIE   RUsbE.  MAISON   RU  ZÉ    ET 


500 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


a  été  tout  particulièrement  remarquée  une  riche  étole  de  skungs  dont  le  travail 
tout  spécial  fut  une  révélation  pour  les  connaisseurs  et  permit  aux  élégantes  de 


porter  cette  fourrure  jusqu'alors  délaissée.  M.  Ruzé  a  été  nommé  expert  du  iur\- 
et  rapporteur  de  la  classe  de  la  fourrure. 

L'Opéra  est  entoure  par  les  rues  Gluck,  Halévy,  Meyerbeer,  le  boulevard 
Haussmann,  la  rue  Scribe  et  la  rue  Auber. 

Le  théâtre  de  l'Opéra,  appelé  Académie  Royale  dc'  Musique  sous  l'ancienne 
monarchie,  fut  installé  d'abord  rue  Mazarine,  à  l'endroit  où  s'ouvre  aujourd'liui 
le  passage  du  Pont-Neuf.  Il  remplaçait  un  ancien  jeu  de  paume,  qui  se  nommait 
Jeu  de  Paume  de  la  Bouteille.  L'abbé  Perrin  et  le  compositeur  Lambert  en  furent 
les  premiers  directeurs. 

Lulli,  directeur  de  la  musique  du  roi,  obtint,  en  1672,  le  privilège  de  l'Opéra  ; 
il  abandonna  le  Jeu  de  Paume  de  la  Bouteille  et  lit  élever  son  théâtre  au  Jeu  de 
Paume  du  Bel-Air,  rue  de  Vaugirard,  près  du  Luxembourg.  Il  l'inaugvua  par  la 
représentation  des  Fêles  de  l'Amour  cl  de  Bacchiis,  suivie  bii'nt("ii  tic  Ccidiints  et 
d'Alcesle. 

Après  la  mort  de  Molière,  Louis  Xl\'  autorisa  Lulli  à  priMidrc  possession 
du  théâtre  du  Palais-Royal,  et  c'est  là  ([ue  fut  installée  r.\cadénue  Royale  de 
Musique  justpi'au  6  avril  1703. 

I.ulii  ht  des  prodiges  d'activité  pour  donner  à  son  théâtre  un  très  grand 


IX"^      ARRONDISSEMENT 


501 


502 


LA      VILLE      LUMIERE 


attrait.  II  fut  à  la  fois  directeur,  régisseur,  chef  d'orchestre,  musicien,  maître  de 
chant,  maître  de  danse,  et  forma  lui-même  les  acteurs,  les  décorateurs  et  les 
machinistes. 

Les,  œuvres  de  Lulli  obtinrent  un  entj.iucmi  nt  extrême,  et  l'Opéra  était  le 

spectacle  le  plus  à  la  mode. 
I  11  fut  cependant  l'objet  de 
nombreuses  critiques  de  la 
part  des  écrivains  de  l'épo- 
que, et  La  Fontaine  à  ce  su- 
jet traça  les  vers  suivants  : 

«  Des  machines  d'abord  le  sur- 
prenant spectacle 
l-bli)uit  le  bourgeois  et  fit  crier 
miracle  ; 
-\l.iis   la  seconde   (ois,  il  ne  s'v 
pressa  plus  ; 
Il   aima   mieux   le   Cid,  Horace, 
Héracliits. 
Aussi  de  ces  objets  l'âme  n'est 
point  émue, 
VA   même   rarement  ils  conten- 
tent la  vue. 


(_)u; 
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In 
In 


■u  1 


^te 


nd  j'entends  le  sitîlct.jcne 

trouve  jamais 

clianficment  si   prompt  que 

je  me  le  promets  ; 

\cnl   au   plus   haut  char  le 

contre-poids  résiste  ; 

ml  à  la  corde  et  crie 

au  machiniste  ; 

j  forêt  demeure  dans 

la  mer. 

moitié  du  ciel  au  milieu 

,     de  l'enfer.  » 


Sousla  Ké}^ence,  l'Opéra 
prit  ime  plus  grande  place 
encore  dans  la  vie  des  grands 
seigneurs,  avec  ses  fameux 
bals. 
L'une  des  raisons  qui  firent  la  brillante  célébrité  de  l'Opéra,  fut  U-  succès 
qu'obtinrent  ce  qu'on  nommait  à  l'époque  les  Filles  d'Opéra.  l~.ll"s  furent 
d'abord  rcpoussécs  avec  méi)ris  par  les  femmes  de  la  société  élégante,  juiis  elle- 
linirent  par  être  admises  et  même  recherchées  au  xviirsiècle  par  les  plus  grandes 
dames.  On  raconte  que  ISIarie-Antoinctte  consultait  et  écoutait  avec  respect  les 
avis  de  la  Ciuimard  siu"  toutes  les  choses  de  la  toilette.  I,e  Réirent  et  Louis  X\' 


.KOLl'i:    UE   L.\   Li.\.NMi, 


IX^      ARRONDISSEMENT 


503 


32.. 


5»4 


LA      VILLE      LUMIERE 


avaient   donné  l'exemple  en   choisissant    leurs  maîtresses  parmi  les  étoiles  de 
l'Académie  de  Musique. 

Les  bals  masqués  obtinrent  unt  \-ogue  incroyable  Le  Régent,  dont  les  appar- 
tements du  Palais  Ro\'al  comnnmiquaient  avec  l'Opéra,  y  vint  souvent  dans  un 

état  d'ivresse  honteux  avec 
SOS  courtisans,  le  conseiller 
d'Etat  Rouillé  et  le  duc  de 
Noailles. 

La  Révolution  ne  fut  pas 
une  époque  malheureuse  pour 
l'Opéra,  qui  trouva  de  grands 
succès  dans  des  pièces  de 
circonstance,  et  des  airs  pa- 
triotiques. 

La  direction  en  fut  don- 
née d'abord  à  Hébert,  puis 
à  Francœur,  à  Cellerier,  à 
^lorel.  Sous  le  régime  popu- 
laire, les  artistes  de  l'Acadé- 
mie nationale  de  ]\Iusique 
furent  mis  à  contribution 
pour  toutes  les  fêtes  et  toutes 
les  cérémonies  ;  les  chants 
ré\-olutionnaires,  la  Marseil- 
laise, le  Chant  du  Départ,  la 
Crtr;H.ig«o//e, retentirent  bien 
souvent  sous  les  voûtes  du 
tliéâtre  de  la  Porte-Saint- 
.Martin,  où  était  installé  alors 
l'Opéra.  Un  décret  del'an  III, 
ayant  déclaré  propriété 
nationale,  le  théâtre  de  la 
Montausier,  l'Opéra  quitta 
la  Portc-Saint-Martin  et  vint 
])rendre  possession  de  cette 
salle. 
L'assassinat  du  duc  de  Berry,  en  1820,  provoqua  la  destruction  du  théâtre 
de  la  place  Louvois.  L'Opéra  resta  fermé  pendant  deux  mois,  et  c'est  alors  qu'on 
choisit,  pour  le  reconstruire,  l'emplacement  de  l'hôtel  Choiseul,  rue  Lepellctier, 
la  salle  fut  inaugurée  en  1821.  L'Opéra  demeura  rue  Lepelletier  jusqu'à  l'incendie 
de  1873,  et  c'est  alors  ([u'on  installa  ]Movisoirement  l'Académie  nationale  de 
Musique  à  la  salle  Wntadour,  en  faisant  alterner  ses  représentations  a\ec  celles 


IROei'E   Di;  L.\  MlSll 


IXe      ARRONDISSEMENT 


505 


}'ho(o  Nfurdetn  Fr 


ESCALIER  DE  L'OPÉRA. 


^^W^^^^W^^^"^^^ 


5o6  LA     VILLE     LUMIERE 

des  Italiens,  jusqu'à  ce  que  le  splendide  immeuble,  construit  par  Charles  Gamier, 
pût  ouvrir  ses  portes  au  public. 

L'Opéra  occupe  une  surface  de  près  de  12000  mètres  carrés  et  a  coûté 
environ  36  millions  de  francs.  Les  huit  statues  qui  ornent  la  façade  sont  :  le  Drame 
par  Falguière,  le  Chant  par  Dubois  et  Vatrinelle,  l'Idylle  par  Anzelin,  la  Cantate 
par  Chapu,  la  Musique  par  Guillaume,  la  Poésie  lyrique  par  Jouffroy,  le  Drame 
lyrique  par  Perrault,  et  la  Danse  par  Carpeaux. 

On  sait  le  scandale  que  provoqua  ce  dernier  groupe,  qui  est  un  véritable  chef- 
d'œuvre  par  la  beauté  des  attitudes  et  du  mouvement.  On  l'accusa  d'indécence,  et 
un  fanatique  alla  jusqu'à  briser  une  bouteille  d'encre  sur  l'œuvre  de  Carpeaux, 
espérant  la  maculer  à  jamais. 

Au  numéro  5  de  la  rue  Auber,  nous  remarquons  la  maison  d'orfèvrerie  et 
coutellerie  anglaise  :  Kirby,  Beard  and  C°,  qui  s'est  admirablement  accréditée 
auprès  du  public  parisien.  C'est  une  maison  extrêmement  ancienne.  La  fabrique 
Kirby,  Beard  and  C°  a  étéfondée  à  Birmingham,  il  y  a  cent  soixante-cinq  ans,  en 
I743>  et  depuis  cette  époque  elle  s'est  fait  toujours  une  réputation  de  loyauté 
dans  les  affaires  et  de  parfaite  fabrication  qui  n'a  fait  que  s'accroître  sans  cesse. 
Sa  renommée  est  pour  ainsi  dire  devenue  universelle. 

Ce  ne  fut  qu'en  1850  que  devant  l'extension  considérable  qu'avait  pris  ses 
afïaires  avec  la  France  que  la  maison  de  Birmingham  se  décida  à  fonder  une 
succursale  à  Paris  ;  il  fallait  satisfaire  aux  demandes  de  plus  en  plus  nombreuses 
que  lui  adressait  sa  clientèle. 

La  maison  du  5  de  la  rue  Auber  prospéra  dans  des  proportions  inouïes  et 
sut  attirer  de  très  nombreu.x  clients  par  le  choix  de  ses  articles  et  la  diversité  de  ses 
nouveautés  originales,  intéressantes,  et  toujours  extrêmement  pratiques.  En  con- 
templant ses  jolis  étalages,  que  connaissent  bien  tous  les  Parisiens,  nous  ne  pou- 
vons que  constater  que  la  popularité  que  Kirby,  Beard^and  C"  se  sont  acquise 
n'est  que  la  juste  récompense  d'une  suite  ininterrompue  d'efforts. 

Rien  n'est  plus  joli  et  plus  tentant  que  cette  vitrine  de  Kirby,  Beard  and  C°, 
rue  Auber,  devant  laquelle  les  passants  sont  invinciblement  attirés  et  s'arrêtent 
pour  ainsi  dire  malgré  eux.  Nous  admirons  la  netteté  et  la  commodité  pratique 
de  tous  ces  articles  charmants  d'orfè\Terie  qui  séduisent  l'acheteur  :  ce  sont  les 
services  d'orfèvrerie  anglaise,  la  papeterie  de  luxe,  les  jolis  bibelots  de  bijouterie, 
enfin  tous  les  mille  articles  divers  que  nous  ne  saurions  énumérer  ici,  mais  que 
tous  les  Parisiens  connaissent  pour  s'être  arrêtés  plus  d'une  fois  devant  ce  joli 
magasin  de  la  rue  Auber  où  tout  est  combiné  pour  le  plaisir  des  regards  et  où  l'on 
n'a  véritablement  que  l'embarras  du  choix. 

La  rue  Boudreau  donne  dans  la  rue  Auber.  Elle  fut  tracée  en  1779  et  pro- 
longée en  1858.  Au  numéro  7  existait,  en  1882,  l'Eden,  magnifique  salle  de  spectacle 
construite  dans  le  genre  hindou.  L'Eden  obtint  un  très  grand  succès  avec  le  fameux 
ballet  de  l'Excclsior,  puis  avec  les  premières  représentations  à  Paris  du  TanvJiauscr 
de  Richard  \A'agner,  dirigées  par  Charles  Lamoureux.  Au'  9  de^  la  rue  Boudreau 


I  X^'      A  R  R(  ) N  I  )  I SSE -AI  E NT 


507 


MAISON    KIKLIV,   1  JiAUU    A.ND   C" 


5o8  LA     VILLE     LUMIERE 

se-trouvait  l'hôtel  d'Inécourt,  devenu,  sous  Napoléon  III,  la  propriété  du  directeur 
du  Creusot,  Schneider,  propriété  dont  les  jardins  s'étendaient  presque  jusqu'à  la 
rue  de  la  Chaussée-d'Antin. 

La  grande  tragédienne  Rachcl  habita  quelque  temps  rue  Boudreau. 

Au  numéro  3,  nous  voyons  aujourd'hui  le  joli  petit  hôtel  occupé  par  la  maison 
de  couture  de  Mme  Blanche  Lebouvier. 

Cette  maison  fut  fondée  en  1889  par  Mme  Blanche  Lebouvier,  qui  s'installa. 


MAISON  BLANXHE  LEBOUVIER.   —  UN  DES  SALONS. 

à  cette  époque,  dans  l'hôtel  qui  lui  appartenait  rue  Boudreau  et  qui  ne  se  compo- 
sait alors  que  de  trois  étages.  La  maison  de  couture  prit  bientôt  un  très  grand 
développement  et  se  distingua  par  le  goût  exquis  de  ses  créations. 

Bientôt,  en  raison  de  l'extension  croissante  de  ses  affaires,  Mme  Blanche 
Lebouvier  fit  surélever  son  hôtel  de  trois  étages,  et  les  salons  de  ventes  et  d'es- 
sayage ainsi  que  les  ateliers  occupent  actuellement  l'immeuble  tout  entier.  Nous 
verrons  chez  elle  les  plus  gracieuses  toilettes  du  soir,  de  somptueux  manteaux  di- 
cour,  ainsi  que  de  charmants  petits  costumes  tailleur  d'un  chic  tout  spécial. 

Mme  Blanche  Lebouvier  s'honore  d'avoir  la  clientèle  la  plus  aristocratique 
et  la  plus  ratlfinée,  qui  sait  apprécier  la  note  très  originale  et  très  personnelle  de 
ses  délicieux  modèles. 


IXe      ARRONDISSEMENT 


509 


510 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


Il  est  rare  de  savoir  créer  des  choses  vraiment  originales  et  de  ne  pas  retom- 
ber dans  la  banalité.  La  variété  très  grande  des  modèles  est  l'une  des  caractéris- 
tiques de  Mme  Lebouvier,  qui  déploie  beaucoup  d'imagination  et  un  très  grand 
art  pour  satisfaire  sa  nombreuse  clientèle,  assurée  de  trouver  toujours  dans  ses 

ravissantes  créations  une  marque  distinc- 
tive  d'élégance  exquise  et  de  bon  goût. 
Les  femmes  se  pressent  dans  les  salons 
de  ce  joli  petit  hôtel  de  la  rue  Auber,  où 
pour  augmenter  leur  séduction  Mme  Le- 
bouvier combine  tant  de  jolies  et  gra 
cieuses  choses. 

En  quittant  l'hôtel  de  ;\Ime  Lebou- 
vier, nous  gagnerons  larueCaumartin  qui 
fut  créée  en  1778.  Au  numéro  i,  se  trouve 
le  pavillon  de  Saint-Foy,  trésorier  de  la 
Marine.  C'est  là  qu'habitait  Mirabeau, 
avant  d'aller  s'installer  rue  delà  Chaussée- 
d'Antin.  Voici  l'histoire  de  la  fondation 
de  ce  pavillon  qui  nous  est  racontée 
par  M.  Edouard  Fournier  : 

«  En  1780,  il  y  avait  à  Paris  un  Mar- 
seillais fort  riche,  qui  était  bien  le  plus 
grand  original  qui  se  pût  voir.  La  gêne  lui 
était  si  odieuse  que,  pour  se  débarrasser 
du  chapeau  qu'on  portait  alors  sous  le  bras  et  de  la  petite  épée  qu'on  devait 
avoir  au  côté,  il  avait  fait  peindre  un  chapeau-claque  sur  le  flanc  gauche  de  son 
habit  et  s'était  fait  organiser,  avec  ressorts  et  charnières,  une  sorte  de  petite 
brette  qui  ne  tenait  pas  plus  de  place  qu'un  couteau.  Lorsqu'il  courait  les  rues, 
il  la  portait  dans  sa  poche  ;  arrivé  aux  endroits  où  il  allait  en  visite,  il  faisait  jouer 
les  ressorts,  adaptait  la  poignée,  se  passait  le  tout  au  côté  et  entrait.  Il  n'était 
venu  à  Paris  que  pour  trois  mois,  et  il  y  resta  trois  ans.  Sa  famille  était  toujours 
à  Marseille.  Il  fallait  donc  prendre  un  parti,  aller  la  rejoindre  ou  lui  dire  de  venir. 
Il  hésitait  ;  un  de  ses  amis  lui  dit  :  «  Décidez-vous  à  tête  ou  pile.  Il  jeta  un  écu  en 
l'air  :  Tête  pour  Marseille!  La  pièce  en  tombant  présenta  l'écusson.  Va  donc  pour 
Paris!  cria-t-il,  et  il  écrivit  à  tout  son  monde  d'arriver.  Il  fallait  le  loger,  il  ne 
s'en  mit  pas  longtemps  en  peine.  En  passant  sur  le  boulevard,  il  voit  un  liomme 
qui  colle  une  affiche  au  coin  de  la  rue  Caumartin  nouvellement  percée.  C'est  un 
terrain  à  vendre,  et  l'affiche  est  posée  sur  la  palissade  même  qui  l'enclôt.  Il  n'.i 
donc  pas  une  longue  course  à  faire  pour  l'aller  voir  ;  il  y  jette  un  cmip  d'ceii.  >>' 
rend  cher  le  propriétaire,  demande  le  prix.  On  lui  dit  200000  livres  ;  il  ré[inn(l 
50000  écus  et  donne  jusqu'au  lendemain  à  nudi.  .\  liieure  dite,  le  prupriét.iirr 
arrive  et  l'affaire  est  faite.  lîlle  fut  très  bonne  pour  l'expéditif  ac(]uéri"ur.   "  Il 


ENTRÉE    DE  L.\  MAISON  BLANCHE    LEBOUVIER. 


IXe      ARRONDISSEMENT 


511 


fit  bâtir,  revendit  le  tout,  à  l'exception  d'une  maison  où  il  était  logé  et  où  il  avait 
plusieurs  locataires. 

Il  lui  resta,  tous  les  frais  d'achat  et  de  bâtiments  remboursés,  cette  maison  et 
17  000  livres  de  rentes  assises  sur  ce  terrain. 

Si  nous  suivons  maintenant  le  boulevard  des  Capucines,  nous  verrons  au 
numéro  24  les  salons  de  vente  et  d'exposition  de  la  maison  Siot-Decauville,  qui 


MAISON     SIOT-DECAUVILLE. 


sont  bien  plutôt  un  musée  qu'un  magasin  et  dont  la  visite  est  extrêmement 
intéressante. 

Cette  maison  a  été  fondée  il  y  a  fort  longtemps  par  M.  Siot-Decauville  et 
elle  a  pris,  sous  son  habile  direction  artistique,  un  très  considérable  développe- 
mien  t. 

Située  précédemment  boulevard  des  Italiens,  elle  a  été  récemment  ins- 
tallée boulevard  des  Capucines,  dans  un  cadre  merveilleux,  admirablement 
approprié  à  l'exposition  de  toutes  les  œuvres  qu'elle  édite. 

Les  superbes  bronzes  d'art  que  nous  voyons  chez  elle  sont  d'une  infinie  diver- 
sité. 

Les  patines  obtenues  par  M.  Siot-Decauville  sont  des  plus  remarquables 
et  ajoutent  un  plus  grand  charme  aux  œuvres  d'artistes  tels  que  Gérôme,  Boucher, 


512 


LA     VILLE      LUMIERE 


IX''     ARRONDISSEMENT 


513 


Gardet,  Cariés,   Mercié,    Larche,    Injalbert,    Hugues,    Marqueste,    Bartholomé, 
Valtoii,  Clerget,  Meissonier,  Michel,  Desbois,  Baffier,  etc.,  etc. 

On  sait  quels  sont  les  progrès  réalisés  dans  l'industrie  des  bronzes  et 
l'on  sait  que,  dans  cet  art,  la  prééminence  de  la  France  est  indiscutée. 
La  maison  Siot-Decauville  travaille  selon  les  grands  principes  de  l'art  antique. 
Toutes  les  œuvres  qu'elle  édite,  et  que  les  amateurs  se  plaisent  à  aller  admirer 
dans  ses  salons  d'exposition,  sont  d'une  très  belle  facture  et  d'une  parfaite 
exécution. 

Elles  sont  fort  bien  en  valeur  dans  ce  somptueux  décor  des  magasins  du 
boulevard  des  Capucines  dont  nous  donnons  ici  l'un  des  aspects. 

A  toutes  les  Expositions  Universelles,  notamment  à  Paris  en  1900,  à  Bor- 
deaux, à  Liège,  à  Bruxelles,  à  Saint-Louis,  la  maison  Siot-Decauville  s'est  vu 
décerner  des  Grands  Prix,  et  ces  hautes  récompenses  sont  un  témoignage  probant 
des  succès  toujours  croissants  qu'elle  a  su  remporter. 

Dans  la  même  maison  du  24,  boulevard  des  Capucines,  se  trouve  la  grande 
chapellerie  Delion,  qui  fut 
créée  en  1847  au  numéro  15 
du  passage  Jouffroy.  Delion 
possède  encore  aujourd'hui 
sa  maison  du  passage 
Jouffroy,  qui  est  demeurée 
son  siège  social  après  avoir 
été  considérablement  agran- 
die, puisqu'elle  comprend 
les  numéros  15,  17,  19,  21, 
23  et  25  du  passage. 

Delion  a  ouvert  depuis 
quelque  temps  cette  somp- 
tueuse succursale  boulevard 
des  Capucines  dans  ce 
quartier  qui  est  l'un  des  plus  beaux  et  des  plus  riches  du  commerce  parisien. 
Il  serait  fort  intéressant,  à  propos  d'une  chapellerie  aussi  importante  que  la 
chapellerie  Delion,  qui  étend  son  commerce  dans  toute  l'Europe  et  presque  dans 
le  monde  entier,  de  faire  une  histoire  complète  du  chapeau  aux  différentes  époques 
de  l'histoire.  Nous  verrions  toutes  les  formes  bizarres  par  lesquelles  a  passé  cet 
accessoire  indispensable  de  la  toilette  qui  a  cette  spécialité  de  tenir  une  grande 
part  dans  l'éducation  et  de  justifier  en  somme  cette  paraphrase  de  l'axiome 
de  Buffon  :  Le  style,  c'est  l'homme!  Le  chapeau,  c'est  l'homme,  peut-on  dire 
également,  et  n'est-il  pas  exact  d'affirmer  que  le  chapeau  joue  un  rôle  prépon- 
dérant dans  la  toilette  mascuhne  ! 

A-t-on  jamais  essayé  de  rechercher  quelles  furent  toutes  les  multiples 
coiffures  des   hommes  des  différents  âges?   Il  y  aurait  certes,  un  travail   assez 

33 


MAISON  DELION.  INTERIEUR  BOULEVARD  DES  CAPUCIN  "S. 


514  LA      VILLE      LUMIÈRE 

curieux  à  faire.  L'on  pourrait  voir  également  quelle  a  été  l'évolution  de  l'industrie 

de  la  chapellerie  où  s'illustra  jadis  la  ville  de  La  Rochelle  et  où  maintenant  la 


MAISON    DELIOX.  EXTERIEfK   PASSAGE  JOUFFROY. 


grande  maison  Delion  réalise  de  véritables  merveilles  exposées  dans  ses  superbes 
magasins  du  passage  Jouffroy  et  du  boulevard  des  Capucines. 

La  chapellerie  Delion  occupe,  dans  son  usine  d'Yvetot,  un  personnel  de  plus 

de  quatre-vingts  ouvriers  et 
ouvrières;  elle  fournit  la  plus 
i^rande  partie  des  bonnes  cha- 
pilleries  d'Allemagne,  d'Au- 
triche, de  Russie  et  de  nom- 
breuses villes  d'Amérique. 

Aux  différentes  Exposi- 
tions Universelles,  elle  a 
obtenu  de^  très  nombreuses 
récompenses  et  s'est  vu  dé- 
cerner le  Grand  Prix  à  l'Ex- 
position Franco-Britannique 
de  Londres.  Lamaison  Delion 
s'est  attiré  la  faveur  de  toute 


MAISON    IIKI.ION. 


iNT(:Kii;ru    i> 


l'ASSAC.i;      iDfl-lKi 


IXe      ARRONDISSEMENT 


515 


5i6  LA      VILLE      LUMIERE 

la  clientèle  élégante  sûre  de  trouver  chez  elle  les  articles  les  plus  soignés  et  de  la 
plus  parfaite  fabrication.  La  chapellerie  du  boulevard  des  Capucines  a  une  influenc- 
prépondérante  sur  la  mode  dans  la  coiffure  masculine. 

Tout  à  côté  de  la  maison  Delion,  nous  voj-ons,  au  numéro  28,1e  Music-Hall 
de  l'Olympia. 

Nous  reviendrons  maintenant  par  la  rue  Caumartin  à  la  rue  Saint-Lazare, 
sur  l'emplacement  de  l'ancien  village  des  Porcherons. 

Les  Porcherons  étaient  le  nom  d'un  ancien  hameau  qui  fut  fort  à  la  mode 
pendant  le  xviii^  siècle.  Il  était  situé  à  peu  près  au  coin  de  la  rue  Saint-Lazare  et 
*dc  la  rue  de  Clich\'.  Ce  quartier  se  trouvait  alors  en  pleine  campagne.  De  nom- 
breux cabarets  s'y  installèrent  et  les  Porcherons  devinrent  im  lieu  de  plaisir. 

«  Honnêtes  gens  de  tous  métiers.  Et  leurs  commères  les  poissardes. 

Cordonniers,  tailleurs,  perruquiers.  Qui,  n'ayant  crainte  du  démon, 

Harangères  et  ravaudeuses,  Vous  plantent  là  tout  le  sermon 

Écossaises  et  blanchisseuses.  Pour  galoper  à  la  guinguette, 

Servantes,  frotteurs  et  laquais,  A  gogo,  boire  et  riboter, 

Mignons  du  port  ou  portefaix,  Farauder,  rire  et  gigoter.  » 
Par-ci,  par-là,  soldats  au  garde, 

La  société  élégante  fréquenta  beaucoup  les  Porcherons  et  aimait  à  s'y  rendre 
incognito  : 

«  Si  le  mousquetaire  et  la  grisette,  la  petite  ouvrière  et  le  garde-française 
se  pressaient  par  groupes  sous  les  treilles  du  bonhomme  Grégoire,  dit  le  marquis 
de  Bièvre,  le  carrosse  de  la  marquise  et  le  vis-à-vis  de  la  demoiselle  du  monde 
ne  craignaient  pas  davantage  de  s'aventurer  dans  ces  régions... 

Que  venait  faire  là,  parmi  cette  populace  en  goguette,  cette  jolie  présidente 
en  compagnie  de  ce  jeune  conseiller,  cette  hautaine  duchesse  mollement  appuyée 
sur  le  bras  de  cet  abbé  pimpant  et  tout  rosé,  cette  chanoinesse  replète  qu'escorte 
ce  petit  chevalier  au  sourire  libertin  ?  Boire  le  vin  du  bonhomme  Grégoire  appa- 
remment ;  il  serait  odicu.x  de  supposer  autre  chose  ;  mais  il  fallait  que  ce  diable  de 
])ctit  vin  eût  une  vertu  attrayante  bien  souveraine  pour  attirer  tout  ce  beau 
monde  au  milieu  des  boues  et  des  chalands  débraillés.  » 

Toutes  ces  guinguettes  étaient  installées  autour  d'un  ancien  château  en  ruines, 
situé  sur  l'emplacement  de  la  rue  de  Clichy  actuelle,  sur  la  porte  duquel  on  lisait 
ces  mots  :  Hôlel  du  Coq. 

C'était  une  construction  du  style  du  moyen  âge  dont  ou  voyait  encore  les 
créneaux  et  les  tourelles. 

Aujourd'hui  l'église  de  la  Trinité  a  remplacé  le  village  des  Porcherons.  La 
façade  de  l'église,  élevée  sur  un  rempart  qui  domine  un  jardin  orné  d'une  fontaine, 
présente  un  aspect  assez  satisfaisant.  Toutefois  il  semble  que  la  façade 
soit  un  peu  trop  surchargée  d'ornements  relativement  à  la  nudité  des  nunailles 
latérales. 

Suivons  la  rue  de  Clichy,  originairement  chemin  de  Clichv.  jinis  rue  du  Coq, 


IXe      ARRONDISSEMENT 


5^7 


5i8  LA      VILLE      LUMIÈRE 

Elle  suit  à  peu  près  le  tracé  de  l'ancienne  voie  romaine  allant  de   Paris   au   Havre. 

Aux  68  et  70  se  trouvait  l'ancien  hôtel  du  baron  Saillard,  qui  avait  été  trans- 
formé en  1826  en  prison  pour  dettes;  les  créanciers  qui  faisaient  emprisonner 
leurs  débiteurs  étaient  forcés  de  payer  pour  eux  une  pension  de  45  francs  par 
mois.  La  prison  pour  dettes  a  disparu  vers  1860. 

Voici  la  page  que  jVI.  Jules  Simon  écrivait  en  1S67  sur  la  pri:^oa  de  Clichy  : 
«  La  prison  de  Clichy  ou  la  Dette,  pour  l'appeler  par  son  nom- officiel,  construit' 
de  1826  à  1828,  s'étale  en  façade  sur  la  rue  de  Clichy,  ce  qui  oblige  beaucoup  d'hon- 
•nêtes  gens  à  faire  de  longs  détours  pour  se  rendre  à  la  place  Vintimille.  Pour  moi, 
Clichj-  n'est  pas  un  épouvantail,  c'est  un  anachronisme.  Quand  il  m'arrive  d'écrire 
une  lettre  après  avoir  passé  par  là,  je  crains  toujours  de  la  dater  de  1466,  ce  qui 
ne  serait  pas  sans  inconvénient.  C'est  pourtant  \me  belle  prison,  si  l'on  en  croit 
M.  Morcau-Christophe,  qui  fut,  dans  son  temps,  inspecteur  général  des  prisons  de 
la  Seine.  Les  femmes  y  ont  dix-huit  chambres  à  cheminées,  bien  éclairées,  bien 
chauffées,  avec  une  salle  de  bains,  un  parloir,  un  chauffoir,  un  préau,  une  tribun» 
haute,  dans  la  chapelle,  pour  assister  aux  offices  sans  être  vues.  Les  hommes  n'y 
sont  guère  moins  bien  traités.  Indépendamment  de  leur  jardin,  ils  ont  im  pro- 
menoir fermé  pour  l'hiver,  un  café,  une  cantine  ;  il  y  a  bien  aussi  une  infirmerie 
très  confortable,  mais  seulement  pour  le  décorum,  et  par  un  scrupule  exagéré  de 
l'administration  :1e  moyen  d'être  malade  dans  une  maison  si  bien  tenuelM.Moreau- 
Christophe  a  connu  un  détenu,  M.  Swan,  qui  était  riche  et  qui  était  resté  vingt- 
trois  ans  pour  dettes  à  Sainte-Pélagie.  Sa  femme  et  ses  enfants  avaient  voulu, 
à  plusieurs  reprises,  désintéresser  ses  créanciers  ;  mais  il  menaçait  de  déshériter 
sa  famille  si  elle  lui  causait  ce  préjudice.  Il  sortit  a\-ec  tout  le  monde  et  bien 
malgré  lui  en  juillet  1830,  et  il  faisait  déjà  des  démarches  pour  être  réintégré, 
c]uandil  mourut. Cependant,  quoicpie  très  agréable,  le  séjour  de  Sainte-Pélagie  était 
loin,  suivant  i\l.  ]\I()reau-Christophe,  d'offrir  les  mêmes  avantages  que  Clichy, 
et  ]\1.  Swan  est  mort,  malheiu-eusemenl  pour  lui,  et  pour  la  gloire  de  l'adminis- 
tration, avant  d'avoir  mis  le  pied  sur  la  terre  promise.  M.  Moreau-Christophe,  un 
très  galant  homme,  a  sans  doute  raison;  et  c'est  en  rendant,  comme  lui,  justice 
aux  beaux  escaliers,  aux  bonnes  chambres,  au  joli  jardin  et  à  toutes  les  ressources 
d'agrément  de  la  prison  pour  dettes,  que  je  la  déclare  une  prison  sinistre  et  que  je 
demande  avec  tous  les  gens  sensés  qu'elle  soit  rasée  jusqu'à  la  dernière  pierre. 
Malgré  mon  amour  pour  les  monuments  historiques,  je  suis  prêt  à  faire  pour  la 
prison  pour  dettes  la  même  exception  que  pour  la  Bastille.  » 

En  passant  par  la  rue  de  Bruxelles,  où  demeurait  Zola,  nous  arrivons  place 
N'intimille,  qui  fut  ouverte  sur  l'emplacement  d'un  des  jardins  Tivoli.  lin  1850 
avait  été  placé  dans  le  square  qui  occupe  li-  milieu  de  la  place  une  statue  d' 
Napoléon  I",  représenté  complètement  lui,  la  main  droite  posée  sur  la  tête  d'un 
aigle,  dont  elle  comprimait  l'essor,  l'ne  nuit,  de  mauvais  plaisants  imaginèrent 
d'habiller  la  statue  en  couleurs,  trouvant  sans  doute  que  le  costume  était  un  peu 
primitif. 


IXe     ARRONDISSEMENT 


519 


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MAISON   BOULANT. 


tout  Paris  courait,  galopait,  à  la  guinguette  où 


Rue  de  Douai,  nous  verrons  l'un  des  établissements  Boulant,  le  restaurant 
de  la  Butte-Montmartre,  fréquenté  par  les  artistes  et  par  tous  les  Montmartrois, 
Situé  entre  la  place  Pigalle 
et  la  place  Blanche,  il  est 
placé  près  de  tous  les  théâ- 
tres et  les  music-halls  de 
Montmartre.  C'est  un  éta- 
blissement fort  luxueux. 

La  rue  Blanche  était 
jadis  un  chemin  conduisant 
aux  carrières  de  Montmar- 
tre ;  son  nom  vient  d'un 
cabaret  portant  l'enseigne 
de  la  Croix-Blanche.  La 
place  Blanche  s'appelait 
autrefois  place  de  la  barrière 
Blanche  ;  on  y  voyait  égale- 
ment de  nombreux  caba- 
rets, oir,  ainsi  que  le  dit  Vadé, 
se  grenouillait  la  piquette  ». 

C'est  au  numéro  23  de  la  rue  Blanche,  à  proximité  de  la  Trinité,  dans  un  hôtel 

]iarticulier  aménagé  autre- 
fois par  le  sculpteur  Dan- 
tan,  que  depuis  une  dizaine 
d'années  le  D'^  Félix  Allard 
a  organisé  un  établissement 
médical  modèle,  le  premier 
qui  ait  pu  réunir  d'une 
façon  méthodique  et  com- 
plète toutes  les  applica- 
tions des  agents  physiques 
à  la  thérapeutique  et  à 
l'hygiène. 

Dans  le  vestibule   de 
l'hôtel,  le  jardin  et  son  por- 
tique, on  retrouve  encore 
la  décoration  et  le  style  pompéiens  que  Dantan    avait  donnés    à  son    home. 
Le  couloir  qui  dessert  le  service  d'hydrothérapie  est  encore  orné  d'une  série 
de  masques  modelés  par  le  sculpteur,  portraits  frappants  de  ressemblance  de  ses 
contemporains  célèbres. 

Le  grand  hall  que  Dantan  avait  fait  construire  comme  atelier  et  salle  d'expo- 
sition a  été  transformé,  de  la  façon  la  plus  heureuse,  en  salle  de  gymnastique  ;  c'est 


VLI.E     DE     CULTURJ:     PHYSIQUE. 


520 


LA     VILLE      LUMIERE 


APPAREIL     DE    MÉCANOTHÉRAPIE. 


là  que  se  pratiquent  les  exercices  de  développement  physique,  la  gymnastique 

des  surmenés  et  des  sédentaires. 
Mais    pénétrons    avec   notre 
guide  dans  les  divers  services  de 
l'Institut  : 

\'oici  d'abord  les  agents 
thermiques,  qui  comprennent  un 
service  complet  d'hydrothérapie  : 
douches  mobiles  ou  fixes,  froides, 
chaudes  ou  mitigées,  écossaises, 
alternatives,  douches  locales, 
dorsales,  circulaires,  périnéales, 
bain   de  siège,  etc. 

A  côté,  les  sudûtions  avec  le 

merveilleu.x  appareil  Berthe,  qui 

permet  d'obtenir  la  chaleur  sèche, 

la  vapeur    sèche    ou    humide,    la 

vapeur     térébenthinée,     les     fumigations      aux      pins     résineux,      etc.,      etc. 

Les  bains  locaux  et  généraux  d'air  sec  surchauffé,  la  douche  d'air  sec  et 

chaud,  le  massage  sous  l'eau  (douche  d'Aix  et  de  Vichy). 

Le  service  d' électrothérapie  comprend  les  courants  galvaniques,  faradiques, 
ondulatoires  et  sinuso'i- 
daux,  en  applications 
locales  ou  sous  forme  de 
bains  électriques.  L'élec- 
tricité statique,  les  cou- 
rants de  haute  fréquence 
de  D'Arsonval;  les  inha- 
lations d'ozone,  l'électro- 
aimant,  etc.,  etc. 

Les  bains  de  lumière 
blanche,  rouge,  bleue  ou 
violette.les  bains  locaux  et 
généraux  de  chaleur  ra- 
diante lumineuse  (appa- 
reils Dowsing).  Enfin  les 
rayons  X  appliqués  au 
diagnostic  et  à  la  thérapeutique.  Les  agents  mécaniques  comprennent  la 
gymnastique  hygiénique,  française  et  suédoise,  les  cours  de  culture  physique, 
la  gymnastique  médicale  et  orthopédique,  la  mécanothérapie. 

Les  massages  suédois  manuel  et  vibratoire  électrique,  la  mécanothérapie. 
qu'on   nous    pardonne   cette    rapide   émuuération,  mais   il   nous    faudrait  nu 


BAINS    LOCAIX    ET    GÉNÉRAU.X    HYDRO-ÉLECTRIQUES. 


IXe      ARRONDISSEMENT  S' 


r'__. 


521 


volume  pour  décrire  tout 
cet  arsenal  thérapeutique. 
Ce  qui  fait  le  grand  in- 
térêt de  cette  installation 
moderne,  c'est  la  possibi- 
lité de  pouvoir  combiner 
les  effets  de  tous  ces 
moyens  physiques  dans  le 
traitement  des  affections 
chroniques  et  dans  les 
cures  hygiéniques  di- 
verses. 

Les  maladies  du   sys- 


SALON     DE      GYMNASTIQUE     MÉDICALE     SUÉDOISE. 

tème  nerveux,  les  paralysies, 
la  neurasthénie,  les  né- 
vralgies diverses,  celles  de 
la  digestion  (dyspepsies, 
constipations,  entérites), 
celles  de  la  nutrition  (ar- 
thritisme,  rliumatisme, 
gouttes) ,  sont  au  plus  haut 
point  justiciables  de  cette 
médication  externe. 

A  côté  trouvent  leur 
place  : 

Le  traitement  orthopé- 


dique par  la  gymnasti- 
que médicale,  la  méca- 
nothérapie,  le  massage 
et  l'électricité  des  an- 
kyloses,  des  attitudes 
vicieuses,  des  déforma- 
tions des  membres  et  du 
tronc. 

Les  traitements  des 
affections  gynécologiques 
par  l'électrothérapie,  les 
bains  de  lumière,  l'hy- 
drothérapie. 

Puis  les  cures  d'a- 
maigrissement    par     les 


BAIN     DOWSING    GLNLRAL. 


CHALEUR    LUMINEUSE. 


522 


LA     VILLE      LUMIERE 


IL    FREQUE.NCt 


\LISATI(1K. 


thode  dans  le  traitement  de  l'hypertension 
artérielle  et  de  l'artériosclérose.  Chez  les  ner- 
veux hypertendus,  il  est  facile  de  ramener  la 
pression  à  la  normale  sans  aucun  danger  pour 
l'organisme  et  d'éviter  de  ce  fait  l'évolution 
de  l'artériosclérose.  Chez  les  artérioscléreux 
confirmés,  il  est  possible  de  réduire  la  pression 
et  d'écarter  les  accidents  graves  qui  menacent 
le  cœur  et  le  cerveau.  En  plus  de  cette  action 
merveilleuse,  les  courants  de  haute  fréquence 
augmentent  les  combustions  organiques  ;  ils 
sont    donc    indiqués    dans    le    traitement    de 


exercices  physiques  dosés,  les 
massages  (suédois  et  vibra- 
toires), associés  aux  bains  de 
lumière  et  à  l'hydrothérapie. 
Enfin  le  développement  physique 
des  enfants  et  des  adolescents. 
L'entraînement  aux  sports  et 
à  la  préparation  au  service  mili- 
taire, l'hygiène  des  sédentaires 
et  des  surmenés. 

Nous  reproduisons  le  dis- 
positif des  courants  de  haute 
fréquence  suivant  la  méthode  du 
professeur  d'Arsonval.  On  sait 
les  services  que  rend  cette  mé- 


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M.\SS.\GE    VIBR.\TOIRE    ÉLECTRigL'E. 


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toutes  les  affections  dues_  à  un  ralen- 
tissement de  la  nutrition  (obésité, 
,L,'(iutte,  diabète,  arthritisme).  De  plus, 
en  augmentant  l'activité  de  la  circula- 
tion de  lu  ])eau,  ils  diminuent  les  sen- 
sations (le  froid  si  pénibles  à  beaucoup 
d'arthiiticiues. 

L'électricité  statique,  dont  le  dossiir 
(  i-contre  montre  le  dispositif,  est  appH- 
(piée  surtout  dans  le  traitement  de  la 
neurasthénie  et  des  fatigues  nerveuses 
en  général.  Elle  constitue  le  tonique  par 
excellence  du  système  nerveux  sans 
être  un  excitant,  tout   au   moins  sous 


IXe      ARRONDISSEilENT  523 

forme  de  bain  et  de  douche  ;  sous  son  influence  sédative  et  tonique,  le 
sommeil  s'améliore,  le  malade  reprend  possession  de  sa  volonté  et  peut 
chasser  ses  idées  tristes  ou  ses  phobies  ;  les  douleurs  de  tête  s'atténuent 
rapidement,  la  sensation  de  fatigue  également.  Chez  les  déprimés,  on  ajoute 
à  l'action  du  bain  et  de  la  douche  statique  les  étincelles  et  les  frictions 
électriques,  qui  atigmentent  l'activité  circulatoire  et  la  force  musculaire  et  per- 
mettent de  combattre  l'atonie  gastrique  et  intestinale,  si  fréquentes  chez  ces 
malades. 

Par  ce  trop  l'apide  exposé  et  la  reproduction  des  quelques  vues  qu'il  nous 
a  été  permis  de  saisir  au  hasard,  au  cours  de  cette  rapide  visite,  nous  avons 
voulu  signaler  l'importance  de  cette  installation,  qui  marque  une  étape  nouvelle 
dans  l'art  de  prévenir  les  maladies  et  de  les  guérir.  Sa  place  était  toute  désignée 
dans  une  description  complète  de  la  Ville  Lumière. 

L'église  Notre-Dame-de-Lorette  était  autrefois  une  petite  chapelle  appelée 
Notre-Dame-des-Porcherons,  située  rue  Coquenard,  aujourd'hui  rue  Lamartine. 
L'église  actuelle  fut  construite  en  1836  et  a  quelque  peu  la  forme  d'une  basilique 
romaine.  Elle  est  située  rue  de  Châteaudun  ;  c'est  sur  une  partie  de  l'emplacement 
même  de  la  rue  de  Châteaudun  que  se  trouvait  l'hôtel  de  Napoléon  I*?"', 
dont  l'entrée  était  rue  de  la  Victoire,  ancienne  rue  Chantereine.  Dans 
un  intéressant  article  de  M.  Gustave  Bord,  intitulé  YHôtel  Chantereine  et 
ses  habitants,  nous  découvrons  sur  l'hôtel  de  Bonaparte  les  renseignements 
suivants  : 

«  La  société  du  xviii'-'  siècle,  dans  ses  éléments  les  plus  brillants,  a  joué  son 
rôle  dans  ce  petit  coin  de  la  rue  Chantereine,  ovi  la  Révolution  passa,  où  la  gloire 
impériale  naquit  !  » 

«  La  destinée  voulut  que,  construit  par  Julie  Careau,  l'hôtel  de  la  rue 
Chantereine  ait  vu  défiler  le  vicomte  de  Ségur  et  le  comte  Louis  de  Narbonne, 
Mlles  Contât  et  Saint-Huberty,  Lauzun,  Mirabeau,  Condorcet,  Dumouriez 
et  les  Girondins,  Talma  et  Dugazon,  Mme  Roland  et  Mlle  Candeille,  David  et 
Houdon,  Lemercier  et  Lenoir,  avant  que  Bonaparte  y  vînt  apposer  son 
empreinte.  » 

,  «  Après  avoir  été  le  centre  de  la  famille  du  Premier  Consul,  le  petit  hôtel 
de  la  rue  de  la  Victoire  devint  le  quartier  général  des  victoires  amoureuses  de 
l'Empereur. 

«  A  côté  de  l'hôtel  Bonaparte  vinrent  habiter  Madame  Mère  et  le 
cardinal  Fesch,  Leclerc  et  Paulette,  Louis  et  Hortense  ;  il  n'y  avait  qu'un 
mur  à  franchir  pour  arriver  à  l'hôtel  Saint-Chamans,  où  mourut  la 
comtesse  Walewska  ;  il  n'y  avait  que  la  rue  à  traverser  pour  faire  visite  à 
Mlle  Georges. 

«  L'hôtel  Bonaparte,  après  avoir  passé  par  les  mains  du  général  Lefebvre- 
Desnouettes,  fut  habité  par  le  fidèle  Bertrand,  puis  par  Jacques  Coste,  le  fondateur 
du  Temps. 


524 


LA      VILLE      LUMIERE 


Il  reste  de  tout  cela  aujourd'hui  quelques  murs  de  clôture  et  deux  arbres  au 
fond  d'une  cour.  » 

La  rue  a  rasé  l'hôtel,  et  des  immeubles  de  rapport  recouvrent  les  jardins  et 
les  dépendances  ! 

«  Et,  cependant,  jamais  petit  coin  de  terre  ne  semble  avoir  été  plus  prédestiné 
que  l'hôtel  de  Mlle  Julie.  Lorsque  Bonaparte  y  entra  dans  les  premiers  jours  de 
l'an  IV,  il  y  était  attendu  par  un  aigle  d'or  oublié  par  Talma  et  par  une  prophétie 
de  Ségur,  le  prédécesseur  du  grand  tragédien  dans  les  bonnes  grâces  de  Mlle  Careau. 
,  «  Quelques  jours  après  la  prise  de  la  Bastille,  le  vicomte  de  Ségur,  à  la  veille 
de  rejoindre  son  régiment  à  Pont-à-Mousson,  était  venu  prendre  congé  de  son 
amie  ;  cet  adieu  voulait  être  une  rupture.  Comme  il  descendait  les  marches  de  la 
véranda,  un  tourbillon  d'orage  arracha  la  dernière  page  d'un  manuscrit  qu'il 
avait  sous  le  bras  et  la  poussa  jusque  dans  le  salon.  Julie  la  ramassa,  et  la  parcou- 
rant, elle  lut  d'une  voix  légèrement  émue  :  «  La  véritable  cause  de  nos  malheurs 
est  l'étonnante  médiocrité  qui  égalise  tous  les  individus.  Si  un  homme  de  génie 
paraissait,  il  serait  le  maître.   » 

L'emplacement  de  l'hôtel  Chantereine  se  trouvait  à  la  hauteur  du  49  actuel 
de  la  rue  de  Châteaudun. 

Au  numéro  41  se  trouve  la  maison  Herzog,  située  au  coin  de  la  rue  de  Châ- 


MAISON    HERZOG.    —  UNE    SALLE    D'EXPOSITION. 


IX<^      ARRONDISSEMENT 


MA1^,''^     IIKKZU(..    ANNEXE. 


S26 


LA      VILLE      LUMIERE 


teaudun  et  de  la  rue  Taitbout.  Le  fondateur  de  cette  maison,  Auguste  Herzog, 
débuta  modestement  en  1869,  dans  un  petit  magasin  de  la  rue  Sainte-Anne,  d'où 
il  fut  exproprié  pour  le  percement  de  l'avenue  de  l'Opéra.  En  1880,  il  vint  s'ins- 
taller au  42  de  la  rue  de  Châteaudun,  et  quelques  années  après  il  fut  de  nouveau 
exproprié  par  l'Etat,  qui  fit  de  cet  immeuble  le  bureau  de  chemin  de  fer  des  Cha- 
rentes.  C'est  alors  qu'il  s'installa  au  41  de  la  rue  de  Châteaudun,  et  c'est  à  partir 
de  cette  époque  que  ses  affaires  prirent  un  très  large  essor.  Il  sut  réunir  chez  lui 

des  objets  d'art  extrême- 
ment curieux  qu'appréciait 
sa  clientèle  mondaine.  Il 
devint  le  fournisseur  de 
S.  A.  K.  ]\Ionseigneur  le 
comte  de  Flandre.  De  nom- 
breux princes  des  différentes 
coui"s  d'Europe  s'adressèrent 
au  célèbre  antiquaire,  lors- 
(ju'ils  voulaient  découvrir  un 
bibelot  rare  et  précieux. 

Le  fondateur  de  la 
maison  mourut  en  1891;  ses 
fils  lui  succédèrent  et  moder- 
nisèrent, en  quelque  sorte,  le 
commerce  de  leur  père.  Cher- 
cheurs infatigables  de  belles  occasions  artistiques,  ils  les  entassèrent  dans  leur 
magasin  qui  bientôt  devint  trop  étroit.  Ils  prirent  alors  en  face  de  leur  maison 
principale  un  immeuble  entier,  qu'ils  transformèrent  en  une  vaste  annexe  pour 
l'ameublement  de  style  et  ks  installations  complètes  d'appartements. 

La  maison  Herzog  obtint  à  différentes  expositions  de  très  hautes  récompenses  : 
Médaille  d'or  à  Bruxelles,  Berlin,  Londres,  Rome,  Grand  Prix  à  Copenhague  et 
le  Grand  Prix  d'Honneur  à  l'Exposition  Universelle  de  Paris  en  igop. 

Dans  la  rue  de  Châteaudun,  donne  la  rue  Saint-Georges,  créée  en  1734  et 
prolongée  en  1824.  Talma  demeura  longtemps  au  numéro  4. 

Les  immeubles  portant  les  numéros  13  et  15  de  la  rue  Saint-Georges,  où  sont 
installés  aujourd'hui  la  rédaction  et  les  services  de  L'Illustration,  furent  édifiés 
par  Bellanger  entre  1785  et  1787.  Bellanger,  premier  architecte  du  comte  d'Artois, 
frère  de  Louis  XVI,  était  aussi,  avant  la  Révolution,  le  premier  architecte  de  la 
mode.  Les  encyclopédies  nous  rappellent  qu'il  eut  un  ])nx  à  i'.\ca(léniie  dans  lui 
concours  d'architecture  et  qu'il  était  chargé  de  l'organisation  de  la  plupart  des 
fêtes  publiques  et  des  spectacles  donnés  par  la  cour.  Pour  le  comti^  d'.\rtois,  son 
maître,  il  dessina  les  jardins  de  Bagatelle.  Pour  quelques  actrices  en  vogue  et  bien 
pourvues,  il  créa  une  cité  nouvelle  en  couvrant  de  cottages  et  d'élégantes  con- 
structions ce  verger  bourbeux  qu'était  alors  la  chaussée  d'Antin. 


M.MSON    HERZOG. 


IXe      ARRONDISSEMENT 


527 


»L  ILLUSTRATION. 


528 


LA      VILLE      LUMIERE 


Mlle  Dervicux,  une  jolie  danseuse,  qui  faisait,  en  ce  temps-là,  tourner  toutes 
les  têtes  de  la  cour  et  de  la  ville  et  qui  comptait  au  premier  rang  de  ses  amis 
et  protecteurs  le  comte  d'Artois  en  personne,  demanda  à  Bellanger  de  lui  élever 
l'hôtel  qu'occupent  aujourd'hui  les  numéros  13  et  15  bis  de  la  rue  Saint-Georges. 
Au  numéro  15  actuel,  sur  des  terrains  achetés  en  grande  partie  à  Mlle  Dervieux, 
sa  cliente,  Bellanger  édifia  pour  lui-même  lui  troisième  hôtel,  avec  fronton  et 
avec  cintres  sur  les  fenêtres.  Apparemment,  l'architecte  et  la  danseuse  vécurent 
en  des  termes  d'excellent  voisinage,  car,  après  s'être  trouvé  rapprochés,  plus 
encore,  dans  la  même  prison  révolutionnaire,  ils  se  hâtèrent,  dès  leur  libération, 
dfe  contracter  mariage. 

Dans  la  suite,  les  maisons  13  et  15  furent  successivement  occupées  par 
divers  personnages  qui  jouèrent  un  rôle  dans  notre  histoire  politique  ou  littéraire 

contemporaine.  On  doit  citer  :  Emile 
de  Girardin  et  Sophie  Gay,  sa  femme  ; 
Boitelle,  préfet  de  police  sous  Napo- 
léon III  ;  Armand  Marrast,  et  la  ré- 
daction du  National  ;  Mme  Sarah- 
Bernhardt  et  enfin,  M^  Chaix  d'Est- 
Ange,      le     célèbre  avocat. 

L' Illustration,  fondée  en  1843,  a 
été  installée  rue  Saint-Georges  en 
1880.  Elle  occupe  actuellement  les  nu- 
méros 13  et  15  de  cette  rue,  ainsi  que 
les  numéros  40  et  42  de  la  rue  de  la  Vic- 
toire. L'hôtel  de  la  rue  Saint-Georges  a 
conservé  toutes  ses  boiseries  et  sculp- 
tures anciennes  des  hôtels  Dervieux- 
Bellanger,  et  les  salons  de  L'Illus- 
tration ont  été  reconstitués  tels  qu'ils 
avaient  été  décorés  par  le  fastueux 
architecte. 


POKTE    D  ENTKIiE     DE        L  ILLUSTR.VTION 


L'Illustration  a  pris,  depuis  (pielque 
temps,  un  développement  prodigieux.  Nous  aurons  donné  une  idée  de  son 
importance  lorsque  nous  aurons  dit  que  ses  ateliers  occupent  285  ouvriers.  Son 
tirage  hebdomadaire,  qui  était  de  13  000  exemplaires  en  1880  et  de  50  000  en  1903, 
est  aujourd'hui  de  108  000  exemplaires. 

Le  journal  illustré  est  devenu  aussi  indispensable  au  publie  que  le  journal 
d'informations.  Le  lecteur  qui  veut  tout  savoir  veut  aussi  tout  \oir.  Le  journal 
illustré  a  la  tâche  de  tout  lui  montrer,  de  lui  donner  par  des  photographies  habi- 
lement prises  ou  des  dessins  scrupuleusement  documentés  la  reproduction  exacte, 
sincère  et  en  même  temps  artistique  de  tous  les  événements  d'actualité,  l'ne 
pareille  tâche  n'est  certes  pas  à  la  portée  do  toutes  les  publications.  L'IlliisIralion 


IXe      ARRONDISSEMENT 


529 


est  assez  puissamment  outillée  pour  s'en  acquitter  de  la  manière  la  plus  complète, 
pour  s'assurer  des  correspondants  dans  le  monde  entier,  pour  envoyer  ses  photo- 
graphes, ses  dessinateurs  et  ses  rédacteurs  partout  où  il  se  passe  quelque  chose. 
Les  grands  événements  récents  en  ont  fourni  la  démonstration  éclatante.  De  tous 
temps,  L'Illustration  fut  célèbre  par  ses  reportages,  dont  personne  n'oubliera 
les  plus  sensa- 
tionnels :  L'In- 
cendie du  Bazar 
de  la  Charité,  le 
Voyage  de  Nan- 
sen,  le  Cataclys- 
me de  la  Marti- 
nique, les  Voya- 
ges présidentiels 
en  Russie,  la 
Guerre      Russo  - 

Japonaise,  la 
Campagne  Maro- 
caine, la  Destruc- 
tion de  Messine 
et  tant  d'autres. 
D'autre  part, 
l'existence  cou- 
rante est  pleine 
de  faits  dignes 
d'intérêt  qui  nous 
amusent  ou  nous 
passionnent.  Ce 
sont,  sous  tous 
leurs  aspects,  et 
dans  tous  leurs 
cadres  de  prin- 
temps ou  d'hiver, 
les  sports  qui  ont 
pris  tant  de  place 

dans  la  vie  moderne  ;  ce  sont  les  mondanités  les  plus  sensationnelles,  les  grands 
mariages,  les  grandes  réceptions  de  cour,  les  grandes  chasses  ;  ce  sont,  bien 
entendu,  les  arts  dans  toutes  leurs  manifestations  et  dans  toutes  leurs  résurrec- 
tions ;  ce  sont  aussi  les  élégances,  les  modes,  considérées  comme  caractéristiques 
d'une  époque  ou  comme  tentatives  d'une  évolution  esthétique  ;  ce  sont  enfin 
tous  les  faits  divers  de  la  science,  soit  qu'un  aéroplane  nous  ouvre  hardiment 
les  routes  de  l'espace,  soit  qu'un  diamant  étincelle  soudain  au  fond  d'un  creuset. 

34 


UN    S.\LON    DE     «   L  ILLUSTRATION 


530 


LA      VILLE      LUMIERE 


L'ilhistratioti  réserve  une  place  à  tons  les  genres  et  n'omet  rien  de  ce  qui  est 
•susceptible  d'intéresser  les  esprits  cultivés. 

D'où  les  nombreux  et  si  divers  suppléments  de  ce  luxueux  journal, 
qui,  tous,  sont  envoyés  aux  abonnés  sans  aucune  augmentation  de  prix  : 
suppléments  d'actualité,  suppléments  artistiques  tirés  en  couleurs,  romans 
inédits  des  meilleurs  écrivains,  publiés  en  petit  format  et  délicieusement 
illustrés,  numéros  de  Noël  et  du  Salon,  et  enfin  les  suppléments  de  théâtre 
qui  ont  pris,  depuis  quelques  années,  une  importance  très  grande. 

Lire  chez  soi,  aussitôt  après  leur  première  représentation,  les  œuvres 
dramatiques  nouvelles,  c'est  un  des  plus  grands  plaisirs  intellectuels  que  l'on 
puisse  éprouver. 

Le  journal  qui  le  procure  à  ses  lecteurs  ne  saurait,  en  vérité,  leur  offrir  une 
plus  belle  prime  gratuite. 

L' Illustration  publie  toutes  les  œuvres  dramatiques  représentées  sur  les 
théâtres  de  Paris,  et  que  leur  succès  ou  leur  valeur  littéraire  recommandent  à  l'at- 
tention de  ses  lecteurs. 

Nous  arriverons  maintenant  boulevard  Haussmann,  et  nous  remarquerons 
au  numéro   13  la  maison  Roufï  située  au  coin  de  la  rue  du  Helder. 

La  maison 
Rouff  occupe 
dans  sa  presque 
totalité  ce  bel 
immeuble,  avec 
si's  ^•astes  et 
luxueux  salons 
de  vente,  ses  con- 
fortables salons 
d'essayage  et  ses 
grands  ateliers. 

,  Cette  grande 
maison  de  cou- 
ture a  une  très 
ancienne  réputa- 
tion, réputation 
qui  se  justifie 
'  ~    '  -^  I  ■"  1 1 .  j,,jj-     j,_>j^     jours 

par  1,1  ligne  im- 
peccable et  l'mtéressante  variété  de  ses  nouvelles  créations.  Nous  admirerons 
chez  elle  les  toilettes  du  soir,  ondulantes  et  souples,  les  costumes  tailleur 
à  la  coupe  parfaite,  les  gracieuses  blouses  de  dentelles,  les  fourrures  précieuses 
et  les  riches  manteaux. 

M.  Kouff  sait  donner  à  ses  modèles  une  note  originale  et  très  arti>ti(iiu-.  11 


IXe      ARRONDISSEMENT 


531 


MAISON    KOl'FF. 


532 


LA      VILLE      LUMIERE 


s'honore  d'avoir  une  clientèle  des  plus  élégantes  qui  lui  témoigne  toujours  son 
entière  confiance. 

Il  fait  d'ailleurs  tous  ses  efforts  pour  continuer  à  mériter  sa  faveur  et  son 

approbation. 

La  parfaite 
exécution  des 
commandes  est 
assurée,  à  la 
maison  Rouff,par 
lui  très  nom- 
breux personnel. 
Il  sait  com- 
biner pour  les 
femmes  les  toi- 
lettes les  plus  jo- 
lies et  les  plus 
seyantes  et  celles- 
ci  savent  bien 
qu'elles  sortiront 
des  salons  de  ce 
grand  couturier 
du  boulevard 
Haussmann  avec  des  parures  infiniment  gracieuses,  qui  les  rendront  plus  char- 
mantes et  ajouteront  un  attrait  de  plus  à  leur  beauté.  M.  Rouff  a  un  guùt  parfait  et 
très  sûr,  il  fait  de 
la  toilette  fémi- 
nine un  ensemble 
admirablement 
harmonieux  au 
point  de  vue  de 
la  ligne  de  l'élé- 
gance,de  l'assem- 
blage délicat  des 
couleurs. N'est-ce 
pas  l'harmonie 
qui  constitue  la 
véritable  beauté 
et  n'est-ce  pas 
à  réaliser  cette 
beauté  que  doit 
prétendre  tout 
l'artducouturier.  ,,„^oj.  ^ç,upp. 


IXe      ARRONDISSEMENT 


533 


l 'W^MVMMJVMM^VMMMMjs^^  (  v^^^V^  v^v^^v^A^vmy 


-5-34 


V  LA-'^'^liïË      LUMIÈRE 


La  inie  du  Helder  tient  son  nom  d'une  victoire  remportée  sur  les  Anglais  par 
le  maréchal  Brune,  à  Helder,  ville  de  Hollande. 

Aux  numéros  7  et  9  se  trouvaient  l'hôtel  du  Helder  le  fameux  restaurant 
du  Lion-d'Or  qui  eut  son  heure  de  grande  célébrité  et  au  Lion-d'Or  se  ren- 
contrèrent tous  les  écrivains  de  l'époque  ;  nombre  de  personnages  célèbres  vinrent 
y  manger  le  fameux  ragoût  Théodora,  lancé  au  moment  oii  Sarah-Bemhardt 
obtint  un  éclatant  succès  dans  le  drame  de  Sardou.  Dans  le  premier  acte  du  drame, 
une  vieille  sorcière  prépare  sur  im  tréteau  un  plat  composé  de  riz  et  de  pois- 
cjiiches.  Un  spectateur  eut  l'idée  de  faire  préparer  ce  plat  par  le  propriétaire  du 
Lion-d'Or,  M.  Reignard,  et  de  lui  donner  le  nom  de  ragoût  Théodora.  Ce  plat  eut 
un  tel  succès  que,  trois  fois  par  semaine,  on  venait  de  tous  les  coins  de  Paris  au 
Lion-d'Or  pour  le  savourer.  L'hôtel  du  Helder  a  seul  subsisté  et  le  restaurant 
du  Lion-d'Or  a  été  remplacé  par  une  Banque.  Il  ne  sera  peut-être  pas  sans  intérêt 
de  rappeler  à  ce  propos  quelle  est  l'origine  de  ce  nom  de  Lion-d'Or,  donné  en 
France  à  tant  d'hôtelleries  et,  par  suite,  à  tant  de  restaurants.  On  aimait  beau- 
coup autrefois  trouver  une  enseigne  qui  fût  un  jeu  de  mots,  et  les  hôtels  du 
Lionrd'Or  inscrivaient  leur  enseigne  de  la  façon  suivante  :  Au  lit  on  dort. 

Au  numéro  19  du  boulevard  Haussmann,  nous  trouvons  la  grande  maison 
de  couture  ;\Iargaine-Lacroix,  qui  fit  tant  parler  d'elle  ces  temps  derniers  et  révo- 


MAISmN   M.\RGAINE-LACR01X. 


IXe      ARRONDISSEMENT  535 

hitionna,  pour  ainsi  dire,  la  mode  par  la  création  de  ces  fameuses  robes  tana- 
gréennes.  Comme  toutes  les  innovations,  ces  robes  furent  d'abord  très  décriées, 
et  l'on  se  souvient  encore  du  scandale  que  produisit  aux  courses  d'Auteuil  l'appa- 
rition de  ces  toilettes  sensationnelles.  Mais  les  critiques  tombèrent  bien  vite  devant 
la  ligne  si  gracieuse  des  robes  Tanagra  et  les  femmes  les  adoptèrent.  Elles 
acqui:"ent  rapidement  droit  de  cité  dans  la  ville,  ces  toilettes  que  l'on  avait 
tant  blâmées,  et  elles  sont  encore  aujourd'hui  en  pleine  vogue.  Une  mode  aussi 
charmante  ne  pouvait,  en  effet,  qu'obtenir  un  grand  succès,  et  Mme  Margaine- 
Lacroix  fut  bien  inspirée  en  créant  ses  modèles  d'après  l'antique. 

L'on  sait  d'ailleurs  que  Mme  Margaine-Lacroix,  peintre  de  grand  talent,  est 
douée  de  rares  qualités  artistiques  et  qu'elle  possède  le  sens  si  précieux  de  la 
couleur  et  de  la  ligne.  Elle  a  créé  également  les  fameuses  robes  sylphides,  qui  se 
portent  sans  corset,  et  les  brassières  sylphides,  si  réputées,  qui  laissent  à  la 
femme  toute  la  liberté  et  toute  la  souplesse  des  mouvements. 

La  maison  Margaine,  sous  la  direction  de  Mme  Margaine-Laci'oix,  fille  de 
M-  Margaine,  fut  créée  en  1868.  Elle  a  pris  une  très  grande  extension  vers  l'an- 
tiée  1899  et  a  obtenu  de  hautes  récompenses  aux  expositions  de  Paris  en  igoo  et 
de  Milan  en  1906.  A  la  récente  Exposition  Eranco-Britannique,  la  maison 
Margaine-Lacroix  eut  im  éclatant  succès  avec  ses  robes  sylphides  et  ses  robes 
Tanagra;  qui'  évoquent  la  grâce  des  statuettes  antiques. 

-Earue  Taitbout  a  été  créée  en  1773  par  le  marquis  de  Laborde,  sur  un  ter- 
rain acquis  aux  rehgieux  Mathurins,  et  ce  nom  de  Taitbout  est  celui  d'un  des 
greffiers  de  la  ville.  Au  coin  du  boulevard  et  de  la  rue  Taitbout,  se  trouvait  le 
fameux  Tortoni,  remplacé  aujourd'hui  par  un  marchand  de  chaussures. 

Tortoni  était,  pour  ainsi  dire,  le  centre  de  ce  qu'on  a  appelé  pendant  fort  long- 
temps le  boulevard  de  Gand  et  à  ce  propos  nous  ne  résisterons  pas  au  plaisir 
de  citer  cette  brillante  description  d'Alfred  de  Musset,  que  M.  Adolphe  Brisson  a 
reproduite  dans  l'un  de  ses  feuilletons  : 

«  L'espace  compris  entre  la  rue  Grange-Batelière  et  celle  de  la  Chaussée- 
d'Antin  n'a  pas,  comme  vous  savez,  Madame,  plus  d'une  portée  de  fusil  de  long. 
C'est  un  lieu  plein  de  bouc  en  hiver  et  de  poussière  en  été.  Quelques  marronniers 
qui  y  donnaient  de  l'ombre  ont  été  abattus  à  l'époque  des  barricades.  Il  n'y  reste 
pour  ornement  que  cinq  ou  six  arbrisseaux  et  autant  de  lanternes.  D'ailleurs, 
rien  ne  mérite  l'attention,  et  il  n'existe  aucune  raison  de  s'asseoir  là  plutôt  qu'à 
toute  autre  place  du  boulevard,  qui  est  aussi  long  que  Paris. 

«  Ce  petit  espace,  souillé  de  poussière  et  de  boue,  est  cependant  un  des  lieux 
les  plus  agréables  qui  soient  au  monde.  C'est  un  des  points,  rares  sur  la  terre,  oii 
le  plaisir  est  concentré.  Le  Parisien  y  vit,  le  provincial  y  accourt  ;  l'étranger  qui 
y  passe  s'en  souvient  comme  de  la  rue  de  Tolède,  à  Naples,  comme  autrefois  de 
la  Piazetta,  à  Venise.  Restaurants,  cafés,  théâtres,  bains,  maisons  de  jeu,  tout  s'y 
presse  ;  on  a  cent  pas  à  faire  :  l'univers  est  là.  De  l'autre  côté  du  ruisseau,  ce  sont 
les  Grandes-Indes. 


536  LA      VILLE      LUMIERE 

«  Vous  ignorez  sûrement,  Madame,  les  mœurs  de  ce  pays  étrange  qu'on  a 
nommé  boulevard  de  Gand.  Il  ne  commence  guère  à  remuer  qu'à  midi.  Les 
garçons  de  café  servent  dédaigneusement  quiconque  déjeune  avant  cette  heure. 
C'est  alors  que  les  dandys  arrivent  ;  ils  entrent  à  Tortoni  par  la  porte  de  derrière, 
attendu  que  le  perron  est  envahi  par  les  barbares,  c'est-à-dire  les  gens  de  la 
Bourse.  Le  monde  dandies,  rasé  et  coiffé,  déjeune  jusqu'à  deux  heures,  à  grand 
bruit,  puis  s'envole  en  bottes  vernies.  Ce  qu'il  fait  de  sa  journée  est  impénétrable  : 
c'est  une  partie  de  cartes,  un  assaut  d'armes  ;  mais  rien  n'en  transpire  au  dehors, 
•et  je  ne  vous  le  confie  qu'en  secret. 

«  Il  n'en  faut  pas  moins  remarquer  la  taille  fine  de  la  grisette,  la  jolie  maman 
qui  traîne  son  marmot,  le  classique  fredon  du  flâneur,  le  panache  de  la  demoiselle 
qui  sort  de  sa  répétition.  A  cinq  heures,  changement  complet  :  tout  se  vide  et 
reste  désert  jusqu'à  six  heures.  Les  habitués  de  chaque  restaurant  paraissent  peu 
à  peu  et  se  dirigent  vers  leurs  mondes  planétaires.  Le  rentier  retiré,  amplement 
vêtu,  s'achemine  vers  le  café  Anglais  avec  son  billet  de  stalle  dans  sa  poche  ;  le 
courtier  bien  brossé,  le  demi-fashionable  vont  s'attabler  chez  Hardy  ;  de  quelques 
lourdes  voitures  de  remise  débarquent  de  longues  familles  anglaises,  qui  entrent 
au  café  de  Paris,  sur  la  foi  d'une  mode  oubliée  ;  les  cabinets  du  café  Douix  voient 
arriver  deux  ou  trois  parties  fines,  visages  joyeux  mais  inconnus. 

«  Devant  le  club  de  l'Union  illuminé,  les  équipages  s'arrêtent  ;  les  dandies 
sautillent  çà  et  là  avant  d'entrer  au  Jockey.  A  sept  heures,  nouveau  désert. 
Quelques  journalistes  prennent  le  café  pendant  que  tout  le  monde  dîne.  A  huit 
heures  et  demie,  fumée  générale  ;  cent  estomacs  digèrent,  cent  cigares  brûlent  ; 
les  voitures  roulent,  les  bottes  craquent,  les  cannes  reluisent,  les  chapeaux  sont 
de  travers,  les  gilets  regorgent,  les  chevaux  caracolent... 

«  Le  monde  dandy  s'envole  de  nouveau.  Ces  messieurs  sont  au  théâtre  et  ces 
dames  pirouettent.  La  compagnie  devient  tout  à  fait  mauvaise.  On  entend  dans 
la  solitude  le  crieur  du  journal  du  soir.  A  onze  heures  et  demie,  les  spectacles  se 
vident  ;  on  se  casse  le  cou  chez  Tortoni  pour  prendre  une  glace  avant  de  s'aller 
coucher.  Il  s'en  avale  mille  dans  une  soirée  d'été.  A  minuit,  un  dandy  égaré  re- 
paraît un  instant  ;  il  est  brisé  de  sa  journée  ;  il  se  jette  sur  une  chaise,  étend  son 
pied  sur  une  autre,  avale  un  verre  de  limonade  en  bâillant,  tape  sur  une  épaule 
quelconque  en  manière  d'adieu,  et  s'éclipse.  Tout  s'éteint.  On  se  sépare  en  fumant 
au  clair  de  la  lune.  Une  heure  après,  pas  une  âme  ne  bouge  ;  et  trois  ou  quatre 
fiacres  patients  attendent  seuls  devant  le  café  Anglais  des  soupeurs  attardés 
qui  n'en  sortiront  qu'au  jour. 

«  Si  je  vous  dis.  Madame,  que  pour  un  jeune  honune  il  peut  y  avoir  une 
extrême  jouissance  à  mettre  une  botte  qui  lui  fait  mal  au  pied,  vous  allez  rire.  Si 
je  vous  dis  qu'un  cheval  d'allure  douce  et  commode,  passablement  beau,  restera 
peut-être  entre  les  mains  du  marchand,  alors  qu'on  se  précipitera  sur  une  méchante 
bête  qui  va  ruer  à  chaque  coin  de  rue,  vous  me  traiterez  de  fou.  Si  je  vous  dis 
qu'assister  régulièrement   à   toutes  les   premières  représentations,   manger  des 


IXe      ARRONDISSEMENT  537 

iraises  avant  qu'il  y  en  ait,  prendre  une  prise  de  tabac  au  rôti,  savoir  de  quoi 
l'on  parle  et  quelle  est  la  dernière  histoire  d'une  coulisse,  parier  n'importe  sur 
quoi  le  plus  cher  possible  et  payer  le  lendemain,  tutoyer  son  domestique  et 
ignorer  le  nom  de  son  cocher,  sentir  le  jasmin  et  l'écurie,  lire  le  journal  au  spec- 
tacle, jouer  le  distrait  et  l'affairé  en  regardant  les  mouches  aux  endroits  les  plus 
intéressants,  boire  énormément  ou  pas  du  tout,  coudoyer  les  femmes  d'un  air 
ennuyé  avec  une  rose  de  Tivoli  à  sa  boutonnière,  avoir  enfin  pour  maîtresse  une  belle 
dame  qui  montre  pour  trois  francs  au  parterre  ce  qu'il  y  a  de  plus  secret  dans  tout 
son  ménage  ;  si  je  vous  dis  que  c'est  là  le  bonheur  suprême,  que  répondrez-vous? 

«  Une  botte  qui  fait  mal  va  presque  toujours  bien  ;  un  méchant  cheval 
peut  être  plus  beau  qu'un  autre  ;  à  une  première  représentation,  s'il  n'y  a  pas 
d'esprit  dans  la  pièce,  il  y  a  du  monde  pour  l'écouter  ;  rien  n'est  si  doux  qu'une 
primeur  quelconque  :  une  prise  de  tabac  fait  trouver  le  gibier  plus  succulent  ; 
rire,  parier  et  payer  sont  choses  louables  et  permises  à  tous  ;  l'odeur  de  l'écurie 
est  saine  et  celle  du  jasmin  délectable  ;  tutoyer  les  gens  donne  de  la  grandeur  ; 
l'air  ennuyé  ne  déplaît  pas  aux  dames  ;  et  une  femme  qui  vaut  la  peine  qu'on 
aille  au  parterre,  quel  que  soit  le  prix  de  la  place,  est  assurément  digne  de  faire 
le  bonheur  d'un  homme  distingué...  Nous  ne  nous  comprenons  pas,  n'est-il  pas 
vrai?...  C'est  ce  qui  fait.  Madame,  que  je  n'essaierai  pas  de  vous  expliquer  les 
chai'mes  du  boulevard  de  Gand  et  que  je  suis  obligé  de  m'en  tenir  à  ce  que  je 
vous  ai  dit  tout  à  l'heure  :  c'est  un  des  lieux  les  plus  agréables  qui  soient  au  monde. . .  » 

A  l'intersection  du  boulevard  des  Italiens  et  du  boulevard  [Montmartre,  se 
trouve  la  rue  Drouot. 

Au  numéro  i  était  autrefois  l'hôtel  de  la  duchesse  de  Grammont. 

Au  numéro  19  nous  voyons  la  Pharmacie  Normale.  Cette  pharmacie  fondée 
en  1855,  a  opéré  une  véritable  révolution  dans  la  consommation  pharmaceutique. 
Elle  a  été  la  première  à  commercialiser  ses  prix,  en  restant,  malgré  cela,  toujours 
fidèle  aux  vieilles  traditions  et  aux  lois  qui  régissent  l'exercice  de  la  profession 
et  qui  veulent  que  toutes  les  préparations  pharmaceutiques,  toute  la  pharmacie 
galénique,  soient  faites  dans  le  laboratoire  du  pharmacien  et  sous  la  surveillance 
immédiate  du  praticien  diplômé. 

Le  laboi'atoire  de  la  rue  Drouot  a  été  souvent  visité  par  le  corps  médical  ainsi 
que  par  la  clientèle  de  la  pharmacie,  qui  peuvent  ainsi  se  convaincre  par  eux- 
mêmes  des  soins  méticuleux  apportés  à  toutes  les  préparations.  Le  public  a  bien 
vite  compris  ces  avantages  tant  au  point  de  vue  du  pi"ix  que  de  la  sécurité  pour 
la  qualité  des  médicaments  que  lui  vendrait  la  Pharmacie  Normale,  et  c'est  pour 
cela  qu'il  lui  a  accordé,  de  suite,  une  confiance  et  une  sympathie  qui  n'ont  fait 
que  s'affirmer  tous  les  jours.  La  Pharmacie  Normale  est  fière  de  posséder  la 
faveur  du  public  et  s'efforce  de  la  mériter  chaque  jour  davantage. 

Il  n'existe  certes  pas,  dans  le  monde  entier,  une  pharmacie  de  détail  outillée 
plus  scientifiquement,  occupant  un  personnel  plus  nombreux  et  réalisant  un 
chiffre  d'affaires  plus  important  que  celui  de  la  Pharmacie  Normale. 


538 


LA     VILLE     -L-U:M-I  È  RE- 


Ses  laboratoires  de  manipulation  peuvent  être  considérés  comme  des  labora^ 
toires  modèles.  Son  laboratoire  d'analyses  est  abondamment  pourvu  de  tous  les 
appareils  que  peuvent  nécessiter  les  analyses  chimiques  médicales,  microgra- 
phiques, biologiques  et  industrielles. 

La  Pharmacie  Normale  se  met  à  la  dispu^itinn  de  ses  clients  et  de  tout  le 
corps  médical  pour  faire  visiter  son  laboratoire. 

Il  est  spécialement  dirijjé  par  un  des  directeurs,  ancien  préparateur  des  tra- 


PARTIF,    D  INTERIEUR   DE  T..\   PH.-\RM.\CIE  NOKMALE. 


vaux  cliimiqui's  de  l'Ecole  Supéricin-e  de  Fliarmacic  de  Paris  et  ancien  clief  de 
Laboratoire  de  la  Eaculté  de  médecine. 

Dans  ce  laboratoire  sont  essayés  et  analysés  tous  les  produits  chimiques 
et  toutes  lés.  rriatières  ])remières  achetés  j^our  le  service  de  la  Pharmacie  Nor- 
male.     .    ' 

.  Elle  ;a.  obtenu  toutes  les  jilus  hautes  récompenses  aux  récentes  expositions 
et  a  été  notarhment  membre  du  jury  et  hors  concours  à  l'Exiiosition  Universelle 
de  1900  et  à  l'Exposition  Franco-Britannique  de  Londres. 

La  Pharmacie  Normale  tient  à  honneur  de  ne  pas  s'écarter  de  ses  traditions 
et  de  justifier  toujours  sa  vieille  renommée,  par  son  attention  et  sa  volonté  de 
donner  j)ar  tous  les  moyens  possibles  satisfaction  à  sa  clientèle. 


I  X  '^      A  R  R  O  N  DISSE  M  Ë  N  T 


'S3^ 


540 


LA     VILLE      LUMIERE 


L'ancien  hôtel  de  Choiseul  occupait  l'emplacement  du  numéro  3  actuel  de 
la  rue  Drouot.  Il  s'étendait  d'im  côté  jusqu'à  la  rue  Lafayette  et,  de  l'autre,  au 
delà  de  la  rue  Favart,  sur  la  presque  totalité  du  terrain  où  plus  tard  on  construisit 
rOpéra-Comique.  Lors  de  la  construction  de  ce  théâtre,  M.  de  Choiseul  fit  don 
de  son  parc  et  d'une  somme  de  huit  cent  mille  francs,  à  la  condition  expresse 
qu'il  lui  serait  réservé  pour  toujours,  à  lui  et  à  ses  descendants,  une  loge  faisant 
face  à  celle  du  roi.  Le  duc  de  Choiseul  avait  accès  à  cette  loge  par  un  souterrain 
qui,  partant  de  son  hôtel,  conduisait  directement  au  théâtre,  en  passant  sous  les 
boulevards. 

Lors  de  l'incendie  de  l'Opéra-Comique,  en  1887,  les  héritiers  du  duc  de 
Choiseul  ayant  été  privés  de  la  jouissance  de  leur  loge,  pendant  treize  ans,  jusqu'à 
la  réédification  de  la  salle,  qui  ne  fut  terminée  qu'en  1900,  plaidèrent  contre  la 
ville  et  obtinrent  trente  mille  francs  à  titre  d'indemnité. 

La  mairie  du  IX*^  arrondissement  est  située  au  numéro  6  de  la  rue  Drouot, 
dans  l'ancien  hôtel  du  banquier  Aguado  de  Las  Marimas  ;  et  au  numéro  24  nous 
voyons  le  fameux  restaurant  Lapré,  dirigé  aujourd'hui  par  M.  ]\Iaurice.  Ce  res- 
taurant est  célèbre  dans  le  monde  des  théâtres  et  dans  celui  de  la  finance  ;  il  est 
bien  connu  pour  ses  déjeuners  et  ses  dîners,  qui  ont  acquis  une  très  grande 
vogue.  En  dehors  de  ses  salles  de  restaurant,  il  possède  de  grands  et  de  petits 
salons  particuliers,  toujours  fréquentés  par  la  clientèle  la  plus  élégante. 


VN   DliS  SALONS    DE    LA     MAISON    LAPRÉ. 


IX-^'      ARRONDISSEMENT 


541 


542 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


terestaurant  Lapré,  dont  la  cuisine  et  la  eave  furent  toujours  extrêmement 
appréciées,  a  la  grande  spécialité  d'huîtres  fines  que  l'on  vient  savourer  chez  lui 
en  les  arrosant  d'un  bon  petit  vin. 

Il  y  a  quelques  années,  le  restaurant  Lapré  fut  célèbre  par  une  aventure  qui 
fit  jaser  tout  Paris  ;  c'est  là,  en  effet,  l'on  s'en  souvient  peut-être,  que  le  financier 
Boulaine,  après  avoir  eu  quelques  petits  démêlés  avec  la  justice,  était  venu 
s'offrir  un  bon  dîner  en  compagnie  des  deux  agents  affectés  à  sa  surveillance;  le 
brave  et  joyeux  financier  n'eut  rien  de  plus  pressé  que  de  semer  ses  gardiens,  qui 
restèrent  au  restaurant  Lapré,  alors  que  Boulaine  avait  été  rejoindre  sans  doute 
(juelque  galante  amie. 

Reprenons  maintenant  le  boulevard  Montmartre.  Nous  avons  déjà  vu  l'his- 
torique de  ce  boulevard,  qui  est  resté  l'endroit  le  plus  parisien  de  la  ville. 

Au  numéro  i6  est  le  cercle  que  l'on  a  familièrement  dénommé  :  Cercle  des 
Ganaches.  A  l'angle  du  boulevard  Montmartre  et  du  boulevard  Poissonnière  se 
trouve  l'hôtel  Brébant,  qui,  à  l'époque  de  l'Exposition  de  1867,  fut  le  rendez-vous 
du  Tout-Paris. 

Brebant  avait  été,  nous  dit  le  Dictionnaire  des  Rues  de  Paris,  le  plus  parisien 
des  restaurants.  En  1867,  époque  où  il  était  en  pleine  vogue,  Brebant  possédait 
plus  de  quatre-vingt  mille  bouteilles  de  vins  dans  ses  caves.  C'était  alors  le  rendez- 


IXe      ARRONDISSEMENT 


543 


544 


LA      VILLE      LUMIERE 


MAISON    BKEEANT. 


VOUS  du  Tout-Paris  littéraire,  et  les  journalistes  qui  fréquentaient  cet  établisse- 
ment avaient  surnommé  le  patron  :  Le  père  des  lettres. 

A  ce  moment,  c'était  l'un  des  rares  retraits  où  l'on  mangeait  la  nuit.  Dans  un 
article  sur  les  grandes  cuisines  et  les  grandes  caves  de  Paris,  M.  A.  Luchet  nous 
dit  :  «  La  cuisine,  bellement  faite  en  son  rez-de-chaussée  vaste,  travaille  néan- 
moins toujours  sur  marchandises  de  premier  choix.  La  casserole  n'a  donc  rien  à 
masquer  :  c'est  une  garantie.  La  cave,  souvent  faite  et  refaite,  est  forte  de  quatre- 
vingt  mille  bouteilles.  On  y  signale  un  vin  de  Lafïîtte  de  1846,  les  quatre  grands 
châteaux  de  1848,  un  Pichon-Longueville  1857,  ^'^'^^  bouchon  du  propriétaire, 
des  Chambertin  de  1842  et  1858,  Romanée  1846,  1854,  1858,  Clos  de  Tart,  Po- 
mard,  Volnay-Santenot  et  Beaune  des  Hospices,  1858.  De  plus,  quelques  vins 
d'Hermitage  et  de  Côte-Rôtie  de  1849.  Si  c'est  bien  pur,  c'est  bien  attirant  !   " 

L'hôtel  Brebant  a  été  tout  récemment  aménagé  avec  le  plus  grand  confort. 
Citons  à  côté  de  l'hôtel  Brebant  le  tailleur  Mazella,  dont  l'habileté  est  bien 
connue  et  très  appréciée  de  tous  les  Parisiens.  L'art  du  tailleur  consiste  sur- 
tout dans  la  coupe  et  le  prestage,  qui  se  fait  avec  des  fers  nommés  caiTeaux  et 
qui  donne  au  vêtement  la  forme  élégante,  durable,  qu'il  doit  avoir.  Cette  der- 
nière opération  très  délicate  suffit  à  elle  seule  pour  qu'un  vêtement  ait  bonne 
ou  mauvaise  façon,  selon  la  manière  dont  elle  est  exécutée,  pour  gâter  une 
pièce  très  bien  coupée  et  pour  en  améliorer  une  dont  la  coupe  serait  défectueuse. 


IXe      ARRONDISSEMENT 


545 


MAISON  MAZELLA. 


Le  métier  du  tailleur  est  lié  à  celui  du  drapier, et  tout  d'abord  la  partie  la  plus 
importante  de  sa  profession  dut  être  la  taille  quand  on  commença  à  porter  des 
vêtements  ajustés.  Au  moyen  âge,  ces  vêtements  devaient  présenter  des  diffi- 
cultés assez  grandes,  lorsqu'ils  étaient  collants  et  dessinaient  absolument  les 
formes.  Il  est  vrai  que  certaines  pièces  du  vêtement  étaient  tricotées  dans  un 
grand  nombre  de  cas.  Les  tailleurs  étaient  aussi  des  «  chaperonniers  »  ;  ces 
derniers  avec  le  temps  et  grâce  aux  modes  formèrent  une  profession  spéciale 
et  devinrent  les  chapeliers.  Les  costumes  de  Mazella  sont  parfaitement  exécutés. 

Au  numéro  4  du  boulevard  Poissonnière  existe  l'hôtel  de  l'abbé  Saint-Phar, 
fils  naturel  de  Philippe  d'Orléans. 

Suivons  maintenant  la  rue  Rougemont,  la  rue  Bergère,  ori  se  trouve  le  Con- 
servatoire de  Musique  et  de  Déclamation.  La  première  école  de  chant  fut  créée 
par  Lulli,  en  1672.  En  1781,  une  école  de  déclamation  fut  créée  par  les  acteurs 
Mole  et  Dugazon.  Parmi  les  élèves  de  cette  école,  se  trouva  celui  qui  devait  être 
le  grand  tragédien  Talma.  Cette  école  fut  l'origine  du  Conservatoire.  En  1784, 
on  décréta  qu'une  école  de  chant  serait  établie  à  l'endroit  même  où  se  trouve 
aujourd'hui  le  Conservatoire,  qui  était  alors  l'hôtel  des  Menus  Plaisirs  du  Roi. 

Le  Conservatoire  fut  supprimé  pendant  la  Révolution,  puis  rétabh  le  18  Bru- 
maire, an  III.  L'école  de  déclamation  ne  fut  ajoutée  qu'en  1806. 

35 


X^  ARRONDISSEMENT 


«a^^^E  Xe  arrondissement,  enclos  Saint-Laurent,  comprend  les  quartiers  de 


^1  Saint- Vinccnt-de-Paul,  de  la  porte  Saint-Denis,  de  la  porte  Saint 
Martin  et  de  l'hôpital  Saint-Louis.  La  mairie,  située  rue  du  Faubourg- 
Saint-Martin  et  rue  du  Château-d'Eau,  est  un  véritable  palais  :  elle  a  été 
reconstniite  en  1892  et  inaugurée  par  Félix  Faure.  L'ancienne  mairie  occupait 
l'emplacement  d'une  caserne  delà  garde  qui  avait  été  saccagée  et  incendiée  en  1848. 

Lors  des  travaux  de  reconstruction  de  la  rue  du  Château-d'Eau,  dont  le 
nom  vient  de  l'ancienne  fontaine  de  la  place  de  la  République,  on  mit  à  jour  une 
arche  de  pont  en  parfait  état  de  conservation  qui  est  restée  dans  les  fondations 
de  la  nouvelle  mairie.  Il  existait  à  cet  endroit  une  rivière  qui,  après  avoir  tra- 
versé les  Champs-Elysées,  allait  se  jeter  dans  la  Seine.  C'est  dans  la  rue  du  Châ- 
teau-d'Eau qu'avait  été  construite  la  salle  Barthélémy,  qui  fut  un  bal  public 
très  en  vogue  sous  Napoléon  III  :  on  allait  y  voir  danser  la  «  liUe  du  bourreau  ». 
La  famille  de  Sanson  possédait,  depuis  178g,  une  maison  peinte  en  rouge  située 
non  loin  du  bal  Barthélémy,  au  31  de  la  rue  des  Marais.  On  sait  que  ce  fut  Charles 
Sanson  qui  guillotina  toutes  les  illustres  victimes  de  la  Révolution  ;  son  fils. 
Henri  Sanson,  qui  l'avait  assisté  pendant  la  Terreur,  trouva  original,  étant  criblé 
de  dettes,  de  faire  saisir  la  guillotine. 

La  rue  du  Faubourg-Saint-Martin  part  de  la  porte  Saint-Martin  pour  aboutir 
boulevard  de  la  Villette  :  sous  la  Révolution,  on  l'appela  faubourg  du  Nord. 
Vers  le  vi^  siècle,  ime  chapelle  dédiée  à  saint  Martin  existait  entre  le  terrain 
compris  entre  l'église  Saint-Martin  et  la  Seine  lorsque  les  Normands,  au  ix^  siècle, 
détruisirent  cette  portion  de  Paris  ;  au  siècle  suivant,  on  reco'nstniisit  le  fau- 
bourg. Le  nouveau  quartier  longeait  la  rivière  entre  la  place  de  Grève  et  la  nie 
Saint-Denis  et  était  traversé  par  la  me  Planche-Mibray  et  la  rue  des  Arcis. 
Tout  au  bord  du  ileuvc  se  trouvait  la  grande  place  au  W-au  et  la  Tuerie  ;  plus 
haut,  la  Triperie  et  la  grande  Boucherie  derrière  le  Châtelet. 

Ce  quartier,  qui  faisait  partie  déjà  de  la  première  enceinte  de  Paris,  fut  incor- 
poré dans  celle  de  Philippe-Auguste  dès  le  commencement  du  xiii'"  siècle.  La 
porte  de  l'enceinte  se  trouvait  devant  la  rue  aux  Oies  et  s'appelait  porte  Saint- 
Martin.  De  1220  à  1368,  une  population  nombreuse  s'agglonu'ra  autour  du 
prieuré  de  Saint-Martin-des-Champs,  et  c'est  ainsi  que  se  forma  la  seconde  jiartie 
de  la  rue  Saint-Martin.  En  1674,  la  porte  de  l'enceinte  de  Philippe-Auguste  fut 
renversée  et,  sur  son  emplacement,  s'éleva  l'Arc  de  Triomphe  actuel,  noiniii' 
porte  Saint-Martin.  Le  faubourg  qui  se  forma  derrière  ce  monument  sai>pel.i 


Xe     ARRONDISSEMENT  547 

d'abord  faubourg  Saint-Laurent,  mais  changea  bientôt  son  nom  contre  celui  du 
faubourg  Saint-Martin.  De  nombreuses  constructions  y  furent  faites  et,  dès  la 
fin  du  xviiie  siècle,  il  avait  l'importance  qu'il  a  conservée  actuellement.  Au  62  du 
faubourg  Saint-Martin  se  trouvait  jadis  le  théâtre  des  Délassements-Comiques 
ancien  théâtre  de  Mme  Saqui,  qui  fut  fondé  boulevard  du  Temple,  puis  transféré 
rue  d'Angoulême.  Au  119,  se  trouve  l'église  Saint-Laurent  :  dès  le  vi^  siècle,  il 
existait  près  de  Paris,  sous  le  nom  de  Saint-Laurent,  une  abbaye  qui  fut  dévastée 
par  les  Normands.  L'église  actuelle  date  du  xV^  siècle  ;  en  1795,  elle  fut  concédée 
aux  Théophilanthropes,  qui  en  firent  le  temple  de  la  Vieillesse.  Au  148,  se  trou- 
vait l'hospice  des  Incurables,  dits  Récollets,  devenu  aujourd'hui  l'hôpital  militaire 
des  Récollets.  Sous  Louis  XV,  le  duc  de  Lorges  possédait  à  cet  endroit  une 
immense  propriété  qui  s'étendait  jusqu'aux  Buttes  Chaumont  et  oiî  le  Régent 
venait  parfois  chasser. 

Nous  suivrons  à  présent  le  canal  Saint-Martin,  dont  les  travaux  coûtèrent 
près  de  quinze  millions.  Ce  canal  a  plus  de  quatre  mille  mètres  de  parcours,  du 
bassin  de  la  Villette  au  boulevard  Morland  ;  il  a  été  tracé  dans  la  partie  qui  va 
de  la  Bastille  à  la  Seine  dans  les  fossés  même  de  l'ancienne  forteresse.  Le  canal 
Saint-Martin  fait  suite  au  canal  de  l'Ourcq  ;  de  chaque  côté  du  canal  s'étendent 
les  quais  de  Jemmapes  et  de  Valmy,  qui  portent  les  noms  de  deux  victoires  rem- 
portées pendant  la  Révolution  par  Dumouriez  et  Kellermann. 

Au  numéro  169  du  quai  de  Valmy,  nous  voyons  les  ateliers  de  la  grande  mai- 
son de  photographie  Demaria-Lapierre,  dont  nous  avons  vu  tantôt  la  salle  d'ex- 
position et  de  vente,  rue  des  Pyramides.  A  ce  propos,  il  nous  semble  intéressant 
de  visiter  l'usine  où  se  construisent  tous  les  appareils  de  la  maison  :  ce  sont  des 
ateliers  très  importants  et  admirablement  organisés.  Les  matières  dont  sont  com- 
posés les  appareils  photographiques  entrent  dans  les  usines  à  l'état  brut  :  bois 
simplement  équarris,  métaux  en  planches,  en  tubes  ou  en  pièces  fondues,  verres 
d'optique  en  plaques  informes,  peaux  diverses  destinées  au  gainage  ou  à  la  con- 
fection de  soufflets,  etc.,  etc.,  pour  en  ressortir  ensuite  sous  la  forme  de  véritables 
instruments  de  précision,  à  la  fois  élégants  et  pratiques,  qui  sont  de  plus  en  plus 
les  appareils  préférés  de  tous  les  connaisseurs.  Les  principaux  bois  utilisés  pour 
la  fabrication  sont  l'acajou,  le  teck  de  Java,  le  noyer,  le  poirier  et  l'aulne  de  France. 
Ces  bois,  tous  de  choix,  ne  peuvent  être  employés  qu'après  avoir  été  conservés 
pendant  de  longues  années  dans  des  séchoirs  à  air  libre,  installés  dans  ce  but. 
Le  travail  mécanique  de  la  partie  ébéniste  des  appareils  se  fait  dans  le  grand 
hall  de  l'usine  du  quai  de  Valmy,  où  un  grand  nombre  de  machines-outils  sont 
actionnées  par  une  force  motrice  puissante  à  laquelle  coopèrent  la  vapeur  et  l'élec- 
tricité. Certains  de  ces  outils  marchent  avec  une  vitesse  de  près  de  trois  mille 
tours  à  la  minute,  découpant,  entaillant  ou  creusant  le  bois  avec  une  netteté 
parfaite.  Les  ferrures  sont  fabriquées  par  milliers  ;  elles  sont  généralement  en 
cuivre,  en  acier  ou  en  aluminium  chaque  fois  que  cela  est  possible,  la  faible  den- 
sité de  ce  métal  permettant  de  diminuer  d'autant  le  poids  des  appareils  et  de  les 


548  LA     VILLE      LUMIÈRE 

rendre  ainsi  plus  légers.  Les  soufflets  sont  fabriqués  par  des  ouvrières,  et  cette 
fabrication  exige  de  grands  soins,  car  l'étanchéité  du  soufflet  doit  être  absolue. 
La  construction  des  obturateurs  de  toutes  les  parties  mécaniques,  de  même  que 
celle  des  montures  d'objectifs,  est  faite  par  des  ouvriers  spécialement  compétents 
en  ce  genre  de  travail  qui  exige  des  soins  tout  particuliers. 

La  partie  optique  a  été  l'objet  d'études  approfondies  et  de  perfectionnements 

incessants.  L'on  pourra  se   rendre  compte  que  les  appareils  Demaria-Lapierre 

présentent  une  absolue   perfection.  Les  appareils  d'amateurs  ont  été  disposés, 

.chaque  fois  que  cela  a  été  possible,  pour  l'emploi  simultané  des  plaques  et  des 

pellicules. 

La  maison  Demaria-Lapierre  est  la  seule  fabrique,  aussi  bien  en  Europe 
qu'en  Amérique,  dont  la  fabrication  comprenne  réellement  en  entier  toutes  les 
parties  qui  constituent  l'appareil  photographique.  Ses  nombreux  modèles  d'ap- 
pareils, ses  anastigmats,  ses  lanternes  de  projection  et  d'agrandissement,  ainsi 
que  tous  ses  accessoires,  sont  connus  et  appréciés  des  savants  et  praticiens  les 
plus  réputés. 

.  La  raison  sociale  actuelle  est  :  Société  anonyme  des  établissements  Demaria- 
Lapierre,  au  capital  de  i  loo  ooo  francs. 

Cette  société  est  le  fournisseur  des  ministères  et  d'un  grand  nombre  d'éta- 
blissements scientifiques,  militaires  ou  industriels  de  France  et  de  l'étranger  ; 
elle  a  obtenu  les  plus  hautes  récompenses  à  toutes  les  expositions  et  fut  hors 
concoui's  et  membre  du  jury  à  Paris  en  1900,  à  Hanoï  en  1902  et  Milan  en  1906. 
Elle  possède  des  succursales  dans  plusieurs  villes  d'Europe,  et  notamment  à 
Londres,  à  Bruxelles  et  à  Dresde. 

Quai  Jemmapes,  nous  rencontrerons  la  rue  de  l'Hùpital-Saint-Louis.  L'hô- 
pital Saint-Louis  fut  édifié  sous  le  règne  de  Henri  IV  pour  le  traitement  de  la 
peste.  Vers  le  milieu  du  xviil^  siècle,  sa  destination  s'étendit  à  toutes  les  mala- 
dies qui,  sans  être  épidémiques,  étaien.t  néanmoins  contagieuses  (i). 

Suivons  le  quai  de  Valmy  jusqu'à  la  rue  du  Temple,  très  ancien  chemin  qui 
conduisait  au  village  de  Belleville  et  avait  été  créé  sur  le  territtvire  dénommé  le 
clos  de  Malevart,  connu  depuis  sous  le  nom  de  la  Courtille. 

Il  existait  jadis  de  nombreux  clos  dans  Paris  :  on  désignait  sous  ce  nom 
les  clôtures  à  l'aide  desquelles  les  habitants  essayaient  de  jinitéger  contre  U> 
attaques  ennemies  leurs  biens  situés  en  dehors  des  murs  de  ht  \ille  ;  les  guerres 
privées,  les  révoltes  et  les  brigandages  des  seigneurs  exposaient  en  effet  les 
produits  de  la  culture  des  terres  à  des  ravages  continuels,  et  un  a\ait  senti  la 
nécessité  d'enclore  de  murs  les  terres  cultivées. 

Au  129  du  faubourg  du  Temple  se  trouvait  jadis  le  fameux  cabaret  de  (lillc^ 
Desnoyers. 

Traversons  la  place  de  la  Képubli([ue  et  suixons  du  côté  des  numéros  pairs 

(  I  )  Hôpital  Saint-Louis.  —  Médecins  :  Hallopcau,  Uanlos,  Balzer,  De  Beurmann,  Gaucher, 
Brocq,  Thibiergc,  -     Chirurgiens:  Deinoulin,  Bcurnier,  Rochard.--  Accoucheur:  Boissard. 


X^'     ARRONDISSEMENT 


550  LA      VILLE      LUMIERE 

ies  boulevards  Saint-iMartin,  Saint-Denis  et  Bonne-Nouvelle.  Nous  trouvons  le 
théâtre  des  Folies-Dramatiques,  qui  avait  été  fondé  sur  le  fameux  boulevard  du 
Crime.  Dans  la  salle  de  ce  théâtre  furent  représentés  des  succès  fameux  tels  que 
l'Œil  crevé,  le  Petit  Faust,  Chilpénc,  la  Fille  de  Mme  Angot,  etc.,  etc. 

Au  coin  de  la  rue  de  Bondy  et  du  boulevard  Saint-Martin,  nous  voyons  le 
théâtre del' Ambigu, qui  fut  primitivement  un  théâtre  de  marionnettes, fondé  par 
Audinot  ;  incendié  en  1827,  il  fut  reconstruit  à  la  place  même  qu'il  occupe  encore 
aujourd'hui.  C'est  là  que  Pixéricourt  avait  donné,  en  1797,1e  fameux  mélodrame 
intitulé  Vidoy  on  l'Entant  de  la  Forêt.  Les  auteurs,  à  cette  époque,  étaient 
feien  loin  d'être  payés  comme  ils  le  sont  aujourd'hui  :  ils  vendaient  leurs  ouvrages 
pour  une  somme  infime  aux  directeurs  des  théâtres,  et  Pixéricourt  écrivit  lui- 
même  sur  un  de  ses  ouvrages,  avec  beaucoup  d'amertuMe  sans  doute,  cette  phrase  : 
«  Ce  drame  a  été  vendu  à  Cotte,  directeur,  deux  louis,  e*  cet  homme  a  gagné  deux 
millions  avec  mes  pièces  !  »  C'est  à  l'Ambigu  que  furent  représentés  tous  ces 
drames  fameux  parmi  lesquels  nous  citerons  Les  Mousquetaires,  d'Alexandre 
Dumas,  avec  Mélingue  dans  le  rôle  de  d'Artagnan,  le  Juif  Errant  d'Eugène 
Siie  avec  l'acteur  Chilh'  qui  traça  du  rôle  de  Rodin  une  inoubliable  silhouette  ; 
Fanfan  la  Tulipe,  avec  Dumainc  ;  le  Crime  d-:  Favernc,  avec  le  célèbre 
Frederick  Lemaitre  ;  Roger  la  Honte,  les  Deux  Cosses,  ouvrage  qui  rapporta 
à  son  auteur  certainement  davantage  qu'au  malheureux  Pixéricourt.  Puisque 
nous  sommes  à  l'Ambigu,  dans  le  royaume  du  mélodrame,  rapp'^'lons  qu'Alfred 
de  Musset  fit  l'apologie  de  ce  genre  dramatique  dont  le  peuple  de  Paris  est 
toujouis  si  friand  : 

«  Vive  le  vieux  roman,  vive  la  page  heureuse 
Que  tourne  sur  la  mousse  une  belle  amoureuse  ! 
Vive  d'un  doigt  coquet  le  livre  déchiré, 
Qu'arrose  dans  le  bain  le  robinet  doré  ! 
Et  que  tous  les  pédants  frappent  leur  tête  creuse, 
Vi\e  le  mélodrame  où  Margot  a  pleuré  ! 

Oh  !  oh  !  dira  quelqu'un,  la  chose  est  un  peu  rude  ' 
N'est-ce  rien  de  rimer  avec  exactitude? 
Et,  pourquoi  mettrait-on  son  fils  en  pension. 
Si,  pour  unique  juge,  après  quinze  ans  d'étude. 
On  n'a  qu'une  cornette  au  bout  d'un  cotillon? 
J'en  suis  bien  désolé,  c'est  mon  opinion.  » 

Tout  près  de  l'Ambigu,  nous  vo\'ons  le  théâtre  de  la  Porte-Saint-Martin,  qui 
fut  construit  pour  remplacer  celui  qui  avait  été  incendié  pendant  la  Commune. 
Il  fut  édifié  en  soixante-quinze  jours  par  l'architecte  Lenoir,  pour  servir  de  salle 
provisoire  à  l'Opéra.  A  cause  de  la  rapidité  des  travaux,  on  croyait  la  salle  peu 
solide  et,  pour  l'essayer,  on  eut  cette  idée  extraordinaire  d'inaugurer  par  une 
représentation  populaire  gratuite  la  salle  de  l'Opéra,  au  risque  de  tuer  les  mal- 
heureux qui  y  assistaient.  Frederick  Lemaitre  et  Mélingue  jouèrent  aussi  -ur  la 
scène  de  la  Porte-Saint-Martin  dans  Trente  ans  on   la  Vie  d'un   Jour-tr,  pièce 


Xe     ARRONDISSEMENT  551 

dans  laquelle  Frederick  Lemaitre  remporta  l'un  de  ses  plus  grands  succès.  C'était 
à  la  Porte-Saint-Martin  qu'avait  eu  lieu  la  première  représentation  de  Mariait 
Delorme  et  de  Lucrèce  Borgia.  M.  Georges  Cain  nous  raconte  ainsi  ces  premières 
représentations  dans  son  ouvrage  sur  les  Anciens  théâtres  de  Paris. 

«  On  sait  la  curieuse  histoire  de  Marion  Delorme  :  la  pièce  distribuée  et 
répétée  au  Théâtre-Français,  l'intervention  de  la  censure,  le  veto  de  M.  de  Mar- 
tignac  et  celui  de  M.  de  Polignac,  et  Victor  Hugo  allant  lui-même  soumettre  à 
Charles  X  le  quatrième  acte  qui  causait  ce  grand  tapage.  Le  grand  poète,  dans 
les  Rayons  et  les  Ombres,  nous  a  conté  cette  poignante  entrevue  : 

...  c(  Entre  le  poète  et  le  vieux  roi  courbé. 

De  quoi  s'agissait-il?  D'un  pauvre  ange  tombé 

Dont  l'amour  refusait  l'âme  avec  son  haleine  : 

De  Marion,  lavée  ainsi  que  Madeleine, 

Qui  boitait  et  traînait  son  pas  estropié, 

La  censure,  serpent,  l'ayant  mordue  au  pied. 

Le  poète  voulait  faire  un  soir  apparaître 

Louis  XIII,  ce  roi  sur  qui  régnait  un  prêtre, 

Tout  un   siècle,   marquis,   bourreaux,   fous,   bateleurs  ; 

Et  que  la  foule  vînt  et  qu'à  travers  des  pleurs. 

Par  moments,  dans  un  drame  étincelant  et  sombre. 

Du  pâle  cardinal  on  crût  voir  passer  l'ombre.  » 

Charles  X  fut  charmeur,  aimable,  gracieux...  mais,  après  avoir  lu  l'acte, 
eut  le  regret  de  ne  pouvoir  autoriser  la  représentation,  et  Marion  Delorme  fut 
ajournée.  Cet  ajournement  devait  être  de  courte  durée,  la  Révolution  de  1830 
ayant  supprimé  la  censure  et  le  théâtre  ayant  reconquis  sa  liberté  dans  la  liberté 
générale.  Le  Théâtre-Français  réclamait  de  nouveau  Marion  Delorme  ;  ^'ictor 
Hugo  refusa  :  il  sentait  l'hostilité  du  Théâtre-Français  à  cet  art  romantique  dont 
il  était  le  chef  incontesté.  M.  Taylor  seul  lui  était  acquis,  mais  les  pouvoirs  du 
commissaire  royal  étaient  limités,...  et  il  accorda  la  pièce  à  M.  Crosnier,  le  succès, 
seur  de  M.  Jouslin  de  La  Salle,  à  la  Porte-Saint-Martin. 

Ce  fut  le  II  août  1831,  un  peu  plus  de  trois  mois  après  Antony,  que  fut 
donnée  la  première  représentation  de  Marion  Delorme.  Mmes  Dorval  et  Bocage 
furent  admirables.  Gobert,  qui  ressemblait  tant  à  Napoléon,  obtint  un  franc 
succès  dans  le  personnage  si  complexe  de  Louis  XIH,  et  Provost,  Chéri  et  Serres 
furent  applaudis  ;  ils  représentaient  l'Angely,  le  marquis  de  Savemy  et  le  Gra- 
cieu.x. 

Marion  Delorme  fut  fort  discutée.  Stendhal  écrit  au  baron  de  Mareste  : 
«  Marion  Delorme  a  fait  un  demi-fiasco,  non  que  cela  vaille  moins  qu'Hernani, 
au  contraire,  mais  on  est  si  peu  amusable  aujourd'hui  !  Point  de  ces  fureurs 
comme  l'année  passée,  le  public  bâille  ou  ne  vient  pas.  Toute  la  littérature  tombe 
en  quenouille,  les  vers  principalement.  >i  Le  premier  acte  réussit.  Le  second  fut 
accueilli  froidement...  Mais  Mme  Dorval  entra,  il  y  eut  une  telle  effusion,  une 
telle  douleur  et  une  telle  vérité,  que  tous  les  hommes  battirent  des  mains  et 


552  LA     VILLE      LUMIERE 

que  toutes  les  femmes  pleurèrent.  A  la  chute  du  rideau,  il  y  eut  une  bordée  de 
sifflets.  Mais  les  applaudissements  en  grande  majorité  eurent  le  dessus  et  saluèrent 
énergiquement  le  nom  de  l'auteur.    » 

A  la  Porte  Saint-Martin,  Sarah-Bernhardt  joua  tout  le  répertoire  de  Sardou, 
entre  autres  la  Tosca  et  Théodora,  qui  obtinrent  une  si  grande  vogue. 

En  1895,  Coquelin  aîné  prit  la  direction  de  la  Porte-Saint-Martin  et,  en  1897, 
créa,  avec  le  succès  que  l'on  sait,  le  rôle  de  Cyrano  de  Bergerac.  Lorsque  panit 
la  brochure  de  la  pièce,  Rostand  écrivit  sur  la  première  page  cette  dédicace  : 
«C'est  à  l'âme  de  Cyrano  que  je  voulais  dédier  ce  poème;  mais,  puisqu'elle  a 
passé  en  vous,  Coquelin,  c'est  à  vous  que  je  le  dédie.    » 

Le  théâtre  de  la  Renaissance  fut  construit  en  1872,  sur  l'emplacement  de 
l'ancien  restaurant  Defïîeux,  connu  pour  ses  repas  de  noces  ;  on  y  joua  d'abord 
l'opérette,  puis  il  devint  théâtre  Sarah-Bernhardt.  Il  reprit  ensuite  son  nom  de 
théâtre  de  la  Renaissance,  sous  la  direction  de  Guitr}-. 

Le  boulevard  de  Strasbourg  part  du  boulevard  Saint-Denis  pour  aboutir 
à  la  gare  de  l'Est  ;  il  fut  créé  en  1852  sur  l'emplacement  de  l'ancienne  foire  Saint- 
Laurent. 

Les  foires  les  plus  célèbres  de  Paris  furent  celles  de  Saint-Lazare,  de  Saint- 
Laurent,  de  Saint-Germain,  des  Jambons  et  de  Saint-Ovide. 

Bon  nombre  de  comédiens  ambulants  s'établirent  dans  les  foires  de  Saint- 
Laurent  et  Saint-Germain  et  s'y  maintinrent  malgré  les  Confrères  de  la  Passion 
et  les  acteurs  de  l'hôtel  de  Bourgogne,  auxquels  ils  furent  seulement  tenus  de 
verser  une  redevance  annuelle  de  deux  écus. 

On  avait  commencé  par  des  théâtres  de  marionnettes  et  le  fameux  Brioché 
eut  des  imitateurs  nombreux. 

En  1661,  le  sieur  Raisin,  organiste  des  rois,  était  venu  montrer  à  la  foire 
Saint-Laurent  une  épinette  à  trois  claviers,  dont  l'un  paraissait  répéter  tout  seul 
les  airs  que  l'on  jouait  sur  les  deux  autres.  Le  roi,  charmé  et  effrayé  en  même 
temps,  voulut  connaître  le  secret  de  ce  prodige  :  c'était  tout  simplement  le  fils 
cadet  de  Raisin  qui  était  placé  dans  l'intérieur  de  l'épinette.  Louis  -XIV,  amusé, 
accorda  à  Raisin  la  permission  de  jouer  la  comédie  avec  une  troupe  qui  serait 
désignée  sous  le  nom  de  troupe  du  Dauphin.  Le  théâtre  de  la  troupe  de  Raisin 
lut  fermé  après  quelques  années  d'ime  vogue  extraordinaire,  et  Molière  obtint 
un  ordre  du  Roi  pour  enlever  le  jeune  Baron  à  la  veuve  Raisin. 

D'excellents  auteurs  travaillèrent  pour  les  théâtres  de  la  foire  ;  on  vit  éclore 
sur  ses  tréteaux  une  foule  de  divertissements  :  arlequinades,  pantomimes,  pro- 
logues, etc.,  auxquels  travaillèrent  Le  Sage,  Fuselier,  Favard,  Dominque, 
Piron,  Vadé,  Sedaine  et  nombre  d'autres.  Les  frères  Parfaict  ont  écrit  l'Histoire 
du  Théâtre  de  la  Foire  Saint-Laurent  et  de  la  Foire  Saint-Germain,  dont  l'influence 
a  été  considérable  sur  notre  littérature  dramatique. 

Boulevard  de  Strasbourg,  nous  rencontrerons  le  théâtre  Antoine,  ancien 
théâtre  des  Menus-Plaisirs. 


Xe     ARRONDISSEMENT 


553 


554 


LA      VILLE      LUMIERE 


Le  boulevard  Magenta  fut  ouvert  en  1855.  C'est  au  numéro  24  que  se  trouve 
le  restaurant  Véry,  où  eut  lieu  un  attentat  anarchiste  en  1892.  Le  boulevard  Ma- 
genta forme,  sur  son  parcours,  la  place  de  Valenciennes  ouverte  en  1827,  où  nous 
trouverons  le  boulevard  Denain,  autrefois  rue  de  la  Barrière-Saint-Denis. 

Au  numéro  12  du  boulevard  Denain  est  situé  l'hôtel  Terminus-Nord.  C'est 

une  très  an- 
cienne maison 
qui  a  été  fon- 
dée à  Paris  de- 
puis plus  de 
cincpiante  ans. 
Tout  der- 
nièrement, l'hô- 
tel a  été  recon- 
struit en  entier 
et  aménagé 
avec  le  plus 
parfait  confort 
moderne.  L'hô- 
tel Terminus- 
Nord,  qui  ap- 
partient à  MJI. 
Brossard.  Le- 
\aiquc,  Cama.x 
rt  Cie,  est  l'hô- 
tel le  plus  im- 
port ;int  du- 
quarticr  de  la 
gare  du  Nord  ; 
il  possède  trois 
cents  chambres, 
salons,  salles 
(le  bains,  fu- 
moirs, etc. 

A  droite  et 
à  gauche  de  l'hôtel,  au  rez-de-chaussée,  se  trouvent  deux  grands  restaurants,  admi- 
rablement i:-  tallés,  l'un  à  prix  fixe  et  l'autre  à  la  carte.  Nous  ne  devons  pas  ou- 
blier de  dire  qu'un  excellent  orchestre  joue  tous  les  jours  pendant  le  dîner,et  l'on 
sait  comb.en  cet  u-age  ajoute  aux  restaurants  d'agrément,  de  charme  et  de 
gaîté.  L'hôtel  Terminus-Nord  offre  aux  voyageurs  le  plus  grand  confortable,  et 
c'est  à  cela  qu'il  doit  d'avoir  considérablement  accru  son  chiffre  d'affaires  depuis 
quehiuc  temps.  Il  joint  à  tous  ces  avantages  le  privilège  d'une  excellente  situation. 


Tl  RMINUS-NCRD. 


Xe      ARRONDISSEMENT 


555 


556  LA     VILLE      LUMIÈRE 

Le  boulevard  Denain  nous  conduit  à  la  gare  du  Nord,  tout  près  de  laquelle 
nous  voyons  l'hôpital  Lariboisière,  situé  sur  l'emplacement  de  l'ancien  clos  Saint- 
Lazare,  qui  fut,  durant  les  journées  des  24  et  25  février  1848,  un  des  principaux 
théâtres  de  l'insurrection.  Les  insurgés,  à  l'abri  d'énormes  barricades  qu'ils  avaient 
formées  avec  les  matériaux  apportés  là  pour  servir  à  la  construction  de  l'hôpital, 
tinrent  tête,  pendant  longtemps,  à  l'armée  régulière.  L'hôpital  Lariboisière  fut 
inauguré  en  1854  (i). 

La  rue  Saint- Vincent-de-Paul  nous  conduit  à  l'église  du  même  nom.qiii  fut 
construite,  sur  le  plan  de  M.  Lepère,  pour  remplacer  la  chapelle  provisoire  située 
rue  Montholon. 

La  rue  de  Dunkerque  nous  conduit  à  la  rue  du  Faubourg-Saint-Denis,  par 
laquelle  nous  reviendrons  sur  les  boulevards. 

La  rue  du  Fauboui"g-Saint-Denis,  qui  conduisait  de  Paris  à  l'abbaye  Saint- 
Denis,  est  ime  voie  très  ancienne.  Au  numéro  107,  nous  voyons  la  prison  Saint- 
Lazare,  construite  sur  l'emplacement  d'un  vieux  monastère,  qui  devint  un  hôpital 
réservé  au  traitement  des  lépreux.  C'est  pour  cette  raison  que  l'on  mit  cet  hôpital 
sous  l'invocation  de  Saint-Ladre  ou  Saint-Lazare,  le  lépreu.x  de  l'Evangile. 
C'était  la  foire  Saint-Lazare  qui  subvenait  aux  frais  de  la  maladrerie.  La  maison 
de  Saint-Lazare  fut  pillée  et  saccagée  sous  la  Révolution;  elle  fut  transformée, 
en  1793,  en  prison  d'Etat,  et  André  Chénier  y  fut  enfermé.  La  maison  de  Saint- 
Lazare  sert  aujourd'hui  de  prison  pour  les  femmes.  Récemment,  en  procédant  à 
des  fouilles,  on  découvrit,  sous  la  prison,  les  restes  d'une  ancienne  crypte,  dont 
les  sculptures  étaient  en  parfait  état  de  conservation. 

Revenus  boulevard  Bonne-Nouvelle,  nous  trouverons  le  théâtre  du  Gym- 
nase, ancien  théâtre  de  Madame,  à  cause  de  la  duchesse  de  Berry,  qui  prenait 
grand  plaisir  à  ce  genre  de  spectacle.  Au  Gymnase  furent  jouées  la  plupart  des 
pièces  d'Alexandre  Dumas  fils,  entre  autres,  le  Demi-monde,  le  Fils  naturel,  le 
Père  prodigue,  etc.,  etc.  Parmi  les  actciu's  qui  curent  le  plus  de  succès  au 
Gymnase,  nous  citerons  :  Brossant,  Dumas,  Geoffroy,  La  Fontaine,  Mmes  Rose 
Chéri,  Pasca,  Céline  Montalan,  Blanche  Pierson.  Rachel  avait  débuté  au  Gymnase 
en  1837. 

Au  numéro  12  du  bouk'\-ard  Honne-Nouxclle,  nous  voyons  la  pharmacie 
Vigier,  dont  l'historique  vaut  la  peine  d'être  rapporté.  Cette  pharmacie  fut  iondée 
en  1765  par  M.  Charlard,  qui  devint  prévôt  du  collège  de  pharmacie,  à  titre  de 
pharmacien  de  Monseigneur  U'  duc  d'Orléans.  En  1779,  il  fut  chargé,  par  Lenoir, 
lieutenant  général  de  police,  d'un  travail  sur  la  recherche  chimique  de  l'étain, 
et  c'est  d'après  ses  conclusions  (pie  l'on  a  substitué  l'étain  au  plomb  et  an  cuivre 
dans  la  fabrication  des  vases  et  ustensiles  divers,  ainsi  que  pour  les  comptoirs  des 
marchands  de  vin.  De  1792  à  1794,  le  ministre  de  la  Guerre,  Carnot,  confia  à 

(i)  Hôpital  Lariboisière.  —  Jlédccins  :  Tapret,  Brault,  Gaillard,  Legendre,  I.aunois. 
—  Chirurgiens  ;  Marion,  Chaput,  Picquc. 


Xe     ARRONDISSEMENT 


558  LA     VILLE      LUMIERE 

Charlard  la  fourniture  des  médicaments  aux  troupes  des  armées  de  la  République  : 
il  s'acquitta  de  cette  fonction  avec  un  grand  zèle,  mais  il  perdit  une  grosse  partie 
de  sa  fortune,  car  le  Directoire  et  le  Consulat  ne  voulurent  pas  reconnaître  cette 
dette.  Charlard  mourut  en  l'an  VI,  laissant  à  son  neveu  un  établissement  pros- 
père et  un  nom  honorable.  Ce  dernier  dirigea  la  pharmacie  de  1798  à  1820  ;  il 
accrut  la  réputation  de  sa  maison,  fut  nommé  membre  de  l'Académie  royale  de 
médecine  et  s'occupa  de  toutes  les  institutions  dont  le  but  est  de  secourir  les 
malheureux;  il  fut  chargé  de  l'expertise  de  drogues  destinées  aux  hôpitaux.  Il 
mourut  en  1822,  et  son  gendre,  M.  Boutron-Charlard,  lui  succéda.  Ce  dernirr, 
membre  de  l'Académie  de  médecine  et  membre  du  Conseil  municipal,  publia  de 
nombreux  travaux  fort  intéressants.  En  1835,  il  céda  sa  maison  à  son  élève 
Guillemette.  Il  publia  un  ouvrage  avec  notes  sur  Mlle  de  Scudéry  et  entretint 
de  cordiales  relations  avec  nombre  de  littérateurs  et  de  poètes,  particulièrement 
avec  Casimir  Delavigne.  Guillemette  fit  des  travaux  importants,  notamment  sur 
l'opium  :  il  céda  sa  pharmacie  à  M.  Vigier,  qui,  aujourd'hui  encore,  est  à  la  tête  de 
cet  important  établissement  et  en  continue  la  tradition.  M.  Ferdinand  Vigier  est 
membre  de  nombreuses  sociétés  savantes  ;  il  a  été  plusieurs  fois  appelé  à  faire 
partie' des  jurys  de  concours  pour  les  hôpitaux  et  pour  l'examen  de  validation 
des  stagiaires  en  pharmacie;  il  consacre  les  rares  loisirs  que  lui  laissent  ses  travaux 
scientifiques  à  ses  fonctions  d'adjoint  au  maire  du  X®  arrondissement.  La  phar- 
macie Vigier  a  joui  toujours  d'une  excellente  réputation  auprès  du  public  et  du 
corps  médical  ;  elle  s'est  efforcée  de  tenir  constamment  des  produits  de  qualité 
irréprochable,  conçus  suivant  les  progrès  scientifiques.  Au  nombre  de  ses  produits 
préparés  selon  les  lois  de  la  plus  stricte  hygiène,  remarquons  les  savons 
hygiéniques  et  médicamenteux,  ainsi  que  la  poudre  dentifrice  Charlard. 

Suivons  à  présent  la  rue  du  Faubourg-Poissonnière,  dont  le  nom  vient  de 
ce  qu'elle  conduisait  à  la  poissonnerie  des  Halles.  Au  xvii^  siècle,  cette  voie  se 
nommait  Chaussée  de  la  Nouvelle-France,  à  cause  de  la  caserne  de  ce  nom,  bâtie 
en  1722.  Au  numéro  42,  nous  voyons  une  vieille  maison  assez  curieuse,  et  au 
numéro  69,  le  bourreau  Sanson  possédait  une  petite  maisonnette  .avec  jardin  ; 
au  numéro  10  s'élevait,  avant  la  guerre  de  1870,  le  café-concert  de  l'Alcazar 
d'Hiver,  où  Thérésa,  la  chanteuse  populaire,  obtint  un  énorme  succès.  Le  passage 
Violet  va  de  la  rue  d'Hauteville  au  faubourg  Poissonnière  ;  nous  remarquons  au 
numéro  6  un  joli  petit  pavillon,  orné  de  colonnes,  qui  fut  construit  en  1840. 

Au  numéro  10,  il  existe  une  des  plus  anciennes  maisons  du  (in;irticr.  l'iiôlcl 
Violet,  dont  M.  Castrop  est  le  propriétaire. 

Cet  hôtel  est  connu  pour  sa  position  tranquille  sur  le  passage  \'ioUl  ;  il  est 
fréquenté  par  les  plus  gros  fabricants  et  commerçants  de  l'Univers.  Sa  situation 
est  tout  à  fait  privilégiée,  puisqu'il  est  situé  tout  près  des  gares  de  l'Est,  du  Nord 
et  de  Saint-Lazare,  et  qu'il  est  en  même  temps  à  proximité  des  boulevards. 

L'hôtel  Violet  possède  une  cuisine  et  une  cave  renommées  qui  sont  très 
appréciées  des  amateurs  et  des  gourmets.  On  sait  i\[U'  l'art  cuiinain-  hit  toujoius 


Xe     ARRONDISSEMENT 


559 


56o 


LA      VILLE      LUMIERE 


particulièrement  en  faveur  en  France  ;  les  nombreux  ouvrages  publiés  sur  la  cui- 
sine, depuis  le  Ménagier  de  Paris,  qui  est  le  plus  ancien  et  qui  date  de 
Charles  V,  l'attestent  suffisamment.  Parmi  les  plus  célèbres,  nous  citerons  :  le 
Souper  de  la  Cour,  par  Menou  ;  l'Art  de  la  Cuisine  au  xix-  siècle,  par  Carême  ; 
les  ouvrages  de  Grimod  de  la  Reynière,  la  Physiologie  du  Goût,  livre  dans 
lequel  Brillât-Savarin  enseigne  l'art  de  jouir  des  plaisirs  de  la  table  ;  la  Gas- 
tronomie, aimable  badinage  où  Berchoux  a  célébré  en  vers  gracieux  tout  l'at- 


trait d'une  bonne  cuisine,  attrait  qui  constitue  ])arfois  le  premier  fondement  de  la 
fortune  et  de  la  réijutafion  de  ceux  qui  veulent  jouer  un  rôle  dans  la  société. 

Les  amateurs  de  bonne  chère  savent  ([u'ils  feront  à  rhôt(>l  Violet  des  repas 
succulents.  M.  Castrop,  propriétaire  et  directeur  de  l'iiùtel.  a  la  préoccupation 
constante  du  plus  grand  bien-être  de  ses  clients,  qui  lui  restent  toujours  fidèles. 
Mentionnons  également  qu'à  l'hôtel  Violet  on  parle  toutes  les  langues  étrangères. 

Un  peu  plus  loin,  nous  trouvons  la  rue  Lafaj'ette,  ancienne  rue  Charles-X, 
où  se  trouvaient  les  jardins  dépendant  de  l'hôtel  de  la  reine  Hortense.  Tous 
ces  terrains  appartenaient  à  MM.de  Rothschild, qui  les  ont  vendus  à  des  Sociétés 
immobilières.  Aujourd'hui  s'élèvent  sur  leur  emplacement  de  grands  immeubles 
de  rapport.  La  rue  Pillet-Will  a  été  tracée  sur  une  partie  de  l'emplacement  des 
jardins  et  va  de  la  rue  Laifrtte  à  la  rue  Lafavette. 


X"     ARRONDISSEMENT 


S6i 


IIOILL    VIOLET. 


36 


^^E  Xle  arrondissement  -  Popincourt    -    comprend  les  quartiers    de 
§)1  la  Folie-Méricourt,  de   Saint-Ambroise,  de  la  Roquette  et  de  Samte- 


ÏS    Marguerite.   La  mairie,  construite  en  1865,  est  située  place  Voltaire. 


C.tt.  place  fut  créée  en  1877.SOUS  le  nom  de  place  du  Prince-Eugène. nom  que 
portait  aussi  le  boulevard  Voltaire,  tracé  également  en  1877.  La  statue  du 
prince  Eugène  de  Beauharnais,  fils  de  Joséphine,  était  située  jadis  en  face  de 
la  mairie.  On  peut  voir,  boulevard  Voltaire,  en  face  du  concert  de  Bataclan, 
la  statue  du  sergent  Bobillot. 

La  rue  de  la  Roquette  traverse  la  place  Voltaire  ;  elle  fut  ouverte  en  1801, 
entre  la  place  de  la  Bastille  et  la  rue  des  Murs-de-la-Roquette  ;  plus  tard,  on  a 
prolongea  à  travers  le  terrain  de  l'ancien  couvent  des  Sœurs  hospitalières  de  la 
Roquette.  Le  territoire  sur  lequel  a  été  percée  cette  rue  était,  sous  le  règne  de 
Henri  III  un  lieu  de  plaisance,  et  se  nommait  de  la  «  Rochette  ».  Jusqu  en  1900, 
le  dépôt  des  condamnés,  appelé  aussi  Grande- Roquette,  était  situé  au  numéro  168  ; 
cette  prison  était  composée  de  vastes  bâtiments  entourés  d'un  mur  d  enceinte. 
C'était  l'une  des  plus  redoutées  des  criminels.  En  face  de  l'emplacement  de  cette 
prison  est  située  la  prison  des  jeunes  détenus  ou  Petite  Roquette. 

De  1851  à  1900,  toutes  les  exécutions  capitales  eurent  lieu  devant  la  prison 
de  la  Roquette,  sur  une  petite  place  circulaire  bordée  par  les  terres-pleins  envi- 
ronnants. Cinq  larges  pierres,  formant  un  carré  et  présentant  une  surface  plane 
au  niveau  des  pavés,  étaient  destinées  à  recevoir  les  énormes  pièces  de  bois,  ser- 
vant de  base  à  l'échafaud  que,  dans  l'argot  des  prisons,  on  appelle  de  ce  nom 
expressif:  «  l'Abbaye  de  Monte  à  Regret  ...  La  guillotine  y  était  dressée  pen- 
dant la  nuit  :  mais,  malgré  l'heure  matinale  à  laquelle  les  exécutions  avaient  heu. 
un  grand  nombre  de  curieux  furent  toujours  attirés  par  ce  spectacle.  Entre  autres 
criminels  guillotinés  sur  la  place  de  la  Roquette,  nous  citerons  :  Verger,  1  assassin 
de  l'archevêque  de  Paris  ;Orsini,  le  principal  auteur  del'attentat  du  14  janvier  1858, 
le  cocher  Colignon,  le  médecin  empoisonneur  La  Pommerais,  Troppmanu,  B.lloir, 
Eyraud,  Pranzini,  Marchandon,  Vaillant  et  Henry,  les  anarchistes. 

Une  grande  partie  de  la  rue  de  la  Roquette  se  trouve  sur  remplacement  de 
la  Folie-Régnault,  dont  nous  parlerons  à  propos  du  Père-Lachaise. 

La  rue  de  la  Roquette  nous  conduit  à  la  place  de  la  Bastille,  qui  était  a  la 
fois  une  sorte  de  château  fort  et  une  prison  d'Etat.  Elle  fut  construite  en  1370. 
et  Hugues  Aubriot.  prévôt  des  Marchands,  en  posa  la  première  pierre.  Dans  la 
suite,  on  y  ajouta  deux  autres  tours  qui  furent  réunies  aux  deux  première,  par 


Xle      ARRONDISSEMENT  563 

de  puissantes  murailles.  Sous  Charles  VI,  le  nombre  des  tours  fut  porté  à  six  ■ 
enfin,  au  xvie  siècle,  la  forteresse  fut  complétée  par  la  construction   de   deu^ 
dernières  tours  :  la  Bastille  était  ainsi  Tune  des  plus  puissantes  citadelles  du 
monde.  La  porte  principale  faisait  face  à  la  rue  des  Toumelles,  elle  était  sur- 
montée des  statues  de  Charles  VI,  d'Isabeau  et  de  Saint-Antoine.  L'horloge  de 
k  BastiUe  était  célèbre  et  le  chroniqueur  Linguet  la  décrite  dans  ses  Mémoires 
Comme  château  fort,  la  Bastille  a  joué  un  rôle  beaucoup  moins  considérable 
que  comme  prison  d'Etat.  Les  prisons  étaient  situées  dans  la  tour  divisée  en  cinq 
étages  voûtes,  dont  chacun  comprenait  une  chambre  octogone,  percée  d  une  seule 
fenêtre  étroite  ;  la  muraille  avait  six  pieds  d'épaisseur.  Les  cachots  s'enfonçaient 
jusqu  a  six  mètres  sous  terre.  Le  séjour,  néanmoins,  n'en  était  pas  plus  redouté 
que  celui  des   «  Calottes   «,  qui  étaient  situées  au  sommet  des  tours  et  où  les 
prisonniers  souffraient  terriblement  de  la  chaleur  et  du  froid.  Les  appartements 
aménagés  dans  les  bâtiments  qui  reliaient  les  tours  entre  elles  étaient  un  peu  plus 
vastes  et  un  peu  plus  confortables  :  c'était  là  qu'on  enfermait  les  personnages 
de  distmction.  Les  prisonniers  étaient  conduits  à  la  Bastille  par  des  exempts 
sur  une  simple  lettre  de  Cachet.  Ils  étaient  secrètement  introduits  à  la  Bastille 
sans  que  personne  puisse  voir  leur  visage,  même  pas  les  soldats  de  garde  ■  ils 
étaient  soumis  ensuite  à  de  fréquents  interrogatoires,  où  l'on  tâchait  de  leur 
arracher  leurs  secrets.  Le  plus  souvent,  les  prisonniers  étaient  incarcérés  sans 
connaître  le  motif  de  leur  arrestation  ;  on  les  soumettait  au  secret  le  plus  sévère 
et  on  les  livrait  sans  jugement  à  la  brutalité  des  geôliers. 

«  L'histoire  de  la  Bastille,  prison  d'Etat,  dit  M.  Mongin,  comprendrait    à 
la  rigueur,  tout  le  mouvement  intellectuel  et  politique  de  la  France.  Dans  ses 
cachots,  ont  comparu  tour  à  tour  Hugues  Aubriot  lui-même,  fondateur  de  la 
Bastille,  qui  expia,  par  une  détention  perpétuelle,  sa  prétendue  hérésie  et  ses 
relations  d'amour  avec  une  juive  ;  et  Jacques  d'Armagnac,  duc  de  Nemours, 
en  1475  ;  et  tant  de  hauts  et  puissants  barons,  au  temps  de  Louis  XI  et  de  Riche- 
lieu. Là  ont  comparu  le  maréchal  de  Biron,  et  Fouquet,  le  surintendant  des 
finances,  et  les  empoisonneurs  de  qualité,  sous  Louis  XIV.  Les  dernières  résis- 
tances de  la  féodalité  et  de  l'aristocratie  sont  allées  mourir  là  ;  ensuite,  c'est  le 
tour  du  peuple.  A  la  place  des  martyrs  du  passé,  viennent  s'asseoir,  sur  les  dalles 
de  la  Bastille,  les  martyrs  de  la  Révolution,  les  précurseurs  de  la  République  à 
venir.  Lors  de  la  révocation  de  l'Edit  de  Nantes,  la  Bastille  s'encombra  de  pro- 
testants. Là  ont  été  ensevelis  les  Jansénistes  et  les  convulsionnaires  de  Saint- 
Médard,  et  la  pauvre  épileptique  Jeanne  LeUèvre,  accusée  de  convulsions,  et 
le  vieillard  plus  que  centenaire,  avec  la  petite  fille  de  sept  ans  !  Là  a  souffert, 
jusqu'à  l'échafaud,   le  brave  gouverneur  de  l'Inde,   Lally,   coupable  d'offense 
envers  les  courtisans...  ..  Ajoutons  à  ce  martyrologe  les  noms  de  Len^let-Dufres- 
noy,  de  Voltaire,  de  Linguet,  de  Latude,  cette  populaire  victime  de  la  Pompadour, 
du  .Masque  de  fer,  de  La  Bourdonnais,  de  La  Chalotais,  de  Richelieu,  Le  Maistre 
de  Sacy,  et  d'une  infinité  d'autres  appartenant  à  toutes  les  classes  de  la  société. 


564 


I.A      VILLE      LUMIÈRE 


COLONNE    DE     JUILLKT. 


Le  14  juillet  1789,  le  peuple, 
entraîné  par  l'éloquence  de  Ca- 
mille Desmoulins,  partit  du  jar- 
din du  Palais  Royal  et  se  porta 
en  masse  sur  la  terrible  forte- 
resse :  il  délivra  les  prisonniers, 
massaCTa  le  gouverneur  De  Lau- 
nay,  tua  le  maire  Flesselles  et 
se  rendit  maître  de  la  prison 
abhorrée  qui  choquait  les  re- 
gards, disait  Mercier. 

Avec  les  matériaux  de  la 
Bastille,  on  construisit  une  partie 
du  pont  de  la  Concorde  :  L'en- 
treprise des  travaux  de  démoli- 
tion fut  confiée  à  un  maçon, 
nommé  Palloy,  qui  tira  de  très 
gros  bénéfices  en  vendant  aux 
municipalités  de  France  des 
reproductions  du  château  fort 
taillées  dans  les  pierres  mêmes 
provenant  de  sa  démolition.  A 
l'endroit  où  s'élevait  la  Bastille, 
on  plaça  un  écriteau  portant  ces 
mots  :  «  Ici,  on  danse.  »  Actuelle- 
ment, au  milieu  de  la  place,  s'élève 
la  Colonne  de  Juillet,  érigée  en 
1840,  en  l'honneur  des  com- 
battants de  1830. 

Le  boulevard  Riolianl-lA-noir 
part  ûc  la  place  de  la  Bastille 
pour  rejoindre  les  quais  Jennna- 
pes  et  Valmy.  Siûvons  le  fau- 
bomg  Saint-Antoine  où  était 
situé  la  maison  de  santé  dans 
laquelle  était  enfermé  le  général 
Mallet,  lorsqu'il  organisa  sa  fa- 
ninise  i-()uspiralion. 

Au  numéro  210.  se  trouvait 
la  brasserie  du  général  Santerre, 
ciief  des  vainqueurs  de  la  Bas- 
tille et  commandant  de  la  Garde 


XI<^      ARRONDISSEMENT  565 

nationale  à  l'attaque  des  Tuileries.  En  1800,  Bonaparte  lui  fit  servir  une  pension. 
Lors  des  guerres  de  Vendée,  il  avait  été  révoqué  pour  son  incapacité. 

La  rue  de  Charonne  part  du  faubourg  Saint-Antoine,  c'était  l'ancien  chemin 
qui  conduisait  au  village  de  Charonne,  petit  hameau  qui  prit  une  certaine  impor- 
tance en  1643,  lorsque  vint  s'y  installer  une  devineresse  que  l'on  venait  consulter 
de  tous  les  coins  de  Paris. 

Au  numéro  98  se  trouvait  le  couvent  des  Filles  de  la  Croix,  fondé  par  le 
prince  de  Condé  et  le  maréchal  d'Efïiat  :  c'est  dans  ce  couvent  que  fut  enterré 
Cyrano  de  Bergerac. 

Au  numéro  161,  se  trouve  la  maison  de  santé  du  D^"  Belhomme,  dont  M.  Le- 
nôtre  nous  a  raconté  l'histoire  dans  la  troisième  série  de  son  ouvrage  intitulé 
Vieilles  Maisons,  Vieux  Papiers.  Nous  la  résumerons  ici,  d'après  son  étude  très 
documentée. 

«  Belhomme  était  un  médecin  qui,  en  1787,  installa  dans  cette  demeure 
confortable,  isolée  parmi  les  vignes,  sur  les  hauteurs  de  Charonne,  une  maison 
de  retraite  et  de  santé.  L'établissement  prospéra  vite.  Il  n'était  pas  inauguré 
depuis  deux  ans,  que  déjà  il  comptait  quarante-six  pensionnaires,  dont  seule- 
ment neuf  «  reclus  de  bonne  volonté  ».  Parmi  ceux-ci  se  trouvait  Ramponeau, 
le  fameux  Ramponeau,  l'ancien  farceur  de  la  guinguette  des  Percherons,  qui 
avait  eu  son  heure  de  vogue  folle  et  qui,  âgé,  ennuyé,  dolent,  s'était  retiré  là  pour 
y  finir  tranquillement  ses  jours.  Au  nombre  des  trente-sept  fous  étaient  quelques 
femmes,  ime  dizaine  de  provinciaux  et  plusieurs  prêtres,  dont  l'un,  l'abbé  Fran- 
çois-Thimothée  de  Lambour,  avait,  pour  maladie  spéciale,  l'idée  fixe  d'être  un 
acteur  fameux  et  s'épuisait  à  déclamer  des  tragédies  entières  sans  prendre  le 
temps  de  respirer.  » 

Quand  survint  la  Révolution,  le  D"'  Belhomme,  libéral,  comme  bien  des  mé- 
decins, fut  nommé  capitaine  de  la  compagnie  de  Popincourt  ;  il  eut  l'heureuse 
idée  d'offrir  à  la  section  son  hôtel  pour  y  loger  —  moyennant  pension,  et  sous  pré- 
texte de  rhumatismes  à  soigner  ou  de  fièvre  quarte  à  guérir  —  les  suspects  riches 
à  qui  n'agréait  pas  le  séjour  d'une  prison  vulgaire.  Le  docteur  était  en  relations 
avec  quelques  hommes  puissants  du  nouveau  régime  ;  sa  proposition  fut  acceptée, 
et  l'on  vit  bientôt  arriver,  de  toutes  les  geôles  de  Paris,  des  détenus  copieusement 
rentes  qiii,  bien  qu'aristocrates,  se  procuraient  cette  faveur  à  force  de  pour- 
boires. 

La  maison  de  Charonne  devenait,  dans  l'esprit  des  suspects  traqués,  une  oasis 
enviée,  dont  la  mort,  partout  ailleurs  menaçante,  n'approchait  pas.  Dans  les 
autres  prisons,  on  parlait  à  l'égal  d'un  paradis  de  cette  geôle  où  l'on  était  sûr  de 
dormir  sans  crainte  du  brutal  appel  des  aboyeurs,  faisant  la  provision  de  l'écha- 
faud,  et  le  bruit  courait  que  Belhomme  avait  obtenu  pour  sa  maison  «  une 
sauvegarde  tacite   »  très  lucrative  pour  tout  le  monde. 

Il  avait,  disait-on,  passé  marché  avec  l'accusateur  public,  Fouquier-Tin- 
ville  ;  ct-lui-ci  s'engageait  à  ne  point  tracasser  les  locataires  de  l'établissement  ; 


566  LA     VILLE      LUMIÈRE 

Belhomme,  en  revanche,  faisait  à  Fouquier-Tinville  une  forte  remise  sur  chacune 
des  pensions  qu'il  percevait,  pensions  énormes,  d'ailleurs,  que  les  détenus  acquit- 
taient volontiers,  comme  on  pense  :  les  choses  allaient  bien  tant  que  l'argent  ne 
manquait  pas  aux  prisonniers  ;  mais  les  échéances  étaient  laborieuses,  et  bon 
nombre  se  trouvaient  souvent  dans  l'impossibilité  de  satisfaire  à  l'avidité  crois- 
sante de  leur  geôlier.  A  la  fin  de  chaque  mois,  il  fallait  régler  les  comptes  et  fixer 
la  pension  du  mois  suivant.  Chaque  détenu  venait  alors  marchander  sa  vie  dans 
le  cabinet  de  Belhomme,  car  celui  «  qui  ne  payait  pas  »,  était  immédiatement 
expédié  dans  une  prison  moins  favorisée,  la  Conciergerie  ou  Sainte-Pélagie  qui, 
ejles,  n'étaient  pas  à  l'abri  des  foudres  de  Fouquier-Tinville. 

On  vit  successivement  arriver  à  la  maison  de  Belhomme  la  duchesse  d'Or- 
léans, le  comte  et  la  comtesse  du  Roure,  la  veuve  de  Petion,  Linguet,  qui  laissa 
chez  Belhomme  toute  sa  fortune  et  sortit  de  chez  lui  pour  être  condamné  à  mort, 
Mlle  Lange,  la  jolie  actrice  du  Théâtre-Français,  Mlle  Mézerai.  On  se  disputait 
les  places  vacantes  à  la  pension  de  Charonne  ;  la  maison  de  santé  ne  suffisait 
plus  à  recevoir  ses  hôtes,  le  bon  docteur  avait  loué  un  hôtel  voisin,  l'hôtel  Chaba- 
nais,  avec  lequel  on  communiquait  par  de  vastes  jardins.  Les  deux  cents  locataires 
de  Belhomme  vivaient  campés,  pêle-mêle,  avec  les  quelques  aliénés,  ses  anciens 
pensionnaires  que  Belhomme  n'avait  pu  expulser,  mais  qu'il  avait  relégués  dans 
des  galetas  ;  au  promenoir,  on  se  heurtait  à  quelque  folle  que  tout  ce  remue- 
ménage  agitait,  à  Ramponeau,  taciturne  et  morose,  ou  à  l'abbé  de  Lam- 
bour  qui,  se  croyant  devenu  Garrick  ou  Lekain,  déclamait  les  tirades  de 
Mérope. 

C'était  chose  curieuse  d'entendre  le  pratique  docteur  traiter  d'affaires  avec 
les  grandes  dames.  «  En  vérité,  lui  disait  un  jour  la  duchesse  du  Châtelct,  avec 
les  formes  un  peu  apprêtées  de  l'ancienne  cour,  en  vérité.  Monsieur  de  Belhomme, 
vous  n'êtes  pas  raisonnable,  et  il  m'est,  à  mon  vif  regret,  impossible  de  vous  satis- 
faire. —  Allons,  ma  grosse,  répondait  Belhomme,  sois  bonne  fille,  je  te  ferai 
remise  d'un  quart  !   ». 

Même  à  ce  taux,  la  duchesse  du  Châtelet  ne  put  continuer  à  payer  la  pension  ; 
elle  dut  quitter  l'établissement,  et  peu  de  jours  après  elle  mourait  sur  l'échafaud. 
Cette  catastrophe  répandit  la  consternation  chez  Belhomme  :  lui-même  s'y  montra 
sensible,  tout  en  faisant  remarquer,  pour  l'exemple,  «  que  cette  dame  périssait 
victime  d'une  économie  mal  entendue  !    ». 

La  rue  de  la  Roquette  débouche  boulevard  de  Ménilmontant,  aviquel  fait 
suite'  le  boulevard  de  Belleville,  i\n\  portait  sur  son  parcours  les  différents  noms 
de  boulevard  des  Trois-Couronnes,  boulevard  de  Belleville  et  chemin  de  Ronde 
de  Ramponeau.  Belleville  était  autrefois  une  montagne  inculte,  que  l'on  appelait 
le  fief  de  Savie.  Les  rois  mérovingiens  y  possédaient  des  maisons  de  plaisance. 
Sous  Charles  VI,  il  y  eut  sur  cette  montagne  un  petit  pays  que  l'on  ajîpelait 
«  Poitrouville  »  ;  le  nom  de  Belleville  lui  lut  substitué  et  s'cxpliciue  par  la  jdi»' 
situation  de  ce  pays. 


Xle      ARRONDISSEMENT 


567 


Avant  de  terminer  cette  promenade  dans  l'aiTondissement  de  Popincourt, 
disons  un  dernier  mot  de  la  rue  du  Chemin-Vert,  qui  relie  le  boulevard  Beaumar- 
chais au  boulevard  de  Ménilmontant  :  en  1650,  cette  rue  existait  déjà  sous  le 
nom  de  rue  Verte,  à  cause  des  marais  et  des  herbages  sur  lesquels  elle  avait  été 
tracée.  Il  paraît  qu'un  jour  Jean-Jacques  Rousseau,  revenant  d'une  promenade 
sur  la  colline  de  Ménilmontant,  où  il  avait  été  herboriser,  fut  renversé  dans  la 
rue  Verte  par  un  gros  chien  danois  appartenant  à  M.  Le  Pelletier  de  Saint-Fargeau. 
Relevé  sans  connaissance,  l'auteur  de  la  Nouvelle  Héloïse  fut  transporté  dans 
une  maison  de  la  Haute-Borne.  On  avait  donné  à  cet  endroit  le  nom  de  Haute- 
Borne,   en  souvenir  d'un  menhir  (pierre  druidique)  qui  y  avait  été   découvert. 


JJ 


Plioh'  Xiurdein  frt 


EGLISE  SAINT-AMBROISE. 


DISSEMENT 


Sif^^J*!-:    XIK  arrondissement    —   arrondissement    de    Renilly  —    comprend 
To^il     une  grande  partie  de  l'ancien  ^'III''  arrondissement   de  Paris,  ainsi 


que  le  village  de  Bercy. 


Bercy  existait  déjà  au  xiii^  siècle,  mais  ne  prit  d'importance  que  vers  la  fin 
du  xviiie  siècle,  quand  le  commerce  des  vins  et  eaux-de-vie  y  créa  un  vaste  entre- 
pôt pour  l'approvisionnement  de  la  ville. 

En  1820,  un  immense  incendie  ruina  en  partie  cet  entrepôt  :  il  se  releva 
aussitôt  de  ce  désastre,  qui  lui  coûta  plus  de  10  millions. 

Berc\'  possédait  im  fort  beau  château  dont  on  pouvait  voir  encore  les  restes 
avant  l'annexion,  en  1860.  Ce  château,  qui  avait  été  édifié  sur  le  plan  de  Le  Vau 
et  auquel  attenait  un  parc  fort  étendu,  planté  de  magnifiques  arbres,  avait 
appartenu  à  Charles-François  Olier,  marquis  de  Nointol,  ambassadeur  de  France 
à  Constantinople. 

Entamé  par  les  fortifications,  détruit  pour  l'agrandissement  de  la  gare  de 
Lyon,  le  château  de  Bercy  n'a  laissé  aucun  vestige. 

Ce  fut  en  octobre  1861  que  le  pic  et  la  pioche  attaquèrent  de  tous  côtés 
cette  magnifique  résidence.  Le  château  du  Bercy  avait  été  construit  sur  les  dessins 
de  Mansart  pour  M.  Le  Malou,  président  au  Parlement  de  Paris.  Le  parc,  envi- 
ronné de  beaux  jardins  et  bordé,  le  long  de  la  Seine,  par  une  magnifique  terrasse, 
contenait  jilus  d(>  150  hectares  ;  il  avait  été  dessiné  par  Le  Nôtre.  Pendant  la 
Révolution,  le  château  de  Bercy  fut  fermé  et  ses  dépendances  louées  à  diffé- 
rentes personnes  :  les  unes  firent  abattre  les  arbres,  les  autres  labourèrent  les 
allées  du  parc  pour  y  semer  du  blé.  Toutefois,  l'intérieur  des  appartements  fut 
respecté,  et,  lors  de  la  démolition  du  château,  les  boiseries  seules  furent  vendues 
plus  de  200  000  francs.  On  jieut  juger  par  ce  chiffre  de  ce  qu'était  la  richesse  des 
ornementations. 

Le  village  de  Bercy  se  reliait  à  Paris  par  la  Râpée,  longue  lile  de  maisons  (jui 
aujourd'hui  forme  le  quai  de  la  Râpée,  la  Vallée  de  Fécamp  et  la  Grande  Pinte; 
cette  dernière  dénomination  provenait  d'une  auberge  qui  se  trouvait  en  ces  lieux. 

La  Vallée  de  Fécamp  et  la  Grande  Pinte  ont  été  confondues  dans  la  rue  de 
Charenton. 

On  suppose  que  ce  nom  de  Bercy  viendrait,  liarcurruplion.  de  la  Grange  aux 
Merciers,  qui  était  un  marché  situé  près  de  la  barrière.  'l\)utelois  il  semble  préfé- 
rable de  faire  venir  ce  nom  de  Bercy  du  vieux  mot  Bcrcil,  qui  signifiait  bergerie  : 
le  village  de  Bercy  servait  de  pâturage  aux  bestiaux. 


Xlle     ARRONDISSEMENT  569 

L'arrondissement  de  Reuilly  comprend  quatre  quartiers  : 

Quartier  de  Bel- Air  ; 
Quartier  de  Picpus  ; 
Quartier  de  Bercy; 
Quartier  des  Quinze- Vingts. 

Nous  partirons  de  la  place  de  la  Nation,  qui  se  dénommait  anciennement 
place  du  Trône,  à  cause  d'un  trône  qui  y  fut  élevé  lors  du  mariage  de  Louis  XIV 
avec  ;\Iarie-Thérèse  d'Autriche. 

En  1793,  la  place  du  Trône,  devenue  la  place  du  Trône  renversé,  servit  aux 
exécutions  capitales  :  pendant  quelque  temps,  la  guillotine  fut  dressée  en  perma- 
nence et  c'est  là,  entre  autres  victimes,  qu'André  Chénier  fut  décapité.  Les 
cadavres  étaient  ti"ansportées  au  cimetière  de  Picpus.  «  Ce  cimetière,  raconte 
M.  Pessard,  était  tellement  rempli  pendant  la  Révolution,  que  pour  prévenir  une 
épidémie  et  atténuer  les  miasmes  méphitiques  qui  s'échappaient  de  cette  fosse  à 
ciel  ouvert,  il  y  fut  établi  un  plancher  sur  lequel  on  pratiqua  des  trappes  pour  les 
besoins  du  service  ».  On  avait  établi,  sur  la  place  du  Trône  renversé,  un  trou 
destiné  à  recevoir  le  sang  des  suppliciés,  sang  qu'on  allait  déverser  ensuite  dans 
la  fosse  de  Picpus. 

Actuellement  nous  voyons  au  centre  de  la  place  le  groupe  du  Triomphe  de  la 
République,  œuvre  du  sculpteur  Dalou,  qui  fut  inauguré  en  i8gg. 

Nous  voyons  encore  place  de  la  Nation  les  bâtiments  qui  servaient  d'octroi 
à  la  barrière  du  Trône  avant  1860.  Ils  se  composent  de  deux  vastes  bâtiments 
symétriques  et  de  deux  colonnes. 

La  barrière  du  Trône,  qui  devint  la  barrière  de  Vincennes,  était  un  des  prin- 
cipaux monuments  qui  formaient  les  barrières  de  Paris  et  qui  dataient  de  178S. 
Voici  dans  quelles  circonstances  ils  avaient  été  édifiés  : 

Les  fermiers  généraux,  pour  arrêter  les  progrès  de  la  conti'ebande  et  assujettir 
au  droit  d'entrée  un  plus  grand  nombre  de  consommateurs,  obtinrent  en  1784, 
du  miilistre  Calonne,  l'autorisation  de  renfermer  Paris  dans  une  vaste  muraille. 
Les  travaux  commencèrent  au  mois  de  mai  de  la  même  année  du  côté  de  l'hôpital 
de  la  Salpêtrière.  Malgré  les  oppositions  de  quelques  personnes  puissantes  dont  les 
intérêts  étaient  lésés,  on  continua  l'exécution  de  ce  projet  et  on  enserra  les  bou- 
levards neufs. 

Lorsqu'en  1786  l'enceinte  du  midi  de  Paris  fut  terminée  et  que  l'on  eut  en- 
trepris celle  du  côté  du  Nord,  qu'on  eut  englobé  les  villages  de  Chaillot,  du  Roule, 
de  Monceau,  de  Clichy  et  qu'on  attaqua  le  territoire  de  Montmartre,  les  habitants 
et  l'abbesse  de  ce  village  firent  de  vives  réclamations  qui  obligèrent  les  entrepre- 
neurs à  faire  subir  à  la  ligne  de  circonvallation  un  angle  rentrant  qui  se  remarque 
entre  les  barrières  de  Clichy  et  de  Rochechouart.  Lorsqu'à  la  fin  de  l'année  on 
s'occupa  de  jalonner  du  côté  du  village  de  Picpus,  un  propriétaire,  le  fils  du  peintre 
Restout,  s'opposa  tant  qu'il  put  à  cette  usurpation.  Quand  il  demanda  de  quel 


570 


LA      VILLE      LUMIERE 


droit  on  lui  enlevait  sa  propriété,  nn  maître  des  requêtes,  nommé  Colonia,  lui 
répondit  que  c'était  par  le  droit  canon.  Et  la  muraille  fut  continuée. 

Les  Parisiens,  s'apercevant  qu'on  les  emprisonnait,  firent  alors,  comme  ce 

fut  de  tout  temps  leur  habitude, 
éclater  leur  mécontentement  par  des 
vers,  des  chansons  et  des  bons  mots. 
On    fit  le  vers  connu  : 

Le  mur  murant  Paris  rend  Paris  murmurant  : 

et  entre  autres  épigrammes  la  sui- 
vante : 

Pour  augmenter  son  numéraire 
Et  raccourcir  notre  horizon 
La  ferme  a  jugé  nécessaire 
De  mettre  Paris  en  prison. 

Tout  cela,  il  faut  l'avouer,  n'était 
pas  bien  méchant  ! 

Les  portes  ou   barrières   d'entrée 
furent  élevées  sur  les  dessins  de  l'archi- 
tecte   Ledoux  avec  une    magnificence 
très  déplacée.    Pour    les    bureaux,    il 
n'était  nul  besoin,  en 
effet,  de  vastes  édi- 
fices, de    temples  ni 
de  palais.    De   plus, 
cette       magnificence 
était  du    moins    in- 
tempestive     à     une 
époque  où  les  finan- 
ces de  l'Etat  se  trou- 
vaient dans  une   si- 
tuation   déplorable  ; 
elle    devenait    insul- 
tante ])our  le  pevi- 

,  '  pie    qui   se   \-oyait 

forcé  de  fournir 
les  frais  des  instru- 
ments de  son  supplice  et  d'en  admirer  les  formes.  Ce  ne  fut  cpi'un  cri  contre  les 
fermiers  généraux  et  contre  le  ministre.  On  adressa  des  suppliques  au  roi  et 
le  7  septembre  un  arrêt  du  Conseil  ordonna  la  suppression  des  travaux.  Le  nou- 
veau ministre  qui  avait  succédé  à  Calonne  promit  de  faire  démolir  la 
muraille  de  Paris,  puis  se  ravisa,  prétendant  que  les  travaux  étaient  trop  avancés. 


XIl^      ARRONDISSEMENT 


57T 


Les  barrières,  qui  étaient  au  nombre  de  soixante,  existèrent  jusqu'au  moment 
de  l'annexion  (1860).  A  cette  époque  les  bâtiments  et  les  murs  de  l'octroi  furent 
pour  la  plupart  démolis  et  les  barrières  rétablies  aux  portes  des  fortifications. 
Il  ne  reste  aujourd'hui  des  anciens  bâtiments  d'octroi  que  la  rotonde  Saint- 
Martin  à  la  Villette,  les  bâtiments  de  la  barrière  du  Trône,  la  barrière  d'Italie  et 
la  rotonde  de  Chartres  au  Parc  Monceau. 

Il  existe  actuellement  56  portes  de  Paris. 

De  la  place  de  la  Nation  rayonnent  les  rues  et  avenues  suivantes  : 

L'avenue  du  Trône  qui  faisait  partie  de  l'ancienne  place  du  Trône  ; 

Le  boulevard  de  Picpus,  jadis  en  dehors  des  murs  d'octroi.  Nous  trouvons 
dans  le  Dictionnaire  des  rues  de  Paris  une  singulière  étymologie  de  ce  mot  de 
Picpus,  qui  viendrait  d'ime  épidémie  qui  s'était  répandue  à  Paris,  et  qui  couvrait 
les  bras  des  enfants  qui  en  étaient  atteints  de  cloques  semblables  à  celles  produites 
par  les  piqûres  ; 

La  rue  des  Colonnes  du  Trône  ; 

L'avenue  du  Bel-Air  ; 

La  rue  Fabre-d'Eglantine,  créée  en  1888  ;  elle  fut  appelée  ainsi  en  l'honneur 
du  gracieux  poète,  qui  donna  des  noms  si  poétiques  aux  mois  républicains  ; 

La  rue  Jaucourt  ; 

Le  boulevard  Diderot,  précédemment  appelé  boulevard  Mazas. 

La  rue  de  Picpus,  qui  traverse  le  boulevard  Diderot,  part  de  la  rue  du  Fau- 
bourg-Saint-Antoine pour  arriver  boulevard  Poniatowski,  tout  près  du  Bois  de 
Vincennes.  Sur  l'emplacement  des  maisons  portant  actuellement  les  numéros  8, 
10  et  12  de  la  rue  de  Picpus, 
oii  nous  voyons  aujourd'hui 
la  Maison  de  Santé  de  Picpus, 
dirigée  par  le  D^  Pottier,  se 
trouvait  jadis  un  pavillon 
qui  servait  de  rendez-vous 
de  chasse  au  roi  Henri  IV. 
Tout  à  côté  du  pavillon  du 
«  Vert-Galant  »,  s'élevait 
une  demeure  qui  servit 
pendant  quelque  temps  de 
maison  de  campagne  à 
Ninon  de  Lenclos.  Siu"  ces 
terrains,  ^I.  Sainte-Colombe 
fonda,  en  1777,  une  maison 
de  santé,  spécialement  des- 
tinée au  traitement  des 
maladies  mentales  et  ner- 
veuses.   M.   Sainte-Colombe         m.mson  de  santé  du  docteur  pottier.  —  salon  et  hall. 


572 


LÀ      VILLE      LUMIERE 


lElK     POTIIER.     -- 


eut    })<nir    succrssfiirs  M.     Cabin-Si 


MAISON    Uli    SANTÉ    1)1"     Dut 
PARLOIR. 


LA  K    l'Ol  IIKK. 


int-Marcel,  le  D''  Bourdoiicle  en  1845,  Ir 
l)""  Couderc  en  1854,  pnis  les  D"  ^lichéa 
et  Dassonneville. 

En  1889,  l'établissement  lut  repris 
par  le  D''  Pottier,  ancien  interne  des  Asiles 
de  la  Seine  et  lauréat  de  la  Faculté  de 
médecine  a\ec  sa  remarquable  thèse, 
■levenue  classique,  intitulée  :  Etude  sur 
les  aliénés  persécuteurs .  Dès  le  début  de 
ses  études  de  médecine,  ]\I.  Pottier  se 
sentit  porté  vers  les  maladies  mentales, 
où  sa  prédilection  pour  les  sciences  philo- 
sophiques et  la  psychologie  trouvait  une 
application  directe  et  féconde  Aiirès 
lilusieurs  années  passées  en  (jualité  de 
médecin-adjoint  à  la  Maison  de  Santé 
de  \'anvcs,  en  collaboration  et  en  com- 
munion scientifique  avec  MM.  Kabret  et 
Cotard,   le  D""  Pottier.   devenu   directeur 


Xll^     ARRONDISSEMENT 


573 


et  propriétaire  de  la  Maison  de  Santé  de  Picpus,  faisait  bientôt  de  cette  maison 
un  établissement  modèle,  qui  est  aujourd'hui  réputé  pour  ses  ressources 
thérapeutiques  aussi  bien  que  pour  le  régime  essentiellement  familial  offert  aux 
malades  qui  y  sont  traités  d'après  les  idées  nouvelles.  Le  signe  distinctif  de  la 
médication  qui  y  est  pratiquée  est  l'extrême  bonté,  c'est-à-dire  l'observation 
patiente  du  malade,  jointe  aux  procédés  de  douceur,  de  distraction,  d'hygiène 
physiologique  et  morale  qui  peuvent  le  mieux  ramener  le  malade  à  la  santé. 
Nous  sommes  loin  du  fameux  cabanon  de  fous  décrit  au  siècle  dernier  par  Pinel, 


MAISON    DE    SANTE  DU  DOCTEUR  POTTIER. 


PAVILLON    CHARCOT. 


et  des  chaînes  que  dut  briser  le  populaire  créateur  de  la  science  aliéniste  française. 
Et  pourtant,  dans  la  masse  du  public,  quand  on  parle  d'internement,  la  maison 
de  santé  reste  encore  non  un  hôpital,  mais  une  prison.  Cette  idée  absurde  dispa- 
raîtra bientôt,  une  fois  que  l'on  aura  visité  la  maison  de  santé  du  D""  Pottier. 
Dans  un  parc  de  plusieurs  hectares,  ombragés  d'arbres  séculaires,  s'élèvent  des 
bâtiments  spacieux,  dans  lesquels  l'air  et  le  soleil  pénètrent  à  profusion. 

L'établissement  se  divise  en  plusieurs  parties  distinctes,  ori  les  malades 
sont  classés  suivant  leur  état  et  les  nécessités  du  traitement  qu'ils  suivent.  La 
division  des  maladies  aiguës  comprend  elle-même  deux  sections  :  une  pour  les 
femmes  et  une  pour  les  hommes.  Chacune  de  ses  sections  possède  ses  pavillons, 


574  LA      VILLE      LUMIÈRE 

ses  jardins  séparés,  ses  salles  de  réunion,  ses  vérandas  couvertes.  Aussitôt  que 
leur  état  le  permet,  les  malades  passent  dans  la  division  des  convalescents,  où  ils 
ont  alors  à  leur  disposition  un  immense  parc  de  g  ooo  mètres.  Ils  peuvent  s'y 
promener  tout  à  leur  aise,  recevoir  leurs  parents  et  leurs  amis  sous  une  surv'eil- 
lance  discrète,  qui  prouve  à  quel  point  le  directeur  actuel  de  la  maison  témoigne 
de  sollicitude  aux  malades  qui  lui  sont  confiés. 

Le  D'  Pottier  a  de  plus  adjoint  à  son  établissement  un  pavillon  d'observa- 
tion, avec  une  entrée  spéciale  138,  boulevard  Diderot  :  c'est  le  «  Pavillon  Char- 
cot  »,  créé  pour  recevoir  les  malades  névropathes,  en  dehors  des  aliénés.  Ce  pavillon 
possède  une  installation  hydrothérapique  unique  à  Paris. 

Le  D''  Pottier  est  membre  de  la  Société  médico-psychologique  et  membre  de 
la  Société  d'hypnologie  et  de  psychologie.  Officier  de  l'Insti-uction  publi- 
que, il  est  l'auteur  d'articles  littéraires  et  de  poésies  très  remarqués.  Il  fait 
partie  du  Conseil  administratif  du  Patronage  des  aliénés  indigents  de  la  Seine, 
complétant  ainsi  son  œuvre  scientifique  par  sa  collaboration  assidue  à  une 
œuvre  d'une  haute  portée  sociale  où  peuvent  s'exercer  son  activité  et  sa 
philanthropie. 

Toute  la  partie  du  boulevard  Diderot  qui  est  en  face  la  gare  de  Lyon  était 
autrefois  la  prison  de  Mazas,  aujourd'hui  transférée  à  Fresnes. 

C'est  sur  l'emplacement  du  boulevard  Diderot  que  se  trouvait  une  maison 
habitée  par  la  Brinvilliers  ;  lorsque  cette  maison  fut  démolie  pour  édifier  à  la  place 
une  nouvelle  construction,  on  découvrit  trois  squelettes.  Ces  squelettes  étaient 
sans  doute  ceux  des  deux  frères  et  de  la  sœur  de  la  marquise  de  Brinvilliers,  qui 
avaient  été  empoisonnés  par  elle. 

Cette  maison  était  située  elle-même  sur  l'emplacement  d'un  ancien  hôtel 
de  Reuilly,  qui  avait  été  construit,  dit-on,  par  le  roi  Dagobert. 

La  caserne  des  Sapeurs-Pompiers  occupe  boulevard  Diderot  les  immeubles 
portant  les  numéros  57  à  63. 

La  rue  du  Faubourg-Saint-Antoine,  le  boulevard  \'oltaire,  ravemie  Philippe- 
Auguste,  l'avenue  de  Bouvines  et  l'avenue  de  Taillebourg  qui  partent  de  la  place 
de  la  Nation  sont  compris  en  grande  partie  dans  le  XX^  arrondissement. 

Au  numéro  100  du  faubourg  Saint-Antoine,  nous  remarquons  la  grande  mai- 
son de  meubles  Mercier  frères,  qui  a  été  fondée  en  1828  sur  ce  même  emplacement 
qu'elle  occupe  encore  aujourd'hui.  C'est  certainement  la  plus  ancienne  maison 
d'ameublement,  comme  c'est  aussi  l'une  des  plus  importantes. 

Sa  réputation  et  sa  prospérité  toujours  croissantes  sont  dues  au  souci  (pfelle 
a  toujours  montré  de  n'employer  que  des  matériaux  de  premier  choix.  La  fabri- 
cation de  ses  meubles  est  irréprochable,  tant  pour  la  sculpture,  l'ébénistcrie, 
l'ajustage,  que  pour  une  finition  et  une  mise  en  couleur  dont  elle  a  le  secret.  Dans 
les  meubles  riches  comme  dans  les  meubles  courants,  apparaît  toujours  chez  la 
maison  Mercier  frères  ce  soin  parfait  et  cette  préoccupation  constante  de  satisfaire 
sa  clientèle. 


XII<^     ARRONDISSEMENT 


575 


576  LA      VILLE      LUMIERE 

Ses  nouveaux  magasins,  qui  ont  été  construits  siu"  le  même  emplacement, 
occupent  les  huit  étages  d'un  immeuble  somptueux,  où  im  choix  important  et 
varié  permet  aux  visiteurs  de  trouver  toujours  ce  qu'ils  désirent.  L'ne  innovation 
hardie,  qui  fait  de  l'immeuble  du  faubourg  Saint-Antoine  une  véritable  curiosité, 
est  la  création  d'une  série  de  cinquante  pièces  diverses,  chambres  à  coucher, 
salons,  salles  à  manger,  bureaux,  salles  de  bains,  entièrement  installées  avec  boi  • 
séries,  décorations,  tapis,  tentures,  en  un  mot  meublées  complètement,  et  que  l'on 
peut  acheter  telles  quelles,  après  avoir  pu  juger  à  loisir  de  leur  effet  d'ensemble. 
Il  faut  avouer  que  c'est  là  une  idée  très  heureuse  et  qui  sera  fort  appréciée  de 
toutes  les  personnes  désireuses  de  choisir  un  ameublement. 

La  maison  Mercier  frères  s'occupe  de  tout  ce  qui  constitue  l'ameublement 
en  général,  c'est-à-dire  aussi  bien  des  meubles,  sièges,  literie,  tentures,  que  de  la 
menuiserie,  des  boiseries,  installations  de  magasins,  restaurants,  etc.,  etc. 

Depuis  1828,  elle  a  obtenu  aux  Expositions  Universelles  de  nombreux 
Grands  Prix  et  a  été  plusieurs  fois  Hors  Concours. 

M.  Mercier  est  Chevalier  de  la  Légion  d'honneur. 

Prenons  l'avenue  de  Saint-Mandé,  qui  nous  conduira  à  la  rue  IMichel-Bizot, 
où  se  trouve  l'hôpital  Trousseau,  situé  auparavant  rue  du  Faubourg-Saint-Antoine. 

Nous  arrivons  à  l'avenue  Daumesnil,  ouverte  en  1859  ^o^s  le  nom  de  boulevard 
de  Vincennes.  Elle  traverse  le  XII^  arrondissement  dans  toute  sa  longueur. 
Elle  forme  la  place  Daumesnil  à  l'endroit  où  elle  rencontre  la  rue  de  Reuilly. 
Al!  milieu  de  cette  place  se  trouve  la  Fontaine  aux  Lions,  qui  décorait  autrefois 
la  place  du  Château-d'Eau,  maintenant  place  de  la  République. 

Avenue  Daumesnil,  se  trouve  la  mairie  du  XII<^  arrondissement,  constnùte 
par  Hénard  en  1877. 

Au  numéro  166  de  l'avenue  Daumesnil,  nous  voyons  la  maison  Limonaire 
frères,  la  grande  manufacture  française  d'orchestrophones,  orgues,  pianos, 
carrousels,  etc.  Cette  maison,  fondée  :.en  1840,  a  obtenu  les  plus  hautes  récom- 
penses à  toutes  les  Expositions. 

C'est  vers  la  fin  du  xviii^  siècle  que  Barbcri  de  Modène  imagina  les  orgues 
automatiques,  que  le  peuple  appela,  par  corruption  ou  par  jeu  de  mots,  des  Orgues 
de  Barbarie.  L'étymologie  est  assez  curieuse.  Un  peu  plus  tard,  ces  instruments 
et  leurs  diminutifs,  connus  sous  le  nom  de  serinettes  ou  mcrlines,  parce  qu'ils 
servaient  à  apprendre  des  airs  aux  oiseaux,  acquirent  une  grande  vogue 
dans  toute  l'Europe,  et  aujourd'hui  même,  bien  que  leur  mode  ait  beaucoup 
baissé,  on  en  construit  encore  dans  le  département  des  Vosges,  à  IVIirecourt,  ainsi 
qu'aux  environs  de  Neufchâteau  et  d'Ëpinal.  Sur  ces  machines,  en  tournant  une 
manivelle,  l'on  met  en  mouvement  un  cylindre  muni  de  pointes  en  cuivre  plus  ou 
moins  allongées  qui  lèvent  les  touches  d'un  clavier.  A  ces  dernières,  correspond 
un  mécanisme  de  soupapes  actionnant  une  série  de  jeux  dont  les  tuyaux  résonnent 
sous  l'action  d'une  soufflerie  et  peuvent  reproduire  par  conséepunt  n'importr 
quel  air.  L^n  dcplacemout  longitudinal  de  l'axe  du  cvlindre  à  pointes  inaugure 


XII<^     ARRONDISSEMENT 


577 


LIMONAIRE     I-RÈRF.S 


une  nouvelle  série  de  notes  et  constitue  le  passage  d'une  mélodie  à  une  autre 

Malheureusement ,  la 
musique  des  orgues  de  Bar- 
barie laisse  quelque  peu  à 
désirer  et,  en  outre,  une 
dizaine  de  morceaux  com- 
posent le  répertoire  des  plus 
perfectionnées 

Pour  remédier  aux  dé- 
fauts de  ces  instruments 
forains,'  MM.  Limonaire  ont 
imaginé  les  orchestrophones 
qui  imitent  dans  la  perfec- 
tion le  jeu  d'un  orchestre 
complet  et  dont  le  pi^o- 
gramme  varie  à  l'infini, 
puisque  chaque  morceau  est 

transcrit  sur  des  cartons  perforés  se  pliant  en  forme  de  livres  peu  embarrassants 
et  que  l'on  change  à  volonté.  Avant  de  sortir  des  ateliers  Limonaire,  un  modèle 

37 


MAISON     LIMONAIRE     FRÈRES. 
ATELIKR    DE    PERFORAGE    DES    C.\RTONS 


578 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


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MAISON   i.nn 


I  RÈRES.     ATELIERS    DE    MONTAGE. 


quflconque  d'orchestrophone,    destiné  soit  aux  établissements    forains,    soit  à 
des  salles  de  concert  on  de   chorégraphie,  soit  à  des   appartements  d'amateurs, 

exige  la  collaboration  de 
plus  de  cent  spécialistes 
habiles.  Il  faut  des  musi- 
ciens expérimentés,  puis 
des  menuisiers,  des  ébé- 
nistes, des  peaussiers,  des 
ajusteurs,  des  tourneurs 
sur  bois  et  sur  métaux,  des 
sculpteurs,  des  doreurs,  des 
décorateurs  et  des  accor- 
deurs. En  outre,  les  bois 
employés  à  la  confection 
des  tuyaux  d'orgue  doivent 
être  très  secs  et  d'une 
essence  choisie.  On  recher- 
che siutout  le  sapin  d'Au- 
triche, à  cause  de  sa  sonorité.  En  sortant  de  l'atelier  des  menuisiers,  les  tuj'aux 
passent  dans  les  mains  d'un  véritable  artiste,  qui,  à  leur  partie  inférieure  taillée 
en  sifîflet,  exécute  le  minutieux  tra\ail  de  l'embouchage,  devant  donner  à 
chaque  tuyau  sa  tonalité. 

On  fabrique  actuellement  de  nombreux  modèles  d'orchestrophones  qui, 
par  la  composition  et  la  variété  de  leurs  jeux,  se  rapprochent  de  tons  les  timbres 
de  l'orchestre  et  imitent  de 
façon  parfaite  les  parties 
de  clarinettes,  barytons, 
flûtes,  pistons,  saxophones, 
violoncelles,  violons  et  trom- 
bones. Mais  la  plus  grande 
originalité  des  orchestro- 
phones  réside  dans  ce  fait 
qu'ils  peuvent  exécuter  au- 
tomatiquement des  mor- 
ceaux spécialement  écrits 
pour  eux  par  des  composi- 
teurs de  talent. 

La  maison  Limonaire 
frères,  qui  fabrique  égale- 
ment des  chevaux  de  bois, 

des  manèges  de  vélocipèdes,  des  balançoires  et  tous  autres  jeux  forains,  possède 
plusieurs  agences,  entre  autres  à  Londres,  P>ruxelles,  Barci-lone  et  Lyon. 


IMONAIRE   FRÈRES. 


ATELIERS    DE    MÉCANIQIK. 


Xlle     ARRONDISSEMENT  579 

Suivons  la  nie  de  Reuilly,  qui  part  de  la  place  Daumesnil  pour  aboutir  au 
faubourg  Saint-Antoine.  C'était  jadis  un  chemin  conduisant  au  château  de  Reuilly. 
Nous  voyons  dans  cette  rue  la  caserne  de  Reuilly,  construite  sur  l'emplacement 
d'une  manufacture  de  glaces.  La  manufacture  royale  de  glaces  fut  transférée 
en  1846  à  Saint-Gobain.  La  caserne  de  Reuilly  peut  contenir  2  500  hommes. 

Non  loin,  se  trouve  l'hôpital  Saint-Antoine,  qui  occupe  les  bâtiments  de  l'an- 
cienne abbaye  royale  de  Saint-Antoine-des -Champs,  fondée  pour  y  placer  des 
femmes  qui  «  avaient  mal  usé  et  abusé  de  leur  corps  »  et  qui  s'étaient 
converties  (i). 

C'est  à  l'abbaye  Saint-Antoine  qu'on  amenait  d'abord  le  corps  des  souverains 
lorsqu'ils  venaient  à  décéder  hors  Paris.  Ils  étaient  transportés  de  là  à  Notre- 
Dame  et  à  Saint-Denis. 

En  1795,  la  Convention  affecta  les  bâtiments  de  l'abbaye  à  un  hôpital.  Der- 
rière l'abbaye  était  un  endroit  qu'on  avait  surnommé  le  Fossé  des  Trahisons,  parce 
que  Louis  XI  y  avait  conclu  une  trêve  dite  du  Bien  Public  avec  les  princes 
qui  s'étaient  armés  contre  lui  et  que  cette  trêve  avait  été  violée. 

La  rue  de  Citeaux  fut  créée  sur  l'emplacement  des  jardins  de  l'abbaye. 

La  rue  de  Charenton  nous  conduira  à  l'hospice  des  Quinze-Vingts,  fondé 
en  1260  par  Louis  IX,  pour  300  chevaliers  laissés  en  otage  aux  Sarrasins,  auxquels 
ceux-ci  avaient  crevé  les  yeux. 

En  1854,  l'hospice  des  Quinze-Vingts  fut  l'objet  de  travaux  de  restauration 
et  d'agrandissement. 

La  rue  de  Lyon  longe  l'hospice  des  Quinze-Vingts  ;  elle  a  absorbé  une  partie 
de  la  rue  Treilhard.  Au  n°  18  se  trouvait  autrefois  le  Grand-Théâtre  qui  avait  été 
fondé  par  Alexandre  Dumas  ;  il  y  fit  représenter  le  drame  des  Forestiers.  La 
salle  du  Grand  Théâtre  fut  convertie  en  café-concert.  Aux  numéros  70  à  78, 
nous  trouvons  la  maison  J.  Lutz,  aussi  connue  sous  le  nom  de  Grande  Horlogerie 
de  Genève.  Cette  maison,  qui  a  été  fondée  en  1878  se  recommande  tout  spécia- 
lement pour  la  très  grande  diversité  d'objets  de  bijouterie,  d'horlogerie  et  d'orfè- 
vrerie qu'elle  peut  offrir  à  sa  clientèle.  La  maison  Lutz  est  réputée  dans  tout  le 
quartier  comme  possédant  l'un  des  plus  grands  choix  que  l'on  puisse  trouver  en 
fait  de  garnitures  de  cheminée  ;  l'on  trouve  toujours  dans  ses  mag?sins  les  derniers 
modèles  parus. 

Toutes  les  montres,  pendules  ou  réveils  vendus  par  la  Grande  Horlogerie 
de  Genève  sont  d'excellente  fabrication  et  ne  sont  livrés  qu'après  un  très  minutieux 
repassage  et  réglage. 

L'on  songe  aux  immenses  progrès  que  l'art  de  l'horloger  a  réalisés,  depuis 
qu'un  Italien  nommé  Dominique  Balcetri  travailla  sous  les  ordres  de  Galilée  et 
de  son  fils  à  la  première  horloge  à  pendule.  Dans  les  appareils  de  précision  que 

(i)  Hôpital  Saint-Antoine.  —  ^Icdecins  :  Hayem,  Siredey,  Béclère,  Vacquez,  Jacquet, 
Le  Noir,  Mosny,  Mathieu,  Legry.  —  Chirurgiens  :  Lejars  et  Ricard.  —  Oto-rhino-laryn- 
gologiste :  Lermoyez. 


58o 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


l'on  construit  aujourd'hui,  la  certitude  et  l'exactitude  delà  marche  sont  absolu- 
ment prodigieuses.  L'application  des  procédés  mécaniques  à  la  fabrication  des 
pièces  d'horlogerie  a  eu  la  part  principale  dans  ces  améliorations.  Les  régula- 
teurs sont  de  deux  sortes  ;  le  pendule  et  le  balancier  à  ressort  spiral,  dont  l'em- 
ploi est  dû  au  célèbre  Huygens  qui,  en  1673,  publia  son  fameux  et  savant  traité 
intitulé  :  De  horlogio  oscillatorio. 

La  maison  Lutz  ne  vend  que  des  appareils  exécutés  avec  l'art  le  plus 
parfait.  La  garantie  donnée  STir  chaque  facture  est  rigoureusement  observée. 

En  outre,  la  maison  Lutz,  achetant  de  première  main  les  brillants,  perles  fines 
et  .pierres  piécieuses  et  les  faisant  monter  sous  son  contrôle,  est  à  même  de  faire 
réaliser  à  ses  clients  de  sérieuses  économies.  Elle  se  charge  de  plus  des  réparations 
de  toutes  sortes  qu'elle  exécute  avec  tout  le  soin  et  toute  la  célérité  nécessaires. 

La  Grande  Horlogerie  .de  Genève  est  située  sous  les  arcades  du  chemin  de 
fer  do  Vincennes  (près  de  la  place  de  la  Bastille).  ■ 


I  VT/. \\V 


NI-    rAKTii:    ih:    i 'intCirii vk   des    M' 


De  la  rue  de  Charenton,  ainsi  nommée  parce  qu'elle  conduisait  au  village  de 
Charenton,  nous  passerons  au  boulevard  de  la  Bastille,  ancien  boidcvurd  de  Con- 
trescarpe et  au  quai  de  la  Râpée. 

Ce  quai  doit  son  nom  à  une  «  folie  »  qu'y  avait  lait  construire  M.  de  la  Râpée, 
commissaire  général  des  troupes  de  guerre  sous  Louis  XI\'. 


Xlle     ARRONDISSEMENT 


581 


582 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


Le  quai  de  la  Râpée,  où  l'on  ne  voit  aujourd'hui  que  des  caves  et  des  chantiers 
de  bois,  avait  été  jadis  très  fréquenté  et  eut  son  heure  de  gloire.  C'était  un  lieu  de 
plaisir  oii  l'on  allait  en  été  prendre  des  bains  froids  et  manger  une  friture  en  com- 
pagnie de  quelque  grisette.  Vadé,  dans  le  Déjeuné  de  la  Râpée  ou  Discours  des 
Halles  et  des  Ports,  nous  montre  un  marquis  au  sortir  de  l'Opéra  qui  se  rend  en 
nombreuse  compagnie  chez  Chapelot,  à  la  Râpée. 

Le  quai  de  la  Râpée  a  bien  changé,  et  l'idée  d'y  aller  faire  quelque  partie  de 
plaisir  ne  saurait  à  présent  venir  à  l'esprit. 

Le  quai  de  Bercy  lui  fait  suite,  qui  était  jadis  renommé  pour  ses  excellents 
restaurants. 

Proche  des  entrepôts  de  Bercy,  située  boulevard  Diderot,  nous  voyons  la 
gare  de  Lyon,  qui  fut  presque  entièrement  reconstruite  en  1900  lors  de  la  démoli- 
tion de  Mazas. 


t'iiolo  Si'Urdctn  hr 


l.A   GARE    DE   LYON. 


E  XlIIe  arrondissement  —  les  Gobelins  —  comprend  les  quartiers  sui- 
vants :  La  Salpêtrière,  La  Gare,  Maison-Blanche,  Croulebarbe. 

La  mairie  du  XIII^  arrondissement  est  située  place  d'Italie.  Elle 
occupe  un  des  anciens  bureaux  d'octroi  construits  en  1782  par  l'architecte 
Ledoux,  au  moment  de  la  construction  de  toutes  les  barrières  de  Paris  dont  nous 
avons  parlé  à  propos  de  la  barrière  du  Trône. 

Avant  la  division  de  Paris  en  vingt  arrondissements,  on  disait  que  les  liaisons 
passagères  se  célébraient  à  la  mairie  du  XIIP.  «  O!  souvenirs  insoucieux!  ô  caprices 
delà  main  gauche!  ô  Musette!  ô  Mimi  Pinson!  Le  XIII^  à  lui  seul  mériterait  une 
histoire  spéciale  si  l'on  voulait  raconter  les  drames  et  les  comédies  qu'il  voyait 
défiler. 

«  La  mairie  du  XIII^  était  un  singulier  édifice  :  il  se  composait  tout  juste 
d'une  fenêtre,  celle  par  laquelle  on  jetait  son  argent,  celle  par  laquelle  aussi  s'en- 
volaient les  échos  des  rires  joyeux  et  des  chansons  printanièrcs.  » 

Actuellement,  l'on  a  reconstruit  ce  singulier  momnnent  un  peu  plus  loin  et 
il  a  changé  de  nom  :  il  s'appelle  la  mairie  du  XXI^. 

La  place  d'Italie  se  nommait  autrefois  barrière  Mouffetard  et  barrière  de 
Fontainebleau. 

De  la  place  d'Italie  rayonnent  six  grandes  artères  :  l'avenue  et  le  boulevard 
d'Italie,  le  boulevard  de  la  Gare,  le  boulevard  de  l'Hôpital,  l'avenue  de  Choisy  et 
l'avenue  des  Gobelins. 

Le  boulevard  d'Italie  est  la  réunion  des  boulevards  Saint-Jacques  et  de 
la  Glacière.  Aux  numéros  loi  et  103  se  trouvait  l'hôtel  de  l'abbé  Terray,  qui  fut 
contrôleur  général  des  finances  sous  Louis  XV.  Aux  numéros  18  et  24  nous  voyons 
l'Ecole  Estienne  et  le  Musée  du  Livre.  La  rue  Corvisart  débouche  boulevard 
d'Italie  ;  l'on  y  remarque  une  vieille  maison  ornée  de  statues  et  de  colonnettes 
qui  est  l'ancienne  Maison  du  Clos-Payen.  A  l'endroit  où  la  rue  Corvisart  rencontre 
la  rue  Broca,  s'élève  l'hôpital  Broca,  nommé  anciennement  hôpital  de  Lourcine 
et  qui  ne  prit  le  nom  de  Broca,  célèbre  chirurgien  français,  qu'en  1892   (i). 

L'hôpital  de  Lourcine  fut  fondé  en  182g,  comme  maison  de  refuge  pour  les 
mendiants  infirmes,  sur  ce  qui  restait  des  bâtiments  de  l'ancien  couvent  des 
Cordelières  fondé  en  1283  par  la  reine  Marguerite  de  Provence,  femme  de  Louis  IX. 

{i  )  L'hôpital  Broca  affecté  au  traitement  des  maladies  de  la  peau  et  des  maladies  véné- 
riennes est  réservé  aux  malades  du  sexe  féminin.  —  Médecins  :  Darier,  Jcanselme.  — 
Chirurgien  :  Pozzi. 


584  LA     VILLE      LUMIÈRE 

Supprimé  en  1790,  le  couvent  fut  vendu,  avec  réserve  de  l'ouverture  de  deux  rues 
qui  sont  les  rues  Pascal  et  Julienne. 

Depuis  1836,  les  mendiants  infirmes  furent  transférés  ailleurs,  et  l'hôpital 
Lourcine  fut  spécialement  affecté  aux  femmes  malades. 

L'avenue  des  Gobelins  faisait  autrefois  partie  de  la  rue  Mouffetard.  Elle 
longe  les  bâtiments  de  la  Manufacture  des  Gobelins.  Au  numéro  73  se  trouve  le 
théâtre  des  Gobelins. 

Au  numéro  17  de  la  rue  des  Gobelins  qui  donne  dans  l'avenue  des  Gobelins, 
se  trouve  une  maison  qui  a  conservé  le  nom  de  Logis  de  la  Reine  Blanche.  Il 
existait  là  jadis  un  hôtel  dit  de  la  reine  Blanche  qui  fut  habité  par  la  reine  Blanche 
de  Castille,  mère  de  Saint-Louis.  Cet  hôtel  subsistait  encore  sous  Charles  VI,  et 
c'est  là  qu'en  1392  eut  lieu  le  Bal  des  Faunes  ou  Bal  des  Ardents,  où  le  roi  faillit 
être  brûlé  vif,  ainsi  que  nous  le  raconte  Juvénal  des  Ursins.  Nous  ne  transcrirons 
pas  textuellement  cette  histoire,  car  le  vieux  français  du  chroniqueur  en  question 
est  un  peu  pénible  :  «  Il  fut  ordonné  une  fête  au  soir  en  l'hôtel  de  la  reine  Blanche, 
à  Saint-Marcel,  près  Paris,  d'hommes  costumés  en  sauvage.  Leurs  habillements 
étaient  adhérents  à  leur  corps,  faits  de  lin  ou  d'étoupes,  enduits  de  résine.  Ainsi 
vêtus,. ils  vinrent  danser  dans  la  salle  où  il  y  avait  des  torches  allumées.  Et  l'on 
commença  à  jeter  parmi  les  torches  des  bottes  de  fouarre  (paille).  Le  feu  prit  sur 
les  habillements  qui  étaient  si  bien  lacés  et  cousus  et  ce  fut  grande  pitié  de  voir 
ainsi  les  personnes  embrasées,  parmi  lesquelles  se  trouvait  le  roi.  Et  il  y  eut  une 
dame,  la  duchesse  de  Berri.qui  avait  un  manteau  dont  elle  affubla  le  roi  et  le  feu 
fut  si  bien  étouffé  qu'il  n'i'ut  aucun  mal.  Quelques-uns  de  ces  hommes  sauvages 
lurent  si  brûlés  qu'ils  moururent  piteusement.  L'un  se  jeta  dans  un  puits,  l'autre 
se  jeta  dans  la  rivière.  Et  fut  la  chose  moult  piteuse.  Et  pour  l'énormité  du  cas, 
il  fut  ordonné  que  le  dit  hôtel  où  advinrent  les  choses  ci-dessus  rapportées  serait 
abattu  et  démoli.  » 

Cet  accident  porta  le  dernier  coup  à  la  raison  cliancelante  de  Charles  \'I. 

Au  21  de  la  rue  des  Gobelins  est  la  ruelle  des  Gobelins  dont  Huysmans  trace 
l'intéressante  description  suivante  : 

'(  C'est  le  plus  surprenant  coin  c[uc  Paris  recèle.  C'est  une  allée  de  guingois, 
bâtie  à  gauche  de  maisons  qui  lézardent,  bombent  et  se  cahotent.  Aucun  aligne- 
ment, mais  un  amas  de  tuyaux  et  de  gargouilles,  de  ventres  gonflés  et  de  toits 
fous.  Les  croisées  grillées  bambochent  ;  des  morceaux  de  sac  et  des  lambeaux 
de  bâche  remplacent  les  carreaux  perdus  ;  des  briques  bouchent  d'anciennes 
portes...  Puis  la  ruelle  élargit  ses  zigzags  et  le  vieux  bâtiment  bosselé  d'un  fond 
de  chapelle  que  des  vitraux  dénoncent  sourit  avec  ses  hautes  fenêtres  dans  le 
cadre  desquelles  apparaissent  les  ensouples  et  les  chaînes,  les  modèles  et  les  métiers 
de  la  haute  lisse.  A  droite,  la  ruelle  est  bordée  d'étables  qui  trébuchent  sur  une 
terre  pétrie  de  frasier  et  amollie  par  des  ruisseaux  d'ordures.  Çà  et  là  de  grands 
murs,  rongés  de  nitres,  fleuronnés  de  moisissures,  rosacés  de  toiles  d'araignée, 
calcinés  comme   jxir  un   incendie  ;   puis   d'incoliérentes  chaumines  sans  étages, 


XIIIc      ARRONDISSEMENT  585 

grêlées  par  des  places  de  clous,  jambonnées  par  des  fumées  de  poêle;  et  le  soir,  les 
artisans  qui  logent  dans  ces  masures  prennent  le  frais  sur  le  pas  des  portes,  sépa- 
rées par  des  barres  de  fer  emmanchées  dans  des  poteaux  de  bois  mort,  de  l'eau  en 
deuil  qui,  malade,  sent  la  pierre  et  le  fleuve.  Sans  doute  cette  étonnante  ruelle 
décèle  l'horreur  d'une  misère  iniinie;  mais  cette  misère  n'a  ni  l'ignoble  bassesse,  ni 
la  joviale  crapule  des  quartiers  qui  l'avoisinent,  c'est  une  misère  ennoblie  par 
l'estampe  des  anciens  temps  ;  ce  sont  de  lyriques  guenilles,  des  haillons  peints  par 
Rembrandt,  de  délicieuses  hideurs  blasonnées  par  l'art.  A  la  brune,  alors  que  les 
réverbères  à  huile  se  balancent  et  clignotent  au  bout  d'une  corde,  le  paysage  se 
heurte  dans  l'ombre  et  éclate  en  une  prodigieuse  eau-forte  ;  l'admirable  Paris  renaît 
avec  ses  sentes  tortueuses,  ses  culs-de-sac  et  ses  venelles,  ses  pignons  bousculés, 
ses  toits  qui  se  saluent  et  se  touchent  ;  c'est  dans  une  solitude  immense  la  silen- 
cieuse apparition  d'un  improbable  site  dont  le  souvenir  effare  lorsqu'à  trois  pas, 
le  long  des  casernes  neuves,  la  foule  déferle  sous  des  becs  de  gaz  et  bat,  sur  les 
trottoirs,  en  gueulant,  son  plein.  » 

La  manufacture  des  Gobelins  fut  fondée  par  Colbert  en  1667  sur  les  terrains 
occupés  par  les  ateliers  de  teinturerie  de  la  famille  des  Gobelins.  Les  Gobelins,  une 
fois  annoblis,  abandonnèrent  l'industrie  de  la  teinture.  La  trop  célèbre  marquise 
de  Brinvilliers  appartenait  à  cette  famille  ;  elle  était  la  femme  d'Antoine  Gobelin, 
marquis  de  Brinvilliers. 

Avant  la  manufacture  des  Gobelins,  les  rois  de  France  avaient  déjà  établi 
des  manufactures  de  tapis  :  François  l'^r  à  Fontainebleau  ;  Henri  II  à  l'hôpital 
de  la  Trinité  de  Paris;  Henri  IV  dans  les  bâtiments  des  jésuites  de  la  rue  Saint- 
Antoine  et,  après  la  rentrée  des  jésuites,  à  la  place  Royale  ;  et  enfin  Louis  XIII 
dans  les  ateliers  de  la  famille  Gobelin. 

Le  premier  directeur  des  Gobelins  fut  le  peintre  Lebrun,  secondé  par  le  peintre 
de  batailles  Van  der  Meulen,  Blin  de  Fontenay  et  Baptiste  Monnoyer,  peintres  de 
fleurs,  par  les  décorateurs  Francart  et  Angnier.  La  manufacture  ne  cessa  de  pour- 
voir aux  nombreuses  prodigalités  de  Louis  XIV  ;  elle  exécuta  des  tentures  de 
haute  et  basse  lisse  pour  une  valeur  de  plus  de  dix  millions  d'aujourd'hui.  Mignard 
succéda  à  Lebrun  dans  cette  direction. 

Le  travail  des  tapisseries,  tel  qu'il  se  pratique  aux  Gobelins  sur  des  métiers 
à  chaînes  verticales  ou  à  hautes  lisses,  est  d'une  exécution  fort  lente  et  nécessaire- 
ment très  coûteuse,  les  ouvriers  étant  obligés  de  se  servir  d'une  seule  main  pour 
conduire  la  navette  entre  les  fils  qu'écarte  l'autre  main.  Soufflot  et  après  lui 
Vaucanson  apportèrent  des  perfectionnements  aux  métiers  à  chaînes  horizontales 
ou  à  basses  lisses,  et  ces  métiers  furent  adoptés  à  Beauvais.  Mais  c'était  un  point 
d'honneur  aux  Gobelins  que  de  travailler  sur  des  métiers  à  hautes  lisses.  Les  fils 
des  maîtres  jouissaient  seuls  du  privilège  de  s'essayer  à  ce  travail  ;  cela  rendait 
autrefois  le  recrutement  des  ouvriers  fort  difficile.  Au  milieu  des  nombreuses 
vicissitudes  administratives  que  la  manufacture  eut  à  subir,  Chevreul  poursuivit 
ses  belles  études  théoriques  et  pratiques  sur  le  contraste  simultané  des  couleurs. 


586  LA      VILLE      LUMIÈRE 

Dans  son  Dictionnaire  des  rues  de  Paris,  M.  Pessard  nous  raconte  que  c'était 
une  croyance  assez  répandue  que  les  préparations  de  couleurs  faites  aux  Gobelins 
pour  la  tenture  des  laines  exigeaient  l'emploi  de  l'acide  urique.  Et  cette  croyance 
venait,  paraît-il,  de  ce  que  dit  Rabelais  dans  son  Pantagruel  lorsqu'il  raconte 
l'aventure  d'une  dame  «  qui  avait  à  ses  trousses  600  000  et  14  chiens  qui  compis- 
sarent  si  bien  la  porte  de  sa  maison  qu'ils  y  firent  un  ruisseau  de  leurs  urines, 
auquel  les  canes  eussent  bien  nagé  ;  et  c'est  cetuy  ruisseau  qui  de  présent  passe 
à  Saint-Victor,  auquel  Guobelins  tenait  l'écarlate  pour  la  vertu  spécifique  de  ces 
chiens  ».  Et  l'on  cnit  longtemps  aussi,  ajoute  M.  Pessard,  qu'il  y  avait  à  la  manu- 
facture des  hommes  spéciaux  dont  l'unique  emploi  était  de  boire  continuellement, 
afin,  comme  a  dit  Molière,  de  déverser  dans  des  récipients  ad  hoc  «  le  superflu  de 
leur  boisson  ».  En  1823,  un  condamné  à  mort  demanda  au  directeur  de  la  prison 
oii  il  était  enfermé  «  de  se  soumettre  au  régime  imposé  aux  teinturiers  des  Gobelins, 
ajoutant  qu'il  pouvait  facilement  boire  vingt  bouteilles  de  liquide  par  jour  et  que 
par  conséquent...   ». 

La  Manufacture  des  Gobelins,  après  avoir  été  obligée  d'interrompre  ses  tra- 
vaux en  1797  parce  que  les  ouvriers  n'étaient  plus  payés  et  se  virent  forcés  de 
mendier  pour  vivre,  recommença  à  travailler  sous  le  règne  de  Napoléon  F"". 

La  manufacture  fut  brûlée  en  1871  pendant  la  Commune,  et  de  nombreuses 
tapisseries  formant  une  collection  merveilleuse  furent  détruites  dans  cet  incendie. 

Le  boulevard  de  Port-Royal  tient  son  nom  de  l'ancienne  abbaye  de  Port- 
Royal  qui  appartenait  à  l'ordre  de  Citeaux.  Ce  monastère  avait  été  fondé  au  com- 
mencement du  xiii^  siècle. 

Au  XYii^  siècle,  le  célèbre  Arnaud  obtint  pour  une  de  ses  filles,  Jac(iueline, 
âgée  de  sept  ans,  le  titre  d'abbesse  de  cette  communauté.  Son  autre  fille,  âgée  de 
cinq  ans,  devait  avoir  l'abbaye  de  Saint-Cyr. 

Quelque  temps  après,  à  cause  du  manque  de  salubrité  de  cet  endroit,  les  reli- 
gieuses de  Port-Royal  quittèrent  leur  couvent  pour  une  maison  du  faubourg 
Saint-Jacques  et  quelques  solitaires,  parrfii  lesquelles  Pascal,  Arnaud  et  Antoine 
Arnaud  vinrent  reprendre  possession  du  couvent  de  Port-Royal,  que  l'on  nomma 
Port- Roy al-des-Champs  pour  le  distinguer  du  Port-Royal  de  Paris.  Ce  fut  là  qu'un 
grand  nombre  d'hommes  illustres  par  leur  savoir,  leurs  talents  et  leurs  vertus, 
vinrent  se  réfugier  pour  se  soustraire  aux  persécutions  des  jésuites,  dont  Louis  Xl\' 
était  l'aveugle  instrument. 

En  1664,  l'archevêque  de  Paris,  accompagné  du  lieutenant  de  police, 
d'exempts  et  de  200  gardes,  vinrent  au  couvent  de  Port-Royal  de  Paris,  assié- 
gèrent les  religieuses  sans  défense  et  en  enlevèrent  12  qu'ils  répartirent  dans  diffé- 
rentes communautés  on  elles  furent  traitées  comme  des  prisonnières.  Quelques 
mois  après,  on  enleva  et  on  traita  de  même  4  autres  religieuses  ;  on  corrompit 
celles  qui  restaient  dans  la  maison.  L'année  suivante,  ces  malheureuses  filles  arra- 
chées de  leur  cduvciit  lurent  renvoyées  dans  le  nitmastère  <lr  l'ort-Royal-des- 
Champs,  <jù  l'on  ])la(;a  rn  même  temps  une  garnison  de  soldats  chargés  île  les 


XIII'^      ARRONDISSEMENT  587 

empêcher  de  communiquer  au  dehors  et  même  d'aller  dans  le  jardin  :  ces  soldats 
séjournèrent  là  pendant  quatre  ans  et  s'y  conduisirent  comme  dans  un  corps  de 
garde.  Les  religieuses  qui  les  avaient  remplacées  au  couvent  de  Port-Royal  de 
Paris  se  mirent  au  nombre  des  ennemis  de  leurs  sœurs  séparées  et  leur  intentèrent 
en  1707  un  procès  qui  eut  beaucoup  d'éclat  et  peu  de  succès.  Les  religieuses  de 
Port-Royal-des-Champs,  toujours  persécutées  par  les  jésuites  parce  qu'elles  ne 
partageaient  pas  leur  doctrine,  furent  en  1709  enlevées  de  leur  maison  par  le 
lieutenant  de  police  d'Argenson,  escorté  d'une  troupe  nombreuse,,  qui  ne  leur 
accorda  qu'un  quart  d'heure  pour  se  disposer  à  se  rendre  dans  divers  couvents  du 
royaume;  où  elles  furent  séquestrées. 

Le  monastère  de  Port-Royal-des-Champs  fut  démoli  à  cette  époque. 

Le  Port-Royal  de  Sainte-Beuve,  qui  est  une  étude  sur  les  solitaires  qui  se  réfu- 
gièrent à  Port-Royal,  est  un  des  plus  beaux  ouvrages  de  critique  littéraire. 

Le  boulevard  de  l'Hôpital  qui  fut  ouvert  en  1761  doit  son  nom  à  l'hôpital  de 
la  Salpêtrière. 

Au  temps  de  Louis  XIII  s'élevait  sur  cet  emplacement  le  Petit  Arsenal,  dit  la 
Salpêtrière  à  cause  du  salpêtre  qu'on  y  faisait.  Or,  en  1656,  il  parut  un  édit  de 
Louis  XIV  portant  établissement  en  cet  endroit  d'un  hôpital  général  «  pour  le 
renfermement  des  pauvres  mendiants  de  la  ville  et  des  faubourgs  de  Paris  ». 
Grâce  à  la  munificence  royale  et  à  de  nombreuses  libéralités,  les  divers  corps  de 
bâtiment  de  l'Arsenal  furent  changés  en  retraite  des  pauvres,  et  deux  construc- 
tions nouvelles  s'ajoutèrent  aux  premières  bâtisses.  En  i66g,  l'église  fut  bâtie  par 
ordre  du  roi.  Vers  1684,  on  construisit  au  centre  de  l'hôpital  la  prison  de  la  Force, 
où  étaient  détenues  les  femmes  de  mauvaise  vie. 

Manon  Lescaut  fut  détenue  dans  cette  prison.  Mme  de  Lamotte  y  fut  enfermée 
pour  l'affaire  du  collier.  Elle  devait  y  revenir  plus  tard  en  1792  dans  des  circon- 
stances plus  tragiques  ;  elle  y  périt  lors  des  massacres  de  Septembre. 

Ce  n'est  qu'en  1801  que  la  prison  de  la  Force  fut  évacuée  et  «  ses  hôtesses 
impures  envoyées  à  Lourcine  ».  Les  enfants  furent  transférés  aux  Orphelines  et 
les  ménages  aux  Petites  Maisons. 

La  Salpêtrière  depuis  cette  époque  fut  uniquement  affectée  aux  femmes 
aliénées  ou  atteintes  de  maladies  nerveuses. 

La  Salpêtrière  a  été  le  berceau  de  la  psychiatrie  et  la  plus  féconde  pépinière 
de  médecins  aliénistes.  C'est  le  docteur  Charcot,  fameux  par  ses  études  sur  les 
aliénés,  qui  réorganisa  les  services  de  cet  hôpital  tels  qu'ils  le  sont  actuellement. 

A  la  Salpêtrière  fut  séquestrée  jadis,  au  xviii^  siècle,  Mme  Douhault,  person- 
nage mystérieux  dont  on  ne  put  jamais  reconnaître  l'identité.  C'est  là  que  fut 
enfermée  la  veuve  et  complice  du  fameux  empoisonneur  Desrues.  C'est  à  la 
Salpêtrière  enfin  que  mourut  Théroigne  de  Méricourt,  après  avoir  passé  là  dix-huit 
années  d'exaltation  maniaque. 

Au  coin  du  boulevard  Walhubert  et  du  boulevard  de  l'Hôpital  se  trouve  la 
gare  d'Orléans. 


588  '  LA     VILLE      LUMIÈRE 

Le  boulevard  de  la  Gare  qui  mène  au  quai  de  Bercy  a  englobé  le  boulevard 
d'Ivry,  le  chemin  de  ronde  de  la  Gare  et  le  chemin  de  ronde  d'Ivry. 

L'avenue  de  Choisy  conduit  directement  au  village  de  Choisy,  où  Mlle  de  Mont- 
pensier  avait  fait  construire  par  Mansard  un  château  qui  prit  le  nom  de  Choisy- 
Mademoiselle.  Plus  tard,  Louis  XV  ayant  considérablement  agrandi  et  embelli 
ce  château  lui  donna  le  nom  de  Choisy-le-Roi. 

L'avenue  d'Italie  était  primitivement  la  Route  Nationale  de  Paris  à  Fontai- 
nebleau. La  rue  de  Tolbiac  la  traverse  et  parcourt  leXIIL'  arrondissement  dans 
toute  sa  longueur. 


Photo  Nmrdein  Frirf^\ 


l'LACE     D  ITALIE.      Lli     S^UAKE. 


1 


XIV   arrondissement  —  Observatoire  —   comprend    les   quartiers 
de  ilontparnasse,  de  la  Santé,  du  Petit-Montrouge,  de  Plaisance. 
La  mairie  est  située  place  Montrouge  et  a  été  élevée  en  1851. 

Par  la  rue  Gassendi,  nous  arrivons  au  cimetière  du  Sud,  ou  Petit-Montpar- 
nasse, qui  fut  établi  en  1826,  lors  de  la  suppression  des  cimetières  de  Vaugirard, 
Clamart  et  Sainte-Catherine.  «  Le  cimetière  Montparnasse,  dit  Jules  Noriac, 
n'offre  rien  de  remarquable  aux  yeux,  mais  est  peut-être  le  plus  intéressant  à 
visiter  en  détail. 

«Placé,  par  un  caprice  du  sort,  près  de  la  rue  de  la  Gaîté,  ce  champ  de  repos 
est  le  seul  aux  approches  duquel  le  visiteur  sent  son  cœur  serré.  Pour  quelques 
sépultures  coquettement  arrangées,  on  y  voit,  entre  des  milliers  de  tombes  froides 
et  austères,  celles  de  Bories,  Goubin,  Pommier  et  Raoulx,  les  quatre  sergents 
de  la  compagnie  de  la  Liberté,  celles  de  Dumont-d'Urville,  de  Rude,  d'Auguste 
Dornès,  tué  en  juin  sur  une  barricade  ;  d'Hégésippe  Moreau  et  de  Bocage. 

Dans  un  coin,  non  loin  de  la  tombe  des  quatre  sergents,  est  un  lieu  couvert 
par  de  hautes  herbes  ;  c'est  là,  dit-on,  que  sont  ensevelis  Fieschi  et  les  assassins 
du  général  Bréa,  mais  rien  n'indique  leur  dernière  demeure,  nul  n'est  venu 
pleurer  sur  eux,  nul  n'a  voulu  marquer  leur  place  ;  l'humanité  a  fait  pour  eux  tout 
ce  qu'elle  pouvait  faire,  elle  les  a  oubliés.    » 

En  1849,  le  cimetière  du  Montparnasse  fut  le  théâtre  des  profanations  com- 
mises par  un  nommé  Bertrand,  qui,  toutes  les  nuits,  s'introduisait  dans  l'intérieur 
du  cimetière,  y  déterrait  les  cadavres  des  femmes  et  des  jeunes  filles  nouvelle- 
ment enterrées,  il  leur  arrachait  les  entrailles  et  en  disperçait  les  morceaux. 
Lorsqu'il  fut  arrêté,  il  avoua  avoir  mutilé  jusqu'à  dix  et  douze  cadavres  de 
femmes  en  une  nuit. 

En  quittant  le  cimetière  Montparnasse,  nous  suivrons  le  boulevard  Raspail, 
qui  a  été  commencé  en  1789,  sous  les  noms  de  boulevard  de  Montrouge  et  de 
boulevard  d'Enfer.  Il  était  composé  de  six  parties  distinctes,  qu'on  ne  parvint 
que  peu  à  peu  à  réunir  l'une  à  l'autre.  Il  est  actuellement  en  voix  d'achèvement. 
Ce  nom  d'Enfer  lui  venait,  paraît-il,  de  ce  qu'il  conduisait  au  château  de  Vauvert, 
que  l'on  disait  hanté  par  les  suppôts  de  Satan. 

François-Vincent  Raspail  fut  un  homme  politique  et  un  chimiste  distingue, 
que  l'on  peut  considérer  comme  un  des  précurseurs  de  Pasteur. 

A  l'angle  du  boulevard  Raspail  et  du  boulevard  Montparnasse,  se  trouvait 
autrefois  le  bal  de  la  Grande-Chaumière,   fréquenté  par  les  étudiants. 


590  LA     VILLE     LUMIERE 

La  Grande-Chaumière,  fondée  en  1787,  a  été  l'un  des  plus  célèbres  bals 
publics  de  Paris.  Elle  a  jeté  son  plus  grand  éclat  sous  la  direction  du  père  Lahire. 

Sur  le  boulevard  Montparnasse,  presqu'à  l'angle  du  boulevard  d'Enfer, 
une  maison  d'apparence  assez  pauvre,  pour  mériter  ce  nom  de  chaumière,  fort  à 
la  mode  comme  on  sait,  à  la  fin  du  .wili^  siècle,  au  temps  de  Trianon,  portait, 
sur  sa  façade,  le  nom  de  l'établissement.  Une  grille  contiguë  donnait  accès  dans 
un  vaste  jardin,  planté  de  grands  arbres.  A  peu  près  au  centre  du  jardin  se  trou- 
vait l'espace  sablé  consacré  à  l'orchestre  et  aux  danseurs.  Ajoutez  une  longue 
galerie  couverte  où  l'on  dansait  les  jours  de  pluie,  des  arbustes  et  des  fîeurs  sans 
profusion,  un  éclairage  discret,  et  vous  aurez  une  idée  suffisante  de  ce  lieu  de  plai- 
sir. Comparée  au  jardin  Mabille,  la  Chaumière  était  d'une  simplicité  primitive, 
et  son  plus  grand  charme  consistait  précisément  dans  l'aspect  inculte  de  ses 
bosquets,  dans  ses  vieu.x  arbres  non  émondés,  dans  ses  pelouses  non  ratissées. 
On  n'avait  pas  encore  imaginé  de  mettre  des  becs  de  gaz  dans  les  touffes  de  gazon, 
on  n'embrasait  pas  les  jardins,  il  y  avait  de  l'ombre  quelque  part,  et  tout  le  monde 
ne  s'en  plaignait  pas. 

Les  étudiants  délaissèrent  un  beau  jour  le  bal  de  la  Grande-Chaumière  pour 
la  Closerie  des  Lilas.  Le  vide  se  fît  peu  à  peu  dans  les  jardins  qui  avaient  vu 
tant  de  folies.  Vainement  le  père  Lahire  lutta  contre  cette  désertion  inexplicable 
et  rivalisa  de  luxe  avec  son  heureux  voisin.  Rien  n'y  fît,  sa  vogue  était  passée  et 
ne  devait  plus  re\-cnir.  Le  père  Lahire,  découragé,  vendit  son  établissement  à  un 
marchand  de  boutons. 

Sur  la  jilucc  Denfert-Rochereau,  que  nous  rencontrons  entre  le  boulevard 
Raspail  et  l'avenue  du  parc  Montsouris,  a  été  érigé  le  fameux  monument  du 
«  Lion  de  Belfort  »,  (euvre  du  sculpteur  Bartholdi.  C'est  la  reproduction 
exacte  du  lion  placé  sur  les  remparts  de  Belfort. 

De  la  place  Denfert-Rochereau  rayonnent  :  l'avenue  d'Orléans,  précédem- 
ment route  nationale  de  Paris  à  Orléans  ;  l;i  rue  Denfert-Rochereau.  dont  le  nom 
de  rue  d'Enfer  fut  transformé  en  celui  cju'elle  porte  aujourd'hui,  en  l'honneur 
du  colonel  Denfert-Rochereau  ;  le  boulevard  Saint-Jacques,  qui  a  englobé  l'an- 
cien boulevard  Saint-Jacques,  une  partie  du  boulevard  d'Enfer  et  le  boulevard 
de  la  Santé  ;  l'avenue  du  parc  Montsouris,  traversée  par  la  rue  d'Alésia,  autrefois 
«  Chemin  de  la  Justice   »  ou  des  «  Boeufs   ». 

Nous  verrons  ensuite  la  clinique  des  aliénés  de  Sainte-Anne,  située  i,  nie 
Cabanis. 

L'asile  clinique,  commencé  dans  les  derniers  mois  de  1863  et  achevé  vers 
la  fin  de  1866,  a  été  inauguré  en  janvier  de  la  présente  année.  Son  nom  lui  vient 
de  ce  qu'il  doit  être  non  seulement  un  refuge  pour  les  aliénés  indigents,  mais 
encore  un  centre  d'instruction  prati(iue  pour  les  maladies  mentales. 

Situé  dans  le  XIV^  arrondissement,  près  de  la  Glacière  et  du  boulevard 
Saint-Jacques,  le  nouvel  asile  est  bâti  sur  l'emplacement  de  la  ferme  Sainte- 
Anne,  ancienne  succursale  de  Bicêtro,  où,  depuis  l'année   1833,  environ  cent 


XlVe     ARRONDISSEMENT 


59  i 


MONUMENT    DU    LION    DE  BELFORT. 


soixante-dix  aliénés  paisibles  et  convalescents,  étaient  occupés  à  des  travaux 
agricoles.  Afin  de  consacrer  le  souvenir  de  cette  institution,  due  à  l'initiative  du 
D''  Ferrus,  le  nom  de  cet  éminent  médecin  a  été  donné  à  la  rue  qui  mène  vei-s 
l'entrée  de  l'établissement. 

L'aspect  de  cet  établissement  n'éveille,  en  aucune  manièi-e,  l'idée  de  sa  desti- 
nation spéciale.  Point  de  hautes  murailles,  point  de  grilles,  point  de  ban'eaux 
aux  fenêtres.  Les  constructions  régulières,  élégantes,  correctes,  en  pierre  de  taille 
blanche  et  polie,  percées  de  larges  croisées  et  couvertes  de  toits  de  briques  rouges, 
n'ont  rien  qui  serre  le  cœur  ni  qui  attriste  la  vue,  rien  qui  rappelle  la  réclusion  ou 
qui  annonce  la  contrainte. 

Le  parc  de  Montsouris  a  été  dressé,  en  partie,  sur  l'emplacement  du  hameau 
de  Montsouris,  qui  dépendait  autrefois  de  la  commune  de  Montrouge  et  qui 
était  peuplé  surtout  de  guinguettes. 

Montsouris  fut  longtemps  un  quartier  mal  famé  sur  lequel  couraient  de  sinistres 
légendes.  Son  nom  lui  vint  de  l'innombrable  quantité  de  souris  qu'attirait  au- 
trefois le  blé  que  l'on  accumulait  en  cet  endroit  pour  le  sei'vice  de  nombreux 
moulins. 

Le  parc  de  IMontsoiiris  est  divisé  en  deux  parties  par  le  chemin  de  fer  de 
Sceaux;  on  y  remarque  la  statue  de  Voltaire  et  un  groupe  de  la  mission  Flatters, 


592  LA     VILLE      LUMIÈRE 

qui  fut  massacrée  par  les  Touareg,  en  1881,  dans  une  expédition   au   Sahara. 

Par  l'avenue  Reille,  nous  atteignons  la  rue  de  la  Santé,  ancien  chemin 
vicinal  allant  de  la  barrière  de  la  Santé  à  Arcueil. 

A  l'angle  de  la  rue  Méchain  et  de  la  rue  de  la  Santé,  se  trouvait  un  emplace- 
ment appelé  le  Champ-des-Capucins,  où  l'on  fusillait  autrefois  les  gardes-fran- 
çaises, condamnés  à  mort  pour  désertion  ou  autre  crime.  On  avait  élevé  à 
l'angle  de  ce  champ  une  croix  de  la  Sainte-Hostie,  qui  a  disparu  pendant  la 
Révolution. 

Au  numéro  10  de  la  rue  de  la  Santé  se  trouve  l'hôpital  Cochin  (i),  fondé 
en  1779  par  l'abbé  Jean-Denis  Cochin,  curé  de  Saint-Jacques-du-Haut-Pas,  qui 
subvint  de  ses  propres  deniers  aux  frais  de  l'établissement  de  cet  hôpital  destiné  à 
recevoir  les  malades  de  son  quartier.  A  côté  de  l'hôpital  Cochin,  se  trouve  la 
maison  d'accouchement  ou  l'hospice  de  la  Maternité  (2),  situé  au  123  bou- 
levard do  Port-Royal. 

Puis  nous  arriverons  à  l'Observatoire,  situé  rue  Cassini.  Il  fut  construit 
sous  le  règne  de  Louis  XIV,  par  un  ordre  de  Colbert,  qui  chargea  Claude  Perrault 
de  donner  le  dessin  de  l'Observatoire  royal.  Perrault  se  mit  à  l'œuvre,  et  ses 
plans  ayant  été  adoptés,  les  fondations  du  nouvel  édifice  furent  jetées  en  1667. 

L'Observatoire  fut  achevé  en  1672,  en  même  temps  qu'arrivait  d'Italie 
Dominique  Cassini,  que  Colbert  avait  fait  venir. 

L'Observatoire,  tel  que  le  construisit  Perrault,  subsiste  encore  aujourd'hui 
dans  son  entier.  Mais,  toutefois,  il  a  été  agrandi  une  première  fois  par  ordre  de 
François  Arago,  puis  en  1834.  Il  a  été  successivement  dirigé  par  Dominique 
Cassini,  par  son  Iris  Jacques,  son  petit-frls  César-François,  son  arrière-petit-fils 
Jacciues-Dominiquc.  Ensuite  Lalande,  Bouvard,  Arago,  Leverrier  et  Delaunay 
en  furent  les  directeurs. 

DejHiis  sa  fondation  jusqu'à  la  Révolution,  cet  établissement  fut  une  dépen- 
dance de  l'Académii»,  qui  y  installa  ses  astronomes. 

Le  Bureau  des  Longitudes,  fondé  par  un  décret  de  la  Convention,  le  7  ther- 
midor an  III,  fut  installé  à  l'Observatoire;  puis  en  1834  il  1»^  transporté  à 
l'Institut. 

(i)  Hôpital  Cochin.  —  Mûdccins  :  Chauflard,  Witlal.  -  Chirurgiens  :  Schwartz,  Qiiénii, 
Faure. 

(2)  Maternité.  —  .Accoucheurs  :  Maj-gricr,  Macé. 


^  ^^  Je  XV"^  arrondissement,  Vaugirard,  comprend  les  quartiers  Saint- 
^^)      Lambert,   Necker,    Grenelle   et  Javel.    Il  occupe  tout  l'emplacement 

"""      de  l'ancien  village  de  Vaugirard. 

Vaugirard  a  une  histoire  distincte  de  celle  de  Paris,  histoire  qui  remonte  au 
xii^  siècle  environ.  A  cette  époque,  on  commença  à  élever  sur  les  terrains  alors 
incultes  qui  en  composaient  le  territoire  quelques  étables  à  bœufs. 

Il  V  avait  d'ailleurs,  dans  ce  village,  de  splendides  pâturages,  et  Vaugirard 
devait  fournir  tout  l'approvisionnement  de  bestiaux  de  la  capitale.  De  là  vient  le 
premier  nom  sous  lequel  on  le  désigna,  Valboistron  ou  Vauboistron,  des  mots 
latins  Bos  et  Starc.  qui  indiquent  en  effet  les  installations  de  bœufs,  c'est-à-dire 
des  étables. 

Par  altération,  ce  nom  devint  Val  Boistron  puis  Val  Gérard,  et  enfin  Vau- 
girard. 

Vaugirard  relevait  de  l'abbaye  de  Saint-Germain-des-Prés  comme  dépen- 
dances du  village  d'Issy.  Le  premier  bienfaiteur  du  lieu  fut  l'abbé  de  Saint- 
Germain,  qui  y  fit  construire  une  vaste  maison  à  l'usage  des  religieux  conva- 
lescents. 

En  1342,  Vaugirard  fut  érigé  en  paroisse  à  charge  de  payer  redevance  à  la 
cure  d'Issy. 

En  1350,  ce  pays  n'était  encore  qu'un  tout  petit  hameau,  et  un  proverbe  à 
longtemps  été  populaire  pour  désigner  une  personne  qui  se  trouve  dans  un  grand 
embarras  :  Il  ressemble  au  greffier  de  Vaugirard.  Ce  proverbe  avait  pris  cours, 
parce  que  le  greffier  était  logé  tellement  à  l'étroit  que  personne  ne  pouvait  péné- 
trer dans  sa  cellule  sous  peine  d'obstruer  le  jour  et  la  lumière  indispensables 
à  son  ministère. 

Jusqu'à  François  P'',  Vaugirard  ne  dut  avoir  qu'une  très  mince  importance, 
puisque  ce  roi  ne  manquait  jamais,  lorsqu'il  écrivait  à  Charles-Quint,  qui  se  qua- 
lifiait orgueilleusement  de  cent  titres  pompeux,  de  se  dire  simplement  roi  de 
France  et  comte  de  Vaugirard.  Cette  raillerie  resta  célèbre. 

Au  xvii*^  siècle,  Vaugirard  n'était  guère  composé  que  de  cabarets.  Plusieurs 
événements  historiques  se  passèrent  dans  ce  village.  C'est  dans  les  plaines  de 
Grenelle  et  de  Vaugirard  que  campèrent  les  Gaulois  lorsqu'ils  livrèrent  combat  à 
Labienus,  lieutenant  de  César. 

Plus  tard,  lors  du  séjour  de  l'empereur  Julien  dans  le  Palais  des  Thermes,  le 
camp  s'étendait  jusqu'à  l'emplacement  de  Vaugirard.  Plusieurs  objets  de  l'anti- 

38 


594 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


quité  romaine,  trouvés  depuis  dans  des  fouilles,  déterminent  d'ailleurs,  à  n'en  pas 
douter,  le  dernier  passage  des  armées  romaines. 

Pendant  la  Révolution,  c'est  à  Vaugirard  que  le  peuple  arrêta  Cléry,  le  valet 
de  chambre  de  Louis  XVI,  en  1794. 

C'est  vers  cette  époque  (pie  la  poudrière  de  Grenelle,  dirigée  par  le  chimiste 

Chaptal  et  qui 
approvisionnait 
presque  seule 
les  armées  de  la 
République,  fit 
explosion  ;  tou- 
tes les  maisons 
de  Vaugirard 
tremblèrent  sur 
leur  base. 

En  i8jo,  ce 
fut  là  qu'eut 
lieu  l'arrestation 
du  cardinal  de 
Rohan.  Le  cé- 
lèbre cabaret  de 
la  mère  Saguet 
se  trouvait  à 
\'augirard  et  fut 
fréquenté,  en 
1830,  par  tous 
les  artistes,  litté- 
rateurs et  pein- 
tres de  l'épo- 
que. 

.\u  numéro 
jd  (le  la  rue  de 
N'augirard,  se 
trouve  l'ancien 
couvent         des 

Carmes.  La  rue  de  Vaugirard  est  la  plus  longue  rue  de  Paris  ;  elle  était  remplie  de 
couvents,  parmi  lesquels  le  couvent  des  Sœurs-de-Charité,  de  la  Présentation,  de 
la  Visitation,  le  couvent  des  Sœurs-de-Sainte-Maric-de-Lorette,  dites  Ohlatcs. 
Au  numéro  30  demeura  longtemps  Jules  Janin. 

Au  numéro  180,  a  été  organisé  l'Hôpital  International  de  Paris,  dans  un 
inmieuble  de  belle  apparence,  haut  de  quatre  étages,  sur  sous-sol  et  disposé  entre 
rue  et  jardin.  Un   grand  jardin   planté   d'arbres,  avec   des   allées  sablées,  est 


IIOI'HAL    lNTIiR.\ATU)N..\L    D  Iv    PARIS.    —    UNE     DF.S    SAMKS    L)  OI'KKATHiNS 
DU    !)'■    HILHAUT. 


XVe      ARRONDISSEMENT 


595 


HOPITAL    ]N  lERNAlIONM,    ni.     TAKIi;     lONDK    l'AK     LU     U  '     lUI.U 


596 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


réservé  aux  convalescents.  Une  vaste  porte  métallique,  ajourée,  donne  accès 
aux  différents  locaux  de  la  polyclinique  et  à  la  partie  réservée  à  l'hospitalisation 
comprise  sous  le  nom  d'Hôpital  International  de  Paris. 

Cet    établissement    est    des   plus    intéressants,    il   est    organisé    dans    des 
conditions    de    confortable    et    de    bien-être    tout    à    fait    remarquables. 

Les  règles 
de  l'hygiène  ont 
été  partout  très 
rigoureusement 
observées,  et 
elles  ont  présidé 
à  la  construc- 
tion et  à  l'achè- 
\'emcnt  de  l'im- 
meuble. Son  aé- 
ration, l'éléva- 
tion des  étages, 
la  profusion  de 
la  lumière  du 
jour,  l'aération 
large  de  toutes 
les  pièces  de 
cette  maison  en 
font  un  modèle 
du  genre.  Elle 
constitue,  à 

l'heure  présente, 
un  type  bien 
défini  de  la  mai- 
son à  la  fois 
consacrée  aux 
soins  à  donner 
aux  malades  ve- 
nant aux  consul- 
tations, et  à 
ceux  qu'il  est  nécessaire,  au  contraire,  d'hospitaliser  pour  un  laps  de  temps  plus 
ou  moins  long.  C'est  après  plusieurs  essais  et  de  nombreuses  tentatives  que  les 
organisateurs  actuels,  bien  pénétrés  des  difficultés  à  résoudre,  ont  pu  mener  à 
bien  leur  tâche  difficile.  L'Hôpital  International  de  Paris  est  actuellement  placé 
sous  la  direction  scientifique  du  I)''  Billiaut,  dont  ou  conuait  la  compétence,  et 
d'un  directeur  administratif,  ciiargé  de  la  gestion  financière  et  de  l'ordre  inté- 
rieur. Ilest  spécialement  consacré  aux  opérations  chirurgicales.  Nulle  part  ailleurs 


HoI'IT.VL    IN' IIKNAIIONAL   DE    PAKls 


XVe      ARRONDISSEMENT 


597 


on  ne  trouve  un  matériel  plus  complet  d'opérations  et  d'explorations  cliniques. 

Un  interne  est  toujours  présent  dans  la  maison,  ainsi  qu'une  surveillante 
dont  l'éducation  a  été  particulièrement  dirigée  vers  cet  ordre  de  service.  Le  per- 
sonnel est  exclusivement  laïque  ;  il  est  appelé  à  assurer  la  bonne  tenue  de  la 
maison,  à  prodiguer  des  soins  au.x  malades  à  toutes  les  heures  du  jour  et  delà  nuit. 

Le  but  que  l'on  a  voulu  atteindre  en  fondant  cet  hôpital,  a  été  de  prouver 
qu'une  maison 
de  ce  genre,  or- 
ganisée à  la  ma- 
nière des  hôpi- 
taux américains, 
peut  et  doit  se 
suffire  par  les 
ressources  qui 
proviennent  des 
malades.  Pour 
qu'il  en  soit 
ainsi,  il  est  né- 
cessaire, avant 
tout,  de  parer 
au.x  frais  de  pre- 
mier établisse- 
ment et  de  mise 
en  marche.  En 
outre,  en  raison 
même  du  carac- 
tère à  donner 
à  l'enseignement 
spécial  et  à  la 
multiplicité  des 
services  à  oi'ga- 
niser,  il  a  fallu 
grouper  un  cer- 
tain nombre  de 
médecins  accep- 
tant    de     parer 

aux  frais  divers  et  d'assurer  le  bon  fonctionnement  de  la  maison,  en  faisant 
abnégation  du  temps  à  consacrer  à  l'œuvre.  Toutes  ces  conditions  se  sont  trou- 
vées réunies  pour  l'organisation  parfaite  de  l'Hôpital  International.  Deux  étages 
ont  été  particulièrement  affectés  au  service  de  l'hospitalisation,  où  sont  admis  les 
malades  de  toutes  catégories,  à  l'exclusion  de  ceux  qui  sont  atteints  d'affections 
contagieuses  et  de  ceux  qui  souffrent  de  maladies  mentales  qui  seraient  capables, 

38. 


SALLE    D  OPERATIONS  .ASEPTIQUES    DES    DOCTEURS    BILHAUT,    PERE   ET  FILS. 


598  LA     VILLE      LUMIERE 

par  là  même,  de  troubler  le  repos  nécessaire  aux  autres,  le  plus  grand  calme 
étant  en  effet,;^indispensable  à  tous  les  malades  et  surtout  à  ceux  qui  sont 
atteints  d'affections  chirurgicales.  Cette  partie  constitue  l'Hôpital  International 
de  Paris,  et  l'ensemble  des  consultations  forme  la  polyclinique  de  l'Hôpital 
International  de  Paris.  ^ 

La  rue  Lecourbe  est  parallèle  à  la  rue  de  Vaugirard.  C'était,  en  1672,  le  grand 
chemin  de  Bretagne. 

La  rue  de  la  Convention  qui  la  traverse  est  une  rue  toute  récente,  dont  une 
partie  fut  ouverte  en  1888  et  l'autre  en  1896.  La  rue  de  Dantzig  nous  conduira 
aux  abattoirs. 

Avant  la  création  des  abattoirs,  les  bestiaux  étaient  tués  dans  l'intérieur  des 
villes,  et  nous  avons  parlé  des  tueries  et  des  écorcheries  du  Châtelet.  On  conçoit 
les  graves  inconvénients  que  devait  présenter  im  tel  usage  dans  une  ville  comme 
Paris.  C'était  un  spectacle  répugnant.  Mercier  écrit  en  1783  :  «  Le  sang  ruisselle 
dans  les  rues,  il  se  caille  sous  vos  pieds  et  vos  souliers  en  sont  rougis.  En  passant, 
vous  êtes  tout  à  coup  frappé  de  mugissements  plaintifs,  un  jeune  bœuf  est  terrassé, 
et  la-  tête  armée  est  liée  contre  la  terre  avec  des  cordes,  une  lourde  massue  lui 
brise  le  crâne,  un  long  couteau  lui  fait  au  gosier  une  plaie  profonde.  Le  sang  qui 
fume  coule  à  gros  bouillons  avec  sa  vie.  Mais  ces  douloureux  gémissements,  ces 
muscles  qui  tremblent  et  s'agitent  dans  de  terribles  convulsions,  ces  abois,  les  der- 
niers efforts  cpi'il  fait  pour  s'arraclier  à  une  mort  inévitable,  tout  annonce  la  vio- 
lence de  ses  angoisses  et  les  souffrances  de  son  agonie. 

Tous  les  bouchers  avaient  le  droit  de  tuer  les  animaux  devant  leur  porte. 
La  construction  des  abattoirs  de  Paris  fut  ordonnée  par  Napoléon  P'',  le  10  no- 
vembre 1807.  Mais  elle  ne  fut  terminée  qu'en  1818. 

La  ville  de  Paris  possède  actuellement  trois  abattoirs  :  Villette,  Villejuif  et 
Vaugirard,  et  un  autre  dit  abattoir  des  Fourneaux,  réservé  à  la  charcuterie,  qui 
fut  ouvert  en  1848,  dans  la  rue  Falguière.  Les  abattoirs  offrent  des  avantages 
immenses  pour  la  sûreté  et  la  salubritédes  villes. 

Suivons  maintenant  la  rue  Brancion,  puis  la  rue  ÎMorillon,  ouverte  en  1662, 
sur  un  lieu  appelé  Morillon,  parce  qu'on  y  récoltait  des  j)etits  raisins  noirs  qu'on 
appelait  ainsi. 

La  rue  Labrouste  et  la  rue  Falguière,  anciennement  rue  des  Fourneaux,  nous 
conduiront  boulevard  Pasteur,  dans  lequel  débouche  le  boulevard  de  Vaugirard. 
qui  part  de  la  place  du  Maine. 

L'Institut  Pasteur  est  situé  entre  la  rue  Dutot  et  la  rue  Falginère.  L'on 
sait  quelles  merveilleuses  études  y  furent  faites  et  sont  poursuivies  tous  les  jours 
dans  le  Laboratoire  du  D'  Roux. 

Le  D''  Roux,  qui  s'illustra  notamment  j)ar  sa  découverte  du  séruui  anti- 
diphtérique, peut  être  mis  au  nombre  des  bienfaiteurs  de  l'humanité. 

L'avenue  du  Maine  reçut  ce  nom  à  cause  du  voisinage  du  château  du  Maine. 
Le  fils  légitime  de  Louis  XIV  et  de  Mme  de  Montespan,  le  duc  du  Maine,  avait 


X\"      ARRONDISSEMENT 


599 


I.Nt.IIILÏ      P. 


là  son  rendez-vous  de  chasse.  Ce  château 
chasses  de  Sceaux. 

Au  numéro  46  se  trouve  la  cité  du 
Maine.  Au  numéro  15,  nous  voyons  la 
grande  manufacture  d'orgues  Cavaillé- 
Coll.  Les  origines  de  cette  maison,  la  plus 
réputée  du  monde  entier  dans  ce  genre 
d'industrie,  remontent  à  plus  de  trois 
siècles.  Ce  fut  Aristide  Cavaillé-Coll  qui 
fonda  la  maison  de  Paris  et  en  fut  le  chef 
pendant  soixante  ans.  Il  était  le  fils  de 
Dominique  Cavaillé-Coll,  déjà  très  connu 
comme  organier  dans  le  Languedoc,  et 
petit-fils  de  Jean-Pierre  Cavaillé,  l'auteur 
des  orgues  de  Sainte-Catherine  et  de  la 
Merci  de  Barcelone.  En  1834,  à  la  suite 
d'un  concours  ori  il  fut  choisi  pour  con- 
struire le  grand  orgue  de  la  basilique  de 
Saint-Denis,  Aristide  Cavaillé  transféra 
ses  ateliers  à  Paris.  Des  travaux  effectués 


était  construit  à  l'extrémité  de  ses 


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PIÈCE    DE    MÉCANIQUE. 

38.. 


6oo 


LA     VILLE      LUMIERE 


dans  la  basilique  avaient  retardé  l'installation  de  l'orgue,  qui  ne  fut  terminé 
qu'en  1841.  Mais  l'instrument  renfermait  alors  tous  les  perfectionnements  et 
toutes  les  innovations  dus  au  génie  du  constructeur  et  qui  ont  depuis  servi  de 
base  à  la  facture  moderne,  notamment  :  1°  le  nouveau  système  de  soufflerie  à 
diverses  pressions  ;  2°  les  sommiers  à  doubles  soupapes  ;  3°  le  levier  pneumatique  de 
Barbier  ;  4" les  jeux  harmoniques.  Et  ces  progrès  furent  suivis  de  beaucoup  d'autres. 


UN    DES    ATTLIERS    DE    LA*  MAISON  CAVAII.LÉ-COLL. 


En  1840,  Cavaillé-Coll  présentait  à  l'Académie  des  Sciences  le  résultat  de  ses 
Etudes  Expérimentales  sur  les  Tuyaux  d'Orgue,  puis  sur  le  Ton  normal,  sur  VOrgue 
et  son  Architecture,  sur  la  longueur  des  tuyaux  par  rapport  à  leur  intonation,  sur 
la  soufflerie  de  précision,  et  c'est  encore  lui  qui  inventa  le  moteur  [luinniatique 
à  double  action  pour  vaincre  les  résistances  de  frottement,  et  le  nouveau  système 
de  régulateurs  de  l'air  comprimé. 

Une  des  œuvres  les  plus  considérables  de  sa  longue  carrière  est  l'orgue 
monumental  de  Saint-Sulpice,  inauguré  le  26  avril  1862.  Cet  instrument  est  le 
plus  remarquable  et  le  plus  important  qui  existe  en  France.  M.  A.  Cavaillé-Coll 
est  aussi  l'auteur  du  premier  projet  présenté  pour  l'édification  d'un  grand  orgue 
dans  la  basilique  de  Saint-Pierre  à  Rome. 

Des  causes  d'ordres  divers  n'ont  pas  permis  à  M.  Cavaillé-Coll  de  donner  corps 
au  rêve  qu'il  avait  fait,  et  les  dernières  années  de  sa  vie  en  furent  attristées.  Après 


XV<^      ARRONDISSEMENT 


60 1 


MAISON    CAVAILLE-COLL.    VESTIBULE    D  ENIRÉE. 


602 


LA     VILLE      LUMIERE 


une  existence  toute  de  désintéressement  et  d'abnégation  au  cours  de  laquelle 
environ  sept  cents  orgues  sont  sorties  de  ses  ateliers,  M.  Cavaillé-CoU,  comblé 
d'honneurs  mais  resté  pauvre,  dut  se  retirer  en  1898,  en  cédant  la  direction  de  sa 
maison  à  l'un  de  ses  meilleurs  élèves,  M.  Ch.  Mutin. 

L'honneur  d'une  telle  succession  ne  laissait  cependant  pas  que  d'être  lourd 
à  porter  ;  mais  M.  Mutin  est  de  ceux  dont  l'énergie  de  volonté  ne  recule  pas  devant 

les  dilhcultés  :  s'inspirant  de  l'exemple 
du  maître,  il  s'est  imposé  le  devoir  de 
conserver  intactes,  en  les  continuant,  les 
traditions  de  soixante  années  d'un  labeur 
prodigieux,  et  il  ne  faillira  certes  pas  à  la 
tâclie.  Sans  nous  étendre  sur  la  valeur  des 
trois  cents  instruments  sortis  de  la  mai- 
son depuis  que  M.  Mutin  en  est  le  chef, 
nous  citerons  cependant  les    orgues  de 


GRAND    ORGUE    DU    HALL   DES   CONCERTS 
DE    LA    MAISON   CAVAILLÊ-COLL. 


trente-deux  pieds  de  Saint-Vaast  d'Ar- 
mentières  (Nord),  de  Saint-Augustin  et 
de  Saint-Philippe-du-Roule,  à  Paris, 
de  la  nouvelle  église  Saint-Pierre,  de 
Neuilly-sur-Seine  ;  du  Conservatoire  de 
Moscou,  de  Guebwiller  et  Sarreguemines, 
de  la  basilique  de  Lujan,  de  Sainte- 
Marie-du-Transtevère,  à  Rome,  de  la 
cathédrale  de  Popayan,  des  orgues  de 
concert  ou  de  salon,  exécutées  pour  les 
salles  Gaveau,  de  l'Union,  de  Berlioz, 
pour  le  baron  de  ri^sjiéc,  la  comtesse  de  Béarn,  le  comte  de  Miramon,  pour 
Mme  Marsh,  pour  Alex.  Guilmant,  pour  deux  tlu'âtres  de  Buenos-Ayres,  etc.,  etc. 
Enfin  consécration  su])rême  de  son  talent  et  de  la  valeur  artistique  de  la 
maison  ("availlé-Coll,  M.  Mutin  \'ient  d'être  chargé  de  la  construction  do  l'orgue 
monumental  pour  la  basilique  Saint-Pierre,  à  Rome.  Cet  instrument,  dont  l'idée 
première  revient  à  Aristide  Cavaillé,  laissera  loin  derrière  lui  tout  ce  qui  s'est  fait 
dans  ce  genre.  Une  partie  décorative  grandiose,  160  jeux,  12  000  tuyaux,  dont  les 
plus  gros  auront  14  mètres  de  hauteur  et  plus  de  2  mètres  de  circonférence, 
115  à  120  milliards  de  combinaisons  hai^moniques,  telles  sont,  sans  i>ntrer  dans 
les  détails  plus  techniques,  les  caractéristiques  de  cette  machine  la  ])lus  invrai- 
semblablement compliquée  (pii  ait  jamais  été  conçue. 

L'avenue  de  Suffrcn  fait  suite  au  boulevard  Pasteur.  Elle  a  été  commencée 
en  1770  et  prolongée  en  1884. 

Le  boulevard  Garibaldi  a  été  formé,  connue  tous  les  boulevards  extérieurs,  par 
les  Fermiers  Généraux,  ainsi  que  le  boulevard  de  Grenelle,  qui  s'étend  jusqu'à 
la  Seine. 


XVie     ARRONDISSEMENT 


603 


S|^^J3e  X\'I''  arrondissement  comprend  les  quartiers  d'Auteuil,  de  la  Muette, 
p^^^)  de  la  Porte-Dauphine  et  de  Chaillot.  De  la  place  de  l'Etoile  part 
iîZjél  l'avenue  du  Bois-de-Boulogne,  ouverte  en  1854  sous  le  nom  d'avenue 
de  l'Impératrice.  Cette  avenue  à  triple  voie,  dont  les  bas-côtés  sont  bordés 
d'hôtels  qu'on  pourrait,  à  vrai  dire,  appeler  des  palais,  forme  comme  un  trait 
d'union  entre  Paris  et  le  Bois  de  Boulogne,  auquel  nous  réserverons  tout  à 
l'heure  un  chapitre  spécial.  Suivons  l'ancienne  rue  des  Biches,  actuelle  rue  des 
Belles-Feuilles,  ainsi  nommée  à  cause  d'un  immense  parc  dont  elle  longeait  les 
murs,  et  nous  arriverons  avenue  Victor-Hugo,  précédemment  avenue  de  Saint- 
Cloud,  puis  avenue  d'Eylau. 

Au  numéro  121  de  l'avenue  (qui  était  alors  le  numéro  22  de  l'avenue  d'Ej'- 
lau)  mourut  Victor  Hugo  en  1885.  Nous  trouvons  à  ce  sujet  dans  le  Dictionnaire 
des  rues  de  Paris  la  nomenclature  des  différents  appartements  où  vécut  l'auteur 
de  la  Légende  des  Siècles.  Il  habita  au  numéro  24  de  la  rue  de  Clicliy,  puis  au 
numéro  12  de  la  rue  des  Feuillantines,  habitation  dont  il  nous  a  laissé  une  longue 
description.  En  1813,  nous  le  trouvons  rue  des  Vieilles-Tuileries,  actuelle  rue 
duCherche-Midi.jniis  10  rue  de  Mézières,  en  1821.  Il  demeura  ensuite  11  rue  Notre- 
Dame-des-Champs.  Puis  après  être  resté  quatre  ans  au  nvmiéro  90  de  la  rue  de 
Vaugirard,  il  vint  habiter  la  rue  Jcan-CJoujon,  qu'il  quitta  en  1S32  pour  la  place 
Royale,  actuelle  place  des  Vosges,  où  il  demeura  quinze  ans.  En  1848,  il  logea 
rue  d'isly,  puis  rue  de  la  Tour-d'Auvergne.  C'est  de  là  qu'il  partit  en  exil.  A  son 
retour,  il  habita  successivement  dans  un  hôtel  de  la  rue  de  Rohan,  puis  rue  de 
Clichy,  ensuite  rue  Pigalle  et  enfin  22  avenue  d'Ej-lau,  dans  le  petit  hôtel  qui  a 
été  démoli  il  y  a  quelques  années. 

La  place  Victor-Hugo  s'appelait  autrefois  le  rond-point  de  la  Plaine.  Au 
centre  de  la  place  a  été  érigé  le  monument  de  Victor  Hugo,  qui  est  l'teuvre  de 
Barrias.  L'avenue  Malakoff  part  de  l'avenue  de  la  Grande-Armée,  pour  aboutir 
place  du  Trocadéro.  Elle  a  été  nommée  ainsi  en  souvenir  de  la  prise  du  bastion 
qui  décida  de  la  victoire  de  Sébastopol.  Au  numéro  145  est  l'impasse  ]\Ialakoff. 
Aux  numéros  130  et  132  se  trouve  le  siège  de  la  Société  anonyme  des  papiers 
Abadie,  dont  les  établissements  sont  universellement  connus. 

Cette  maison  est  l'une  des  plus  anciennes  papeteries  qui  se  sont  con- 
sacrées spécialement  à  la  fabrication  et  au  façonnage  des  papiers  à  cigarettes. 

Elle  a  apporté  dans  cette  industrie  des  perfectionnements  considérables  ; 
ayant  égard  aux  exigences  toujours  croissantes  des  fumeurs,  elle  est  parvenue  à 


XVr      ARRONDISSEMENT 


605 


6o6 


LA      VILLE      LUMIERE 


LII.K      lij.;      I  .\      ^,^j 


XVie     ARRONDISSEMENT  607 


STATUE    DE    VICTOR    HUGO. 


6o8  LA     VILLE      LUMIÈRE 

leur  offrir  des  papiers  à  cigarettes  à  la  fois  très  minces  et  résistants,  dont 
la  combustion  est  pour  ainsi  dire  intégrale. 

Les  établissement  Abadie,  qui  ont  toujours  apporté  des  soins  minutieux  à 
la  confection  de  leurs  produits,  fournissent  actuellement  aux  fabriques  du  monde 
entier  des  papiers  en  rames  et  en  bobines.  Ils  viennent  de  faire  tout  récemment 
à  Londres  ime  exposition  qui  fut  particulièrement  remarquée  et  dans  laquelle 
figuraient  des  papiers  à  cigarettes  filigranes  avec  la  dernière  perfection,  ainsi 
qu'une  collection  admirable  de  tuhies  de  tous  genres  et  de  toutes  dimensions.  On 
trouvait  à  cette  exposition,  depuis  la  petite  feuille  mince  comme  une  pellicule, 
jusqu'au  papier  épais  de  pure  paille  de  blé  qui  convient  aux  fumeurs  de 
certains  pays. 

La  Société  des  papiers  A  badie  possède  trois  usines  mues  par  la  force  hydrau- 
lique et  par  la  vapeur  au  Tliéil,  à  Masles  et  à  Avezé.  Ces  usines  occupent  plus  de 
deux  cent  cinquante  ouvriers.  Les  établissements  de  façonnage  à  Paris  occupent 
un  nombre  égal  d'employés. 

La  Société  des  papiers  A  badie  qui  produit  annuellement  600  000  kilogrammes 
de  papiers  à  cigarettes,  qu'elle  écoule  soit  en  France  soit  par  voie  d'exportation, 
a  obtenu  les  plus  hautes  récompenses  dans  toutes  les  grandes  expositions  aux- 
quelles elle  a  pris  part. 

La  place  du  Trocadéro  avait  été  nommée  place  du  Roi -de-Rome, 
par  Napoléon  1'='',  qui  eut  l'intention  d'y  faire  construire  un  palais  pour 
son  fils. 

Cette  place  occupe  le  terrain  où  était  situé  le  couvent  de  la  Visitation-de- 
Sainte-Marie,  fondé  en  1652  par  Henriette  de  France,  dans  une  maison  qui  avait 
eut  successivement  pour  propriétaire  Louis  XI,  Philippe  de  Commines,  Catherine 
de  Médicis,  le  maréchal  de  Bassompierre. 

C'est  de  ce  couvent  que,  le  16  novembre  1669,  Bossuet  prononça  l'oraison 
funèbre  d'Henriette  de  France,  dans  laq.uelle  éclata,  pour  la  première  fois,  toute  la 
puissance  de  son  talent.  Mais  la  reine  si  imposante  dont  Bossuet  avait  fait  l'élo- 
quente apologie  n'avait  été,  en  réalité,  pendant  la  plus  grande  pïirtie  de  sa  vie, 
qu'une  exilée,  attisant  de  toutes  ses  forces  une  guerre  civile  qu'elle  avait  con- 
tribué à  soulever  par  sa  faute.  La  femme  que  Bossuet  se  plaisait  à  nous  dépeindre 
comme  ornée  de  toutes  les  vertus  épousa,  dans  un  âge  avancé,  un  de  ses  anciens 
amants,  un  des  favoris  de  sa  jeunesse. 

Le  couvent  de  la  Visitation  fut  supprimé  en  1790,  puis  vendu  et  démoli. 

En  1815,  après  le  désastre  de  Waterloo,  les  troupes  alliées  avaient  campé 
sur  les  hauteurs  du  Trocadéro. 

Dans  les  jardins  du  Trocadéro,  adossés  aux  rochers  du  côté  de  la  rue  Franklin, 
ont  été  placés  un  fragment  de  la  façade  des  Tuileries  et  un  fragment  de  l'ancien 
Hôtel  de  Ville.  Le  Palais  du  Trocadéro  a  été  élevé  pour  l'Exposition  de  1878. 
Nous  ne  nous  y  attarderons  pas  plus  longuement,  car  l'architecture  est  indigne 
des  autres  monuments  de  Paris. 


XVie     ARRONDISSEMENT 


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6io 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


THE     HALTIMORK  HOTEL. 


XVIe     ARRONDISSEMENT  6ii 

L'avenue  Kléber  portait  le  nom  du  boulevard  de  Longchamp  et  de  Passy, 
puis  ensuite  d'avenue  du  Roi-de-Rome. 

Au  numéro  i8  est  située  l'ambassade  des  Etats-Unis  d'Amérique. 

Au  numéro  92,  à  l'angle  de  la  rue  Saint-Didier,  se  trouve  une  jolie  maison 
avec  tourelles. 

Au  numéro  88  bis,  nous  remarquerons  Baltimore-Hôtel,  qui  a  été  fondé,  il  y  a 
quelque  temps,  par  M.  Guttierrez,  qui  en  est  le  propriétaire  actuel.  L'hôtel  est 
aménagé  avec  le  dernier  confort  et  tout  le  luxe  que  l'on  peut  désirer  ;  nous  y 
comptons  cent  onze  chambres  et  salons,  trente-six  salles  de  bains,  une  salle  de 
restaurant,  un  fumoir,  etc.,  etc. 

La  clientèle  de  Baltimore-Hôtel  est  tout  à  fait  clioisie  et  lui  reste  toujours 
fidèle,  car  elle  est  certaine  de  rencontrer  dans  cette  maison  tout  le  confortable 
rêvé. 

Nous  ajouterons  que  les  prix  de  Baltimore-Hôtel  sont  très  modérés 
et  que  sa  cuisine  et  sa  cave  ont  une  réputation  bien  établie  et  largement 
justifiée. 

Par  sa  jolie  situation,  dans  un  des  quartiers  les  plus  aérés  et  les  plus  chic 
de  Paris,  par  son  aménagement  parfait,  Baltimore-Hôtel  est  vraiment  l'un  des 
meilleurs  hôtels  que  l'on  puisse  recommander. 

Suivons  l'ancienne  rue  du  Cœur-Volant,  qui  tenait  ce  nom  bizarre  d'une  en- 
seigne de  cabaret.  Elle  s'appelle  maintenant  rue  Boissière,  à  cause  d'une  cruix 
hoissière  appliquée  sur  le  champ  oii  elle  fut  ouverte. 

On  nommait  boissières  les  croix  auxquelles  on  allait  attacher  du  buis  le  jour 
des  Rameaux 

Cette  rue  nous  mènera  place  d'Iéna,  où  se  croisent  l'avenue  du  Trocadéro, 
l'avenue  d'Iéna  et  la  rue  Pierre-Charron,  qui  fut  percée  en  1777  sous  le  nom  de 
rue  d'Agoulême-Saint-Honoré. 

C'est  dans  la  rue  Pierre-Charron  qu'est  situé  le  si  intéressant  musée 
Galierra  Brignole. 

Ne  quittons  pas  Auteuil  sans  conseiller  à  nos  lecteurs  de  faire  une  visite  à 
Notre-Dame-d'Auteuil,  place  de  l'Eglise,  qui  était,  comme  son  nom  l'indique, 
la  paroisse  du  village  d' Auteuil,  réuni  à  Paris  en  1860.  La  tour  date  du  xi^  ou 
xiio  siècle,  ce  qui  ferait  remonter  à  cette  époque  l'origine  de  l'église,  reconstruite 
au  xviie  siècle. 

La  place  qui  s'étend  en  avant  est  formée,  en  partie  de  l'ancien  cimetière. 
On  y  voit  une  espèce  d'obélisque  en  marbre  rouge,  avec  socle  en  marbre  blanc. 
C'est  le  tombeau  du  chancelier  d'Aguesseau  et  de  sa  femme  Anne  Lefèvre  d'Ormes- 
son.  Une  inscription  gravée  sur  le  socle  constate  que  ce  monument  fut  restauré 
par  ordre  du  gouvernement,  en  l'an  IX 

Au  numéro  2  se  trouve  un  hôtel  que  le  comte  d'Artois  avait  fait  bâtir  pour 
Mlle  Louise  Contât,  la  célèbre  actrice  de  la  Comédie-Française,  née  à  Paris 
en  1760  et  décédée  en  181 3. 

39 


6l2 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


Au  numéro  63  se  trouve  l'hôtel  Gallia,  qui  possède  une  merveilleuse  situation 

et  dont  les  fenêtres  donnent  sur  toute 
l'avenue  des  Champs-Elysées.  Cet  hôtel 
est  admirablement  installé  avec  tous  les 
perfectionnements  modernes.  Il  a  été 
fondé  en  igoo,  au  moment  de  l'Exposi- 
tion, par  M.  Brunel,  et,  depuis  sa  fon- 
dation, le  développement  de  ses  affaires 
a  >uivi  une  progression  constante. 

L'hôtel  Galha  ne  se  composait  pri- 
mitivement que  de  quatre  étages  ;  en 
1902,  il  fut  surélevé  de  deux  étages  et 
agrandi  sur  l'emplacement  d'une  partie 
d'une  maison  qui  donnait  sur  l'avenue 
des  Champs-Elysées.  C'est  ainsi  que  l'on 
a  pu  prolonger  le  grand  hall  d'entrée 
par  un  charmant  petit  salon  de  lecture 
en  forme  de  rotonde,  décoré  de  panneaux 
peints   et    aménagé   avec   beaucoup    de 


HOTEL    G.\I.I.IA. 


XVIe     ARRONDISSEMENT 


613 


6i4  LA     VILLE     LUMIÈRE 

luxe  et  beaucoup  de  goût.  L'hôtel  possède  deux  belles  salles  de  restaurant 
sur  la  rue  Pierre-Charron.  La  cuisine  et  la  cave  jouissent  d'une  grande 
réputation. 

Nous  visiterons  quelques-uns  des  appartements  privés  de  l'hôtel  Gallia  qui 
nous  frapperont  par  leur  excellente  disposition,  par  leur  gaieté  et  par  leur  mer- 
veilleux confortable.  Ils  sont,  pour  la  plupart,  pourvus  de  balcons  d'où  la  vue 
peut  s'étendre  sur  l'avenue  des  Champs-Elysées. 

L'hôtel  Gallia  est  actuellement  dirigé  par  Mme  \'ve  Brunel 

Suivons  à  présent  cette  belle  voie  ombragée  qui  s'appelle  l'avenue  Henri- 
Martin,  qui  passe  à  côté  du  petit  cimetière  de  Passy.  Au  numéro  71  se  trouve  la 
mairie  du  XVP  arrondissement,  élevée  en  1877.  A  l'intérieur  de  la  mairie,  dans 
la  Salle  des  Fêtes,  ont  été  inscrits  les  noms  de  personnages  célèbres  qui  ont  habité 
Passy,  entre  autres  :  Molière,  La  Fontaine,  Boileau,  Chénier,  Béranger,  Jules 
Janin,  Lamartine,  Rossini,  Desborde-Valmore,  etc.,  etc. 

La  Muette,  à  laquelle  nous  conduira  l'avenue  Henri-Martin,  est  l'cmpla- 
ment  d'un  ancien  château  qui  avait  appartenu  à  Charles  IX,  qui  avait  placé  là 
sesiiiucttcs.  ^  ,j 

On  appelait  ainsi  les  maisons  destinées  à  garder  les  mues  de  cerf  et  à  mettre 
les  oiseaux  de  fauconnerie  au  temps  de  la  mue. 

Ce  château  appartint  successivement  à  ^Marguerite  de  Valois,  femme  de 
Henri  IV,  à  Louis  XIII  en  1610,  puis  à  Fleuriau  d'Armenonvillc.  Ce  dernier  le 
vendit  à  la  duchesse  de  Berry,  fille  du  Régent,  qui  y  mourut  en  1719. 

Le  château  de  La  Muette  devint  ensuite  la  propriété  de  Louis  X\'I,  qui  y 
logea  avec  Marie- Antoinette  au  commencement  de  son  mariage. 

Pendant  la  Révolution,  le  château  de  La  Muette,  devenu  propriété  nationale, 
fut  vendu  à  Sébastien  Erard,  le  célèbre  facteur  de  pianos. 

La  première  course  de  chevaux  qui  se  fît  en  France  eut  lieu  dans  les  jardins 
de  La  Muette  en  1651.  Les  chevaux  qui  prirent  part  à  la  course  appartenaient  au 
duc  de  Joyeuse  et  au  comte  d'Harcourt. 

Passy  est  un  nom  commun  à  plusieurs  villes  de  France  et  paraît  désigner  : 
un  pas,  un  défilé  près  d'une  rivière. 

Il  y  a  des  villes  portant  les  noms  de  Passy-sur-JIarne,  Passy-en-^'alois,  etc. 

Philippe  le  Bel  avait  un  château  à  Passy.  Plus  tard,  Charles  V  accorda 
aux  habitants  de  Passy  de  chasser  dans  les  bois  environnants. 

Le  financier  Samuel  Bernard,  le  marquis  de  Boulainvilliers,  le  fermier  La 
Popelinière,  possédèrent  successivement  la  seigneurie  de  Passy,  où  de  nombreux 
hôtels  furent  construits 

Un  peu  plus  loin,  nous  voyons  le  village  d'Auteuil,  qui  fut  le  séjour  favori  de 
beaucoup  d'hommes  célèbres.  Cette  commune  possède  des  eaux  minérales  froides, 
ferrugineuses,  connues  dès  1628  et  qui  émergent  par  une  source  du  terrain  ter- 
tiaire. 

L'ancien  village  d'Auteuil  ne  fut  annexé  à  Paris  qu'en  1862.  La  rue  d'Auteuil 


XVIe     ARRONDISSEMENT  615 

est  une  maison  construite  sur  l'emplacement  de  la  maison  de  campagne  que  pos- 
sédait iMolière. 

Dans  le  livre  de  Jules  Loiseleur,  intitulé  les  Points  Obscurs  de  la  Vie  de 
Molière,  nous  trouvons  des  indications  très  précises  sur  la  demeure  du  poète.  Nous 
les  reproduisons  ici  : 

Cette  maison,  qui  appartenait  à  Jacques  de  Grou,  écuyer,  sieur  de  Beaufort, 
porte-manteau  du  frère  de  Louis  XIII,  Gaston  d'Orléans  était  quelque  chose 
comme  une  gentilhommière,  avec  colombier  à  pied. 

Elle  formait  l'angle  de  la  rue  des  Planchettes,  aujourd'hui  rue  François- 
Gérard,  et  de  la  grande  rue  d'Auteuil.  La  partie  de  cette  dernière  voie  sur  laquelle 
sa  façade  s'étendait  a  porté  longtemps,  et  jusqu'en  ces  demièi-es  années,  le  nom 
de  rue  Molière,  et  ne  comprenait  à  droite,  en  venant  de  la  Seine,  que  cinq  maisons, 
toutes  aujourd'hui  démolies. 

Sur  cette  rue  Molière,  dont  il  ne  reste  plus  que  l'emplacement,  la  maison 
de  Beaufort,  beaucoup  plus  vaste  que  les  quatre  autres,  portait  le  numéro  2. 
C'est  sur  cette  rue  aussi  qu'ouvrait  sa  porte  principale,  presque  en  face  du  vaste 
hôtel  de  Preshn,  où  l'on  a  élevé  une  sorte  de  Temple  à  Molière,  avec  un  colombier 
tout  moderne  et  oii  l'on  persiste,  sans  raisons  sohdes,  à  placer  le  pavillon  qu'il 
habita.  Celui  où  il  résida  réellement  était  de  l'autre  côté  de  la  rue  et  s'adossait  à 
l'habitation  principale  occupée  par  le  sieur  de  Beaufort,  à  laquelle  on  accédait 
du  jai-din  par  un  large  perron  devant  lequel  s'étendaient  plusieurs  bassins.  A  la 
suite  venait  une  sorte  de  parc,  touchant,  par  son  extrémité,  à  une  partie  des  jar- 
dins qui  ont  issue  maintenant  sur  l'avenue  Boudon.  Le  colombier  féodal  s'élevait 
au  fond  des  communs. 

Cette  vaste  propriété,  d'une  superficie  d'environ  14500  mètres,  portait 
originairement  le  nom  de  fief  Baudouin  et  appartenait  en  1789  à  Du  Plessis 
Duvernay,  légataire  de  Mlle  de  Longpré,  dernière  héritière  des  Grou  de  Beaufort. 
Achetée  en  1836  pour  le  prix  modique  de  60  000  francs,  par  Marie-Joseph  Farina, 
l'un  des  descendants  du  célèbre  inventeur  de  l'eau  de  Cologne,  cette  propriété 
fut  vendue  par  ses  héritiers,  au  mois  de  mars  1867,  à  la  ville  de  Paris,  qui  fît 
démolir  les  bâtiments  pour  le  percement  de  la'  voie  nouvelle  qui  doit  continuer  la 
rue  de  la  Municipalité. 

Les  communs  étaient  dans  la  censive  de  l'abbaye  de  Sainte-Geneviève, 
tandis  que  l'hôtel  et  le  parc  relevaient  de  la  censive  de  Saint-Germain-l'Auxer- 
rois. 

L'appartement  que  Molière  avait  loué  dans  cette  maison,  au  prix  de  quatre 
cents  livres  par  an,  et  dont  il  eut  la  jouissance  jusqu'à  la  mort,  cet  appartement, 
situé  au  rez-de-chaussée,  était  des  plus  simple  :  une  cuisine,  une  salle  à  manger, 
une  chambre  à  coucher,  deux  chambres  en  mansarde  au  second  étage  et  le  droit 
de  se  promener  dans  le  parc  ;  c'était  tout.  Molière  y  avait  joint  pourtant  une 
chambre  d'ami,  dépendant  du  principal  corps  de  logis  et  louée  à  part,  moyennant 
vingt  écus  par  an. 


6i6  LA     VILLE      LUMIÈRE 

Rien  dans  k-  modeste  appartement  d'Auteuil,  assez  confortablement  meublé 
cependant,  ne  rappelait  la  vie  de  théâtre.  Molière  venait  s'y  reposer  et  y  recevait 
ses  amis.  Chapelle  y  avait  sa  chambre.  L'auteur  du  Misanthrope  aimait  à  réunir 
chez  lui  de  gais  convives  au  milieu  desquels  il  oubliait  sa  tristesse  et  ses  chagrins. 
Chapelle  était  le  convive  indispensable,  le  bout-en-train  de  ces  joyeuses  parties  ; 
il  mystifiait  La  Fontaine,  persiflait  Molière,  et  enivrait  Boileau,  qui  lui  prêchait 
la  continence. 

Nous  citerons  au  sujet  de  la  vie  de  Molière  à  Auteuil  cette  amusante  anec- 
dote. 

Boileau,  LuUi,  de  Jonsac,  Nantouillet,  conduits  par  Chapelle,  étaient  venus 
demander  à  souper  à  Molière  dans  sa  retraite  d'Auteuil;  Molière,  qui  était  souffrant 
et  obligé  de  garder  la  chambre,  pria  Chapelle  de  faire  les  honneurs  de  sa  table. 
Ce  souper  eut  lieu  sans  doute  dans  cette  chambre  d'ami  dont  nous  avons  parlé 
et  qui  était  dans  un  autre  corps  de  logis  que  l'appartement  de  Molière.  Les  con- 
vives ne  tardèrent  pas  à  avoir  la  tête  fort  échauffée  ;  puis  la  conversation  tomba 
sur  la  morale  et  s'assombrit  insensiblement.  Ils  s'appesantirent  sur  cette  maxime 
des  anciens,  que  h  le  premier  bonheur  est  de  ne  point  naître  et  le  second  de 
mourir  jMomptement  ».  Ils  l'approuvèrent  d'un  commun  accord  et  résolurent 
d'en  finir  sur-le-champ  avec  l'existence.  La  rivière  était  proche  ;  ils  prirent  le 
parti  de  s'y  aller  noyer.  Ils  auraient  mis  ce  projet  à  exécution,  si  le  jeune  Baron 
n'avait  averti  Molière,  qui  fut  obligé  de  descendre  pour  les  arrêter.  Voyant  qu'ils 
n'étaient  pas  en  état  d'entendre  les  conseils  de  la  raison,  il  leur  dit  qu'il  avait  à 
se  plaindre  de  leur  manque  d'amitié  :  «  Que  leur  avait-il  donc  fait  jîour  qu'ils 
voulussent  se  noyer  sans  lui,  si  c'était  là  im  aussi  excellent  parti  à  prendre  qu'ils 
le  prétendaient  ?  » 

Chapelle  convint  que  l'injustice  était  criante  : 

«  Viens  donc  avec  nous,  lui  dit-il. 

—  Oh!  doucement,  répliqua  Molière;  une  si  belle  action  ne  doit  pas  s'ense- 
velir dans  les  ténèbres  de  la  nuit.  Demain,  au  grand  jour,  bien  à  jeun,  parfaitement 
de  sang-froid,  nous  irons,  en  présence  de  tout  le  monde,  nous  jeter  dans  l'eau, 
la  tête  la  première.    » 

L'héroïsme  de  la  nou\ille  proposition  enle\-a  tous  les  suft'rages,  et  Chapelle 
prononça  gravement  :  «  Oui,  messieurs,  ne  nous  noyons  que  demain  matin,  et, 
en  attendant,  allons  boire  le  vin  qui  nous  reste.    » 

Il  n'est  pas  besoin  de  dire  que  le  lendemain  matin  ils  ne  songeaient  plus  à 
se  débarrasser  des  misères  de  la  vie. 

Je  crois  bien,  entre  nous,  que  les  buvt'urs  arri\és  au  bord  de  la  rivière  auraient 
bien  trouvé  d'eux-mêmes  quelque  bonne  raison  de  nuuttre  la  partie  à  une  autre 
fois. 


E  XVII''  arrondissement  —  arrondissement  de  Batignolles -Monceau  — 
est   formé^depuis  1860,  c'est-à-dire  depuis    l'annexionj  des[  communes 
suburbaines,  par  suite  de  la  suppression  des  barrières  des   boulevards 
extérieurs  et  l'agrandissement  de  Paris  jusqu'aux  fortifications. 
Le  XVIP  arrondissement  comprend  quatre  quartiers  : 

Les  Ternes  ; 
Plaine -Monceau  ; 
Batignolles  ; 
Epinettes. 

LTne  grande  partie  de  cet  arrondissement  fut  créée  pendant  le  second  empire, 
sous  la  direction  du  baron  Haussmann.  Le  boulevard  Malesherbes  fut  percé 
à  travers  les  steppes  du  quartier  qu'on  appelait  la  Petite-Pologne,  ce  qui  aida  à 
mettre  en  valeur  les  immenses  terrains  de  l'Europe  et  de  la  Plaine -Monceau. 

Si  parfois  l'on  peut  regretter  les  travaux  de  démolition  et  de  reconstruction 
qui  sont  accomplis  journellement  dans  Paris,  ce  ne  peut  être,  certes,  pour  ce  quar- 
tier dont  la  plus  grande  partie  consistait  en  champs  et  en  terrains  vagues. 

La  transformation  de  Paris  par  le  baron  Haussmann  a  eu  ceci  de  bon  qu'elle 
a  transformé  des  quartiers  affreux  en  rues  larges,  saines  et  aérées.  «  Il  est  incontes- 
table, dit  M.  A.  Callet,  dans  l'ouvrage  sur  Paris  an  XIX'  siècle,  que  Paris  a  gagné 
aux  vastes  travaux  qui  l'ont  transformé  de  fond  en  comble;  il  y  a  gagné  un  aspect 
grandiose  et  monumental,  résultant  d'un  plan  d'ensemble,  il  y  a  gagné  de  l'air,  de 
la  lumière  et  de  l'espace.  »  On  aurait  pu  cependant  acheter  ce  bienfait  moins  cher 
qu'on  ne  l'a  fait,  au  prix  de  tant  de  chefs-d'œuvre  du  moyen  âge  qu'on  a  détruits, 
de  tant  de  souvenirs  du  vieux  Paris  qu'on  a  fait  disparaître  pour  les  remplacer 
par  des  édifices  d'une  monotonie  désespérante.  Depuis  quelques  années  surtout, 
l'intrusion  de  l'art  nouveau  en  architecture  a  produit  toute  une  série  de  monu- 
ments remarquables  par  leur  mauvais  goût. 

M.  Callet  nous  fait  remarquer  que  cette  transformation  de  Paris  sous  le 
second  empire  avait  un  quadmple  but  :  «  Rejeter  au  loin  la  population  ouvrière, 
lui  donner  du  travail,  apporter  de  l'air  et  de  la  lumière  dans  la  ville  et  enfin 
embrasser  Paris,  la  ville  des  Révolutions  où  les  pavés  se  levaient  tout  seuls,  dans 
un  vaste  réseau  stratégique  artistement  conçu.  Ce  que  l'on  a  appelé  les  embel- 
lissements de  Paris  n'est  au  fond  qu'un  système  général  d'armement  offensif  et 
défensif  contre  l'émeute.  Qu'on  étudie  sur  un  plan  le  réseau  général  des  voies 


6iS  LA      VILLE      LUMIÈRE 

nouvelles  du  Paris  Impérial  :  on  voit  facilement  qu'il  a  été  conçu  dans  le  but  de 
dégager  les  monuments  qui  peuvent  devenir  des  forteresses,  de  les  relier  par  des 
larges  voies  où  l'armée  peut  se  déployer,  où  le  canon  peut  tirer  à  pleine  volée.  » 

Et  cette  phrase  nous  fait  songer  que  le  XVIP  arrondissement  fut  le  théâtre 
de  faits  militaires  importants  que  nous  raconterons. 

Nous  partirons  de  la  place  de  l'Etoile  et  nous  suivrons  l'avenue  de  la  Grande- 
Armée,  précédemment  avenue  de  la  Porte-Maillot.  C'est  en  1864  qu'elle  reçut 
le  nom  de  la  grande  armée  de  Napoléon  P'". 

,  Au  numéro  24,  nous  remarquons  une  construction  assez  singulière  avec  un 
pavillon  Louis  XVI;  au  numéro  65,  l'hôtel  du  Touring-Club,  célèbre  dans  les 
annales  judiciaires  parce  qu'il  fut  habité  jadis  par  Thérèse  Humbert.  Tout  le 
monde  se  souvient  de  cette  escroquerie,  la  plus  fantastique  qu'il  soit  possible 
d'imaginer. 

L'avenue  de  la  Grande-Armée  est  aujourd'hui  entièrement  envahie  par  les 
constructeurs  d'automobiles  et  de  cycles.  Il  n'est  presque  pas  un  seul  magasin 
dans  cette  avenue  dont  le  commerce  ne  se  rapporte  pas,  plus  ou  moins  directe- 
ment, au  sport  de  l'auto. 

La  rue  Saint-Ferdinand,  qui  part  de  l'avenue  de  la  Grande-Armée,  fut  ainsi 
nommée  à  cause  de  la  proximité  de  l'église  Saint-Ferdinand 

Cette  église  est  une  éghse  sans  prétentions,  construite  en  1844  par  M.  Le- 
queux,  chargé  de  la  construction  de  toutes  les  églises  de  la  banlieue.  Il  ne  faut  pas 
la  confondre  avec  la  chapelle  funéraire  de  Saint-Ferdinand  élevée  près  de  là,  sur 
la  route  de  la  Révolte,  à  l'emplacement  de  la  maison  où  mourut,  le  12  juillet  1842, 
des  suites  d'un  accident,  le  duc  d'Orléans,  fils  aîné  du  roi  Louis-Philippe. 

L'église  Saint-Ferdinand  est  située  rue  d'Armaillc.  Cette  rue  fut  ouverte 
en  1840  sur  la  propriété  du  marquis  d'Armaillé. 

La  rue  des  Acacias,  tracée  sur  des  terrains  plantés  d'acacias,  la  traverse  à 
l'endroit  où  elle  rencontre  l'avenue  Carnot,  voie  qui  fut  créée  en  1854  sous  le  nom 
d'avenue  d'Essling.  Ce  n'est  qu'en  1880  qu'elle  fut  appelée  avenue  Camot,  en 
souvenir  de  Lazare  Carnot,  membre  du  Comité  du  Salut  public,  qui  fut  chargé  de 
la  direction  des  armées  pendant  la  Révolution  et  s'acquitta  si  glorieusement  de 
sa  tâche  que  la  République  lui  décerna  le  nom  A'organisatctir  de  la  Victoire. 

La  rue  Montenotte,  précédemment  rue  de  la  Plaine,  relie  l'avenue  Camot 
à  l'avenue  Mac-Mahon.  Montenotte  est  le  nom  d'une  victoire  remportée  par 
Bonaparte  en  Italie  ;  il  est  singulier  de  voir  cette  rue  si  éloignée  de  toutes  les 
autres  voies  qui  portent  des  a])pi'llations  cnninuitécs  aux  \-ict()ires  de  la  Camjiagne 
d'Italie. 

L'avenue  Mac-Mahon  s'appelait  jadis  l'avenue  du  jnince  Jérôme.  Nous  n'j' 
voyons  rien  de  bien  intéressant  à  noter,  et  nous  reviendrons  me  de  Tilsitt  pour 
n^^^  engager  de  là  dans  l'avenue  Wagram. 

Cette  avenue  se  nommait  auparavant  boulevard  de  l'Etoile.  l-'Ue  part  de 
la  place  de  l'Étoile  pour  ahuutir  Imulc  \-,n(l  Pereire.  C'est  certaim  nient  la  voie 


XVIP      ARRONDISSEMENT 


619 


la  plus  populeuse  de  toutes  celles  qui  rayonnent  autour  de  l'Arc  de  Triomphe. 

Nous  rencontrons,  en  suivant  l'avenue,  la  place  des  Ternes  formée  sur  l'em- 
placement des  boulevards  extérieurs  et  chemins  de  ronde  de  l'ancienne  barrière 
des  Ternes 

L'avenue  des  Ternes  porta  d'abord  le  nom  de  route  de  Saint-Germain,  puis 
de  route  de  la  Montagne  du  Bel- Air 

Il  existait  à  cet  endroit  l'ancien  village  des  Ternes,  qui,  même  au  xvii^  siècle, 
ne  possédait  encore  qu'une  grande  ferme  et  quelques  rares  habitations  isolées. 
Gilles  Boileau,  le  frère  de  Nicolas  Boileau,  y  possédait  une  propriété. 


GRAND    RESTAURANT    NIEL    ET    DU    TOURING-CLUB. 


Le  marché  des  Ternes  est  situé  entre  les  rues  Torricelli,  Bayen  et  Faraday. 

Il  exista  sous  l'Empire,  avenue  des  Ternes,  im  bal  qui  eut  son  moment  de 
célébrité  :  c'était  le  bal  Dourlans,  qui  servit  souvent  aux  réunions  publiques. 

La  rue  Bayen  était  anciennement  la  rue  de  l'Arcade,  à  cause  d'un  pavillon 
formant  arcade  situé  au  centre  de  cette  rue. 

L'avenue  Niel  donne  dans  l'avenue  des  Ternes;  elle  fut  créée,  en  1867,  sous 
le  nom  d'avenue  du  Prince -Jérôme. 

Au  numéro  i,  se  trouve  le  Grand  Restatirant  Niel  et  du  Touring-Cluh,  qui 
forme  le  coin  de  l'avenue  des  Ternes  et  de  l'avenue  Niel.  Ce  restaurant,  dirigé 
par  M.  Augouvernaire,  est  composé  d'une  grande  salle  très  bien  aménagée  et 


620  LA      VILLE      LUMIÈRE 

extrêmement  gaie  et  de  plusieurs  salons  et  cabinets  particuliers.  La  grande  salle 
du  rez-de-chaussée  a  été  décorée  dans  le  style  Louis  XVI.  Les  déjeuners,  les 
dîners  et  les  soupers  du  restaurant  Niel  sont  des  plus  suivis.  L'on  sait  que 
sa  cuisine  et  sa  cave  sont  très  renommées  et  que,  pendant  les  dîners  et  les  soupers, 
un  excellent  orchestre  fait  entendre  une  musique  entraînante.  Tout  cela  n'a  pas 
peu  contribué  au  succès  et  à  la  prospérité  de  cet  établissement  qui  est  aujourd'hui 
en  pleine  vogue. 

Le  boulevard  de  Courçelles  part  de  la  place  des  Ternes.  Il  occupe  à  peu  près 
l'emplacement  de  l'ancien  chemin  de  ronde  qui  longeait  le  village  de  Courçelles. 
Le  chemin  de  ronde  était  une  route  qui  entourait  Paris  à  l'intérieur  des  murs  et 
où  les  commis  d'octroi,  les  gabelous,  faisaient  des  rondes  pour  empêcher  de  frauder 
le  fisc.  Ces  chemins  de  ronde  étaient  toujours  sombres  et  déserts  et  fort  dangereux 
à  parcourir  la  nuit 

Le  boulevard  des  Batignolles  lui  fait  suite  et,  comme  lui,  fait  à  la  fois  partie 
de  deux  arrondissements,  le  VHP  et  le  XVIP. 

En  1814,  Batignolles  ne  se  composait  que  de  quelques  rares  maisons,  puis, 
peu  à  peu,  les  petits  rentiers  de  Paris  se  décidèrent  à  passer  la  barrière  et  à  venir 
s'installer  dans  le  quartier  des  Batignolles,  à  peu  près  comme  maintenant  l'on  se 
retire  à  la  campagne.  «  Passer  pendant  trente  ans  seize  heures  par  jour  dans  une 
boutique,  loger  à  l'entresol  en  un  étroit  réduit,  amasser  péniblement  4  000  à 
5  000  francs  de  rente  en  5  p.  100  et  se  retirer  aux  Batignolles  »,  tel  était,  vers 
1840,  le  rêve  des  petits  négociants  de  Paris, 

La  fondation  d'une  maison  de  santé  par  le  D''  Lermercier  contribua  à  amener 
des  habitants  dans  ce  quartier. 

Il  paraît  (juc,  pendant  longtemps,  Batignolles  fut  fort  ce ;:nu  pour  ses  pensions 
bourgeoises. 

Nous  remarcpinns,  au  numéro  45,  le  Collège  Chaptal,  iirécédemment  installé 
rue  Blanche,  et,  au  78,  le  Théâtre  des  Balionollcs.  actui-llenient  siu'nommé  Théâtre 
des  Arts. 

Voyons  à  présent  quelles  sont  les  rues  ([ui  \-iennfnt  aboutir  boulevard  de 
Courçelles  et  boulevard  des  Batignolles.  En  dehors  de  (nu-liiues  jutiles  rues  très 
.récentes  qui.  jxiur  la  i)lnpart,  portent  les  noms  des  anciens  judpriétaires  des  ter- 
rain qu'elles  occui)ent  et  qui  n'offrent  rien  d'intéressant,  nous  trouvons  : 

La  rue  de  Courçelles,  autrefois  chemin  de  Villiers,  jniis  rue  de  Ciiartres,  du 
temps  où  le  parc  Monceau  appartenait  au  duc  de  Chartres,  lils  du  duc  d'Orléans  ; 

La  rue  de  Prôny  ; 

La  rue  Legendre,  autrefois  rue  d'Orléans,  dans  laquelle  se  trouvait  un  ancien 
couvent  des  Bamabites,  construit  sur  l'emplacement  du  vieux  château  de  Clichy  ; 
au  numéro  61,  est  située  l'église  Saintc-Marie-dcs-Batignolles. 

Cette  église  fut  édifiée  en  1829,  un  peu  à  l'imitation  d'un  temple  grec 

La  rue  de  Lévis,  qui  était  un  ancien  chemin  conduisant  de  la  gare  Saint- 
Lazare  au  village  de  Monceau  ; 


XVII<^      ARRONDISSEMENT 


621 


622  LA      VILLE      LU -MI  ERE 

La  rue  de  Rome,  établie,  en  1850,  entre  la  rue  Saint-Lazare  et  le  boulevard 
des  Batignolles.  En  1862,  elle  fut  prolongée  à  travers  la  cité  Routhier  jusqu'à 
la  rue  Cardinet 

La  rue  Boursault,  ouverte  sur  les  jardins  du  sieur  Boursault,  qui,  après  avoir 
été  comédien,  puis  directeur  de  théâtre,  fut  représentant  du  peuple  à  la  Conven- 
tion, puis  fermier  des  jeux  de  Paris  ; 

La  rue  des  Batignolles,  oii  se  trouve  la  mairie  du  XVII*^  arrondissement,  bâtie, 
en  184g,  sous  la  direction  de  Lequeux.  A  propos  de  cette  rue,  nous  citerons  ks 
deux  explications  que  l'on  a  données  pour  expliquer  l'étymologie  de  ce  nom  de 
Batignolles.  Quelques  chroniqueurs  ont  prétendu  que  le  mot  Batignolles  venait 
du  val  de  Bactillon  ou  Bastillone,  situé  près  de  Luzarches  ;  mais  le  village  de 
Bastillonne  était  fort  loin  des  Batignolles,  et  il  nous  semble  préférable,  quant  à  nous, 
d'accepter  l'autre  explication  qui  consiste  à  rechercher  l'origine  de  ce  nom  dans 
les  sortes  de  batailles  ou  exercices  militaires  qui  se  donnèrent,  jusque  sous 
Louis  XVIII,  dans  les  terrains  environnant  la  plaine  des  Ternes.  Ces  petites 
batailles  avaient  reçu  le  nom  de  Batignolles,  du  latin  Batagliola  ; 

La  rue  Biot,  ouverte  en  1855  sous  le  nom  de  rue  d'Antin. 

La  place  Clichy,  située  à  l'extrémité  du  boulevard  des  Batignolles,  appartient 
à  trois  arrondissements,  le  IX<=,  le  VHP  et  le  XVIP. 

Elle  a  été  formée  sur  l'emplacement  des  anciens  bâtiments  de  la  Barrière 
de  Clichy,  qui,  en  1793,  avait  été  surnommée  Barrière  Fructidor. 

La  place  Clichy,  véritable  carrefom^,  où  tant  de  rues  viennent  déboucher,  est 
un  des  endroits  les  plus  encombrés,  les  jilus  populeux  et  les  plus  bruyants  de 
Paris. 

Le  monument  (jui  se  trouve  au  milieu  de  la  place  est  dû  au  sculpteur  Dou- 
blemart.  Il  représente  le  maréchal  Moncey  au  milieu  d'un  groupe  de  combattants 
et  commémore  la  défense  héroïque  de  Paris,  en  1814,  contre  les  troupes  alliées 
ayant  à  leur  tête  le  général  Blucher.  .Nous  trouverons  dans  le  remarcpiable 
ouvrage  de  M.  Henri  Houssaye  intitulé  iS  1 4,  le  récit  de  cet  admirable  fait  d'armes: 
«  Moncey  voit  l'ennemi  menacer  l'enceinte  de  Paris.  Lui  vivant' il  n'y  entrera 
pas  sans  combat.  Le  maréchal  organise  la  défense,  il  fait  rassembler  les  hommes, 
avancer  les  canons,  il  distribue  les  postes,  harangue  les  officiers  et  les  gardes  dont 
le  départ  du  roi  Joseph  déjà  connu  et  les  progrès  trop  visibles  de  l'armée  alliée 
ont  ébranlé  les  courages.  «  Il  faut  nous  défendre,  dit  le  vieux  soldat.  Jlème  si  nous 
«sommes  réduits  à  céder  à  la  fin  aux  forces  énormes  de  l'ennemi,  du  moins  dcvons- 
«  nous  lui  offrir  une  énergique  résistance  pour  obtenir  une  capitulation  honorable.  « 
Les  chaleureuses  paroles  de  Moncey,  leur  accent  de  sincérité  raniment  les  mili- 
ciens. Les  volontaires  se  présentent  en  foule  pour  aller  prendre  position  à  la  tête 
de  Batignolles.  Telle  est  leur  exaltation  qu'ils  refusent  de  s'embusquer  dans  les 
maisons  selon  les  ordres  de  Moncej'.  «  Nous  n'avons  pas  peur,  disent-ils,  nous  ne 
«  voulons  pas  nous  cacher.  »  Paroles  d'hommes  qui  n'ont  jamais  fait  la  guerre,  mais 
qui  sont  capables  de  la  bien  faire.  «Croyez-vous,  s'écrie  .MKnt,  que  le  doyen  des 


XVIle      ARRONDISSEMENT  623 

«maréchaux  puisse  vous  conseiller  une  lâcheté  !  »  Alors  ils  se  mettent  à  l'abri  des 
balles. 

«  La  barrière  de  Clichy  semble  le  point  le  plus  menacé.  Moncey  s'y  établit. 
Aux  autres  barrières,  ses  aides  de  camp  coururent  par  son  ordre  exhorter  les  mili- 
ciens à  combattre.  Partout  les  officiers  du  maréchal  trouvèrent  les  hommes  bien 
disposés.  Aux  Ternes,  à  BatignoUes,  au  Roule,  à  l'Etoile,  des  volontaires  tirail- 
laient à  500  mètres  au  delà  de  l'enceinte  avec  les  fourrageurs  ennemis.  Un  détache- 
ment de  la  quatrième  légion  qui  occupait  la  barrière  de  Monceaux  était  moins 
déterminé.  L'aide  de  camp  de  Moncey,  voyant  dans  la  plaine  deux  escadrons  fran- 
çais serrés  de  près  par  les  Russes,  invita  les  gardes  nationaux  à  se  porter  au  secours 
de  cette  cavalerie... 

M  Cependant  les  premiers  bataillons  de  Langeron  délogent  du  faubourg  de 
BatignoUes  les  chasseurs  et  les  grenadiers  de  la  garde  nationale  qui  se  replient 
en  deçà  de  la  barrière  de  Clichy.  Là,  tout  le  monde  prend  son  poste  sous  l'œil 
vigilant  du  maréchal  Moncey.  Les  invalides  avancent  les  canons  dans  les  embra- 
sures du  tambour;  les  meilleurs  tireurs  se  placent  aux  créneaux;  d'autres  s'em- 
busquent aux  fenêtres  et  sur  la  plate-forme  du  grand  bâtiment  du  rond-point  ; 
la  masse  des  gardes  se  range  de  deux  côtés  de  la  rue  de  Clichy.  Moncey,  craignant 
qu'avec  quelques  boulets  les  Russes  n'aient  facilement  raison  du  tambour  en 
charpente,  ordonne  de  construire  im  second  retranchement  en  arrière  du  premier. 
Charettes,  madriers,  pavés  s'amoncellent  ;  des  hommes  venus  en  curieux,  des 
femmes  mêmes  et  des  enfants  aident  ardemment  au  travail  sous  les  balles  qui 
commencent  à  siffler.  LTnpeu  plus  bas,  des  ouvriers  et  quelques  sapeurs-pompiers 
de  garde  à  la  caserne  du  Mont-Blanc  ébauchent  sans  ordres  une  autre  barricade. 
Un  feu  nourri  et  sûr  accueille  la  tête  de  colonne  ennemie.  La  défense  s'annonce 
de  façon  à  contenter  le  vieux  soldat  de  Marengo  et  de  Saragosse,  «  qui  n'attend 
pas  tant  des  gardes  nationaux  ».  Mais  les  généraux  russes  n'ont  pas  l'ordre  de 
donner  l'assaut  ;  ils  ont  au  contraire  l'ordre  formel  du  tsar  de  ne  point  aborder  les 
barrières.  Rudzewitsch  et  Langeron  lui-même  s'élancent  sous  la  nappe  de  plomb 
au-devant  de  leurs  hommes  ;  ils  les  arrêtent.  Les  Russes  se  postent  dans  les  mai- 
sons des  faubourgs  et  sur  les  premières  pentes,  d'oi^i  ils  continuent  à  tirailler  avec 
les  miliciens. 

«  L'insulte  de  la  barrière  de  Clichy  termina  cette  bataille,  qui  ne  fut  qu'une  suite 
de  combats  engagés  sans  ensemble  par  les  assaillants  et  soutenus  sans  direction 
par  les  défenseurs.  La  bataille  de  Paris,  dont  les  conséquences  politiques  ont  été 
si  grandes,  fut  la  plus  importante  et  la  plus  meurtrière  de  toutes  celles  de  la 
campagne  de  France.   » 

Le  pavillon  de  la  barrière  de  Clichy  a  disparu  en  1860  au  moment  où  le  village 
de  Clichy  fut  annexé  à  la  ville. 

Comme  souvenir  de  cette  héroïque  journée  il  restait  encore  le  restaurant  du 
Père  Lathuile,  qui  datait  de  1790.  C'était  ime  guinguette  de  barrière  fréquentée 
surtout  par  les  artistes.  Ce  restaurant  servit  de  quartier  général  à  Moncey  et 


624  LA     VILLE      LUMIERE 

pendant  longtemps  on  montrait  aux  visiteurs  un  boulet  ennemi  logé   dans  le 
comptoir. 

L'avenue  de  Saint-Ouen  fait  suite  au  boulevard  des  Batignolles.  C'est  l'an- 
cienne route  départementale  qui  traversait  le  village  de  Saint-Ouen. 

Suivons  l'avenue  de  Clichy,  qui  fut  plantée  d'arbres  en  1705  aux  frais  de  la 
marquise  Marguerite  de  Bauton  —  l'endroit  où  l'avenue  de  Clichy  se  croise  avec 
l'avenue  de  Saint-Ouen  s'appelle  la  Fourche  —  et  voyons  un  peu  les  petites  rues 
silencieuses  qui  débouchent  sur  l'avenue.  Nous  voyons  entre  autres  : 

La  rue  Dautencourt,  nommée  ainsi  en  l'honneur  du  général  Dautencourl, 
qui  prit  part  à  la  défense  de  Paris  que  nous  venons  de  raconter  ; 

La  rue  des  Moines,  dont  le  nom  vient,  suppose-t-on,  des  moines  de  Saint- 
Denis  ; 

La  rue  Balagny,  qui  porte  le  nom  d'un  ancien  maire  des  Batignolles.  Cette  rue 
était  autrefois  l'ancien  chemin  aux  Bœufs  ; 

La  cité  des  Fleurs  toute  bordée  de  jardins  ; 

La  rue  la  Condamine,  appelée  précédemment  rue  de  la  Paix  ; 

La  rue  des  Dames,  qui  était  autrefois  un  chemin  conduisant  à  l'abbaye  des 
Dames  de  Montmartre.  Elle  se  termine  rue  de  Lévis.    ' 

Au  numéro  98  de  l'avenue  de  Clichy,  nous  voyons  la  maison  Benoist  et  C",' 
Au  Compas  d'Or.  Cette  maison  fut  fondée  en  1840  et  transférée  avenue  de' 
Clichy  en  1872.  C'est  une  importante  maison  de  quincaillerie,  et  ce  mot  seul 
indique  la  diversité  des  articles  que  nous  trouverons  àla  maisoii  Benoist.  Le  Dic- 
tionnaire Larousse  dit  qu'il  n'existe  pas,  dans  la  langue  française,  de  mot  dont 
l'application  soit  d'une  élasticité  comparable  à  celle  dont  jouit  le  mot  quin- 
caillerie. Sous  cette  dénomination  se  trouvent  rassemblés  les  objets  les  plus  mul- 
tiples. Le  fer  —  acier,  tôle,  fonte,  fer-blanc,  fer  battu  —  est  la  base  de  la  quin- 
caillerie. A  ce  métal  est  venu  se  joindre,  dans  une  assez  forte  proportion,  le  cuivre 
rouge,  puis  le  laiton  et  enfin  le  zinc,  qui  a. remplacé  le  fer-blanc  dans  la  plus  grande 
partie  de  ses  emplois.  La  majeure  partie  des  industries  et  des  arts  sont  tributaires 
de  la  quincaillerie  ou  lui  fournissent  leurs  produits.  La  maison  du'  Compas  d'Or 
est  connue  pour  l'excellente  fabrication  de  tous  ses  articles. 

Dans  la  rue  Cardinet,  nous  rencontrons  la  rue  Nollet,  jadis  rue  Saint-Louis, 
la  rue  Truffant,  la  rue  de  Rome,  et  la  rue  Dulong,  où  se  trouve  une  chajxUe  jirotes- 
tante. 

Nous  arrivons  devant  le  lycée  Camot,  ancienne  Ecole  Mongc,  qui  fut  fondée 
en  1869  par  d'anciens  élèves  de  l'Ecole  Polytechnique.  Les  bâtiments  du  lycée 
s'étendent  sur  tout  l'emplacement  compris  entre  les  rues  Cardinet,  le  boulevard 
Malesherbes,  la  rue  Viète  et  l'avenue  de  Villiers. 

Le  boulevard  Malesherbes  était  autrefois  une  route  déj)artementalc.  Il  a' 
absorbé  les  terrains  où  se  trouvaient  l'hôtel  de  la  Rivière,  l'hôtel  de  la  marquise 
de  Créquy,  et  l'hôtel  !\Ion  an,  (]ui  :ipi>.ntint  par  la  suite  à  Bernadotte,  futur  roi 
de  Suède.  


XVIIe      ARRONDISSEMENT 


625 


MAISON    BEXOIST    ET  C" 


40 


626  LA     VILLE      LUMIÈRE 

Au  numéro  46,  nous  voyons  l'église  Saint-Augustin. 

Cette  église  était  d'abord  une  chétive  et  misérable  église  en  planches  bâtie 
en  1851  sur  la  place  Laborde.  L'éfidice  actuel  commencé  en  1860  sous  la  direction 
de  M.  Baltard,  sur  un  terrain  dont  la  configuration  a  dû  gêner  l'architecte,  offre 
des  lignes  bizarres  et  un  assemblage  de  styles  discordants.  Le  monument  est 
surmonté  d'un  dôme  trop  peu  important. 

La  partie  du  boulevard  Malesherbes  où  est  située  cette  église  appartient  au 
VIII'^  arrondissement  ;  le  boulevard  ne  commence  à  être  compris  dans  cet  arron- 
dissement qu'après  avoir  traversé  le  boulevard  de  Courcelles. 

J*Jous  remarquons  au  131  du  boulevard  Malesherbes  un  très  bel  hôtel  qui 
appartint  au  peintre  ^Meissonier.  Au  108,  se  trouve  celui  des  Hautes  Etudes 
Commerciales. 

La  place  Malesherbes  est  im  vaste  emplacement  sur  lequel  ont  été  construits 
de  superbes  immeubles.  Elle  a  été  créée  en  1858  sur  une  partie  des  terrains  qui 
dépendaient  d'un  parc  de  Mme  de  Guingamp.  Une  grande  partie  de  la  plaine 
Monceau  a  d'ailleurs  été  formée  sur  l'emplacement  de  ce  parc. 

Nous  y  voyons  l'hôtel  Gaillard,  réduction  du  château  de  Blois. 

Sur  la  ]:)lace,  se  trouve  la  statue  d'Alexandre  Dumas,  inaugurée  en  1883. 
Elle  a  été  exécutée  par  Gustave  Doré.  De  l'autre  côté  de  la  place,  celle 
d'Alexandre  Dumas  fils. 

L'avenue  de  Villiers  traverse  la  place  Malesherbes.  L'on  y  voit  de  gracieux 
hôtels  particuliers,  de  style  renaissance,  gothique  ou  flamand,  qui  font  de  cette 
avenue  une  des  plus  jolies  de  Paris. 

La  place  Wagram  est  située  à  la  rencontre  du  boulevard  Malesherbes  et  du 
boulevard  Pereire.  L'on  y  voit  la  statue  du  peintre  d'histoire,  Alphonse  de  Neu- 
ville, œuvre  du  sculpteur  François  de  Saint- Vidal. 

Le  boulevard  Pereire  a  été  créé  en  1853,  le  long  du  clicmin  de  fer  d'Auteuil 
dont  M.  Peirere  était  concessionnaire.  La  famille  Pereire  a  contribué  au  jierce- 
ment  et  à  l'édification  des  immeubles  de  la  plaine  Monceau. 

A  ce  propos  nous  trouvons  dans  ini  article  du  Fi'^aro  du  9  février  1859  le 
récit  de  l'inauguration  de  l'hôtel  Perene.  «  La  fête  commençait  en  face  de  l'église 
de  la  Madeleine  par  trois  files  de  voitures  qui  avançaient  toutes  les  luiinitcs  d'une 
longueur  de  cheval.  Au  coupé,  prenant  la  file  dans  la  rue  Royale,  il  ne  fallait  pas 
plus  de  quarante-cinq  longueurs  pour  déposer  son  homme  sur  les  marches  du 
péristyle.  Le  vestibule  franchi,  on  pénétrait  dans  les  salons  en  traversant  une 
galerie...  Des  salons  immenses  décorés  dans  le  style  des  apjiartements  de  Ver- 
sailles... 

La  salle  à  manger  est  la  pièce  la  plus  belle  et  la  plus  originale.  C'est  beau, 
c'est  grand,  c'est  complet,  comme  la  salle  d'Apollon  et  l'hôtel  Lucullus.  La 
galerie  de  tableaux  qui  manque  peut-être  de  jour  n'offre  que  des  toiles  d'une 
incontestable  aristocratie.  Tous  les  grands  Flamands  sont  là,  Terburg,  Van  Os- 
tade,  l)a\id  Téiiiers,  Gérard  Dow  et  un  splendide  Hobbéma.  Parmi  les  modernes, 


XVII''      ARRONDISSEMENT 


627 


628 


LA      VILLE     LUMIERE 


Diaz,   François   Picot,    Paul  Delaroche    et    le    magnifique    tableau   de    Robert 
Fleury,    le     Charles-Çuint.    Le    défilé    des    invités   dure    une   heure    et    demie. 

La  littérature  est  représentée  par 
MM.  Emile  Augier  et  Dumas  fils  ; 
le  Constitutionnel,  par  M.  Amédée 
Renée  ;  le  Journal  des  Débats,  par 
MM.  de  Sacy  et  Xavier  Raymond  ; 
le  Siècle  par  MM.  Louis  Jourdan  et 
Edmond  Texier  ;  la  souscrpition 
Lamartine  par  M.  Ulbach  ;  et  le  Roi 
Voltaire  par   Arsène   Houssaye... 

Reprenons  notre  promenade  un 
instant  interrompue  et  suivons  le 
boulevard  Pereire  jusqu'au  boule- 
vard  de   Gouvion-Saint-Cyr. 

Le  boulevard  de  Gouvion-Saint- 
Cyr  fut  créé  à  la  hâte  en  1750  sous 
le  nom  de  route  de  la  Révolte, 
sur  l'emplacement  d'un  ancien 
chemin    conduisant    à    Saint- 
Denis.   Cette   route   avait   été 
tracée      pour      permettre      à 
Louis   XV   de    se    rendre  au 
palais  de  Saint-Cloud  en  pas- 
sant     par     Neuilly, 
dans  le  cas  d'une  ré- 
volte à  Paris 

L'ne  partie  de 
cette  route  de  la  Ré- 
volte est'  devenue  le 
boulevard  de  Gou- 
vion-Saint-Cyr, la  se- 
conde partie,  qui  se 
prolonge    dans     Le- 

STATUE...  . 

vallois- Perret,  a  con- 
servé son  ancien  nom. 
Le  boulevard  Pertliier,  sur  Kquel  ont  été  construits  récemment   des  riches 
hôtels,  lui  fait  suite.  Au  23  ter  a  été  édifiée  une  maison  gothiqiie 

Le  boulevard  Bessiércs,  qui  continue  le  boulevard  Berthier,  termine  pour 
le  XVIP  arrondissement  la  voie  cjui  entoure  Paris. 


XVlll^  ARRONDISSEMENT 


^^A  Butte  Montmartre  est  formée  par  une  chaîne  de  collines  calcaires,  qui 
«^^  I  ^*^  continue  en  s'abaissant  jusqu'à  Passy.  Comme  le  plateau  de 
■  "  Sainte-Geneviève  et  le  Mont  Valérien,  qui  sont  avec  Montmartre 

les  points  les  plus  élevés  qui  bornent  l'horizon  de  Paris,  une  grande  partie  de  la 
Butte,  que  les  Montmartrois  aiment  à  dénommer  la  Butte  Sacrée,  était  consacrée 
jadis  à  la  célébration  des  cultes  ;  il  est  fort  probable  que  sur  l'emplacement 
du  Sacré-Cœur  existait  jadis  im  temple  à  Mercure. 

C'est  une  vérité  constatée  que  les  cultes  se  sont  succédé,  ont  changé  d'objet, 
mais  n'ont  point  changé  de  place.  Sur  l'esprit  du  vulgaire,  la  routine  a  plus  d'em- 
pire que  les  croyances  religieuses.  Les  chrétiens,  lorsqu'ils  eurent,  à  l'instar  des 
païens,  organisé  des  cérémonies  et  adopté  l'usage  des  temples,  établirent  les  objets 
de  leur  culte  dans  les  lieux  mêmes  oii  le  paganisme  avait  célébré  les  siens  (i). 
Saint  Grégoire  recommandait  expressément  aux  chrétiens  de  ne  point  détruire 
les  temples  des  idolâtres,  mais  «  de  se  borner  à  détruire  les  idoles  qui  s'y  trouvent, 
à  faire  des  aspersions  avec  de  l'eau  bénite  et  à  y  construire  des  autels  où  seront 
placées  les  reliques  des  saints,  afin  que  le  peuple,  voyant  qu'on  ne  détruit  point 
les  temples,  entraîné  par  ses  habitudes,  s'y  rende  volontiers  et  adore  le  vrai  Dieu 
dans  les  lieux  mêmes  où  il  adorait  de  fausses  divinités  ».  Cette  adroite  condes- 
cendance obtint  plus  de  succès  que  les  emportements  du  fanatisme. 

Le  nom  de  Montmartre  vient  de  «  Mons  Martj-rum  ».  C'est  en  effet  à  Mont- 
martre que  saint  Denis,  saint  Rustique  et  saint  Eleuthère,  étant  venus  prêcher 
l'Evangile  dans  les  Gaules,  y  furent  martyrisés,  fouettés  au  pied  de  l'idole  de 
Mercure  et  conduits  au  supplice.  En  souvenir  du  martyre  de  leurs  saints,  les 
chrétiens  donnèrent  le  nom  de  Mont  des  Martyrs  au  Mont  de  Mercure.  Tout 
porte  à  croire  qu'il  existait  un  temple  de  Mercure  sur  la  Butte  Montmartre. 
En  1737,  des  fouilles  furent  pratiquées,  et  l'on  découvrit  les  restes  d'un  bâtiment 
sur  lequel  les  savants  ont  longuement  disserté.  On  découvrit  aussi  dans  Mont- 
martre des  fragments  de  poterie  romaine  et  un  petit  buste  décrit  et  gravé  dans 
l'ouvrage  sur  la  Religion  des  Gaulois,  par  dom  Martin.  De  ces  découvertes,  il 
faut  conclure  qu'il  existait  sur  le  revers  et  au  bas  de  cette  montagne  quelques 
maisons  de  campagne  bâties  et  habitées  par  des  Romains  ou  quelques  établis- 
sements antiques  dont  le  temps  a  effacé  les  traces. 

En  886,  Charles  le  Gros,  marchant  au  secours  de  Paiis  assiégé  par  les  Nor- 


(i)  DuLAURE,  Histoire  de  Paris. 


630  LA     VILLE      LUMIÈRE 

mands,  campa  sur  la  Butte.  En  978,  l'empereur  Othon  II,  en  guerre  contre 
Lothaire,  après  avoir  ravagé  les  environs,  entonna  un  Alléluia  sur  la  cime  de 
Montmartre.  Mais  bientôt  la  Butte  fut  reprise  par  Hugues  Capet  et  Henri  de 
Bourgogne.  Louis  le  Gros  y  créa  un  couvent  de  Bénédictines  qui  prit  le  nom 
d'Abbaye  de  Montmartre.  Investie  du  droit  de  haute  et  basse  justice,  l'abbaye 
avait  un  tribunal  qui  siégeait  à  Paris,  rue  de  la  Heaumerie,  près  de  la  tour  Saint- 
Jacques  et  qui  avait  nom  le  For  des  Dames. 

Ces  religieuses  acquirent  d'abord  une  grande  réputation  de  sainteté,  et  leur 
mqnastère  fut  visité  par  un  grand  nombre  de  pèlerins  qui  leur  firent  des  présents 
considérables.  Sa  richesse  apporta  chez  elles  le  relâchement  des  mœurs,  et  les 
archevêques  de  Paris,  malgré  tous  leurs  efforts,  ne  parvinrent  point  à  réprimer 
le  désordre  du  couvent 

Le  8  mai  1590,  Henri  I\  salua  les  Parisiens  du  feu  de  si.\  pièces  d'artillerie  ; 
deux  de  ces  pièces  étaient  placées  sur  la  butte  Montmartre,  et  le  siège  en  règle 
commença.  Il  établit  son  quartier  général  sur  la  Butte,  s'installa  dans  les  appar- 
tements de  l'abbesse  du  couvent,  et  les  chroniqueurs  de  l'époque  rapportent  qu'il 
y  mena  joyeuse  vie  en  compagnie  des  religieuses.  En  1611,  l'abbesse  ;\Iarie  de 
Beauvilliers  fit  rétablir  les  parties  du  couvent  qui  avaient  le  plus  souffert  pendant 
la  guene  et  qui  renfermaient  la  chapelle  du  Martyre,  comprise  dans  l'enclos  de 
la  communauté.  Au  cours  des  travaux  accomplis,  on  découvrit  une  crypte  souter- 
raine, au  fond  de  laquelle  se  trouvait  un  autel,  et  l'on  supposa  que  c'était  le  véri- 
table oratoire  de  saint  Denis  et  des  premiers  fidèles.  Cette  découverte  fit  beaucoup 
de  bruit,  et  la  reine  Marie  de  Médicis  vint  elle-même  visiter  le  tombeau  des 
Martyrs. 

Sous  Louis  XI\',  un  autre  cou\'ont  reniplaçant  la  vieille  abbaye  fut  édifié  à 
l'endroit  qu'occujjent  actuellement  les  rues  Gabrielle  et  des  Trois-Frères.  Ce  cou- 
vent fut  détruit  en  1791  ;  les  religieuses  en  furent  chassées  ;  on  brûla  les  bancs, 
les  confessionnaux  et  les  chaises.  Les  objets  de  métal  et  les  vases  sacrés  furent 
envoyés  à  la  Monnaie  pour  y  être  fondus.  L'église,  une  fois  qu'elle  fut  complè- 
tement saccagée,  servit  alors  à  des  fêtes  patriotiques  en  l'honneur  de  Marat. 

L'arrondissement  de  Montmartre  est  divisé  en  quatre  quartiers  :  Gr.-\xdes- 
Carrières.  Clignancourt,  Goi-tte-d'Or  et  La  Chapelle. 

Nous  trouvons  tout  au  début  de  cet  arrondissement  le  Cimetière  Mont- 
martre, situé  avenue  Rachcl.  La  rue  Caulaincourt  traverse  sur  un  pont  une 
partie  du  cimetière.  Dans  cette  rue  est  le  square  Caulaincourt,  formé  en  1797,  et 
au  numéro  i  1' Hippodrome. 

Le  cimetière  du  Nord,  ou  cimetière  Montmartre,  fut  d'abord  appelé  Champ 
DE  Repos,  lorsqu'il  fut  établi  en  1804.  Il  est  remarquable  par  sa  situation  jMtto- 
resquc.  Placé  au  pied  de  la  Butte,  il  domine  Paris  et  offre  dans  certains  endroits 
de  très  beaux  points  de  vue.  On  y  remarque  les  tombes  de  Godefroy  Cavaignac, 
œuvre  du  sculpteur  Rude,  celle  d'Armand  Marrast,  président  de  l'Assemblée 
Nationale,  du  Maniuis  de  Ségur,  de  Manin,  de  Stendhal,  de  l'amiral  Baudin.  de 


XVIIie     ARRONDISSEMENT 


bM 


RUELLE    A    MONTMARTRE. 


40. 


632  LA      \ILLE      LUMIERE 

Paul  Delaroche,  de  Greuze,  du  sculpteur  Pigalle,  d'Halévy,  de  Soumet.,  de  ^lurger, 
de  Mme  de  Girardin,  de  Waldeck-Rousseau. 

En  sortant  du  cimetière  Montmartre,  nous  prendrons  la  rue  Lepic,  une  des 
rues  les  plus  tortueuses  et  les  plus  raides  de  Paris.  Formée  en  1840,  on  la  nom- 
mait Route  Départementale  n"  40,  puis  elle  devint  la  Rite  de  l'Empereur  (Napo- 
léon III),  puis  enfin  la  rue  Lepic,  du  nom  du  général  Louis  Lepic  qui  contribua 
à  la  défense  du  quartier  en  1814.  Au  numéro  78,  l'on  voit  le  fameux  bal  du 
Moulin  de  la  Galette,  ancien  Moulin  Debray.  Debray,  qui  en  était  le  proprié- 
taire, fut  tué  en  1814,  à  la  batterie  de  la  barricade  de  la  Fontaine  du  But. 

Dès  le  xvii^  siècle,  la  butte  était  couverte  de  moulins  à  vent  ;  les  plus  fa- 
meux étaient  le  IMoulin  de  la  Lancette,  appartenant  à  l'Abbaye,  le  Moulin  de 
But-à-Fin,  le  ]Moulin  de  la  Galette,  les  Moulins  de  la  Grande-Tour,  de  la  \'ieille- 
Tour,  du  Palais,  du  Paradis,  de  la  Béquille. 

Les  carrières  de  Montmartre  qui  fournissaient  du  plâtre  en  abondance  ne  sont 
plus  exploitées  actuellement. 

La  rue  du  Mont-Cenis,  que  nous  trouvons  ensuite,  est  une  rue  fort  ancienne. 
C'était  une  des  voies  principales  du  village  de  Montmartre,  et  son  nom  vient, 
paraît-il,  de  sa  situation  très  abrupte.  Au  numéro  2,  se  trouve  l'église  Saint-Pierre- 
de-Montmartre.  A  la  place  de  l'église  qui  existait  en  ce  lieu  dès  les  premiers  temps 
du  christianisme,  fut  bâtie  une  chapelle  qui  appartenait,  au  xii^  siècle,  au  monas- 
tère de  Saint-Martin-dcs-Champs,  et  auquel  s'ajouta  plus  tard  le  couvent  des 
Bénédictines. 

De  tous  ces  bâtiments,  la  vieille  église  est  seule  demeurée.  Pendant  la  Révo- 
lution, le  Comité  de  Salut  Public  ayant  décrété  d'urgence  la  création  des  postes 
et  télégraphes  entre  Paris  et  la  frontière  du  Nord,  Chappe  fut  chargé  de  l'orga- 
nisation de  ce  nouveau  service  et  voulut  établir  sur  l'abside  une  tour  en  maçon- 
nerie. Mais  les  voûtes  du  xii^  siècle,  ne  pouvant  soutenir  un  tel  poids,  s'affaissèrent. 

L'église  Saint-Pierre-de-Montmartre  .mérite  la  visite  attentive  des  archéo- 
logues, bien  que  la  restauration  en  ait  été  mal  faite.  Au  midi  de  l'église  se  trouve 
une  sorte  de  jardin  appelé  le  Calvaire,  où  l'on  voit  quelques  débris  provenant  de 
l'ancien  monastère. 

A  côté  de  Saint-Pierre  de  Montmartre,  se  dresse  la  Basilique  du  Sacré- 
Cœur,  merveilleusement  située  et  dont  l'imposante  masse  blanche  domine  Paris. 
On  la  voit  admirablement  de  certains  endroits,  notamment  de  l'avenue  Jlontaigne 
et  du  boulevard  des  Italiens,  à  l'angle  de  la  rue  Lafhtte. 

Cette  église,  dont  Zola  a  tracé,  dans  son  œuvre  intitulée  Paris,  une  très 
intéressante  description,  a  été  construite  à  l'endroit  même  ou  Napoléon  I'•"^ 
en  1809,  avait  conçu  le  projet  d'élever  le  Temple  de  la  Paix. 

Le  culte  du  Sacré-Cœur  est  une  pratique  assez  récente.  On  en  a  attribué 
l'invention  à  un  prêtre  d'Oxford  nommé  Thomas  Godwin.  Quoi  qu'il  en  soit,  la 
nécessité  du  nouveau  culte  fut  révélée,  dit-on,  à  la  religieuse  Marie  Alacoque  par 
Jésus-Christ  lui-même.  Le  jésuite  La  Colombière  se  chargea  de  promulguer  cette 


XVIIle     ARRONDISSEMENT 


633 


634  LA      VILLE      LUMIERE 

nouvelle  aux  fidèles  et,  appuyé  par  l'ordre  des  jésuites,  il  fit  tous  ses  efforts  pour 
répandre  la  dévotion  du  Sacré-Cœur  de  Jésus.  En  France  le  clergé  et  la  magis- 
trature se  montrèrent  hostiles  à  cette  innovation.  Les  jansénistes  l'attaquèrent 
et  plusieurs  dignitaires  de  l'Eglise  se  prononcèrent  contre  ce  culte.  Le  parlement 
de  Paris  interdit,  en  1775,  au  curé  de  Saint-André-des-Arts  de  célébrer  la  fête 
du  Sacré-Cœur  ;  mais  plus  tard  Languet,  curé  de  Saint-Sulpice,  frère  du  bio- 
graphe de  Marie  Alacoque,  eut  toute  liberté  pour  prêcher  ce  culte  dans  sa  paroisse, 
et  plusieurs  ecclésiastiques  suivirent  son  exemple.  Les  jésuites  s'efforcèrent  de 
^e  faire  autoriser  à  Rome.  Benoît  XIV,  dans  son  ouvrage  sur  la  canonisation  des 
saints,  raconte  les  sollicitations  multipliées  qu'on  fit  à  Rome  pour  obtenir  l'éta- 
blissement d'une  fête  du  Sacré-Cœur.  Enfin,  après  trois  refus.  Clément  XIII  auto- 
risa, en  1765,  la  fête,  non  du  cœur  matériel  de  Jésus,  mais  du  cœur  symbolique, 
c'est-à-dire  de  son  amour  pour  les  hommes.  Le  culte  du  Sacré-Cœur  prit  une 
nouvelle  extension  en  1871.  Le  clergé  organisa  des  pèlerinages  à  Paray-le-Monial 
où  Marie  Alacoque  avait  eu,  disait-elle,  ses  «  colloques  amoureux  »  avec  Jésus- 
Christ,  qui  lui  avait  demandé  son  cœur  et  l'avait  mis  dans  le  sien. 

.Ce  fut  à  cette  époque  que  la  construction  à  Montmartre  d'une  église  en 
l'honneur  de  ce  culte  fut  déclarée  d'utilité  publique.  La  première  pierre  de  l'église 
du  Sacré-Cœur,  appelée  par  le  peuple  de  Montmartre  église  de  Notre-Dame-de- 
la-Galette,  fut  posée  en  grande  cérémonie  le  16  juin  1875. 

Auprès  du  Sacré-Cœur  existait  jadis  le  bal  de  Tivoli-Montmartre,  qui  eut  un 
moment  de  grande  célébrité. 

Reprenons  la  rue  du  Mont-Cenis,  et  nous  trouverons  au  numéro  59  unf 
grande  propriété  avec  tourelle,  occupée  par  une  manufacture  de  porcelaine  qui 
avait  été  établie  sous  le  patronage  de  Monsieur,  frère  de  Louis  XVL  Au  numéro  67, 
au  coin  de  la  rue  Marcadet,  nous  voyons  une  vieille  bâtisse  qui,  au  dire  de  quelques- 
uns,  serait  un  ancien  vestige  de  la  chapelle  de  la  Trinité,  construite  en  1479  P^'^ 
Jacques  Ligier,  seigneur  de  Clignancourt. 

Nous  passons  devant  la  mairie  du  XVIIP  AiTondissement  au  117,  rue  Orde- 
ncr.  Anciennement  14,  place  des  Abbesses,  elle  fut  construite  rue  Ordener, 
en  1888.  Elle  est  le  siège  de  la  Société  Historique  le  Vieux  Montmartre. 

Après  avoir  traversé  le  boulevard  Omano  (son  nom  vient  de  Philippe-Antoine" 
comte  d'Omano,  qui  fit  brillamment  toutes  les  campagnes  du  premier  Empire), 
la  rue  du  Mont-Cenis  nous  mène  rue  Championnet,  où  se  trouve  la  Compagnie 
Générale  des  Omnibus.  Il  serait  peut-être  intéressant  à  ce  propos,  aujourd'hui  que 
les  moyens  de  transport  subissent  une  telle  évolution  et  que  les  énormes  onanibus 
de  la  Compagnie  nous  paraissent  être  des  voitures  d'un  autre  âge,  il  serait  peut- 
être  intéressant,  disons-nous,  de  remonter  à  l'origine  de  ce  privilège.  Nous  nous 
reporterons  pour  cela  à  l'étude  très  complète  et  très  documentée  faite  par  Ducoux, 
sur  les  voitures  publiques  à  Paris,  dans  l'ouvrage  intitulé  «  Paris-Guide,  par 
les  principaux  écrivains  et  artistes  de  la  France  ». 

Nos  a'ieux  construisaient  des  chars  destinés  non  seulement  à  leurs  besoins 


XVIII''     ARRONDISSEMENT 


63: 


'slM  3 


636  LA     VILLE      LUMIERE 

domestiques,  mais  encore  à  leurs  faits  de  guerre.  Tout  le  monde  connaît  le  terrible 
char  gaulois,  hérissé  de  lances,  de  faux,  de  dards  et  autres  engins  de  destruction. 
Ces  chariots  étaient  traînés  par  des  bœufs.  Dans  les  combats,  on  les  poussait  dans 
les  rangs  ennemis,  ou  bien  l'on  s'en  faisait  un  rempart  contre  les  assaillants. 

L'art  de  la  carrosserie  à  cette  époque,  et  sous  les  rois  de  la  première  race, 
était  à  peu  près  inconnu.  Dans  les  premiers  temps  de  la  monarchie  française,  les 
chars  furent  peu  usités  comme  moyens  de  transport  appliqués  aux  personnes. 
Lorsque,  plus  tard,  l'usage  commença  à  s'en  répandre,  ce  fut  un  privilège  exclu- 
sivement réservé  aux  rois,  aux  princes  et  à  quelques  seigneurs.  Le  progrès  fut 
insensible,  car  plusieurs  siècles  après  le  règne  du  premier  roi  de  France,  ses  suc- 
cesseurs en  étaient  toujours  aux  chariots  gaulois  et,  comme  le  dit  Boileau  : 

«  Quatre  bœufs  attelés,  d'un  pas  tranquille  et  lent, 
Promenaient  dans  Paris  le  monarque  indolent.  » 

Ce  n'est  que  sous  Philippe-Auguste  que  les  rues  de  la  capitale  furent  pavées, 
et  cela  suffit  pour  propager  le  goût  des  chars  avec  une  rapidité  telle  que  dans  une 
ordonnance  de  1294,  contre  ce  qu'il  appelait  les  «superfîuités  »,  Philippe  le  Bel  crut 
devoir  restreindre  l'usage  des  chars  aux  dames  de  distinction.  Ces  chars  n'étaient 
alors  que  des  litières  découvertes.  Quant  aux  carrosses  proprement  dits,  l'usage 
en  est  beaucoup  plus  moderne,  puisque  sous  François  pr  l'on  n'en  comptait, 
paraît-il,  que  deux  :  l'un  pour  la  reine  et  l'autre  pour  Diane  de  Poitiers.  Vers  le 
tiers  du  xvii^  siècle,  la  mode  des  carrosses  envahit  la  Cour,  la  magistrature  et 
même  la  bourgeoisie.  Jusque-là,  le  moyen  de  transport  aristocratique  avait  été 
la  chaise  à  bras,  dont  l'usage  était  extrêmement  répandu  à  la  fin  du  xvi^  siècle. 
L'exploitation  de  cette  industrie  constituait  im  privilège  au  profit  de  dames  et 
de  seigneurs  de  la  Cour.  La  première  concession  fut  donnée  en  1317. 

A  la  fin  du  règne  de  Louis  XIII,  et  après  une  foule  de  perfectionnements 
successifs,  un  sieur  Dupin  inventa  les  chaises  à  deux  roues,  dites  brouettes,  pour 
lesquelles  il  sollicita  l'autorisation  royale.  En  1679,  le  roi  Louis  XIV  autorisa  les 
brouettes  et  en  donna  l'exploitation  exclusive  à  DujMn,  à  condition  que  lesdites 
brouettes  seraient  tirées  par  des  hommes  seulement.  Lorsque  ce  véhicule  fut  mis 
définitivement  en  usage,  son  apparition  sur  les  places  et  dans  les  rues  de  Paris 
donna  lieu  à  des  manifestations  qui  troublèrent  pendant  quelques  jours  l'ordre 
public  :  ce  nouveau  mode  de  transport  venait  inquiéter  les  vieilles  industries. 
Pourtant  la  brouette  trion\pha  de  la  malveillance  des  concurrents  et  resta  long- 
temps à  la  mode  ])armi  les  danres  de  la  noblesse,  les  bourgeoises  et  les  filles  en 
vogue. 

Le  perfectionnement  du  carrosse  fut  beaucoup  moins  raj)ide  que  celui  des 
chaises.  Du  temps  de  Henri  IV,  le  carrosse  n'était  encore  qu'une  lourde  machine 
mal  suspendue,  oiî  l'on  entrait  par  des  portières  formées  de  ridciux  innlnKs  en 
cuir.  Les  carrosses  à  glace  parurent  beaucoup  plus  tard.  Le  [jremicr  que  l'on 
connut  fut  mnené  de  Bru.xelles  en  1630  par  le  prince  de  Condé. 


XVIIie     ARRONDISSEMENT  637 

Jusqu'à  ce  moment  les  intendants  et  les  seigneurs  avaient  seuls  pu  jouir 
de  la  faculté  de  se  faire  transporter  en  carrosse.  En  1650,  un  sieur  Sauvage,  logé 
dans  un  hôtel  de  la  rue  Saint-Martin  portant  pour  enseigne  A  l'image  de  Saint- 
Fiacre,  eut  l'idée  d'entretenir  des  chevaux  et  des  carrosses  pour  les  louer  à  ceux 
qui  se  présenteraient.  Le  nom  du  Saint  est  d'ailleurs  resté  aux  voitures  qui 
ont  succédé  à  celles  du  sieur  Sauvage.  Le  public  fit  un  grand  succès  à  cette  inno- 
vation, et  bientôt  un  grand  nombre  de  carrosses  publics  parurent  dans  les  carre- 
fours de  Paris. 

Aussitôt  les  gens  de  cour  se  mirent  en  quête  d'un  privilège  ;  le  sieur  Charles 
Villerme  aida  Sauvage  de  sa  bourse  et  de  son  crédit  et  obtint  la  permission 
exclusive  d'établir  dans  la  ville  de  Paris  de  grandes  et  petites  carrioles,  des 
litières  et  des  brancards  pour  la  commodité  publique. 

Cette  entreprise,  naturellement,  en  fit  naître  d'autres,  et  quelques  seigneurs 
demandèrent  au  roi  la  permission  d'établir  dans  Paris  des  carrosses  publics,  à 
l'instar  des  coches  de  la  campagne,  qui  feraient  toujours  le  même  trajet  pour  un 
prix  très  modique,  et  qui  partiraient  à  heure  réglée,  quelque  petit  nombre  de  per- 
sonnes qui  s'y  trouvassent. 

Si  l'on  en  croit  quelques  chroniqueurs  de  ce  temps,  la  première  idée  de  ces 
voitures  omnibus  appartient  à  Pascal.  En  1663,  Louis  XIV  accorda  le  susdit 
privilège  aux  demandeurs.  «  Je  me  souviens,  dit  un  contemporain,  d'avoir  vu  le 
premier  carrosse  de  louage  qu'il  y  eut  à  Paris  et  qu'on  appelait  carrosse  à  cinq 
sous  parce  qu'il  ne  coûtait  que  cinq  sous  par  place.  Il  contenait  six  personnes  et 
avait  une  lanterne  au  bout  d'une  tige  en  fer,  au  coin  de  l'impériale  et  à  la  gauche 
du  cocher.  »  L'usage  des  carrosses  à  cinq  sous  se  généralisa  bien  vite  et  fut  un 
grand  bienfait  pour  la  population  de  Paris. 

L'abolition  du  privilège  des  carrosses  fut  décrétée  par  l'Assemblée  Nationale, 
comme  conséquence  logique  de  ses  principes  ;  mais  l'expérience  ne  tarda  pas  à 
démontrer  que  la  rigidité  du  principe  doit  quelquefois  fléchir  lorsqu'il  s'agit  d'une 
exploitation  ayant  pour  objet  im  service  d  utilité  générale.  La  voie  publique  fut 
littéralement  encombrée  de  tombereaux,  tapissières,  chariots,  luttant  entre  eux 
de  malpropreté,  de  délabrement,  et  conduits  par  des  hommes  non  seulement 
inexpérimentés,  mais  dangereux.  En  1797,  une  loi  imposa  aux  entrepreneurs  des 
formalités  qui  eurent  pour  effet  de  restreindre  cette  industrie. 

C'est  en  1854  que  les  différentes  voitures  omnibus  desservant  l'intérieur 
de  Paris  furent  fusionnées  en  une  Compagnie  anonyme  privilégiée.  Ce  privilège 
expirera  en  1910. 

Verrons-nous  enfin,  à  cette  époque,  disparaître  de  la  circulation  ces  effroyables 
autobus  qui  troublent  la  sécurité  et  le  sommeil  des  Parisiens?  Ceux-ci  pourraient, 
avec  plus  de  raisons  encore,  rééditer  les  plaintes  de  Boileau  : 

Qui  frappe  l'air,  bon  Dieu,  de  ces  lugubres  cris? 
Est-ce  donc  pour  veiller  qu'on  se  couche  à  Paris? 


638  LA     VILLE      LUMIERE 

Que  dirait  Boileau  s'il  entendait  le  tonnerre  de  nos  autobus?  Verrons-nous 
enfin  adopter  des  voitures  plus  petites  et  plus  légères,  qui  rendront  les  moyens  de 
communication  plus  faciles  et  mieux  appropriés  aux  besoins  actuels? 

Nous  traverserons  maintenant  le  quartier  de  la  Chapelle,  dont  une  grande 
partie  est  occupée  par  la  gare  de  marchandises  de  la  Chapelle. 

La  rue  de  la  Chapelle  était  la  principale  rue  de  l'ancienne  commune  Chapelle- 
Saint-Denis,  bourg  fortifié  entouré  de  murs  et  de  fossés.  A  l'extrémité  de  la  rue  de 
la  Chapelle,  sur  la  route  de  Saint-Denis,  se  tenait,  du  temps  de  Philippe-Auguste, 
le  lendemain  de  la  Saint-Bamabé,  une  foire  importante  créée  par  Dagobert,  qui 
's'appelait,  et  qui  s'appelle  encore  aujourd'hui  la  Foire  de  Lexdit.  C'est  là 
que  les  écoliers  de  l'Université  de  Paris  s'approvisionnaient  de  parchemin.  Au 
numéro  96,  nous  voyons  l'église  de  Saint-Denis-de-Ia-Chapelle,  qui  fut  construite 
au  xiii^  siècle.  Elle  remplace  une  ancienne  chapelle  dite  des  Ardents,  où  sainte 
Geneviève,  patronne  de  Paris,  avait  coutume  de  venir  prier  avec  ses  compa- 
gnons. Quelques  chroniqueurs  prétendent  également  que  Jeanne  d'Arc,  se  ren- 
dant de  Reims  à  Paris,  en  1429,  s'arrêta  dans  cette  chapelle  pour  y  faire  ses 
oraisons. 

Nous  suivrons  la  rue  Ordener  et  la  rue  Marcadet,  anciennement  chemin  des 
Bœufs,  pour  revenir  jusqu'au  boulevard  Barbes  et  à  la  rue  de  Clignancourt. 

Remarquons  au  112  de  la  rue  Marcadet  l'emplacement  de  l'ancien  hôtel  de 
Trétaigne,  appelé  jadis  la  Folie  Agirouy,  ou  la  M.\isox  de  la  Boule  d'Or, 
construite  en  1771,  par  Jacques  Agirouy  de  Corsé. 

Le  Boulevard  Barbes  fut  dénommé  ainsi  en  souvenir  d'Armand  Barbes, 
ardent  révolutionnaire  français,  qu'on  avait  appelé  le  Bavard  de  la  Démocratie. 

Armand  Barbes,  né  à  la  Pointe-à-Pitre,  en  1809,  est  mort  en  1S70  en 
Hollande  où  il  s'était  volontairement  expatrié. 

Barbes  emprisonné  en  1849  fut  rendu  à  la  liberté  en  1834  seulement. 

En  1709,  le  village  de  Clignancourt,  devenu  la  propriété  de  Mme  de  Belle- 
fond,  abbesse  de  Montmartre,  fut  cédé  tout  entier  au  duc  de  Mayenne  pour  la 
soninn'  de  5  500  francs. 

Au  numéro  39  de  la  rue  de  Clignancourt,  se  trouve  la  maison  de  la  Cloche 
d'Or,  grande  fabrique  d'horlogerie,  de  joaillerie  et  d'orlèvnrie.  Cette  maison, 
dont  MM.  Moniet  et  Péguret  sont  les  propriétaires,  a  été  fondée  en  1850  et  a  pris 
très  vite  un  grand  développement.  Elle  est  aujourd'hui  extrêmement  connut- 
pour  son  horlogerie  de  précision  et  pour  sa  parfaite  exécution  de  bijoux  de  tous 
les  genres.  Elle  possède  un  atelier  spécial  pour  les  réparations  d'horlogerie  et  de 
bijouterie. 

La  maison  de  la  Cloche  d'Or,  qui  expose  de  fort  belles  pièces  d'orfèvrerie, 
fait  également  un  commerce  actif  de  diamants  et  toutes  pierres  précieuses.  Les 
amateurs  seront  certainement  très  intéressés  par  la  jolie  devanture  du  magasin 
de  la  rue  Clignancourt,  dont  le  titre  la  Cloche  d'Or  nous  rappelle  les  enseigne> 
d'autrefois. 


XVIIle     ARRONDISSEMENT 


639' 


>V^> 


A    LA     CLOCHE     D  OR. 


640 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


Sur  l'emplacement  des  maisons  occupant  les  numéros  42  à  52,  se  trouvait, 
jusqu'en  1872,  le  Bal  du  Château-Rouge 

Le  Château- Rouge,  construit  en  briques  rouges  comme  toutes  les  habitations 
d'alors,  avait  été  bâti  par  Henri  IV  pour  servir  de  maison  de  campagne  à  Gabrielle 
d'Estrées,  dont  l'hôtel  à  Paris  était  situé  rue  des  Francs-Bourgeois.  En  1824,  le 
Château-Rouge  fut  occupé  par  le  roi  Joseph,  frère  de  Napoléon  P"",  qui  y  présida 
le  Conseil  de  Défense  de  Paris.  En  1843,  les  jardins  furent  convertis  en  bal,  dit 
du  «  Château-Rouge  » 

Le  21  mai  1871,  c'est  au  Château-Rouge  que  furent  conduits  les  généraux 
Clément  Thomas  et  Lecomte,  avant  d'être  fusillés  sur  la  Butte  Montmartre. 

Avant  de  quitter  le  XMII^  arrondissement,  remarquons  encore,  à  l'angle 
du  boulevard  Rochechouart  et  de  la  rue  des  Martyrs,  l'emplacement  de  l'ancien 
Bal  de  la  Boule-Noire,  devenu  aujourd'hui  le  Concert  de  la  Cigale. 


PARC    DES    BUTTES-CHAl-MONT.    —    LE    PONT    SUSPENDU    ET   LE    LABYRINTHE. 


^^3i-  XIX"  arrondissement  —  Buttes-Chaumont  —  comprend  les  quartiers  de 


la  Villette,  du  Pont-de -Flandre,  d'Amérique  et  du  Combat.  La  Villette 
^  formait,  avant  l'annexion,  une  commune  suburbaine  de  l'arrondissement 
de  Saint-Denis.  Là  se  trouvent  de  nombreuses  et  importantes  usines,  ainsi  que  le 
bassin  qui  reçoit  les  eaux  du  canal  de  l'Ourcq  et  alimente  le  canal  Saint-Martin. 
C'est  à  la  Villette  qu'ont  été  transportés  les  marchés  aux  bestiaux  de  Passy  et  de 
Sceaux,  à  côté  des  Abattoirs.  Puisque  nous  avons  déjà  parlé,  tout  à  l'heure,  des 
Abattoirs  de  Vaugirard,  ce  XIX^  arrondissement,  qui  est  surtout  consacré  aux 
ateliers  et  aux  usines,  ne  pourra  nous  retenir  bien  longtemps.  Nous  ne  voyons 
que  deux  choses  susceptibles  de  nous  intéresser  :  le  parc  des  Buttes-Chaumont 
et  la  rue  de  Belle  ville,  fameuse  par  la  descente  de  la  Cour  tille. 

Le  parc  des  Buttes-Chaumont  est  l'un  des  parcs  les  plus  pittoresques  de 
Paris  ;  il  a  été  tracé  par  l'ingénieur  Alphand,  qui  en  a  dirigé  les  importants  tra- 
vaux. C'est  lui  qui  a  créé  le  lac,  les  ponts  suspendus,  les  grottes  et  le  «  Temple  de 
la  Sibylle  »,  placé  sur  le  point  culminant.  Les  Buttes-Chaumont  s'appelaient 
autrefois  le  lieu  du  Mont-Faucon,  parce  que  les  faucons  venaient  sur  ce  mont 
dévorer  les  cadavres.  Le  gibet,  en  effet,  y  était  situé  ;  on  l'avait  entouré  de  murs 
afin  d'empêcher  que  l'on  vienne,  la  nuit,  voler  les  corps  des  suppliciés.  Au-dessous 
du  gibet  était  placé  un  grand  trou,  sorte  de  charnier.  Mont-Faucon  passe  pour 
avoir  été  élevé  par  Enguerrand  de  Marigny,  premier  ministre  de  Louis  X.  Cepen- 
dant ce  gibet  existait  au  xiii^  siècle,  puisqu'il  en  est  fait  mention  dans  le  roman 
de  «  Berthe  aux  grands  Pies  ».  Enguerrand  de  Marigny  ne  fit  que  reconstruire 
les  fourches  patibulaires  dont  il  fut  d'ailleurs  la  première  victime.  Après  avoir 
été  accusé  de  malversation,  il  fut  jugé  et  pendu  en  1315.  Son  innocence  fut  re- 
connue peu  de  temps  après. 

Après  le  massacre  de  la  Saint-Barthélémy,  on  transporta  au  Mont-Faucon 
les  restes  de  l'amiral  Coligny;  «  ils  furent  hissés,  raconte  un  chroniqueur,  à  l'aide 
de  cordes  sur  le  gibet,  et  la  populace,  après  avoir  allumé  un  grand  feu,  se  mit  à 
danser  tout  autour  pendant  que  les  chairs  se  détachaient  et  tombaient  en  lam- 
beaux. Pendant  plusieurs  jours,  toute  la  cour,  y  compris  Catherine  de  Médicis 
et  le  roi  Charles  IX,  y  vint  en  foule  insulter  le  cadavre  du  malheureux  amiral  et, 
comme  les  courtisans  se  bouchaient  le  nez  à  cause  de  l'odeur,  se  rappelant  le  mot 
de  ViteUius,  après  la  défaite  d'Othon,  le  roi  s'écria  :  «  Le  corps  d'un  ennemi. 
Messieurs,  sent  toujours  bon.    » 

Pourtant  ce  sinistre  spectacle  du  gibet  de  Mont-Faucon  n'empêcha  pas  que  les 

41 


644  LA      VILLE      LUMIERE 

environs  fussent  remplis  de  cabarets  ou  «  courtilles  »,  dans  l'un  desquels  Fran- 
çois Villon  place  une  scène  de  ses  Repues  Franches.  Mont-Faucon  fut  aban- 
donné comme  lieu  de  supplice  vers  l'année  1625  ;  mais  les  Buttes-Chaumont 
restèrent  longtemps  une  sorte  de  voirie,  un  véritable  dépottoir.  La  purification 
complète  de  Mont-Faucon  et  des  environs  ne  s'effectua  qu'en  1850.  Les  Buttes- 
Chaumont  ont  été  le  théâtre  d'un  grand  combat,  livré  en  1814,  contre  les  Alliés, 
par  les  marins  de  la  Garde  et  les  élèves  de  l'Ecole  Polytechnique. 

La  mairie  du  XIX*^  arrondissement  est  située  place  Armand-Carrel,  à  côté 
4u  parc  des  Buttes-Chaumont.  C'est  une  construction  de  style  flamand,  assez 
intéressante,  œuvre  de  Davioud.  Par  la  rue  Manin  et  la  rue  Bolivar,  nous  arrive 
rons  à  la  rue  de  Belleville,  qui  s'appelait  autrefois  «  Courtille  »  à  cause  des  nom 
brcuses  <(  courtilles   »  qui  y  étaient  installées. 

Avant  que  la  Courtille  devienne  un  lieu  de  plaisir,  ce  fut  une  culture  qu 
appartenait  aux  religieux  desservant  l'hôpital  Saint-Gervais.  Un  ruisseau  creusé 
par  eux  descendait  de  la  hauteur  et  entretenait  dans  ce  lieu  une  fraîche  verdure 
Vers  la  fin  du  xviie  siècle,  de  nombreux  cabarets  s'y  installèrent,  et  les  prome- 
neurs-s'accoutumèrent  bien  vite  à  prendre  le  chemin  de  Belleville.  Les  grands  sei- 
gneurs eux-mêmes  prirent  goût  aux  plaisirs  de  la  Courtille,  et  l'on  vit  des  dames 
de  la  cour,  entre  autres  IMme  de  Parabère  et  Mme  de  Prie,  venir  faire  des  con- 
quêtes au  cabaret  des  n  [Marronniers  ».  Les  poètes  de  l'époque  ont  chanté  les 
courtilles  ;  l'un  d'eux,  Grandval,  en  a  fait  une  description  lyrique  : 

«  Dans  le  nombre  infini  de  ces  réduits  charmants. 
Lieux  où  finit  la  ville,  où  commencent  les  champs, 
Il  est  une  guinguette,  au  bord  d'une  onde  pure. 
Où  l'art  joint  ses  soins  à  ceux  de  la  nature. 


Dans  ces  lieux  fortunés  où  règne  l'allégresse, 

Les  vins  les  plus  exquis  font  naître  la  tendresse, 

Et,  mêlant  les  plaisirs,  on  entend  dans  les  airs 

Les  sons  harmonieux  des  bachiques  concerts. 

Là,  mille  amants  couchés  aux  pieds  de  leur  maîtresse 

Trouvent  un  prompt  remède  à  l'ardeur  qui  les  presse  ; 

Ici  le  désirable  et  charmant  appétit 

A  l'autel  de  Comus  par  la  main  les  conduit. 

C'est  le  charmant  réduit  qu'on  nomme  la  Courtille, 

Lieu  fatal  à  l'honneur  de  mainte  et  mainte  fille.   » 


V'adé  a  dit  à  son  tour  : 

i(  Voir  Paris  sans  voir  la  Courtille, 
Où  le  peuple  joyeux  fourmille, 
Sans  fréquenter  les  Percherons, 
Le  rendez-vous  des  bons  lurons, 
C'est  voir  Rome  sans  voir  le  Pape.  » 

La  Courtille   dut   principalement  sa  réputation   au    fanunix   Ramponncau 


XIX°     ARRONDISSEMENT 


643 


644  LA      VILLE      LUMIÈRE 

qu'entouraient  les  cabarets  du  «  Coq-Hardi  »,  du  «  Bœuf-Rouge  »,  du  «  Sau- 
vage »,  de  r  «  £pée-de-Bois    ». 

La  Courtille  résista  aux  révolutions,  aux  changements  de  gouvernement, 
à  l'invasion,  aux  épidémies.  Nous  en  trouvons  le  tableau  suivant  dans  un  ouvrage 
intitulé  La  Vie  publique  et  privée  des  Français. 

«  Nous  voici  arrivés  à  la  Courtille,  par  laquelle,  entre  cent  guinguettes, 
on  arrive  sur  la  hauteur  de  Belleville.  Dans  cette  large  et  longue  rue,  empire 
étemel  de  la  joie,  on  distingue  la  grande  guinguette  de  l'immortel  Desnoyers,  et 
quelques  autres  dont  les  salles  immenses  se  remplissent,  l'hiver,  de  milliers  de 
familles,  et  les  jardins,  en  été,  de  danseurs  et  de  danseuses  qui  n'ont  pas  reçu  les 
leçons  des  professeurs  du  Conservatoire...  C'est  un  spectacle  vraiment  curieux, 
dans  la  soirée  d'un  dimanche  du  printemps  ou  de  l'été.  Tout  est  confondu  dans 
la  rue  de  Paris,  depuis  la  barrière  jusqu'auprès  de  l'entrée  du  bourg.  Ouvriers, 
bourgeois,  militaires,  hommes  décorés,  femmes  en  bonnet,  femmes  en  chapeau, 
marchandes  de  fruits,  de  petits  pains,  tout  circule,  tout  monte  ou  descend  con- 
fusément, sans  se  presser,  sans  se  heurter  ;  et  chacun  cherche,  sans  être  troublé, 
l'enseigne  de  la  guinguette  o\x  l'on  vend  de  bon  petit  vin  à  dix  ou  douze  sous  le 
litre,  de  bon  veau,  de  l'excellente  gibelotte  de  lapin,  de  l'oie,  soit  en  daube,  soit 
rôtie,  etc.  En  entrant  dans  les  grandes  guinguettes,  on  est  d'abord  frappé  de  la 
quantité  de  ragoûts  et  de  rôtis  qui  garnissent  un  long  et  large  comptoir,  et  de 
l'activité  prodigieuse  de  plusieurs  femmes  de  service  et  de  deux  ou  trois  cuisi- 
niers. Sous  une  vaste  cheminée,  trois  ou  quatre  broches,  les  imes  sur  les  autres, 
chargées  de  dindons,  de  poulets,  de  longes  de  veau,  de  gigots  de  mouton,  tournent 
incessamment  devant  un  grand  feu,  dont  la  chaleur  se  fait  sentir  au  loin.  A 
quelque  distance  de  là,  le  vin  coule  à  grands  flots  des  brocs  dans  les  bouteilles, 
dont  une  n'est  pas  plus  tôt  remplie  qu'elle  est  remplacée  par  une  autre.  Au  milieu 
de  cette  affluencc  d'acheteurs,  les  personnes  qui  débitent  les  comestibles  et  le 
vin  conservent  un  sérieux  imperturbable,  une  présence  d'esprit  comparable  à 
celle  d'un  bon  général  d'armée.  C'est  à  la  Courtille  que  se  donnent  presque  tous 
les  repas  de  noces  de  la  i^etitc  bourgeoisie,  des  petits  marchands  e't  des  ouvriers 
des  quartiers  de  la  capitale  qui  avoisinent  cette  barrière,  et  même  de  ceux  qui 
s'étendent  jusqu'à  la  rive  droite  de  la  Seine.   » 

La  scène  la  plus  curieuse  du  Carnaval  était  la  descente  de  la  Courtille.  Le 
mercredi  des  Cendres,  après  que  tous  les  bals  de  Paris  avaient  fermé  leurs  portes, 
une  horde  de  masques  avinés  descendait  des  hauteurs  de  Belleville.  Les  pierrots 
livides,  les  bergères  titubantes,  les  arlequins  bariolés,  les  laitières,  les  marquis, 
les  débardeurs,  dévalaient  la  rue  de  Belleville  avec  des  cris  rauques.  L'avalanche 
se  formait  aux  environs  du  «  Grand-Saint-Martin  »,  le  bal  le  plus  populaire  de 
Belleville.  Les  curieux  se  joignaient  aux  masques  et,  le  flot,  toujours  grossissant, 
arrivait  devant  le  restaurant  des  «  Vendanges  de  Bourgogne  ».  C'était  là  que  se 
réunissaient  les  viveurs  élégants  dont  le  roi  était  lord  Seymour. 

Nous  ne  pouNdus  niirux  faire  pour  dnnucr  une  idée  de  ce  ([u'était  la  Descente 


XIXe     ARRONDISSEMENT  645 

de  la  Courtille  que  de  reproduire,  ici,  la  description  animée  et  vivante  qu'en  a 
faite  M.  Victor  Fournel,  dans  son  ouvrage  sur  les  rues  du  Vieux  Paris. 

«  Le  règne  de  Louis-Philippe  fut  d'ailleurs  l'âge  d'or  du  carnaval.  C'est  de 
cette  époque  que  datent  la  grande  vogue  et  la  renommée  sui  generis  de  la  descente 
de  la  Courtille.  Les  masques  populaires,  qui  avaient  passé  la  nuit  du  Mardi-Gras 
dans  tous  les  cabarets  et  les  bals  de  Belleville,  particulièrement  chez  Desnoyers, 
aussi  fameux  en  son  genre  que  jadis  Ramponneau,  descendaient  tumultueuse- 
ment à  Paris  le  matin  du  mercredi  des  Cendres,  au  petit  jour,  et  les  curieux 
venaient  assister  à  ce  spectacle  hideusement  pittoresque,  à  ce  Longchamp  du 
carnaval.  Pendant  deux  ou  trois  heures,  tout  le  long  du  faubourg  du  Temple, 
le  flot  infect  coulait  sans  interruption.  C'était  comme  im  débordement  d'égoût, 
un  déballage  immense  d'oripeaux  en  haillons,  un  vomissement  de  masques  avinés, 
débraillés,  sauvages,  les  uns  à  pied,  les  autres  en  voitures  découvertes,  ou  juchés 
sur  le  siège  et  sur  le  haut  des  voitures,  comme  sur  un  piédestal  d'où  ils  insultaient 
les  passants.  Les  disputes  ignobles,  les  cris  dégoûtants,  les  ripostes  poissardes, 
les  chansons  obscènes,  les  hurlements,  les  vociférations  de  tout  genre  s'élevaient 
de  cet  océan  fangeux  de  pierrettes,  de  laitières,  de  vivandières,  de  marquises,  de 
bergères,  de  paillasses,  de  chiffonniers,  de  turcs,  de  débardeurs,  de  chicards,  de 
flambards,  d'arlequins,  enfarinés,  souillés  de  vin  et  de  bouc,  coiffés  de  perruques 
en  étoupe  ou  en  filasse,  de  casques,  de  toquets,  de  claques  prodigieux,  de  plumets 
gigantesques,  de  panaches  ondoyants,  remué  tout  à  coup  par  des  houles  profondes 
et  où  les  sergents  de  ville  plongeaient  parfois  pour  en  rapporter  une  cauchoise 
écrasée,  un  polichinelle  ou  un  troubadour  dont  la  poitrine  venait  d'être  trouée 
d'un  coup  de  couteau. 

«  Les  folies  du  riche  et  excentrique  Anglais  lord  Seymour  sont  demeurées 
légendaires.  Tout  ce  qu'on  en  raconte  est  loin  sans  doute  d'être  parfaitement 
authentique  :  on  avait  fini  par  lui  attribuer  toutes  les  extravagances  qui  se  pro- 
duisaient, et  les  chroniqueurs  ne  se  faisaient  pas  faute  d'en  ajouter  de  nouvelles^ 
qui  n'existaient  que  dans  leur  imagination.  Mais  on  ne  prête  qu'aux  riches.  Bien 
qu'on  ait  prétendu,  parfois,  que  le  héros  de  ces  mascarades  fût  un  valet  de  chambre 
qui  ressemblait  à  son  maître,  il  est  certain  qu'il  figura  lui-même,  à  diverses  reprises, 
dans  les  salons  de  Desnoyers,  où  il  s'amusa  une  nuit  à  distribuer  des  cigares 
détonants,  puis  dans  des  descentes  de  la  Courtille  et  dans  des  divertissements 
carnavalesques  où  la  foule  se  groupait  autour  de  sa  voiture,  et  où  on  le  vit  im 
jour  jeter  aux  badauds  des  pièces  d'or  brûlantes  qu'il  avait  fait  chauffer  dans  la 
cuisine  de  l'établissement.  Il  donnait  le  branle  à  une  bande  d'étourdis  comme 
lui,  qu'il  entraînait  à  sa  suite  et  qui  rivalisaient  de  folies. 

«  Les  histoires  qu'on  rapporte  sur  son  compte  sont  tellement  innombrables 
et  si  peu  édifiantes  que  nous  nous  bornerons  à  en  choisir  un  petit  nombre  qui 
suffiront  à  donner  une  idée  des  autres. 

<i  Un  jour,  dit-on,  lord  Seymour  eut  l'idée  d'atteler  à  six  chevaux  un  immense 
break,  où  il  entassa  des  moutons  ornés  de  faveurs  multicolores,  et  il  parcourut 

41- 


646 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


toute  la  ligne  des  boulevards  en  cet  équipage.  Il  conduisait  lui-même,  en  habit 
noir  et  cravate  blanche,  avec  le  plus  imperturbable  sérieux. 

«  Un  autre  jour,  il  se  déguisa  en  cocher  de  fiacre,  et,  dans  cet  équipage,  s'en 
vint,  un  matin  de  Mardi-Gras,  au  Café  Anglais.  Là,  il  s'approcha  de  la  caissière, 
et,  changeant  sa  voix,  demanda  un  verre  de  vin  sur  le  comptoir.  Si  bien  grimé 
qu'il  fût,  la  caissière  le  reconnut,  mais  elle  dissimula. 

«  Donnez  un  verre  de  vin  à  ce  brave  homme,  »  dit-elle  au  garçon. 

i(  Lord  Seymour  avala  son  verre,  déposa  trois  sous  sur  le  comptoir. 

«  Pardon,  fit  la  caissière  en  souriant,  c'est  cent  francs,  mylord...  pour  les 
garçons  !    » 

La  descente  de  la  Courtille  n'est  plus  à  présent  qu'un  lointain  souvenir. 
Le  règne  du  joyeux  carnaval  est  passé  depuis  longtemps  ;  ce  legs  du  paganisme, 
cette  émanation  des  bacchanales  et  des  saturnales  échevelées  se  réduit  maintenant 
à  quelques  bandes  de  gamins  et  d'ivrognes  qui  parcourent  les  rues  avec  quelques 
malheureux  sacs  de  confettis.  Faut-il  le  déplorer,  faut-il  regretter  cette  Majesté 
défunte  avec  sa  licence  et  ses  folies?  Peut-être,  car  ainsi  que  le  disait  l'auteur 
d'un  opéra-comique  intitulé  le  Carnaval  de  Venise  : 

«  Les  moments  que  l'on  jiasse  à  rire 
Sont  les  mieux  emplovés  de  tous.   » 

Il  faut  rire  avant  d'en  avoir  envie,  avait  dit  La  Bruyère,  de  peur  de  mourir 
sans  avoir  ri. 


VUE    SUR    LE    CANAI,    SAINr-MARTIN 


XX    ARRONDISSEMENT 


I^^De  XX"  arrondissement,  Mênilmoniant.  fait  partie  des  quartiers  excen- 
.les  de  Paris. 

Ménilmontant  était  autrefois  la  pleine  campagne,  et  si  nous  y 
découvrons  quelques  rares  demeures  historiques,  ce  ne  sera  que  les  maisons  de 
plaisance  des  seigneurs  qui  avaient  leur  hôtel  dans  Paris  et  s'étaient  fait  con- 
struire à  Ménilmontant  leur  habitation  d'été. 

Nous  trouvons  l'origine  du  mot  de  Ménilmontant  dans  le  vieux  mot  «  Mesnil  », 
qui  signifiait  autrefois  hameau,  village,  habitation.  «  Maudan  »  était,  paraît-il, 
le  nom  d'un  des  importants  propriétaires  du  village.  «  Mesnil  Maudan  »  serait 
devenu,  par  altération,  Ménilmontant,  et  ce  dernier  nom  serait  en  quelque  sorte 
justifié  par  la  position  élevée  du  village. 

Avant  1777,  le  rempart  touchait  à  la  naissance  du  chemin  de  Ménilmontant. 
Ce  chemin  porta  longtemps  trois  dénominations  différentes  désignant  trois  por- 
tions distinctes  :  la  première,  comprise  entre  le  boulevard  et  les  rues  Folie-Méri- 
court  et  Popincourt,  s'appelait  rue  du  Chemin-de-Ménilmontant  ;  la  deuxième, 
se  terminant  à  la  rue  Saint-Maur,  où  se  trouvait  autrefois  une  barrière,  était 
nommée  rue  de  la  Roueltte  ;  enfin  la  troisième  portait  le  nom  de  la  «  Haute- 
Borne  ».  Au  xviii^  siècle,  la  Haute-Borne  n'était  guère  qu'une  réunion  de 
guinguettes  et  de  cabarets  assez  mal  famés. 

Les  bals  du  «  Galant  Jardinier  »  et  des  «  Barreaux  Verts  »  étaient  très  fré- 
quentés par  des  artisans  en  quête  de  prétendues.  Quant  un  cavalier  entrait  aux 
«  Barreaux  Verts  »,  on  lui  remettait  une  rose  artificielle  qu'il  mettait  à  sa  bou- 
tonnière et  qu'il  présentait  à  la  danseuse  qu'il  voulait  engager. 

Presque  toutes  les  rues  du  XX  "  arrondissement  sont  récentes  ;  nous  en 
trouvons  quelques-unes  aux  dénominations  très  bizarres  et  qui  ne  méritent 
d'être  citées  qu'à  ce  seul  titre.  Entre  autres,  nous  voyons  : 

La  RUE  DE  LA  Chine.  On  suppose  que  ce  nom  lui  fut  donné  en  raison  de 
l'endroit  éloigné  où  elle  était  située,  parce  que  familièrement  «  aller  en  Chine  », 
est  sjmonyme  d'aller  au  bout  du  monde. 

La  RUE  DES  Prairies,  dénommée  ainsi  à  cause  de  sa  situation  cham- 
pêtre. 

La  rue  des  Maronites.  On  est  surpris  de  voir  le  nom  d'une  secte  catholique 
du  rite  syrien,  affecté  à  une  rue  de  Ménilmontant,  et  l'historien  en  donne  l'expli- 
cation suivante  :  la  rue  des  Maronites  est  située  non  loin  de  la  rue  du  Liban,  et 
les  Maronites  habitaient  les  vallées  du  Liban.  Nous  donnons  cette  explication 

41... 


648  LA      VILLE      LUMIERE 

pour  ce  qu'elle  vaut  ;  il  faut  bien  s'en  contenter,  puisqu'à  notre  connaissance  il  n'y 
en  a  pas  d'autre. 

La  RUE  DES  Envierges,  dont  nous  ne  parvenons  pas  à  découvrir  l'étj'mo- 
logie. 

La  rue  de  la  Bidassoa,  appelée  du  nom  de  ce  petit  fleuve  qui  sépare  la 
France  de  l'Espagne,  à  cause  de  son  voisinage  avec  la  rue  des  Pyrénées. 

La  RUE  des  Balkans.  Est-ce  par  sa  situation  montagneuse  ou  pittoresque, 
qu'elle  a  mérité  le  nom  d'une  chaîne  de  montagnes? 

La  RUE  DE  Monte-Cristo.  Le  propriétaire  de  la  rue,  sans  doute  hanté  par 
lès  souvenirs  romanesques  des  œuvres  d'Alexandre  Dumas,  lui  donna  ce  nom 
d'un  des  romans  du  prodigieux  conteur. 

Le  XX''  arrondissement  se  compose  de  quatre  quartiers  :  BelleviUe,  Saint- 
Fargeau,  le  Père-Lachaise  et  Charonne. 

Nous  commencerons  notre  promenade  dans  cet  arrondissement  par  la  visite 
du  cimetière  du  Père-Lachaise,  dont  nous  rappellerons  l'histoire. 

L'évêque  de  Paris  possédait  jadis,  dans  les  quartiers  qui  sont  devenus 
aujourd'hui  l'arrondissement  de  Ménilmontant,  un  très  vaste  emplacement 
appelé  Champ  de  l'Evêque.  Un  riche  épicier,  du  nom  de  Regnault,  s'en  rendit 
acquéreur  et  y  fit  construire  une  magnifique  habitation  entourée  de  vastes  jardins. 
La  somptuosité  de  cette  demeure  lui  fit  donner  le  nom  de  Folie  Regnault.  (Une 
Folie  devemie  un  cimetière!)  A  ce  propos,  nous  ne  pouvons  nous  empêcher  de 
constater  une  fois  encore  combien  Victor  Hugo  disait  avec  raison  que  Paris  était 
plein  de  contrastes  ;  des  contrastes,  écrivait-il,  «  qui  ressemblent  à  de  la  pensée 
dans  le  hasard  ». 

En  1652.  Louis  XIV  acheta  la  Folie-Regnault  et  fit  construire  à  la  place  le 
Mont-Louis,  qu'il  donna  comme  retraite  au  Père  Lachaise,  son  confesseur,  qui  s'y 
installa  avec  les  Jésuites  dont  il  était  le  supérieur.  C'était  un  homme  de  bien  que 
ce  Père  Lachaise.  Il  existe  sur  son  caractère  trois  certificats  qui  ne  peuvent  être 
discutés  : 

«C'était  un  homme  doux,  dit  ^'oltaire;  avec  lui  les  voies  de  conciliation 
étaient  toujours  ouvertes.  » 

Et  le  jugement  de  Voltaire  n'est  pas  susceptible  de  parti  pris  envers  un 
membre  de  la  Société  de  Jésus  ! 

Saint-Simon  juge  le  Père  Lachaise  «  un  esprit  médiocre,  mais  d'un  bon 
caractère,  juste,  droit,  sensé,  sage,  doux  et  modéré  ». 

-  D'Aguesseau  dit  de  lui  que  «  c'était  un  bon  gentilhomme  qui  aimait  à  vivre 
en  paix  et  à  y  laisser  vivre  les  autres  ».  Il  est  certain  toutefois  que,  sans  le  cime- 
tière qui  porte  son  nom,  la  mémoire  de  ce  bon  gentilhomme  qui  aimait  à  v'wrt 
en  paix  reposerait  de  même. 

C'est  en  1804  que  la  ville  de  Paris  acheta  l'enclos  de  Mont-Louis  pour  y 
établir  im  cimetière,  qui  est  le  plus  vaste  et  le  plus  beau  de  tous  les  cimetières 
parisiens. 


XXe      ARRONDISSEMENT 


649 


•6=;o 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


Après  l'avenue  principale,  se  trouve  l'avenue  de  l'Orangerie  :  les  orangers 
de  la  Folie-Regnault  et  ceux  du  Mont-Louis  ont  été  remplacés  par  des  tombes. 
Le  cimetière  est  peuplé  d'arbres  séculaires  :  les  saules,  les  platanes,  les  sycomores, 
les  peupliers  et  les  cyprès  qui  l'ombragent  en  font  un  parc  merveilleux.  Son  site 
est  heureux  et  varié  :  une  partie,  en  plaine,  occupe  la  hauteur  du  plateau  ;  l'autre 
partie,  en  pente,  descend  jusqu'au  bas  du  coteau  et  forme  plusieurs  inégalités 
pittoresques.  La  vue  dont  on  y  jouit  s'étend  sur  une  grande  partie  de  Paris  et  sur 
les  campagnes  environnantes. 

L'on  y  voit  des  monuments  funéraires  remarquables  :  les  uns  ont  la  forme 


TOMBEAU  DE    LA  FONT.\INE. 


•de  temple,  de  chapelles  sépulcrales,  de  caveaux  funèbres,  de  pyramides,  d'obé- 
lisques, de  cippes  ou  de  colonnes  ;  d'autres  se  composent  d'une  table  de  pierre  ou 
•de  marbre,  terminée  en  forme  circulaire  ou  en  forme  d'autel  antique,  plantée 
verticalement  en  terre,  inclinée  ou  couchée  horizontalement  ;  d'autres  encore 
sont  surmontés  de  bustes  ou  de  statues.  Chaque  tombeau  est  protégé  par  une 
enceinte  en  bois  ou  en  fer  plus  ou  moins  vaste  :  les  unes  sont  spacieuses,  les  autres 
n'ont  à  peu  près  que  les  dimensions  de  la  fosse. 

Jules  Noriac  écrit  :  «  Le  cimetière  du  Père-Lachaise  est  pour  celui  qui  le  visite 
un  grand  enseignement.  Là  sont  ensevelies,  dans  le  silence  de  la  mort,  toutes  les 
gloires  du  siècle.  Des  ennemis  iiTéconciliables  se  coudoient,  des  républicains,  des 


XX»^      ARRONDISSEMENT 


651 


socialistes,  des  légitimistes,  des  bonapartistes  reposent  en  paix  les  uns  contre  les 
autres;  des  bouf- 
fons et  des  prin- 
ces, des  traîtres 
et  des  vaillants, 
des  savants  et 
des  millionnai- 
res, des  reines 
et  des  saltim- 
banques dor- 
ment du  grand 
sommeil  dans 
l'égalité  de  la 
mort.  » 

Sur  les  pier- 
res se  trouvent 
inscrits,  par  mil- 
liers, des  noms 
dont  le  pays 
s'honore  à  des 
titres  profondé- 
ment divers.  Ci- 
tons au  hasard  ; 
Molière,  Boileau, 
La  Fontaine, 
Bernardin  de 
Saint  -  Pierre, 
Ney,  Nansouty, 
Mortier,  Macdo- 
nald,  Masséna, 
Kellermann,  Da- 
voust,  Suchet, 
Delille,  Le  dru - 
Rollin,  Talma, 
Rachel,  Casùnir 
Delavigne,  Ara- 
go,  Mlle  Lenor- 
mand.  Scribe, 
Baour  -  Ormian, 
Mlle  Mars,  De- 
bureau,  Geoffroy  Saint-Hilaire,  Dupuytren,  Manuel,  Saint-Simon,  Benjamin 
Constant,  le  général  Hugo,  Chénier,  Balzac,  Musset,  non  loin  de  Danton,  Chéru- 


TOMEEAU  D  HELOISE  ET  D  ABEILARD. 


652  LA     VILLE     LUMIÈRE 

bini,  Hérold,  les  présidents  de  la  République,  Thiers  et  Félix  Faure,  et  tant 
d'autres  noms  illustres. 

Les  deux  tombes  qui  attirent  toujours  le  plus  de  visiteurs  sont  celles  d'Alfred 
de  Musset,  avec  le  saule  qui  l'abrite  et  les  vers  célèbres  qui  y  sont  gravés  : 

«  Mes  chers  amis,  quand  je  mourrai 
Plantez  un  saule  au  cimetière, 
J'aime  son  feuillage  éploré, 
La  pâleur  m'en  est  douce  et  chère 
Et  son  ombre  sera  légère 
,  A  la  tombe  où  je  dormirai.   » 

et  celle  des  deux  amants  fameux  par  leur  amour  et  leurs  infortunes  :  Hiioïsc  el 
A  bcilard.  Leurs  cendres  reposent  en  cet  endroit,  après  avoir  subi  de  nombreuses 
vicissitudes.  x\beilard  inhumé  au  prieuré  de  Saint-Marcel  de  Châlons-sur-Marne, 
fut  ensuite,  le  ii  avril  1143,  porté  furtivement  au  Paraclet.  Le  corps  d'Hélo'ise 
fut  réuni  en  1163  à  celui  de  son  amant,  et  c'est  alors  qu'on  construisit  le  monu- 
ment qu'on  voit  actuellement  au  cimetière  du  Père-Lachaise.  En  1497,  on  sépara 
les  deux  corps  et  on  leur  érigea  un  tombeau  à  chacun.  Puis  Marie  de  La  Roche- 
foucauld, abbesse  du  Paraclet,  fit  placer  les  deux  tombes  dans  la  chapelle  de  la 
Trinité.  Plus  tard  ils  furent  de  nouveau  réunis  dans  le  même  cercueil,  et  après 
avoir  été  transportés  successivement  à  Nogent-sur- Seine,  au  Musée  des  Antiquités 
nationales,  dans  l'église  Saint-Germain^des-Prés,  ils  furent  inhumés  définitive- 
ment au  Père-Lachaise  avec  le  monument  primitif  placé  sur  leurs  tombes. 

Au  bout  de  l'avenue  principale  du  Père-Lachaise,  arrêtons-nous  devant 
l'admirable  Monument  aux  Morts,  de  Bartholomé,  une  des  œuvres  les  plus  belles 
et  les  plus  profondes  de  la  sculpture  moderne. 

On  a  installé  depuis  quelque  temps  un  four  crématoire  au  Père-Lachaise. 

Va\  quittant  le  cimetière,  rappelons  ce  mot  plus  ou  moins  authentique  qui 
nous  revient  à  la  mémoire.  L^nc  Anglaise -qui  voidait  visiter  le  cimetière  du  Père- 
Lachaise,  ne  se  souvenant  plus  du  nom  qu'on  lui  avait  indicjué,  demandait  où 
se  trouvait  le  cimetière  du  Papa  Fauteuil?  «  Se  non  è  vero,  è  bene  trovato  ».  (Si  ce 
n'est  pas  vrai,  c'est  bien  inventé.) 

Non  loin  du  Père-Lachaise,  sur  la  place  Gambetta,  se  trouve  la  mairie.  .\ 
l'endroit  où  se  célèbrent  actuellement  les  mariages  de  l'arrondissement  de  Ménil- 
montant,  se  nouèrent  sans  doute  jadis  beaucoup  de  tendres  idx'lles,  puisque  la 
mairie  occupe  l'emplacement  de  l'ancienne  Ile  d'Amoi'r,  bal  et  guinguette 
champêtre  qui  connut  une  très  grande  vogue  vers  1830  et  où  les  Mimi  Pinson  de 
l'époque,  chères  à  Paul  de  Kock,  venaient  en  partie  de  plaisir  avec  leurs  amou- 
reux. En  revenant  des  bois  de  Romainvillc,  elles  s'arrêtaient  à  la  célèbre  Ile 
d'Amour,  en  chantant  le  gai  refrain  : 

C'est  un   amour  d'île. 

Le  vrai  séjour 

Du  gai  troubadour  : 


XXf      ARRONDISSEMENT 


653 


TOMBEAU    DE    JULES     MICHELET. 


654  LA     VILLE      LUMIÈRE 

Flâneurs  du  faubourg. 
Flâneurs  de  la  ville 
Vont  à  l'Ile  d'Amour. 

Derrière  la  mairie  du  XX',  se  trouve  l'hôpital  Tenon,  au  numéro  4 
de  la  rue  de  la  Chine.  Cet  hôpital  fut  fondé  en  1878,  sous  le  nom  d'hôpital  de 
Ménilmontant  ;  l'année  suivante,  on  lui  donnait  le  nom  d'hôpital  Tenon  en  sou- 
venir du  D"'  Tenon,  l'auteur  de  remarquables  mémoires  sur  les  hôpitaux  (i). 

Suivons  à  présent  l'avenue  Gambetta  qui  nous  conduira  au  parc  et  au  lac 
Saint-Fargeau.  Ce  parc  faisait  partie  d'une  très  grande  et  très  belle  propriété 
qu'on  appelait  Château  de  Ménilmontant,  et  qui  appartenait  à  la  famille  Lepel- 
letier  de  Saint-Fargeau,  dont  nous  avons  déjà  eu  l'occasion  de  parler.  On  raconte 
qu'on  a  longtemps  supposé  que  le  corps  du  conventionnel  Lepelletier  de  Saint- 
Fargeau,  tué  au  Palais-Royal,  reposait  dans  une  petite  île  se  trouvant  au  milieu 
du  lac  de  Saint-Fargeau. 

Plusieurs  rues  ont  été  créées  sur  l'emplacement  d'une  partie  de  l'immense 
parc  du  Château  de  Ménilmontant,  entre  autres  la  rue  Haxo,  dans  laquelle, 
en  1871,  les  fédérés  de  la  Commune  fusillèrent  les  63  prisonniers  qu'ils  avaient 
gardés  comme  otages,  et  la  rue  des  Tourelles,  dont  le  nom  vient  des  deux  tou- 
relles d'un  pavillon  du  parc  Saint-Fargeau. 

Rue  du  Télégraphe,  se  trouvent  le  cimetière  de  Belleville  et,  non  loin,  un 
hospice  de  vieillards. 

En  suivant  la  rue  du  Télégraphe,  qui  doit  son  nom  à  un  télégraphe  aérien 
Chappe,  qui  y  était  établi,  nous  arrivons  à  la  rue  de  Ménilmontant,  intéressante 
à  plus  d'un  titre. 

C'est  au  sommet  de  Ménilmontant,  à  l'angle  de  la  rue  de  Ménilmontant  et  de 
la  rue  des  Partants  que  s'était  installée  la  secte  des  Saints-Simoniens,  association 
philanthropique  fondée  en  1848  par  le  comte  de  Saint-Simon.  Celui-ci  professait 
que  le  christianisme,  tel  que  l'enseignent  les  prêtres  catholiques  et  les  ministres 
protestants,  n'étant  plus  d'accord  avec  nos  mceurs  et  nos  besoins,  ou  doit  lui  sub- 
stituer un  christianisme  nouveau  dirigeant  toutes  les  forces  sociales  vers  l'amé- 
lioration morale  et  physique  de  la  classe  la  plus  nombreuse  et  la  plus  pauvre  et 
ayant  pour  prêtres  les  hommes  les  plus  capables  d'y  contribuer  par  leurs  travaux. 

Dans  ses  ouvrages,  Saint-Simon  joint  à  la  ferveur  de  l'apôtre  l'exaltation 
du  théosophe  :  c'est  ainsi  qu'il  raconte  qu'au  fort  de  la  Révolution,  pendant  une 
nuit  de  sa  détention  au  Luxembourg,  Charlemagne,  dont  il  croyait  descendre, 
lui  était  apparu  et  lui  avait  prédit,  en  l'appelant  son  iîls,  que  ses  succès  comme 
pliilosophe  égaleraient  ceux  du  monarque  comme  mihtaire  et  comme  pohtique. 

Les  plus  célèbres  des  adeptes  de  Saint-Simon  furent:  le  père  Enfantin. 

(i)  L'hôpital  Tenon  possède  977  lits  11  comprend  8  services  de  médecine,  3  services  de 
chirurgie  et  i  service  d'accouchement.  —  Médecins  :  Ménétrier,  Klippel,  Florand,  Caussade. 
Parmenticr,  Lamy,  Hudelo,  Besançon.  —  Chirurgiens  :  Thiéry,  Souligoux,  Legueu.  —  .accou- 
cheur :  Démelin. 


XXe      ARRONDISSEMENT  655 

Fourncl,  Flachat,  Emile  Pereiro,  Michel  Chevalier,  Félicien  David,  Louis 
Jourdan  et   Guéroult. 

Après  un  procès  retentissant  contre  Saint-Simon,  la  maison  des  Saint- 
Simoniens  fut  licenciée,  et  les  adeptes  de  cette  secte  rentrèrent  dans  la  vie 
privée. 

Ai;  119  de  la  rue  de  Ménilmontant,  existait  autrefois  un  hôtel  du  xviii'^  siècle, 
appartenant  à  l'auteur  dramatique  Favart,  dont  l'œuvre  la  plus  célèbre  fut  la 
Chercheuse  d'Esprit. 

Ménilmontant,  comme  Belleville,  fut  célèbre  par  ses  guinguettes  et  ses  bals, 
dont  les  plus  fameux  sont  :  Le  Grand  Saint-Ëloi,  La  Barque  a  Caron,  Le 
Jardin  des  Alcides. 

Nous  voyons  aussi  le  cabaret  des  Deux  Pistolets,  où,  en  1721,  le  célèbre 
Cartouche,  surnommé  le  Roi  des  Voleurs,  termina  sa  carrière.  C'est  là,  en  effet, 
qu'il  fut  arrêté,  en  même  temps  que  le  propriétaire  du  cabaret  accusé  de  compli- 
cité, avant  d'être  rompu  vif  sur  la  place  de  Grève  en  vertu  d'une  sentence  du 
Parlement.  Il  fut  impossible  de  prouver  la  complicité  du  propriétaire  du  cabaret 
qui  fut  relâché. 

Cartouche,  le  fameux  bandit,  qui  fournit  le  sujet  d'un  drame  en  cinq  actes 
à  d'Ennery  et  Dugué,  était  le  fils  d'un  marchand  de  vins  de  la  Courtille  qui  fut 
enlevé  tout  jeune  par  des  bohémiens  dans  le  bois  de  Romainville.  Ce  fut  un 
aimable  gredin,  intéressant  et  sensible,  que  ce  Cartouche  si  malheureusement 
roué  en  place  de  Grève,  maître  es  filouterie,  virtuose  à  qui  l'on  n'a  pas  la  force 
d'en  vouloir,  tant  il  chante  effrontément  sa  gamme  à  M.  le  lieutenant  de  police, 
tant  il  mystifie  ingénieusement  le  guet.  C'était,  en  un  mot,  le  bandit  qui  convenait 
parfaitement  à  cette  époque  de  la  Régence,  roué  au  moral  comme  il  le  fut  au  phy- 
sique, au  demeurant,  aurait  dit  Clément  Marot,  le  meilleur  fils  du  monde. 

L'histoire  de  sa  vie  et  de  ses  amours  a  eu  un  nombre  considérable  d'édi- 
tions. 

Lorsqu'il  fut  enfermé  au  Châtelet,  la  Cour  et  la  Ville  en  assiégèrent  les  portes 
pour  voir  cet  illustre  chef  de  bande  dont  on  citait  tant  de  hauts  faits  et  tant  dé 
bons  mots.  Nous  rapporterons,  entre  autres,  son  histoire  avec  la  maréchale  de 
Boufïlers.  Une  nuit,  celle-ci  aperçut,  à  la  lueur  de  sa  veilleuse,  un  homme  qui 
s'était  introduit  dans  sa  chambre  par  la  fenêtre  laissée  entr'ouverte.  (c  Pas  un  cri, 
pas  un  mouvement,  madame,  avait  dit  l'intrus.  Je  suis  Cartouche,  c'est  vous  en 
dire  assez.  La  rue  est  cernée,  mais  on  ne  m'a  pas  vu  grimper  à  votre  balcon. 
Je  suis  donc  sauvé  si  vous  ne  parlez  pas  ;  et  vous  ne  parlerez  pas,  ajouta-t-il  en 
tirant  deux  pistolets  de  sa  ceinture.  »  La  maréchale  de  Boufflers  eut  un  redouble- 
ment d'effroi.  Cependant  elle  accéda  au  désir  du  bandit,  qui  la  pria  de  lui  faire 
servir  un  excellent  souper.  Elle  sonna  ses  valets,  prétextant  une  fringale,  et  fit 
apporter  un  poulet  accompagné  de  quelques  fruits  et  d'une  bouteille  de  Cham- 
pagne. Le  drôle  s'empressa  d'y  faire  honneur,  puis,  après  avoir  mangé,  il  réclama 
quelques  heures  de  sommeil  tranquille.  La  maréchale  fut  forcée  de  lui  céder  son 


656  LA      VILLE      LUMIERE 

lit.  Lorsque  le  jour  parut,  Cartouche  s'éveilla  et  prit  congé  de  son  hôtesse  qui, 
comme  bien  on  le  pense,  n'avait  pas  fermé  l'œil  de  la  nuit. 

Au  moment  même  oii  Cartouche,  avant  son  arrestation,  était  le  sujet  des 
craintes  et  des  conversations  de  tout  Paris,  le  Théâtre-Français  représenta  une 
pièce  qui  renfermait  tout  ce  qu'on  avait  appris  des  ruses,  des  ressources  et  des 
aventures  du  personnage  qui  fut,  en  somme,  la  première  incarnation  de  ce  type 
populaire,  du  bandit  sympathique,  auquel  nous  devons  tous  les  Arsène  Lupin 
d'aujourd'hui. 

,  Prenons  à  présent  la  rue  des  Pyrénées  qui  traverse  le  XX^  arrondis- 
sement dans  toute  sa  longueur.  Là  aussi,  on  peut  présumer  que  c'est  sa  situation 
montagneuse  à  travers  Ménilmontant  qui  valut  à  cette  rue  le  nom  d'une  chaîne 
de  montagnes. 

Si  nous  la  redescendons,  elle  nous  conduira  à  la  rue  Bagnolet  et  à  la  rue  des 
Orteaux. 

Il  existait  jadis,  en  cet  endroit,  un  village  et  un  château  de  Bagnolet  entouré 
de  vastes  jardins. 

La  rue  des  Orteaux  était  une  avenue  conduisant  au  château  de  Bagnolet. 
Son  nom  semble  venir  de  Hortus,  signifiant  jardin. 

Et  maintenant  que  nous  sommes  arrivés  au  terme  de  cette  promenade,  il 
ne  nous  reste  qu'un  regret,  c'est  de  n'avoir  pu  nous  attarder  davantage  dans  ces 
vieux  quartiers  qui  racontent  si  éloquernment  l'histoire  de  la  ville.  Que  de  choses 
intéressantes  nous  resteraient  à  dire  sur  cette  histoire  de  Paris,  si  vivante  et  si 
profonde.  «  C'est  un  microcosme  de  l'histoire  générale,  »  a  dit  Victor  Hugo  ; 
elle  épouvante  par  moments  la  réflexion.  Cette  histoire  est,  plus  qu'aucune  autre, 
spécimen  et  échantillon.  Le  fait  local  y  a  un  sens  universel.  Cette  histoire  est,  pas 
à  pas,  l'accentuation  du  progrès.  Rien  n'y  manque  de  ce  qui  est  ailleurs.  Elle 
résume  en  soulignant.  Tout  s'y  réfracte,  mais  tout  s'y  réfléchit.  Tout  s'y  abrège 
et  s'y  exagère  en  même  temps.  Pas  d'étude  plus  poignante.  L'histoire  de  Paris, 
si  on  la  déblaye,  comme  on  déblayerait  Herculanum,  vous  force  à  recommencer 
sans  cesse  le  travail.  Elle  a  des  couches  d'alluvions,  des  alvéoles  de  syringe,  des 
spirales  de  labyrinthe.  Disséquer  cette  ruine  à  fond  semble  impossible.  Une  cave 
nettoyée  met  à  jour  une  cave  obstruée.  Sous  le  rez-de-chaussée,  il  y  a  une  crypte, 
plus  bas  que  la  crypte  une  caverne,  plus  avant  que  la  caverne  un  sépulcre,  au- 
dessous  du  sépulcre  le  gouffre.  Le  gouffre,  c'est  l'inconmi  celtique.  Fouiller 
tout  est  malaisé.  Gilles  Corrozet  l'a  essayé  par  la  légende.  Malingre  et  Pierre 
Bonfons  par  la  tradition,  Du  Breul,  Germain  Brice,  Sauvai,  Béquillet,  Piganiol  de 
la  Force  par  l'érudition,  Hurtaut  et  Marigny  par  la  méthode,  Jalliot  jsar  la  cri- 
tique, Félibien,  Lobineau  et  Lebœuf  par  l'orthodoxie,  Dulaure  par  la  philoso- 
phie ;  chacun  y  a  cassé  son  outil. 

Prenez  les  plans  de  Paris  à  ses  divers  âges.  Superposez-les  l'un  à  1  autre 
concentriquement  à  Notre-Dame.  Regardez  le  xv^  siècle  dans  le  plan  de 
Saint-\'ictor,  le  xvi^  dans  le  plan  de  tapisserie,  le  xvn'=  dans  le  plan  de  BuUet, 


XXe      ARRONDISSEMENT  637 

le  xviii<^  dans  les  plans  de  Gomboust,  de  Ronssel,  de  Denis-Thierry,  de  Lagrive, 
de  Bretez,  de  Verniquet,  le  xix^  dans  le  plan  actuel,  l'effet  de  grossissement  est 
terrible.  Vous  croyez  voir,  au  bout  d'une  lunette,  l'approche  grandissante  d'un 
astre. 

Nous  nous  estimerons  très  heureux  si  nous  avons  pu  parfois  intéresser  nos 
lecteurs  et  leur  donner  le  désir  de  connaître  mieux,  et  plus  intimement,  la  ville 
oii  viennent  aboutir  tous  les  efforts  du  monde  et  que  Victor  Hugo  a  si  merveilleu- 
sement décrite. 

La  seule  nomenclature  des  ouvrages  sur  Paris  remplirait  un  volume  :  nous 
n'avons  pu,  au  cours  de  cet  ouvrage,  en  citer  que  quelques-uns,  auxquels  on 
pourra  se  reporter  avec  profit.  Tous  les  sujets  ont  été  traités  :  il  n'est  pas  un 
recoin  de  la  grande  ville  qui  n'ait  sa  chronique  spéciale  et  documentée. 

En  dehors  des  écrivains  sérieux,  de  nombreux  auteurs  fantaisiste;-,  ont  décrit 
Paris  au  point  de  vue  pittoresque,  et  nous  trouvons  nombre  de  vers  burlesques 
sur  les  différents  aspects  de  la  ville,  depuis  Claude  le  Petit,  Scarron,  Boileau 
(qui  rougit,  sans  doute,  de  se  trouver  en  telle  compagnie  !)  jusqu'aux  poèmes 
humoristiques  de  M.  Amédée  Pommier,  paru  en  1S66,  et  dans  lequel  on  trouve 
d'amusants  tableaux. 

Et,  pour  terminer,  nous  citerons  ces  johs  vers  du  poète  Louis   Bouilhet, 

déplorant  la  disparition  des  souvenirs  du  passé,  des  vieilles  maisons,  des  vieilles 

rues  : 

Ah  !  pau\Tes  maisons  éventrOes 
Par  le  marteau  du  niveleur, 
Pauvres  masures  délabrées, 
Pauvres  nids  qu'a  pris  l'oiseleur  ! 

Quand  vos  cloisons  mal  affermies 
Livrent  aux  regards  insultants 
Les  secrètes  anatomies 
Du  foyer  qui  vécut  cent  ans  ! 

Et  qu'on  voit  au  long  des  murailles. 
Sous  les  morsures  des  grappins, 
Flotter,  ainsi  que  des  entrailles. 
Vos  vieux  lambeaux  de  papiers  peints  ! 

Mon  cœur  frémit,  ma  foi  s'écroule 
Devant  les  manœuvres  impurs 
Dont  la  cognée  ouvre  à  la  foule 
La  conscience  des  vieux  murs  ! 

Voici  la  mansarde  fidèle 
Où  le  poète,  pauvre  encor, 
Confiait  au  nid  d'hirondelle 
Le  secret  de  ses  rêves  d'or  ! 

Ah  !   douloureuses  gémonies  ! 

Ils  ont  tout  mis  sous  l'œil  du  jour, 


658  LA      VILLE      LUMIERE 

Depuis  la  chambre  aux  agonies 
Jusqu'aux  alcôves  de  l'amour. 

Pour  les  couvrir,  montez,  ô  lierres, 
Brisez  l'asphlate  des  trottoirs  ! 
Jetez  sur  la  pudeur  des  pierres 
Le  linceul  de  vos  rameaux  noirs  ! 

Cercueils  froids  que  le  sage  envie, 
J'ai  vu  votre  ombre  et  vos  lambeaux  : 
Mais  ces  sépulcres  de  la  vie 
Sont  plus  mornes  que  les  tombeaux. 

Louis  Bouilhet  aimait  lui  aussi  les  «  verrues  »  et  les  «  taches  »  que  chérissait 
Montaigne,  et  il  aurait  pu  dire  comme  lui  :  «  Paris  a  mon  cœur  dès  mon  enfance 
et  m'en  est  advenu  comme  des  choses  excellentes...    » 


CHEMIN    DE    FER    MÊTROI'OLIT.MN,  LIGNE   N  '  2  NORD  D.\UPHINE-N.\TION. 
DE  LA  GARE    "  ALLEMAGNE  ". 


TABLIER  PV  VIADVC 


Nous  ne  pouvons  pas  terminer  celte  promenade  sans  dire  quelques  mots  du  Bois  de  Bou- 
logne, ainsi  que  des  environs  de  Paris  où  l'on  trouve  des  sites  charmants  et  des  endroits  délicieux 
aux  portes  mêmes  de  la  Capitale.  L'ami  de  la  nature  qui  parcourt  ces  campagnes  y  rencontre  à 
chaque  instant  des  points  de  vue  nouveaux ,  des  perspectives  inattendues.  «  Il  y  a  un  air  de  gaîté 
répandu  sur  tout  le  paysage,  un  aspect  de  grâce  accorte  et  de  bonne  humeur.  La  nature  est  souvent 
plus  admirable,  mais  son  plus  frais  sourire  est  ici.  »  Et  notre  seul  regret  sera  de  ne  pas  pouvoir 
nous  y  attarder  plus  longtemps  et  de  ne  pas  pouvoir,  car  la  place  nous  fait  maintenant  défaut, 
raconter  l'histoire  de  villes  qui  offrent  un  aussi  grand  intérêt  que  Versailles,  Marly,  Saint- 
Gcrinat  11 -en-Lave,  Saint-Cloud,  Meudon,  Bellevtie,  etc.,  etc. 


g-^^jE  Bois  de  Boulogne  a  été  pendant  longtemps  désigné  sous  le  nom  de 

^j  forêt  de  Rouvray  à  cause  des  chênes  rouvres  qui  y  poussaient  en  toute 
liberté,  abritant  quelques  huttes  de  bûcherons  et  de  charbonniers.  Au 
xiyf  siècle,  des  bourgeois  de  Paris,  revenant  d'un  pèlerinage  à  Boulogne-sur-Mer, 
demandèrent  au  roi  la  permission  d'élever  sur  les  bords  de  la  Seine  une  église 
pareille  à  celle  qu'ils  venaient  de  visiter.  Cette  autorisation  leur  fut  accordée,  et 
Philippe  le  Long,  en  1314,  posa  la  première  pierre  de  l'église  de  Notre-Dame-de- 
Boulogne,  située  dans  le  hameau  de  Menus-lès-Saint-Cloud,  qui  devint  le  village 
de  Boulogne-sur-Seine.  Après  la  construction  de  l'église,  la  foi"êt  de  Rouvray 
devint  le  bois  de  Notre-Dame-de- Boulogne ,  puis  enfin  le  bois  de  Boulogne. 

L'ancienne  forêt  ne  devait  cependant  être  transformée  en  promenade  pu- 
blique que  sous  le  règne  de  Napoléon  F^",  qui  la  dota  de  plantations  nouvelles  et 
de  belles  avenues.  Mais  en  1814,  lors  de  l'invasion  étrangère,  les  soldats  de  Wel- 
lington et  les  cosaques  campèrent  sous  ses  ombrages  et  les  ravagèrent.  Le  Bois 
de  Boulogne  fut  en  partie  dévasté. 

En  1840,  le  bois  fut  notablement  diminué  par  la  construction  des  fortifica- 
tions. En  1852,  il  fut  distrait  du  régime  forestier,  et  l'Etat  le  céda  à  la  ville  de 
Paris.  C'est  à  cette  époque  que  de  grands  travaux  y  furent  faits  sous  la  direction 
de  M.  Alphand  :  aujourd'hui  le  Bois  de  Boulogne  avec  ses  larges  avenues,  ses  lacs, 
ses  îles,  ses  grottes  et  ses  cascades  est  devenu  l'une  des  plus  belles  promenades 
du  monde.  Il  est  enclos  de  murs  et  fermé  par  onze  grilles  :  la  porte  Maillot,  les 
portes  de  Neuilly,  de  Saint-James,  de  Madrid,  de  Bagatelle,  de  Longchamp,  de 
Boulogne,  des  Princes  et  trois  autres  portes  qui  font  communiquer  le  bois  avec 
les  villages  d'Auteuil  et  de  Passy  ;  celle  qui  donne  sur  Passy  s'appelle  la  Muette. 

Dans  le  bois  de  Boulogne  se  voyait  autrefois  le  château  de  Madrid,  construit 
par  François  F^  à  son  retour  d'Espagne  oii  Charles-Quint  l'avait  gardé  en  capti- 
vité à  la  suite  de  la  bataille  de  Pavie.  François  pr  avait  remarqué  l'ornementation 
des  châteaux  et  palais  d'Espagne,  où  l'on  employait  alors  force  émaillures  de 

42. 


66o 


LA      VILLE      LU-MIERE 


LE     BOIS     DE     BOULOGNE  66i 

diverses  couleurs  sur  toute  l'étendue  des  façades,  et  il  voulut  se  faire  édifier  un 
palais  qui  aurait  la  même  ornementation.  Le  château  du  Bois  de  Boulogne  n'eut 
d'ailleurs  que  ce  seul  rapport  avec  les  palais  d'Espagne. 

De  cette  charmante  habitation,  il  ne  reste  aujourd'hui  que  les  azulqos, 
ornements  d'émail  exécutés  par  l'Italien  Délia  Robbia,  qui  ont  été  conservés, 
comme  reliques,  au-dessus  de  la  porte  du  restaurant  construit  sur  une  partie  de 
l'emplacement  du  palais  de  François  I'"''. 

Non  loin  du  château  de  Madrid,  se  trouve  le  délicieux  palais  de  Bagatelle, 
que  le  comte  d'Artois  fit  construire,  en  soixante-quatorze  jours,  pour  Marie- Antoi- 
nette, à  la  suite  d'un  pari.  On  lisait  sur  la  porte  en  guise  d'épigraphe  ;  Parva  scd 
apta.  Pendant  la  Révolution,  la  propriété  de  Bagatelle  servit  à  des  fêtes  publiques  ; 
elle  était  louée  à  des  entrepreneurs.  Rendue  au  comte  d'Artois  sous  la  Restaura- 
tion, elle  prit  le  nom  de  Babiole.  Après  avoir  été  la  propriété  de  Richard  Wallace, 
Bagatelle  appartient  aujourd'hui  à  la  ville  de  Paris. 

Continuons  notre  promenade  dans  le  Bois  de  Boulogne.  A  La  Muette,  nous 
passerons  devant  l'emplacement  du  rendez-vous  de,  chasse  de  Charles  IX,  en  face 
duquel  se  trouve  le  Ranelagh,  qui  fut  créé  en  1774,  sur  les  terrains  où  était  situé 
l'ancien  bal  champêtre  du  Ranelagh.  Ce  bal  avait  été  établi  dans  le  même  genre 
que  celui  qui  existait  aux  environs  de  Londres  sous  le  patronage  de  lord  Rane- 
lagh ;  il  fut  célèbre  pendant  de  longues  années  et  était  en  pleine  vogue  sous  la  Res- 
tauration. Le  Ranelagh  passa  de  mode  au  moment  de  la  création  du  Pré-Catelan. 

En  1856,  le  Pré-Catelan  n'était  qu'un  amas  de  sable  et  de  cailloux,  une  lande 
effondrée  et  marécageuse  mesurant  4  hectares  qui  furent  concédés  à  M.  Nestor 
Roqueplan  pour  une  période  de  quarante  années  à  la  condition  d'y  faire  un 
établissement  public.  En  trois  mois,  et  moyennant  400  000  francs,  on  improvisa 
un  éden  sur  cette  terre  désolée.  Huit  mille  arbres  des  essences  les  plus  rares  et  du 
plus  beau  feuillage  y  furent  plantés,  et  l'on  y  vit  bientôt  de  vertes  pelouses, 
d'immenses  corbeilles  de  fleurs,  des  massifs,  des  chalets,  des  pavillons,  des  théâtres, 
des  cafés,  des  restaurants,  etc.,  etc.  La  concession,  qui  n'était  primitivement 
que  de  4  hectares,  s'étendit  à  plus  de  100  000  mètres. 

L'origme  de  ce  nom  de  Pré-Catelan  a  été  souvent  contestée  et  l'on  en  a  donné 
plusieurs  explications.  Voici  quelle  est  la  légende  historique  le  plus  souvent 
rapportée  à  ce  sujet  :  Arnauld  de  Catelan,  troubadour  provençal  de  la  cour  de 
Béatrix  de  Savoie,  fut  envoyé  au  roi  Philippe  le  Bel.  Le  roi  chargea  une  escorte 
d'aller  au-devant  du  poète  ;  mais  le  bruit  s'était  répandu  que  le  troubadour 
apportait,  de  la  part  de  la  comtesse  de  Savoie,  des  bijoux  précieux;  il  fut  tué, 
dit-on,  par  ceux  mêmes  qui  avaient  mission  de  le  protéger  et  qui  ne  trduvèrent 
sur  lui  que  des  parfums  et  des  liqueurs.  Des  recherches  ordonnées  par  le  roi  firent 
découvrir  le  cadavre  dans  les  broussailles,  et  l'on  supposa  qu'il  avait  été  attaqué 
par  des  brigands.  Cependant,  à  quelque  temps  de  là,  le  capitaine  de  l'escorte 
coupable  de  l'assassinat  du  poète,  se -présenta  devant  le  roi  les  cheveux  embaumés 
d'une  essence   inconnue  à  la  cour  de  France.  Une  perquisition  amena  la  décou- 

42- 


LA     VILLE      LUMIERE 


LE     BOIS     DE     BOULOGNE  663 

verte  d'une  foule  d'objets  provenant  d'Arnauld  de  Catelan.  Les  assassins  du 
troubadour  furent  brûlés  vifs,  et  Philippe  le  Bel  éleva  à  la  mémoire  de  ce  dernier 
la  pyramide  qui  existe  toujours  à  l'entrée  du  Pré-Catelan. 

Entre  Boulogne  et  le  pont  de  Suresnes  s'étend  la  plaine  de  Longchamp,  où 
a  été  créé,  en  1854,  le  vaste  hippodrome  bien  connu  de  tous  les  Parisiens.  Ces 
derniers  ont  eu  de  tous  temps  une  prédilection  marquée  pour  Longchamp,  qui, 
depuis  le  règne  de  Louis  XV  est  une  promenade  célèbre. 

Au  xiiie  siècle,  Longchamp  était  une  forêt  située  près  d'un  tout  petit  village 
et  c'est  là  qu'Isabelle  de  France,  sœur  de  Saint-Louis,  construisit  un  couvent  qui 
prit  le  nom  d'abbaye  de  Longchamp.  Les  premières  religieuses  de  Longchamp 
vécurent  dans  la  plus  grande  humilité,  mais  vers  le  milieu  du  xvi^  siècle  ;  elles  se 
relâchèrent  singulièrement  de  l'austérité  de  la  règle  de  Saint-François.  Henri  IV, 
venu  à  l'abbaye  pour  y  faire  ses  dévotions,  tomba  éperdûment  amoureux  d'une 
jeune  religieuse  nommée  Catherine  de  Verdun  et  en  fit  sa  maîtresse.  Le  scandale 
fut  considérable,  et  à  quelque  temps  de  là  saint  Vincent  de  Paul  se  plaignit 
vivement  de  la  licence  de  l'abbaye.  «  Les  parloirs,  dit-il,  sont  ouverts  au  premier 
qui  se  présente,  même  aux  jeunes  gens  non  parents  ;  les  religieuses  accourent 
quand  il  leur  plaît,  le  plus  souvent  malgré  les  ordres  de  l'abbesse...  Les  frères 
mineurs,  recteurs  du  monastère,  n'arrêtent  point  le  mal  ;  bien  plus,  ils  l'aggravent, 
car  ils  avouent  haiitement  qu'ils  s'y  introduisent  la  nuit  à  des  heures  indues  pour 
s'y  entretenir  avec  des  sœurs.  L'un  d'entre  ces  frères  a  été  trouvé  la  nuit  dans  une 
cellule  ori  il  avait  été  introduit  par  une  des  plus  jeunes  religieuses...  »  Ces  désordres 
avaient  éloigné  de  Longchamp  les  vrais  dévots,  mais  l'abbaye  acquit  un  auti"e 
genre  de  célébrité  :  on  s'y  rendait  en  foule  à  certains  jours  pour  y  entendre  la 
musique,  on  allait  là  comme  on  va  au  théâtre,  et  les  femmes  rivalisaient  d'élé- 
gance. 

Pendant  la  Révolution,  l'abbaye  fut  vendue,  mais  Longchamp  reti'ouva 
sous  le  Consulat  et  sous  l'Empire  tout  son  faste  d'autrefois.  Sous  Napoléon  III, 
avec  le  baron  Haussmann,  Longchamp  reçut  l'affectation  qu'il  conserva  depuis. 

Après  ce  rapide  historique  du  Bois  de  Boulogne,  disons  quelques  mots  des 
nombreux  restaurants  où,  pendant  la  belle  saison,  s'empresse  toute  la  foule  élé- 
gante. 

L'un  des  mieux  situés  est  le  Pavillon-Royal,  qui  se  trouve  dans  la  plus  jolie 
partie  du  bois,  tout  auprès  de  ce  lac  qui  forme  l'un  des  plus  gracieux  paysages  que 
l'on  puisse  voir.  Cet  établissement  occupe  l'une  des  premières  places  ;  sa  construc- 
tion, son  aménagement  et  sa  situation  idéale  réalisent,  en  quelque  sorte,  la  per- 
fection. 

Restaurant  de  grande  carte,  qui  offre  ce  rare  mérite  d'offrir  une  cote  de  prix 
dénuée  des  exagérations  habituelles,  il  est  fréquenté  par  toute  la  société  mon- 
daine, française  et  étrangère.  Au  retour  des  courses,  il  est  le  rendez-vous  favori 
des  sportsmen  qui  aiment  à  venir  s'y  reposer  en  écoutant  l'entraînante  musique 
d'un  incomparable  orchestre. 


664 


LA      VILLE      LUMIERE 


PAVILLON" -ROYAL. 


Le  Pavillon-Royal  est  véritablement  le  centre  de  ce  Bois  de  Boulogne  où 
toutes  les  élégances,  tous  les  plaisirs  et  tous  les  luxes  viennent  se  mêler. 
Les  dîners  sont  délicieux  dans  ce  site  enchanteur. 

«  Le  soir,  écrivait  M.  Amédée  Achard,  serait  peut-être  l'heure  la  plus  a  mable 
du  Bois.  Au  printem]3s  et  en  été  surtout,  lorsque  la  température  est  tiède  et  la 

nuit  sereine,  Us  eu\'irons 
du  lac  ont  des  aspects 
iharmants  qui  invitent 
inx  longues  rêveries.  La 
grande  nappe  d'eau  prend 
aux  clartés  de  la  lune  des 
proportions  infinies  dans 
lesquelles  le  regard  aime 
à  se  jierdre  ;  des  senteurs 
balsamicpies  se  dégagent 
(les  bois  de  elièni'  trein]n's 
de  rosée.  La  lirise  chante 
dans  les  sajiins,  le  grand 
PAVILLON ■n.l^  Al,  nuniuure    di'    la    cascade 


LE    BOIS    DE    BOULOCxNE 


LA      VILLE      LUMIERE 


NEUILLY 


667 


retentit  dans  l'ombre  ;  il  semble  qu'un  enchanteur,  ami  des  solitudes,  ait  fait 
disparaître  Paris.   » 

De  l'autre  côté  du  Bois,  près  de  la  porte  Maillot,  nous  voyons  le  restau- 
rant du  Toiiring-Chib,  qui  jouit  à  l'heure  actuelle  d'une  si  grande  vogue.  Les 
promeneurs  s'y  réunissent  en  foule,  les  gens  de  sport  viennent  s'y  reposer  de  leurs 
longues  randonnées,  tandis  qu'un  excellent  orchestre  les  égayé  et  les  divertit. 

Le  café-restaurant  du  T ouring -Club,  plsicé  à  la  porte  même  du  Bois  de  Bou- 
logne, possède  une  situation  privilégiée;  l'on  y  fait  des  repas  succulents,  et  tout 
cela  ne  suffit-il  pas  pour  justifier  et  mériter  la  grande  faveur  du  public? 

Balzac  avait  raison  quand  il  parlait  du  brillant  avenir  réservé  aux  limona- 
diers, et  il  est  certain  que  cette  mode  n'a  fait  que  croître  depuis  que  le  premier 
café  fut  établi  en  France,  à  Marseille  en  1654.  En  1783,  Dulaure  disait  dans  son 
livre  des  Curiosités  de  Paris  :  «  Rien  n'est  plus  commode,  plus  satisfaisant  pour 
un  étranger  que  ces  salons  proprement  décorés,  où  il  peut,  sans  être  tenu  à  la 
reconnaissance,  se  délasser  de  ses  courses,  lire  les  nouvelles  politiques  et  littéraires, 
s'amuser  à  des  jeux  honnêtes,  se  chauffer  gratis  en  hiver  et  se  rafraîchir  en  été  à 
peu  de  frais,  entendre  la  conversation  quelquefois  curieuse  des  nouvellistes,  \' 
participer  et  dire  librement  son  avis  sans  crainte  de  blesser  le  maître  de  la  maison.  » 

Qu'aurait  dit  le  chroniqueur  s'il  avait  vu  les  délicieux  restaurants  du  Bois? 


f-jj'wjous  sortirons  du  Bois  de  Boulogne  par  la  porte  de  Neuilly.  C'est  dans 

l^>^l|    l'avenue  de  Madrid  que  se  trouvait  l'ancienne  Folie-Saint-James,  con- 

ii  struite  par    un   trésorier  général  de   la    marine  nommé  Beaudard  et 


surnommé  Saint-James. 

Beaudard  fit,  en  réalité,  des  folies  pour  sa  nouvelle  propriété  :  nous  citerons 
simplement  ce  détail  qu'un  rocher  qu'on  édifia  dans  le  jardin  ne  coûta  pas  moins 
de  I  500  000  francs  à  son  propriétaire.  Beaudard  fit  quelque  temps  après  une  fail- 
lite de  20  millions  et  mourut  dans  la  misère  après  avoir  passé  par  la  Bastille. 

La  princesse  Borghèse  posséda  la  Folie-Saint-James.  En  1815,  le  duc  de 
Wellington  y  résida.  Puis  une  grande  partie  de  la  propriété  fut  livrée  à  la  spé- 
culation ;  l'on  y  tailla  des  jardins  et  l'on  y  éleva  des  maisons  ;  bientôt  un  village 
naquit  des  ruines  de  la  Folie-Saint-James. 

Neuilly  n'était  à  son  origine  qu'un  gué  ou  port  sur  la  Seine,  vis-à-vis  des 
chemins  qui  conduisent  à  Nanterre  et  à  Bezons.  On  le  nommait  Portus  Lulliaci, 
puis  Luniaci  et  enfin  Nulliaci,  qui  devint  Neuilly. 


668 


LA      VILLE      LUMIERE 


En  1224,  les  moines  de  Saint-Denis  autorisèrent,  au  profit  de  l'abbaye,  l'éta- 
blissement d'un  bac  dans  cette  partie  de  la  rivière.  Ce  bac  tut  remplacé  par  un 
pont  plusieurs  siècles  après,  à  la  suite  d'un  accident  qui  faillit  coûter  la  vie  à 
Henri  IV  et  à  la  reine  Marie  de  Médicis,  qui,  en  revenant  de  Saint-Germain 
avec  leur  suite,  entrèrent  dans  le  bac  sans  sortir  de  leur  carrosse  ;  les  deux  der- 
niers chevaux,  tirant  trop  de  côté,  tombèrent  dans  l'eau  et  entraînèrent  la 
voiture.  Les  gentilshommes  de  l'escorte  royale  parvinrent  à  grand'peine  à  tirer  de 
là  Henri  IV  et  la  reine.  Henri  IV  donna  aussitôt  des  ordres  pour  qu'un  pont  de 
pierre  remplaçât  le  bac  malencontreux.  La  création  de  ce  pont  facilita  tellement 
la  circulation  et  le  commerce  que  beaucoup  de  marchands  des  villages  d'alen- 
tour vinrent  s'installer  à  Neuilly. 

Ce  pont  fut  réparé  en  1638,  puis  reconstruit  sous  Louis  X\',  en  1768. 
Commencé  sur  les  dessins  de  Perronnet,  il  fut  livré  au  public  en  1772.  C'est  le 
premier  pont  sans  courbure  qui  ait  été  édifié  en  France. 

Depuis  ce  moment,  Neuilly  ne  fît  que  s'accroître  et  devint  bientôt  commune 
indépendante,  puis  chef-lieu  de  canton.  C'est  aujourd'hui  une  jolie  petite  ville,  très 
bien  construite,  surtout  dans  la  partie  qui  borde  la  grande  avenue  de  Neuilly  où 
une  nouvelle  église  fut  édifiée  en  1824. 

L'avenue  du  Roule,  à  Neuilly,  part  de  la  porte  des  Ternes,  faisant  suite  à 


LA    ST.\TUi;    DE    J.-R.    PERRONET. 


NEUILLY 


669 


l'avenue  des  Ternes.  Au  numéro  30  de  l'avenue  du  Roule,  tout  près  de  la  porte 
des  Ternes  et  de  la  porte  Maillot,  se  trouve  l'Institution  de  Notre-Dame-de- 
Sainte-Croix,  dirigée  actuellement  par  l'abbé  Ch.  Litter,  chanoine  honoraire, 
docteur  en  théologie,  licencié  es  lettres. 

Cette  institution,  fondée  en  1850,  dans  l'ancien  château  des  Ternes  et  trans- 
férée, en  1866,  sur  l'avenue  du  Roule,  occupe  un  vaste  et  magnifique  local,  dont 
les  constructions  ont  été  faites  pour  leur  destination  spéciale,  avec  cours  spa- 
cieuses et  ombragées.  Elle  est  placée  à  l'entrée  de  l'ancien  parc  de  Neuilly, 
dans  un  site  extrêmement  aéré  et  par  suite  très  favorable  à  la  santé  des 
enfants. 

Elle  est  située  à  quelques  pas  seulement  des  lignes  du  Métropolitain,  du 
chemin  de  fer  de  ceinture  et  de  nombreux  tramways. 

Le  but  de  l'institution  est  de  donner  une  éducation  chrétienne  aux  enfants 


l'institution   de   NOTRE-DAME-DE-SAINTE-CROIX. 


ENTRÉE  SUR  l' AVENUE  DU  ROULE. 


670 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


INSTITUTION    NOTRE-DAME-DE-SAINTE- 
DE    LA    FAÇADE. 

actuels.  Les  professeurs  ont  ton 
justementexiger  d'eux. 
L'institution  peut  ad- 
mettre de  tout  jeunes 
enfants  ;  des  dames 
sont  spécialement  char- 
gées des  classes  enfan- 
tines. 

Les  récréations  au 
grand  air,  les  jeux 
obligatoires,  la  gym- 
nastique, les  bains 
chauds  en  hiver,  les 
bains  froids  et  les  exer- 
cices de  natation  en 
été,  entretiennent  et 
développent  la  santé 
des  élèves.  Une  infir- 
merie,    complètement 


de  bonnes  familles,  en  aidant 
et  au  besoin  en  remplaçant 
les  parents  dans  cette  tâche. 
Les  familles  peuvent  compter 
sur  le  dévoûment  religieux 
le  plus  complet  de  la  part 
des  maîtres,  tant  ecclésias- 
tiques que  laïques,  qui  sont 
non  seulement  des  profes- 
seurs, mais  des  éducateurs. 
La  présence  de  nombreux 
])rofcsspurs  laïques,  mêlés 
amicalement  aux  ecclésias- 
tiques et  formant  avec  eux 
comme  une  famille  pourrait, 
au  besoin,  être  une  preiiw 
de  l'esprit  large  et  libéral  de 
l'école. 

L'instruction  qu'on  y 
donne  est  à  la  hauteur  des 
exigences  de  l'enseignement 
officiel  et  conforme  essen- 
tiellement aux  programmes 
s  les  grades  et  toutes  les  cpialités  que  l'on  peut 


CROIX.    —  PARTIE 


INSTITUTION    NOTRE-DAME-DE-SAINTE- CROIS. 


NEUILLY 


671 


isolée  de  l'école  reçoit  les  élèves  indisposés  ou  malades.  Un  médecin  attaché  à 
l'école  y  vient  faire  ses  visites  régulièrement. 

A  la  tête  de  l'Institution  est  placé  le  directeur,  M.  l'abbé  Litter.  C'est  à  lui 
qu'appartient  la  direction  générale  et  l'administration  de  l'école. 

Il  se  fait  seconder  par  un  préfet  qui  est  chargé  spécialement  de  ce  qui  con- 
cerne les  études  et  de  la 
surveillance  générale.  Le 
préfet  est  en  rapport  con- 
stant avec  le  directeur  ;  il 
l'assiste  et  le  remplace  en 
cas  d'empêchement  ou 
d'absence.  C'est  le  direc- 
teur pi^incipalement  et  le 
préfet  qui  donnent  aux 
parents  les  renseignements 
concernant  le  travail  et  la 
conduite  des  enfants. 

L'enseignement  reli- 
gieux est  donné  à  tous  les 
élèves  selon  l'âge,  la  classe 
et  les  besoins  particuliers 
de  chacun  d'eux.  On  pré- 
pare tous  les  ans  à  la  pre- 
mière communion  les  en- 
fants qui  ont  l'âge  requis. 
Cette  préparation  est  faite 
avec  le  plus  grand  soin  ; 
elle  devient  de  plus  en  plus 
sérieuse  à  mesure  que  le 
jour  de  la  cérémonie  approche.  Le  programme  des  différentes  classes  de  l'ensei- 
gnement classique  est  rigoureusement  conforme  au  nouveau  plan  d'études  des 
lycées  et  prépare  aux  différents  examens  des  baccalauréats  de  l'enseignement 
secondaire.  Une  part  importante  est  faite  à  l'étude  des  langues  vivantes.  De  plus, 
un  cours  de  sciences  appliquées  à  l'électricité,  la  mécanique  et  l'automobile  et  de 
préparation  à  l'école  supérieure  d'électricité  a  étéré  cemment  organisé.  Pour  l'ensei- 
gnement des  différents  arts,  des  maîtres  particuliers  sont  attachés  à  l'établissement. 

L'émulation  est  entretenue  par  un  système  de  récompenses  proportionnées 
au  mérite.  Les  bulletins  hebdomadaires  permettent  aux  parents  de  suivre  de  très 
près  le  travail  et  la  conduite  de  leurs  enfants. 

Les  élèves  qui  se  préparent  au  baccalauréat  subissent  à  partir  du  mois  de 
novembre  des  examens  particuliers  faits  par  des  professeurs  spéciaux,  et  les  notes 
de  ces  examens  sont  envoyées  aux  familles. 


IXbTIIUTIL 


NOTRE-D.\ME-DE-S.\INTE-CROIX. 
SUR    LES    JARDINS. 


L'EUT     HOTEL 


672 


LA      VILLlî      LUMIERE 


Dans  l'historique  que  nous  avons  fait  tout  à  l'heure  de  cette  jolie  petite  \illc 
de  Neuilly,  nous  avons  omis  de  dire  que  pendant  la  Commune,  en  1871,  l'artilk-rii.' 
versaillaise,  à  la  suite  de  l'insurrection  du  18  mars,  détruisit  presque  complè- 
tement les  maisons  qui  bordaient  l'avenue  de  Neuilly  et  fit  éprouver  de  grands 
dommages  à  cette  localité  en  essayant  de  reconquérir  Paris  sur  les  troupes  de  la 
("(^mmunc.  Le  calme  rétabli,  Neuilly  ne  tarda  pas  à  réparer  ses  pertes,  et  une  dizaine 


INSTITUTION     NOTKK-DAME-DE-SAINTE-CROIX. 


d'années  après  la  guerre  toutes  les  maisons  démolies  avaient  été  reconstruites. 

C'est  à  Neuilly  que  se  trouvait  le  château  de  la  famille  d'Orléans,  et  c'est  là 
que  se  rendait  le  duc  d'Orléans  lorscju'ii  fut  tué  dans  un  accident  de  voiture 
en  1842. 

Le  château  était  entouré  d'un  immense  parc  ;  il  fut  construit  en  1668 
et  appartenait  alors  à  la  famille  de  (jontaut-Biron.  Il  devint  successivement  la 
propriété  de  Lassenage,  de  Nointel,  du  comte  \'oyer  d'Argenson,  de  ]\1.  Kadix 
de  Sainte-Foix,  de  Murât  et  de  la  princesse  Korglièse.  En  1S18,  Louis  WIII 
donna  au  duc  d'Orléans  la  terre  de  Neuilly. 

De  grands  travaux  furent  faits  pour  réunir  les  diverses  jjarties  de  cette 
vaste  propriété  composée  des  cliâtcaux  de  Neuill\-  et  de  Villiers  avec  toutes 
leurs  dépendances.  Ce  magnifuiue  dniuaine  iut  dévasté  en  1848,  ]iuis  uKireelé  et 
mis  en  vente. 


l'endroit  même  où  la  Seine  s'échappe  de  Paris,  dit  M.  Amédée  Achard, 
dans  un  article  sur  le  Bois  de  Vincennes,  on  rencontre  le  Bois  de 
^^{^^  Boulogne  à  l'ouest.  A  l'endroit  même  où  la  Marne  se  jette  dans  la 
Seine,  avant  quf  le  fleuve  n'ait  gagné  l'enceinte  de  Paris,  elle  rencontre  le  Bois 
de  Vincennes  à  l'est.  Ainsi  le  premier  rayon  du  soleil  levant  éclaire  le  donjon 
de  Vincennes  et  les  dernières  lueurs  de  l'astre  à  son  déclin,  l'arc  de  l'Etoile. 
Paris  est  une  capitale  prise  entre  deux  forêts.  Mais  si  l'on  arrive  à  l'une  par  une 
avenue  grandiose  toute  semée  de  monuments  et  de  palais,  on  arrive  à  l'autre  par 
les  sinuosités  d'un  faubourg  dont  toutes  les  maisons  appartiennent  au  travail.  » 
"Aujourd'hui  Vincennes  est  un  chef-lieu  de  canton  avec  une  population  agglo- 
mérée d'environ  trente  mille  âmes.  C'est  la  forteresse  qui  a  fait  la  ville.  Le  donjon 
qui  reste  seul  debout  de  la  citadelle  commencée  par  Philippe  de  Valois  et  terminée 
par  Charles  le  Sage  sur  les  ruines  du  château  royal  dont  Philippe-Auguste  avait 
fait  son  rendez-vous  de  chasse,  était  autrefois  accompagné  de  huit  tours  jumelles 
groupées  autour  de  ses  murailles  comme  des  vassaux  autour  de  leurs  seigneurs. 
Le  temps  et  les  révolutions  les  ont  emportées  dans  leur  cours. 

Aujourd'hui  le  château  de  Vincennes  est  une  forteresse,  une  caserne,  un 
arsenal  et  principalement  une  école  de  tir.  C'est  à  Vincennes  que  se  font  les  expé- 
riences se  rattachant  au  perfectionnement  des  armes  à  feu.  C'est  à  Vincennes 
qu'a  été  formé  par  le  duc  d'Orléans,  fils  de  Louis-Philippe, le  premier  bataillon 
des  chasseurs  à  pied,  l'un  des  plus  célèbres  de  notre  armée. 

L'histoire  de  Vincennes  n'est  en  somme  que  celle  de  son  château.  Le  village 
s'est  formé  peu  à  peu  et  n'offre  aucun  souvenir  particulier  digne  d'attention, 
sinon  sa  promenade  et  son  bois  qui  est  une  des  plus  anciennes  forêts  de  France. 
En  1274,  Philippe  le  Hardi  acquit  du  prieur  de  Saint-Mandé  une  portion  de 
territoire  qu'il  réunit  au  bois,  dont  la  superficie  n'était  encore  que  de  deux  cents 
arpents.  Le  Bois  de  Vincennes  fut  coupé  en  1419  pour  subvenir  au  chauffage  de 
la  population  parisienne  éprouvée  par  un  redoutable  hiver.  Sous  Louis  XI,  Oli- 
vier le  Daim  y  fit  planter  trois  mille  pieds  de  chêne.  Henri  II  y  fit  couper  le  bois 
qui  servit  à  construire  la  charpente  nouvelle  de  la  Sainte-Chapelle,  puis  le  fit 
ensuite  replanter.  Sous  Louis  XV,  le  bois  de  Vincennes,  dont  l'étendue  avait 
atteint  1467  hectares,  fut  de  nouveau  coupé  et  replanté. 

Le  Bois  de  Vincennes,  avant  les  travaux  qui  l'ont  complètement  transformé, 
n'était,  en  somme,  qu'une  forêt  coupée  par  de  grandes  routes  pavées  qui  n'offraient 
que  des  alignements  droits,  d'un  aspect  monotone,  lorsqu'en  1858  on  eut  l'idée 

43 


674 


LA     VILLE      LUMIERE 


de  faire  pour  lui  ce  qu'on  avait  fait  pour  le  Bois  de  Boulogne.  Le  creusement  du 
lac  des  Minimes,  du  ruisseau  qui  l'alimente  et  l'établissement  des  nouvelles  routes 
qui  l'entourent  furent  les  premiers  travaux  entrepris  au  Bois  de  Vincennes.  Un 
second  lac  fut  ensuite  creusé  à  Saint-Mandé.  Tout  le  bois  fut  sillonné  de  spacieuses 
allées  soigneusement  entretenues,  par  des  sentiers  perdus  sous  les  ombrages  et 
enfin  par  de  nombreux  cours  d'eaux  qui  égayent  le  paj'sage  en  entretenant  la 
fraîcheur. 

Afin  de  conserver  la  vue  splendide  que  l'on  a  du  Bois  de  Vincennes,  la  ville 
,de  Paris  a  acquis  toute  la  colline  qui  sépare  les  anciennes  limites  du  bois  de  la 
route  de  Saint-Maurice  à  Saint-Maur.  Elle  a  en  outre  transformé  l'ancienne  et 
aride  plaine  de  Bercy,  qui  maintenant  se  trouve  réunie,  elle  aussi,  au  Bois  de 
Vincennes. 

Parmi  les  nombreux  souvenirs  qui  se  rattachent  à  l'histoire  du  château  de 
Vincennes,  rappelons  les  très  fréquents  séjours  que  venait  y  faire  Saint  Louis. 
Joinville  rapporte  qu'il  rendait  la  justice  sous  un  grand  chêne  que  Sauvai,  dans 
son  ouvrage  sur  les  Antiquités  de  Paris,  affirme  avoir  vu  encore  debout.  C'est  dans 
le  château  de  Vincennes  que  Saint  Louis,  à  son  arrivée  de  Sens,  fît  mettre  en  dépôt 
la  couronne  d'épines,  et  c'est  de  là  qu'il  la  transporta,  pieds  nus,  à  Notre-Dame. 

Parmi  les  prisonniers  illustres  qui  furent  enfermés  au  donjon  de  Vincennes, 
citons  le  duc  de  Beaufort,  le  Grand  Condé,  Diderot,  Jean-Jacques  Rousseau 
et  Mirabeau,  qui  y  resta  pendant  trois  ans  sur  la  demande  de  son  père. 

Durant  sa  captivité,  il  composa  sa  traduction  de  Tibulle,  son  ouvrage  contre 
les  lettres  de  cachet  et  ses  admirables  Lettres  à  Sophie. 

C'est  à  Vincennes  que  le  duc  d'Enghien  fut  conduit  pour  y  être  sommairement 
jugé  puis  fusillé. 

Rappelons  enfin,  pour  finir,  l'héroïque  défense  de  Vincennes  en  1814  et 
en  1815,  par  le  général  Daumesnil,  surnommé  La  Jambe  de  Bois.  Ce  fut  seulement 
lorsque  Daumesnil  eut  acquis  la  certitude  que  tout  était  perdu  et  que  Napoléon 
avait  terminé  son  rôle  qu'il  conclut  une  capitulatinn  dont  les  conditions  glorieuses 
furent  dictées  par  lui-même. 


@fe^§!^S^lip^liii2i 


ENGHIEN 


Fy^fT^'  i;>v.\NDRE  DuM.'VS,  dans  ses  Mémoires,  appelle  Enghien  la  perle  de  l.i 
a' >^'^  ^''^'^^■^ '  ^1  aurait  pu  ajouter  :  perle  richement  enchâssée,  car  si  la  beauté 
laéii^j  de  son  site,  le  charme  de  son  lac,  l'excellence  de  son  climat  en  font  une 
terre  jjromisc,  les  environs  "ffr.nt  ;ni\  baigneurs  des  promenades  ravissantes  et 
pleines  de  souvenirs. 


ENGHIEN 


675 


676  LA      VILLE      LUMIÈRE 

Enghien  est  située  dans  une  vallée  qui  s'étend  depuis  le  contrefort  formé 
par  les  coteaux  de  Montmorency  et  se  continue  d'un  côté  jusqu'à  la  Seine  et  de 
l'autre  jusqu'aux  collines  de  Sannois  et  d'Argenteuil. 

L'altitude  de  la  ville  est  de  44  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer  et  de 
21  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  Seine.  Le  climat  est  remarquablement  sain 
et  la  température  modérée;  abritée  des  vents  du  sud-ouest  par  les  buttes  d'Orge- 
mont,  des  vents  du  nord  par  les  coteaux  de  Montmorency,  la  ville  ne  reçoit  que 
les  vents  d'ouest  et  d'est,  direction  qui  permet  le  mieux  la  purification  de  l'air 
par  son  renouvellement. 

•  Des  milliers  de  visiteurs  qui  dès  les  premiers  jours  du  printemps  envahissent 
Enghien,  combien  peu  connaissent  l'origine  et  les  phases  du  développement  de 
cette  coquette  et  ravissante  petite  ville.  C'est  cependant  une  histoire  fort  inté- 
ressante et  que  nous  croyons  devoir  résumer  ici  que  celle  de  ce  hameau  qui, 
grâce  à  ses  eaux  sulfureuses  et  aux  sites  délicieux  dont  il  est  entouré,  est  devenu 
le  rendez-vous  du  grand  monde  parisien. 

Le  P.  Cotte,  oratorien  et  curé  de  Montmorency,  fut  le  premier  à  signaler  les 
sources  d'Enghien.  Depuis  longtemps  la  fausse  rivière  du  Moulin  laissait  échapper 
par  les  interstices  des  pilotis  une  eau  fétide  qui  lui  avait  valu  le  nom  de  ruisseau 
puant.  Le  P.  Cotte  avait  lu  les  ouvrages  des  médecins  et  des  savants  qui  venaient 
de  créer  deux  nouvelles  sciences  :  la  chimie  et  l'application  des  sources  thermales 
à  la  thérapeutique.  Il  eut  l'idée  d'utiliser  pour  les  malades  cette  eau  sulfureuse 
et,  après  plusieurs  essais  et  quelques  cas  de  guérison,  il  adressa,  en  1766,  un 
mémoire  à  l'Académie  des  Sciences. 

L'abbé  Nollet,  physicien  distingué,  fut  chargé  du  rapport,  et  le  chimiste 
Macquer,  de  l'analyse  ;  tous  deux  constatèrent  la  nature  sulfureuse  des  eaux,  et 
la  nouvelle  source  fut  concédée  en  1781,  par  le  prince  de  Condé,  à  Levieillard, 
propriétaire  des  eaux  ferrugineuses  de  Passy,  qui  fit  simplement  construire  un 
bassin  de  pierre  pour  la  recevoir  et  une  voûte  pour  les  protéger. 

Mais,  en  dépit  de  ses  efforts,  le  préjugé  qui  n'attribuait  qu'aux  sources  des 
Pyrénées  les  précieuses  qualités  des  eaux  sulfureuses  persistait  toujours,  et  ce 
fut  au  hasard,  à  une  supercherie  d'un  malade  vis-à-vis  de  son  médecin,  que  les 
eaux  d'Enghien  ont  dû  le  succès  qui  a  consacré  le  témoignage  des  savants. 

Le  Journal  de  Paris,  dans  son  numéro  du  24  mai  1787,  publie  une  lettre  du 
D''  Antoine  Petit,  qui  constate  les  faits  suivants  : 

«  A  la  suite  d'une  maladie,  accompagnée  des  accidents  les  plus  graves,  qui 
durait  depuis  six  ans,  M.  Lambert,  secrétaire  des  commandements  de  S.  A.  S.  le 
prince  de  Condé,  se  trouvant  dans  l'état  le  plus  fâcheux,  nous  appela,  M.  Ducha- 
noy  et  moi  ;  nous  fûmes  effrayés  du  marasme  et  du  dépérissement  du  malade. 

«  Nous  prescrivîmes  les  eaux  de  Barèges  coupées  avec  le  lait  de  chèvre  ; 
mais  leur  usage,  dans  lequel  le  malade  persiste  trois  jours,  ayant  occasionné  de 
violentes  coliques,  il  leur  substitua,  à  notre  insu,  les  eaux  sulfureuses  d'Enghien. 
La  fièvre  et  tous  les  accidents  ont  imiiuptcnn'nt  disp^ini  ;  le  malade  a  repris  ses 


ENGHIEN 


677 


forces,  son  embonpoint  et  ses  couleurs  :  il  est  parfaitement  guéri,  de  sorte  que 
nous  pouvons  certifier  que  M.  Lambert  a  obtenu  des  eaux  sulfureuses  d'Enghien 
tout  le  succès  qu'on  pouvait  espérer  des  eaux  de  Barèges  prises  sur  les 
lieux.  » 

Nombre  de  malades  vinrent  alors  demander  à  cette  source  un  soulagement 
à  leurs  maux 

On  venait  boire  à  la  source,  on  commençait  à  prendre  des  bains  dans  les 


RESTAURANT    DU    CERCLE. 


quelques  chaumières  qui  s'étaient  groupées,  une  à  une,  autour  du  bassin  ;  mais 
la  Révolution  vint  interrompre  cette  prospérité  naissante.  La  mousse  et  les 
dépôts  terreux  vinrent  combler  le  bassin  primitif  de  Levieillard,  et  la  voûte  sur- 
baissée s'écroula  en  partie  dans  la  source  qu'elle  aurait  dû  protéger. 

Jusqu'à  la  chute  de  l'Empire,  il  n'est  plus  guère  question  d'Enghien.  Seul, 
un  homme  lui  restait  fidèle,  le  P.  Cotte,  devenu  le  génie  familier  de  la  vallée  et 
venant,  appuyé  sur  le  bras  d'une  servante,  saluer  le  bassin  de  pierre,  en  faire  le 
tour,  soupirer  et  espérer  en  l'avenir. 

La  paix  qui  succéda  à  la  chute  de  l'Empire  inaugura  pour  Enghien  une  ère 
nouvelle  de  prospérité  et  de  progrès. 

Le  précurseur  de  cette  nouvelle  période  fut  IM.  Peligot,  administrateur  en 
chef  de  l'hôpital  Saint-Louis.  Sous  son  intelligente  et  hardie  direction,  on  vit  les 
malades  affluer.  De  nouveaux  sondages  firent  découvrirent  les  sources  Peligot  et 

43- 


678  LA      VILLE      LUMIERE 

de  la  Pêcherie,  et  un  établissement  fut  ouvert  aux  baigneurs.  Il  comprenait 
28  cabinets,  dont  8  pour  les  douches.  L'impulsion  était  donnée  ;  de  grands  hôtels 
se  construisirent  aux  environs  des  Thermes  ;  les  bords  du  lac  sont  envahis  par 
une  nuée  d'arcliitectes,  et  sur  ces  rives  nues  et  désertes  vont  s'élever  les 
splendides  habitations  qui  aujourd'hui  ravissent  l'œil  de  toutes  parts. 

Le  baron  Alibert,  un  des  médecins  de  Louis  XVIII,  avait  été  nommé  inspec- 
teur des  eaux  d'Enghien  dès  l'origine  de  l'Etablissement. 

D'après  ses  conseils  et  ceux  du  baron  Portai,  le  roi,  atteint  d'une  goutte 
constitutionnelle  chronique,  fut  traité  par  les  eaux  sulfureuses  froides. 

La  cour  de  son  côté  avait  pris  sous  son  haut  patronage  la  ville  d'Enghien, 
qui  à  partir  de  ce  moment  ne  cessa  de  s'accroître  dans  des  proportions  extra- 
ordinaires. On  en  parle  de  tous  côtés,  on  y  construit  des  hôtels.  Un  ancien  cuisinier 
de  Napoléon  I*^"'  vient  s'y  installer  et  fait  des  plats  fins  dont  se  régalent  toute  une 
génération  de  Parisiens.  L'odeur  de  ses  fourneaux  y  attire  le  gastronome  Brillât- 
Savarin.  Le  théâtre  s'en  mêle;  le  Vaudeville  joue  Polichinelle  aux  Eaux  d'Enghien, 
et  dans  toutes  les  pièces  de  l'époque  il  y  a  des  allusions  sur  Enghien-les-Bains, 
qu'on  prendrait  aujourd'hui  pour  de  la  réclame  payée. 

La  jolie  station  balnéaire  n'a  plus  désormais  qu'à  suivre  le  cours  de  sa  des- 
tinée triomphale.  Elle  fut  toujours  le  rendez-vous  classé  de  la  haute  société  qui 
y  vint  pour  se  soigner  et  pour  s'amuser.  La  liste  serait  trop  longue  à  pubher  de 
tous  les  gens  illustres  qui  y  passèrent  ;  à  peine  peut-on  citer  les  noms  de  quelques- 
uns  de  ceux  qui  s'y  établirent  pour  y  passer  des  saisons  entières. 

Alexandre  Dumas,  Horace  Vernet,  Paul  Delaroche,  y  succédèrent  à  Talma, 
qui  s'était  empressé  d'abandonner  sa  propriété  princière  de  Brunoy  pour  venir 
faire  une  cure  à  Enghien.  Louis  Blanc  vint  y  écrire  son  Histoire  de  dix  ans,  dans 
la  belle  propriété  du  baron  de  Vaux  qu'acheta  plus  tard  Villemessant  où  il 
mourut.  Emile  de  Girardin  y  écrivit  le  Supplice  d'une  femme  ;  mais  l'énumération 
n'en  finirait  ])as  de  tous  ceux  qui  furent  séduits  par  le  charme  de  cette  adorable 
petite  ville,  si  jolie,  si  pimpante,  avec  son  lac  et  ses  jardins  fleuris 

A  riieure  actuelle,  Enghien  rivalise  et  peut  soutenir  la  comparaison  avec 
les  premières  stations  sulfureuses  des  Pyrénées  et  de  la  Savoie  ;  elle  le  doit  à  une 
direction  avisée,  toujours  à  l'affût  des  perfectionnements  nouveaux,  et  qui  a  fait 
de  l'établissement  actuel  un  établissement  unique,  où  le  confort  véritable  s'allie  à 
la  diversité  des  services,  et  où  les  baigneurs  et  les  malades  sont  assurés  de  trouver 
une  installation  permettant  toutes  les  applications  connues  des  eaux  sulfureuses. 

Les  eaux  d'Enghien  ont  été  déclarées  d'utilité  publicpie  par  décret  ministé- 
riel du  18  juillet  1865.  L'eau  d'Enghien  est  froide,  stdfurée,  calcique,  et  suHliy- 
driquéc  ;  sa  densité  moyenne  est  de  1005  ;  sa  température  varie  de  10  à  15°.  Elle 
est,  par  conséquent,  fraîche,  ce  qui,  avec  les  gaz  qu'elle  renferiïie,  la  fait  géné- 
ralement bien  supporter.  Cependant  quelques  personnes  la  tolèrent  mieux  en 
élevant  cette  température  au  bain-marie,  ou  en  y  ajoutant  une  petite  quantité 
de  l.iit  très  cliaud;  d'autres  préfèrent  l'édulcorer  avec  un  sirop  aromaticjue.  Prise 


ENGHIEN 


JARDIN    DES    ROSES. 


1 

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1^ 

JARDIN    DE    L'ÉTABLISSEMENT    THERMAL. 


43- 


68o  LA      VILL1-:      LUMIERE 

au  griffon,  clic  est  limpide,  incolore,  légèrement  gazeuse,  à  odeur  et  saveur 
fortement  hépatiques,  avec  un  arrière-goût  fade  ou  un  peu  alcalin. 

Les  eaux  d'Enghien-les-Bains  ont  été  étudiées  par  des  chimistes  tels  que 
Fourcroy,  Longchamp,  Frémy,  Ossian,  Henry  père  et  fils,  pour  ne  citer  que  des 
noms  connus. 

Ce  qui  résulte,  au  premier  abord,  de  cette  analyse,  c'est  la  proportion  consi- 
dérable des  principes  sulfureux  contenus  dans  l'eau  d'Enghien,  et  Ossian  Henry, 
dans  son  rapport  à  l'Académie  de  médecine,  fait  remarquer  «  qu'elle  dépasse  de 
beaucoup  la  quantité  de  métalloïde  contenue  dans  les  eaux  sulfurées  de  la  chaîne 
des  Pyrénées  ». 

Le  soufre  contenu  dans  les  eaux  d'Eaux-Bonnes,  de  Saint-Sauveur 

étant  représenté  par i 

Celui  des  eaux  de  Barèges  est  représenté  par 2 

Celui  des  eaux  de  Luchon  par 4 

Celui  des  eaux  d'Enghien  (richesse  moyenne)  par 71,2 

Celui  de  la  source  du  lac  par 9  i;2 

L'eau  d'Enghien  s'emploie  de  deux  façons  : 

L'usage  interne  comprend  la  boisson,  l'inhalation  et  la  pulvérisation.  L'usage 
externe  comprend  les  lotions,  les  douches,  les  bains  et  les  irrigations. 

Les  sources  généralement  employées  pour  la  boisson  sont  les  sources  du 
Roy  et  Deyeux  ;  on  y  accède  par  un  escalier  recouvert  par  une  grotte  artificielle 
qui  sert  d'abri  aux  deux  sources.  Le  malade  peut  à  volonté  boire  l'eau  au  grift'on 
même  ou  dans  la  buwtte,  vaste  pavillon  comprenant,  outre  la  grande  salle 
d'entrée  confortablenn-nt  meublée,  deux  salles  de  gargarismes. 

L'établissement  thermal  a  été  complètement  transformé  et  remis  à  neuf 
on  i<)04  ;  on  peut  le  considérer  comme  le  modèle  du  genre. 

Dès  1889,  le  Congrès  international  d'hydrologie  déclarait  que  c'est  un  éta- 
blissement complet  et  le  mieux  outillé  de  France.  Depuis,  la  Société  d'Exploita- 
tion des  Eaux  et  Thermes  d'Enghien  y  a  applicjué  les  derniers  perfectionnements 
(le  la  science  moderne  et  les  appareils  U-s  jilus  nou\'eaux. 

Ses  différents  services  sont  groupés  autour  d'un  \'aste  hall  \'itré  très  conforta- 
blement aménagé,  et  dont  l'atmosphère  légèrement  sulfureuse  permet  aux  bai- 
gneurs, en  y  séjournant,  de  compléter  lu-ureusement  leur  cure.  Il  comprend  : 

Quatre-vingts  salles  de  bains  ; 

Six  salles  de  douches  ; 

Quatre  salles  d'inhalations  cl  de  pulvérisation  ; 

Deux  salles  de  douches  nasales  ; 

Des  piscines  particulières  à  eau  sulfureuse  courante  ; 

Des  bains  de  vapeurs  sulfureuses  en  caisse. 

Enfin  nous  devons  ime  mention  spéciale  aux  nouvelles  installations  élec- 
triques, qui  (x^rmettent  de  donner  des  bains  hydro-électriques,  hydro-sulfureux 
électri(|ues  et  des  bains  de  lumière. 


ENGHIEN  68i 

On  a  construit,  en  189g,  dans  le  parc  même  du  grand  établissement,  une 
annexe  spécialement  destinée  à  l'hydrothérapie. 

Ce  nouvel  établissement  comprend  : 

Deux  grandes  piscines  à  eau  courante  ; 

Des  salles  de  douches  pourvues  de  tous  les  appareils  connus. 

Des  salles  de  bains  de  vapeur  en  caisses,  de  sudation  et  de  douches  de  vapeurs. 
Des  salles  de  massage  à  sec  et  de  massage  sous  la  douche  (douche,  massage  d'Aix 
et  de  Vichy),  services  auxquels  sont  attachés  des  masseurs  et  des  masseuses 
expérimentés,  rompus  à  la  pratique  de  ce  traitement  qui  donne  des  résultats  sur- 
prenants dans  les  cas  d'obésité  et  de  rhumatisme  chronique,  .\joutons  que  des 
salons  de  repos  très  confortablement  installés  sont  annexés  à  chacun  de  ces  services. 

Les  maladies  qu'on  peut  soigner  à  Enghien  sont  trop  nombreuses  pour  être 
énumérées  sans  ordre.  Il  est  difticile  de  les  passer  en  revue  sans  éviter  une  certaine 
confusion,  et  sans  tomber  dans  quelques  redites.  Pour  les  exposer  le  plus  claire- 
ment possible,  nous  les  citerons,  en  suivant  l'ordre  des  organes  atteints.  Voies 
respiratoires,  peau,  système  nerveux,  organes  génito-urinaires.  De  plus,  les  dia- 
thèses,  jouant  un  très  grand  rôle  dans  la  médication  sulfureuse,  doivent  être  citées 
à  part,  de  même  que  certaines  affections  propres  à  l'enfance,  telles  que  coque- 
luche, laryngite  striduleusc,  etc.,  etc. 

L'établissement  thermal  et  son  annexe,  ainsi  que  la  buvette,  s'élèvent  au 
milieu  d'un  vaste  parc,  complètement  entouré  de  grilles,  et  dont  les  pelouses  et 
les  corbeilles  de  fleurs  font  l'admiration  de  tous  les  visiteurs. 

Deux  jeux  de  Tennis  sont  installés  dans  la  partie  la  plus  ombragée  et  sont 
le  rendez-vous,  tous  les  matins,  de  la  société  élégante.  En  face  du  parc  de  l'éta- 
blissement, dont  il  est  séparé  par  la  Grande-Rue,  s'élève  sur  le  bord  du  lac  le 
Grand  Casino.  Le  Jardin  des  Roses  précède  le  Casino  et  permet  de  longues  flâne- 
ries au  bord  du  lac.  Deux  concerts  y  sont  donnés  chaque  jour  sous  l'habile 
direction  du  maestro  Tartanac  :  l'après-midi,  de  quatre  à  six  heures,  et  le  soir 
de  neuf  à  onze  heures.  De  très  importantes  transformations  viennent  d'être  opé- 
rées dans  le  Casino,  qui  a  été  entièrement  reconstruit. 

L'administration  n'a  pas  reculé  devant  des  dépenses  qui  se  chiffrent  par 
millions  pour  faire  de  cet  établissement  l'un  des  plus  beaux  de  France.  Il  possède 
une  superbe  salle  de  théâtre,  où  le  nombreux  public  qui  fréquente  l'étabhsse- 
ment  peut  toujours  se  croire  soit  à  l'Opéra,  soit  au  Théâtre-Français  ;  car  les 
artistes  qui  sont  engagés  par  l'émincnt  directeur  M.  Gouverneur  ne  sont  admis 
à  paraître  sur  la  scène  du  Casino  Municipal  d'Enghien  qu'après  avoir  fait  leurs 
preuves  sur  les  premières  scènes    de   la  Capitale. 

Deux  merveilleuses  salles  de  restaurant,  où  l'éhte  de  la  société  parisienne  et 
étrangère  se  retrouve  chaque  soir  pour  savourer  les  menus  succulents  composés 
par  Negresco,  le  fameux  maître  d'hôtel  si  connu,  ont  été  inaugurées  cette  année. 

Sur  le  beau  lac  d'Enghien  qui  forme  un  si  délicieux  paysage,  de  nombreuses 
fêtes  sont  données  :  matches  de  Water-Polo,  joutes  lyonnaises,  régates  à  l'aviron 


682 


LA      VILLE      LUMIÈRE 


et  à  la  voile,  etc.,  etc.  Tous  les  jeudis  et  dimanches  ont  lieu  de  très  beaux  feux 
d'artifice  qui  embrasent  tout  le  lac  ainsi  que  de  charmantes  fêtes  vénitiennes. 
A  cette  occasion,  les  riverains  font  des  prodiges  pour  la  décoration  et  l'illumina- 
tion de  leurs  parcs  et  de  leurs  bateaux. 

En  somme,  Enghien  est  une  délicieuse  station  thermale  qui  nous  offre  toutes 
les  attractions  des  villes  d'eaux  et  qui  possède  ce  privilège  inappréciable  d'être 
à  douze  minutes  de  Paris.  Les  Parisiens,  toujours  amoureux  du  grand  air  et  de  cam- 
pagne, vont  souvent  chercher  bien  loin  ce  qu'ils  ont  tout  près  d'eux. 

Ajoutons  qu'Enghien  possède  le  champ  de  courses  le  plus  couru  des 
enVirons   de  Paris. 

Il  y  a  exactement  trente  ans  que  les  courses  d'Enghien  ont  été  constituées. 
C'est,  en  effet,  le  15  avril  1879  que  le   nouvel  hippodrome  fut  inauguré. 
La  plus  brillante  société  s'y  était   donné  rendez- vous,   et   la  réunion  eut  un 
succès  complet. 

Depuis,  la  situation  n'a  fait  que  s'améliorer. 

Enghien  est  un  des  meilleurs  et  des  préférés  champs  de  courses  de  la 
banlieue  de  Paris.  Toute  la  "  fashion  "  s'y  trouve  fidèle,  aux  dates  fixées 
pour  les  épreuves,  et  suit  celles-ci  avec  un  vif  intérêt. 

L'hippodrome  d'Enghien,  où  n'ont  lieu  que  des  courses  d'obstacles, 
appartient  à  la  Société  sportive  :  c'est  dire  avec  quel  soin,  quelle  régularité 
et  quelle  expérience  les  choses  sont  faites. 

Sur  le  chemin  qui  conduit  au  Casino,  nous  devons  signaler  une  très  impor- 
tante entreprise  industrielle,  la  distillerie  P.  Garnier,  fameuse  dans  le  monde 

entier  pour  sa  marque  de  VAbricotinc. 

C'est  une  maison  extrêmement  an- 
cienne, qui  fut  créée  à  Noyon  par  M.  Paul 
(kirnier,  et  qui  fut  transportée  quelques 
années  plus  tard  dans  cette  jolie  installa- 
tion qu'elle  occupe  aujourd'hui  à  Enghien 
et  ([ui  est  si  mervt'illeusertient  orga- 
nisée. 

C'est  en  1888  ([ue  ?*[.  .V.  Garnier  suc- 
céda à  son  père.  Il  agrandit  considéralile- 
ment  sa  maison,  fit  prendre  à  son  indus- 
trie une  extension  très  grande  et  ne  cessa 
d'apporter  des  perfectionnements  mul- 
tiples. 

Chaque  année,  il  créa  une  spécialité 
nouvelle,  et  ses  efforts  furent  couronnés 
(le  succès  par  l'obtention  de  grandes  mé- 
dailles d'or  aux  Expositions  Universelles 
de  1889  et    1900,    et    du    Ci  and    Prix,    à 


MAISON    P.    r.AUNIER. 


ENGHIEN 


68-^ 


MAISON     1'.    OAKMtt 


684 


LA     VILLE      LUMIÈRE 


Saint-Louis,  aux  Etats-Unis,  ainsi  qu'à  la  récente  Exposition  Franco-Britannique 
dej9o8. 

Nous  visiterons  avec  beaucoup  d'intérêt  la  distillerie,  le  laboratoire  modèle 
dont  les  alambics  au  cuivre  brillant  attirent  tout  d'abord  l'attention  des  prome- 
neurs, puis  les  magasins  et  les  caves  que  l'on  est  forcé  d'agrandir  chaque  année  à 
cause  du  développement  incessant  des  affaires,  et  nous  admirerons  ce  que  l'on 
peut  faire  aujourd'lnii  dans  cette  industrie  si  prospère  de  la  distillerie,  qui  est  en 

possession  de  méthodes  scientifiques  par- 
faites et  d'appareils  très  perfectionnés. 

Nous  nous  sommes  amusés  à  suivre 
les  différentes  opérations  nécessaires  à  la 
fabrication  de  toutes  ces  liqueurs  si  sa- 
voureuses, présentées  avec  d'excellents 
conditionnements  dans  lesquels  se  révèle 
\ui  cachet  artistique  et  très  original. 

C'est  d'abord  la  célèbre  marque  de 
l'Abricotine,  liqueur  douce  à  base  d'abri- 
cots, qui  réjouit  l'œil  par  sa  brillante  cou- 
leur de  rubis  avant  de  charmer  le  palais. 
Elle  fut  créée  en  1872  et,  depuis  ce 
jour,  a  obtenu  le  succès  le  plus  grand  et 
le  plus  mérité.  L'Abricotine  est  apprécié'^ 
dans  tout  l'univers  et  plus  spécialement 
en  Russie,  aux  Etats-Unis,  où  l'on  est  très 
amateur  de  cette  marque   succulente. 

C'est  ensuite    la  Fine  Anis,  la  Fine 
Orange,  excellent  curaçao  à  la  Grande  Fine 
Champagne,  la  Monastine,  l'.Apricot  et  le  Cherry  Brandy,  la   liqueur  Gamier, 
jaune  et  verte,  etc.,  etc. 

La  maison  P.  Garnier  est  aujovud'lnii  uni\crscllrment  connue. 
En  dehors  de  ses  spécialités,  elle  fabrique  toutes  les  liqueurs  fines  dans  des 
conditions  de  supériorité  et  de  bon  marclié  qu'il  faut  attribuer  aux  perfectionne- 
ments de  son  outillage  et  à  cette  organisation  méthodique  qui  la  caractérise. 

Elle  fait  un  très  important  commerce  d'exportation  et  reçcit  chaque  jour 
des  commandes  de  tous  les  points  du  f;lobe. 

M.  André  Garnier  est  prématurément  décédé  en  août  1908;  sa  veuve, 
Mme  Garnier,  qui  fut  toujours  sa  collaboratrice  zélée,  lui  a  succédé  dans  la  direc- 
tion de  cette  affaire,  et  elle  se  trouve  aujourd'hui  à  la  tête  d'une  des  meilleures 
distilleries  de  France. 

Pour  terminer,  nous  dirons  que  la  distillerie  P.  Garnier  possède  à  l'entrée  de 
la  Mairie  un  très  coquet  magasin  de  détail  où  chacun  peut  se  procurer  de  déli- 
cieuses liqueurs. 


MAISON    P. 


CÔTÉ  de  \'incennes,  se  trouve  la  localité  de  Charenton,  située  à  huit 
kilomètres  de  Paris,  près  du  confluent  de  la  Seine  et  de  la  Marne. 
[if^S^lig]  L'importance  de  sa  position  en  a  fait  depuis  son  origine  le  but  de  nom- 
breuses entreprises  militaires  et  le  théâtre  de  plusieurs  combats.  Sous  le  règne 
de  Charles  VII,  les  Anglais  s'en  emparèrent  ;  pendant  la  Ligue,  Charenton 
résista  vaillamment  à  Henri  IV.  Celui-ci  y  autorisa  la  construction  d'un  temple 
protestant  qui,  après  de  nombreuses  vicissitudes,  fut  détruit  à  l'époque  de  la 
révocation    de    l'édit    de    Nantes. 

En  1648,  le  prince  de  Condé  s'empara  de  Charenton  et  en  1814  les  armées 
étrangères     l'envahi- 
rent  malgré   son    hé- 
roïque défense. 

Charenton  est  re- 
marquable aujour- 
d'hui par  son  établis- 
sement d'aliénés  et 
par  son  important 
commerce  de  vins. 

L'un  des  établis- 
sements les  plus  con- 
sidérables est  la  So- 
ciété Bordelaise  et 
Bourguignonne ,  située 
21,  quai  de  Bercy. 

Cette  Société  fut  fondée  en  1835;  ^^^^  ^  été  constituée  par  divers  proprié- 
taires du  Bordelais  et  de  la  Bourgogne,  dans  l'ancien  Palais  Bonne-Nouvelle, 
sur  le  boulevard  de  ce  nom. 

En  1865,  alors  qu'elle  venait  de  se  transporter  22,  rue  de  Chàteaudun,  où 
elle  est  restée  jusqu'à  fin  1905,  elle  est  devenue  la  propriété  d'une  très  ancienne 
maison  de  gros  de  l'entrepôt  du  quai  Saint-Bernard,  dont  les  magasins  étaient 
occupés  par  la  même  famille  depuis  1805. 

Diverses  raisons  ayant  fait  naître  une  certaine  suspicion  sur  les  négociants 
en  vins  établis  dans  Paris,  le  propriétaire  actuel  de  la  Société  Bordelaise  et  Bour- 
guigonne,  devançant  l'application  de  la  loi  votée  en  1905,  n'accordant  que  dix 
années  de  séjour  aux  négociants  établis  dans  la  capitale,  a  pris  le  parti  de  trans- 


SOCIÉTÉ    BORDELAISE    ET    BOURGUIGNONNE. 


ENTREE   DU  CHAIS. 


LA      VILLE      LUMIERE 


CHARENTON 


687 


"^ 

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fe™-s=èw-^^H^^^B[^^^ 

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W^^       "n 

SOCIÉTÉ    BORDELAISE   ET   EOURGUIGNON> 


COl'R  INTERIEURE. 


porter  à  Charenton,  21,  quai  de  Bercy,  dans  un  immeuble  qui  comporte  tous  les 
perfectionnements  du  travail  moderne,  la  maison  principale  de  la  rue  de  Châ- 
teaudun  et  les  entrepôts  du  quai  Saint-Bernard. 

Ce  transfèrement  place  la  Société  sous  l'étroit  contrôle  de  la  régie  et  la  met 
à  l'abri  de  tout  soupçon,  tandis  que  la  fusion  de  ses  deux  maisons,  au  centre 
des  arrivages,  a  pour 
conséquence  de  ré- 
duire au  minimum 
les  frais  grevant  la 
marchandise. 

La  Société,  qui 
a  pour  ainsi  dire  in- 
nové la  vente  et  la 
livraison  à  domicile 
des  vins  et  spiritueux 
en  bouteilles,  doit  sa 
prospérité  à  la  règle 
qu'elle  s'est  imposée 
de  ne  jamais  vendre 
sous  sa  garantie  que 
des  produits  naturels,  à  l'extrême  limite  de  prix  permise  par  cette  manière  de  faire. 

La  Société  Bordelaise  et  Bourguignonne  possède  vingt-cinq  succursales  ;  en 
quittant  la  rue  de  Châteaudun,  elle  a  laissé  rm  dépôt  avec  magasin  de  vente, 
7,  rue  Saint-Lazare,  où  sont  les  caves  de  l'ancienne  maison  principale. 

Elle  possède  de  grands  approvisionnements,  soit  en  cercles,  soit  en  bouteilles, 
tant  à  Charenton  que  dans  les  différents  vignobles,  et  elle  est  à  même  de  satisfaire 
tous  les  goûts  en  offrant,  en  même  temps  qu'un  très  grand  choix,  des  qualités 
toujours  suivies.  La  Société  expédie  ses  articles  dans  toute  la  France  et  à  l'étran- 
ger, franco  d'emballage  et  de  mise  en  gare  et  droits  de  Paris  déduits. 

0       0       0 

CORBEIL 

Nous  ne  voulons  pas  terminer  cet  ouvrage  sans  parler  de  Corbeil,  charmante 
ville  industrielle  bâtie  sur  les  rives  de  la  Seine,  au  confluent  de  l'Essonne. 

C'est  à  Corbeil  que  se  trouve,  depuis  1829,  la  grande  imprimerie  Crété,  des 
presses  de  laquelle  sont  sortis  les  milliers  d'exemplaires  de  la  «  Ville  Lumière  ». 

Cet  établissement,  peut-être  unique  en  France,  occupe  plus  de  1 000  ouvriers 
et  ouvrières  et  ses  ateliers,  dans  lesquels  s'exécute  entièrement  toute  la  fabri- 
cation du  Livre,  couvrent  plusieurs  hectares.  Les  vues  que  nous  reproduisons 
ci-contre  donneront  à  nos  lecteurs  une  idée  de  l'importance  de  cette  maison, 
qiii  a  obtenu  le  Grand  Prix,  la  plus  haute  récompense  aux  expositions  suivantes  : 
Paris  1900,   Saint-Louis    1904,   Liège  1905,   Bordeaux   1907,  Londres,  1908. 


jRI;EIL.     IMPRIMIiRIl.     CKElIi,    LA    RENTREE     DU     TERSONNEL. 


1  Mi;r,i:n  .    —  imi'i;imi:rii:   cri.  1 1  . 
l'NE    DE      GALERIES    r>l;    MACHINES    Ol'    LA     n  VILLE    HMII>RE    n    A    iCTÉ    IMI'HIMliE. 


COKllIill..  —  IMfKIMUKlB  CRUTB 


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